I
Reading edition
«Quand on porte ses regards vers le passé, trois grandes époques apparaissent dans la vie des peuples.[43]
«La première est l'antiquité: l'âge de Sapho et d'Aspasie, d'Horace et de Lucullus, d'Alcibiade et de César: époque brillante, règne des sens.
«La seconde est le christianisme: le temps d'Augustin et d'Athanase, de saint Louis et de Guesclin, de Pascal et de Bossuet: époque morale, règne de l'âme.
«La troisième commence au siècle de Voltaire et d'Helvétius, de Condillac et de Smith, de Bentham et de Fulton: époque utile, règne de l'intelligence.
«Au premier âge, les plaisirs; au second, les sentiments au troisième, les intérêts.
II
«La société païenne dut ses joies à l'éclat de ses amphithéâtres, aux chants divins de ses poètes, aux chefs-d'oeuvre de ses artistes, à ses fêtes triomphales, à ses débauches brillantes, à son luxe de dieux et d'esclaves.
«Le monde chrétien, grave et solennel comme les édifices religieux du Moyen-Âge, trouva ses voluptés dans la méditation, le recueillement, les sacrifices et les austérités de la vie.
«Aujourd'hui, la société n'a ni cirques ni cloîtres, ni gladiateurs ni anachorètes; elle a des manufactures. Indifférente au charme des sensations et de l'enthousiasme, elle n'aspire qu'au bien-être matériel.
III
«Les divinités païennes s'adressaient aux passions, non pour les combattre, mais pour les enhardir. Elles offraient à l'esprit de séduisantes images et aux sens des plaisirs sans remords.
«Le Christ est venu, qui a dit à l'homme: «Les grandeurs de la terre sont misérables; car le pauvre est l'égal du riche. Toutes les passions sont stériles: la charité seule féconde les âmes. Le bonheur n'est point dans les richesses, dans la gloire, dans les voluptés: on le mérite ici-bas par la vertu, et l'on n'en jouit que dans le ciel.»
«De nos jours, les théories qui gouvernent l'homme le laissent sur la terre: tout est mis en oeuvre pour offrir à son corps un séjour doux et commode.
IV
«Quel triomphe pour l'artiste grec ou romain, quand ses lascives peintures ou ses sculptures impudiques avaient exalté les imaginations! Que la gloire du pontife chrétien était grande, lorsqu'il avait déposé dans les âmes quelques germes de croyance et de vertu!
«De notre temps, honneur à qui invente des machines! là est le besoin des peuples!
«Caton et Brutus se donnaient la mort pour s'épargner la douleur de voir mourir la patrie; le Moyen-Âge nous montre des martyrs de la foi et de l'honneur: l'industriel des temps modernes se suicide après banqueroute.
V
«La méditation et la foi s'étaient, durant l'âge intermédiaire, créé un monde tout moral, mélange de religion et de philosophie, d'idées et de sentiments; il se passait dans les consciences une vie intérieure, secrète, qui ne se révélait point au dehors: c'était la vie de l'âme avec toutes ses passions immatérielles, ses joies sublimes, ses douleurs profondes. Alors la main travaillait peu et le corps était pauvre à voir; mais c'était l'âme qui était riche! aussi elle ne se reposait point. Cette spiritualité de la vie s'est retirée du coeur des hommes; à présent leur existence est tout extérieure. Leur corps s'agite incessamment à la poursuite des choses matérielles; le temps se dépense en travaux utiles, et, de peur que la pensée ne trouble la main dans ses oeuvres, l'âme s'est faite inerte et stérile…
VI
«L'utilité matérielle: tel est le but vers lequel tendent toutes les sociétés modernes… Mais cette tendance, en Europe, lutte avec des souvenirs, des habitudes et des moeurs. Le présent subit encore l'influence du passé.
«Nous ne sommes point religieux, mais nous avons des temples magnifiques; quoique le positif des choses nous gagne, nous enfermons encore dans de splendides palais nos bibliothèques, nos musées, nos académies. Les esprits les plus vulgaires, les âmes les plus indolentes, rendent, chez nous, hommage au génie et à la vertu. L'homme qui a forfait à l'honneur s'incline encore, dans nos cités, devant la statue de Bayard.
«L'Amérique ne connaît point ces entraves: elle s'avance dans la voie des intérêts matériels, sans préjugés qui la gênent, sans passions qui la troublent.
VII
«Ne cherchez, dans ce pays, ni poésie, ni littérature, ni beaux- arts. L'égalité universelle des conditions répand sur toute la société une teinte monotone. Nul n'est ignorant de toutes choses, et personne ne sait beaucoup; quoi de plus terne que la médiocrité! Il n'y a de poésie que dans les extrêmes: les grandes fortunes ou les grandes misères, les clartés célestes ou la nuit infernale, la vie des rois ou le convoi du pauvre.
VIII
«Dans la société américaine, point d'ombre et point d'éclat, ni sommités, ni profondeurs. C'est la preuve qu'elle est matérielle: partout où l'âme règne, on la voit s'élever ou descendre. Au- dessus des intelligences voilées s'élancent les brillants génies; au-dessus des âmes engourdies, les coeurs enthousiastes. Le niveau ne se fait que sur la matière.
IX
«Le monde moral est-il donc soumis aux mêmes lois que la nature physique? faut-il, pour que les beaux esprits apparaissent, que l'ignorance des masses leur serve d'ombre? Les grandes individualités sociales ne brillent-elles au-dessus du vulgaire qu'à la manière des hautes montagnes, dont la cime étincelante de neige et de lumière domine des précipices ténébreux?
XI
Il est de poétiques ignorances: au temps où le Dante s'immortalisait par un livre, apparut Guesclin qui rien savait des lettres [44]. Quand le connétable s'obligeait, il ne signait point, faute de le savoir; mais il engageait son honneur, qui était tenu pour bon.
«Cette grossière ignorance ne se rencontre point aux États-Unis, dont les habitants, au nombre de douze millions, savent tous lire, écrire et compter.
XI
«En Amérique, il manque aux caractères, pour être brillants, un théâtre et des spectateurs. Si les pays d'aristocratie sont féconds en personnages éclatants et poétiques, c'est que la classe supérieure fournit les acteurs et le théâtre: la pièce se joue devant le peuple, qui fait le parterre et ne voit la scène qu'à distance.
«L'aristocratie romaine jouait son rôle devant le monde; Louis XIV, devant l'Europe. Que si les rangs se mêlent, les individus, vus de près, se rapetissent; il y a encore des acteurs, mais plus de personnages; une arène, mais plus de théâtre [45].
XII
«Toutes les sociétés renferment dans leur sein des vanités puériles, des orgueils énormes, des ambitions, des intrigues, des rivalités… mais ces passions s'élèvent ou descendent, sont grandes ou misérables, selon la condition et le génie des peuples. Turenne était presque aussi fier de sa naissance que de sa gloire; Ninon était galante; le grand Bossuet était jaloux de Fénelon…
«Les Américains convoitent l'argent, sont orgueilleux d'argent, jaloux d'argent… Et si quelque marchande de New York se livre à des galanteries, qu'importe son nom au monde? quel reflet ses amours répondront-ils sur l'avenir?
XIII
«Il existe, à la vérité, en Amérique quelque chose qui ressemble à l'aristocratie féodale.
«La fabrique, c'est le manoir; le manufacturier, le seigneur suzerain; les ouvriers sont les serfs; mais de quel éclat brille cette féodalité industrielle? Le château crénelé, ses fossés profonds, la dame châtelaine et le féal chevalier n'étaient pas sans poésie.
«Quelle harmonie le poète moderne puisera-t-il dans les comptoirs, les alambics, les machines à vapeur et le papier-monnaie?
XV
«Aux États-Unis, les masses règnent partout et toujours, jalouses des supériorités qui se montrent et promptes à briser celles qui se sont élevées; car les intelligences moyennes repoussent les esprits supérieurs, comme les yeux faibles, amis de l'ombre, ont horreur du grand jour. Aussi n'y cherchez pas des monuments élevés à la mémoire des hommes illustres. Je sais que ce peuple eut des héros; mais nulle part je n'ai vu leurs statues. Washington seul a des bustes, des inscriptions, une colonne; c'est que Washington, en Amérique, n'est pas un homme, c'est un dieu.
«Le peuple américain semble avoir été condamné, dès sa naissance, à manquer de poésie… Il y a, dans l'ombre attachée au berceau des nations, quelque chose de fabuleux qui encourage les hardiesses de l'imagination. Ces temps d'obscurité sont toujours les temps héroïques: dans l'antiquité, c'est la guerre de Troie; au Moyen-Âge, les croisades. Dès que les peuples s'éclairent, il n'y a plus de demi-dieux… Les Américains des États-Unis sont peut-être la seule de toutes les nations qui n'a point eu d'enfance mystérieuse. Environnés, en naissant, des lumières de l'âge mûr, ils ont écrit eux-mêmes l'histoire de leurs premiers jours: et l'imprimerie, qui les avait précédés, s'est chargée d'enregistrer les moindres cris de l'enfant au maillot.
XVI
«La poésie commença en France par les chants des trouvères et les amours des chevaliers… Telle ne saurait être son origine aux États-Unis. Les hommes de ce pays, dont le respect pour les femmes est profond, méprisent les formes extérieures de la galanterie. Une femme seule au milieu de plusieurs hommes, égarée dans sa route ou abandonnée sur un vaisseau, n'a point d'insulte à redouter; mais elle ne sera l'objet d'aucun hommage. On sait en Amérique le mérite des femmes; on ne le chante point.
XVII
«À peine le peuple américain était-il né, que la vie publique et industrielle s'est emparée de toute son énergie morale. Ses institutions, fécondes en libertés, reconnaissent des droits à tous. Les Américains ont trop d'intérêts politiques pour se préoccuper d'intérêts littéraires. Lorsque, vers la fin du siècle dernier, vingt-cinq millions de Français étaient gouvernés selon le bon plaisir d'une femme galante, ils pouvaient, tranquilles sur les affaires du pays, s'amuser de choses frivoles et se dévouer corps et âme à la querelle de deux musiciens! [46]
«Peu confiants dans les hommes du pouvoir, les Américains se gouvernent eux-mêmes: la vie publique n'est point dans les salons et à l'Opéra; elle est à la tribune et dans les clubs.
XVIII
«Quand la vie politique cesse, vient la vie commerciale: aux États-Unis tout le monde fait de l'industrie, parce qu'elle est nécessaire à tous. Dans une société d'égalité parfaite, le travail est la condition commune; chacun travaille pour vivre, nul ne vit pour penser. Là point de classes privilégiées qui, avec le monopole de la richesse, aient aussi le monopole des loisirs.
XIX
«Tout le monde travaille!… Mais la vie du travailleur est essentiellement matérielle. Son âme sommeille pendant que son corps est à l'oeuvre; et, lorsque son corps se repose, son esprit ne devient pas actif. Le travail pour lui, c'est la peine; l'oisiveté, la récompense; il ne connaît point le loisir. C'est toute une science que d'apprendre à jouir des choses morales. La nature ne nous donne point cette faculté qui naît de l'éducation seule et des habitudes d'une vie libérale. Il ne faut pas croire qu'après avoir amassé de l'argent et de l'or, on puisse se dire tout à coup: «Maintenant je vais vivre d'une vie intellectuelle.» Non, l'homme n'est point ainsi fait. Le reptile tient à la terre et l'aigle aux cieux. Les hommes d'esprit pensent, les hommes à argent ne pensent pas.
XX
«Ce n'est pas qu'aux États-Unis on manque d'auteurs; mais les auteurs n'ont point de public.
«On trouverait encore des écrivains pour faire des livres, parce que c'est un travail que d'écrire: ce sont les lecteurs qui manquent, parce que lire est un loisir.
«Le public réagit sur l'auteur, et vous ne verrez point celui-ci s'obstiner à produire des oeuvres littéraires, quand le public n'en veut pas.
XXI
«Supposez un poète inspiré, que le hasard fait naître au sein de cette société d'hommes d'affaires: pensez-vous que son génie fournisse sa carrière? Non, le génie lui-même subit l'influence de l'atmosphère qui l'environne. Nul n'exprime bien l'enthousiasme devant des êtres qui ne le sentent point; on ne chante pas longtemps pour des sourds… La verve du poète et l'inspiration de l'écrivain, qu'échauffent les sympathies, se glacent dans l'indifférence et la froideur.
XXII
«Tout le monde étant industriel, la première parmi les professions est celle qui fait gagner le plus d'argent. Le métier d'auteur, étant le moins lucratif, est au-dessous de tous les autres. Dites à un Américain que l'illustration des lettres est plus belle à poursuivre que la fortune, il vous accordera ce sourire de pitié qu'on donne aux discours d'un insensé… Exaltez en sa présence la gloire d'Homère, celle du Tasse: il vous répondra qu'Homère et le Tasse moururent pauvres. Arrière le génie qui ne donne point la richesse!
XXIII
«En Amérique, on n'estime des sciences que leur application. On étudie les arts utiles, mais non les beaux-arts.
«L'Allemagne, la France, inventent des théories; aux États-Unis on les met en pratique; ici on ne rêve point, on agit. Tout le monde aspire au même but, le bien-être matériel; et comme c'est l'argent qui en est la source, c'est l'argent seul qu'on poursuit.
XXIV
«Lorsque dans ce pays on fait de la littérature, c'est encore de l'industrie. Il n'existe là ni école classique, ni romantique. On ne connaît que l'école commerciale, celle des écrivains qui rédigent des gazettes, des pamphlets, des annonces, et qui vendent des idées, comme un autre vend des étoffes. Leur cabinet est un comptoir, leur esprit une denrée; chaque article a son tarif; ils vous diront au juste ce que coûte un enthousiasme imprimé.
XXV
«Ces marchands intellectuels vivent entre eux dans de fort bons rapports. L'un soutient les principes politiques de M. Clay; l'autre, ceux du général Jackson; le premier est unitaire, le second presbytérien; celui-ci est démocrate, celui-là fédéraliste; un troisième se montre l'ardent défenseur de la morale religieuse; un autre protège la morale philosophique de miss Wright.
XXVI
«Tous sont amis entre eux, se querellant quelquefois pour les personnes, jamais pour les principes.
«Chacun ne doit-il pas librement exercer son industrie? la dernière loi du congrès vous semble sage: rien de mieux; moi, je la trouve insensée; vous soutenez que notre président est un profond politique, à merveille; je suis en train de démontrer qu'il ignore l'art de gouverner; vous poussez à la démocratie, moi je lutte contre elle. La société marche-t-elle à sa perfection? ou tend-elle à sa décadence?
XXVII
«Allons, que chacun de nous prenne à sa convenance parmi ces textes différents. Ce sont des branches variées d'industrie; on peut même s'attacher à plusieurs en même temps: écrire pour dans un journal, et contre dans un autre; la contradiction n'importe point. Ne faut-il pas des idées qui aillent à toutes les intelligences? C'est dans l'un et dans l'autre cas un besoin social auquel on répond.
XXVIII
«Il arrive parfois, dans les révolutions politiques, que, la vertu devenant crime et le crime vertu, on voit tour à tour condamnés au dernier supplice les hommes de principes les plus opposés. Est-ce que le bourreau et ses aides s'abstiennent de leur profession parce que les crimes sont douteux? non sans doute; ils continuent leur métier. Ainsi font les écrivains; ils ne travaillent pas sur des corps, mais sur des idées, tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre. Leur demander de se vouer à un système, c'est vouloir qu'ils aient des opinions, des croyances, des convictions exclusives; c'est restreindre dans de certaines limites leur industrie qui, de sa nature, est sans borne comme la pensée dont elle émane.
XXIX
«L'industrie des idées étant la dernière de toutes, il s'ensuit que, pour écrire, il faut n'avoir rien de mieux à faire. Quiconque se sent du génie se fait marchand; les incapacités se réfugient dans le petit métier des lettres. On laisse volontiers aux femmes le soin de faire des vers et des livres, c'est une frivolité qu'on abandonne à leur sexe; on leur permet de perdre le temps en écrivant.
«Vous trouverez dans toutes les villes d'Amérique un assez grand nombre de femmes savantes. Quelques-unes ont acquis par leurs ouvrages une réputation méritée [47]; mais la plupart sont froides et pédantes. Rien n'est moins poétique que ces muses d'outre-mer; ne les cherchez point dans la profondeur des sauvages solitudes, parmi les torrents et les cataractes, ou sur le sommet des monts: non, vous les verrez marchant dans la boue des villes, des socques aux pieds et des lunettes au visage.
XXXI
«Quoiqu'il y ait peu d'auteurs en Amérique, dans aucun pays du monde on n'imprime autant. Chaque comté a son journal; les journaux sont, à vrai dire, toute la littérature du pays [48]. Il faut à des gens affairés, et dont la fortune est médiocre, une lecture qui se fasse vite et ne coûte pas cher. Il se fait d'ailleurs pour l'éducation primaire et pour la religion une énorme consommation de livres!… C'est plutôt de la librairie que de la littérature. L'instruction donnée aux enfants est purement utile; elle n'a point en vue le développement des hautes facultés de l'âme et de l'esprit: elle forme des hommes propres aux affaires de la vie sociale.
XXXII
«La littérature américaine ignore entièrement ce bon goût, ce tact fin et subtil, ce sentiment délicat, mélange de passion et de jugement froid, d'enthousiasme et de raison, de nature et d'étude, qui président, en Europe, aux compositions littéraires. Pour avoir de l'élégance dans le goût, il en faut d'abord dans les moeurs.
XXXIII
«Ni dans les journaux, ni à la tribune, le style n'est un art. Tout le monde écrit et parle, non sans prétention, mais sans talent [49]. Ceci n'est pas la faute seule des orateurs et des écrivains; ces derniers, quand ils font du style brillant et classique, mettent en péril leur popularité: le peuple ne demande à ses mandataires que tout juste ce qu'il faut de littérature pour comprendre ses affaires; le surplus, c'est de l'aristocratie.
XXXIV
«C'est ainsi que les lettres et les arts, au lieu d'être invoqués par les passions, ne viennent en aide qu'à des besoins; ou si quelque penchant pour les beaux arts se révèle, on est sûr de le trouver entaché de trivialité: par exemple, il existe, aux États- Unis, un genre de peinture qui prospère: ce sont les portraits; ce n'est pas l'amour de l'art, c'est de l'amour-propre.
XXXV
«Vous rencontrerez parfois, dans ce monde industriel et vulgaire, un cercle poli, brillant, au sein duquel les travaux de l'art sont appréciés avec goût, et les oeuvres du génie admirées avec enthousiasme: c'est une oasis dans les sables brûlants d'Afrique. Vous trouvez çà et là une imagination ardente, un esprit rêveur; mais un seul poète dans un pays ne fait pas plus une nation poétique que l'accident d'un beau ciel sur les bords de la Tamise ne fait le climat d'Italie.
XXXVI
«Quoiqu'il n'existe point de littérature proprement dite aux États-Unis, ne croyez pas que les Américains soient sans amour- propre littéraire. Il se passe à cet égard un phénomène assez étrange; vous n'apercevez point chez leurs auteurs de ces vanités monstrueuses, qu'on voit chez nous, compagnes de la médiocrité, quelquefois même du génie. Les écrivains ont la conscience qu'ils exercent une profession d'un ordre inférieur.
«En Amérique, ce ne sont pas les écrivains qui ont l'orgueil littéraire, c'est le pays.
«La littérature est une industrie dans laquelle les Américains prétendent exceller comme dans toutes les autres.
«Et ne croyez pas leur être agréable en leur disant que la conformité du langage rend communs aux États-Unis tous les beaux génies de l'Angleterre; ils vous répondront que la littérature anglaise ne fait point partie de la littérature américaine.
XXXVII
«Le caractère anti-poétique des Américains tient à leurs moeurs par de profondes racines.
«Lorsque dans ce pays on poursuit l'argent, on ne recherche point le plaisir. La religion, et plus encore d'austères habitudes, interdisent les jeux, les amusements [50], les spectacles.
«Les grandes cités ont chacune un théâtre [51]; mais les riches, qui sont toujours en avant de la corruption, s'efforcent vainement de le mettre en vogue. Le spectacle n'est point, en Amérique, un plaisir populaire; la tragédie, la comédie, la musique italienne, sont des divertissements aristocratiques de leur nature; ils demandent aux spectateurs du goût et de l'argent, deux choses qui manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphithéâtres veulent une multitude à passions; et c'est ce que l'Amérique du Nord ne saurait leur donner.
XXXVIII
«Si les grands théâtres y sont rares, les petits y sont inconnus. Cette absence du goût dramatique est sans doute un élément de moralité pour la société américaine qui, n'ayant pas de théâtres, ne distribue point chaque soir des moqueries aux maris trompés, des applaudissements aux amants heureux, et de l'indulgence aux femmes adultères. Les Américains ont plus de moralité parce qu'ils n'ont pas de spectacles; et ils n'ont pas de spectacles à cause de leur moralité. Ceci est à la fois cause et effet.
XXXIX
«Ce n'est pas seulement par amour pour la morale que les Américains fuient le théâtre, car beaucoup qui n'y vont pas se livrent chez eux à d'ignobles plaisirs. Le spectacle est un amusement dont naturellement ils n'ont pas le goût. Ils tiennent cette antipathie des Anglais, leurs aïeux, et subissent encore l'influence du puritanisme des premiers colons américains. Le théâtre n'a jamais été, en Angleterre, qu'une mode des hautes classes, ou une débauche du bas peuple; et ce sont les classes moyennes de ce pays qui ont peuplé l'Amérique. Quelle que soit la cause, l'effet est certain; le génie poétique est, aux États-Unis, dépouillé de son plus bel attribut; ôtez à la France son théâtre, et dites où sont ses poètes.
XL
«La religion, si féconde en poétiques harmonies, ne porte au coeur des Américains ni inspiration, ni enthousiasme. L'habitant des États-Unis aime, dans son culte, non ce qui parle à l'âme, mais seulement ce qui s'adresse à sa raison; il l'aime comme principe d'ordre, et non comme source de douces émotions. L'Italien est religieux en artiste; l'Américain l'est en homme rangé.
XLI
«Les cultes chrétiens sont d'ailleurs trop divisés en Amérique, pour fournir aux beaux-arts des sujets d'un intérêt général: la secte des quakers, simple et modeste, ne se bâtira point des palais somptueux; qu'importent à l'église méthodiste les admirables sermons de M. Channings, ministre des unitaires? Si la communion baptiste élève quelque monument à sa croyance, de quel intérêt sera-ce pour les presbytériens?
«À la place de l'unité religieuse qui règne en France depuis quinze siècles, supposez mille sectes dissidentes, vous n'aurez à cette heure ni grandes églises, ni grands orateurs chrétiens, ni Notre-Dame, ni Bossuet.
XLII
«Les congrégations protestantes n'ont point, pour se rassembler, des temples magnifiques, décorés de statues et de tableaux; elles s'enferment dans de simples maisons, bâties sans luxe et à peu de frais. Le plus splendide parmi leurs édifices religieux se montre soutenu par quelques colonnes de bois peint: c'est là leur Parthénon. Ôtez à l'Amérique son Capitole, expression poétique de son orgueil national, et la Banque des États-Unis, expression poétique de sa passion pour l'argent, il ne restera pas dans ce pays un seul édifice qui présente l'aspect d'un monument.
XLIII
«Tout, aux États-Unis, procède de l'industrie, et tout y va… mais à la différence du sang qui s'échauffe en allant au coeur, tous les élans, en atteignant l'industrie, se refroidissent à ce coeur glacé de la société américaine.
XLIV
«Laissez grandir cette société, disent quelques-uns, et vous en verrez sortir des hommes illustres dans les lettres et dans les arts. Rome naissante n'entendit point les chants d'Horace et de Virgile, et il a fallu quatorze siècles à la France pour enfanter Racine et Corneille.
«Ceux qui tiennent ce langage confondent deux choses bien distinctes: la société politique et la civilisation. La société américaine est jeune, elle n'a pas deux siècles. Sa civilisation, au contraire, est antique comme celle de l'Angleterre dont elle descend. La première est en progrès, la seconde, en déclin. La société anglaise se régénère dans la démocratie américaine: la civilisation s'y perd.
XLV
«L'esprit industriel matérialise la société, en réduisant tous les rapports des hommes entre eux à l'utilité.
«Il est de nobles passions qui fécondent l'âme: l'intérêt la souille et la flétrit. Il semble que la cupidité souffle sur l'Amérique un vent funeste qui, s'attachant à ce qu'il y a de moral dans l'homme, abat le génie, éteint l'enthousiasme, pénètre jusqu'au fond des coeurs pour y dessécher la source des nobles inspirations et des élans généreux.
XLVI
«Voyez le paysan français, d'humeur gaie, le front serein, les lèvres riantes, chanter sous le chaume qui recèle sa misère, et sans soucis de la veille, sans prévoyance du lendemain, danser joyeux sur la place du village.
«On ne sait rien, en Amérique, de cette heureuse pauvreté. Absorbé par des calculs, l'habitant des campagnes, aux États-Unis, ne perd point de temps en plaisirs; les champs ne disent rien à son coeur; le soleil qui féconde ses coteaux n'échauffe point son âme. Il prend la terre comme une matière industrielle; il vit dans sa chaumière comme dans une fabrique.
XLVII
«Personne ne connaît, en Amérique, cette vie tout intellectuelle qui s'établit en dehors du monde positif, et se nourrit de rêveries, de spéculations, d'idéalités; cette existence immatérielle qui a horreur des affaires, pour laquelle la méditation est un besoin, la science un devoir, la création littéraire une jouissance délicieuse, et qui, s'emparant à la fois des richesses antiques et des trésors modernes, prenant une feuille au laurier de Milton, comme à celui de Virgile, fait servir à sa fortune les gloires et les génies de tous les âges.
XLVIII
«On ignore dans ce pays l'existence du savant modeste qui, étranger aux mouvements du monde politique et au trouble des passions cupides, se donne tout entier à l'étude, l'aime pour elle-même, et jouit, dans le mystère, de ses nobles loisirs.
«L'Amérique ne connaît, ni ces brillantes arènes où l'imagination s'élance sur les ailes du génie et de la gloire; ni ces cours d'amour où les grâces, l'esprit et la galanterie se jouaient ensemble; ni cette harmonie presque céleste qui naît de l'accord des lettres avec les beaux-arts; ni ce parfum de poésie, d'histoire et de souvenirs, qui s'exhale si doux d'une terre classique pour monter vers un beau ciel.
XLIX
«L'Europe qui admire Cooper croit que l'Amérique lui dresse des autels; il n'en est point ainsi. Le Walter Scott américain ne trouve dans son pays ni fortune ni renommée. Il gagne moins avec ses livres qu'un marchand d'étoffes; donc celui-ci est au-dessus du marchand d'idées. Le raisonnement est sans réplique.
L
«D'abord incrédule à ce phénomène, je supposais que Cooper avait peint de fausses couleurs les moeurs des Indiens, et que les Américains, juges d'un tableau dont l'original est sous leurs yeux, le condamnaient comme dépourvu de vérité locale. Plus tard j'ai reconnu mon erreur: j'ai vu les Indiens, et me suis assuré que les portraits de Cooper sont d'une ressemblance frappante.
LI
«Mais les Américains se demandent à quoi sert de connaître ce qu'ont fait les Indiens, ce qu'ils font encore; comment ils vivaient dans leurs forêts, comment ils y meurent. Les sauvages sont de pauvres gens desquels il n'y a rien à tirer, ni richesses, ni enseignements d'industrie. Il faut prendre leurs forêts, voilà tout, et s'en emparer, non pour faire de la poésie, mais pour les abattre et passer la charrue sur le tronc des vieux chênes.
LII
«Ces belles forêts, ces magnifiques solitudes, ces splendides palais de la nature sauvage, il leur fallait pourtant un chantre divin! Elles ne pouvaient tomber sous le fer de l'industriel sans avoir été célébrées sur la lyre du poète… le poète n'était pas chez les Américains… mais franchissant l'Atlantique, l'ange de la poésie a, sur ses ailes de flamme, transporté l'Homère français sur les rives du Meschacébé.
LIII
«Tous les mondes sont le domaine du génie! et il est de larges poitrines qui pour respirer à l'aise, n'ont pas trop de l'univers. Quelques années plus tard, l'hôte des sauvages allait, poète inspiré chanter des souvenirs sur les bords de l'Eurotas, et pèlerin pieux, adorer Dieu sur les rives du Jourdain!
Atala, Réné, les Natchez sont nés en Amérique, enfants du désert. Le Nouveau-Monde les inspira; la vieille Europe les a seule, compris.
Les Américains, quand ils lisent Chateaubriand, disent, comme en voyant la merveille de Niagara
«Qu'est-ce que cela prouve?»
Tel est le peuple sur lequel j'avais conçu l'espoir chimérique d'exercer une poétique influence!!
Ô cruel désenchantement! Ainsi se brisait dans mes mains le rameau secourable auquel j'avais, durant le naufrage, rattaché ma dernière chance de salut!!
Chapitre XIII L'émeute
«Ainsi s'évanouissait mon rêve d'illustration littéraire et l'avenir que j'y rattachais! Tout autre moyen de renommée m'était interdit. Si les États-Unis eussent été engagés dans quelque guerre, j'eusse tenté d'entrer dans les rangs de l'armée américaine; mais en temps de paix il n'y a point de gloire militaire. Les soldats de ce pays se réduisent à quelques milliers d'hommes cantonnés sur les frontières des États de l'Ouest, où leur seule mission est de tenir en respect des hordes d'Indiens sauvages [52].
Comme j'étais tombé dans l'accablement profond qui succède au dernier rayon éteint de la dernière espérance, je reçus une lettre de Nelson qui m'annonçait son départ de Baltimore et sa prochaine arrivée à New York avec Marie; il n'entrait dans aucun détail. «Vous saurez, me disait-il, la cause de cette retraite et le nouveau coup qui vient de nous frapper.» Il ne me disait rien de Georges.
Après un jour d'attente et de tourments, je vis arriver Nelson et Marie. La douleur se montrait grave et sévère sur le front du père, expansive et tendre dans les yeux de la jeune fille.
Mon inquiétude comprima les premiers élans de mon amour.
«Quels sont donc, m'écriai-je, les nouveaux malheurs dont je vous vois accablés?»
Après quelques instants d'un morne silence, Nelson me dit: «Une semaine s'est écoulée depuis qu'à Baltimore s'est faite l'élection d'un membre du congrès. Georges et moi, nous nous y sommes rendus selon notre coutume… Je suis habitué à voir les intrigues s'agiter en pareille occasion, mais je trouvai les passions politiques dans un état d'exaltation que je n'avais pas vu jusqu'alors.
«La lutte s'engagea entre deux candidats; le premier, remarquable par de grands talents, mais fédéraliste; le second, moins distingué, mais jacksoniste [53].
Après une multitude de discours suivis les uns de huées, les autres d'acclamations, tous accompagnés de querelles violentes entre les électeurs des deux partis contraires, on recueillit les votes, et le candidat auquel Georges et moi avions donné notre suffrage l'emportait d'une voix, lorsque tout à-coup un grand tumulte éclate dans l'assemblée; d'abord une exclamation, puis deux, puis mille se font entendre; l'agitation, partie d'un point, gagne subitement toute la salle, comme le trouble d'une abeille inquiétée dans sa case se communique en un instant à toute la ruche. Enfin j'entends les électeurs du parti vaincu s'écrier: Le scrutin est nul! Georges Nelson est un homme de couleur; hurrah! hurrah! qu'il sorte de la salle… l'élection doit être recommencée…
«De vifs applaudissements suivirent ces paroles. Ceux de notre parti gardaient un morne silence; enfin l'un d'eux demanda à Georges si l'imputation était vraie. Oui, répondit celui-ci. Alors nos amis eux-mêmes firent entendre de violents murmures, et chacun s'éloigna de nous. J'éprouvai dans ce moment moins de confusion que de crainte; car je pressentais la fureur de Georges et les éclats terribles auxquels il allait se livrer. Je le vis pâlir de colère, mais, chose étrange! il reprit tout à coup ses sens et demeura tranquille.
«L'observation de nos adversaires était fondée, la loi du Maryland excluant du droit électoral tous les gens de couleur, même ceux qui sont depuis longtemps en possession de la liberté. Je ne réclamai point, et, entraînant Georges hors de la salle, je bénis le ciel de trouver calme celui dont je craignais tant les emportements. À l'instant où nous sortions nous avons remarqué un individu qui mettait un grand zèle à provoquer l'attention publique sur l'humiliation de notre retraite. Georges le regarda en face et reconnut en lui don Fernando d'Almanza, cet Américain qui, par ses perfides révélations, fit mourir de douleur la mère de mes enfants. Je ne doutai pas que le premier cri dénonciateur ne fût sorti de sa bouche; et Georges a supposé avec raison que cet homme était le même qui, au théâtre de New York, avait excité contre vous et lui les haines de la multitude.
«Le premier mouvement de Georges fut de se porter vers l'auteur de l'affront, et de venger d'un seul coup l'ancienne et la nouvelle injure; mais je le vis presque aussitôt comprimer son ressentiment. Il murmurait à voix basse des phrases entrecoupées dont je ne comprenais pas bien le sens: le grand jour approche, disait-il; la vengeance sera plus belle!
«Persuadé qu'il cachait dans son âme un secret important, je le pressai de m'en faire l'aveu. — C'est une lâcheté, me dit-il, de se laisser écraser sans relever la tête. Je sais qu'une insurrection se prépare dans le Sud; les nègres de la Virginie et des deux Carolines vont se joindre aux Indiens de la Géorgie pour secouer le joug américain; j'irai seconder leurs efforts.
«Effrayé de ce projet, je tentai, par tous les moyens, d'en démontrer à Georges la folie et l'impuissance…. Peut-être je le fis dans des termes trop sévères… mais un pareil dessein me semblait si fécond en périls!… Marie joignit à mes remontrances ses prières et ses larmes, toujours si puissantes sur son frère. Georges garda le silence. Alors je pensai que la raison était entrée dans son coeur.
«Nous convînmes de quitter Baltimore, où nous ne pouvions demeurer plus longtemps; mais où chercher un refuge? Je proposai à mes enfants de porter notre malheureuse fortune à New York, où un presbytérien respectable, James Williams, que j'avais autrefois connu à Boston, nous donnerait provisoirement un asile. Arrivés là, nous pourrions délibérer sur le choix d'une retraite. Tandis que je parlais, Georges paraissait livré à une grande préoccupation; cependant il ne proféra pas un seul mot qui rappelât son funeste projet. Le soir, quand l'heure de se séparer fut venue, il nous comblait des plus touchantes caresses; jamais il ne s'était montré si affectueux pour moi, si tendre pour sa soeur. Au milieu d'une rêverie, il s'interrompait pour nous dire de douces paroles. Hélas! le lendemain il manquait à nos embrassements; il avait quitté Baltimore laissant une lettre dans laquelle il nous conjurait de lui pardonner son départ clandestin.
«Jamais, disait-il, je n'aurais pu résister à l'ascendant d'un père, aux larmes d'une soeur; un seul regard de Marie, m'aurait vaincu. Cependant mon devoir me commande de secourir des frères malheureux… Mon père, ma chère soeur, ajoutait-il, nous nous reverrons dans des temps plus fortunés… Si les hommes ne sont pas égaux sur la terre, ils le sont du moins dans le ciel.
«Je ne vous dirai point quelle fut la douleur de Marie en entendant ces dernières paroles d'un frère qu'elle chérit.
«Georges, dans sa lettre, nous engageait à suivre mon premier projet, celui de demander l'hospitalité à James Williams, auquel, disait-il, il s'adresserait plus tard pour retrouver nos traces.»
Ainsi parla Nelson; sa voix, en finissant, s'était faiblement émue. Il dit ensuite avec l'accent d'une résignation pieuse: «Plus le bras qui frappe est puissant, et plus on doit l'adorer… Mon ami, ajouta-t-il, vous pouvez maintenant juger si je vous trompais quand je vous peignais l'horrible condition des gens de couleur aux États-Unis. N'ayant pu dissiper vos illusions, j'imposai à votre amour un temps d'épreuve. Le terme n'en est pas encore expiré, mais sans doute votre opinion l'a devancé, et ce que vous savez de notre fortune doit suffire pour vous éclairer.»
Comme je gardais le silence sous l'impression d'un chagrin profond et de l'inquiétude que m'inspirait le sort de Georges, Marie, prenant mon anxiété pour de l'embarras, me dit d'une voix entrecoupée de pleurs: «Ludovic, mon coeur vous tient compte des efforts généreux que vous faites pour aimer une infortunée; mais, de grâce, cessez de lutter contre l'inflexible destin. Vous le voyez, nos malheurs s'enchaînent comme nos jours. Mon sort est à jamais fixé: je traînerai de ville en ville ma misérable existence; chassée d'un lieu par le mépris, de l'autre par la haine, partout réprouvée des hommes, parce que je fus maudite dans le sein de ma mère!»
J'atteste le ciel qu'en présence d'une si touchante infortune, mon coeur ne chancela pas un seul instant; pour être fidèle au malheur, je n'eus aucun combat intérieur à soutenir. Je sentis se resserrer plus fortement dans mon âme le lien qui m'unissait à Marie. Cet accroissement de tendresse et d'amour se mêlait d'une indignation si profonde contre les auteurs du mal dont la victime était sous mes yeux, que je ne pus contenir l'expression de ce dernier sentiment.
Voilà donc, m'écriai-je, le peuple objet de mes admirations et de mes sympathies! fanatique de liberté et prodigue de servitude! discourant sur l'égalité parmi trois millions d'esclaves; proscrivant les distinctions, et fier de sa couleur blanche comme d'une noblesse; esprit fort et philosophe pour condamner les privilèges de la naissance, et stupide observateur des privilèges de la peau! Dans le Nord, orgueilleux de son travail; dans le Sud, glorieux de son oisiveté; réunissant en lui, par une monstrueuse alliance, les vertus et les vices les plus incompatibles, la pureté des moeurs et le vil intérêt, la religion et la soif de l'or, la morale et la banqueroute!
Peuple homme d'affaires qui se croit honnête parce qu'il est légal; sage, parce qu'il est habile; vertueux, parce qu'il est rangé! Sa probité, c'est la ruse soutenue du droit, l'usurpation sans violence, l'indélicatesse sans crime. Vous ne le verrez point armé du poignard qui tue; son arme à lui, c'est l'astuce, la fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s'enrichit… Il parle d'honneur et de loyauté comme font les marchands! mais voyez quelle hypocrisie jusque dans ses bienfaits! il convie à l'indépendance toute une race malheureuse; et ces nègres qu'il affranchit, il leur inflige, au sortir des fers, une persécution plus cruelle que l'esclavage.
Ainsi s'emportait ma colère; j'en arrêtai les élans à l'aspect de Marie, dont l'abattement était extrême. Après avoir exhalé ses ressentiments, mon coeur ne contenait plus que de l'amour, et je ne crus pouvoir mieux l'exprimer qu'en adressant ce peu de mots à Nelson: «Le temps d'épreuve n'est pas encore écoulé, veuillez me faire grâce de ce qui reste et souffrir que je devienne l'époux de Marie.
— «Dieu puissant! s'écria l'Américain non sans quelque émotion, que ta bonté est grande puisque tu nous conserves le coeur de ce digne jeune homme!»
Mes paroles jetèrent Marie dans une situation impossible à décrire. L'expression de mes griefs contre la société américaine lui avait donné le change sur mes sentiments intérieurs; et, quand mes derniers accents lui eurent révélé le seul désir de mon coeur, je la vis passer subitement de l'extrême douleur à cet excès de joie qui s'annonce aussi par des larmes; tombant à genoux, elle rendit grâces à Dieu dans l'attitude du criminel qui, ayant reçu des hommes un pardon inespéré, joint ses deux mains en regardant le ciel.
Nelson ajouta:» Généreux ami, c'est le signe d'une âme grande et forte d'être attiré par le malheur. Je ne combattrai plus vos nobles élans; j'admire votre vertu, et ne me crois point digne de la diriger.» En disant ainsi, il se jeta dans mes bras, et me serra étroitement contre son coeur; puis, prenant ma main et celle de Marie: «Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir, Ludovic sera votre époux.» — «Ô mon Dieu! s'écria cette charmante fille, tant de bonheur n'est-il pas un rêve?» Elle n'ajouta rien à ces paroles, se tint appuyée au bras de Nelson et parut recueillir ses sentiments dans une extase de félicité.
Cependant, impatient de voir s'accomplir le plus cher de mes voeux, j'obtins de Nelson qu'il fixât le jour de mon union avec sa fille. — «Dans quelques jours, me dit-il, je vous nommerai mon fils. Il fut un temps, peu éloigné de nous, où, selon les lois de l'État de New York, le mariage d'un blanc avec une personne de couleur était impossible; mais aujourd'hui la prohibition n'existe plus: de semblables alliances se font quelquefois…
«Un ami de notre hôte, le révérend John Mulon, ministre catholique, que sa philanthropie pour la race noire rend cher aux presbytériens eux-mêmes, vous mariera d'abord selon les rites de l'Église romaine, à laquelle vous appartenez; ensuite James Williams, ministre presbytérien, donnera à votre union la sanction du culte que ma fille professe. Naguère encore des mariages de cette sorte eussent excité dans la population américaine de vives rumeurs… mais l'esprit public s'éclaire chaque jour, et les haines meurent avec les préjugés. Peut-être, mes enfants, ferons nous sagement, quand votre union sera consacrée, de ne point quitter New York. Il n'existe pas dans cette ville plus de bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur; mais, au moins, dans une grande cité, il est plus facile qu'ailleurs de vivre obscur et ignoré.»
Je ne songeai point en ce moment à rechercher si Nelson était le jouet de quelque illusion; le contentement de mon coeur était extrême; toutes mes inquiétudes s'évanouirent; j'oubliai mes ennuis passés, la cause même qui les avait fait naître; et, croyant à jamais tarie la source de mes infortunes, je ne vis plus dans l'avenir que des promesses de bonheur.
Cette impression ne fut point dissipée par les chagrins de Marie qui, peu d'instants après les joies de la première ivresse, était revenue à sa mélancolie. «Mon ami, me disait-elle, c'est en vain que tu cherches à me tromper… Ton amour pour moi est devenu un sacrifice…
«Quand tu vois couler mes larmes, n'accuse point mon amour; je pleure parce que je vois quel sera ton sort, si notre union s'accomplit. Le mépris dont je serai l'objet rejaillira sur toi… Tu n'es point accoutumé à te passer d'estime; et ce manque te fera souffrir d'affreux tourments… il ne sera pas en ton pouvoir de me cacher les secrètes plaies de ton coeur. Ludovic, je mourrai de douleur de te savoir malheureux.»
Je méprisai la vanité de ses scrupules et la chimère de ses craintes.
Le jour tant désiré de notre hymen arriva. Je me sentais plein d'amour, jamais mon coeur ne s'était ouvert à tant d'espérance; j'éprouvais pourtant un secret déplaisir à voir le front de Marie couvert d'un voile de tristesse, qui ne tombait point devant ma joie; je ne savais pas alors qu'il est des âmes tendres et mystérieuses dont la douleur est un présage, et qui souffrent instinctivement, parce qu'elles ont deviné de grands maux dans l'avenir
Cependant, dès le matin, elle parut ornée de la blanche couronne des épouses; sa grâce et sa beauté naturelle étaient pleines d'un secret enchantement, et, je ne sais si sa parure n'était pas encore embellie par le deuil de son regard. Une joie religieuse et paisible se peignait sur la physionomie de Nelson; et, quand John Mulon et James Williams nous annoncèrent que l'heure était venue d'aller à l'église pour la cérémonie, je me sentis pénétré d'une sainte et douce émotion.
Cependant, à l'instant où nos âmes tranquilles se remplissaient des espérances du bonheur, de grands troubles se préparaient dans New York, et un orage terrible était près de fondre sur nos têtes. (Voir note à la fin de l'ouvrage)
Il existe à New York, comme dans toutes les villes du Nord des États-Unis, deux partis bien distincts parmi les amis de la race noire.
Les uns, jugeant l'esclavage mauvais pour leur pays, et peut-être aussi le condamnant comme contraire à la religion chrétienne, demandent l'affranchissement de la population noire; mais, pleins des préjugés de leur race, ils ne considèrent point les nègres affranchis comme les égaux des blancs; ils voudraient donc qu'on déportât les gens de couleur, à mesure qu'on leur donne la liberté; et ils les tiennent dans un état d'abaissement et d'infériorité aussi longtemps que ceux-ci demeurent parmi les Américains. Un grand nombre de ces amis des nègres ne sont contraires à l'esclavage que par amour-propre national; il leur est pénible de recevoir sur ce point le blâme des étrangers, et d'entendre dire que l'esclavage est un reste de barbarie. Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu'ils souffrent de le voir: ceux-là, en opérant l'affranchissement, font peu de chose: ils détruisent l'esclavage, et ne donnent pas la liberté; ils se délivrent d'un chagrin, d'une gêne, d'une souffrance de vanité, mais ils ne guérissent point la plaie d'autrui; ils ont travaillé pour eux, et non pour l'esclave. Chargé de ses fers, celui-ci est repoussé de la société libre.
Les autres partisans des nègres sont ceux qui les aiment sincèrement, comme un chrétien aime ses frères, qui non-seulement désirent l'abolition de l'esclavage, mais encore reçoivent dans leur sein les affranchis, et les traitent comme leurs égaux.
Ces amis zélés de la population noire sont rares; mais leur ardeur est infatigable; elle fut longtemps à peu près stérile; cependant quelques préjugés s'évanouirent à leur voix, et on vit des blancs s'allier par le mariage à des femmes de couleur.
Tant que la philanthropie pour les nègres n'avait abouti qu'à d'inutiles déclamations, les Américains l'avaient tolérée sans peine: peu leur importait qu'on proclamât théoriquement l'égalité des noirs, pourvu que ceux-ci demeurassent, par le fait, inférieurs aux blancs. Mais le jour où un Américain épousa une femme de couleur, la tentative de mêler les deux races prit un caractère pratique. Ce fut une atteinte portée à la dignité des blancs; l'orgueil américain se souleva tout entier.
Telle était, dans la ville de New York, la disposition des esprits, à l'époque de mon hymen avec Marie.
Comme nous nous rendions à l'église catholique, j'aperçus dans la ville une agitation inaccoutumée. Ce n'était plus le mouvement régulier d'une population industrielle et commerçante: des hommes mal vêtus, de la classe ouvrière, parcouraient les rues à une heure où d'ordinaire ils remplissent les ateliers. On les voyait, au mépris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se heurter en se croisant, s'aborder d'un air mystérieux, former des groupes animés, et se séparer brusquement dans des directions contraires.
Plein d'un intérêt immense qui occupait toute ma pensée, je ne prêtai qu'une faible attention à ce trouble extérieur; cependant, dès ce moment, je fus surpris de ne voir dans les rues ni nègres ni mulâtres.
Nelson demanda à un Américain qui passait près de nous la cause de ce tumulte. — «Oh! dit celui-ci, les amalgamistes [54] font tout le mal; ils veulent que les nègres soient les égaux des blancs; les blancs sont bien forcés de se révolter.»
Interrogé de même, un autre répondit — «Si on tue les nègres, ce sera leur faute; pourquoi ces misérables osent-ils s'élever jusqu'au rang des Américains?»
Un troisième interlocuteur émit une opinion différente: «On va, dit-il, raser les maisons des noirs, et faire disparaître leurs hideuses figures! Les blancs sont coupables d'agir ainsi; car ils ont eu le premier tort; pourquoi ont-ils donné la liberté aux nègres?»
À l'instant où ces tristes discours frappaient notre oreille, un affreux spectacle s'offrit à nos yeux…
Nous étions dans Léonard-Street. Quelques pauvres mulâtres venant à passer en ce moment, nous entendons aussitôt mille voix furieuses crier: «Haine aux nègres! à mort! à mort!» Au même instant, une grêle de pierres, parties du sein de la multitude, tombe sur les gens de couleur; des Américains, armés de bâtons, se précipitent sur ces malheureux, et les frappent sans pitié. Atterrés par un traitement aussi cruel qu'inattendu, les mulâtres ne faisaient aucune résistance, et paraissaient accablés de stupeur à l'aspect de la foule irritée; leur regard, élevé vers le ciel, semblait demander à Dieu d'où venait contre eux le courroux d'une société dont ils respectaient les lois.
Bientôt une scène plus désolante encore s'offrit à nos regards. Les infortunés, que poursuivait une aveugle vengeance, s'étaient réfugiés dans les maisons amies de quelques gens de couleur. Je les croyais échappés au péril; mais quand il est soulevé, le flot populaire ne s'arrête pas ainsi. Les fenêtres volent en éclats, les portes sont brisées, les murs démolis… En ce moment, je cessai de voir le travail du peuple: Marie était glacée d'effroi. «Mes amis, nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous; ces violences barbares confondent ma raison; elles prouvent une haine bien fatale contre les gens de couleur. De grands dangers nous menaceraient si nous étions découverts. Hâtons-nous de gagner le temple saint; réfugiés dans l'édifice religieux, nous y serons à couvert de toute injure: le peuple américain cesserait plutôt d'exister que de perdre son respect pour les choses saintes… Mes enfants, nous disait encore Nelson en nous entraînant vers l'église, dès que votre union sera consommée, nous quitterons cette ville, où règnent de mauvaises passions, que je croyais assoupies.»
En peu d'instants nous arrivâmes à l'église de John Mulon. Beaucoup de gens de couleur s'y étaient réfugiés.
En entrant dans le pieux asile, je sentis renaître ma force et mes espérances. Le tumulte de la sédition, les cris de la multitude, ses fureurs, et la voix des victimes, tous ces bruits de la terre cessèrent de frapper mon oreille, et les ressentiments sortirent de mon coeur. J'aimais la fille de Nelson, et je priais Dieu.
Bientôt la cérémonie fut commencée. J'étais agenouillé près de Marie, dont la pâleur était extrême. Pendant les scènes d'horreur dont nous avions été les témoins, elle n'avait pas laissé échapper une seule plainte; seulement son regard douloureux semblait me dire: «Sont-ce donc là les pompes de notre hymen?» Depuis que nous étions entrés dans l'enceinte sacrée, je voyais renaître sur son front le calme et la sérénité: mais sa confiance en Dieu était plutôt de la résignation que de l'espérance.
Pour moi, je m'abandonnais sans réserve à mes impressions de joie. Après bien des orages, je touchais au port… mes malheurs passés servaient d'ombre à mon bonheur… et je bénissais presque les persécutions de la fortune, sans lesquelles je n'eusse point été aussi heureux… Si le sort eût protégé mes premières ambitions de gloire et de puissance, je n'aurais point quitté l'Europe, et je ne serais point aujourd'hui l'époux de Marie! Que me feront désormais les injustices du monde; nous serons deux pour les supporter; et les larmes d'une femme sont si douces, qu'elles mêlent un charme secret aux douleurs les plus amères.
Ainsi s'offraient à mon esprit mille pensées riantes d'avenir, tandis que, prosternés devant l'autel, Marie et moi nous recevions les bénédictions de l'Église. Au moment où le ministre saint, après avoir tiré de son coeur des conseils touchants, prenait nos mains pour les unir, un grand tumulte éclate tout à coup à la porte du temple. «Les insurgés!» crie une voix sinistre. Ce cri vole de bouche en bouche; puis un silence morne se fait sous la voûte sacrée… Alors on entend au dehors le bruit d'une multitude en désordre, semblable aux grondements d'un orage qui s'approche. Poussé par un vent impétueux, le nuage qui porte le tonnerre s'avance rapidement, et déjà la foudre est sur nos têtes. «Mort aux gens de couleur! à l'église! à l'église!» Ces clameurs redoutables retentissent de toutes parts; la terreur saisit les fidèles assemblés; le prêtre pâlit ses genoux fléchissent, l'anneau qui devait nous unir tombe de ses mains! Marie, glacée d'effroi, perd ses sens, chancelle, et je prête à la jeune fille défaillante l'appui du bras qui, un instant plus tard, eût soutenu mon épouse bien-aimée.
Quelques nègres intrépides s'étaient élancés vers les issues de l'église pour les défendre contre l'invasion; mais bientôt mille projectiles tombent avec fracas sur l'édifice sacré… on entend les portes gémir sur leurs gonds… les assaillants s'encouragent mutuellement à la violence; chacun de leurs succès est salué par des applaudissements tumultueux; les coups redoublent, les murailles s'ébranlent, le sol a tremblé. Déjà le peuple, ce prodigieux ouvrier de destruction, a fait irruption dans le parvis; alors l'église présente une scène affreuse de désordre et de confusion: les enfants jettent des cris perçants; les femmes poussent des plaintes douloureuses. À l'idée d'un massacre populaire, l'horreur pénètre dans toutes les âmes; car la populace est la même dans tous pays, stupide, aveugle et cruelle. Des hommes, ou plutôt des monstres, sans respect pour la sainteté du lieu, sans pitié pour l'infirmité du sexe et de l'âge, se précipitent sur la pieuse assemblée, et se livrent aux actes de la plus brutale violence, sans épargner les femmes, les vieillards et les enfants.
Mon angoisse était extrême. Confondu par ce spectacle de vandalisme et d'impiété, Nelson était partagé entre sa sollicitude paternelle et son orgueil national. «Ô mon Dieu! s'écriait-il; ô profanation! ô honte pour mon pays!»
Le péril était imminent et terrible; je dis à Nelson: «De grâce, laissez à mon amour le soin de protéger Marie» et en parlant ainsi, je la saisis dans mes bras. Oh! avec quelle énergie je m'emparai de ma bien-aimée! comme je me sentis fort en la portant sur mon coeur! mais à peine étais-je chargé d'un si précieux fardeau, que j'entends plusieurs voix crier: «John Mulon! John Mulon! mort au catholique qui marie les femmes de couleur avec les blancs!» Et en même temps je vis tous les regards se porter sur nous; je compris que nous étions trahis, et que d'affreux dangers nous menaçaient. Comment sauver Marie? comment traverser les rangs de nos ennemis, au milieu de tant de passions déchaînées?
Une lueur d'espérance vint briller à mes regards. «La milice! la milice!» crièrent quelques insurgés. — «Que nous importe! répondirent les autres; la milice n'oserait pas tirer sur le peuple américain!»
Un corps de miliciens arrivait en effet avec la mission de rétablir la paix publique; mais il était entièrement composé d'hommes blancs qui se souciaient peu des gens de couleur. Au lieu d'arrêter la fureur populaire, ils se mirent à contempler ses excès. Leur présence impassible ne fit qu'accroître la fureur des assaillants qui parcouraient l'intérieur du temple, brisant, saccageant tout, les meubles, les ornements du culte, la chaire sacrée, l'autel même. Toutes les issues étaient gardées, pour que nul ne pût se soustraire à leurs violences. Dans cette extrémité, recommandant au ciel la sainte cause de l'innocence et du malheur, je me précipite au milieu d'une multitude effrénée, à travers mille cris de douleur et de vengeance, élevant dans mes bras Marie, pâle et échevelée, et n'ayant pour me protéger d'autre secours que l'énergie de ma volonté, la force de mon amour, et ma foi dans la justice de Dieu. Ah! je fus intrépide et puissant! je ne sais si ce fut un effet de mon audace ou d'une céleste protection: mais un passage s'ouvrit devant moi. Marie était si belle dans son effroi, que j'attribuai d'abord à la fascination de ses charmes l'impuissance de nos ennemis; cependant quel respect la plus noble créature inspirerait-elle à l'impie qui outrage Dieu dans son temple? Je n'avais plus à franchir que la dernière issue: c'était le passage le plus dangereux. Agité de mille terreurs, placé entre l'obstacle que je voyais devant moi et l'impossibilité de demeurer immobile, ne trouvant que périls autour de moi, je m'élance… En ce moment, je vois se lever les bras des meurtriers… Marie va tomber sous leurs coups… Alors il me semble que la voûte du ciel s'affaisse sur moi, en même temps que la terre entr'ouvre son sein pour m'engloutir. Cependant mon élan suit son cours; je ne puis plus le retenir, et, dans cet entraînement de mon corps, j'ai la conscience qu'en voulant sauver une tête chérie, je la livre à ses bourreaux!!
O mon Dieu! qu'en ce jour ta puissance et ta miséricorde furent grandes! À l'instant même où je précipitais dans l'abîme le trésor confié à mon amour, un jeune combattant se présente, se jette entre nous et nos ennemis, dont il brave les fureurs, nous fait un rempart de son corps, s'avance dans le terrible défilé, attaque les gardiens du passage, désarme, renverse, brise tout ce qui lui résiste… Précédé de sa puissance tutélaire, je marche sans obstacle, je soustrais Marie aux outrages, je la protège contre toutes les violences, et ressens la plus douce joie qu'il soit donné à l'homme d'éprouver en dérobant à un affreux péril et en voyant renaître dans mes bras le charmant objet de mon amour.
Peu d'instants après nous fûmes rejoints par Nelson, James Williams et John Mulon, qui, malgré les luttes où ils avaient été contraints de s'engager, ne nous avaient pas perdus de vue.
«Ludovic! ô ciel! où sommes-nous?» s'écria Marie en rouvrant ses beaux yeux que la terreur avait fermés, et qui semblaient se réveiller d'un long sommeil; «Où donc est le temple, le ministre saint, mon père, la foule?» Et son regard parut s'égarer autour d'elle.
«Mon bien aimé, reprit-elle, je ne sais rien, sinon que je te dois la vie.»
Puis, voyant Nelson: «Mon père! ah! je tremblais pour vos jours… dites… que s'est-il donc passé depuis que l'anneau de notre hymen est tombé des mains du prêtre de Dieu… J'ai eu une terrible vision!… des images de sang!… des cris de mort!… Georges! Georges! où est-il?»
— «Il est là,» répliqua Nelson.
— «Ô mon Dieu! il a perdu la vie,» s'écria Marie.
— «Non, ma fille, il a sauvé la tienne.»
Nelson nous apprit en effet que Georges était ce jeune homme intrépide qui, à l'instant du plus grand péril, s'était montré soudain, et nous avait délivrés par des prodiges de valeur et d'audace.
«Mes amis, dit Nelson, le ciel nous éprouve par de cruelles infortunes; cependant la Providence, qui, en permettant un grand mal, nous a soustraits miraculeusement aux maux plus grands dont nous étions menacés, n'est-elle pas encore généreuse envers nous?»
— «D'où vient que Georges était ici? demanda Marie; et pourquoi n'est-il pas avec nous?
— «Georges, répondit Nelson, nous est apparu comme ces génies bienfaisants qui ne descendent sur la terre que pour sécher les pleurs des hommes, et qui, après avoir consolé, retournent dans leur céleste patrie. Je l'ai vu ardent, impétueux, s'élancer à la défense de sa soeur et terrasser ses ennemis. Bientôt il s'est approché de moi: — Suivez Marie, m'a-t-il dit; veillez sur elle… hâtez-vous, ô mon père, de fuir cette ville impie. Et comme je prenais son bras pour l'attirer à nous: — Je ne suis pas libre, m'a-t-il répondu avec énergie; mon devoir m'appelle ailleurs… J'aime ma soeur plus que la vie, mais non autant que l'honneur. Je m'éloigne de vous, je fuis ma chère soeur, pour ne pas être faible. Que Marie s'unisse à Ludovic, il est digne d'elle… elle l'est de lui… Adieu, James Williams; a-t-il dit en s'éloignant; allez chez votre frère Lewis; il vous faut à tous un autre asile, car votre maison n'existe plus.»
Nous trouvâmes en effet un monceau de ruines à la place de l'habitation de notre hôte. Les portes en avaient été brisées, les murs démolis, les meubles saccagés; les débris de la destruction avaient été rassemblés en tas sur la place publique; on y avait mis le feu en signe de joie, et nous aperçûmes à notre retour, les dernières lueurs de la flamme qui les avaient consumés. Plusieurs maisons de gens de couleur et de blancs amis des nègres avaient éprouvé le même sort, et quatre églises appartenant à la population noire étaient tombées, comme celle de John Mulon, sous la violence et la profanation.
Vers le soir, l'insurrection était amortie; la société philanthropique, établie à New York pour l'affranchissement des nègres, publia une déclaration dans laquelle elle s'efforça de calmer les passions des Américains contre les gens de couleur. «Jamais, dit-elle, nous n'avons conçu le projet insensé de mêler les deux races; nous ne saurions méconnaître à ce point la dignité des blancs; nous respectons les lois qui établissent l'esclavage dans les États du Sud.»
Ô honte! quel est donc ce peuple libre devant lequel il n'est pas permis de haïr l'esclavage? Les nègres de New York ne demandent pas la liberté pour eux, tous sont libres; ils invoquent la pitié américaine pour leurs frères esclaves… et leur prière, celle de leurs amis, sont des crimes pour lesquels on demande grâce!…
Cependant il restait encore dans la ville un peu de cette agitation superficielle qui a coutume de succéder aux crises de la guerre civile. On voyait le père chercher les enfants; la soeur, le frère; l'épouse, le mari. On s'abordait en se questionnant et en se faisant mutuellement des récits exagérés: à l'aspect des édifices ruinés et des cendres encore fumantes, on s'arrêtait pour contempler l'oeuvre populaire, comme on regarde, après l'ouragan, les chênes déracinés et les moissons flétries. Les héros du jour et les braves se reposaient et rentraient chez eux; les poltrons et les intrigants entraient en scène.
Tout le monde, après l'événement, condamnait les insurgés, et leurs excès. La plupart, en déplorant la misère des noirs, en éprouvaient une secrète joie. Je vis pourtant quelques bons citoyens, amis sincères de leur pays, verser des larmes au souvenir de cette fatale journée; ils voyaient dans cet acte de tyrannie, exercé par le plus grand nombre sur une minorité faible, l'abus le plus odieux de la force, et se demandaient si une population, dont les passions haineuses étaient plus fortes que les lois, pouvait longtemps demeurer libre.
À l'heure même où la sédition était apaisée, ou nous apprit qu'il s'en préparait pour le lendemain une nouvelle, dont les symptômes étaient terribles.
Un seul moyen pouvait arrêter l'insurrection dès son principe: il eût fallu ordonner à la milice de faire feu sur le peuple; mais cet ordre ne pouvait émaner que du maire de la cité. Les plus sages lui conseillaient cette mesure; mais, magistrat né du peuple, il n'osait frapper son père. Vainement on lui disait que les insurgés étaient de la populace, et non le peuple. Dans les discordes civiles, il vient un moment où il est bien malaisé de distinguer l'un de l'autre. Le maire écouta l'avis des plus modérés, qui voulaient qu'on montrât seulement les baïonnettes à la multitude. Cet appareil de miliciens sous les armes ne pouvait être, à la vérité, qu'une démonstration vaine, s'il ne leur était permis de briser par la force toutes les résistances; mais il y a des cas où la raison ne fait point entendre, parce qu'elle est combattue par de secrets sentiments, dont on ne saurait convenir, et qu'on s'avoue à peine à soi-même. «Après tout, disait aux Américains la voix de cet instinct secret, le malheur serait-il si grand, quand les gens de couleur et leurs amis périraient dans un mouvement populaire?»
Jugez enfin de la stupeur dans laquelle chacun de nous tomba, en apprenant que l'annonce de mon union avec Marie avait été, sinon la cause, du moins le prétexte de l'insurrection. À cette nouvelle, tous les ressentiments qu'avaient fait naître quelques mariages précédents entre des blancs et des femmes de couleur s'étaient réveillés. La partie éclairée de la population, sans éprouver des passions aussi violentes, sympathisait avec elles; elle n'eût point suscité la révolte, mais elle laissait faire les rebelles, et, je ne sais si elle eût jamais arrêté leurs excès, n'était la crainte qu'elle sentit pour elle-même d'une multitude effrénée, qu'elle vit enivrée de désordre et avide de destruction.
Chapitre XIV Le départ de l'Amérique civilisée
Nelson me dit: «Il vous manquait cette dernière épreuve…
— «De grâce, m'écriai-je, ne faites pas à mon coeur l'injure de l'interroger… Mais dites, quand serai-je uni à celle qui m'est plus chère mille fois qu'elle ne le fut jamais?…
— «Hélas! mon ami, répliqua Nelson après un long silence, tout est obstacle, embarras et malheur autour de nous… Je ne vois de certain que la nécessité où nous sommes de quitter New York sans le moindre retard.»
Nous pensions tous comme lui. Mais où aller?… Nelson voulait nous conduire dans l'Ohio, où la population américaine, composée d'éléments tout nouveaux, ne tient aucun compte des antécédents de la vie et des traditions de famille. Il se sentait d'ailleurs attiré vers ce pays par la fécondité de son sol et le génie industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arrêter à ce projet, notre nouvel hôte, Lewis Williams, chez lequel son frère nous avait conduits, nous apprit que la législature de l'Ohio venait de rendre un décret pour interdire l'entrée de l'État à tous les gens de couleur.
Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumulés sur nos têtes, réveillèrent dans mon âme les haines qu'une ivresse passagère y avait endormies.
Je dis à Marie: «Ma bien-aimée, fuyons une société qui nous persécute; le bonheur est trop difficile parmi les méchants; mais tous les hommes sont méchants pour nous; crois-moi, renonçons à ce monde cruel… voudrais-tu me suivre au désert? L'Ouest des États- Unis contient d'immenses contrées, où les Européens n'ont jamais pénétré; c'est là qu'est notre asile…»
Quel est l'homme qui, sous le charme d'une douce atmosphère, traversant une belle solitude, au milieu d'une forêt sombre et sauvage, où l'eau vive court sous la feuillée tremblante; où le soleil se joue sur les cimes que déplace le vent; où tout est recueillement et mystère; où la nature s'empare de l'âme par le calme, et des sens par une voluptueuse fraîcheur; quel est celui, dis-je, qui, sous l'empire de ces impressions, n'a pas rêvé le bonheur dans un établissement éloigné du monde, et n'a, sur les ailes de son imagination, transporté tout à coup dans ce lieu solitaire une personne chérie, avec laquelle il oubliera le reste des hommes, au sein de toutes les délices de l'amour, et de tous les enchantements de la nature?
Ceux auxquels de riantes illusions n'ont pas inspiré ce beau rêve l'ont peut-être fait dans ces moments de triste réalité où l'ennui, le dégoût et la misère donnent au malheureux l'espoir de trouver le bonheur partout où le monde n'est pas.
L'idée du désert me vint de la mélancolie; cependant elle offrit à mon âme l'image d'une douce félicité.
Je dis à Marie cette impression avec une abondance de sentiments et un excès de tendresse que j'essaierais vainement de vous dépeindre: le coeur trouve, dans ses efforts d'espérance, des expressions qui ne sont point de l'homme; mais le feu de ce divin langage s'éteint en lui, lorsque, de l'Eden céleste vers lequel elle s'était élancée, l'âme est retombée dans la vallée de larmes…
Pendant que je parlais, Marie semblait m'écouter avec ravissement; nos coeurs étaient toujours de concert, et son imagination avait compris la mienne. Quand je lui dis ces mots «Voudrais-tu me suivre au désert?» — «Oh! mon ami, s'écria-t-elle, comme la vie s'écoulerait pour moi douce et tranquille, partout où je ne verrais que toi!!» — Et, comme si un remords fût entré dans son âme, elle reprit bientôt: «La solitude me convient, à moi, pauvre fille maudite des hommes et de Dieu; mais vous, Ludovic, n'est-ce pas trop sacrifier que de quitter ce monde?»
Alors j'essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en m'éloignant des hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des sociétés que je haïssais, me semblait un bonheur au-delà duquel je ne concevais rien qui fût désirable. Pour apaiser ses scrupules, je ne lui fis aucune peinture exagérée de mon amour: je lui montrai mon coeur à découvert. «Tu crois, lui dis-je, ô ma bien- aimée! que je t'offre un sacrifice… détrompe toi. Cette retraite vers la forêt solitaire où nous jouirons d'une si douce félicité, n'est pas seulement selon mon coeur; ma raison elle-même l'approuve. Je suis dégoûté des hommes d'Europe et de leur civilisation. Dans les contrées sauvages où nous irons, nous trouverons d'autres hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais aussi ne connaissent rien aux arts de l'oppression et de la tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce qu'ils n'ont point nos talents; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui ne possèdent point nos vices? C'est au sein de leurs forêts que nous admirerons l'homme dans sa dignité primitive.
«La vie civilisée est une vie de force collective et de faiblesse individuelle: l'homme isolé marche seul dans sa force et dans sa liberté.
«Dans nos pays de vieille civilisation, l'impotent dont le corps languit, le lâche qui n'a point d'âme, l'imbécile qui n'en a pas plus qu'un reflet, sont les forts de la société, pourvu qu'ils soient nés riches: ils brillent, ils commandent, ils gouvernent. Il n'est pas de poltron qui n'achète du coeur avec de l'or: les honneurs, les distinctions, la gloire même, se vendent comme une denrée.
«J'ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appelés valets. S'ils fussent nés rois, ils eussent été servis par des peuples.
«Chez l'Indien, au contraire, l'intelligence est au chef, l'énergie à l'homme fort, la faiblesse à l'infirme; et l'on n'achète pas plus l'énergie musculaire que la puissance morale.
«Ainsi la raison elle-même nous chasse du pays que nous haïssons, et nous pousse vers la nouvelle patrie qu'a choisie notre coeur…
— «Oh! oui, s'écria Marie cédant à la conviction dont elle me voyait pénétré… mais mon père!!…»
Je répliquai: «Nelson nous aime tendrement: partout où nous irons, ses bénédictions et ses voeux suivront nos traces… d'ailleurs, infortuné lui-même, ne sera-t-il pas jaloux de partager notre retraite?»
Nelson entendit sans le plus léger signe d'émotion la communication de mes projets; il réfléchit profondément, et puis il me dit: «La résolution que vous proposez est extrême, mais notre position l'est aussi; je ne me séparerai point de vous, mes enfants. Pendant qu'au désert vous serez occupés de votre bonheur, j'aurai, moi, d'autres soins à remplir. J'ai toujours compati à la misère des Indiens, dont l'ignorance fait la faiblesse; un grand nombre parmi nous sont durs et persécuteurs envers ces infortunés. Le Ciel, qui ne me permet pas de jouir ici du bien-être et de la sécurité, m'avertit sans doute que ma place est marquée ailleurs, et je ferai encore une oeuvre utile à mon pays en travaillant à réparer ses injustices…»
Il réfléchit de nouveau, et poursuivit ainsi: «Nous allons marcher vers l'Ouest et traverser de vastes contrées. Le désert est loin aujourd'hui; la civilisation américaine grandit si vite et s'étend si rapidement… Si nous ne cherchions qu'un sol fertile et une admirable nature, nous choisirions notre asile dans la vallée du Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu d'habitants; mais les eaux du grand fleuve qui, en se débordant, fécondent les terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les matières végétales, la source d'exhalaisons funestes à la vie de l'homme. Nous ferons mieux de porter nos pas du côté des grands lacs, où l'on respire un air toujours pur. Le Michigan est renommé pour la salubrité de son climat; il ne contient qu'une seule ville (Détroit), d'immenses forêts, et la nation des Indiens Ottawas.»
Le lendemain, le premier jour du mois de mai de l'année 1827, Nelson, Marie et moi remontions l'Hudson pour nous rendre à Albany, et de là à Buffaloe, petite ville située sur le bord du lac Érié. Nelson eût voulu n'emmener aucun serviteur: je désirais moi même de faire comme lui; mais le fidèle Owasco nous demanda si instamment de nous suivre, et témoigna tant de chagrin à l'idée d'être séparé de sa bonne maîtresse, que nous cédâmes à sa prière.
Ainsi nous partîmes, chassés par la persécution et réduits à chercher un asile parmi les sauvages. Oh! je n'accusai point alors la rigueur de mon destin. Ce départ avec l'objet aimé, les scènes ravissantes que nous offrit le fleuve du Nord sur ses deux rives, et qu'on admire si bien quand on est deux; ce voyage aventureux vers des pays inconnus; l'opiniâtreté même du malheur attaché à nos pas; tout réveillait en moi l'enthousiasme et l'énergie.
À peine avions-nous fait dix milles sur l'Hudson que, portant mes regards vers New York, cette vaste cité, naguère objet de mes illusions, et maintenant quittée sans regrets, j'aperçus dans le lointain, sur plusieurs points différents, des flammes s'élever dans les airs. «Ce sont, dit un Américain, les églises des noirs et leurs écoles publiques qu'on brûle.» Cette destruction avait été annoncée la veille. Ainsi nous voyions encore la haine de nos ennemis, quand nous étions à l'abri de leurs coups. Tel fut l'adieu que nous fit l'Amérique civilisée.
Bientôt nous ne vîmes plus que de vastes nappes d'eau, des montagnes et des forêts, et cependant nous n'étions pas encore dans l'Amérique sauvage. Ces contrées intermédiaires qui séparent la civilisation du désert devaient nous donner de tristes impressions. Je ne saurais vous dire quel serrement de coeur j'éprouvai lorsqu'au sortir d'Albany, côtoyant les bords de la Mohawks, je rencontrai quelques indiens vêtus en mendiants. Il y a moins d'un siècle, les sauvages habitants de ces contrées étaient une nation formidable; leurs tribus guerrières, leur puissance, leur gloire, remplissaient les forêts du Nouveau-Monde. Que reste- t-il de leur grandeur?… Leur nom même a disparu de cette terre. Le peuple qui les remplace ne s'enquiert même pas si d'autres étaient là avant lui, et l'étranger qui passe en ces lieux les interroge sans qu'aucun souvenir lui réponde. Peu soucieux d'avenir, l'Américain ne sait rien du passé. Sans doute les États- Unis deviendront un grand peuple; mais ensuite, qui prendra leur place sur la terre? et leur nom tombera-t-il de même dans l'oubli de leurs successeurs?
Cependant ces régions qu'envahit la civilisation européenne conserveront longtemps encore leur aspect sauvage. On y rencontre çà et là des villages et des villes; mais c'est toujours une forêt. La coignée y retentit incessamment; l'incendie ne s'y repose point; mais à peine y apparaît-il quelques clairières [55], faible conquête de l'homme sur une végétation puissante qui, en tombant sous le fer et la flamme, ne s'avoue point vaincue, et se relève avec énergie à la face de ses destructeurs.
C'est encore une étrange chose, au milieu de cet empire à peine ébranlé de la nature sauvage, de s'entendre étourdir du nom magnifique des villes qui rappellent la plus antique comme la plus brillante civilisation. Ici, Thèbes; là, Rome; plus loin, Athènes. Pourquoi ce vol fait à tous les peuples du monde de leurs gloires et de leurs souvenirs? Est ce un parallèle ou un contraste? La ville aux cent portes est une bourgade; la cité reine du monde, un défrichement; le berceau de Sophocle et de Périclès, un comptoir.
Cependant d'autres émotions agitaient mon coeur. Chaque fois que j'apercevais une forêt bien sombre, un joli vallon, un lac et ses charmants rivages, j'éprouvais la tentation de m'y arrêter. «Ici, me disais-je, avec Marie, je vivrais heureux: pourquoi donc aller plus loin?»
Un jour, passant auprès du lac Onéida, non loin de Syracuse et de Cicero, je vis une petite île dont l'aspect fit tressaillir mon coeur. Elle occupe le milieu du lac: assez grande pour servir d'asile à une famille, elle n'en pourrait recevoir deux: on y trouverait ainsi un isolement assuré. Il me sembla que la nature ne m'avait jamais offert un spectacle plus ravissant. L'île enchantait mes regards par la fraîcheur de sa végétation, par la richesse et la variété de ses feuillages; et les eaux qui l'entouraient reflétaient dans leur cristal argenté, sur un fond de ciel bleu, ses contours pleins de grâce, ses touffes d'arbres fleuris et ses massifs de verdure. «C'est, me dit-on, l'île du Français.» [56] N'était-ce point la retraite que je cherchais? Non: les bords du lac sont envahis par les Européens. Là, plus d'Indiens hospitaliers, mais des Américains aubergistes. Ces hôteliers ont pour domestiques des nègres; et ces nègres, qui sont voués au mépris public parce que la domesticité est leur partage exclusif, se trouvent là comme pour attester, jusque sur les limites du désert, l'existence du préjugé dont ils sont les victimes, et l'éternelle barrière qui sépare les deux races.
Dois-je me justifier d'avoir pris plaisir à parcourir une île déserte, d'en avoir exploré les moindres parties, et de rendre compte ici de mon excursion? — Malgré sa beauté naturelle, cette île ne m'offrait par elle-même qu'un faible intérêt; mais un homme y a vécu, et cet homme était Français, malheureux et proscrit!
Le voisinage des hommes nous repoussait; il fallait aller plus loin.
En arrivant à Buffaloe, nous apprîmes un événement qui remplit de joie l'âme de Nelson. On nous dit que, sur le port, il y avait, prêts à s'embarquer pour le Michigan, six cents Indiens nouvellement arrivés de la Géorgie. Ils étaient de la tribu des Cherokees; un agent du gouvernement central les accompagnait, chargé de les conduire à leur nouvelle destination. Nelson ne tarda pas à reconnaître en eux les infortunés pour lesquels il avait, peu de temps auparavant, donné sa liberté, et que la cupidité américaine condamnait à l'exil, à l'époque même où de cruels préjugés le contraignaient, lui et sa famille, de quitter Baltimore. Les principaux parmi les Indiens avaient vu Nelson en Géorgie, et tous se rappelèrent son généreux dévouement. Il y eut entre eux et lui une reconnaissance touchante, et ce fut une occasion de joie pour toute la tribu. Nelson vit dans cette rencontre une sorte d'arrangement providentiel, et il nous dit: «Le ciel a entendu mes voeux; il envoie au-devant de moi les infortunés vers lesquels j'allais… Ne dois-je pas à un témoignage éclatant de sa toute-puissance le bonheur de retrouver les malheureux dont une odieuse persécution m'avait séparé? L'infortune nous réunit… maintenant nous ne nous séparerons plus… la communauté des misères fait naître un lien plus solide que celle des prospérités…»
Cependant notre intérêt pour les pauvres exilés s'accrut, lorsque nous entendîmes les réflexions que leur départ inspirait aux Américains.
«Enfin, disait l'un, ces misérables se retirent! on ne les a que trop longtemps supportés parmi nous. Quel produit tiraient-ils des fertiles contrées qu'ils abandonnent? Le plus habile d'entre eux n'a jamais travaillé dans une manufacture; et tous aiment mieux une forêt qu'un champ de blé!!
— «Fort heureusement, reprit un autre, le bon sens américain triomphe des déclamations des philanthropes, des quakers et des presbytériens.»
Un troisième ajouta:
— «Ces sauvages ne sont-ils pas trop heureux? ils vont trouver dans le Michigan une riche contrée, de grandes prairies, d'immenses forêts; et tout cela leur est concédé à perpétuité!»
Pendant que nous entendions ces discours attristants, nous étions témoins d'un spectacle plus affligeant encore: c'étaient les apprêts du départ. Le bord du lac Érié était couvert d'Indiens à moitié nus, de petits chevaux à longues crinières, de chiens chasseurs et demi-sauvages, de longues carabines, de vieilles hardes; tout cela gisait pêle-mêle sur la plage.
Il y a quelque chose de profondément triste dans l'adieu d'un homme à sa patrie, mais un peuple entier qui part pour l'exil présente une scène tout à la fois douloureuse et solennelle.
La physionomie de ces malheureux était impassible; cependant on y pouvait deviner le sentiment d'une grande infortune.
Comme on donnait le signal du départ, nous remarquâmes un groupe d'Indiens qui s'avançaient vers le port; ils étaient encore plus graves, plus recueillis que les autres, et marchaient d'un pas plus lent. L'un d'eux paraissait s'incliner comme s'il eût plié sous un fardeau. À son approche, tous se rangeaient pour faciliter son passage. Enfin nous distinguâmes au milieu de la foule un vieillard décrépit, courbé sous la charge des années; son front chauve, ses bras desséchés, son corps vacillant, le rendaient plus semblable à un spectre qu'à un être vivant. D'un côté, deux vieillards le soutenaient, dont les épaules affaissées et tremblantes semblaient moins destinées à prêter un appui qu'à le recevoir; de l'autre, il se penchait sur deux femmes: la première, à cheveux blancs; la seconde, plus jeune, portait un enfant suspendu à son sein. C'était le patriarche de la tribu; il avait vécu cent vingt années. Étrange et cruel destin! cet homme, si voisin du sépulcre, ne laisserait pas ses ossements parmi les ossements de ses pères, et, proscrit séculaire, il allait, dans l'âge de la mort, à la poursuite d'une patrie et d'un tombeau. Cinq générations l'entouraient et s'en allaient avec lui. L'infortune de tous n'égalait point la sienne. Qu'importe l'exil à l'enfant qui naît? Pour qui a de l'avenir, c'est une patrie qu'un monde nouveau.
Il n'existait alors, entre Buffaloe et le Michigan, aucune communication régulière. C'était donc une rencontre doublement heureuse pour nous que celle des Indiens dont Nelson était l'ami, et l'occasion d'un bateau à vapeur prêt à partir pour le lieu même que nous avions indiqué d'avance comme terme de notre course.
Nous prîmes place sur le bâtiment parmi les Cherokees. Pendant la traversée de Buffaloe à Détroit, Nelson m'entretint longuement du sort de ces peuplades, jadis si puissantes, aujourd'hui si abaissées; il en parlait sans l'enthousiasme des hommes d'Europe et sans préjugés américains. Parmi les paroles qu'il me fit entendre, je me suis toujours rappelé celles-ci: «On croit, me disait-il, que nous exterminons par le fer les tribus sauvages de l'Ouest: on se trompe, nous nous servons d'un moyen de destruction aussi sûr et moins dangereux pour celui qui l'emploie. En échange de riches fourrures de martres et de castors, nous leur donnons de l'eau-de-vie de peu de valeur; l'Indien grossier abuse tellement de cette boisson, qu'il en meurt. Ce commerce enrichit l'Américain et tue son ennemi. Des voix courageuses se sont élevées parmi nous pour flétrir cet infâme trafic, mais en vain: l'intérêt sordide fascine les yeux du plus grand nombre.
«Il en est qui, pour se justifier d'un attentat, accusent la victime. Les Américains reprochent aux Indiens d'être vils et dégradés. Peut-être le sont-ils; mais l'étaient-ils avant de nous connaître? Quand nos pères abordèrent au milieu d'eux, ces sauvages leur firent voir un caractère qui n'était pas sans grandeur, une dignité naturelle et vraie, autant d'énergie morale que de force musculaire. Ces vertus leur manquent aujourd'hui: qui les en a dépouillés? Alors, ils ignoraient l'ivrognerie, la débauche, la misère qui mendie, les passions cupides qu'engendre le droit de propriété; tous ces vices ont pris possession de leur race: d'où leur sont-ils venus?
«Je sais, ajoutait Nelson, combien il est difficile de polir leurs moeurs, de changer leurs coutumes barbares, de les plier au double joug de la vie sédentaire et de la vie agricole, premiers éléments de toute civilisation. L'obstacle vient de leur fol amour pour la liberté sauvage.
«Mais cet obstacle, qu'avons-nous fait pour le vaincre? travaillons-nous à les policer ou à les avilir? et si leur dégradation est notre ouvrage, trouverons-nous dans cet abaissement l'excuse de nos violences?
«Les Indiens étaient puissants sur cette terre, quand une poignée de proscrits vint demander un asile à leurs forêts; ils furent hospitaliers et bons. Maintenant on leur dit: «Retirez-vous; vous ne valez pas le sol qui vous porte et que vous ne savez point féconder; allez vivre ou mourir plus loin. Ce langage n'est point selon l'esprit de Dieu. Si les Indiens refusent d'apprendre les arts utiles qui font le bien-être de cette vie, enseignons-leur la religion, source de bonheur dans l'autre; nous ne serons plus troublés par nos consciences, si nous en faisons des chrétiens.»
Ainsi disait Nelson, et j'écoutais ses paroles avec recueillement, parce que sa voix était celle d'un homme juste.
«Vous qui sympathisez avec leur malheur, hâtez-vous, me disait-il encore, de les voir et de les plaindre; car ils auront bientôt disparu de la terre. Les forêts du Michigan leur sont livrées à perpétuité… Oui, ce sont les termes du traité: mais quelle dérision! Les terres qu'ils occupaient jadis, et dont on vient de les chasser, leur avaient été concédées aussi pour toujours. Leur nouvel asile sera respecté tant qu'il n'excitera point l'envie de leurs ennemis; mais le jour où la population américaine se trouvera trop serrée dans l'Est, elle se rappellera que le Nord du Michigan est une riche et belle contrée. Alors un nouveau traité sera conclu entre les États-Unis et les Indiens, et il sera démontré à ceux-ci que leur intérêt bien entendu est d'abandonner leur nouvelle retraite et d'en aller chercher une autre encore plus loin. Mais à force de s'avancer vers l'Ouest, ils rencontreront l'Océan Pacifique: ce sera le terme de leur course; là ils s'arrêteront comme on s'arrête au tombeau. Combien de jours de marche leur faudra-t-il pour atteindre le but fatal? je ne sais; mais on les a déjà comptés. Chaque vaisseau d'émigrants, vomis par l'Europe engorgée de population, grossit la phalange ennemie qui s'avance, hâte sa course, précipite la fuite des vaincus et accélère l'heure de la catastrophe. Après avoir stationné dans le Michigan, ces Indiens seront rejetés par-delà les montagnes rocheuses: ce sera leur seconde étape; et lorsque, grandissant toujours, le flot européen aura franchi cette dernière digue, l'Indien, placé entre la société civilisée et l'Océan, aura le choix entre deux destructions: l'une, de l'homme qui tue; l'autre, de l'abîme qui engloutit.»
Tandis que Nelson et moi parlions théoriquement des Indiens et de leur misérable sort, Marie ne prenait à nos discours qu'un faible intérêt; mais à l'aspect de leur infortune elle fut bien plus émue que nous. Nous raisonnions; elle pleura.
L'intérêt de ces entretiens détourna d'abord mon attention de la nature toute nouvelle qui s'offrait à mes regards.
Cependant, lorsqu'après avoir traversé le lac Érié nous entrâmes dans la rivière de Détroit, ainsi nommée parce que les eaux qui la forment, écoulées des lacs supérieurs, sont étroitement resserrées entre ses deux rives, alors une scène imposante s'empara de mes sens et laissa dans mon âme une vive impression.
À mesure que nous remontions le fleuve, paraissait à l'entour de nous un plus grand nombre d'indigènes qu'attirait le bruit de la vapeur. Pour la première fois un bateau se montrait à leurs yeux sans voiles ni rames. Rien ne pourrait peindre l'admiration et la stupeur qu'éprouvait à cet aspect l'habitant du désert.
C'était pour lui et pour nous-mêmes un magnifique spectacle que cette maison flottante, marchant toute seule et s'avançant impétueusement au-devant d'un courant rapide, sans le secours d'aucune force apparente, entre deux bords émaillés de prairies et si rapprochés l'un de l'autre qu'on semblait courir sur la verdure; ce tonnerre sans cesse grondant de la vapeur qui portait le bruit des cités dans les profondes solitudes; ce chef-d'oeuvre de l'industrie humaine, cette merveille de la civilisation moderne, placée en face des beautés primitives de la nature sauvage.
Cependant on nous montra sur la rive gauche du fleuve une longue file de maisons en bois peint, de construction élégante et neuve et entièrement semblable aux édifices de toutes les petites villes d'Amérique. C'était la ville de Détroit: on ignore si elle tient son nom du fleuve, ou si le fleuve lui doit le sien; elle fut fondée jadis par les Français canadiens, au temps où la France était puissante dans les Deux-Mondes. On trouve ainsi des noms de France semés çà et là sur les rives du Saint Laurent, du Mississipi et jusqu'au fond du désert; Pépin-le-Bref [57], Saint Louis [58], Montmorency [59]; source féconde de souvenirs qui n'auraient que de la douceur, si, en retraçant la gloire de la conquête, ils ne rappelaient aussi le crime de son abandon [60].
Détroit est la dernière ville du Nord-Ouest; après elle commence le désert. Elle forme ainsi l'anneau de jonction entre le monde civilisé et la nature sauvage; c'est le point où finit la société américaine et où commence le monde indien.
Placé sur la limite de ces deux mondes, on les voit face à face; ils se touchent et n'ont rien de semblable.
J'avais toujours pensé qu'en m'éloignant des grandes cités pour me rapprocher des forêts solitaires, je verrais la civilisation décroître insensiblement, et, s'affaiblissant peu à peu, se lier par un chaînon presque imperceptible à la vie sauvage qui serait comme le point de départ d'un état social dont nos lumières et nos moeurs seraient le progrès ou le terme. Mais entre New York et les grands lacs, j'ai vainement cherché dans la société américaine ces degrés intermédiaires. Partout les mêmes hommes, les mêmes passions, les mêmes moeurs; partout les mêmes lumières et les mêmes ombres [61]. Chose étrange! la nation américaine se recrute chez tous les peuples de la terre, et nul ne présente dans son ensemble une pareille uniformité de traits et de caractères [62].
Jusqu'à ce moment, Marie avait supporté la route sans se plaindre d'aucune fatigue; mais comme nous arrivions à Détroit, son visage portait l'empreinte d'une altération qu'il lui était impossible de dissimuler; elle nous fit l'aveu qu'elle avait besoin de repos: nous descendîmes à terre.
Cependant le bateau à vapeur ne s'était approché du port que pour renouveler sa provision de vivres et de bois, et déjà la cloche du départ se faisait entendre. Nelson nous dit: «Mes enfants, demeurez ici tout le temps qui sera nécessaire pour rendre à Marie ses forces; gardez avec vous Ovasco, dont les services vous seront utiles. Je vous précéderai de quelques jours à Saginaw. Le pays qui porte ce nom est, dit-on, riant et fertile; mais il est encore sauvage. J'y préparerai votre asile, et le jour de votre arrivée sera celui de votre hymen; moi-même je vous unirai, nos lois m'en donnent le pouvoir [63]. Là, du moins, mon cher Ludovic, vous pourrez aimer la pauvre fille de couleur sans craindre les révélations perfides, sans encourir les mépris et les haines.»
Ainsi parla Nelson; ces paroles étaient touchantes, et chacun de nous fut attendri; Nelson me dit encore en se séparant de nous: «Je confie à votre honneur Marie, ma fille bien-aimée; elle n'osait prétendre à votre amour, elle a droit à votre respect. Votre union fut bénie par un ministre de votre culte; mais la religion catholique n'est point celle de Marie; vous savez d'ailleurs quelle catastrophe affreuse est venu, jusque dans le temple saint, troubler l'acte solennel près de se consommer. Adieu, mon fils, soyez pour Marie un père jusqu'au jour où je vous nommerai son époux.» Nelson put juger par mon émotion profonde que le souvenir de ses conseils ne sortirait point de mon coeur.
Un instant après, nous vîmes s'éloigner le bâtiment qui portait Nelson et les Indiens… et nous demeurâmes seuls, Marie et moi, au milieu des grands lacs de l'Amérique, entre un monde quitté sans regrets et un désert plein d'espérance.
Chapitre XV La forêt vierge et le désert
Chose étrange! le départ de Nelson m'avait affligé vivement. Ses paroles sages, son adieu touchant, reposaient dans mon coeur. Cependant, l'avouerai-je, après son départ, demeuré seul avec Marie, je me trouvai plus heureux. J'atteste le ciel que mon âme était pure de toute coupable espérance. Mais, à partir de ce moment, Marie n'avait plus d'autre protecteur que moi, je serais auprès d'elle le seul être qu'elle aimât; mon coeur se réjouissait aussi de n'être plus distrait par aucune amitié. Tel est l'amour, le plus généreux et le plus égoïste de tous les sentiments.
L'état de Marie n'avait rien d'alarmant; aidé d'Ovasco, je l'entourai de mille soins qui n'étaient point nécessaires. C'était seulement du calme et du repos qu'il lui fallait. Une navigation de deux jours sur le lac Érié, dont les eaux se soulèvent comme les vagues de la mer, le bruit continu de la vapeur, qui tantôt gronde sourdement, tantôt s'échappe en cris perçants; ce mouvement et ce tumulte perpétuel de la vie de vaisseau avaient accablé Marie et porté à ses nerfs un ébranlement général. Quelques nuits de sommeil paisible lui rendirent toutes les forces perdues. Alors nous songeâmes à partir; mais il se présenta un obstacle que nous étions bien loin de prévoir.
Nous avions pensé qu'en prenant à Détroit une petite barque, il nous serait facile de gagner par eau Saginaw. Lors de notre arrivée, nous avions vu dans le port une foule de schooners, de sloops et de canots, qui, nous disait-on, étaient toujours prêts à remonter le fleuve pour aller à la baie Verte, à Saginaw, au saut Sainte-Marie. Mais lorsque notre départ étant résolu, je songeai à faire un choix parmi les embarcations, mon étonnement fut extrême de n'en pas voir une seule dans le port. Leur absence tenait à un événement qui me fut raconté de la manière suivante:
«Tous les ans, à la même époque, les Indiens arrivent des contrées les plus lointaines, sur la frontière du Canada, pour y recevoir des armes, des munitions, des vêtements que leur donnent les Anglais. Cette distribution gratuite, imaginée par une politique perfide [64], se fait à une petite distance de Détroit [65]; les tribus sauvages qui vivent aux environs du lac Supérieur, de la baie Verte et de Saginaw, étaient accourues cette année, selon leur coutume; elles venaient de repartir, et un grand nombre, qui avaient descendu le fleuve dans leurs canots d'écorce, avaient pris, pour en remonter le rapide courant, toutes les barques à voile qu'ils avaient pu trouver.»
Cette circonstance nous jeta dans un grand embarras. Attendre le retour des bateliers, qui ne pouvaient être revenus qu'après plusieurs jours d'absence, dépassait notre courage; dans notre impatience d'arriver au but tant désiré, tout retard nous était odieux. Nous étions plongés dans la perplexité la plus cruelle, lorsqu'on nous apprit qu'il existait un moyen d'aller par terre à Saginaw. «En prenant cette voie, nous dit-on, vous aurez une distance deux fois moins longue à parcourir. La route est, à la vérité, peu fréquentée… Quelques obstacles pourront s'offrir, mais faciles à surmonter.» Je crus ces paroles; j'ignorais alors qu'il n'est pas d'entreprises si téméraires dont s'effraie un Américain; je ne savais pas que son esprit hardi ne s'arrête que devant l'impossibilité absolue.
On nous dit que par terre nous pourrions, en trois journées, arriver sans fatigue à Saginaw, où les marchands de fourrures, qui commercent avec les Indiens, allaient quelquefois en un seul jour. Nous gagnerions d'abord Pontiac; le second jour nous verrions la rivière des Sables [66], et le troisième nous serions à Saginaw.
Le quinzième jour du mois de mai, par un de ces temps embaumés comme en donne la saison des fleurs, Marie et moi, accompagnés d'Ovasco, nous suivions la route de Détroit à Pontiac dans une petite voiture qui portait beaucoup d'amour et beaucoup d'espérance. Oh! qu'il est doux, dans l'âge des désirs impétueux, de s'élancer ainsi comme à l'aventure vers un monde inconnu, quand on presse la main de celle qu'on aime, et qu'on respire appuyé sur son coeur!!
Je ne pouvais concevoir le phénomène d'une route si belle, si large, si bien tracée au milieu d'une forêt sauvage [67]. Cette forêt n'est cependant pas tout à fait solitaire; on y rencontre çà et là quelques cabanes en bois, habitées par les pionniers américains. Peu soucieux de la nature sauvage, ces défricheurs industriels ne viennent point chercher dans le silence de ces lieux une vie tranquille et retirée; ils arrivent au désert pour en saisir les avant-postes, servent d'aubergistes aux nouveaux arrivants, mettent en culture des terres qu'ils revendent avec profit; ensuite ils vont au-delà, plus avant encore dans l'Ouest, où ils recommencent le même train d'existence et les mêmes industries. À Pontiac, la route cesse subitement. Alors de toutes parts s'offrit à nos yeux une épaisse forêt au travers de laquelle il était impossible de continuer notre voyage comme nous l'avions commencé. Marie était accoutumée à l'exercice du cheval; nous pûmes donc, sans imprudence, recourir à ce moyen de transport.
J'appris à Pontiac que désormais nous aurions à suivre, au travers de la forêt, les détours d'un étroit sentier, connu d'un petit nombre d'Américains, et dont les Indiens seuls possédaient bien le secret. Un guide nous devenait nécessaire: je m'adressai, pour l'obtenir, à un marchand américain, qui était, me dit-on, en possession de rendre aux voyageurs les services de cette nature. Cet homme trouva tout aussitôt à sa disposition un Indien de la tribu des Ottawas… il fut convenu que je donnerais deux dollars, l'un pour le guide, l'autre pour celui qui me l'avait procuré. Cet arrangement me paraissait équitable; mais le marchand, auquel je remis l'argent, garda le tout pour lui, et donna en compensation à l'Indien un lambeau d'étoffe usée, une espèce de haillon dont le sauvage parut fort satisfait. Après cela, contestez donc aux blancs leur supériorité sur les hommes rouges. Jusqu'à Pontiac quelques bruits du monde civilisé viennent encore de loin en loin troubler le silence des solitudes; mais au-delà commence le pouvoir absolu de la forêt sauvage.
On n'entre point dans ce monde nouveau sans éprouver une secrète terreur. Plus de villages, plus de maisons, plus de cabines, plus de routes, plus de voies frayées. La hache et la cognée n'ont jamais flétri cette végétation qui s'étend sur la terre en souveraine, et dérobe le ciel à tous les regards; l'industrie humaine n'a point souillé cette nature vierge. Vous heurtez à chaque pas des arbres renversés; mais ces ruines ne sont pas de l'homme; elles sont l'oeuvre du temps. Dans nos forêts d'Europe les vieux arbres sont encore jeunes; on ne leur donne point le temps de mourir; on les tue dans l'âge de la vie. Leurs cadavres utiles à l'homme disparaissent aussitôt, et n'attristent point les regards. Telle n'est pas la forêt primitive de l'Amérique. On y trouve confondues les générations vivantes et celles qui ne sont plus; au-dessus de nos têtes se balançait la verdure emblème de vie; à nos pieds gisaient les rameaux brisés, les troncs vermoulus, débris de la mort. Ainsi s'avanceraient les hommes parmi des ossements, sans la pitié des tombeaux, qui rend la vie des enfants moins misérable, en leur cachant le néant des aïeux.