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Marcof le Malouin

LES PROMIS DE FOUESNAN (continued 3)

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—Et si la noblesse triomphe?

—Eh bien! nous garderons nos titres, et, comme nous connaissons une partie des secrets des révolutionnaires, nous les combattrons plus facilement.

—Tu as réponse à tout.

—Tu t'embarrasses d'un rien.

—Corbleu! Raphaël! je suis fier de toi. Tu es mon élève, et bientôt tu seras plus fort que ton maître!...

Raphaël sourit dédaigneusement. Le comte le vit sourire, et ses yeux se fermant à demi laissèrent glisser entre les paupières un regard moqueur qui enveloppa son compagnon.

—Maître corbeau!... pensa-t-il.

Il n'acheva pas la citation. En ce moment les deux hommes, qui avaient quitté la route des falaises pour une chaussée plus commode située à peu de distance et tracée parallèlement à la mer, les deux hommes, disons-nous, chevauchaient dans un étroit sentier bordé de genêts et d'ajoncs. Ces derniers, s'élevant à cinq et six pieds de hauteur, formaient un rideau qui leur dérobait la vue du pays. Les chevaux, auxquels ils avaient rendu la main, allongeaient leur cou et avançaient d'un pas égal et mesuré.

Depuis quelques instants le comte semblait prêter une oreille attentive à ces mille bruits indescriptibles de la campagne, auxquels se mêlait le murmure sourd de la houle. Le chevalier paraissait plongé dans des rêveries qui absorbaient toute son intelligence. Enfin il redressa la tête, et s'adressant à son ami:

—Diégo! dit-il.

—Chut! répondit le comte en se penchant vers lui.

—Qu'est-ce donc?

—On nous suit!

—On nous suit? répéta le chevalier en se retournant vivement.

—Pas sur la route: mais là dans les genêts, il y a quelqu'un qui nous épie... Tiens la bride de mon cheval...

Le chevalier s'empressa d'obéir. Le comte sauta lestement à terre et s'élança sur le côté droit du sentier. Il écarta les genêts, il les fouilla de la main et du regard.

—Personne! s'écria-t-il ensuite.

—Tu te seras trompé!

—C'est bien étrange!

—Tu auras pris le bruit du vent pour les pas d'un homme.

—C'est possible, après tout.

—Ne remontes-tu pas à cheval?

—Tout à l'heure.

Le comte recommença son investigation, mais sans plus de résultat que la première fois.

—Corbleu! fit-il en revenant à sa monture, corbleu! ces genêts sont insupportables! On peut vous espionner, vous suivre pas à pas sans que l'on puisse prendre l'espion sur le fait!

—Tu es fou, Diégo, lors même qu'un homme eût marché dans le même sens que nous, pourquoi penser qu'il nous épiât?

—Allons, je me serai trompé.

—Sans doute, fit le chevalier en se remettant en marche. Écoute-moi, mon cher, j'ai à te communiquer une idée lumineuse qui vient de me surgir tout à coup...

—Quelle est cette idée?...

—Voici la chose.

—Attends, interrompit le comte, regagnons d'abord le sentier des falaises. Du haut des rochers au moins on domine la campagne, et personne ne peut vous entendre.

—Soit! regagnons les falaises...

Les deux cavaliers traversèrent le fourré et se dirigèrent vers les hauteurs. Le vent agitait en ce moment l'extrémité des genêts, de telle sorte que ni le chevalier, ni le comte ne purent remarquer l'ondulation causée par le passage d'un homme qui courait en se baissant pour les devancer. Cet homme, dont la position ne permettait pas de distinguer la taille ni de voir le visage, arriva sur les rochers, les franchit d'un seul bond, tandis que les cavaliers étaient encore engagés dans les ajoncs, et, avec l'agilité d'un singe, il se laissa glisser sur une sorte d'étroite corniche suspendue au-dessus de l'abîme.

Cette arête du roc longeait les falaises jusqu'à la baie des Trépassés. Elle était large de dix-huit pouces à peine, située à quatre pieds environ en contre-bas de la route, et elle dominait la mer. On ne pouvait en deviner l'existence qu'en s'approchant tout à fait du pic des falaises.

L'homme mystérieux pouvait donc continuer à suivre la même route que les cavaliers, et à écouter toutes leurs paroles sans crainte d'être découvert par eux. D'autant mieux que la surface glissante des rochers ne permettait aux chevaux que de marcher au petit pas. Seulement il fallait que cet homme eût une habitude extrême de suivre un pareil chemin; car, il se trouvait sur une corniche large de dix-huit pouces, et la mort était au bas!

Les deux cavaliers, une fois sur les falaises, continuèrent leur route et reprirent la conversation un moment interrompue.

—Tu disais donc? demanda le comte en regardant autour de lui, et en poussant un soupir de satisfaction, tu disais donc, mon cher Raphaël?...

—Que si tu veux m'en croire, Diégo, nous allons chercher dans le pays une retraite impénétrable, ignorée de tous les partis et où nous serons en sûreté.

—Pourquoi faire?

—Tu ne comprends pas?

—Non; développe ta pensée, Raphaël. Développe ta pensée!

—Ma pensée est que cette retraite une fois trouvée, et nous parviendrons à la découvrir avec l'aide de Carfor, nous nous y enfermerons pour y attendre les événements.

—Bon!

—Nous y conduirons Hermosa que tu aimes toujours, quoi que tu en dises; car elle est encore fort belle et n'a pas quarante ans, ce qui lui donne le droit d'en avoir vingt-neuf.

—Après?

—Tu y cacheras Henrique. De mon côté j'y mènerai ma petite Bretonne, et nous passerons joyeusement là les trois mois d'attente dont nous a parlé Billaud-Varenne. Bien entendu que l'un de nous ira de temps à autre aux nouvelles, et que, si les événements l'exigent, nous agirons plus tôt...

—Eh bien! cela me sourit assez.

—N'est-ce pas?

—Tout à fait, même.

—Tu m'en vois enchanté.

—Seulement, avoue une chose.

—Laquelle?

—C'est que ta passion subite pour la jolie Yvonne de Fouesnan, la fiancée de ce rustre, te tient plus au coeur que tu ne voulais en convenir ces jours passés?

En entendant prononcer le nom d'Yvonne, l'homme qui suivait les falaises en rampant sur la corniche fit un tel mouvement de surprise qu'il faillit perdre pied, et qu'il n'eut que le temps de s'accrocher à une crevasse placée heureusement à portée de sa main.

—Mais, répondit le chevalier, je ne te cache pas que la belle enfant me plaît assez.

—Dis donc beaucoup.

—Beaucoup, soit!

—Et tu comptes sur la promesse de Carfor pour l'enlever?

—Sans doute.

—C'est demain, je crois, que la chose doit avoir lieu?

—Demain, après la célébration du mariage.

—Ah! par ma foi! je ris de bon coeur en songeant à la figure que fera le marié!

—Oui, ce sera, j'imagine, assez réjouissant à voir. Les deux hommes se laissèrent aller à un joyeux accent d'hilarité.

—Quant à la retraite dont tu parles, reprit le comte en redevenant sérieux, il nous faudra nous en occuper ces jours-ci.

—Nous en parlerons à Carfor.

—Pourquoi nous fier à lui?

—Il connaît le pays.

—Crois-moi, Raphaël, en ces sortes de choses mieux vaut agir soi-même et sans l'aide de personne.

—Eh bien! nous agirons...

—C'est cela; mais avant tout, il faut songer à mettre notre trésor à l'abri des mains profanes.

—Bien entendu, Diégo; allons d'abord à Quimper. Dès demain, nous entrerons en campagne.

—C'est arrêté!

Les deux cavaliers, suivant la route escarpée des falaises, dominaient la hauts mer, nous le savons. Le ciel était pur, la brume, presque constante sur cette partie des côtes, s'était évanouie sous les rayons ardents du soleil; l'atmosphère limpide permettait à la vue de s'étendre jusqu'aux plus extrêmes limites de l'horizon. Le comte, qui laissait errer ses regards sur l'Océan, arrêta si brusquement son cheval que l'animal, surpris par le mors, pointa en se jetant de côté.

—Raphaël! dit le comte. Regarde! Là, sur notre gauche.

—Eh bien?

—Tu ne vois pas ce navire qui court si rapidement vers Penmarckh?

—Si fait, je le vois. Mais que nous importe ce navire?

—Dieu me damne! si ce n'est pas le lougre de Marcof.

—Le lougre de Marcof! répéta Raphaël.

—C'est le Jean-Louis, sang du Christ! Je le reconnais à sa mâture élevée et à ses allures de brick de guerre.

—Impossible! Le paysan que nous avons rencontré il y a trois jours à peine, nous a dit que Marcof était allé à Paimboeuf et qu'il ne reviendrait que dans douze jours au plus tôt.

—Je le sais; mais néanmoins, c'est le Jean-Louis, j'en réponds!...

—Marcof n'est peut-être pas à bord.

—Allons donc! Le Jean-Louis ne prend jamais la mer sans son damné patron.

—Alors si c'est Marcof, Diégo, raison de plus pour chercher promptement un asile sûr!...

—C'est mon avis, Raphaël; car si ce diable incarné connaît la vérité, et Jocelyn la lui apprendra sans doute, il va se mettre à nos trousses. Or, je l'ai vu à l'oeuvre, et je sais de quoi il est capable. Je suis brave, Raphaël, je ne crains personne, et tu as assisté, près de moi, à plus d'une rencontre périlleuse, n'est-ce pas? Eh bien!... tout brave que je sois et que tu sois toi-même, nous ne pouvons rivaliser d'audace et d'intrépidité avec cet homme. Il semble que la lutte, le carnage et la mort soient ses éléments. Marcof, sans armes, attaquerait sans hésiter deux hommes armés, et je crois, sur mon âme, qu'il sortirait vainqueur de la lutte! Hâtons-nous donc de regagner Quimper, Raphaël, et mettons sans plus tarder ton sage projet à exécution. Un jour nous trouverons l'occasion de nous défaire de cet homme, j'en ai le pressentiment! Mais, en ce moment, ne compromettons point l'avenir par une imprudence.

Le comte et le chevalier, pressant leurs montures, quittèrent la route des falaises en prenant la direction de Quimper.

XVII

MARCOF.

Le comte de Fougueray ne s'était pas trompé, c'était bien le lougre de Marcof qu'il avait aperçu au loin sur la mer. Cette fois, comme le ciel était pur et la brise favorable, le Jean-Louis avait donné au vent tout ce qu'il avait de toile sur ses vergues.

Le petit navire fendait la lame avec une rapidité merveilleuse, et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait constaté la vitesse remarquable de quatorze noeuds à l'heure.

Le comte n'avait pas été le seul à constater l'arrivée inattendue du lougre. Un homme qu'il n'avait pu voir, caché qu'il était par la falaise, un homme, disons-nous, suivait depuis longtemps les moindres mouvements du Jean-Louis. Cet homme était Keinec.

Se promenant avec agitation sur la grève rocailleuse, il s'arrêtait de temps à autre, interrogeait l'horizon et reportait ses regards sur un canot amarré à ses pieds. Au gré de son impatience, le lougre n'avançait pas assez vite. Enfin, ne pouvant contenir l'agitation qui faisait trembler ses membres, Keinec s'embarqua, dressa un petit mât, hissa une voile, et, poussant au large, il gouverna en mettant le cap sur le Jean-Louis.

En moins d'une heure, le lougre et le canot furent bord à bord. Bervic, reconnaissant Keinec, lui jeta un câble que le jeune marin amarra à l'avant de son embarcation, puis, s'élançant sur l'escalier cloué aux flancs du petit navire, il bondit sur le pont.

—Où est le capitaine? demanda-t-il à Bervic.

—Dans sa cabine, mon gars, répondit le vieux matelot.

—Bon; je descends.

Keinec disparut par l'écoutille et alla droit à la chambre de Marcof dont la porte était ouverte. Le patron du Jean-Louis, courbé sur une table, était en train de pointer des cartes marines. Il était tellement absorbé par son travail qu'il n'entendit pas Keinec entrer.

—Marcof! fit le jeune homme après un moment de silence.

—Keinec! s'écria Marcof en relevant la tête, et un éclair de plaisir illumina sa physionomie. Ta présence m'en dit plus que tes paroles ne pourraient le faire, et je devine que je puis te tendre la main, n'est-ce pas.

—Je n'ai encore rien fait, murmura Keinec.

Et les deux marins échangèrent une amicale poignée de main.

—J'apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit Marcof.

—Et moi de mauvaises pour toi.

—Qu'est-ce donc?

—Je t'ai entendu dire bien souvent que tu aimais le marquis de Loc-Ronan?

—Le marquis de Loc-Ronan! s'écria Marcof. Sans doute! je l'aime et je le respecte de toute mon âme! il a toujours été si bon pour moi!...

—Alors, mon pauvre ami, du courage!

—Du courage, dis-tu?

—Oui, Marcof, il t'en faut!

—Mais pourquoi?... pourquoi?

—Parce que...

Keinec s'interrompit.

—Tonnerre! parle donc!

—Le marquis est mort hier!

—Le marquis de Loc-Ronan est mort! s'écria le marin d'une voix étranglée.

—Oui!

—Par accident?

—Non, dans son lit.

Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleversée indiquait énergiquement tout ce qu'une pareille nouvelle lui causait de douleurs. Le sang lui monta au visage. Il arracha sa cravate qui l'étouffait. Ses yeux s'ouvrirent comme s'ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il se laissa tomber sur un siége, et il prit sa tête dans ses mains. Alors des sanglots convulsifs gonflèrent sa poitrine; des cris rauques s'échappèrent de sa gorge, et au travers de ses doigts crispés des larmes brûlantes roulèrent sur ses joues bronzées par le vent de la mer. Le désespoir de cet homme était terrible et puissant comme sa nature.

Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin Marcof releva lentement la tête. Ses larmes tarirent. Il quitta son siége et il marcha rapidement quelques secondes dans l'entre-pont. Puis il revint près de Keinec.

—Donne-moi des détails, lui dit-il.

Le jeune homme raconta tout ce qu'il savait de la mort du marquis, et ce qu'il raconta était l'expression la plus simplement exacte de la vérité.

—De sorte, continua Marcof, que c'est hier matin que le marquis est mort?...

—Oui, répondit Keinec, à cette heure on le descend dans le caveau de ses pères.

—Ainsi je ne pourrai même pas revoir une dernière fois son visage?...

—Dès que j'eus connaissance de cette horrible catastrophe, continua Keinec, je pensai à t'en donner avis en te faisant passer une lettre par le premier chasse-marée en vue qui eût mis le cap sur Paimboeuf. J'ignorais que tu revinsses si promptement.

—Je ne suis allé qu'à l'Ile de Groix, mon ami, et c'est Dieu qui sans doute l'a voulu ainsi, puisqu'il a permis que je pusse arriver le jour même de l'enterrement du marquis.

—Aussi, dès que j'ai reconnu ton lougre à ses allures, je me suis mis en mer pour venir à toi.

—Merci, Keinec, merci! Tu es un brave gars! Oh! vois-tu, je souffre autant que puisse souffrir un homme! continua Marcof, dont les larmes débordèrent de nouveau.

Cela t'étonne, n'est-ce pas, de me voir terrassé par le chagrin? moi, que tu as vu si souvent donner la mort avec un sang-froid farouche! Cela te paraît bizarre, ridicule peut-être, de voir pleurer Marcof, Marcof le coeur d'acier, comme l'appellent ses matelots. Tu me regardes et tu doutes!... Oh! c'est que le marquis de Loc-Ronan, entends-tu? le marquis de Loc-Ronan, c'était tout ce que j'adorais ici-bas! Je n'ai jamais embrassé ni mon père ni ma mère, moi, Keinec! Je n'ai jamais connu la tendresse d'un frère! Je n'ai jamais éprouvé de l'amour pour une femme! Eh bien! rassemble tous ces sentiments, pétris-les pour n'en former qu'un seul. Joins-y l'admiration, l'estime, le respect, et tu n'auras pas encore une idée de ce que je ressentais pour le marquis de Loc-Ronan!... Tu ne me comprends pas? Tu ne t'expliques pas comment il peut se faire qu'un obscur matelot comme moi porte une telle affection à un gentilhomme d'une ancienne et illustre famille?... C'est un secret, Keinec, un secret que je t'expliquerai peut-être un jour. Aujourd'hui sache seulement que tout ce que le coeur peut endurer de tortures, le mien le supporte à cette heure!... Oh! je suis bien malheureux! bien malheureux!...

Et il murmura à voix basse:

—Mon Dieu! vous me punissez trop cruellement. Il fallait me frapper, moi, et l'épargner, lui!

Keinec comprenait qu'en face d'un pareil désespoir les consolations seraient impuissantes. Il écoutait donc en silence, et profondément ému lui-même. Marcof se calma peu à peu.

—Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions à temps pour assister à l'office des morts?...

—Ne l'espère pas, répondit Keinec. A l'heure où j'ai quitté la côte, les prières étaient commencées, et maintenant le corps du marquis repose dans le caveau mortuaire du château.

—Ne pas avoir revu ses traits!... ne plus le revoir jamais! murmurait avec amertume le patron du Jean-Louis.

Une pensée subite sembla l'illuminer tout à coup.

—Keinec! s'écria-t-il.

—Que veux-tu?

—Tu m'aimes, n'est-ce pas?

—Oui.

—Tu m'es fidèle?

—Oui, Marcof, fidèle et dévoué!...

—J'aurai besoin de toi cette nuit; peux-tu m'aider?

—Cette nuit, comme toujours, je suis à toi!

—Bien.

—A quelle heure veux-tu que je sois prêt?

—A dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprès du mur du parc, à l'angle du sentier qui rejoint l'avenue.

—J'y serai.

—Merci, mon gars.

—Puis-je encore autre chose pour toi?

—Oui. Nous approchons de Penmarckh; monte sur le pont et prends le commandement du lougre pour franchir la passe.

Keinec obéit et Marcof demeura seul. Alors face à face avec lui-même, l'homme de bronze se laissa aller à toute l'expansion de sa douleur. Pendant deux heures, prières et cris d'angoisse s'échappèrent confusément de ses lèvres. Ses yeux devenus arides, étaient bordés d'un cercle écarlate. Sa main puissante anéantissait les objets qu'elle prenait convulsivement. Enfin, le corps brisé, l'âme torturée, Marcof se jeta sur son hamac.

La douleur avait terrassé cette vaillante nature!... Jusqu'à la nuit Marcof ne bougea plus. Deux fois le mousse chargé du soin de préparer son repas entra dans la cabine. Deux fois le pauvre enfant sortit sans avoir osé troubler les rêveries désolées de son chef.

Les matelots, stupéfaits de ne pas avoir vu Marcof présider au mouillage, s'interrogeaient du regard. Le vieux Bervic surtout exprimait sa surprise par des bordées de jurons énergiques empruntés à toutes les langues connues, et qui s'échappaient de sa large bouche avec une facilité résultant de la grande habitude. Keinec avait formellement défendu aux matelots de descendre dans l'entre-pont. Le jeune homme voulait qu'on laissât Marcof libre dans sa douleur.

Vers huit heures du soir, Marcof se jeta à bas de son hamac. Il ouvrit un meuble et il en tira une petite clé d'abord, puis une plus grande, et il les serra précieusement toutes deux dans la poche de sa veste. Il passa ses pistolets à sa ceinture. Il prit une courte hache d'abordage, et une forte pioche qu'il roula dans son caban. Cela fait, il mit le tout sous son bras et monta sur le pont.

Il jeta un long regard sur son lougre, il passa devant Bervic sans prononcer une parole, et il descendit à terre. Il traversa rapidement Penmarck, il prit le chemin des Pierres-Noires, et, tournant brusquement sur la gauche, il se dirigea vers les montagnes. La nuit était noire. La lune ne s'était point encore levée, et une brume assez forte couvrait la terre.

Arrivé au pied de la demeure seigneuriale, Marcof continua sa route, longea le mur du parc et s'engagea dans le sentier conduisant à la montagne. Tout à coup une forme humaine se dressa devant lui.

—C'est toi, Keinec? demanda-t-il.

—Oui, répondit le jeune homme.

—Viens!

Après avoir franchi l'espace d'une centaine de pas, Marcof s'arrêta devant une porte étroite et basse, pratiquée dans la muraille. Il tira la petite clé de sa poche et il ouvrit cette porte.

—Suis-moi, dit-il à Keinec.

Tous deux entrèrent. Marcof, en homme qui connaît parfaitement les aîtres, guida son compagnon à travers le dédale des allées et des taillis. Bientôt ils arrivèrent devant le corps de bâtiment principal.

Marcof se dirigea vers l'angle du mur, il pressa un bouton de cuivre, il fit jouer un ressort, et une porte massive tourna lentement sur ses gonds. A peine cette porte fut-elle ouverte, qu'une bouffée de cet air frais et humide, atmosphère habituelle des souterrains, les frappa au visage.

Marcof tira un briquet de sa ceinture, fit du feu, alluma une torche et avança. Keinec le suivit silencieusement. Un escalier taillé dans le roc les conduisit en tournant sur lui-même dans un premier étage inférieur.

—Où sommes-nous donc, Marcof? demanda Keinec à voix basse.

—Dans les caveaux du château de Loc-Ronan, répondit le marin.

Keinec se signa. Marcof avançait toujours. Après avoir traversé une longue galerie voûtée, il se trouva en face d'une porte en fer, percée d'ouvertures en forme d'arabesques, qui permettaient de distinguer à l'intérieur.

Grâce à la clarté projetée par la torche que tenait Marcof, on pouvait apercevoir une longue rangée de sépulcres. Le marin prit alors la plus grande des deux clés qu'il avait apportées et l'introduisit dans la serrure.

Le mouvement qu'il fit pour pousser la porte renversa la torche qui s'éteignit. Les deux hommes demeurèrent plongés dans une obscurité profonde. Tout autre à leur place eût sans doute été en proie à un mouvement de frayeur; mais, soit bravoure, soit force de volonté, ils ne parurent ressentir aucune émotion.

—Ramasse la torche, dit Marcof d'une voix parfaitement calme, tandis qu'il battait le briquet.

—La voici, répondit Keinec.

La torche rallumée, ils entrèrent. Parmi tous ces sépulcres rangés symétriquement, la tête adossée à la muraille, on en distinguait un, le dernier, dont la teinte plus claire attestait une construction récente; des fragments du plâtre encore frais qui avait servi à sceller la dalle étaient épars autour de ce tombeau. Marcof, avant de s'en approcher, se dirigea vers celui qui le précédait. C'était la tombe du père du marquis de Loc-Ronan. Il s'agenouilla et pria longuement. Keinec l'imita. Puis se relevant, il revint à la dernière tombe qui se trouvait naturellement placée la première en entrant dans le caveau.

—C'est là qu'il repose! murmura-t-il.

Et, prenant une résolution:

—Keinec, dit-il, à l'oeuvre, mon gars!...

—Que veux-tu donc faire, Marcof?

—Enlever cette pierre, d'abord.

—Et ensuite?

—Retirer le cercueil, l'ouvrir, embrasser une dernière fois le marquis, et le recoucher ensuite dans sa dernière demeure!...

—Une profanation, Marcof!...

—Non! je te le jure! J'ai le droit d'agir ainsi que je veux le faire!...

—Marcof!...

—Ne veux-tu pas me prêter ton aide?

—Mais, songe donc...

—Pas de réflexion, Keinec, interrompit Marcof; réponds oui ou non. Pars ou reste!

—Je suis venu avec toi, dit Keinec après un silence; je t'ai promis de t'aider et je t'aiderai.

—Merci, mon gars. Et maintenant mettons-nous à l'oeuvre sans plus tarder. Travaillons, Keinec! et, je te le répète encore, que ta conscience soit en repos. J'ai le droit de faire ce que je fais.

—Je ne te comprends pas, Marcof; mais, n'importe, dispose de moi!

XVIII

LE SÉPULCRE DU MARQUIS DE LOC-RONAN.

Marcof donna la pioche à Keinec et prit sa torche. Tous deux se mirent en devoir de desceller la large dalle. Le plâtre, qui n'avait pas eu le temps de durcir depuis les quelques heures qu'il avait été employé, céda facilement.

Introduisant le manche de la pioche entre la dalle et les bords de la tombe, Keinec s'en servit comme d'un levier. Marcof joignit ses efforts aux siens. Tous deux roidissant leurs bras, la dalle se souleva lentement, puis elle glissa sur le bord opposé et tomba sur la terre molle. Le sépulcre était ouvert. Marcof fit un signe de croix sur le vide et dit à Keinec:

—Je vais descendre, allume la seconde torche qui est dans mon caban, et tu me la donneras.

Keinec obéit.

—Bien. Maintenant, matelot, prends le paquet de cordes et donne-le moi aussi.

Marcof enroula les cordes autour de son bras droit, et éclairé par Keinec, il descendit avec précaution dans le caveau. La bière reposait sur deux barres de fer scellées dans la muraille. Marcof l'attacha solidement, puis pressant l'extrémité de la corde entre ses dents, il remonta. Keinec, devinant ses intentions, saisit le cordage, et tous deux tirèrent doucement, sans secousses, pour hisser le cercueil à l'orifice du caveau.

La tâche était rude et difficile, car le cercueil, en chêne massif et doublé de plomb, était d'une extrême pesanteur. Mais la volonté froide et inébranlable de Marcof décuplait ses forces. Keinec l'aidait de tout son pouvoir.

Après un travail opiniâtre, l'extrémité du cercueil apparut enfin. Les deux hommes redoublèrent d'efforts. Marcof, laissant à son compagnon le soin de maintenir en équilibre le funèbre fardeau, quitta la corde, se glissa dans le caveau et poussa le cercueil de toute la vigueur de ses mains puissantes. Keinec l'attira à lui.

Certes, quiconque eût pu assister à ce spectacle, aurait cru à quelque effroyable profanation. L'ensemble de ces deux hommes ainsi occupés, offrait un aspect fantastique et lugubre. Travaillant dans ce caveau sépulcral à la pâle clarté de deux torches vacillantes qui laissaient dans l'obscurité les trois quarts du souterrain, on les eût pris pour deux de ces vampires des légendes du moyen-âge qui déterraient les corps fraîchement ensevelis, pour satisfaire leur infâme et dégoûtante voracité. Leurs vêtements en désordre, leur figure pâle, leurs longs cheveux flottants ajoutaient encore à l'illusion. Et cependant c'était l'amour fraternel qui conduisait l'un de ces hardis fossoyeurs; c'était l'amitié qui guidait l'autre!... Marcof voulait revoir les restes chéris de celui qu'il avait perdu. Keinec aidait Marcof dans l'accomplissement de ce pieux désir, parce que Marcof était son ami.

Encore quelques efforts et leur travail pénible allait être couronné de succès. Marcof voyant la bière maintenue par Keinec, se hissa hors du tombeau. Puis tous deux attirèrent le cercueil pour le déposer doucement à terre.

Malheureusement ils avaient compté sans le poids énorme du cercueil. A peine l'eurent-ils incliné de leur côté, que la masse les entraîna. Leurs ongles se brisèrent sur le coffre de chêne; le cercueil, poussé par sa propre pesanteur, fit plier leurs genoux. En vain ils firent un effort suprême pour le retenir, ils ne purent en venir à bout. La bière tomba lourdement à terre.

Marcof poussa un cri de douleur. Keinec laissa échapper une exclamation de terreur folle, et il recula comme pris de vertige, jusqu'à ce qu'il fût adossé à la muraille. C'est qu'en tombant à terre le cercueil, au lieu de rendre un son mat, avait semblé pousser un soupir métallique. On eût dit plusieurs feuilles de cuivre frappant, les unes contre les autres.

Keinec et Marcof se regardèrent. Ils frémissaient tous deux.

—As-tu entendu? demanda Keinec à voix basse.

—Quoi? Qu'est-ce que cela?

—L'âme du marquis qui revient!

—Oh! si cela pouvait être! fit Marcof en s'inclinant, ce serait trop de bonheur.

—Marcof, si tu m'en crois, tu renonceras à ton projet.

—Non!

—Eh bien! achevons donc à l'instant, car j'étouffe ici!...

—Achevons.

Ils déclouèrent la bière. Au moment d'enlever le couvercle ils s'arrêtèrent tous deux et firent le signe de la croix. Puis, d'une main ferme, Marcof souleva les planches déclouées.

Un long suaire blanc leur apparut.

Marcof porta la main sur l'extrémité du suaire pour le soulever à son tour. Keinec recula. Marcof écarta le linceul et se pencha en avant. Ses yeux devinrent hagards, ses cheveux se hérissèrent, il poussa un grand cri et tomba à genoux.

—Keinec! s'écria-t-il, le marquis n'est pas mort.

Keinec, domptant sa terreur, se précipita vers lui.

—Keinec, reprit Marcof, le marquis n'est pas mort.

—Que dis-tu?

—Regarde!

—Non! non! répondit Keinec qui crut que son compagnon était devenu fou.

—Mais regarde donc, te dis-je!

Et Marcof, arrachant le linceul, découvrit, au lieu d'un cadavre, un rouleau de feuilles de cuivre.

—Miracle! s'écria Keinec.

—Non! pas de miracle! répondit Marcof. Le marquis a voulu faire croire à sa mort.

—Dans quel but?

—Le sais-je?... Mais, viens! j'étouffe de joie. Le vieux Jocelyn nous dira tout!

Et, se précipitant hors du caveau sépulcral, Marcof entraîna Keinec avec lui. Dès qu'ils furent remontés, et après avoir refermé l'entrée secrète du souterrain, ils se dirigèrent vers une autre porte, dissimulée dans la muraille. Mais au moment de frapper à cette porte ou de faire jouer un ressort, Marcof s'arrêta.

—Nous ne devons pas entrer par ici, dit-il; faisons le tour et allons sonner à la grille. Mais, écoute, Keinec, avant de sortir d'ici, il faut que tu me fasses un serment, un serment solennel! Jure-moi, sur ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré au monde, de ne jamais révéler à personne ce dont nous venons d'être témoins!

—Je te le jure, Marcof! répondit Keinec. Pour moi, comme pour tous, M. le marquis de Loc-Ronan est mort, et bien mort!...

—Partons, maintenant.

—Tu oublies quelque chose.

—Quoi donc?

—Nous n'avons pas remis ce cercueil à sa place, et nous avons laissé la tombe ouverte.

—Qu'importe! Jocelyn et moi avons seuls les clés du caveau, et je vais parler à Jocelyn...

Keinec se tut. Les deux amis firent rapidement le tour du mur extérieur, et allèrent sonner à la grille d'honneur. On fut longtemps sans leur répondre. Enfin un domestique accourut.

—Que demandez-vous? fit-il.

—Nous demandons à entrer au château.

—Pourquoi faire? M. le marquis est mort et les scellés sont posés partout.

—Faites-nous parler à Jocelyn.

—A Jocelyn? répéta le domestique.

—Oui, sans doute! répondit Marcof avec impatience.

—Impossible.

—Pourquoi?

—Parce que cela ne se peut pas, vous dis-je...

—Mais, tonnerre! t'expliqueras-tu? s'écria le marin. Parle vite, ou sinon je t'envoie à travers les barreaux de la grille une balle pour te délier la langue.

—Ah! mon Dieu! fit le domestique avec effroi, je crois que c'est le capitaine Marcof!

—Eh oui! c'est moi-même; et, puisque tu m'as reconnu, ouvre-moi vite ou fais venir Jocelyn.

—Mais, encore une fois, cela ne se peut pas.

—Est-ce que Jocelyn est malade?

—Non.

—Eh bien?...

—Mais il est parti.

—Parti! Jocelyn a quitté le château?

—Oui, monsieur!

—Quand cela?

—Aujourd'hui même, pendant que la justice posait les scellés, et tout de suite après que l'on eut descendu dans les caveaux le corps de notre pauvre maître.

—Où est-il allé?

—On l'ignore; on l'a cherché partout. Il y en a qui disent qu'il s'est tué de désespoir.

—Où peut-il être? se demandait Marcof en se frappant le front.

—Vous voyez bien qu'il est inutile que vous entriez, dit le domestique.

Et, sans attendre la réponse, il se hâta de se retirer. Marcof et Keinec s'éloignèrent. Arrivés sur les falaises, Marcof s'arrêta, et, saisissant le bras du jeune homme:

—Keinec! dit-il.

—Que veux-tu?

—Je mets à la voile à la marée montante; tu vas venir à bord.

—Je ne le puis pas, Marcof.

—Pourquoi?

—Parce que c'est bientôt qu'Yvonne se marie...

—Eh bien?

—Et tu sais bien qu'il faut que je tue Jahoua!...

—Encore cette pensée de meurtre?

—Toujours!

Marcof demeura silencieux. Keinec semblait attendre.

—Qu'as-tu fait depuis mon départ? demanda brusquement le marin.

—Rien!

—Ne mens pas!

—Je te dis la vérité.

—Tu as vu quelqu'un cependant?

Keinec se tut.

—Réponds!

—J'ai juré de me taire.

—Je devine. Tu as consulté Carfor?

—C'est possible.

—C'est lui qui te pousse au mal.

—Non! ma résolution était prise.

—C'est lui qui te l'a inspirée jadis, je le sais.

Keinec fit un geste d'étonnement, mais il ne démentit pas l'assertion de Marcof.

—Sorcier de malheur! reprit celui-ci avec violence, je t'attacherai un jour au bout d'une de mes vergues!

Keinec demeura impassible. Marcof frappait du pied avec colère.

—Encore une fois, viens à bord.

—Non!

—Tu refuses?

—Oui.

—Tu viendras malgré toi! s'écria le marin.

Et, se précipitant sur Keinec, il le terrassa avec une rapidité effrayante. Keinec ne put même pas se défendre. Il fut lié, garrotté et bâillonné en un clin d'oeil. Cela fait, Marcof le prit dans ses bras et le transporta dans les genêts.

—Maintenant, se dit-il, les papiers de l'armoire de fer m'apprendront peut-être la vérité.

Abandonnant Keinec, qu'il devait reprendre à son retour, il se dirigea rapidement vers le château. A peine eut-il disparu, qu'un homme de haute taille, écartant les genêts, se glissa jusqu'à Keinec, tira un couteau de sa poche, trancha les liens et enleva le bâillon.

—Merci, Carfor! fit Keinec en se remettant sur ses pieds.

—Viens vite! répondit celui-ci.

Et tandis que Keinec, silencieux et pensif, suivait la falaise, Carfor murmurait à voix basse:

—Ah! Marcof, pirate maudit, tu veux me pendre à l'une de tes vergues! tu apprendras à connaître celui que tu menaces, je te le jure!

Puis, sans échanger une parole, les deux hommes se dirigèrent vers la grotte de Carfor.

Pendant ce temps, Marcof pénétrant de nouveau dans le parc, arrivait à la petite porte qu'il n'avait pas voulu ouvrir.

Il fit jouer un ressort. La porte s'écarta. Il entra. Sans allumer de torche cette fois, il gravit l'escalier qui se présentait à lui, il pénétra dans la chambre mortuaire, et il voulut ouvrir la porte donnant sur le corridor. Il sentit une légère résistance. Cette résistance provenait de la bande de parchemin des scellés apposés sur toutes les portes du château.

—Tonnerre!... murmura-t-il, la bibliothèque doit être fermée également.

Il réfléchit pendant quelques secondes. Puis il ouvrit la fenêtre, et montant sur l'appui, il se laissa glisser jusqu'à la corniche. Grâce à cette agilité, qui est l'apanage de l'homme de mer, il gagna extérieurement la petite croisée en ogive qui éclairait la pièce dans laquelle il voulait pénétrer.

Il brisa un carreau, il passa son bras dans l'intérieur, il tira les verrous, il poussa les battants de la fenêtre, et il pénétra dans la bibliothèque. Alors il alluma une bougie et se dirigea vers la partie de la pièce que lui avait désignée son frère. Il déplaça les volumes. Il reconnut le secret indiqué. L'armoire s'ouvrit sans résistance. Elle renfermait une liasse de papiers.

Marcof tira ces papiers à lui, s'assura que l'armoire ne renfermait pas autre chose, la referma et remit les in-folio en place dans leurs rayons. Puis, la curiosité le poussant, il entr'ouvrit les papiers et en parcourut quelques-uns. Tout à coup il s'arrêta.

—Ah! pauvre Philippe! murmura-t-il, je devine tout maintenant! je devine!...

Ce disant, il mit les manuscrits sur sa poitrine, les assura avec l'aide de sa ceinture, et reprenant la route aérienne qu'il avait suivie, il regagna le petit escalier du parc. Quelques minutes après, il atteignait l'endroit où il avait laissé Keinec. La lune s'était levée et éclairait splendidement la campagne. Marcof reconnut la place; il la vit foulée encore par le corps du jeune homme, mais elle était déserte.

—Carfor nous épiait!... dit-il au bout d'un instant. Keinec est libre. Ah! malheur au pauvre Jahoua! malheur à lui et à Yvonne! Damné sorcier! je fais serment que tout le sang qui sera versé par ta faute, tu me le payeras goutte pour goutte!

Puis, se remettant en marche, il aperçut bientôt les maisons de Penmarckh et la mâture élancée de son lougre qui se balançait sur la mer.

XIX

CARFOR ET RAPHAEL.

Dès que Carfor et Keinec furent arrivés à la baie des Trépassés, ils entrèrent dans la grotte. Keinec était toujours silencieux et sombre. Carfor souriait de ce mauvais sourire du démon triomphant.

—Mon gars, dit-il enfin, tu vois ce que Marcof a tenté contre toi?

—Ne parlons plus de Marcof, répondit Keinec avec impatience; Marcof est mon ami. Quoi que tu dises, Carfor, tu ne parviendras pas à me faire changer d'avis.

—Ainsi tu lui pardonnes de t'avoir violenté?

—Oui.

—Tu l'en remercies même?

—Sans doute, car je juge son intention.

—A merveille, mon gars! N'en parlons plus, comme tu dis, mais tu aurais tort de t'arrêter en si belle voie! Tu pardonnes à Marcof; pendant que tu es en train, pardonne à Yvonne, et remercie-la d'épouser Jahoua.

—Tais-toi, Carfor!... tais-toi!...

—Bah! pourquoi te contraindre?...

—Tais-toi, te dis-je! répéta Keinec d'une voix tellement impérative que Carfor se recula. Si j'ai accepté la liberté que tu m'as rendue ce soir, c'est que je veux me venger.

—Dès aujourd'hui?...

—Le puis-je donc?

—N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu le mariage?

—Tu te trompes, Carfor; la mort du marquis de Loc-Ronan a fait remettre la fête de la Soule, et la cérémonie du mariage de Jahoua et d'Yvonne.

—Ah! tu sais cela? fit Carfor avec un peu de dépit.

—L'ignorais-tu?

—Non.

—Alors pourquoi me demander si je me vengerai aujourd'hui, lorsque toi-même tu m'as affirmé qu'il me fallait attendre le jour de la bénédiction nuptiale.

Carfor ne répondit pas. Depuis quelques instants il paraissait réfléchir profondément. Enfin il se leva, sortit de la grotte, interrogea le ciel, et revenant vers le jeune homme:

—Trois heures passées, dit-il. Keinec, il faut que je te quitte. Je m'absenterai jusqu'au soleil levé mais il faut que tu m'attendes ici, il le faut, Keinec, au nom même de ta vengeance, dont le moment est plus proche que tu ne le crois...

—Que veux-tu dire?

—Je m'expliquerai à mon retour. M'attendras-tu?

—Oui.

Sans ajouter un mot, Carfor prit son pen-bas et s'éloigna. Après avoir regagné les falaises, le berger longea la route de Quimper et s'enfonça dans les genêts. Il avait sans doute une direction arrêtée d'avance, car il marcha sans hésiter et arriva à une saulaie située à peu de distance d'un petit ruisseau. Au moment où il y pénétrait, un cavalier débouchait de l'autre côté. Ce cavalier était le chevalier de Tessy.

—Palsambleu! s'écria-t-il joyeusement en apercevant Carfor, te voilà enfin! Sais-tu que j'allais parodier le mot fameux de Sa Majesté Louis XIV, et dire: j'ai failli attendre!

—Je n'ai pas pu venir plus tôt, répondit Carfor.

—Tu arrives à l'heure, c'est tout ce qu'il me faut. Ta présence me prouve que tu as trouvé mon message dans le tronc du vieux chêne, ainsi que cela était convenu entre nous...

—Je l'ai trouvé. Que voulez-vous de moi?

—Corbleu! je trouve la question passablement originale. Est-ce que par hasard tu aurais oublié les dix louis que je t'ai donnés et les cinquante autres que je t'ai promis?

—Cent, s'il vous plaît.

—Bravo! tu as bonne mémoire.

—Oui! je n'ai rien oublié.

—Eh bien, si je ne m'abuse, maître sorcier, c'est demain que nous nous occupons de l'enlèvement.

—Cela ne se peut plus.

—Qu'est-ce à dire?

—Il faut que vous attendiez huit jours encore.

—Corps du Christ! je n'attendrai seulement pas une heure de plus que le temps que je t'ai donné, maraud! s'écria le chevalier en mettant pied à terre et en attachant la bride de son cheval à une branche de saule.

Puis il fouetta cavalièrement ses bottes molles avec l'extrémité d'une charmante cravache. Carfor le regardait et ne répondait point.

—Ne m'as-tu pas entendu? demanda le chevalier.

—Si fait.

—Eh bien?

—Je vous le dis encore, c'est impossible.

—Et moi, je te répète que je ne veux pas attendre.

—Il le faut cependant.

—Pour quelle cause?

—Le mariage de la jeune fille a été reculé de huit jours.

—A quel propos?

—A propos de la mort du marquis.

—Damné marquis! grommela le chevalier, il faut que sa mort vienne contrarier tous mes projets; mais, palsambleu! nous verrons bien.

Puis s'adressant au berger:

—Au fait, dit-il, que diable veux-tu que me fasse la mort du marquis de Loc-Ronan dont Satan emporte l'âme?

—Il ne s'agit pas de la mort du marquis, répondit Carfor, mais bien du mariage qui se trouve reculé par cette mort.

—Eh! mon cher, je ne tiens en aucune façon à ce que la belle ait prononcé des serments au pied des autels. Que je l'enlève, c'est pardieu bien tout ce qu'il me faut!...

—Je comprends cela.

—Eh bien! alors?

—Ce mariage nous est cependant indispensable pour réussir.

—Que chantes-tu là, corbeau de mauvais augure?

—La vérité. Ce mariage doit être notre plus puissant auxiliaire.

—Explique-toi clairement.

—Sachez donc que mes mesures étaient prises. Aujourd'hui même, jour de la bénédiction des deux promis, la fête de la Soule devait avoir lieu.

—Qu'est-ce que c'est que la fête de la Soule?

—Une vieille coutume du pays qu'il serait trop long de vous expliquer.

—Passons alors.

—Jahoua, le fiancé d'Yvonne, aurait été tué à cette fête.

—Bah! vraiment?

—Vous comprenez quel tumulte aurait occasionné sa mort.

—Sans doute!

—Dès lors, rien n'était plus facile, par ruse ou par violence, que de s'emparer d'Yvonne.

—Tiens! tiens! tiens! s'écria le chevalier en riant; mais c'était fort bien imaginé tout cela!...

—D'autant plus que j'aurais augmenté ce tumulte par des moyens qui sont à ma disposition, et peut-être réussi à faire un peu de politique en même temps.

—Très-ingénieux, sur ma foi!

—Malheureusement, vous le savez, la fête de la Soule et le mariage sont reculés. Il faut donc ajourner notre expédition.

—Je ne suis pas de ton avis.

—Cependant...

—Je veux enlever Yvonne aujourd'hui, et, morbleu! je l'enlèverai!

—Sans moi?

—Avec toi, au contraire.

—Comment cela?

—Écoute-moi attentivement.

Carfor fit signe qu'il était disposé à ne pas laisser échapper un mot de ce qu'allait dire le chevalier.

—Nous disons, continua celui-ci, qu'il te faut un tumulte quelconque dans le village de Fouesnan?

—Oui, répondit le berger.

—Cela est indispensable?

—Tout à fait.

—Eh bien! mon gars, j'ai ton affaire.

—Je ne comprends pas.

—Tu sauras qu'aujourd'hui même il y aura à Fouesnan, non-seulement un tumulte, mais encore un véritable orage, une émeute même, et peut-être bien un commencement de contre-révolution.

—Expliquez-vous, monsieur le chevalier! s'écria Carfor avec anxiété.

—Comment, tu ne sais rien?

—Rien!

—Toi? un agent révolutionnaire? continua le gentilhomme, ou celui qui en portait l'habit, ravi intérieurement de prouver au berger que lui, Carfor, n'était qu'un de ces agents subalternes qui ne savent jamais tout, tandis que lui, le chevalier de Tessy, connaissait à fond les intrigues politiques du département.

Carfor, effectivement, laissait voir une vive impatience. Le chevalier reprit:

—Voyons, je veux bien t'éclairer. Tu dois au moins savoir que, depuis quelques mois, une partie de la Bretagne s'agite à propos des prêtres.

—Pour le serment à la constitution?

—C'est cela.

—Oui, les assermentés et les insermentés, les jureurs et les vrais prêtres, comme on les appelle dans le pays.

—Parfaitement.

—Je savais cela, monsieur; mais je savais aussi que, jusqu'ici, la Cornouaille était restée calme, et que le département ne tourmentait pas les recteurs comme dans le pays de Léon, dans celui de Tréguier et dans celui de Vannes...

—Oui, mon cher; mais tu n'ignores pas non plus que l'Assemblée législative a rendu un décret par lequel il est formellement interdit aux prêtres non assermentés d'exercer dans les paroisses? Comme tu viens de le dire, la Cornouaille, autrement dit le département de Finistère, n'avait pas encore sévi contre ses calotins. Mais l'administration a reçu des ordres précis auxquels il faut obéir sans retard.

—Elle va sévir contre les recteurs? demanda vivement Carfor dont l'oeil brilla d'espoir.

—Sans doute.

—En êtes-vous certain?

—J'en réponds.

—Et quand cela?

—Tout de suite, te dis-je.

—Bonne nouvelle!

—Excellente, mon cher. Es-tu curieux de connaître l'arrêt de l'administration?

—Certes!...

—J'en ai la copie dans ma poche.

—Oh! lisez vite, monsieur le chevalier!

Le chevalier prit un papier dans la poche de son habit, et il s'apprêta à en donner lecture.

—Écoute, dit-il, je passe sur les formules d'usage et j'arrive au point important:

—Nous, administrateurs, etc., etc. Ordonnons ce qui suit:

«1º Que toutes les églises et chapelles, autres que les églises paroissiales, seront fermées dans les vingt-quatre heures.

«2º Que tous les prêtres insermentés demeureront en état d'arrestation.

«3º Que tout citoyen qui, au lieu de faire baptiser ses enfants par le prêtre constitutionnel, recourrait aux insoumis, sera déféré à l'accusateur public.

«Arrêté du département du Finistère, 30 juin 1791.»

—Or, continua le chevalier après avoir terminé sa lecture, il résulte des informations que j'ai prises, que le recteur de Fouesnan n'est nullement assermenté. Aujourd'hui même, messieurs les gendarmes se présenteront au presbytère et l'arrêteront. Les gars du village tiennent plus à leur curé qu'à la peau de leur crâne. Crois-tu qu'ils le laisseront emmener?

—Non certes! répondit Carfor.

—En poussant adroitement les masses, et c'est là ton affaire, on arrivera facilement à une petite rébellion. Or, une rébellion, maître Carfor, quelque minime qu'elle soit, ne s'accomplit pas sans beaucoup de tumulte, et, dans un tumulte politique, on garde peu les jeunes filles. Comprends-tu?

—Parfaitement.

—Et tu agiras?

—Vous pouvez vous en rapporter à moi. A quelle heure les gendarmes doivent-ils venir au presbytère de Fouesnan?

—Vers la tombée de la nuit...

—Vous en êtes sûr?

—J'en suis parfaitement certain.

—Alors trouvez-vous avec un bon cheval et un domestique dévoué à l'entrée du village du côté du chemin des Pierres-Noires.

—Bon! à quelle heure?

—A sept heures du soir.

—Tu m'amèneras Yvonne?

—A mon tour je vous en réponds.

—Seras-tu obligé d'employer du monde?

—Pourquoi cette question?

—Parce qu'il me répugne de mettre beaucoup d'étrangers au courant de mes affaires.

—Tranquillisez-vous, j'agirai seul.

—Bravo! maître Carfor. Tu es décidément un sorcier accompli.

—Voilà le jour qui se lève. Séparons-nous.

—A ce soir, à Fouesnan.

—A sept heures, mais à condition que les gendarmes agiront de leur côté.

—Cela va sans dire.

—Adieu, monsieur le chevalier.

—Adieu, mon gars.

Et le chevalier de Tessy, enchanté de la tournure que prenaient ses affaires, décrocha la bride de son cheval, se mit légèrement en selle et partit au galop. Carfor demeura seul à réfléchir.

—Oh! les prêtres vont être poursuivis maintenant! pensait-il, et un éclair joyeux se reflétait sur ses traits amaigris. On va donner la chasse aux recteurs! Tant mieux! Les paysans se révolteront, les coups de fusil retentiront. C'est la guerre dans le pays! La guerre! Oh! il sera facile alors de frapper ses ennemis! Quel malheur que ce marquis de Loc-Ronan soit mort si vite! Dans quelques mois, j'aurais peut-être pu le tuer moi-même! N'importe, les autres me restent et Jahoua sera le premier!

Et Carfor, poussant un éclat de rire sauvage, frappa ses mains l'une dans l'autre en murmurant d'une voix vibrante:

—Tous! ils mourront tous! et je serai riche et puissant!

XX

UN PRÊTRE ASSERMENTÉ.

En 1791, la Bretagne ne se soulevait pas encore ouvertement, mais de sourdes menées faisaient fermenter dans la tête des paysans de vagues idées de lutte contre le nouveau mode de gouvernement établi. Depuis la proclamation de la constitution, une scission s'était opérée dans le clergé, et cette scission menaçait de partager non-seulement les prêtres, mais encore les paroisses.

Au mois de juillet 1790, quelques jours avant la fête de la Fédération, Armand-Gaston Camus, prêtre janséniste, aidé par ses amis, avait provoqué la régularisation du temporel de l'Église. Le temporel est, on le sait, le revenu qu'un ecclésiastique tire de ses bénéfices. D'abord, la proposition fut mal accueillie par l'Assemblée; Camus prétendait vouloir mettre le clergé en communion d'intérêt avec le peuple, mais le côté droit crut apercevoir dans cette motion un moyen employé pour servir la cause de Jansénius, et il la repoussa de toutes ses forces, n'épargnant pas à l'orateur le ridicule ni les injures.

Camus, néanmoins, ne se tint pas pour battu. Le 12 du même mois, il revint à la charge et développa ses idées. Il ne s'agissait de rien moins que d'une révolution dans l'établissement de la constitution existante du clergé. Camus assimilait la division ecclésiastique à la division civile, réduisait les cent trente-cinq évêques à quatre-vingt-trois, détruisait les chapitres, les abbayes, les prieurés, les chapelles et les bénéfices, confiait le choix des évêques et des curés aux mêmes corps électoraux chargés de nommer les administrations civiles, et statuait enfin qu'aucun évêque, à l'avenir, ne pourrait s'adresser au pape pour en obtenir la confirmation. De plus, le casuel était supprimé et remplacé par un traitement fixe.

Après une vive et orageuse discussion, l'Assemblée adopta ce projet que l'on nomma la Constitution civile du clergé. Louis XVI, cependant, n'approuva pas immédiatement cette décision; et avant de la sanctionner de son pouvoir royal, il demanda du temps pour réfléchir. Puis il écrivit au pape de venir en aide à sa conscience. Le pape fit longtemps attendre sa réponse, et pendant de longs mois, la constitution devint un obstacle à la concorde générale. Enfin, le 26 décembre, le roi, obsédé par les manoeuvres de ceux qui le poussaient, approuva le décret et sanctionna du même coup l'article relatif au serment que devaient donner les prêtres à cette constitution nouvelle, article arrêté depuis peu par l'Assemblée. Le lendemain de ce jour, cinquante-huit ecclésiastiques prêtèrent ce serment au sein de l'Assemblée, et le décret fut bientôt placardé par toute la France avec ordre d'y obéir, en dépit des sages observations de Cazalès qui s'y opposa vivement.

«Les querelles religieuses vont recommencer, s'écria-t-il du haut de la tribune; le royaume sera divisé et réduit bientôt à cet état de misère et de guerre civile qui rappellera l'époque sanglante de la révocation de l'édit de Nantes!

Le 4 janvier 1791, M. de Bonnac, évêque d'Agen, monte à son tour à la tribune et refuse le serment prêté par l'abbé Grégoire; d'autres prêtres suivent son exemple. La séance devient orageuse; on entend des cris dans les tribunes et au dehors de la salle. Alors l'Assemblée décrète que les membres interpellés répondront seulement oui ou non. Tous les évêques et tous les ecclésiastiques qui siégent à droite répondent par un refus formel. Le 9, vingt-neuf curés des paroisses de Paris refusent d'accepter la constitution. Le 10, l'abbé Noy envoie à Bailly son serment civique signé de son sang. Le même jour, une caricature, colportée dans tout Paris, représente un prêtre en chaire: une corde, mue par une poulie et tirée par les patriotes, lui fait lever les bras. Enfin, sur huit cents ecclésiastiques employés dans la capitale, plus de six cents préfèrent renoncer à leurs places plutôt que d'obéir à l'ordre de l'Assemblée.

Bientôt la province vint augmenter le nombre de ces réfractaires. Sur les cent trente-cinq évêques, quatre seulement prêtèrent le serment exigé; les autres se renfermèrent dans un refus absolu, déclarant que leur conscience les empêchait d'accéder à ce que l'on exigeait d'eux. Les populations des campagnes, tiraillées en sens contraire, penchaient ouvertement du côté de leurs anciens pasteurs. En Bretagne, surtout, l'émotion fut vive et profonde, bien qu'elle se produisît tardivement en raison de l'éloignement de la province de la capitale et de la façon de vivre de ses paysans. Depuis les premiers jours de 1791 jusqu'à l'époque à laquelle se passe notre récit, cependant, les départements de l'Ouest s'étaient peu à peu occupés de leur clergé menacé, et le schisme s'y faisait jour. Certains ecclésiastiques, adoptant les doctrines à l'ordre du jour, s'étaient empressés de se rallier au parti triomphant, et n'avaient pas hésité à lui jurer fidélité et obéissance. D'autres, au contraire, et surtout les prêtres des départements de l'Ouest, avaient refusé obstinément de reconnaître la constitution, et par conséquent de lui prêter serment.

De là les assermentés et les insermentés. Ces derniers luttaient contre le pouvoir, excitant même le zèle de leurs concitoyens, et les conduisant de l'opposition passive à la révolte ouverte. Agissant soit avec connaissance de cause, soit par ignorance, ils prêchaient la guerre civile. D'un autre côté, les persécutions sans nombre qui devaient les atteindre allaient en faire des martyrs. Puis, il faut le dire, parmi ces prêtres réfractaires, il se trouvait de dignes pasteurs, amis du repos et de la tranquillité, et ne comprenant pas comment eux, ministres du Dieu de miséricorde, étaient ou n'étaient pas déchus de leur sacerdoce, suivant qu'ils avaient prêté ou non un serment entre les mains de citoyens revêtus d'écharpes tricolores. Ils disaient qu'ils servaient Dieu d'abord et non la révolution; ils demandaient simplement qu'on les laissât continuer en paix leur pieuse mission, et qu'on ne les chassât pas des cures qu'ils administraient depuis si longtemps. Mais l'Assemblée législative voyait en eux des agents provocateurs, et, les poursuivant sans relâche, augmentait encore leur influence. Mis en révolte ouverte contre la loi, ils agirent contre elle, et se firent un honneur et un devoir de ne pas céder. Non contents de blâmer ce qu'ils nommaient l'apostasie des prêtres assermentés, ils excitaient les fidèles à chasser ces derniers de leur paroisse, et à les traiter comme des profanateurs et des impies.

Presque toutes les communes avaient repoussé par la force les curés que l'on voulait leur imposer. Dans celles où on les souffrait, l'église était déserte. Les enfants mêmes se sauvaient en désignant le nouveau prêtre sous le nom de «jureur.»

Quant aux curés réfractaires, la persécution leur avait donné une sainteté véritable. Chaque paroisse cachait au moins un de ces proscrits. La nuit on leur conduisait, de plusieurs lieues, les enfants nouveau-nés et les malades, pour baptiser les uns et bénir les autres. Tout mariage qui n'eût pas été consacré par eux eût été réputé impur et presque nul. Ne pouvant pas officier de jour dans les églises qui leur étaient fermées, ils improvisaient des autels dans les bruyères, sur quelque pierre druidique, au fond des bois, sur des souches amoncelées, au bord des grèves, sur des rochers laissés à sec par la marée basse. Des enfants de choeur, allant de ferme en ferme, frappaient au petit volet extérieur, et disaient à voix basse:

—Tel jour, telle heure, dans telle bruyère, sur tel autel.

Et le lendemain la population se trouvait au lieu et au moment indiqués pour assistera la célébration de l'office divin. Ces offices avaient toujours lieu la nuit. Souvent les sermons succédant à la messe faisaient germer dans les esprits de sourdes colères, et préparaient peu à peu à la guerre qui devait bientôt éclater.

Les ministres de la paix prêchaient la bataille, et ils étaient prêts à bénir les armes de l'insurrection. Des proclamations étaient presque toujours distribuées à la fin de chaque sermon, proclamations écrites dans un style politico-religieux, et propre à frapper l'imagination de ceux qui les lisaient.

De même que plus tard les Espagnols devaient apprendre de la bouche de leurs moines un catéchisme composé contre les Français, de même les paysans bretons et vendéens recevaient des mains de leurs recteurs des actes religieux dans le genre de ceux-ci.

ACTE DE FOI. Je crois fermement que l'Église, Quoi que la nation en dise, Du Saint-Père relèvera Tant que le monde durera; Que les évêques qu'elle nomme, N'étant point reconnus de Rome, Sont des intrus, des apostats, Et les curés des scélérats, Qui devraient craindre davantage Un Dieu que leur serment outrage.

ACTE D'ESPÉRANCE. J'espère, avant que ce soit peu, Les apostats verront beau jeu, Que nous reverrons dans nos chaires Nos vrais pasteurs, nos vrais vicaires; Que les intrus disparaîtront; Que la divine Providence, Qui veille toujours sur la France, En dépit de la nation, Nous rendra la religion.

ACTE DE CHARITÉ. J'aime, avec un amour de frère, Les rois d'Espagne et d'Angleterre, Et les émigrés réunis, Qui rendront la paix au pays; J'aime les juges qui sans fautes Condamneront les patriotes, Le fer chaud qui les marquera, Et le bourreau qui les pendra.

Lassés par ces résistances, la plus grande partie des administrateurs essayèrent d'user de rigueur et de réprimer par la force. D'autres fermèrent bénévolement les yeux. Indulgence et sévérité demeurèrent impuissantes.

Jusqu'alors le département du Finistère, et surtout les côtes méridionales, avaient été à l'abri de ces calamités. Les recteurs réfractaires ou constitutionnels vivaient en paix dans leurs paroisses. Malheureusement cette tranquillité ne pouvait être de longue durée. Ainsi que le chevalier de Tessy l'avait dit à Carfor, l'administration du département, agissant d'après des ordres supérieurs, avait rendu un arrêté contre les prêtres non assermentés, et cet arrêté allait recevoir le jour même à Fouesnan son application rigoureuse.

Vers sept heures du soir, et au moment où le soleil semblait prêt à s'enfoncer dans l'Océan, une douzaine de cavaliers portant l'uniforme de la gendarmerie, commandés par un brigadier, arrivèrent au grand trot par la route de Quimper, se dirigeant vers Fouesnan. En entendant le piétinement des chevaux, les paysans sortaient curieusement de leurs demeures et s'avançaient sur le pas de leur porte.

C'était encore un spectacle nouveau pour eux, dans cette partie de la Cornouaille, que de voir passer un détachement de soldats bleus. Les enfants criaient en courant pour suivre les gendarmes, chacun croyait à une ronde venant au secours de quelque poste de douane. Personne ne devinait le véritable but de la cavalcade. Arrivés sur la place du village, le brigadier et six de ses hommes mirent pied à terre, tandis que les autres gardaient les chevaux.

Les gendarmes s'avancèrent vers le presbytère. Par un singulier hasard, le vieux recteur sortait précisément de l'église, et s'apprêtait à regagner son humble demeure. Son costume l'indiquait trop clairement au brigadier pour qu'il pût y avoir l'ombre d'une hésitation dans son esprit. Le gendarme marcha donc tout droit au prêtre.

En voyant les soldats s'arrêter sur la place au lieu de continuer leur route, les paysans étaient successivement sortis de leurs maisons et s'étaient rapprochés. Ils formaient un cercle autour des gendarmes. L'un d'eux, qui connaissait le brigadier, s'approcha de lui.

—Bonjour, monsieur Christophe, lui dit-il.

—Bonjour, l'ancien, répondit le brigadier qui parlait assez bien le bas-breton.

—Qu'est-ce qui vous amène donc ici?

—Une réquisition de corbeaux.

—Qu'est-ce que ça veut dire?

—Je te l'expliquerai une autre fois, mon gars. Pour le présent, ôte-toi un peu de mon passage; j'aperçois là-bas l'oiseau que je veux dénicher...

Et le brigadier, écartant brutalement le paysan, passa outre en se dirigeant vers le prêtre. Celui-ci, devinant sans doute que c'était à lui que le sous-officier en voulait, attendait paisiblement sous le porche de l'église. Quand le gendarme fut en face du vieux recteur:

—Le curé de Fouesnan? demanda-t-il.

—C'est moi, répondit le prêtre.

—Ça marche tout seul, murmura le brigadier avec un sourire.

—Que me voulez-vous, mon ami?

—Vous demander d'abord, comme la loi l'exige, si vous avez prêté serment à la constitution?

—Un pauvre ministre du Seigneur ne s'occupe pas de politique. Il prêche la paix, voilà tout.

—Connu! les grandes phrases et autres frimes pour ne pas répondre; mais je représente la nation, moi, et la nation n'a pas le temps d'écouter les sermons. Répondez catégoriquement.

Un murmure d'indignation accueillit ces paroles.

—Silence dans les rangs! commanda le brigadier. A moins qu'il n'y en ait parmi vous qui aient envie que je leur lie les pouces et que je les emmène avec moi.

Les paysans se regardèrent, mais personne ne répondit.

—Voyons, continua le gendarme en s'adressant au recteur; répondez, l'ancien!

—Que me voulez-vous? C'est la seconde fois que je vous le demande.

—Avez-vous, oui ou non, prêté serment à la constitution, ainsi que l'ordonne la loi?

—Non, répondit le prêtre.

—Vous avouez donc que vous êtes réfractaire?

—J'avoue que je ne m'occupe que de mes enfants.

Et le recteur désignait du geste les paysans.

—Alors, reprit le brigadier, faites vos paquets, mon vieux, et en route.

—Vous m'emmenez?

—Parbleu!

—Et où allez-vous me conduire, mon Dieu?

—A Quimper.

—En prison peut-être?

—C'est possible; mais ce n'est pas mon affaire, vous vous arrangerez avec les membres de la commune.

—Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait?

—Vous êtes insermenté.

—Monsieur le brigadier...

—Allons! pas tant de manières, et filons! interrompit le soldat en portant la main sur le collet de la soutane du prêtre.

Le vieillard se dégagea avec un geste plein de dignité. Mais les murmures des paysans se changeaient en vociférations, et déjà les gars les plus solides et les plus hardis s'étaient jetés entre le prêtre et les gendarmes. Au plus fort du tumulte, le vieil Yvon accourut, son pen-bas à la main. Il se précipita vers son ami le recteur, et s'adressant aux paysans:

—Mes gars! s'écria-t-il, on a tué notre marquis, on veut emprisonner notre recteur. Le souffrirez-vous?

—Non! non! répondirent les paysans en formant autour des gendarmes un cercle plus étroit.

—La Rose! commanda le brigadier à un trompette, sonne un appel!...

Le trompette obéit. Le brigadier, alors, tira de sa ceinture l'arrêté du département, le lut à haute et intelligible voix. Après cette lecture, il y eut un moment d'hésitation parmi la foule. Le brigadier voulut en profiter. Saisissant une seconde fois le vieillard, il fit un effort pour l'entraîner, mais les paysans se précipitèrent de nouveau et le recteur fut dégagé. Jusqu'alors là résistance se bornait à une simple opposition passive. Cependant cette opposition était tellement évidente, que le brigadier frappa la terre de la crosse de sa carabine avec une sourde colère.

Il y avait là douze soldats en présence de près de cinquante paysan. Le gendarme comprenait qu'en dépit des carabines, des pistolets et des sabres, la partie ne serait pas égale.

—A cheval! commanda-t-il à ses hommes.

La foule, croyant qu'il allait donner l'ordre du départ sans exécuter son mandat, lui livra passage. Mais se retournant vers le recteur:

—Au nom de la nation, du roi et de la loi, je vous ordonne de me suivre! dit-il.

—Non! non! hurlèrent les paysans.

—Attention, alors! fit le brigadier en s'adressant à ses soldats.

—Mes enfants! mes enfants! disait le prêtre en s'efforçant d'apaiser le tumulte.

Mais sa voix, ordinairement écoutée, se perdait au milieu du bruit. Puis les enfants se glissaient silencieusement dans la foule et apportaient à leurs pères les pen-bas que leur envoyaient les femmes.

—Sabre en main! ordonna le brigadier.

Les sabres jaillirent hors du fourreau, Les paysans se reculèrent. Le moment était décisif. Tout à coup un bruit de galop de chevaux retentit, et une nouvelle troupe de soldats, plus nombreuse que la première, déboucha sur la place. Le brigadier poussa un cri de joie.

—Gendarmes! ordonna-t-il en s'élançant, sabrez-moi cette canaille!

—A bas les gendarmes! à bas les bleus! répondirent les paysans. Vive le recteur! à bas la constitution!

—Ah! vous faites les rebelles, mes petits Bretons! s'écria la voix du sous-lieutenant commandant le nouveau détachement. Attention, vous autres! Placez les prisonniers dans les rangs.

Les gendarmes occupaient le centre de la place. Les paysans, refoulés, en obstruaient les issues. Une collision était imminente. Les femmes pleuraient, les enfants criaient, les soldats juraient, et les paysans, calmes et froids, les uns armés de faulx, les autres de fusils, les autres du fourches et du pen-bas, attendaient de pied ferme la charge des cavaliers. Le vieux recteur, dont les gendarmes n'avaient pu s'emparer, était agenouillé sous le porche de l'église et implorait la miséricorde divine.

XXI

LES DEUX RIVAUX.

En voyant les gendarmes serrer leurs rangs et se mettre en bataille, le vieil Yvon s'était précipité vers sa demeure.

—Yvonne! cria-t-il.

—Mon père? répondit la jeune fille toute tremblante.

—Où est Jahoua?

—A Penmarkh, père, vous le savez bien.

—Est-ce qu'il ne va pas revenir?

—Si, père, je l'attends.

Pendant ces mots échangés rapidement, le vieillard avait décroché un fusil pendu au-dessus de la cheminée.

—Écoute, dit-il à sa fille. Tu vas sortir par le verger.

—Oui, père.

—Tu prendras la traverse par les genêts.

—Oui, père.

—Tu gagneras la route de Penmarckh, tu iras au-devant de Jahoua, et tu lui diras de hâter sa venue...

—Oui, père.

—Nous n'avons pas trop de gars ici...

—Oh! mon Dieu! s'écria Yvonne, on va donc se battre?

—Tu le vois.

—Oh! mon père, prenez garde...

—Silence, enfant; songe à mes ordres et obéis.

—Oui, père, répondit la jeune fille en présentant son front au vieillard. Celui-ci embrassa tendrement Yvonne, la poussa vers le verger, et la suivant de l'oeil;

—Au moins, murmura-t-il, elle sera à l'abri de tout danger!

Et Yvon, s'élançant au dehors, rejoignit ses amis. En ce moment, l'officier qui avait pris le commandement renouvelait l'ordre d'exécuter la loi. Les paysans, faisant bonne contenance, répondaient aux menaces par des huées.

Une demi-heure avant que les gendarmes ne pénétrassent dans le village de Fouesnan, Jahoua, le fiancé de la jolie Yvonne, suivait en trottant sur son bidet ce chemin des Pierres-Noires, dans lequel il avait couru jadis un si grand danger. L'amoureux fermier, tout entier aux rêves enchanteurs que faisait naître dans son esprit la pensée de son prochain mariage, chantonnait gaiement un noël, laissant marcher son cheval à sa fantaisie.

Ce cheval était le même qui avait eu l'honneur de recevoir Yvonne sur sa croupe rebondie, lors du retour des promis de leur voyage à l'île de Groix. L'imagination emportée dans les suaves régions du bonheur, Jahoua se voyait, dans l'avenir, entouré d'une nombreuse progéniture, criant, pleurant et dansant dans la salle basse de la ferme. De temps en temps il portait la main à la poche de sa veste, en tirait un petit paquet sous forme de boîte, l'ouvrait et s'extasiait. Cette petite boite renfermait une magnifique paire de boucles d'oreilles qu'un pêcheur, commissionné par le fermier à cet effet, avait rapportée ce jour même de Brest. Jahoua souriait en pensant à la joie qu'allait éprouver sa coquette fiancée. Alors il activait l'allure du bidet. Déjà l'extrémité du clocher de Fouesnan lui apparaissait au-dessus des bruyères. Encore une demi-heure de route et il serait arrivé. C'était précisément à ce moment que les gendarmes opéraient leur entrée dans le village.

Et apercevant le clocher du village, Jahoua précipita l'allure de son cheval; mais il n'avait pas fait cent pas en avant qu'un homme, écartant brusquement les ajoncs, se dressa devant lui, à un endroit où la route faisait coude.

Cet homme, à la figure pâle, aux yeux égarés, était Keinec.

Jahoua n'avait d'autre arme que son pen-bas Keinec tenait à la main sa carabine. Les deux hommes demeurèrent un moment immobiles, les regards fixés l'un sur l'autre.

Jahoua était brave. En voyant son rival, il devina sur-le-champ qu'une scène tragique allait avoir lieu. Néanmoins son visage n'exprima pas la moindre crainte, et, lorsqu'il parla, sa voix était calme et sonore.

—Que me veux-tu, Keinec? demanda-t-il

—Tu le sais bien, Jahoua: ne t'es-tu pas demandé quelquefois si tu devais redouter ma vengeance?

—Pourquoi la redouterais-je? Qu'as-tu à me reprocher pour me parler ainsi de vengeance?

—Tu oses le demander, Jahoua! Faut-il donc te rappeler les serments d'Yvonne et sa trahison?

—Écoute, Keinec, répondit le fermier, moi aussi, depuis longtemps, je désirais trouver une occasion de te parler sans témoins.

—Toi? fit le marin avec étonnement.

—Moi-même, car une explication est nécessaire entre nous, et le bonheur et la tranquillité d'Yvonne en dépendent. Keinec, tu me reproches de t'avoir enlevé l'amour de celle que tu aimes. Keinec, tu reproches à Yvonne d'avoir trahi ses serments. Tu nous menaces tous deux de ta vengeance, et si tu n'as pas fait jusqu'à présent un malheur, c'est que la volonté de Dieu s'y est opposée! Est-ce vrai?

—Cela est vrai, répondit Keinec.

—Réfléchis, mon gars, avant de songer à commettre un crime. Que t'ai-je fait, moi? Je ne te connaissais pas. Tu passais pour mort dans le pays. Je vis Yvonne et je l'aimai. Est-ce que j'agissais contre toi, dont j'ignorais l'existence? De son côté, Yvonne t'avait longtemps pleuré! Yvonne te croyait à jamais perdu!... Voulais-tu que, jeune et jolie comme elle l'est, elle se condamnât à vivre dans une éternelle solitude?...

—Jahoua, interrompit Keinec avec violence, je ne suis pas venu pour écouter ici des explications quelles qu'elles soient!...

—Pourquoi es-tu venu alors?

—Pour te tuer!

—Je suis sans armes, Keinec; veux-tu m'assassiner?

—N'as-tu pas assassiné mon bonheur?

—Tuer un homme qui ne peut se défendre, c'est l'acte d'un lâche!

—Eh bien! je serai lâche! que m'importe.

Et Keinec, saisissant sa carabine, l'arma rapidement. Jahoua pâlit, mais il ne bougea point.

—Écoute, dit Keinec, dont le visage décomposé était plus livide et plus effrayant que celui du fermier; écoute, je ne veux pas tuer l'âme en même temps que le corps. Je t'accorde cinq minutes pour faire ta prière...

—Je refuse! répondit Jahoua.

—Tu ne veux pas te mettre en paix avec Dieu?

—Dieu nous voit tous deux, Keinec; Dieu lit dans nos coeurs; Dieu nous jugera.

—Voyons; jures-tu de renoncer à Yvonne?

—Jamais!

—Alors, malheur à toi, Jahoua! Tu viens de prononcer ton arrêt! Tu es décidé à mourir? Eh bien! meurs sans prières!... meurs comme un chien!

Et, relevant sa carabine avec impétuosité, il l'épaula, appuya son doigt sur la détente et fit feu. L'amorce brûla seule. Keinec poussa un cri de rage. Jahoua respira fortement.

—Invulnérable! invulnérable! s'écria le jeune marin; Carfor l'avait bien dit!

—Keinec, fit Jahoua avec calme, à ton tour tu es désarmé!

—Eh bien! répondit Keinec en relevant la tête.

—Tu es désarmé, Keinec, et moi j'ai mon pen-bas!

En disant ces mots, Jahoua franchit d'un seul bond le talus de la route, et se tint debout à trois pas de Keinec. Ce dernier saisit sa carabine par le canon, et la fit tournoyer comme une massue. Les deux hommes se regardèrent face à face, et demeurèrent pendant quelques secondes dans une menaçante immobilité. On devinait qu'entre eux la lutte serait terrible, car ils étaient tous deux de même âge et de même force.

Ils demeurèrent là, les yeux fixés sur les yeux, presque pied contre pied, la tête haute, les bras prêts à frapper. Ils allaient s'élancer. Tout à coup un bruit de fusillade retentit derrière eux dans le lointain.

—C'est à Fouesnan qu'on se bat, s'écria Jahoua.

—Qu'est-ce donc? fit Keinec à son tour.

—Yvonne est peut-être en danger!

—Eh bien! si cela est, si, comme tu le dis, un danger menace Yvonne, c'est moi seul qui la sauverai, Jahoua!

Et Keinec, s'élançant sur son ennemi, le saisit à la gorge. D'un commun accord ils avaient abandonné, l'un son pen-bas, l'autre sa carabine. Ils voulaient sentir leurs ongles s'enfoncer dans les chairs palpitantes! Ils restèrent ainsi immobiles de nouveau, essayant mutuellement de s'enlever de terre. Les veines de leurs bras se gonflaient et semblaient des cordes tendues. Leurs yeux injectés de sang lançaient des éclairs fauves. L'égalité de puissance musculaire de chacun d'eux annihilait pour ainsi dire leurs forces.

Jahoua avait franchi l'espace qui le séparait de Keinec, ainsi que nous l'avons dit. Ils luttaient donc tous deux sur le talus coupé à pic de la chaussée. Insensiblement ils se rapprochaient du bord. Enfin Jahoua, dans un effort suprême pour renverser son adversaire, sentit son pied glisser sur la crête du talus. Il enlaça plus fortement Keinec, et tous deux, sans pousser un cri, sans cesser de s'étreindre, roulèrent d'une hauteur de sept ou huit pieds sur les cailloux du chemin.

La violence de la chute les contraignit à se disjoindre. Chacun d'eux se releva en même temps. Silencieux toujours, ils recommencèrent la lutte avec plus d'acharnement encore. Il était évident que l'un de ces deux hommes devait mourir. Déjà Jahoua faiblissait. Keinec, qui avait mieux ménagé ses forces, roidissait ses bras, et ployait lentement en arrière le corps du fermier.

Le sang coulait des deux côtés. Un râle sourd s'échappait de la poitrine des adversaires entrelacés. Enfin Jahoua fit un effort désespéré. Rassemblant ses forces suprêmes, il étreignit son ennemi. Keinec, ébranlé par la secousse, fit un pas en arrière. Dans ce mouvement, son pied posa à faux sur le bord d'une ornière profonde. Il chancela. Jahoua redoubla d'efforts, et tous deux roulèrent pour la seconde fois sur la chaussée, Keinec renversé sous son adversaire.

Profitant habilement de l'avantage de sa position, le fermier s'efforça de contenir les mouvements de Keinec et de l'étreindre à la gorge pour l'étrangler. Déjà ses doigts crispés meurtrissaient le cou du marin. Keinec poussa un cri rauque, roidit son corps, saisit le fermier par les hanches, et, avec la force et la violence d'une catapulte, il le lança de côté. Se relevant alors, il bondit à son tour sur son ennemi terrassé.

Encore quelques minutes peut-être, et de ces deux hommes il ne resterait plus qu'un vivant. En ce moment, le galop d'un cheval lancé à fond de train retentit sur les pierres de la route dans la direction du village. Ce galop se rapprochait rapidement de l'endroit où luttaient les deux rivaux. Jahoua et Keinec n'y prêtèrent pas la moindre attention, non plus qu'à la fusillade qui retentissait sans relâche. Liés l'un à l'autre, tous deux n'avaient qu'une volonté, qu'une pensée, qu'un sentiment: celui de se tuer mutuellement. La lutte était trop violente pour pouvoir être longue encore.

XXII

YVONNE.

Tandis que les gendarmes procédaient à l'arrestation du recteur de Fouesnan, Yvonne, sur l'ordre de son père, avait pris en toute hâte la route de Penmarckh pour aller au-devant de son fiancé, et presser son arrivée au village. Dans cette circonstance solennelle, le vieil Yvon voulait que son futur gendre fît cause commune avec les gars du pays. Yvonne traversa donc rapidement le verger et s'élança dans les genêts pour couper au plus court. La jeune fille marchait rapidement.

Les gendarmes étaient arrivés vers la chute du jour. C'était donc à cette heure indécise, où la lumière mourante lutte faiblement avec l'obscurité, que se passaient les événements.

La jolie Bretonne, vive et légère comme l'hirondelle, rasait la terre de son pied rapide. Déjà elle atteignait le rebord de la route, lorsqu'une exclamation poussée près d'elle l'arrêta brusquement dans sa course. Avant qu'elle eût le temps de reconnaître le côté d'où partait ce bruit inattendu, deux bras vigoureux la saisirent par la taille, l'enlevèrent de terre et la renversèrent sur le sol. Yvonne voulut se débattre, et sa bouche essaya un cri. Mais un mouchoir noué rapidement sur ses lèvres étouffa sa voix, et ses mains, attachées par un noeud coulant préparé d'avance, ne purent lui venir en aide pour la résistance. Trois hommes l'entouraient. Sans prononcer un seul mot, l'un de ces hommes prit la jeune fille dans ses bras et courut vers la route. Avant de descendre le talus, il regarda attentivement autour de lui. Assuré qu'il n'y avait personne qui pût gêner ses projets, il s'élança sur la chaussée.

Un vigoureux bidet d'allure était attaché aux branches d'un chêne voisin. L'inconnu déposa Yvonne sur le cou du cheval et sauta lui-même en selle. Ses deux compagnon s'avancèrent alors. Le cavalier prit une bourse dans sa poche et la jeta à leurs pieds. Puis, soutenant Yvonne de son bras droit, et rendant de l'autre la main à sa monture, il partit au galop dans la direction de Penmarckh.

La nuit descendait rapidement. Du côté de Fouesnan, la fusillade augmentait d'intensité. A peine le cheval emportant Yvonne et son ravisseur avait-il fait deux cents pas, que ce dernier aperçut deux ombres se mouvant sur la route d'une façon bizarre.

—Que diable est cela? murmura-t-il en ralentissant un peu le galop de sa monture.

Il essaya de percer les ténèbres en fixant son regard sur le chemin; mais il ne distingua pas autre chose qu'une forme étrange et double roulant sur la chaussée. Un moment il parut vouloir retourner en arrière. Mais le bruit de la fusillade, arrivant plus vif et plus pressé, lui fit abandonner ce dessein.

—En avant! murmura-t-il en piquant son cheval et en armant un pistolet qu'il tira de l'une des fontes de sa selle.

La pauvre Yvonne s'était évanouie. Le cheval avançait avec la rapidité de la foudre. Déjà les ombres n'étaient qu'à quelques pas, et l'on pouvait distinguer deux hommes luttant l'un contre l'autre avec l'énergie du désespoir. Le cavalier rassembla son cheval et s'apprêta à franchir l'obstacle. Le cheval, enlevé par une main savante, s'élança, bondit et passa. La violence du soubresaut fit revenir Yvonne à elle-même. Elle ouvrit les yeux. Ses regards s'arrêtèrent sur le visage de son ravisseur. Alors, d'un geste rapide et désespéré, elle brisa les liens qui retenaient ses mains captives; elle écarta le mouchoir qui lui couvrait la bouche, et elle poussa un cri d'appel.

—Malédiction! s'écria le cavalier en lui comprimant les lèvres avec la paume de sa main, et il précipita de nouveau la course de son cheval.

Cependant au cri suprême poussé par Yvonne, les deux combattants s'étaient arrêtés en frissonnant. D'un seul bond ils furent debout.

—As-tu entendu? demanda Keinec.

—Oui, répondit Jahoua.

En ce moment la fusillade retentit avec un redoublement d'énergie. Les deux hommes se regardèrent: ils ne pensaient plus à s'entre-tuer. Tous deux aimaient trop Yvonne pour ne pas sacrifier leur haine à leur amour. Dans l'apparition fantastique de ce cheval emportant deux corps enlacés, dans ce cri de terreur, dans cet appel gémissant poussé presque au-dessus de leurs têtes, ils avaient cru reconnaître la forme gracieuse et la voix altérée d'Yvonne. Puis, voici que la fusillade qui retentissait du côté de Fouesnan venait donner un autre cours à leurs pensées.

—On se bat au village! murmurèrent-ils ensemble.

Et, de nouveau, ils demeurèrent indécis. Mais ces indécisions successives durèrent à peine une seconde. Keinec prit sur-le-champ un parti.

—Jahoua, dit-il, tu es brave; jure-moi de te trouver demain, au point du jour, à cette même place..

—Je te le jure!

—Maintenant, un cri vient de retentir et une ombre a passé sur nos têtes. J'ai cru reconnaître Yvonne.

—Moi aussi.

—Si cela est, elle est en péril...

—Oui.

—Sauvons-la d'abord; nous nous battrons ensuite.

—Tu as raison, Keinec; courons!

—Attends! On se bat à Fouesnan.

—Je le crois.

—Peut-être avons-nous été le jouet d'une illusion tout à l'heure.

—C'est possible.

—Cours donc à Fouesnan, toi, Jahoua.

—Et toi?

—Je me mets à la poursuite de ce cheval maudit!

—Non! non! je ne te quitte pas. Si on violente Yvonne, je veux la sauver...

—Cependant si nous nous sommes trompés?

—Non; c'était Yvonne, te dis-je! j'en suis sûr!

—Je le crois aussi; il me semble l'avoir reconnue mais encore une fois, cependant, nous pouvons nous être trompés, et dans ce cas nous la laisserions donc à Fouesnan exposée au tumulte et au danger du combat qui s'y livre!

—Eh bien! dit Jahoua, va à Fouesnan, toi!

—Non! non!... Je poursuivrai ce cavalier.

Les deux jeunes gens se regardèrent encore avec des yeux brillants de courroux: leur volonté, qui se contredisait, allait peut-être ranimer la lutte. Jahoua se baissa et ramassa une poignée de petites pierres.

—Que le sort décide! s'écria-t-il. Pair ou non?

—Pair! répondit Keinec.

La main du fermier renfermait six petits cailloux. Le jeune marin poussa un cri de joie.

—Va donc à Fouesnan, dit-il; moi je vais couper le pays et gagner la mer. C'est là que le chemin aboutit.

Jahoua rejeta les pierres avec rage; puis, sans mot dire, il saisit son pen-bas. Keinec reprit sa carabine, et tous deux, dans une direction opposée, s'élancèrent rapidement.

Lorsque les gendarmes eurent, sur l'ordre de leur officier, placé les prisonniers au milieu d'eux, ils se préparèrent à forcer l'une des issues de la place. En conséquence, ils s'avancèrent le sabre en main, et au petit pas de leurs chevaux, jusqu'à la barrière vivante qui s'opposait à leur passage. Là, l'officier commanda: Halte!

Suivant les instructions qu'il avait reçues, il devait éviter, autant que possible, l'effusion du sang. Mais, avant tout, il avait mission d'arrêter les prêtres insermentés et de les ramener, coûte que coûte, dans les prisons de Quimper. Il improvisa donc une petite harangue arrangée pour la circonstance, et dans laquelle il s'efforçait de démontrer aux habitants de Fouesnan que, si la nation leur enlevait leur recteur, c'était pour le bien général. En 1791, on n'avait pas encore pris l'habitude de mettre:—la patrie en danger.—Les Bas-Bretons écoutèrent paisiblement cette harangue, pour deux motifs: Le premier, et c'est là un trait distinctif du caractère des fils de l'Armorique, c'est que, bonnes ou mauvaises, le paysan breton écoute toujours les raisons données par son interlocuteur; seulement, il prend pour les écouter un air de stupidité sauvage qui indique sa résolution de ne pas vouloir comprendre. Inutile de dire que ces raisons données ne changent exactement rien à sa résolution arrêtée. En second lieu, et peut-être eussions-nous dû commencer par là, le discours du lieutenant étant en français et les habitants de Fouesnan ne parlant guère que le dialecte breton, il était difficile, malgré tout le talent de l'orateur, qu'il parvînt à persuader son auditoire. Aussi les paysans, la harangue terminée, ne firent-ils pas mine de bouger de place et de livrer passage. Tout au contraire, les cris s'élevèrent plus violents encore.

—Notre recteur! notre recteur! hurla la foule.

Le lieutenant commença alors les sommations. Les paysans ne reculèrent pas.

—Chargez! commanda le gendarme exaspéré par cette froide résistance.

Les cavaliers s'élancèrent. Un long cri retentit dans la foule. Trois paysans venaient de tomber sous les sabres des gendarmes. Alors le combat commença. Les Bas-Bretons, exaspérés, attaquèrent à leur tour. Une mêlée épouvantable eut lieu sur la place. Quelques chevaux, atteints par le fer des faulx, roulèrent en entraînant leurs cavaliers. Les gendarmes se replièrent et firent feu de leurs carabines. Les paysans ripostèrent. Mal armés, mal dirigés ils ne maintenaient l'égalité de la lutte que par leur nombre; mais il était évident qu'à la fin les soldats devaient l'emporter.

Pendant près d'une heure chacun fit bravement son devoir. De chaque côté les morts et les blessés tombaient à tous moments. Au premier rang des combattants on distinguait le vieil Yvon. Ce fut à ce moment que Jahoua arriva. Le brave fermier se joignit à ses amis, et leur apporta le puissant concours de son bras robuste.

Cependant les soldats gagnaient du terrain. Ils étaient parvenus à s'emparer du recteur, et, se rangeant en colonne serrée, ils se préparaient à faire une trouée pour quitter le village. Les paysans reculaient quand une troupe d'hommes, arrivant au pas de course par la route du château, vint tout à coup changer la face du combat.

Cette troupe, composée d'une trentaine de gars armés de carabines, de piques et de haches, s'élança au secours des paysans. C'étaient les marins du Jean-Louis, commandés par Marcof. Le patron du lougre était magnifique à voir. Brandissant d'une main une courte hache, tenant de l'autre un pistolet, il bondissait comme un jaguar. Ses yeux lançaient des éclairs, ses narines dilatées respiraient avec joie l'odeur du sang et l'odeur de la poudre. En arrivant en face des gendarmes, il poussa un rugissement de joie farouche.

—Arrière, vous autres, cria-t-il aux paysans en les écartant de la main. Et se retournant vers sa troupe: A moi, les gars! En avant et feu partout! Tue! tue!

—Mort aux bandits! hurla l'officier de gendarmerie. Vive la nation!

—Vive le roi! A bas la constitution! répondit Marcof en fendant la tête du sous-lieutenant qui roula en bas de son cheval.

Alors, entre ces hommes également aguerris aux combats, ce fut une boucherie épouvantable. Au milieu de la mêlée la plus sanglante, et au moment où Marcof, pressé, entouré par cinq gendarmes, se défendait comme un lion, mais ne parvenait pas toujours à parer les coups qui lui étaient portés, un nouvel arrivant s'élança vers lui, et abattit d'un coup de carabine d'abord, et d'un coup de crosse ensuite, deux de ceux qui menaçaient le plus l'intrépide marin.

—Keinec! s'écria Marcof en se détournant. Merci, mon gars.

Le combat continua. Bientôt les gendarmes se comptèrent de l'oeil. Ils n'étaient plus que sept ou huit privés d'officier. Ils firent signe qu'ils se rendaient. Marcof arrêta le feu et s'avança vers eux.

—Vous avez fait bravement votre devoir, leur dit-il; vous êtes de bons soldats; partez vite; regagnez Quimper; car je ne répondrais pas de vous ici.

Les soldats remirent le sabre au fourreau, et s'élancèrent poursuivis par les rires et les huées. Alors les paysans entourèrent leur vieux recteur, et, l'enlevant dans leurs bras, le portèrent en triomphe jusque sur le seuil de l'église. Le vieillard épouvanté de ce qui venait d'avoir lieu, versait des larmes de douleur. Enfin, il étendit les mains vers la foule, et, désignant les blessés et les morts:

—Songez à eux avant tout! dit-il. Transportez au presbytère ceux qui n'ont pas d'asile.

Une heure après, le village, naguère si calme, offrait encore tous les aspects de l'agitation la plus vive. Marcof, dans la crainte d'un retour de nouveaux soldats, avait placé des vedettes sur les hauteurs. Les hommes étaient réunis dans la maison d'Yvon. Le vieux pêcheur, au milieu de la chaleur du combat, et pendant les premiers instants consacrés aux blessés et aux morts, n'avait pu constater l'absence de sa fille. En rentrant chez lui il aperçut Jahoua qui, tout ensanglanté par sa double lutte de la soirée, accourait vers lui.

—Où est Yvonne? demanda vivement le fermier.

—Yvonne! répéta le vieillard.

—Oui.

—Mais tu dois le savoir.

—Comment le saurai-je?

—Elle est allée au-devant de toi.

—Quand donc?

—Au commencement du combat.

—Alors elle était sur le chemin des Pierres-Noires?

—Oui.

—Et elle n'est pas revenue?

—Non! répondit Yvon frappé de terreur par le bouleversement subit des traits du jeune homme.

—Elle n'est pas revenue! répéta ce dernier.

—Mais tu ne l'as donc pas ramenée avec toi?

—Je ne l'ai même pas rencontrée!...

—Mon Dieu! qu'est-elle donc devenue depuis deux heures?

Les paysans qui entraient successivement dans la maison d'Yvon avaient entendu ce dialogue.

—Mais, fit observer l'un d'eux, peut-être qu'Yvonne aura eu peur et qu'elle se sera cachée.

—C'est possible, répondit le vieillard. Tiens, Jahoua, cherchons dans la maison, et vous autres, mes gars, cherchez dans le village.

Plusieurs paysans sortirent.

—Ah! murmura Jahoua, c'était bien elle que j'avais vue, et Keinec aussi l'avait bien reconnue!

XXIII

DEUX COEURS POUR UN AMOUR.

Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof revint avec les paysans, et là, devant tous, Jahoua raconta sa rencontre avec Keinec, la lutte qui s'en était suivie, et l'apparition étrange qui les avait séparés. Il termina en ajoutant que Keinec s'était mis à la poursuite du cavalier qui, selon toute probabilité, enlevait Yvonne.

—Mais Keinec est ici, interrompit Marcof.

—Il est revenu? s'écria Jahoua.

—Me voici! répondit la voix du marin.

Et Keinec s'avança au milieu du cercle.

—Ma fille? mon Yvonne? demanda le vieillard avec désespoir.

—Je n'ai pu retrouver sa trace! répondit Keinec d'une voix sombre.

—N'importe; raconte vite ce qui est arrivé, ce que tu as fait au moins! dit vivement Marcof.

—C'est bien simple: comme la route des Pierres-Noires n'aboutit qu'à Penmarckh, je me suis élancé sur les falaises pour couper au plus court. J'entendais de loin le galop précipité du cheval. Arrivé au village, j'écoutai pour tâcher de deviner la direction prise, mais je n'entendis plus rien. Alors l'idée me vint que l'on pouvait avoir gagné la mer. Je me laissai glisser sur les pentes et je touchai promptement la plage. Elle était déserte. J'écoutai de nouveau. Rien! Cependant, en m'avançant sur les rochers, il me sembla voir au loin une barque glisser sur les vagues. Je courus à mon canot. L'amarre avait été coupée et la marée l'avait entraîné. Aucune autre embarcation n'était là. Aucune des chaloupes du Jean-Louis n'était à la mer. A bord, j'appris que Marcof et ses hommes étaient ici. Alors une sorte de folie étrange s'empara de moi. Je crus un moment que j'avais fait un mauvais rêve et que rien de ce que j'avais vu et entendu n'était vrai. Je me dis que personne n'avait intérêt à enlever Yvonne, et qu'elle devait être à Fouesnan. D'ailleurs, la fusillade que j'entendais m'attirait de ce côté. Convaincu que je retrouverais la jeune fille au village, je repris la route des falaises. Vous savez le reste.

Un profond silence suivit le récit de Keinec. Aucun des assistants ne pouvant deviner la vérité, se livrait intérieurement à mille conjectures. Marcof, surtout, réfléchissait profondément. Le vieil Yvon s'abandonnait sans réserve à toute sa douleur. Jahoua et Keinec s'étaient rapprochés du père d'Yvonne et s'efforçaient de le consoler. Leurs mains se touchaient presque, et telle était la force de leur passion, qu'ils ne songeaient plus au combat qu'ils s'étaient livré quelques heures auparavant, ni à celui qui devait avoir lieu le lendemain. Marcof se leva, et, frappant du poing sur la table:

—Nous la retrouverons, mes gars! s'écria-t-il.

Tous se rapprochèrent de lui.

—Que faut-il faire? demandèrent à la fois le fermier et le jeune marin.

—Cesser de vous haïr, d'abord, et m'aider loyalement tous deux.

Les deux hommes se regardèrent.

—Keinec, dit Jahoua après un court silence, nous aimons tous deux Yvonne, et nous étions prêts tout à l'heure à nous entretuer pour satisfaire notre amour et nous débarrasser mutuellement d'un rival. Aujourd'hui Yvonne est en danger; nous devons la sauver. Tu entends ce que dit Marcof. Quant à ce qui me concerne, je jure, jusqu'au moment où nous aurons rendu Yvonne à son père, de ne plus avoir de haine pour toi, et d'être même un allié sincère et loyal. Le veux-tu?

—J'accepte! répondit Keinec; plus tard, nous verrons.

—Touchez-vous la main! ordonna Marcof.

Les deux jeunes gens firent un effort visible. Néanmoins ils obéirent.

—Bien, mes gars! s'écria Yvon avec attendrissement, bien! Vous êtes braves et vigoureux tous deux; aidez Marcof, et Dieu récompensera vos efforts!

Au moment où les paysans entouraient les deux rivaux devenus alliés, le tailleur de Fouesnan se précipita dans la chambre. La physionomie du bossu reflétait tant de sensations diverses, que tous les yeux se fixèrent sur lui. Il était accouru droit à Yvon.

—Votre fille!... balbutia-t-il comme quelqu'un qui cherche à reprendre haleine, votre fille, père Yvon?

—Sais-tu donc quelque chose sur elle? demanda vivement Marcof.

Le tailleur fit signe que oui.

—Parle! parle vite! s'écrièrent les paysans.

—On l'a enlevée ce soir dans le chemin des Pierres-Noires!

—Comment sais-tu cela?

—J'ai vu celui qui l'enlevait.

—Son nom? s'écria Keinec en se levant avec violence.

—Je l'ignore; mais vous vous rappelez les deux inconnus dont je vous ai parlé, et que j'avais vu rôder autour du château?

—Oui, oui, firent les paysans.

—Eh bien! celui qui emportait Yvonne sur son cheval, est l'un de ces hommes.

—Tu en es sûr? dit Marcof avec vivacité.

—Sans doute. Le jour de la mort de notre regretté seigneur, je les ai suivis tous les deux, et, caché dans les genêts d'abord, sur la corniche des falaises ensuite, j'ai entendu leur conversation presque tout entière. Ils parlaient d'enlèvement; mais je n'avais pas compris qu'il s'agissait de votre fille, père Yvon. Ce soir, en revenant de Penmarckh et au moment où je longeais la grève pour regagner la route, j'ai parfaitement reconnu le plus jeune des deux hommes dont je vous parlais. Il portait une femme dans ses bras. Comme j'étais dans l'ombre, il ne m'a pas vu, et avant que j'aie eu le temps de pousser un cri, il s'élançait dans une barque que montaient déjà deux autres hommes, et ils ont poussé au large... C'est alors que, la lune se levant, il m'a semblé reconnaître Yvonne. Je n'en étais pas certain néanmoins, lorsque leur conversation m'est revenue à la mémoire tout à coup, et j'ai pris ma course vers le village. En arrivant, les femmes m'ont appris qu'Yvonne avait disparu... Alors je n'ai plus douté.

—Et sur quel point de la côte semblaient-ils mettre le cap? demanda Yvon.

—Ils paraissaient vouloir prendre la haute mer, mais j'ai dans l'idée qu'ils s'orientaient vers la baie des Trépassés.

—Et moi j'en suis sûr! dit brusquement Marcof. Allons, mes gars, continua-t-il en s'adressant à Keinec et à Jahoua, en route et vivement. Je laisse ici mes hommes pour la garde du village, Bervic les commandera. Nous reviendrons probablement au point du jour. D'ici là, mes enfants, cachez le recteur, car vous pouvez être certains que les gendarmes reviendront.

Puis, prenant le tailleur à part, il l'entraîna au dehors.

—Tu as entendu toute la conversation de ces deux hommes? dit-il à voix basse.

—Oui.

—N'a-t-il donc été question que de cet enlèvement?...

—Oh non!

—Ils ont parlé du marquis, n'est-ce pas?

—Oui.

—Tu vas me raconter cela, et surtout n'omets rien.

Le tailleur raconta alors minutieusement la conversation qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Seulement la brise de mer, en empêchant parfois le tailleur de saisir tout ce que se communiquaient les cavaliers, avait mis obstacle à ce qu'il comprît qu'il s'agissait d'Yvonne dans la question de l'enlèvement. Le nom de Carfor, revenu plusieurs fois dans la conversation l'avait singulièrement frappé. En entendant prononcer ce nom, Marcof tressaillit.

—Carfor mêlé à toute cette infernale intrigue! murmura-t-il; j'aurais dû le prévoir. C'est le mauvais génie du pays! Merci, continua-t-il en s'adressant au tailleur; viens demain à bord de mon lougre, et je te remettrai l'argent que le marquis de La Rouairie te fait passer pour tes services.

Un quart d'heure après, Marcof, Keinec et Jahoua suivaient silencieusement la route des falaises, se dirigeant vers la crique où était amarré le Jean-Louis. Deux hommes seulement veillaient à bord, mais ils faisaient bonne garde, car les arrivants ne les avaient pas encore pu distinguer, que le cri de «Qui vive!» retentit à leurs oreilles et qu'ils entendirent le bruit sec que fait la batterie d'un fusil que l'on arme. Marcof, au lieu de répondre, porta la main à sa bouche et imita le cri sauvage de la chouette. A ce signal, un second cri retentit à quelque distance.

—Qu'est-ce que cela? fit Marcof en s'arrêtant. Ce cri vient de terre et je n'y ai laissé personne.

Puis, faisant signe de la main à ses deux compagnons de demeurer à la même place, il s'avança avec précaution en suivant le pied des falaises. Au bout d'une centaine de pas, il recommença le même cri quoique plus faiblement. Aussitôt un homme sortit d'une crevasse naturelle du rocher et s'avança vers lui. Marcof le regarda fixement, puis, lui tendant la main:

—C'est toi, Jean Chouan? fit-il d'un air étonné. Que viens-tu faire en ce pays?

—J'étais prévenu depuis huit jours de l'arrêté que le département allait rendre, répondit le chef si connu des rebelles de l'Ouest, et je suis venu seul dans la Cornouaille pour savoir ce que les gars voudraient faire...

—Eh bien! tu as vu que, pour le premier jour, cela n'avait pas trop mal marché?

—Oui. Ceux de Fouesnan ont agi solidement, et tu les as bien secondés.

—Par malheur je n'ai qu'une cinquantaine d'hommes ici.

—Demain il en arrivera cinq cents dans les bruyères de Boennalie. La Rouairie sera avec eux.

—Très-bien.

—Tu sais que les gendarmes reviendront au point du jour et brûleront les fermes. Il faudrait faire prévenir les gars.

—Je m'en charge.

—Tu feras conduire le recteur dans les bruyères et tu y amèneras tes hommes.

—Cela sera fait.

—C'est tout ce que j'avais à te dire, Marcof.

—Adieu, Jean Chouan.

Et le futur général de l'insurrection, dont le nom était alors presque inconnu, disparut en remontant vers le village. Marcof revint à ses deux compagnons, et tous trois s'élancèrent à bord du lougre. Marcof leur donna des armes et des munitions, puis ils mirent un canot à la mer, et, s'embarquant tous trois, ils poussèrent vigoureusement au large.

—Sur quel point de la côte mettons-nous le cap? demanda Keinec en armant un aviron.

—Sur la baie des Trépassés, répondit Marcof.

—Nous allons à la grotte de Carfor?

—Oui.

—Dans quel but?

—Dans le but de forcer le sorcier à nous dire où on a conduit Yvonne, répondit Marcof; et, par l'âme de mon père, il le dira. J'en réponds!

Keinec et Jahoua, se courbant sur les avirons, nageaient avec force pendant que Marcof tenait la barre.

En reconnaissant le chevalier de Tessy pour l'homme qui enlevait Yvonne, le tailleur de Fouesnan ne s'était pas trompé. Ainsi que cela avait été convenu entre lui et Carfor, le chevalier, accompagné d'un domestique, sorte de Frontin qui avait dix fois mérité les galères, était venu se poster sur la route de Penmarckh. Carfor avait compté se glisser dans le village, et, sous un prétexte quelconque, isoler Yvonne, s'en faire suivre ou l'enlever. Il pénétrait par le verger dans la maison d'Yvon, lorsqu'il entendit le vieillard donner à sa fille l'ordre d'aller au-devant de Jahoua. Le hasard servait donc le berger beaucoup mieux qu'il n'aurait pu l'espérer. En conséquence, il se retira vivement et courut dans les genêts prévenir le chevalier. Tous trois se tinrent prêts, et, ainsi qu'on l'a vu, ils accomplirent leur audacieux projet sans éprouver la moindre résistance.

A peine le chevalier fut-il à cheval, que Carfor et le valet gagnèrent la grève par le sentier des falaises. Pour première précaution ils coupèrent les amarres du canot de Keinec, le seul qui se trouvât sur la côte. Puis ils allèrent à la crique et armèrent promptement une embarcation préparée d'avance. Cela fait, ils attendirent. Le chevalier ne tarda pas à arriver avec la jeune fille. Il sauta à terre. Le valet prit le cheval et le conduisit dans une grange dont la porte était ouverte. Ensuite ils s'embarquèrent. Carfor, assez bon pilote, dirigea l'embarcation, et ils franchirent les brisants. Yvonne s'était évanouie de nouveau, et cette circonstance, en empêchant la jeune fille de se débattre et de crier, facilitait singulièrement leur fuite. En moins d'une heure ils doublèrent la baie des Trépassés et mirent le cap sur l'île de Seint; mais, arrivés à la hauteur d'Audierne, ils coururent une bordée vers la côte. Le vent les poussait rapidement. Ils abordèrent dans une petite baie déserte. Le comte de Fougueray les y attendait avec des chevaux frais.

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