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Marie

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— Nous approchions de la cellule d'où partaient des cris de fureur. — Regardez, me dit le geôlier en m'ouvrant la porte.

Et je vis un nègre de haute stature, à figure énergique et mâle; il portait sur ses traits des signes de noblesse, ses membres annonçaient une grande force musculaire; sa bouche écumait de rage, et ses yeux roulaient des éclairs d'indignation. À mon aspect, il se posa dans une attitude défensive, se faisant une arme des fers dont il était chargé. — Monstre! s'écria-t-il en me regardant, tu as soif de mon sang!! mais n'approche pas!!… — Et, en parlant ainsi, il me montrait des dents blanches comme l'ivoire, incrustées dans l'ébène, faisant signe que, si j'avançais, il allait me dévorer.

Alors Marie, prenant ma place: — Mon ami, lui dit-elle, C'est moi. — Ce peu de mots eut la magie d'arrêter ses transports. — Oh! répliqua-t-il d'une voix douce, je ne crains rien quand je vous vois; tout le monde veut ma mort, excepté vous.

Marie s'efforça de lui persuader que nul en ce lieu ne pouvait attenter à ses jours. Dès qu'elle se fut éloignée, je voulus juger de l'ascendant de ses paroles; je regardai une seconde fois le nègre, dont la fureur avait déjà repris son cours.

Sa folie présentait une image affreuse, et j'en conservai une pénible impression; cependant ce sentiment était adouci par le souvenir de la compassion que lui donnait Marie. Depuis que j'étais en Amérique, je n'avais pas encore vu un blanc prendre en pitié le sort d'un nègre; j'entendais dire sans cesse que les gens de couleur n'étaient pas dignes de commisération, et ne méritaient que le mépris; la fille de Nelson, du moins, ne partageait point cet odieux préjugé.

Je revins seul à la ville, Marie n'ayant point voulu que je l'accompagnasse. — Peut-être un jour, me dit-elle, vous me saurez gré de mon refus. — Je ne compris pas le sens de ces paroles.

J'emportai de l'Alms-House des émotions diverses. On ne voit pas sans un cruel serrement de coeur, assemblées sur un même point, toutes les infirmités de notre pauvre nature; mais il n'était pas un triste ressouvenir qui ne contint le germe d'une douce pensée: chacune des souffrances dont je gardais la mémoire me rappelait l'ange des consolations.

Vous l'avouerai-je encore? — Je conservais, de cette visite dans l'asile de toutes les détresses, une impression de bonheur personnel que je me suis souvent reprochée. Ma pitié pour le malheur était sincère; cependant ce sentiment ne remplissait pas seul mon âme. Il me restait assez d'égoïsme pour penser que, de toutes ces afflictions, aucune n'atteignait mon existence. Marie près de moi, la grâce de sa personne, encore embellie par l'éclat de sa charité; les promesses de bonheur que je trouvais dans son amour; tout un avenir de délices qui s'ouvrait devant moi; ces images riantes venaient dans ma pensée contraster avec les vies misérables et abjectes de ces êtres disgraciés, honte de la nature, rebut de la société, voués dès leur naissance à tous les opprobres, à toutes les infirmités, à toutes les douleurs du corps et de l'âme! Et je jouissais secrètement de cette comparaison, me croyant supérieur parce que j'étais plus heureux. Hélas! quel eût été mon abaissement, si, foudroyant mes orgueilleuses passions, une voix du ciel fût descendue dans mon âme, et m'eût annoncé que je souffrirais un jour des angoisses inconnues à tous ces infortunés!

Cependant le souvenir de l'Alms-House et de la vierge charitable que j'y avais rencontrée ne sortait plus de ma mémoire.

Ce que n'avaient pu ni les affections de famille, ni les liens de la patrie, ni la séduction des grands spectacles de la nature, une femme éteignit mon ambition, corrigea tout à coup mon humeur inquiète et aventureuse, et je ne vis plus qu'un avenir possible, aimer toujours Marie; je n'aspirai qu'à un seul bonheur, être aimé d'elle.

J'étais venu en Amérique pour chercher le remède à un besoin insatiable d'émotions violentes et d'élans sublimes; et un sentiment plein de douceur rendit la paix à mon âme troublée, et régla les mouvements désordonnés de mon coeur.

Je venais pour contempler le développement d'un grand peuple, ses institutions, ses moeurs, sa merveilleuse prospérité; et une femme me parut le seul objet digne de mon admiration et de mon enthousiasme.

Chapitre VII Le mystère

Je disais à Marie mon amour, mes voeux mes espérances… mais elle recevait étrangement les révélations de mon coeur.

Un rayon de joie brillait dans ses beaux yeux, qu'un nuage de tristesse voilait presque aussitôt.

Elle évitait ma présence, et semblait pourtant heureuse de me voir; son regard rencontrait encore le mien, mais comme s'il lui eût échappé; sa voix, naturellement douce, était altérée; sa bouche souriait encore, mais ses paupières étaient entourées d'un cercle de mélancolie qui, chaque jour, devenait plus sombre.

Je l'interrogeais souvent sur les causes de son chagrin. Une fois elle me dit: «Toutes vos paroles promettent le bonheur, et ma destinée me condamne à une vie malheureuse; vous voyez quel abîme nous sépare.»

Si je la questionnais davantage, elle ne me répondait que par un silence morne et un regard déchirant.

Depuis ce moment, je ne quittai plus Nelson et ses enfants.

Nous ne nous séparions que le dimanche à l'heure des offices religieux: ils allaient au temple presbytérien, et moi à l'église catholique.

Je remarquais chez eux une grande régularité dans l'accomplissement de leurs devoirs pieux. Un jour Georges étant arrivé au temple quelques instants après le commencement de l'office, Nelson, au retour, lui adressa une réprimande sévère: Comprenez-vous, s'écriait-il, quelle serait la joie des unitaires et des méthodistes s'ils apercevaient le moindre refroidissement dans le zèle de notre congrégation?

Je voyais avec chagrin chez Nelson ces passions ardentes de sectaire; car je craignais qu'elles n'élevassent une barrière entre sa fille et moi. Souvent il me parlait de sa religion et de la mienne; une fois il me dit: Vous jugez notre culte, et vous ne le connaissez pas; venez au temple des presbytériens. Je consentis à sa proposition, et, le dimanche suivant, j'accompagnai Nelson et ses enfants à leur église, où je pris place dans leur banc. Je pus suivre l'office exactement, grâce aux soins de Marie, qui m'avait prêté un livre saint, et ne manquait pas, quand une prière finissait, de m'indiquer celle qui allait suivre.

L'impression de ce culte, nouveau pour moi, fut profonde. Dans nos églises catholiques, il semble que nous ayons toujours, pour intermédiaire de la prière entre Dieu et nous, le prêtre saint, sa parole mystérieuse, la pompe de la cérémonie, l'encens qui monte de l'autel, les chants sacrés et toute la solennité du lieu. L'oeil rencontre toujours an fond du sanctuaire une gloire rayonnante qui éblouit…

Dans le simple édifice qui sert de temple aux protestants, l'homme se trouve immédiatement en rapport avec Dieu; il lui parle à lui- même, sans langage consacré, sans rit solennel. Le ministre, sa parole, son costume, ne sont rien; il n'a point de caractère supérieur à ce qui l'entoure.

Le temple ne contient que des intelligences égales, s'adressant à l'intelligence suprême.

Le catholique se prosterne et s'humilie: il adore Dieu à travers des mystères et des nuages… Le protestant prie le front haut, l'oeil levé vers le ciel; il regarde Dieu en face; c'est un beau culte… mais c'est un culte orgueilleux! L'homme est-il assez fort pour se mesurer de si près avec la divinité? Est-il assez grand pour supporter l'approche de tant de grandeur? Peut-on adorer ce qu'on comprend?

En revenant de l'église presbytérienne, je sentais mon âme troublée, et des passions tumultueuses s'élevaient dans mon sein. Nelson m'interrogea, je lui dis: Votre religion me semble digne d'un être intelligent et libre: cependant l'homme est aussi un être sensible, qui a besoin d'aimer, et ce culte n'a point touché mon coeur.

Nelson ne fit aucune réponse.

— Hélas! s'écria Marie, faut-il désirer dans ce monde ce qui prépare l'âme aux tendres affections! — Elle n'acheva pas.

Les réticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient chaque jour davantage; sans cesse je demandais au ciel de dissiper ce nuage mystérieux. Je n'aurais pas tant désiré que l'ombre s'évanouît, si j'eusse prévu qu'une lumière fatale allait éclairer mes regards.

J'avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne élevée en la mémoire de Washington: ce lieu est solitaire, et on est tout surpris, à côté d'un monument qui sera un jour le plus bel ornement de la cité, de trouver une forêt sauvage, et comme le commencement du désert. C'était là que je recueillais mes pensées et que je passais en revue mes impressions; je trouvais un charme extrême dans ces méditations silencieuses.

Un jour je poursuivais le cours de mes rêveries au travers de la forêt, ne prenant pour guide que le caprice de ma pensée, ou plutôt marchant au hasard, devant moi, sans calcul, et sans autre souci que d'éviter la rencontre des arbres et l'embarras des lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je sentais ma pensée plus libre, mon âme plus dégagée de ses entraves, mon imagination plus hardie dans ses élans. Chaque pas que je faisais me découvrait une scène nouvelle, chaque impression me donnait une idée grande ou un tendre sentiment. Il y a dans les murmures de la brise parmi les roseaux, dans le feuillage frémissant des vieux chênes, une voix grave qui parle au génie de l'homme, et les savanes de la forêt enseignent de touchantes harmonies aux coeurs qui savent le mieux aimer.

Ah! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur s'empare violemment de nos sens! Au souvenir de Marie, si belle et si affligée, je sentis mon coeur se gonfler de chagrin et d'amour. Ô vous, qui portez une âme troublée, ne vous éloignez pas du monde; car, dans le silence de la solitude, on entend mieux la voix des passions; le calme de la nature fait mieux sentir les agitations de l'âme, et il semble qu'il y a dans le désert un vide immense, que le coeur de l'homme ait reçu la mission de combler.

Au milieu de ce silence sonore, sous ces voûtes retentissantes de verdure et de feuillage, je laissai tomber de mes lèvres le nom de Marie. Je m'arrêtai soudain; il me semblait que ma bouche avait été indiscrète: on craint peu de jeter des paroles au murmure des vents, au frémissement des feuilles; mais le silence de la forêt!… comme il est attentif à tout recueillir! c'est comme l'assemblée qui écoute muette: plus elle se tait, plus elle agite l'orateur.

Si cette sensation de terreur ôte des forces à l'homme qui parle, elle en donne à celui qui veut prier; car tout est religieux dans le silence de la nature.

«Ô mon Dieu! m'écriai-je, si votre bras s'appesantit sur moi, qu'il devienne secourable à l'être faible qui n'a point d'appui!» Et je priai du fond de mon coeur.

Je n'avais point encore aussi bien senti toute la force de mon amour pour Marie. L'image de sa douleur se présentait à ma pensée comme un remords: si j'étais innocent de ses peines, n'étais-je pas coupable de ne les point guérir? L'amour qui s'afflige des plaisirs dont il n'est pas l'auteur, est malheureux aussi des larmes mêmes qu'il n'a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la source.

Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, éblouit mes regards de son plumage rouge, et interrompit ma méditation. Je m'aperçus que je m'étais égaré.

J'essayai de retourner sur mes pas; mais, dans ma course rapide, j'avais laissé si peu de traces que je ne pus les retrouver.

Je jugeai à peu près, par la position du soleil, de la place où j'étais, et de la direction que je devais prendre pour retourner à Baltimore; mais, dans une forêt, la plus légère déviation de la ligne qu'on doit suivre vous jette hors de votre route; et, après mille courses en sens opposés, après mille tentatives vaines pour retrouver mon chemin, je m'arrêtai tout haletant, sentis mes genoux fléchir et tombai au pied d'un cèdre à demi renversé par l'orage.

En ce moment, la forêt devenait de plus en plus silencieuse; les ombres s'allongeaient autour de moi, et l'oiseau moqueur saluait d'un dernier cri les derniers rayons du soleil mourant sur la cime des grands pins. Mes forces étaient épuisées, le sommeil s'empara de mes sens.

Ma présence dans la forêt aux approches du soir et l'assoupissement dans lequel je tombai n'étaient point sans danger. Aux dernières clartés du crépuscule succède toujours, dans le sud de l'Amérique, une humidité froide et pénétrante; cette fraîcheur soudaine, exhalée de la terre, est pernicieuse, et j'allais en recevoir l'impression funeste.

Cependant le péril était loin de ma pensée. J'avais le coeur plein des émotions qui venaient de m'agiter. L'image de Marie était toujours devant moi; je m'étais endormi dans son souvenir: des songes légers m'entretenaient de son amour et présentaient à mes yeux mille charmantes apparitions; il me semblait voir la fille de Nelson assise à mes côtés. Sa beauté, sa grâce, enivraient mes regards. Mais sa tristesse mystérieuse troublait ma joie; je lui disais: «Marie! pourquoi pleures-tu? quel tourment secret peut déchirer ton coeur? Ange de douceur et de bonté, serais-tu sur la terre pour souffrir, toi dont le regard seul enchante et console? Si tu es malheureuse, pourquoi ne déposes-tu pas ton coeur dans le coeur d'un ami? Hélas! tu ne peux savoir combien tu es aimée de Ludovic. Toi seule as ranimé du feu de tes regards ma vie pâle et près de s'éteindre, et mon âme, jadis avide, insatiable, se réjouit maintenant du sentiment unique dont elle est remplie.» Et j'entendais sa douce voix me répondre par des accents tendres et mélancoliques; je prenais sa main; je la pressais sur mon coeur; je la couvrais de baisers, et l'arrosais de mes larmes.

Tout à coup je me réveille… je sens l'impression d'une main qui glisse doucement sur mon front; j'entr'ouvre les yeux… Que vois- je! ô mon Dieu! Marie! Marie agenouillée près de moi, et levant au ciel ses mains suppliantes.

Oh! jamais tant de sentiments divers ne se pressèrent à la fois dans le fond de mon coeur!

Si rien n'est plus triste que le réveil quand il dissipe le fantôme d'un rêve charmant, quoi de plus doux qu'un songe d'amour et de volupté, qui par une touchante erreur, attendrit notre âme, et la prépare aux impressions d'une délicieuse réalité? Ce bonheur, dont le sommeil ne m'avait offert que la chimère, j'en jouissais maintenant, et j'y mêlais tous les prestiges de l'illusion qui n'était plus.

D'abord je fus muet en présence de celle qui était toute ma vie, car je ne savais pas si quelque vision n'abusait pas mes sens. Je croyais m'être réveillé; mais n'était-ce pas plutôt le commencement d'un songe?

— Ô mon Dieu! me dit-elle, Ludovic! fuyons ces lieux: bientôt la nuit sera venue, un froid mortel va succéder à la brûlante chaleur du jour.

— Marie! m'écriai-je alors, es-tu l'ange de mes jours, le bon génie de ma destinée? ou viens-tu, sylphide décevante, tromper mes sens, et te jouer de mon infortune?

— Je n'ai jamais trompé, répondit la vierge avec une émotion pleine de charme; je suis une fille au coeur simple et droit; je vous ai vu, Ludovic, partir pour la forêt, et, comme vous n'étiez point revenu au déclin du jour, j'ai craint pour votre vie… J'ai prévu que vous étiez égaré, et j'ai frémi à la pensée du péril qui vous menaçait…

— Ô ma bien-aimée! quel généreux dévouement!… mais ces dangers tu vas les partager avec moi!

— Ne craignez rien, me répondit-elle; je sais tous les détours de la forêt: ici, pas une mousse que je n'aie foulée aux pieds, pas un arbre dont je ne connaisse les ombres du matin et du soir! Les femmes de Baltimore se montrent à l'envi sur les places publiques; moi, je chéris ces retraites solitaires, ou du moins…

Elle s'arrêta pensive un instant… — Hâtons-nous, ajouta-t-elle. Et en prononçant ces mois, elle se mit en marche, et m'entraîna sur ses pas. J'avais saisi sa main; mes larmes coulaient en abondance; j'éprouvais mille sentiments que je ne pouvais exprimer. Je lui dis cependant:

— Marie, avant de savoir si j'étais aimé de toi, je sentais au fond de mon coeur un feu brillant qui le dévorait; le plus tendre des sentiments se mêlait pour moi de tourments amers, et de cruelles agitations… mais tu viens de me prouver que tu m'aimes, et je sens pénétrer dans mon âme des émotions d'une douceur inconnue… mon amour est plus ardent encore; mais il est tranquille… Oh! je t'en conjure, abandonne-toi, comme moi, au charme enivrant de cette impression pure et sans mélange. Cependant un chagrin me reste: je vois ta mélancolie; Marie, tu me caches quelque douleur. Tu ne crois donc pas à mon amour? Hélas! pourquoi un écho de cette forêt ne te dit-il pas les sentiments que tout à l'heure je confiais au désert

— Plût au ciel dit Marie, que je n'eusse point entendu ces révélations solitaires! Ludovic, pendant votre sommeil, votre voix murmurait des paroles enchantées, qui mettent le comble à mon infortune. Hélas!…

Elle n'acheva pas, Je voyais se presser les battements de son coeur; et ses yeux chargés de larmes s'efforçaient de ne pas pleurer.

— Quel est donc, ce mystère? m'écriai-je avec force; Marie, je t'en supplie, ouvre-moi ton âme, que je sache ton infortune comme tu sais mon amour! chacune de tes plaintes viendra s'éteindre dans mon coeur. La douleur n'est point semblable au bruit qui s'accroît en retentissant; elle cesse quand elle trouve de l'écho… Ma bien-aimée! laisse ta tète se pencher vers la mienne, appuie sur moi ta faiblesse; le parfum des plus douces fleurs est moins suave que le mélange de deux souffles amis, et tu ne sais pas tout ce que donne de force l'union de deux poitrines qui respirent ensemble… Va, quelle que puisse être ta destinée, tu ne seras pas aussi heureuse de ma protection que je serai fier de ton amour… Marie! sois mon amie! sois mon épouse chérie! Si, sur cette terre dévouée aux orages, tu dois être courbée par l'ouragan, tu trouveras du moins un abri où reposer ta tête; tes larmes les plus amères s'adouciront en se mêlant à celles d'un ami; et si, des flancs d'un nuage sombre, la foudre sortait pour nous frapper tous deux, étroitement enlacés, coeur contre coeur, il nous serait doux encore de mourir ensemble et de rendre dans les bras l'un de l'autre un dernier soupir de vie et de volupté.

Ainsi je disais; Marie gardait le silence; cependant nous marchions et nous approchions de Baltimore, hélas! trop rapidement. Oh! comme alors j'aurais béni le ciel s'il nous eût égarés dans notre route! quelle ivresse dans tout mon être! quel délire au fond de mon coeur!

Ce long entretien de mes passions avec la solitude; ces secrets d'amour confiés au désert, et surpris au sommeil; tant de bonheur succédant au péril; Marie, ma libératrice, mon guide, ma compagne; nos voix unies, nos bras entrelacés, notre marche dans le silence du soir; et à la fin du jour la douce clarté de l'astre des nuits venant avec son cortège de tendres rêveries; tout un monde de sentiments, d'idées, de passions, qui s'agitait dans mon coeur au milieu d'un monde muet et d'une nature endormie: ces vives impressions, météore de l'âme, apparaissent à mon souvenir en traits de feu.

J'interrogeais encore Marie, et je lui disais:

— Pourquoi repousses-tu ce sourire qui te cherche? Écoute, mon coeur ne bat-il pas d'accord avec ton coeur? ne sens-tu pas mon âme se mêler à la tienne? elles s'unissent, se confondent, et nulle puissance ne peut plus les diviser. Malheur à celui qui romprait cette alliance sacrée! malheur!…

— Arrêtez! s'écria Marie; elle se tut quelques instants:

— Ludovic, reprit-elle ensuite, je n'essaierai point de vous peindre les sentiments dont mon âme est remplie… Vous venez de me parler une langue dont je comprends le sens, parce que c'est celle du coeur; mais je n'en sais pas les mots… Ah! de grâce, cessez des discours qui m'enivrent et me désolent! L'image du bonheur est trop cruelle pour qui ne saurait être heureux. Vous m'aimez, Ludovic… Mon Dieu! cet amour, qui fait ma joie, est le gage de mon infortune… Ah! ma destinée est affreuse! Encore un jour… et vous en saurez le secret…

Cependant nous touchions aux portes de la cité. — Demeurez, me dit-elle d'une voix impérieuse; voici la ville… je dois être seule.

En prononçant ces mots, elle s'éloigna, me laissant plein d'un trouble profond.

Oh! que les heures d'incertitude sont longues et cruelles, quand on est sûr d'un malheur, et qu'il n'y a de douteux que sa nature!

Le malheur connu donne à l'âme un point d'appui. Elle souffre; mais elle sait la cause de sa souffrance; elle s'y arrête, s'y attache, et ce profond sentiment de sa peine est une proie dont elle se saisit.

Mais une infortune qu'on sent avant de la connaître, un mal insaisissable qui se présente à l'imagination sous mille formes diverses, une douleur vague et poignante dont on ignore la cause le genre et la durée: un pareil supplice, comment le supporter? Quelles forces morales faut-il appeler à son secours? doit-on se raidir ou plier? l'âme s'armera-t-elle du courage qui se résigne, ou de l'énergie qui combat?

Les conjectures et les terreurs se succédèrent dans mon esprit avec une incroyable rapidité… Je supposai tous les malheurs possibles, excepté le véritable. Les heures s'écoulaient lentement, comme toutes celles qui sont comptées.

Le lendemain, je ne sais quelle puissance irrésistible me ramena vers la forêt solitaire. Peut-être la fille de Nelson y reviendrait pour me donner la révélation promise.

Ah! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d'une émotion récente, je me sentis l'âme troublée! Toutes mes impressions, amères ou douces, se réveillaient plus fortes à l'aspect du lieu qui les avait vues naître; chaque objet inanimé s'imprégnait à mes yeux d'un sentiment qui lui était propre. Ici, le vieux chêne et son ombre: c'était la longue rêverie, la méditation, l'élan de la pensée vers le ciel! Là, l'églantier dont j'avais effeuillé les roses: c'était Marie, sa beauté, sa chevelure embaumée, le parfum de sa voix. Ces lianes impénétrables, c'était le mystère; ce cèdre renversé, le désespoir. Hélas! le site le plus heureux contenait une douleur, et chaque douleur une larme.

Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille; je repris les moindres détours que j'avais suivis. Arrivé à la place où j'avais vu Marie priant à genoux, je me prosternai la face contre terre, et je couvris de mes baisers la mousse qu'avaient humectée ses pleurs.

Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude; Marie ne paraissait point, et, à chaque instant, je croyais la voir ou l'entendre. Comme au moindre murmure du vent dans la cime des pins mon coeur battait avec violence! Tout me troublait: la chute d'une feuille, le vol d'un oiseau, le mouvement d'un insecte dans l'herbe.

Cependant je ne rencontrai dans la forêt que des souvenirs et des agitations nouvelles… Marie n'y vint pas.

De retour chez mon hôte, j'y trouvai une physionomie générale de tristesse et de deuil. Nelson se promenait gravement dans sa chambre, levant les yeux au ciel et laissant tomber de temps en temps une parole sentencieuse; les gens de la maison, voyant leurs maîtres affligés, partageaient leur douleur sans la comprendre.

Marie ne se montra point de tout le jour. Quand l'heure du soir fut venue, nous étions, Nelson, Georges et moi, assis dans le salon, où nous prenions le thé, suivant la coutume; chacun de nous était muet; je n'osais enfreindre un silence d'autant plus difficile à rompre qu'il avait duré plus longtemps; et cependant comment supporter davantage les tourments de mon incertitude 1

Enfin nous vîmes entrer Marie; son visage était pale, sa démarche tremblante; elle parut en baissant les yeux, et vint se placer près de son père. Au bout de quelques minutes, Nelson éleva la voix et me dit: «Mon jeune ami, je sais vos sentiments, je les crois purs, et je vous estime; mais vous ignorez nos malheurs: vous allez les connaître et nous plaindre.»

Chapitre VIII La Révélation

«La Nouvelle-Angleterre, mon pays natal, n'est point la patrie de mes enfants: Georges et Marie sont nés dans la Louisiane. Hélas! plût au Ciel que je n'eusse jamais quitté le lieu de ma naissance! Mon père, négociant à Boston, fit sa fortune; à sa mort, son patrimoine se divisa également entre ses enfants, et ne suffit plus à leurs besoins. J'avais deux frères: le premier partit pour l'Inde, d'où il a rapporté de grandes richesses; le second s'est avancé dans l'Ouest: il possède aujourd'hui deux mille acres de terre et plusieurs manufactures dans l'Illinois. J'étais incertain sur le parti que je devais prendre: quelqu'un me dit: «Allez à la Nouvelle-Orléans, si vous n'y êtes pas victime de la fièvre jaune, vous y ferez une grande fortune.» L'alternative ne m'effraya pas, je suivis ce conseil… Hélas! j'ai moins souffert d'un climat insalubre que de la corruption des hommes.

«Partout où la société se partage en hommes libres et en esclaves, il faut bien s'attendre à trouver la tyrannie des uns et la bassesse des autres; le mépris pour les opprimés, la haine contre les oppresseurs, l'abus de la force, et la vengeance…

«Mais quelle terre de malédiction, ô mon Dieu! quelle dépravation dans les moeurs! quel cynisme dans l'immoralité! et quel mépris de la parole de Dieu dans une société de chrétiens!

«Cependant, sur cette terre de vices et d'impiété, mes yeux distinguèrent une jeune orpheline, innocente et belle, simple dans sa pensée, et fervente dans sa foi religieuse; elle était d'origine créole. J'unis ma destinée à celle de Thérésa Spencer. D'abord le ciel nous fut propice; la naissance de Georges et de Marie fut, en quelques années, le double gage de notre amour. J'avais fait de grandes entreprises commerciales; elles prospéraient toutes selon mes voeux. Hélas! notre bonheur fut passager comme celui des méchants! Je ne suis point impie, et la foudre du Dieu vengeur a courbé ma tête.

Avant son mariage, Thérésa Spencer avait attiré les regards d'un jeune Espagnol, don Fernando d'Almanza, d'une famille très riche, dont la fortune remonte au temps où la Louisiane était une colonie espagnole. Rien n'était plus séduisant que ce jeune homme; son esprit n'était point inférieur à sa naissance, et la distinction de ses manières égalait la beauté de ses traits. Cependant Thérésa l'éloigna d'elle. Je ne sais quel sens intime lui fit deviner un ennemi dans l'homme qui lui déclarait le plus tendre amour.

«Nous avons su depuis qu'il aspirait à l'aimer sans devenir son époux.

«La rigueur de Thérésa l'irrita vivement, et plus tard le spectacle de notre félicité rendit sans doute encore plus cuisantes les douleurs de sa vanité blessée, car il conçut et exécuta bientôt une détestable vengeance.

«Il répandit secrètement le bruit que Thérésa était, par sa bisaïeule, d'origine mulâtre; appuya cette allégation des preuves qui pouvaient la justifier; nomma tous les parents de Marie, en remontant jusqu'à celle dont le sang impur avait, disait-il, flétri toute une race.

«Sa dénonciation était odieuse; mais elle était vraie. La tache originelle de Thérésa Spencer s'était perdue dans la nuit des temps. À la voix de Fernando les souvenirs endormis se réveillèrent… Il y a tant de mémoire dans le coeur de l'homme pour les misères d'autrui. L'opinion publique fut toute en émoi; on fit une sorte d'enquête; les anciens du pays furent consultés, et il fut reconnu qu'un siècle auparavant, la famille de Thérésa Spencer avait été souillée par une goutte de sang noir.

«La suite des générations avait rendu ce mélange imperceptible. Thérésa était remarquable par une éclatante blancheur; et rien dans son visage, ni dans ses traits, ne décelait le vice de son origine; mais la tradition la condamnait.

«Depuis ce jour, notre vie, qui s'écoulait paisible et douce, devint amère et cruelle. Plus nous étions haut dans l'estime du monde, et plus la honte de déchoir fut éclatante. Je vis aussitôt chanceler les affections que je croyais les plus solides. Un seul ami, resté fidèle au malheur, eut à rougir de mon affection.

«Cet ami généreux, auquel vous tenez par les liens du sang, avait, je crois, comme Français, plus de philanthropie pour la race noire, et moins de préjugés contre elle, qu'il ne s'en trouve d'ordinaire chez les Américains. Lui seul, aux jours de l'infortune, me tendit une main secourable, et me préserva de l'opprobre d'une faillite. Le coup porté à ma position sociale avait en même temps ébranlé mon crédit. Les hommes de ce pays, si indulgents pour une banqueroute, furent sans pitié pour une mésalliance! [30]

«Cependant le mal était sans remède; je luttai contre ma fortune, parce qu'il est dans nos moeurs de ne jamais désespérer; mais l'obstacle était au-dessus d'une force humaine.

«Thérésa se reprocha cruellement des malheurs dont elle était innocente. Orpheline dès l'âge le plus tendre, elle n'avait point connu les secrets de sa famille. Sa douleur fut si profonde qu'elle n'y survécut pas; je la vis expirer dans mes bras, épuisée par ses larmes et par son désespoir.

«Quand elle fut enlevée à mon amour, elle si jeune d'années et si vieillie par le chagrin, elle si pure et si désolée, je doutai pour la première fois de la Providence et de mon courage. Ce doute était coupable; car j'ai trouvé des forces pour supporter ma misère, et le Ciel ne m'a point abandonné.

«Je quittai la Nouvelle-Orléans, où j'étais en but à trop de mauvaises passions, et déchiré par trop de cruels souvenirs. Je me suis fixé à Baltimore, où personne ne connaît la tache de mon alliance, ni le vice dont est souillée la naissance de mes enfants.

«Depuis dix ans que j'habite cette ville, j'y ai formé de nouvelles relations; je m'y suis fait un nouveau crédit, et j'ai retrouvé la fortune sans le bonheur, qui ne saurait plus exister pour moi.

«Nous vivons ici dans une apparente tranquillité: le trouble n'est que dans nos âmes.

«Tout le inonde ignore la honte de mes enfants, mais chaque jour on peut la découvrir. On nous aime, on nous honore, parce qu'on ne sait pas qui nous sommes. Un seul mot d'un ennemi bien informé pourrait nous perdre: nous ressemblons au coupable que la société croit innocent, et qui n'ose accepter la considération publique, parce que trop de honte suivra la révélation de son crime.

«Georges, dont le caractère noble et fier s'indigne des injustices du monde, se croit l'égal des Américains; et, si je ne l'eusse supplié, au nom de sa soeur, qu'il aime avec passion, de garder le silence, cent fois il aurait, à la face du public, révélé sa naissance, et bravé l'opinion.

«Au contraire, soumise à son destin et résignée, Marie cherche l'ombre et l'isolement. Tel est le secret de son aversion pour la société. Ah! certes, elle surpasse toutes les femmes de Baltimore en esprit, en talent, en bonté; mais elle n'est point leur égale.

«Je vous devais, mon jeune ami, cet aveu de notre infortune… L'hospitalité m'en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur la terre; hélas! vous ne le trouverez pas parmi nous… Ailleurs, les joies du monde! ici, les chagrins et les sacrifices!»

Ainsi parla Nelson. Pendant ce récit, son visage austère parut quelquefois s'émouvoir. Georges frémissait sur son siège; sa colère muette éclatait dans ses gestes brusques et dans ses regards irrités. Marie, la tête penchée sur son sein cachait son visage à tous les yeux.

Pour moi, j'écoutais, incertain si je saisissais bien le langage étrange dont mon oreille était frappée; cependant rien n'était obscur dans les paroles que je venais d'entendre.

Je sentis se révolter mon coeur et ma raison.

— Voilà donc, m'écriai-je, ce peuple libre qui ne saurait se passer d'esclaves! L'Amérique est le sol classique de l'égalité, et nul pays d'Europe ne contient autant de servitude! Maintenant je vous comprends, Américains égoïstes; vous aimez pour vous la liberté; peuple de marchands, vous vendez celle d'autrui!

À peine avais-je prononcé ces mots, que j'eusse voulu les rappeler à moi; car je craignais d'offenser le père de Marie.

L'indignation avait saisi mon âme. La fille de Nelson, me voyant irrité d'abord, puis rêveur, se méprit sur les sentiments dont j'étais animé.

— Ludovic, me dit-elle d'une voix à demi éteinte, pourquoi ces regrets? ne vous l'avais-je pas dit? je suis indigne de votre amour!

Je lui répondis: — Marie, vous devinez mal ce qui se passe au fond de mon coeur. Il est vrai que mes sentiments pour vous ne sont plus les mêmes: je vous sais malheureuse: mon amour s'accroît de toute votre infortune.

— Ami généreux, s'écria Georges en me tendant la main, vous parlez noblement.

Et un rayon de joie éclaira tout à coup ce front sinistre et sombre.

Cependant Nelson demeurait impassible. Quand il vit nos émotions un peu calmées, il me dit: — L'enthousiasme vous égare, mon ami; prenez garde à l'entraînement d'une passion généreuse… Hélas! si vous contemplez d'un oeil moins prévenu la triste réalité, vous n'en pourrez soutenir l'aspect, et vous reconnaîtrez qu'un blanc ne saurait s'allier à une femme de couleur.

Je ne puis vous peindre le trouble que ces paroles jetaient dans mon esprit. Quelle situation étrange! à l'instant où Nelson me parlait ainsi, je voyais près de moi Marie, dont le teint surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs.

Alors je dis: — Quelle est donc, chez un peuple exempt de préjugés et de passions, l'origine de cette fausse opinion qui note d'infamie des êtres malheureux, et de cette haine impitoyable qui poursuit toute une race d'hommes de génération en génération?

Nelson réfléchit un instant; ensuite il s'engagea entre nous une conversation, dont je puis vous rapporter exactement les termes; elle a laissé dans ma mémoire des traces que le temps ne saurait effacer.

NELSON.

La race noire est méprisée en Amérique, parce que c'est une race d'esclaves; elle est haïe, parce qu'elle aspire à la liberté.

Dans nos moeurs, comme dans nos lois, le nègre n'est pas un homme: c'est une chose.

C'est une denrée dans le commerce, supérieure aux autres marchandises; un nègre vaut dix acres de terre en bonne culture.

Il n'existe pour l'esclave ni naissance, ni mariage, ni décès.

L'enfant du nègre appartient au maître de celui-ci, comme les fruits de la terre sont au propriétaire du sol. Les amours de l'esclave ne laissent pas plus de traces dans la société civile que ceux des plantes dans nos jardins; et, quand il meurt, on songe seulement à le remplacer, comme on renouvelle un arbre utile, que l'âge ou la tempête ont brisé [31].

LUDOVIC.

Ainsi, vos lois interdisent aux nègres esclaves la piété filiale, le sentiment paternel et la tendresse conjugale. Que leur reste-t- il donc de commun avec l'homme?

NELSON.

Le principe une fois admis, toutes ces conséquences en découlent: l'enfant né dans l'esclavage ne connaît de la famille que ce qu'en savent les animaux; le sein maternel le nourrit comme la mamelle d'une bête fauve allaite ses petits; les rapports touchants de la mère à l'enfant, de l'enfant au père, du frère à la soeur, n'ont pour lui ni sens ni moralité; et il ne se marie point, parce qu'étant la chose d'autrui, il ne peut se donner à personne.

LUDOVIC.

Mais comment la nation américaine, éclairée et religieuse, ne repousse-t-elle pas avec horreur une institution qui blesse les lois de la nature, de la morale et de l'humanité? Tous les hommes ne sont-ils pas égaux?

NELSON.

Nul peuple n'est plus attaché que nous ne le sommes au principe de l'égalité; mais nous n'admettons point au partage de nos droits une race inférieure à la nôtre.

À ces mots, je vis la rougeur monter au front de Georges, et ses lèvres tremblantes prêtes à laisser partir un cri d'indignation; mais il fit un effort puissant, et contint sa colère.

Je répondis à Nelson: — On croit, aux États-Unis, que les noirs sont inférieurs aux blancs; est-ce parce que les blancs se montrent, en général, plus intelligents que les nègres? Mais comment comparer une espèce d'hommes élevés dans l'esclavage, et qui se transmettent de génération en génération l'abrutissement et la misère, à des peuples qui comptent quinze siècles de civilisation non interrompue; chez lesquels l'éducation s'empare de l'enfant au berceau, et développe en lui toutes les facultés naturelles? Nous n'avons point, en Europe, les préjugés de l'Amérique, et nous croyons que tous les hommes ne forment qu'une même famille, dont tous les membres sont égaux.

NELSON.

Sans doute, l'esclavage offense la morale et la loi de Dieu! cependant, ne jugez pas trop sévèrement le peuple américain: la Grèce eut ses ilotes; Rome, ses esclaves; le Moyen-Âge, les serfs; de nos jours, on a des nègres; et ces nègres, dont le cerveau est naturellement étroit, attachent peu de prix à la liberté; pour la plupart, l'affranchissement est un don funeste. Interrogez-les, tous vous diront qu'esclaves ils étaient plus heureux que libres. Abandonnés à leurs propres force, ils ne savent pas soutenir leur existence: et il meurt dans nos villes moitié plus d'affranchis que d'esclaves [32].

LUDOVIC.

Il est naturel que l'esclave qui, tout à coup, devient libre, ne sache ni user ni jouir de l'indépendance. Pareil à l'homme dont on aurait, dès l'âge le plus tendre, lié tous les membres, et auquel on dit subitement de marcher, il chancelle à chaque pas… La liberté est entre ses mains une arme funeste, dont il blesse tout ce qui l'entoure; et, le plus souvent, il est lui-même sa première victime. Mais faut-il en conclure que l'esclavage, une fois établi quelque part, doit être respecté? Non, sans doute. Seulement il est juste de dire que la génération qui reçoit l'affranchissement n'est point celle qui en jouit: le bienfait de la liberté n'est recueilli que par les générations suivantes… Je ne reconnaîtrai jamais ces prétendues lois de la nécessité, qui tendent à justifier l'oppression et la tyrannie.

NELSON.

Je pense ainsi que vous; cependant, ne croyez pas que les nègres soient traités avec l'inhumanité dont on fait un reproche banal à tous les possesseurs d'esclaves; la plupart sont mieux vêtus, mieux nourris et plus heureux que vos paysans libres d'Europe.

— Arrêtez! s'écria Georges avec violence (car en ce moment sa colère devint plus forte que son respect filial); ce langage est inique et cruel! Il est vrai que vous soignez vos nègres à l'égal de vos bêtes de somme! mieux même, parce qu'un nègre rapporte plus au maître qu'un cheval ou un mulet… Quand vous frappez vos nègres, je le sais, vous ne les tuez pas: un nègre vaut trois cents dollars… Mais ne vantez point l'humanité des maîtres pour leurs esclaves: mieux vaudrait la cruauté qui donne la mort, que le calcul qui laisse une odieuse vie!… Il est vrai que, d'après vos lois, un nègre n'est pas un homme: c'est un meuble, une chose… Oui, mais vous verrez que c'est une chose pensante… une chose qui agite et qui remue un poignard… Race inférieure! dites-vous? Vous avez mesuré le cerveau du nègre, et vous avez dit: «Il n'y a place dans cette tête étroite que pour la douleur»; et vous l'avez condamné à souffrir toujours. Vous vous êtes trompés; vous n'avez pas mesuré juste: il existe dans ce cerveau de brute une case qui vous a échappé, et qui contient une faculté puissante, celle de la vengeance… d'une vengeance implacable, horrible, mais intelligente… S'il vous hait, c'est qu'il a le corps tout déchiré de vos coups, et l'âme toute meurtrie de vos injustices… Est-il si stupide de vous détester? Le plus fin parmi les animaux chérit la main cruelle qui le frappe, et se réjouit de sa servitude… Le plus stupide parmi les hommes, ce nègre abruti, quand il est enchaîné comme une bête fauve, est libre par la pensée, et son âme souffre aussi noblement que celle du Dieu qui mourut pour la liberté du monde. Il se soumet; mais il a la conscience de l'oppression; son corps seul obéit; son âme se révolte. Il est rampant! oui… pendant deux siècles il rampe à vos pieds… un jour il se lève, vous regarde en face et vous tue. Vous le dites cruel! mais oubliez-vous qu'il a passé sa vie à souffrir et à détester! Il n'a qu'une pensée: la vengeance, parce qu'il n'a eu qu'un sentiment: la douleur.

Georges, en parlant, s'était animé d'un feu presque surnaturel, et son regard étincelait de haine et de colère.

— Mon ami, reprit froidement Nelson, croyez-vous qu'il n'en coûte pas à mon coeur de juger comme je le fais une race à laquelle votre mère ne fut pas étrangère?

— Ah! mon père, s'écria Georges, avant d'être époux, vous étiez Américain.

Alors Marie jetant sur son frère un regard suppliant: — Georges, lui dit-elle, pourquoi ces emportements?

Puis se tournant vers Nelson: — Mon père, vous avez raison; les Américaines sont supérieures aux femmes de couleur; elles aiment avec leur raison: moi, je ne sais vous aimer qu'avec mon coeur.

Et, en prononçant ces mots, elle se jeta dans ses bras, comme pour y cacher la honte qui couvrait son visage.

Georges reprit: — Ma soeur rougit de son origine africaine… moi, j'en suis fier. Les hommes du Nord n'ont qu'à s'enorgueillir de leur génie froid comme leur climat… nous devons, nous, au soleil de nos pères des âmes chaudes et des coeurs ardents.

Il se tut quelques instants; puis il ajouta avec un sourire amer:

— Les Américains sont un peuple libre et commerçant… mais qu'ils y prennent garde, il leur manquera bientôt une branche d'industrie; bientôt ils perdront le privilège de vendre et d'acheter des hommes: la terre d'Amérique ne doit pas longtemps porter des esclaves.

NELSON.

Oui, je le reconnais avec joie, l'esclavage décroît chaque jour; et sa disparition entière sera l'oeuvre du temps.

GEORGES.

Et si les esclaves se fatiguaient d'attendre?

NELSON.

Malheur à eux! S'ils ont recours à la violence pour devenir libres, ils ne le seront jamais; leur révolte amènerait leur destruction. Il est vrai que le nombre des noirs dans le Sud surpassera bientôt celui des blancs; mais tous les États du Centre et du Nord feraient cause commune avec les Américains du Midi, pour exterminer des esclaves rebelles… Tout appel à la force les perdrait: qu'ils aient plus de foi dans les progrès de la raison.

Déjà, dans le Nord, l'esclavage est aboli; et les États méridionaux entendent murmurer des mots de liberté. Naguère, un prompt supplice eût étouffé la voix assez hardie pour réclamer dans le Sud, l'indépendance des nègres; aujourd'hui, cette question s'agite, en Virginie, au sein même de la législature. Il semble que, chaque année, les idées de liberté universelle franchissent un degré de latitude; le vent du nord les pousse impétueusement. En ce moment, elles traversent le Maryland: c'est la Nouvelle-Angleterre, ma patrie, qui répand dans toute l'Union ses lumières, ses moeurs et sa civilisation.

LUDOVIC.

Il y a tant de puissance dans un principe de morale éternelle!

GEORGES.

Et surtout dans l'intérêt… Savez-vous pourquoi les Américains sont tentés d'abolir la servitude? c'est qu'ils commencent à penser que l'esclavage nuit à l'industrie.

Ils voient pauvres les États à esclaves, et riches ceux qui n'en ont pas; et ils condamnent l'esclavage.

Ils se disent: L'ouvrier libre, travaillant pour lui, travaille mieux que l'esclave; et il est plus profitable de payer un ouvrier qui fait bien que de nourrir un esclave qui fait mal… Et ils condamnent l'esclavage.

Ils se disent encore: Le travail est la source de la richesse; mais la servitude déshonore le travail: les blancs seront oisifs, tant qu'il y aura des esclaves; et ils condamnent l'esclavage.

Leur intérêt est d'accord avec leur orgueil… L'émancipation des noirs ne fait des hommes libres que de nom: le nègre affranchi ne devient point pour les Américains un rival dans le commerce ou dans l'industrie. Il peut être l'une de ces deux choses: mendiant ou domestique; les autres carrières lui sont interdites par les moeurs. Affranchir les nègres aux États-Unis, c'est instituer une classe inférieure… et quiconque est blanc de pure race appartient à une classe privilégiée… La couleur blanche est une noblesse.

— Ne croyez point, mon ami, dis-je en m'adressant à Georges, que ces préjugés soient destinés à vivre éternellement! Selon les lois de la nature, la liberté d'un homme ne peut appartenir à un autre homme. Liberté! mère du génie et de la vertu, principe de tout bien, source sacrée de tous les enthousiasmes et de tous les héroïsmes, une race d'hommes serait-elle condamnée à ne se réchauffer jamais aux rayons de ta divine lumière! Vouée pour toujours à l'esclavage, elle ne connaîtrait ni les gloires du commandement ni la moralité de l'obéissance; incessamment courbée sous les fers pesants de la servitude, elle n'aurait pas la force d'élever ses bras vers le ciel; travaillant sans relâche sous l'oeil de ses tyrans, il lui serait interdit de contempler à loisir le firmament si beau, si resplendissant de clartés, d'y élancer sa pensée, et de se livrer à ces admirations sublimes d'où naissent l'inspiration pour l'esprit, l'élévation pour l'âme, et pour le coeur la poésie.

Et, me tournant vers Nelson, je repris en ces termes:

— La société américaine, qui porte la plaie de l'esclavage, travaille-t-elle du moins à la guérir? et prépare-t-elle, pour deux millions d'hommes, la transition de l'état de servitude à celui de liberté?

NELSON.

Personne, hélas! n'est d'accord sur ce point. Les uns voudraient qu'on affranchît d'un seul coup tous les nègres; d'autres, qu'on déclarât libres tous les enfants à naître des esclaves. Ceux-ci disent: Avant d'accorder la liberté aux noirs, il faut les instruire; ceux-là répondent: Il est dangereux d'instruire des esclaves.

Ne sachant quel remède employer, on laisse le mal se guérir de lui-même. Les moeurs se modifient chaque jour; mais la législation n'est pas changée: la loi punit de la même peine le maître qui montre à écrire à son esclave, et celui qui le tue; et le pauvre nègre coupable d'avoir ouvert un livre encourt le châtiment du fouet [33].

LUDOVIC.

Quelle cruauté! Je conçois que vous n'affranchissiez pas subitement tous les nègres; mais d'où vient que vous flétrissez de tant de mépris ceux à qui vous avez donné la liberté?

NELSON.

Le noir qui n'est plus esclave le fut, et, s'il est libre, on sait que son père ne l'était pas.

LUDOVIC.

Je concevrais encore la réprobation qui frappe le nègre et le mulâtre, même après leur affranchissement, parce que leur couleur rappelle incessamment leur servitude; mais ce que je ne puis comprendre, c'est que la même flétrissure s'attache aux gens de couleur devenus blancs, et dont tout le crime est de compter un noir ou un mulâtre parmi leurs aïeux.

NELSON.

Cette rigueur de l'opinion publique est injuste sans doute; mais elle tient à la dignité même du peuple américain… Placé en face de deux races différentes de la sienne, les Indiens et les nègres, l'Américain ne s'est mêlé ni aux uns ni aux autres. Il a conservé pur le sang de ses pères. Pour prévenir tout contact avec ces nations, il fallait les flétrir dans l'opinion. La flétrissure reste à la race, lorsque la couleur n'existe plus.

LUDOVIC.

Dans l'état présent de vos moeurs et de vos lois, vous ne connaissez point de noblesse héréditaire?

NELSON.

Non sans doute. La raison repousse toute distinction qui serait accordée à la naissance, et non au mérite personnel.

LUDOVIC.

Si vos moeurs n'admettent point la transmission des honneurs par le sang, pourquoi donc consacrent-elles l'hérédité de l'infamie? On ne naît point noble, mais on naît infâme! Ce sont, il faut l'avouer, d'odieux préjugés!

Mais enfin, un blanc pourrait, si telle était sa volonté, se marier à une femme de couleur libre?

NELSON.

Non, mon ami, vous vous trompez.

LUDOVIC.

Quelle puissance l'en empêcherait?

NELSON.

La loi… Elle contient une défense expresse et déclare nul un pareil mariage.

LUDOVIC.

Ah! quelle odieuse loi! Cette loi, je la braverai.

NELSON.

Il est un obstacle plus grave que la loi même: ce sont les moeurs. Vous ignorez quelle est, dans la société américaine, la condition des femmes de couleur.

Apprenez (je rougis de le dire, parce que c'est une grande honte pour mon pays) que, dans toute la Louisiane, la plus haute condition des femmes de couleur libres, c'est d'être prostituées aux blancs.

La Nouvelle-Orléans est, en grande partie, peuplée d'Américains venus du Nord pour s'enrichir, et qui s'en vont dès que leur fortune est faite. Il est rare que ces habitants de passage se marient; voici l'obstacle qui les en empêche:

Chaque année, pendant l'été, la Nouvelle-Orléans est ravagée par la fièvre jaune. À cette époque, tous ceux auxquels un déplacement est possible, quittent la ville, remontent le Mississipi et l'Ohio, et vont chercher, dans les États du centre ou du Nord, à Philadelphie ou à Boston, un climat plus salubre. Quand la saison des grandes chaleurs est passée, ils reviennent dans le Sud, et reprennent place à leur comptoir. Ces migrations annuelles n'ont rien qui gêne un célibataire; mais elles seraient incommodes pour une famille entière. L'Américain évite tout embarras en se passant d'épouse, et en prenant une compagne illégitime; il choisit toujours celle-ci parmi les femmes de couleur libres; il lui donne une espèce de dot; la jeune fille se trouve honorée d'une union qui la rapproche d'un blanc; elle sait qu'elle ne peut l'épouser; c'est beaucoup à ses yeux que d'en être aimée… Elle aurait pu, d'après nos lois, se marier à un mulâtre; mais une telle alliance ne l'eût point sortie de sa classe. Le mulâtre n'aurait d'ailleurs pour elle aucune puissance de protection; en épousant l'homme de couleur, elle perpétuerait sa dégradation; elle se relève en se prostituant au blanc. Toutes les jeunes filles de couleur sont élevées dans ces préjugés, et dès l'âge le plus tendre, leurs parents les façonnent à la corruption. Il y a des bals publics où l'on n'admet que des hommes blancs et des femmes de couleur; les maris et les frères de celles-ci n'y sont pas reçus; les mères ont coutume d'y venir elles-mêmes; elles sont témoins des hommages adressés à leurs filles, les encouragent et s'en réjouissent. Quand un Américain tombe épris d'une fille, c'est à sa mère qu'il la demande; celle-ci marchande de son mieux, et se montre plus ou moins exigeante pour le prix, selon que sa fille est plus ou moins novice. Tout cela se passe sans mystère; ces unions monstrueuses n'ont pas même la pudeur du vice qui se cache par honte, comme la vertu par modestie; elles se montrent sans déguisement à tous les yeux, sans qu'aucune infamie ni blâme s'attachent aux hommes qui les ont formées. Quand l'Américain du Nord a fait sa fortune, il a atteint son but… Un jour il quitte la Nouvelle-Orléans, et n'y revient jamais… Ses enfants, celle qui, pendant dix ans, vécut comme sa femme, ne sont plus rien pour lui. Alors la fille de couleur se vend à un autre. Tel est le sort des femmes de race africaine à la Louisiane.

— En disant ces mois, Nelson laissa échapper un soupir. On voyait qu'il s'était imposé une pénible contrainte, et que le sentiment d'un devoir à remplir avait seul soutenu sa voix.

Plongé dans une sombre rêverie, Georges semblait ne prêter à ce récit aucune attention… Marie donnait, dans sa douleur profonde, un spectacle digne de pitié. Telle on voit, durant l'orage, une tendre fleur incliner sa tête; faible, mais pliante, elle marque, en se courbant, les coups de la tempête… et, quand l'ouragan est loin d'elle, abattue et languissante, elle ne relève point sa tige flétrie.

Ainsi, pendant que parlait Nelson, Marie, faible femme, roseau dévoué aux orages du coeur, était agitée de mille secousses; chaque révélation lui portait un coup funeste; un instinct de pudeur lui découvrait le sens des paroles qu'elle avait entendues; elle sentait son humiliation sans la comprendre; et, avec l'innocence dans le coeur, elle portait sur son front la rougeur d'une coupable.

Pour moi, ne pouvant résister à l'émotion de cette scène, je m'écriai: — Vos moeurs et vos lois me font horreur; je ne m'y soumettrai jamais… Ah! si Marie ne craint point de se lier à ma destinée, nous quitterons ensemble ce pays de préjugés odieux; nous fuirons des contrées de servitude et de ténèbres, et nous irons vers cette terre de lumières et de liberté, vers cette Nouvelle-Angleterre qui s'avance d'un pas si ferme et si rapide dans la voie de la civilisation!

— Hélas! mon ami! répliqua Nelson, les préjugés contre la population de couleur sont, il est vrai, moins puissants à Boston qu'à la Nouvelle-Orléans; mais nulle part ils ne sont amortis.

— Eh bien! répondis-je aussitôt, ces préjugés, je les déteste et je saurai les braver! c'est une lâcheté infâme que de s'éloigner des malheureux dont l'infortune n'est point méritée!…

En ce moment Marie parut sortir de son abattement; sa paupière affaissée se releva; alors, d'une voix qui trahissait une émotion profonde: — D'où vient, me dit-elle, que vous nous plaignez, après ce que vous avez entendu? La pitié des hommes s'attache aux maux passagers; mais un malheur qui, comme le nôtre, ne doit point finir, fatigue et décourage les coeurs les plus compatissants…

Mon ami, ajouta-t-elle avec un accent presque solennel, vous ne comprenez rien à mon sort ici-bas; parce que mon coeur sait aimer, vous croyez que je suis une fille digne d'amour; parce que vous me voyez un front blanc, vous pensez que je suis pure… mais non… mon sang renferme une souillure qui me rend indigne d'estime et d'affection… Oui! ma naissance m'a vouée au mépris des hommes!… Sans doute cet arrêt de la destinée est mérité,… Les décrets de Dieu quelquefois cruels, sont toujours justes!…

Puis, me trouvant inébranlable dans mes sentiments: — Vous ne savez pas, me dit-elle, que vous vous déshonorez en me parlant? Si l'on vous voyait près de moi dans un lieu public, on dirait: Cet homme perd toute bienséance; il accompagne une femme de couleur.

Hélas! Ludovic, contemplez sans passion la triste réalité: associer votre vie à une pauvre créature telle que moi, c'est embrasser une condition pire que la mort.

N'en doutez pas, ajouta-t-elle d'une voix inspirée, c'est Dieu lui-même qui a séparé les nègres des blancs… Cette séparation se retrouve partout: dans les hôpitaux où l'humanité souffre, dans les églises où elle prie, dans les prisons où elle se repent, dans le cimetière où elle dort de l'éternel sommeil.

— Eh quoi! m'écriai-je, même au jour de la mort?…

— Oui, reprit-elle avec un accent grave et mélancolique; quand je mourrai, les hommes se souviendront que, cent ans auparavant, un mulâtre exista dans ma famille; et si mon corps est porté dans la terre destinée aux sépultures, on le repoussera de peur qu'il ne souille de son contact les ossements d'une race privilégiée… Hélas! mon ami, nos dépouilles mortelles ne se mêleront point sur la terre; n'est-ce pas le signe que nos âmes ne seront point unies dans le ciel?…

— Cesse, m'écriai-je, ô ma bien-aimée, cesse, je t'en conjure, un langage qui déchire mon coeur… Pourquoi ta honte? pourquoi tes larmes?

La honte est aux méchants qui font gémir l'innocence! Et, si tu m'aimes, la source de tes pleurs sera bientôt tarie, laisse à mon amour le soin de te protéger… Tu crains pour moi l'infamie!… Marie, tu ne sais pas combien je m'enorgueillis de toi! Tu ne comprends pas comme je serai fier de me montrer en tous lieux, paré de ton amour, de ta beauté, de ton infortune! Ah! qu'ils me jettent an visage une parole de mépris, ces nobles marchands aux armoiries brillantes, au sang pur et sans mélange! comme je jouirai de leur insolence! En Europe, que ferais-je pour toi, Marie? là on tomberait à tes genoux, ange de grâce et de bonté; chacun s'approcherait pour être béni de ton sourire, fille chaste et pure; quel homme n'envierait la gloire de protéger ton innocence et ta faiblesse? Ici l'on te repousse, on te déshonore… Ah! que je vous rends grâces, Américains insensibles et froids, de vos mépris et de vos injustices! Par vous, celle que j'aime est abaissée… mais vous la verrez relever sa belle tête! vous lui rendrez foi et hommage, nobles seigneurs de comptoir… vos fronts basanés de race blanche s'inclineront devant la blanche fille de couleur… je vous la ferai respecter! Marie sera la première parmi vos femmes!…

En prononçant ces mots, je me prosternai aux pieds de Marie, comme pour indiquer le culte dont je jugeais digne mon idole… La fille de Nelson pleurait de bonheur; elle prit mes mains dans ses deux mains, y laissa tomber quelques pleurs et posa sur moi sa tête, me montrant par ce signe qu'elle acceptait mon appui. Ces larmes de la faible femme tombées sur l'homme fort signifiaient sans doute que toute ma puissance ne nous préserverait pas des orages!

Cependant Georges, dont l'émotion était extrême, se jeta dans mes bras; il me serrait étroitement contre sa poitrine, seul langage que trouvât son coeur.

Nelson, impassible, conservant son attitude calme et froide au milieu des passions violentes qui nous agitaient, ressemblait à ces vieilles ruines du rivage de l'Océan qu'on voit immobiles sur la pointe d'un roc, tandis que tout croule autour d'elles, et qui demeurent debout au mépris de l'ouragan déchaîné sur leur tête et des flots en fureur mugissant à leurs pieds. Nos passions ne l'avaient point ému, et aucune de nos paroles ne l'avait irrité.

— Mon ami, me dit-il après un peu de silence, votre coeur généreux vous égare. Ma raison viendra au secours de la vôtre; vous ne savez pas quelle tâche on entreprend quand on veut combattre les préjugés de tout un peuple et demeurer dans une société dont on heurte chaque jour les opinions et les sentiments! Non, je ne consentirai point à votre union avec ma fille. Cependant je ne repousse pas à jamais vos voeux. Parcourez l'Amérique; voyez le monde dans lequel vous prétendez vivre; étudiez ses passions et ses préjugés; mesurez la force de l'ennemi que vous bravez; et lorsque vous connaîtrez le sort de la population noire dans les pays d'esclaves et dans les États même où l'esclavage est aboli, alors vous pourrez prendre une résolution éclairée. Je ne crois pas, je vous l'avoue, qu'il appartienne à une force humaine de résister aux impressions que vous allez recevoir. Mais si l'aspect d'une misère affreuse n'effraie point votre courage et ne rebute point votre coeur, croyez-vous que j'hésite à accepter pour ma chère Marie l'appui généreux que vous viendrez lui présenter?

La réponse ferme de Nelson, dont l'accent annonçait une volonté déterminée, me consterna…

— J'exige, ajouta-t-il, que vous passiez au moins six mois dans l'observation des moeurs de ce pays… Ce temps d'épreuve vous suffira sans doute.

Dans l'impatience de mon amour, je dis à Nelson: Nous sommes malheureux aux États-Unis; vos enfants, par leur naissance; vous et moi, par l'infortune de vos enfants. Quittons ce pays, allons en France. Là, nous ne trouverons point de préjugés contre les familles de couleur.

Je fus surpris de voir qu'à ces mots Georges ne donnait aucune marque d'assentiment; car l'avis que j'ouvrais me semblait devoir lui sourire; cependant il resta silencieux et rêveur.

— Vous hésitez? lui dis-je.

— Non, répondit Georges, non… je n'hésite pas… Jamais je ne quitterai l'Amérique.

Nelson donna un signe d'approbation et Marie fit entendre un soupir.

— Je suis opprimé dans ce pays, reprit Georges; mais l'Amérique est ma patrie! N'est-on bon citoyen qu'à la condition d'être heureux?… De puissants liens m'y retiennent; le plus grand nombre y est enchaîné par des intérêts, moi j'y suis attaché par des devoirs… Il n'est pas généreux de fuir la persécution!… Ah! si j'étais seul infortuné! peut-être je fuirais… mais mon sort est celui de toute une race d'hommes… Quelle lâcheté de se retirer de la misère commune pour aller chercher seul une heureuse vie!… Et puis… le devoir n'est pas l'unique lien qui m'y enchaîne; j'y puis jouir encore de quelque bonheur. Notre abaissement ne sera pas éternel. Peut-être serons-nous forcés de conquérir par la force l'égalité qu'on nous refuse… Quel beau jour que celui d'une juste vengeance! Non, non… je ne fuirai point l'Amérique. Mais, Ludovic, ajouta-t-il, si vous devez rendre heureuse en France ma soeur, ma chère Marie, ah! partez!… malgré…

Il n'acheva pas; une larme tomba de ses yeux.

— Ah! jamais, mon frère, je ne me séparerai de toi, s'écria Marie avec tendresse.

Pendant ce temps, Nelson réfléchissait; Dieu nous préserve, me dit-il enfin, de suivre votre conseil! Je sais quelle est en France la corruption des moeurs; et si ma fille est docile à ma voix, jamais elle ne respirera l'air infect de ces sociétés maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outragée, où la fidélité conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une faiblesse excusable.

Je fis observer à Nelson que les moeurs des femmes, en France, n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été dans le dernier siècle [34]. Mais, tandis que je parlais, il murmurait sourdement ces mots: — La France! terre d'impiété! terre de malédiction!

— Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays. Les Américains des États-Unis sont un grand peuple… Mes pères ont abandonné l'Europe qui les persécutait… Je ne remonterai point vers la source de leur infortune…

Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire grâce d'un temps d'épreuve inutile; mais ma prière fut vaine.

Chapitre IX L'épreuve — 1 —

Nelson fut inflexible dans son sentiment, Je ne pouvais approuver ses craintes; cependant il me fallut obéir à sa volonté. Je me consolais en pensant que cet obstacle n'était qu'un ajournement de mon bonheur… N'étais-je pas sûr du coeur de Marie? et Nelson me promettait qu'à mon retour, si mes intentions n'étaient pas changées, il cesserait de les combattre.

Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d'amour. Elle m'écoutait triste et silencieuse; enfin, d'une voix attendrie: — Je ne veux point, me dit-elle, par des serments justifier les vôtres. Pour vous rester fidèle, il ne me faudra ni sacrifices ni efforts, à moi que personne ne peut aimer; mais vous, ami généreux, vous ne pouvez engager l'avenir et vous charger, en entrant dans la vie, d'un fardeau qui vous écraserait au premier pas. Ses larmes achevèrent de me répondre. Au jour marqué pour mon départ, comme j'allais prendre dans la baie de Baltimore le bateau à vapeur qui devait me conduire à New York, et, au moment où le canot d'embarcation commençait à s'éloigner de terre, Marie, dont j'avais reçu les adieux, me fit un signe du rivage, et levant ses mains vers moi: — Ludovic, s'écria-t-elle, vos serments! vous ne pourrez les tenir!… je vous en délie… Je fis un mouvement vers elle; mais l'absence était commencée. Je jetai une parole aux vents; déjà j'étais trop loin pour être entendu. Avec quelle rapidité cette séparation devint complète! comme l'intervalle entre nous s'agrandit vite! D'abord la distance que l'oeil mesure sans peine; puis l'horizon lointain qui se dérobe à la vue; et tout à coup le vide immense, sans bornes, dans lequel on s'agite, entre le ciel et la mer! Ainsi, un moment insensible sépare l'existence qui touche à la terre de la vie qui se perd dans l'espace!…

Lorsque, de deux amis qui se séparent, l'un s'éloigne sur mer, le moins à plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le vaisseau qui part; après qu'il ne distingue plus personne sur le navire, il regarde longtemps encore; sa douleur est comme en suspens, et, tant qu'il aperçoit la pointe d'un mât, l'ombre d'une voile, il tient par quelque chose à l'être chéri qui va disparaître. Un moment vient où le vaisseau se réduit aux proportions d'un atome imperceptible, jusqu'à ce qu'enfin il échappe aux regards et se confonde dans l'horizon avec le ciel et les flots. Alors il se fait dans le coeur un affreux brisement: c'est la sombre nuit succédant à la dernière lueur d'une clarté mourante; c'est le signal du désespoir pour l'âme qui sentait venir son infortune.

Cependant, celui que la voile entraîne est encore plus malheureux: la vapeur, les vents, tout conspire contre lui; à peine quelques instants sont-ils écoulés que cette terre, sur laquelle il cherche un ami, n'offre plus à ses regards qu'un point obscur; rien ne s'y distingue, rien ne s'en détache. Une petite barque ressort à toits les yeux sur l'immense Océan; et tout est confusion sur une terre lointaine; édifices, forêts, habitants, tout s'y fond dans une seule teinte qui ne forme qu'une ombre… Ainsi, l'ami que vous laissez sur le rivage vous échappe subitement; vous cessez tout à coup de le toucher, de l'entendre, de le voir; toutes les douleurs de l'absence vous saisissent à la fois.

Mon chagrin fut profond… L'aspect de l'Océan vint ajouter encore à la tristesse de mon âme. Rien, hélas! ne ressemble plus aux jours de la vie que les mouvements d'un vaisseau; la plupart sont modérés: c'est l'image de la vie commune, placée entre le calme et la tempête. Le vaisseau va jusqu'à ce qu'il s'use ou se brise; un autre prend sa place pour recommencer les mêmes courses à travers les mêmes périls: ainsi font les hommes sur la terre. Pareil à l'Océan, le monde seul ne change point et demeure avec ses écueils, ses orages et ses abîmes.

En rappelant le souvenir de mes dernières années, j'y trouvai un tel enchaînement de malheurs, qu'il me sembla que ma vie était engagée à l'infortune… j'accusai ma destinée, et, comme l'amour de Marie me restait assez puissant pour lutter seul contre toutes mes peines, je m'efforçai de me ravir à moi-même cette dernière consolation, et mon esprit fut ingénieux à forger des soupçons et des défiances qui n'étaient pas dans mon coeur. Je savais que la légèreté est le défaut de toutes les femmes; parmi celles qui sont constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse: on peut, en restant près d'elles, perdre leur amour; mais n'est-ce pas le seul moyen de conserver leur foi? J'ai toujours cru que les hommes ont des affections plus profondes; les femmes, des passions plus vives: les premiers aiment mieux de loin; les femmes, de près: l'homme a plus d'imagination, et l'imagination va toujours au-delà du réel; la femme, plus de sensibilité, et la sensibilité se nourrit d'excitations instantanées. J'avais vu Marie tout en larmes à mon départ… mais son amour serait-il puissant contre l'absence? Moi, j'avais été courageux devant elle, et loin de sa vue je pleurais.

Alors commença pour moi une vie de misère profonde, et presque de honte; car je sentis défaillir mon courage. La douleur d'être séparé de celle que j'aimais abattait mon âme; et je me trouvai en face de malheurs qui dépassaient tout ce que mon imagination avait pu prévoir. Mais à quoi bon vous affliger de l'histoire de mes maux?

Ici Ludovic s'arrêta; sa physionomie prit un aspect plus sombre, son regard devint fixe, et ses lèvres immobiles demeuraient en suspens, comme si elles se refusaient à un douloureux aveu.

— De grâce, s'écria le voyageur, continuez un récit qui m'instruit et me touche. Je suis avide de connaître votre destinée… Parlez, je vous en supplie.

— Je ne vous ai pas dit la moitié de mes malheurs; et quel intérêt…

L'intérêt le plus vif, répliqua le voyageur, me rend attentif à vos paroles. Vous me racontez vos peines; ce sont elles qui me captivent. Je n'ai jamais recherché ni les joies ni les félicités du monde; mais je me suis toujours senti attiré par l'infortune. Le bonheur des hommes est si mêlé d'orgueil et d'égoïsme, qu'il m'ennuie et me dégoûte, mais il me reste dans l'âme une longue et douce impression quand j'ai pleuré avec des malheureux.

— Hélas! reprit Ludovic après une courte pause, voici l'époque de ma vie dont le souvenir est le plus amer; c'est le temps où j'ai senti chanceler dans mon coeur les serments qui m'unissaient à mon amie… Aujourd'hui, je rougis de ma faiblesse. Mon Dieu! par quels malheurs il m'a fallu passer pour arriver à cette criminelle hésitation!

J'avais, dans toute la sincérité de mon coeur, juré à Marie que je l'aimerais toujours. L'obstacle qu'on opposait à mon amour, quelque grave qu'on le représentât à mes yeux, me semblait puéril et méprisable. Que m'importait un préjugé social, quand j'avais pour moi le coeur de Marie? Mais lorsque, rentré dans le monde, et sujet à ses froissements, je me trouvai en face de ce préjugé puissant, inflexible, répandu dans toutes les classes, accepté par tout le monde, dominant la société américaine, sans qu'aucune voix s'élève pour le combattre; écrasant ses victimes sans réserve, sans pitié, sans remords; lorsque je vis, dans les États libres de l'Union, la population noire couverte d'un opprobre pire peut-être que l'esclavage; toutes les personnes de couleur flétries par le mépris public, abreuvées d'outrages, encore plus dégradées par la honte que par la misère: alors je sentis s'élever en moi de terribles combats… Tantôt saisi d'indignation et d'horreur, je me croyais assez fort pour lutter seul contre tous; mon orgueil se plaisait à rencontrer pour adversaire tout un peuple, le monde entier!… mais, après ces nobles élans, je retombais en présence de mille réalités décourageantes, et je me demandais quel serait mon sort; quel serait celui de Marie elle-même, au sein de tant d'amertume et d'ignominie! j'hésitai: ce fut là mon crime… Cependant mon coeur n'était point dupe des sophismes de ma raison. Marie, me disais-je, serait malheureuse quand nous serions unis; mais ne le serait-elle pas davantage si notre union ne se formait jamais? Cesserait-elle d'être une pauvre femme de couleur, parce que je lui aurais manqué de foi! Le monde ne l'accablerait-il plus de son mépris, parce qu'elle aurait perdu l'appui du seul être capable de la faire respecter?

Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, à New York, à Boston, à Philadelphie…

Ici le voyageur interrompit son hôte; car il avait cessé de comprendre le sens de son langage.

— Tout à l'heure, lui dit-il, vous me racontiez le sort de la race noire dans les États du Sud, et je déplorais avec vous la triste condition des esclaves; mais, en quittant Baltimore, vous êtes allé dans les autres villes de l'Union où l'esclavage est aboli. Là un spectacle différent a dû s'offrir à vos yeux. Je sais bien que, même dans les États du Nord, le préjugé qui s'attache à la couleur des hommes n'est pas entièrement anéanti; mais je le croyais près de s'éteindre…

— Détrompez-vous, répliqua Ludovic avec vivacité; ce préjugé y a conservé toute sa puissance. Il faut sur ce point distinguer les moeurs des lois.

D'après la loi le nègre est en tous points l'égal du blanc; il a les mêmes droits civils et politiques; il peut être président des États-Unis; mais, en fait, l'exercice de tous ces droits lui est refusé, et c'est à peine s'il peut saisir une position sociale supérieure à la domesticité.

Dans ces États de prétendue liberté, le nègre n'est plus esclave; mais il n'a de l'homme libre que le nom.

Je ne sais si sa condition nouvelle n'est pas pire que la servitude: esclave, il n'avait point de rang dans la société humaine; maintenant il compte parmi les hommes, mais c'est pour en être le dernier.

Il n'est pas rare, dans le Sud, de voir les blancs bienveillants envers les nègres. Comme la distance qui les sépare est immense et non contestée, les Américains libres ne craignent pas, en s'approchant de l'esclave, de l'élever à leur niveau ou de descendre au sien.

Dans le Nord, au contraire, où l'égalité est proclamée, les blancs se tiennent éloignés des nègres, pour n'être pas confondus avec ceux-ci; ils les fuient avec une sorte d'horreur, et les repoussent impitoyablement afin de protester contre une assimilation qui les humilie, et de maintenir dans les moeurs la distinction qui n'est plus dans les lois.

Peut-être aussi l'oppression qui pèse sur toute une race d'hommes paraît-elle plus odieuse et plus révoltante, à mesure que le pays où elle se rencontre est régi par des institutions plus libres.

L'Orient nous offre des pays barbares, où le caprice d'un tyran se joue de la vie des hommes, où la puissance publique s'annonce par des spoliations, et la soumission des sujets par des bassesses, où la force tient lieu de loi, le bon plaisir de justice, l'intérêt de morale, et la misère universelle de consolation. Là, chacun subit la vie comme un destin: oppresseur ou opprimé, eunuque ou sultan, victime ou bourreau. Nulle part le mal, nulle part le bien; il n'y a que d'heureuses fortunes et des sorts malheureux: le crime et la vertu sont des fatalités.

M'étonnerai-je de trouver dans ces contrées funestes des millions d'hommes voués à l'esclavage? Non; à peine remarquerai-je cet outrage à la morale dans une société fondée sur le mépris de toutes les lois de la nature et de l'humanité; là, chaque vice social est un principe, et non un abus; il est nécessaire à l'harmonie du tout.

J'éprouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je rencontre des esclaves; lorsqu'au sein d'une société civilisée et religieuse, je vois une classe de personnes pour laquelle cette société s'est fait des lois et des moeurs à part; pour les uns une législation douce, un code sanguinaire pour les autres; d'un côté, la souveraineté des lois; de l'autre, l'arbitraire; pour les blancs, la théorie de l'égalité; pour les noirs, le système de la servitude… deux morales contraires: l'une, au service de la liberté; l'autre, à l'usage de l'oppression; deux sortes de moeurs publiques: celles-ci douces, humaines, libérales; celles-là cruelles, barbares, tyranniques.

Ici le vice me choque davantage, parce qu'il est en relief sur des vertus… mais ce fond de lumière, qui rend l'ombre plus saillante, la rend aussi plus importune à ma vue…

Les tyrans sont peut-être de bonne foi quand ils disent qu'on ne saurait gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles; ils n'en savent pas d'autres; et ce langage peut être cru des peuples qui n'ont jamais connu que la tyrannie.

Mais une pareille excuse n'appartient point à une nation qui est en possession d'institutions libres; elle sait que l'esclavage est mauvais parce qu'elle jouit de la liberté; elle doit détester l'injustice et la persécution, puisqu'elle pratique chaque jour l'équité, la charité, la tolérance…

Dans un pays barbare, en présence des plus grandes misères, on n'a dans le coeur qu'une haine, c'est contre le despote. À lui seul la puissance; par lui tous les maux; contre lui toutes les imprécations.

Mais, dans un pays d'égalité, tous les citoyens répondent des injustices sociales, chacun d'eux en est complice. Il n'existe pas en Amérique un blanc qui ne soit barbare, inique, persécuteur envers la race noire.

En Turquie, dans la plus affreuse détresse, il n'y a qu'un despote; aux États-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix millions de tyrans.

Ces réflexions se présentaient sans cesse à mon esprit, et je sentais se développer dans mon âme le germe d'une haine profonde contre tous les Américains; car enfin l'infortune de Marie était l'oeuvre de leurs lois barbares et de leurs odieux préjugés; chacun d'eux était à mes yeux un ennemi.

Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes généreux pour remédier au mal; mais ce mal est de ceux qui ne se guérissent que par les siècles.

Dans une société où tout le monde souffre une égale misère, il se forme un sentiment général qui pousse à la révolte, et quelquefois la liberté sort de l'excès même de l'oppression.

Mais dans un pays où une fraction seulement de la société est opprimée, pendant que tout le reste est à l'aise, on voit la majorité arranger ses existences heureuses en regard des misères du petit nombre; tout se trouve dans l'ordre et sagement réglé: bien-être d'un côté, abjection et souffrance de l'autre. L'infortuné peut se faire entendre, mais non se faire craindre, et le mal, quelque révoltant qu'il soit, ne se guérit point par son extrémité, parce qu'il grandit sans s'étendre.

Le malheur des noirs opprimés par la société américaine ne peut se comparer à celui d'aucune des classes souffrantes que présentent les autres peuples. Il y a partout de l'hostilité entre les riches et les prolétaires; cependant ces deux classes ne sont séparées par aucune barrière infranchissable: le pauvre devient riche; le riche, pauvre; c'en est assez pour tempérer l'oppression de l'un par l'autre. Mais quand l'Américain écrase de son mépris la population noire, il sait bien qu'il n'aura jamais à redouter le sort réservé au nègre.

J'étais sans cesse témoin de quelque triste événement qui me révélait la haine profonde des Américains contre les noirs.

Un jour, à New York, j'assistais à une séance de la cour des sessions. Sur le banc des accusés était assis un jeune mulâtre, auquel un Américain reprochait des actes de violence. «Un blanc frappé par un homme de couleur! quelle horreur! quelle infamie!» s'écriait-on de toutes parts. Le public, les jurés eux-mêmes, étaient indignés contre le prévenu, avant de savoir s'il était coupable. Je ne saurais vous dire l'impression pénible que me fit éprouver le débat… Chaque fois que le pauvre mulâtre voulait parler, sa voix était étouffée, soit par l'autorité du juge, soit par les murmures de la foule. Tous les témoins l'accablèrent; les plus favorables furent ceux qui ne dirent rien contre lui. Les amis du plaignant avaient bonne mémoire; ceux dont le mulâtre invoquait les souvenirs ne se rappelaient rien. Il fut condamné sans délibération… Un frémissement de joie s'éleva de la foule: murmure mille fois plus cruel au coeur du malheureux que la sentence du magistrat: car le juge est payé pour faire sa tâche, tandis que la haine du peuple est gratuite. Peut-être est-il coupable; mais innocent, n'eût-il pas eu le même sort?

Cependant la loi de l'État de New York ne reconnaît que des hommes libres, tous égaux entre eux! Qu'est-ce donc qu'un principe écrit dans les lois quand il est démenti par les moeurs? Hélas! la justice que trouve en Amérique l'homme de couleur est comme celle que rencontre chez nous, après la guerre civile, le parti vaincu chez le vainqueur.

Les nègres égaux des blancs!… quel mensonge! Je voyais dans l'enceinte même de la cour des sessions les Américains séparés des noirs: pour les premiers, une place de distinction dans l'audience; au fond de la salle, le public nègre parqué dans une étroite galerie. Pourquoi donc cette barrière placée entre les uns et les autres, comme pour s'opposer à leur fusion?

Il existe à Philadelphie une maison de refuge où sont envoyés les jeunes gens et les jeunes filles qui ont commis quelque délit tenant le milieu entre la faute et le crime: l'influence de la famille n'est plus assez puissante sur eux: le châtiment de la prison serait trop rigoureux; la maison de refuge, plus sévère que l'une, moins cruelle que l'autre, convient à ces délinquants précoces, mais non endurcis. Un jour, en visitant cet établissement, je fus surpris de n'y pas voir un seul enfant de race noire. J'en demandai la cause au directeur, qui me dit: «Ce serait dégrader les enfants blancs que de leur associer des êtres voués au mépris public.»

Une autre fois, je témoignai mon étonnement de ce que les enfants des nègres étaient exclus des écoles publiques établies pour les blancs; on me fit observer qu'aucun Américain ne voudrait envoyer son enfant dans une école où il se trouverait un seul noir.

Alors je me rappelai ces paroles prononcées par Marie dans son désespoir;

«La séparation des blancs et des nègres se retrouve partout: dans les églises, où l'humanité prie; dans les hôpitaux, où elle souffre; dans les prisons, où elle se repent; dans le cimetière, où elle dort de l'éternel sommeil.»

Tout était vrai dans ce tableau, que j'avais regardé comme une exagération de la douleur.

Les hospices, ainsi que les geôles, renferment des quartiers distincts, où les malades et les criminels sont classés selon leur couleur; partout les blancs sont l'objet de soins et d'adoucissements que n'obtiennent point les pauvres nègres.

J'ai vu aussi dans chaque ville deux cimetières séparés l'un pour les blancs, l'autre pour les gens de couleur. Étrange phénomène de la vanité humaine! Quand il ne reste plus des hommes que poussière et corruption, leur orgueil ne se résout point à mourir, et trouve encore sa vie dans le néant des tombeaux!…

Cependant, si l'ambition de l'homme survit, sa puissance expire au sépulcre. Quelle que soit la distance qui sépare les squelettes privilégiés des ossements d'une race inférieure, tous ces restes misérables sont bientôt empreints de la teinte uniforme que donne la terre à ses hôtes; la même surface les recouvre, pesante ou légère; des vers pareils leur dévorent le coeur; le même oubli ronge leur mémoire.

Mais ce qui me jeta dans un long étonnement, ce fut de trouver cette séparation des blancs et des nègres dans les édifices religieux. Qui le croirait? des rangs et des privilèges dans les églises chrétiennes! Tantôt les noirs sont relégués dans un coin obscur du temple; tantôt ils en sont complètement exclus. Jugez quel serait le déplaisir d'une société choisie, s'il fallait qu'elle se mêlât à des êtres grossiers et mal vêtus. La réunion au temple saint est le seul divertissement qu'autorise le dimanche. Pour la société américaine, l'église, c'est la promenade, le concert, le bal, le théâtre; les femmes s'y montrent élégamment parées. Le temple protestant est un salon où l'on prie Dieu. Les Américains souffriraient d'y rencontrer des êtres de basse condition; ne serait-il pas fâcheux aussi que l'aspect hideux d'un visage noir vînt ternir l'éclat d'une brillante assemblée? Dans une congrégation de bonne compagnie, le plus grand nombre sera nécessairement d'avis qu'on ferme la porte aux gens de couleur: la majorité le voulant ainsi, rien ne saurait l'empêcher.

Les églises catholiques sont les seules qui n'admettent ni privilèges ni exclusions? la population noire y trouve accès comme les blancs. Cette tolérance du catholicisme et cette police rigoureuse des temples protestants, ne tiennent pas à une cause accidentelle, mais à la nature même des deux cultes.

Le ministre d'une communion protestante doit son office à l'élection, et, pour garder sa place, il lui faut conserver la faveur du plus grand nombre de ses commettants; sa dépendance est donc complète, et il est condamné, sous peine de disgrâce, à ménager les préjugés et les passions qu'il devrait combattre sans pitié.

Au contraire, le prêtre catholique est maître absolu dans son église; il ne relève que de son évêque, qui ne reconnaît lui-même d'autre autorité que celle du pape [35].

Chef d'une assemblée dont il ne dépend pas, il s'inquiète peu de lui déplaire en blâmant ses erreurs et ses vices; il dirige sa congrégation selon sa foi, tandis que le ministre protestant gouverne la sienne selon son intérêt. Celui-ci est admis dans le temple par une secte; l'autre ouvre son église à tous les hommes: le premier accepte la loi; le second l'impose.

Voyez le ministre protestant, docile, obséquieux envers ceux qui lui ont donné mandat; et le prêtre catholique, mandataire de Dieu seul, parlant avec autorité aux hommes dont le devoir est de lui obéir.

Les passions orgueilleuses des blancs ordonnent au pasteur protestant de repousser du temple de misérables créatures, et les nègres en sont exclus.

Mais ces nègres, qui sont des hommes, entrent dans l'église catholique, parce que là ce n'est plus l'orgueil humain qui commande: c'est le prêtre du Christ qui domine.

Je fus à cette occasion frappé d'une triste vérité: c'est que l'opinion publique, si bienfaisante quand elle protège, est, lorsqu'elle persécute, le plus cruel de tous les tyrans.

Cette opinion publique, toute puissante aux États-Unis veut l'oppression d'une race détestée, et rien n'entrave sa haine.

En général, il appartient à la sagesse des législateurs de corriger les moeurs par les lois, qui sont elles-mêmes corrigées par les moeurs. Cette puissance modératrice n'existe point dans le gouvernement américain. Le peuple qui hait les nègres est celui qui fait les lois; c'est lui qui nomme ses magistrats, et, pour lui être agréable, tout fonctionnaire doit s'associer à ses passions. La souveraineté populaire est irrésistible dans ses impulsions; ses moindres désirs sont des commandements; elle ne redresse pas ses agents indociles, elle les brise. C'est donc le peuple avec ses passions qui gouverne; la race noire subit en Amérique la souveraineté de la haine et du mépris.

Je retrouvais partout ces tyrannies de la volonté populaire.

Ah! c'est une étrange et cruelle destinée que celle d'une population entière implantée dans un monde qui la repousse!

L'aversion et le mépris dont elle est l'objet se reproduisent sous mille formes. J'ai vu toute une famille de nègres menacée de mourir de faim pour une dette d'un dollar. Aux États-Unis, la loi donne au créancier le droit d'emprisonner son débiteur pour la moindre somme d'argent [36] et le créancier est toujours cru sur parole.

Un jour, je promenais dans New York mes tristes méditations, lorsque des cris lamentables, poussés à peu de distance de moi, éveillèrent mon attention. C'était un pauvre nègre qu'on menait en prison; une femme noire le suivait tout en pleurs avec ses enfants. Ému de compassion, je m'approchai de la négresse, et lui demandai la cause de ses larmes. Elle laissa tomber sur moi un regard douloureux et dur, comme si elle eût jugé que ma question n'était qu'une moquerie et une lâche dérision de sa misère; un nègre, aux États-Unis, ne croit point à la pitié des blancs; cependant je renouvelai ma question d'un ton de voix qui trahissait une émotion profonde. Alors la pauvre femme me dit que son mari était traîné en prison pour n'avoir pas payé le prix de quelques livres de pain. «Aucun marchand, ajouta-t-elle, n'a voulu nous faire le moindre crédit, et nous n'avons trouvé personne qui nous prêtât une obole!»

L'impitoyable créancier qui, pour un frivole intérêt, faisait tant de malheureux, avait, il est vrai, pour lui le texte d'une loi, et cette loi est aussi bien applicable aux Américains qu'aux gens de couleur. Mais, si la règle est uniforme, son exécution n'est point la même pour tous; et il existe en faveur des blancs une pitié publique qui tempère la rigueur des lois les plus cruelles.

Jugez enfin, par un seul exemple, du rang qu'occupent les nègres dans l'opinion publique: les prostituées elles-mêmes les repoussent; elles croiraient, en acceptant les caresses d'un noir, dégrader la dignité de la race blanche! Il y a une infamie que ces infâmes ne se permettent pas: c'est celle d'aimer un homme de couleur.

Et ne croyez pas que, dans les États libres du Nord, l'origine des gens de couleur devenus blancs par le mélange des races, soit oubliée et perdue de vue.

La tradition y est aussi sévère que dans le Sud. Vainement, pour déconcerter ses ennemis, l'homme de couleur, à figure blanche, quittera le pays où le vice de son sang est connu pour aller dans un autre État chercher, au sein d'une société nouvelle, une nouvelle existence: le mystère de son émigration est bientôt découvert. L'opinion publique, si indulgente pour les aventuriers qui cachent leur nom et leurs antécédents, recherche impitoyablement les preuves de la descendance africaine.

Le banqueroutier du Massachusetts trouve honneur et fortune dans la Louisiane, où nul ne s'enquiert des ruines qu'il a faites ailleurs.

L'habitant de New York, que gênent les liens d'un premier mariage, délaisse sa femme sur la rive gauche de l'Hudson, et va, sur la rive droite, en prendre une autre dans le New Jersey, où il vit tranquille et bigame.

Le voleur et le faussaire qu'ont flétris les lois sévères du Rhode-Island, trouvent sans peine, dans le Connecticut, du travail et de la considération.

Il n'est qu'un seul crime dont le coupable porte en tous lieux la peine et l'infamie, c'est celui d'appartenir à une famille réputée de couleur. La couleur effacée, la tache reste; il semble qu'on la devine quand elle ne se voit plus; il n'est point d'asile si secret, ni de retraite si obscure, où elle parvienne à se cacher.

Tel était le pays où m'avait jeté ma destinée! c'était le monde où je devais passer mes jours avec la fille de Nelson! Au milieu de tant de haines, toute espérance de bonheur n'était-elle pas une chimère? Oh! combien mon coeur souffrait de ces iniquités, dont tout le poids retombait sur Marie! de quelle puissante indignation mon âme était saisie! et que d'amertume je sentais s'amasser au fond de mon coeur!

Chapitre X Suite de l'épreuve — 2 —

Depuis ce moment, je l'avoue, la société américaine perdit son prestige à mes veux; la nature elle-même, qui d'abord m'avait paru si brillante, me sembla décolorée; les plus beaux jours, comme les plus beaux sites, furent sans charmes pour moi; toutes les choses extérieures deviennent indifférentes à celui que tourmente une secrète infortune, jamais je ne sentis mieux cette vérité qu'un jour où, parcourant les environs de New York, je me pris à contempler sans émotion un sublime spectacle.

En face de moi se déroulaient au loin les riches campagnes du New Jersey, tout éblouissantes de moissons dorées et fleuries; à mes pieds une baie majestueuse qui s'emplit à deux sources dignes de sa grandeur, l'Hudson et l'Océan; mille vaisseaux flottants ou enchaînés dans le port; des pavillons de toutes couleurs hissés aux sommets des mâts, et formant comme un grand congrès de toutes les nations du monde; le phénomène des voiles qui se croisent, enflées par le même vent; le prodige de la vapeur laissant loin d'elle et les vents et les voiles; le mouvement du commerce, le bruit de l'industrie, l'activité humaine rivalisant avec la nature d'éclat et de variété; et, pour fond de ce tableau magnifique, la cime bleue des montagnes qui bordent la rivière du Nord… Ainsi s'offrait à moi d'un seul coup la triple merveille de la nature fertile, de la richesse industrielle et de la beauté pittoresque; sur la terre, le laboureur et sa charrue; le marchand et ses vaisseaux sur l'onde; dans le ciel, les hauts sommets avec leurs aigles: triple emblème des besoins de l'homme, des conditions de son bien-être et de l'audace de son génie!

En tournant mes yeux à ma gauche, j'aperçus dans le lointain le rocher de Sandy Hook: c'est de là qu'on voit arriver les navires qui viennent d'Europe et du Maryland… la France et Baltimore!… mon père et Marie!!… ma patrie! Mon amour!… et je me perdis dans une de ces rêveries plus douces aux sens qu'à l'âme, où, en présence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et féconde, une société riche et prospère, une mer calme sous un beau ciel, l'infortuné ne cesse pas de souffrir dans le fond de son coeur… L'air que je respirais était bienfaisant et pur; mille objets récréaient ma vue, souriaient à mon imagination; mille sensations délicieuses s'emparaient de mon corps… j'étais heureux, mais d'un bonheur qui restait à la surface; les impressions ne faisaient que m'effleurer: elles s'efforçaient vainement de pénétrer dans mon sein. Il n'est point, hélas! de joies profondes pour l'homme qui porte en lui-même le deuil de sa patrie absente, l'inquiétude de son amour et le vague de son avenir!

Je ne sais quel eût été le terme d'une méditation engagée dans la mélancolie: tout à coup je me sentis saisi par la main; je me retourne brusquement et me trouve serré dans les bras de Georges… de Georges que j'aimais si tendrement! car j'aimais en lui l'homme généreux et le frère de Marie. Le plus grand nombre nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux; mais pour un ami l'infortune est aimantée.

Georges arrivait de Baltimore; il m'apprit de tristes événements passés pendant mon absence, et qui me prouvèrent combien le malheur était opiniâtre à poursuivre sa famille.

Il existait encore à cette époque dans la Géorgie quelques restes de tribus indiennes du nom de Chéroquis; fidèles à leurs forêts natales, ces sauvages avaient toujours refusé de les quitter, et, dans plusieurs occasions, le gouvernement des États-Unis s'était engagé solennellement à les y maintenir. Cependant l'Américain de la Géorgie les voyait d'un oeil jaloux en possession d'un sol fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu'un peu de culture; il entreprit donc de les expulser de leurs terres, et sa cupidité fut ingénieuse à leur susciter mille querelles.

La cause des Indiens était doublement sacrée, car c'était celle de la justice et du malheur; ces pauvres sauvages, dans leur grossière simplicité, croyaient avoir assuré le succès de leur bon droit en disant: «Nous voulons mourir dans nos savanes parce que nous y sommes nés; toute l'Amérique était à nos pères, nous n'en avons plus qu'une parcelle: laissez-nous-la. Vous nous reprochez notre ignorance et le peu de fruits que nous tirons d'une terre féconde; mais que vous importe? nous ne savons point comme vous bâtir des villes, cultiver les champs; et nous n'ambitionnons point votre industrie; nous préférons à vos cités, à vos campagnes, nos forêts incultes qui nous donnent du gibier pour vivre et des voûtes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne pouvons les quitter parce qu'elles contiennent les ossements de nos pères.»

Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans les conseils et sa valeur dans les combats; l'Américain de la Géorgie écoutait ces paroles sans les comprendre, parce que c'était la voix du coeur; il leur répondait:

— «Pourquoi demeurer dans ces forêts, si nous vous en donnons d'autres meilleures? allez plus loin, par-delà le Mississipi, dans le territoire d'Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands lacs; là vous trouverez de frais ombrages, de vastes prairies, des forêts pleines de daims et de bisons: le mot de patrie n'a point de sens quand la terre d'exil vaut mieux que le pays natal.»

Les Indiens ne comprenaient rien à ce langage, parce que c'était la voix de la corruption.

Le gouvernement de la Géorgie, digne expression des passions cupides des particuliers, employa d'abord tous les moyens de l'astuce et de la mauvaise foi pour obtenir des Indiens une retraite volontaire. Il leur représentait que la contrée nouvelle où ils émigreraient leur serait livrée à perpétuité; il offrait de leur donner de l'or pour les terres qu'ils délaisseraient, et, afin de les tenter davantage, il promettait de les payer avec de l'eau-de-vie.

Cependant le chef indien avait le bon sens de répondre: «Nous imiterons l'exemple de nos pères qui n'ont point reculé devant les hommes blancs. Lorsque ceux-ci dressèrent leur hutte auprès de nos forêts, ils s'engagèrent à ne point nous y troubler; d'où vient donc qu'on nous demande aujourd'hui d'en sortir! Déjà nous avons vendu beaucoup de terres; on nous avait dit que l'argent rendrait nos existences plus douces et plus heureuses; mais il a glissé de nos mains en même temps qu'on nous prenait nos forêts, et notre sort n'a point changé. Vous nous offrez l'eau de feu que nous aimons; j'ignore comment il arrive que ce qui est bon fasse du mal: mais depuis que nous buvons cette liqueur délicieuse, les disputes, les rixes, les meurtres abondent parmi nous. Hommes blancs! je ne sais point répondre à vos paroles, sinon que nous sommes toujours plus malheureux en vous écoutant.»

Voyant qu'ils n'obtenaient rien par l'adresse et la ruse, les Américains ont eu recours à la violence. Non à la violence des armes, mais à celle des décrets; car ce peuple, faiseur de lois, placé en face de sauvages ignorants, leur livre une guerre de procureur [37]; et, comme pour couvrir son iniquité d'un simulacre de justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme.

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