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Marcof le Malouin

L'ABBAYE DE PLOGASTEL. (continued 2)

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—Mon ami, lui dit celui-ci, je ne suis pas assez riche pour soigner chez moi cette jeune femme; mais je puis vous donner une lettre pour l'un de mes confrères de Messine. Il dirige l'hôpital des fous, et il y recevra celle dont vous prenez soin si charitablement.

Marcof accepta la lettre, partit pour Messine, et, grâce à la recommandation du médecin de Catane, il vit sa protégée installée à l'hospice des aliénés. Mais le voyage terminé, il ne lui restait pas deux paoli.

—Excellent coeur! dit la religieuse en interrompant le marquis.

—Oui, Marcof est une noble nature! répondit Philippe de Loc-Ronan; c'est une âme grande et généreuse, forte dans l'adversité, toujours prête à protéger les faibles.

—Et cette jeune femme, quel était son nom?

—Marcof ne l'a jamais su; elle avait été complètement dépouillée par les bandits; rien sur elle ne pouvait indiquer son origine, et son état de santé ne lui permettait de donner aucun renseignement à cet égard. La seule remarque que fit mon frère fut que le mouchoir brodé que la pauvre folle portait à la main était marqué d'un F surmonté d'une couronne de comte.

—La revit-il?

—Jamais.

—Alors il ignore si elle a recouvré la raison.

—Il l'ignore.

—Mais, monseigneur, dit Jocelyn, cette jeune femme appartenait probablement à une puissante famille. Sa disparition et celle des cavaliers qui l'accompagnaient eussent dû être remarquées?

—J'étais à la cour à cette époque, Jocelyn, et je n'ai jamais entendu parler de ce malheur.

—C'est étrange!

—Et que devint Marcof? Que fit-il après avoir conduit sa protégée à l'hôpital des fous? demanda la religieuse.

—Il trouva à s'embarquer et revint en France. A cette époque, la guerre d'Amérique venait d'éclater. Marcof résolut d'aller combattre pour la cause de l'indépendance. C'est ici que commence la seconde partie de sa vie; mais cette seconde partie est tellement liée à mon existence, continua la marquis, que je vais cesser de lire, chère Julie, et que je vous raconterai.

Le marquis se recueillit quelques instants, puis il reprit:

—Six ans après que Marcof eut quitté la Calabre, c'est-à-dire vers 1780, il y a bientôt douze années, chère Julie, et vous devez d'autant mieux vous souvenir de cette date que cette année dont je vous parle fut celle de notre séparation, je m'embarquai moi-même pour l'Amérique, où M. de La Fayette, mon ami, me fit l'accueil le plus cordial.

Je n'entreprendrai pas de vous raconter ici l'odyssée des combats auxquels je pris part. Je vous dirai seulement qu'au commencement de 1783, me trouvant avec un parti de volontaires chargé d'explorer les frontières de la Virginie, nous tombâmes tout à coup dans une embuscade tendue habilement par les Anglais. Nous nous battîmes avec acharnement.

Blessé deux fois, mais légèrement, je prenais à l'action une part que mes amis qualifièrent plus tard de glorieuse, quand je me vis brusquement séparé des miens et entouré par une troupe d'ennemis. On me somma de me rendre. Ma réponse fut un coup de pistolet qui renversa l'insolent qui me demandait mon épée. Dès lors il s'agissait de mourir bravement, et je me préparai à me faire des funérailles dignes de mes ancêtres. Bientôt le nombre allait l'emporter. Mes blessures me faisaient cruellement souffrir; la perte de mon sang détruisait mes forces; ma vue s'affaiblissait, et mon bras devenait lourd. J'allais succomber, quand une voix retentit soudain à mes oreilles, et me cria en excellent français:

—Courage, mon gentilhomme! nous sommes deux maintenant.

Alors, à travers le nuage qui descendait sur mes yeux, je distinguai un homme qu'à son agilité, à sa vigueur, à la force avec laquelle il frappait, je fus tenté de prendre pour un être surnaturel. Il me couvrit de son corps et reçut à la poitrine un coup de lance qui m'était destiné. Je poussai un cri.

Lui, sans se soucier de son sang qui coulait à flots, ivre de poudre et de carnage, il était à la fois effrayant et admirable à contempler. Pendant cinq minutes il soutint seul le choc des Anglais, et cinq minutes, dans une bataille, sont plus longues que cinq années dans toute autre circonstance. Enfin nos amis, qui avaient d'abord lâché pied, revinrent à la charge et nous délivrèrent.

Après le combat, je cherchai partout mon généreux sauveur, mais je ne pus le découvrir. Transporté au poste des blessés, j'appris, le lendemain, qu'après s'être fait panser il s'était élancé à la poursuite des Anglais.

Six mois après, chère Julie, au milieu d'un autre combat, et dans des circonstances à peu près semblables, je dus encore la vie au même homme, qui fut encore blessé pour moi. Cette fois, malheureusement, sa blessure était grave, et il lui fallut consentir à être transporté à l'ambulance. Le chirurgien qui le soigna demeura stupéfait en voyant ce corps sillonné par plus de quatorze cicatrices.

Une fièvre ardente s'empara du blessé et le tint trois semaines entre la vie et la mort. Enfin, la vigueur de sa puissante nature triompha de la maladie. Il entra en convalescence. J'ignorais encore qui il était. Je lui avais prodigué mes soins, et un jour qu'il essayait ses forces en s'appuyant sur mon bras, je tentai de l'interroger.

—Vous êtes Français, lui dis-je, cela s'entend; mais dans quelle partie de la France êtes-vous né?

—Je n'en sais rien, me répondit-il.

—Quoi! vous ignorez l'endroit de votre naissance?

—Absolument.

—Et vos parents?

—Je ne les ai jamais connus.

—Vous êtes orphelin?

—Je l'ignore.

—Comment cela?

—Je suis un enfant perdu.

—Alors le nom que vous portez?

—Est celui d'un brave homme qui a pris soin de mon enfance.

—Et où avez-vous été élevé?

—En Bretagne.

—Dans quelle partie de la province?

—A Saint-Malo.

—A Saint-Malo! m'écriai-je.

—Oui, me répondit-il. Est-ce que vous-même vous seriez né dans cette ville?

—Non. Je suis Breton comme vous, mais je suis né à Loc-Ronan, dans le château de mes ancêtres.

Puis, après un moment de silence, je repris avec une émotion que je pouvais à peine contenir:

—Vous m'avez dit que vous portiez le nom du brave homme qui vous avait élevé?

—Oui.

—Quelle profession exerçait-il?

—Celle de pêcheur.

—Et il se nommait?

—Marcof le Malouin.

En entendant prononcer ce nom, j'eus peine à retenir un cri prêt à jaillir de ma poitrine; mais cependant je parvins à le retenir et à comprimer l'élan qui me poussait vers mon sauveur.

VIII

LES DEUX FRÈRES.

—Pour comprendre cette émotion profonde que je ressentais, continua le marquis de Loc-Ronan, il me faut vous rappeler les recommandations faites par mon père à son lit de mort. Je vous ai déjà dit que l'abandon de cet enfant, fruit d'une faute de jeunesse, avait assombri le reste de ses jours. Lui-même avait cherché, mais en vain, à retrouver plus tard les traces de ce fils délaissé, et confié à des mains étrangères. Aussi, lorsqu'il m'eut révélé dans ses moindres détails le secret qui le tourmentait, lorsqu'il m'en eut raconté toutes les circonstances, me disant et le nom du pêcheur, et l'âge que devait avoir mon frère, et le lieu dans lequel il l'avait abandonné; lorsqu'après m'avoir fait jurer de ne pas repousser ce frère si le hasard me faisait trouver face à face avec lui, mon père mourut content de mon serment, je me mis en devoir de faire toutes les recherches nécessaires pour accomplir ma promesse. Mais les recherches furent vaines. Je fouillai inutilement toutes les côtes de la Bretagne. A Saint-Malo, depuis plus de dix ans que le vieux pêcheur était mort, on n'avait plus entendu parler de son fils adoptif. A Brest, une fois, ce nom de Marcof le Malouin frappa mon oreille; mais ce fut pour apprendre que le corsaire qu'il montait s'était perdu jadis corps et bien sur les côtes d'Italie.

Lorsque mon père avait tenté ses recherches, Marcof était en Calabre. Lorsque je tentai les miennes, il était déjà en Amérique. Et voilà qu'au moment où j'y songeais le moins, au moment où j'avais perdu tout espoir de rencontrer ce frère inconnu que je cherchais, un hasard providentiel me mettait sur sa route, et, dans ce second fils de mon père, je reconnaissais celui qui deux fois m'avait sauvé la vie au péril de la sienne; celui qui, deux fois, avait prodigué son sang pour épargner le mien! Maintenant vous comprenez, n'est-ce pas, les élans de mon coeur? Et cependant, je vous l'ai dit, je parvins à me contenir et à ne rien laisser deviner. J'avais mes projets.

Nous étions en 1784. Nous venions d'apprendre que la France avait reconnu enfin l'indépendance des États-Unis, et que la guerre allait cesser. J'avais résolu de revenir en Bretagne et d'y ramener avec moi ce frère si miraculeusement retrouvé. Je voulais que ce fût seulement dans le château de nos aïeux qu'eût lieu cette reconnaissance tant souhaitée. Je me faisais une joie de celle qu'éprouverait Marcof en retrouvant une famille et en apprenant le nom de son père. Je lui proposai donc de m'accompagner en France.

La guerre était terminée; il n'avait plus rien à faire en Amérique; il consentit. Deux mois après, nous abordâmes à Brest. Le lendemain nous étions à Loc-Ronan. Tu te rappelles notre arrivée, Jocelyn?

—Oh! sans doute, mon bon maître, répondit le vieux serviteur.

Le marquis continua:

—L'impatience me dévorait. Le soir même j'emmenai Marcof dans ma bibliothèque, et là je le priai de me raconter son histoire. Il le fit avec simplicité. Lorsqu'il eut terminé:

—Ne vous rappelez-vous rien de ce qui a précédé votre arrivée chez le pécheur? lui demandai-je.

—Rien, me répondit-il.

—Quoi! pas même les traits de celui qui vous y conduisit?

—Non; je ne crois pas. Mes souvenirs sont tellement confus, et j'étais si jeune alors.

—Soupçonnez-vous quel pouvait être cet homme?

—Je n'ai jamais cherche à le deviner.

—Pourquoi?

—Parce que, si j'avais supposé que cet homme dont vous parlez fût mon père, cela m'eût été trop pénible.

—Et si c'était lui, et qu'il se fût repenti plus tard?

—Alors je le plaindrais.

—Et vous lui pardonneriez, n'est-ce pas?

—Lui pardonner quoi? demanda Marcof avec étonnement.

—Mais, votre abandon.

—Un fils n'a rien à pardonner à son père; car il n'a pas le droit de l'accuser. Si le mien a agi ainsi, c'est que la Providence l'a voulu. Il a dû souffrir plus tard, et j'espère que Dieu lui aura pardonné; quant à moi, je ne puis avoir, s'il n'est plus, que des larmes et des regrets pour sa mémoire.

Toute la grandeur d'âme de Marcof se révélait dans ce peu de mots. Je le quittai et revins bientôt, apportant dans mes bras le portrait de mon père; ce portrait, qui est d'une ressemblance tellement admirable que, lorsque je le contemple, il me semble que le vieillard va se détacher de son cadre et venir à moi. Je le présentai à Marcof.

—Regardez ce portrait! m'écriai-je, et dites-moi s'il ne vous rappelle aucun souvenir?

Marcof contempla la peinture. Puis il recula, passa la main sur son front et pâlit.

—Mon Dieu! murmura-t-il, n'est-ce point un rêve?

—Que vous rappelle-t-il? demandai-je vivement en suivant d'un oeil humide l'émotion qui se reflétait sur sa mâle physionomie.

—Non, non, fit-il sans me répondre; et cependant il me semble que je ne me trompe pas? Oh! mes souvenirs! continua-t-il en pressant sa tête entre ses mains.

Il releva le front et fixa de nouveau les yeux sur le portrait.

—Oui! s'écria-t-il, je le reconnais. C'est là l'homme qui m'a conduit chez le pêcheur de Saint-Malo.

—Vous ne vous trompez pas, lui dis-je.

—Et cet homme est-il donc de votre famille?

—Oui.

—Son nom?

—Le marquis de Loc-Ronan.

—Le marquis de Loc-Ronan! répéta Marcof qui vint tout à coup se placer en face de moi. Mais alors, si ce que vous me disiez était vrai, ce serait...

Il n'acheva pas.

—Votre père! lui dis-je.

—Et vous! vous?...

—Moi, Marcof, je suis ton frère!

Et j'ouvris mes bras au marin qui s'y précipita en fondant en larmes. Pendant deux semaines j'oubliai presque mes douleurs quotidiennes. Votre charmante image, Julie, venait seule se placer en tiers entre nous.

—Quoi! s'écria vivement la religieuse, auriez-vous confié à votre frère...

—Rien! interrompit le marquis; il ne sait rien de ma vie passée. Connaissant la violence de son caractère, je n'osai pas lui révéler un tel secret. Marcof, par amitié pour moi, aurait été capable d'aller poignarder à Versailles même les infâmes qui se jouaient de mon repos et menaçaient sans cesse mon honneur. Non, Julie, non, je ne lui dis rien; il ignore tout. Marcof aurait trop souffert.

Le marquis baissa la tête sous le poids de ces cruels souvenirs, tandis que la religieuse lui serrait tendrement les mains.

—Et que devint Marcof? demanda-t-elle pour écarter les nuages qui assombrissaient le front de son époux.

—Je vais vous le dire, répondit Philippe en reprenant son récit.

Moins pour obéir à mon père que pour suivre les inspirations de mon coeur, je conjurai mon frère d'accepter une partie de ma fortune, et de prendre avec la terre de Brévelay le nom et les armes de la branche cadette de notre famille, branche alors éteinte, et qu'il eût fait dignement revivre, lors même que son écusson eût porté la barre de bâtardise. Mais il refusa.

—Philippe, me dit-il un jour que je le pressais plus vivement d'accéder à mes prières, Philippe, n'insiste pas. Je suis un matelot, vois-tu, et je ne suis pas fait pour porter un titre de gentilhomme. J'ai l'habitude de me nommer Marcof; laisse-moi paisiblement continuer à m'appeler ainsi. Si demain tu me reconnaissais hautement pour être de ta famille, on fouillerait dans mon passé, et on ne manquerait pas de le calomnier. Mes courses à bord des corsaires, on les traiterait de pirateries. Mon séjour dans les Calabres, on le considérerait comme celui d'un voleur de grand chemin. Enfin, on accuserait notre père, Philippe, sous prétexte de me plaindre, et nous ne devons pas le souffrir. Demeurons tels que nous sommes. Soyons toujours, l'un le noble marquis de Loc-Ronan; l'autre le pauvre marin Marcof. Nous nous verrons en secret, et nous nous embrasserons alors comme deux frères.

—Réfléchis! lui dis-je; ne prends pas une résolution aussi prompte.

—La mienne est inébranlable, Philippe; n'insiste plus.

En effet, jamais Marcof ne changea de façon de penser, et rien de ce que je pus faire ne le ramena à d'autres sentiments. Bientôt même je crus m'apercevoir que le séjour du château commençait à lui devenir à charge. Je le lui dis.

—Cela est vrai, me répondit-il naïvement; j'aime la mer, les dangers et les tempêtes; je ne suis pas fait pour vivre paisiblement dans une chambre. Il me faut le grand air, la brise et la liberté.

—Tu veux partir, alors?

—Oui.

—Mais ne puis-je rien pour toi?

—Si fait, tu peux me rendre heureux.

—Parle donc!

—Je refuse la fortune et les titres que tu voulais me donner; mais j'accepte la somme qui m'est nécessaire pour fréter un navire, engager un équipage et reprendre ma vie d'autrefois.

—Fais ce que tu voudras, lui répondis-je; ce que j'ai t'appartient.

Le lendemain Marcof partit pour Lorient. Il acheta un lougre qu'il fit gréer à sa fantaisie, et trois semaines après, il mettait à la voile. Nous fûmes deux ans sans nous revoir. Pendant cet espace de temps, il avait parcouru les mers de l'Inde et fait la chasse aux pirates. Puis il retourna en Amérique et continua cette vie d'aventures qui semble un besoin pour sa nature énergique.

Chaque fois qu'il revenait et mouillait, soit à Brest, soit à Lorient, il accourait au château. Enfin, il finit par adopter pour refuge la petite crique de Penmarckh. Lorsque les événements politiques commencèrent à agiter la France et à ébranler le trône, Marcof se lança dans le parti royaliste. C'est là, chère Julie, où nous en sommes, et voici ce que je connais de l'existence et du caractère de mon frère.»

Un long silence succéda au récit de Philippe. La religieuse et Jocelyn réfléchissaient profondément. Le vieux serviteur prit le premier la parole.

—Monseigneur, dit-il, lorsque le capitaine est venu au château, il y a quelques jours, l'avez-vous prévenu de ce qui allait se passer?

—Non, mon ami, répondit le marquis; j'ignorais alors que le moment fût si proche, n'ayant pas encore vu les deux misérables que tu connais si bien.

—Mais il vous croit donc mort? s'écria la religieuse.

—Non, Julie.

—Comment cela?

—Marcof, d'après nos conventions, devait revoir le marquis de La Rouairie. Il avait été arrêté entre eux qu'ils se rencontreraient à l'embouchure de la Loire. Le matin même qui suivit notre dernière entrevue, il mettait à la voile pour Paimboeuf. Il devait, m'a-t-il dit, être douze jours absents. Or, en voici huit seulement qu'il est parti. Demain dans la nuit, Jocelyn se rendra à Penmarckh; je lui donnerai les instructions nécessaires, et il préviendra mon frère.

Le marquis ignorait le prompt retour du Jean-Louis et la subite arrivée de Marcof. Il ne savait pas que le marin, le croyant mort, avait pénétré dans le château et s'était emparé des papiers que le marquis lui avait indiqués.

—Le capitaine sera-t-il de retour? fit observer Jocelyn.

—Je l'ignore, répondit Philippe; mais peu importe! Écoute-moi seulement, et retiens bien mes paroles.

—J'écoute, monseigneur.

—Il a été convenu jadis entre mon frère et moi que toutes les fois qu'il aborderait à terre et que tu ne lui porterais aucun message de ma part, il pénétrerait dans le parc de Loc-Ronan par la petite porte donnant sur la montagne, et dont je lui ai remis une double clé. Une fois entré, il se dirigerait vers la grande coupe de marbre placée sur le second piédestal à droite. C'est à l'aide de cette coupe que nous échangions nos secrètes correspondances. Bien des fois nous avons communiqué ainsi lorque des importuns entravaient nos rencontres. Demain, ou plutôt cette nuit même, Jocelyn, je te remettrai une lettre que tu iras déposer dans la coupe.

—Mais, interrompit Jocelyn, si, en débarquant à terre, le capitaine apprend la fatale nouvelle déjà répandue dans tout le pays, il croira à un malheur véritable, et qui sait alors s'il viendra comme d'ordinaire dans le parc?

—C'est précisément ce à quoi je songeais, répondit le marquis. Je connais le coeur de Marcof; je sais combien il m'aime, et son désespoir, quelque court qu'il fût, serait affreux.

—Mon Dieu! inspirez-nous! dit la religieuse avec anxiété. Que devons-nous faire?

—Je ne sais.

—Et moi, je crois que j'ai trouvé ce qu'il fallait que je fisse, dit Jocelyn.

—Qu'est-ce donc?

—Tout le monde vous pleure, monseigneur; mais on ignore ce que je suis devenu, et l'on doit penser au château que je reviendrai d'un instant à l'autre.

—Eh bien?

—Maintenant que vous êtes en sûreté ici, rien ne s'oppose à ce que je retourne à Loc-Ronan.

—Je devine, interrompit le marquis. Tu guetteras l'arrivée du Jean-Louis?

—Sans doute. Je veillerai nuit et jour, et dès que le lougre sera en vue, je l'attendrai dans la crique.

—Bon Jocelyn! fit le marquis.

—Si vous le permettez même, monseigneur, je partirai cette nuit.

—Je le veux bien.

—Et si le capitaine me demande où vous vous trouvez, faudra-t-il le lui dire?

—Certes.

—Et l'amener?

Le marquis regarda la religieuse comme pour solliciter son approbation. Julie devina sa pensée.

—Oui, oui, Jocelyn, dit-elle vivement, amenez ici le frère de votre maître.

Le marquis s'inclina sur la main de la religieuse et la remercia par un baiser.

—Ange de bonté et de consolation! murmura-t-il.

A peine se relevait-il qu'un bruit léger retentit dans le souterrain et fit pâlir la religieuse et Jocelyn.

—Mon Dieu! dit Julie à voix basse, avez-vous entendu?

—Silence! fit Jocelyn en se levant.

Le marquis avait porté la main à sa ceinture et en avait retiré un pistolet qu'il armait. Jocelyn se glissa hors de la cellule. Il avança doucement dans la demi-obscurité et se dirigea vers la petite porte secrète qui faisait communiquer la partie du cloître cachée sous la terre avec les galeries souterraines dont nous avons déjà parlé.

Arrivé à cet endroit, il s'arrêta et se coucha sur le sol. Il appuya son oreille contre la porte. D'abord il n'entendit aucun bruit. Puis il distingua des pas lourds et irréguliers comme ceux d'une personne dont la marche serait embarrassée.

Il entendit le sifflement d'une respiration haletante. Enfin, les pas se rapprochèrent, s'arrêtèrent, une main s'appuya contre la porte secrète, Jocelyn écoutait avec anxiété. Il s'attendait à voir jouer le ressort. Il n'en fut rien; mais le bruit mat d'un corps roulant lourdement sur la terre parvint jusqu'à lui. Ce bruit fut suivi d'un soupir. Puis tout rentra dans le plus profond silence.

IX

LA CELLULE DE L'ABBESSE.

Si le lecteur ne se fatigue pas d'un séjour trop prolongé dans le couvent de Plogastel, nous allons le prier de quitter le cloître souterrain et de retourner avec nous dans cette partie de l'abbaye où nous l'avons conduit déjà.

Nous avons abandonné la jolie Bretonne au moment où le comte de Fougueray s'apprêtait à la saigner, tout en se livrant à de sinistres pronostics à l'endroit de la jeune malade.

Avec un sang-froid et une habileté dignes d'un disciple d'Esculape, le beau-frère du marquis de Loc-Ronan procéda aux préliminaires de l'opération. Il releva la manche de la jeune fille, mit à nu son bras blanc et arrondi, et, gonflant la veine par la pression du pouce, il la piqua de l'extrémité acérée de sa lancette. Le sang jaillit en abondance.

Hermosa soutenait d'un bras la jeune fille, tandis que le chevalier lui baignait les tempes avec de l'eau fraîche. Mais qu'il y avait loin de la contenance froide et presque indifférente de ces trois personnages aux soins affectueux que prodiguent d'ordinaire ceux qui entourent un malade aimé! Le comte regardait Yvonne d'un oeil calme et cruel, agissant plutôt comme opérateur que comme médecin. Hermosa se préoccupait d'empêcher les gouttelettes de sang de tacher sa robe. Le chevalier insouciant de l'état alarmant de la jeune fille, promenait ses regards animés sur les charmes que lui révélait le désordre de toilette dans lequel se trouvait la malade.

—Crois-tu qu'elle en revienne? demanda-t-il au comte.

—Je n'en sais rien, répondit celui-ci.

Puis, jugeant la saignée suffisamment abondante, il l'arrêta et banda le bras de la jeune fille.

—Maintenant, dit-il, nous n'avons plus rien à faire ici. Laissons la nature agir à sa guise. Le sujet est jeune et vigoureux; il y a peut-être de la ressource.

—Faut-il la veiller? demanda Hermosa; j'enverrais Jasmin.

—Inutile, ma chère; qu'elle dorme, cela vaut mieux

—Au diable cette maladie subite! s'écria le chevalier. Nous allons avoir une succession d'ennuis à la place des jours de plaisirs que j'espérais.

—Oui, cela est contrariant, Raphaël, mais que veux-tu? il faut prendre son mal en patience. Si la petite doit mourir ici, mieux vaut que ce soit aujourd'hui que demain; nous en serons débarrassés plus tôt.

—C'est qu'elle est charmante, et qu'elle me plaît énormément.

—Elle ne peut t'entendre en ce moment, mon cher; tes galanteries sont donc en pure perte. Laisse-la reposer quelques heures, et peut-être qu'à son réveil tu pourras causer avec elle; en attendant, quittons cette chambre.

—Nous pouvons la laisser seule?...

—Pardieu! Elle ne songera pas à fuir, je t'en réponds; y songeât-elle, que les grilles et les verrous s'opposeraient à son dessein. Partons! c'est, je le répète, ce qu'il y a de mieux à faire en ce moment. Il ne faut pas nous dissimuler, Raphaël, que tu es un peu cause de l'état dans lequel se trouve ta bien-aimée. Tu l'entends?... elle délire. Je pense que ma saignée et le repos ramèneront le calme et la raison. Néanmoins, si à son réveil elle voyait quelque chose qui l'effrayât, le délire pourrait revenir plus violent encore. Donc, allons-nous-en et attendons.

—Soit! fit le chevalier en quittant la cellule; attendons... je reviendrai dans deux heures!

Et sans plus se préoccuper de celle que son infâme conduite et ses violences avaient amenée aux portes du tombeau, Raphaël descendit l'escalier de l'abbaye et se rendit aux écuries pour s'assurer que ses chevaux étaient convenablement soignés.

—Bien décidément, se dit-il tout en passant la main sur la croupe arrondie et luisante de son cheval favori, bien décidément, cette petite est charmante, et je serais fâché qu'elle mourût sitôt! En tout cas, je remonterai tout à l'heure, et si elle est en état de m'entendre, je lui parlerai fort nettement. De cette façon, j'éviterai les premières scènes de larmes et de cris, car elle sera trop faible pour me répondre.

Et le chevalier, après avoir pris cette froide résolution, se promena dans la cour. Le comte et sa compagne le suivaient du regard à travers l'étroite fenêtre.

—Pauvre chevalier! fit le comte en se penchant vers Hermosa et en donnant à ses paroles un accent d'ironie amère, pauvre chevalier! sa douleur me fait mal!

—Tu sais bien que Raphaël n'a jamais eu de coeur! répondit Hermosa à voix basse.

—J'aurais pourtant cru que la petite lui avait monté la tête.

—Lui?... Tu oublies, Diégo, que l'amour de l'or est le seul amour que connaisse Raphaël. Il craint de s'ennuyer ici, et s'il a enlevé cette enfant, c'est pour lui servir de passe-temps.

—On dirait que tu n'aimes pas ce cher ami, Hermosa?

—Je le hais!

—Très-bien!

—Pourquoi ce très-bien?

—Je m'entends, fit le comte avec un sourire.

—Et moi je ne t'entends pas.

—Quoi! il te faut des explications?

—Sans doute.

—Eh bien! chère Hermosa, continua le comte en refermant la porte de la cellule où se trouvait Yvonne et en entraînant sa compagne vers son appartement, combien avons-nous rapporté du château de Loc-Ronan?

—Mais environ cinquante mille écus, tant en or et en traites qu'en bijoux et en pierreries.

—Ce qui fait, après le partage?...

—Soixante-quinze mille livres chacun.

—C'est peu, n'est-ce pas?

—Fort peu.

—Surtout après ce que nous avions rêvé!

—Hélas!

—Cependant, si nous avions les cinquante mille écus à nous seuls, ce serait une fiche de consolation?

—Oui, mais nous ne les avons pas.

—Si nous héritions de Raphaël?

—Il est plus jeune que toi.

—Bah! la vie est semée de dangereux hasards.

—Cite-m'en un?

—Dame! personne ne nous sait ici. Nous sommes seuls, et si Raphaël était atteint subitement d'une indisposition.

—Eh bien?...

—Je parle d'une de ces indispositions graves qui entraînent la mort dans les vingt-quatre heures!

—Est-ce que tu serais amoureux de la Bretonne, Diégo? dit Hermosa en regardant fixement son interlocuteur.

—Jalouse! répondit le comte avec un sourire. Tu sais bien que je n'aime que toi, Hermosa; toi et notre Henrique. Si Raphaël venait à trépasser, Henrique hériterait de lui, et ces soixante-quinze mille livres lui assureraient un commencement de dot.

—Tu me prends par l'amour maternel, Diégo.

—Enfin, es-tu de mon avis?

—Eh! je ne dis pas le contraire; mais Raphaël se porte bien.

—Du moins il en a l'apparence; je suis contraint de l'avouer.

—A quoi bon alors toutes ces suppositions?

—A quoi bon, dis-tu?

—Oui.

—Tiens, chère et tendre amie, regarde ce petit flacon. Et Diégo tira de sa poitrine une petite fiole en cristal, hermétiquement bouchée, contenant une liqueur incolore.

—Qu'est-ce que cela? demanda Hermosa.

—Un produit chimique fort intéressant. Mélangé au vin, il n'en change le goût ni n'en altère la couleur.

—Et quel effet produit-il?

—Quelques douleurs d'entrailles imperceptibles.

—Qui amènent infailliblement la mort, n'est-ce pas, dit Hermosa en baissant encore la voix. Ce que contient cette fiole est un poison violent?

—Eh! non. Tu as des expressions d'une brutalité révoltante, permets-moi de le dire. Il ne s'agit nullement de poison. L'effet de ces douleurs d'entrailles cause un malaise général d'abord, puis détermine ensuite un épanchement au cerveau. De sorte que celui qui a goûté à cette liqueur meurt, non pas empoisonné, mais par la suite d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà tout.

—Et tu nommes ce que contient ce flacon?

—De l'extrait «d'aqua-tofana!»

—Le poison perdu des Borgia?

—Retrouvé par un ancien ami à moi que tu as connu en Italie.

—Cavaccioli, n'est-ce pas?

—En personne!

Hermosa ne continua pas la conversation. Le comte fit quelques tours dans la chambre, ouvrit une tabatière d'or, y plongea l'index et le pouce, en écarquillant gracieusement les autres doigts de la main, et après avoir dégusté savamment le tabac d'Espagne, il lança délicatement à la dentelle de son jabot deux ou trois chiquenaudes, qui eurent l'avantage de faire ressortir l'éclat d'un magnifique solitaire qui brillait à son petit doigt. Puis, revenant près d'Hermosa:

—C'est toi, chère belle, lui glissa-t-il à l'oreille, qui as l'habitude de nous verser le syracuse à la fin de chaque repas. Je te laisse ce flacon. Par le temps qui court cette composition peut devenir de la plus grande utilité. On ne sait pas; mais si par hasard tu avais le caprice d'en faire l'épreuve, ne va pas te tromper! Je te préviens que j'ai le coup d'oeil d'un inquisiteur espagnol!

Ceci dit, le comte déposa le flacon sur une petite table près de laquelle Hermosa était assise, et sortit en fredonnant une tarentelle. Arrivé près de la porte il se retourna. Hermosa avait la main appuyée sur la table, et le flacon avait disparu. Le comte sourit.

—Cette Hermosa est véritablement une créature des plus intelligentes, murmura-t-il en traversant le corridor pour gagner l'escalier du couvent. Il n'est vraisemblablement pas impossible que je consente un jour à lui donner mon nom. Palsambleu! nous verrons plus tard. Pour le présent, ce cher Raphaël ne se doute de rien. Tout est au mieux. Pardieu! moi aussi je trouve cette petite Bretonne charmante, et j'ai toujours jugé fort sage cette sorte de parabole diplomatique qui traite de la façon de faire tirer les marrons du feu. Allons, Raphaël n'est pas encore de ma force, et je crois qu'il n'aura pas le temps d'arriver jamais à ce degré de supériorité.

Au pied de l'escalier le comte rencontra Jasmin.

—Tu vas, lui dit-il, nous préparer pour ce soir un souper des plus délicats. Je me sens en disposition de fêter tes connaissances dans l'art culinaire!

Jasmin s'inclina en signe d'assentiment; et le comte hâta le pas pour rejoindre son ami le chevalier, dont il passa le bras sous le sien avec une familiarité charmante. Puis tous deux continuèrent leur promenade. Pendant ce temps Hermosa se faisait apporter par Jasmin des flacons de syracuse.

X

L'AMOUR DU CHEVALIER DE TESSY.

Une heure environ s'était écoulée depuis qu'Yvonne se trouvait seule dans la cellule où on l'avait transportée. Un profond silence régnait dans la petite pièce. Tout à coup la jeune fille fit un mouvement et entr'ouvrit les yeux.

Son front devint moins rouge, sa respiration moins pressée, son oeil moins hagard. Évidemment la saignée avait produit un mieux sensible. Yvonne se dressa péniblement sur son séant et regarda avec attention autour d'elle.

D'abord son gracieux visage n'exprima que l'étonnement. Elle ne se souvenait plus. Mais bientôt la mémoire lui revint.

Alors elle poussa un cri étouffé, et une troisième crise, plus terrible que les deux premières peut-être, faillit s'emparer d'elle. Elle demeura quelques minutes les yeux fixes, les doigts crispés. Elle étouffait.

Enfin, les larmes jaillirent en abondance de ses beaux yeux et la soulagèrent. Les nerfs se détendirent peu à peu et la faiblesse causée par la saignée arrêta la crise. Après avoir pleuré, elle se laissa glisser silencieusement à bas de son lit et s'achemina vers la fenêtre.

—Mon Dieu! où suis-je? se demandait-elle avec angoisse.

En parcourant des yeux l'étroite cellule, ses regards rencontrèrent un crucifix appendu à la muraille. Yvonne se traîna jusqu'au pied du signe rédempteur, s'agenouilla, et pria avec ferveur. Puis, se relevant péniblement, elle étendit la main vers le crucifix, et le décrocha pour le baiser.

C'était un magnifique Christ, largement fouillé dans un morceau d'ivoire, et encadré sur un fond de velours noir. Yvonne le contempla longuement, et, par un mouvement machinal, elle le retourna. Sur le dos du cadre étaient tracées quelques lignes à l'encre rouge. Yvonne les lut d'abord avec une sorte d'indifférence, puis elle les relut attentivement, et un cri de joie s'échappa de ses lèvres, tandis que ses yeux lancèrent un rayon d'espérance.

Voici ce qui était écrit derrière ce Christ encadré.

«Le vingt-cinquième jour d'août mil sept cent soixante-dix-huit, voulant témoigner à ma fille en Jésus-Christ, tout l'amour évangélique que ses vertus m'inspirent, moi, Louis-Claude de Vannes, évêque diocésain, et humble serviteur du Dieu tout-puissant, ai remis ce Christ, rapporté de Rome et béni par les mains sacrées de Sa Sainteté Pie VI, à Marie-Ursule de Mortemart, abbesse du couvent de Plogastel.»

—Oh! merci, mon Dieu! Vous avez exaucé ma prière! dit Yvonne en baisant encore le crucifix. Le couvent de Plogastel! C'est donc là où je me trouve?

«Le couvent de Plogastel! répétait-elle. Comment n'ai-je pas reconnu cette cellule de la bonne abbesse, moi, qui, tout enfant, y suis venue si souvent? Mais comment se fait-il que ces hommes m'aient conduite dans ce saint-lieu?... Ah! je me rappelle! Dernièrement on racontait chez mon père que les pauvres nonnes en avaient été chassées. L'abbaye est déserte et les misérables en ont fait leur retraite! Oh! ces hommes! ces hommes que je ne connais pas! que me veulent-ils donc?

En ce moment Yvonne entendit marcher dans le corridor. Elle se hâta de remettre le crucifix à sa place et de regagner son lit. Il était temps, car la porte tourna doucement sur ses gonds et le chevalier de Tessy pénétra dans la cellule.

En le voyant, Yvonne se sentit prise par un tremblement nerveux. Raphaël s'avança avec précaution. Arrivé près du lit, il se pencha vers la jeune fille, qu'il croyait endormie, et approcha ses lèvres de ce front si pur. Yvonne se recula vivement, avec un mouvement de dégoût semblable à celui que l'on éprouve au contact d'une bête venimeuse.

—Ah! ah! chère petite, dit le chevalier, il paraît que cela va mieux et que vous me reconnaissez?

Yvonne ne répondit pas.

—Chère Yvonne, continua le chevalier de sa voix la plus douce, je vous en conjure, dites-moi si vous voulez m'entendre et si vous vous sentez en état de comprendre mes paroles. De grâce! répondez-moi! Il y va de votre bonheur.

—Que me voulez-vous? répondit Yvonne d'une voix faible et en faisant un visible effort pour surmonter la répugnance qu'elle ressentait en présence de son interlocuteur.

—Je veux que vous m'accordiez quelques minutes d'attention.

—Qu'avez-vous à me dire?

—Vous allez le savoir.

Et le chevalier, attirant à lui un fauteuil, s'assit familièrement au chevet de la malade. Yvonne s'éloigna le plus possible en se rapprochant de la muraille. Raphaël remarqua ce mouvement.

—Ne craignez rien, dit-il.

—Oh! je ne vous crains pas! répondit fièrement la Bretonne.

—Soit! mais ne me bravez pas non plus! N'oubliez pas, avant tout, que vous êtes en ma puissance!

—Et de quel droit agissez-vous ainsi vis-à-vis de moi? s'écria Yvonne avec colère et indignation, car le ton menaçant avec lequel Raphaël avait prononcé la phrase précédente avait ranimé les forces de la malade. De quel droit m'avez-vous enlevée à mon père? Savez-vous bien que pour abuser de votre force envers une femme, il faut que vous soyez le dernier des lâches! Et vous osez me menacer, me rappeler que je suis en votre puissance!

Le chevalier était sans doute préparé à recevoir les reproches d'Yvonne, et il avait fait une ample provision de patience, présumons-nous, car loin de répondre à la jeune fille indignée qui l'accablait de sa colère et de son mépris, il s'enfonça mollement dans le fauteuil sur lequel il était assis, et croisant ses deux mains sur ses genoux, il se mit à tourner tranquillement ses pouces.

En présence de cette contenance froide qui indiquait de la part de cet homme une résolution fermement arrêtée, Yvonne sentit son courage prêt à défaillir de nouveau. Elle se voyait perdue, et bien perdue, sans espoir d'échapper aux mains qui la retenaient prisonnière. Cependant son énergie bretonne surmonta la terreur qui s'était emparée d'elle. S'enveloppant dans les draps qui la couvraient, et se drapant pour se dresser, elle prit une pose si sublimement digne, que le chevalier laissa échapper une exclamation admirative.

—Corbleu! s'écria-t-il, la déesse Junon ne serait pas digne de délacer les cordons de votre justin, ma belle Bretonne!

—Monsieur, dit Yvonne dont les yeux étincelaient, si vous n'êtes pas le plus misérable et le plus dégradé des hommes, vous allez sortir de cette chambre et me laisser libre de quitter cet endroit où vous me retenez par la force!

—Peste! chère enfant! répondit Raphaël, comme vous y allez! Croyez-vous donc que j'ai fait la nuit dernière douze lieues à franc étrier et vidé ma bourse pour me priver aussi vite de votre charmante présence? Non pas! de par Dieu! vous êtes ici et vous y resterez de gré ou de force, bien qu'à vrai dire je préférerais vous garder près de moi sans avoir recours à la violence.

—Mais, encore une fois, s'écria la pauvre enfant, de quel droit agissez-vous ainsi que vous le faites? Où suis-je donc ici? Qui êtes-vous? Vous me retenez par la force, vous l'avouez! Vous violentez une femme et vous osez encore l'insulter! Au costume que vous portez, monsieur, je vous eusse pris pour un gentilhomme. N'êtes-vous donc qu'un bandit et avez-vous volé l'habit qui vous couvre!

—Là! ma toute belle! répondit le chevalier en souriant et en s'efforçant de prendre une main qu'Yvonne retira vivement; là, ne vous emportez pas! Si mes paroles vous ont offensée, je ne fais nulle difficulté de les rétracter, et cela à l'instant même.

—Répondez! dit Yvonne avec violence, répondez, monsieur!... De quel droit avez-vous attenté à ma liberté? je ne vous connais pas; je ne vous ai jamais vu! Qui êtes-vous et que me voulez-vous?

—Quel déluge de questions! Ma chère enfant, je veux bien vous répondre; mais, s'il vous plait, procédons par ordre! Vous me demandez de quel droit je vous ai enlevée.

—Oui!

—Est-il donc nécessaire que je le dise et ne le devinez-vous pas?

—Parlez, monsieur, parlez vite!

—Eh bien, ma gracieuse Yvonne, ce droit que vous voulez sans doute me contester maintenant, ce sont, vos beaux yeux qui me l'ont donné jadis!

—Vous osez dire cela! s'écria Yvonne, stupéfaite de l'aplomb de son interlocuteur.

—Sans doute.

—Vous mentez!

—Non pas! je vous jure...

—Mais alors, expliquez-vous donc, monsieur! Ne voyez-vous pas que vous me torturez?

—Calmez-vous, de grâce!

—Répondez-moi!

—Eh bien! je vous ai dit la vérité!

—Mais je ne vous connais pas, je vous le répète. Je ne vous ai vu qu'au moment où vous avez accompli votre infâme dessein.

Et la pauvre enfant, en parlant ainsi, s'efforçait d'arrêter les sanglots qui lui montaient à la gorge. Elle tordait ses mains dans des crispations nerveuses. Semblable à la tourterelle se débattant sous les serres du gerfaut, elle s'efforçait de lutter contre cet homme, dont l'oeil fixé sur elle dégageait une sorte de fluide magnétique.

—Permettez-moi de réveiller vos souvenirs, reprit le chevalier, et de vous rappeler ce certain jour où vous reveniez de Penmarckh avec votre père et un gros rustre que l'on m'a dit depuis être votre fiancé? Vous avez rencontré sur la route des falaises deux cavaliers qui vous ont arrêtés tous trois pour se renseigner sur leur chemin.

—En effet, je me le rappelle.

—L'un d'eux vous promit même d'assister à votre prochain mariage et de vous porter un cadeau de noce.

—Oui.

—Eh bien! vous ne me reconnaissez pas?

—Ainsi, ce cavalier?

—C'était moi, chère Yvonne.

—Oui, je vous reconnais maintenant, répondit la jeune fille dont la tête commençait de nouveau à s'embarrasser.

—Pendant cette courte conférence, continua le chevalier, vous avez peut-être remarqué que je n'eus de regards que pour vous, que pour contempler et admirer cette beauté radieuse qui m'enivrait.

—Monsieur! fit Yvonne en rougissant instinctivement, bien qu'elle ne devinât pas encore dans son innocence virginale où en voulait venir son interlocuteur.

—Ne vous effarouchez pas pour un compliment que bien d'autres avant moi vous ont adressé sans doute. Écoutez-moi encore, et sachez que cette beauté dont je vous parle a allumé dans mon coeur une passion subite. Oui, à partir du moment où je vous ai rencontrée, un amour violent s'est emparé de moi. Si les sentiments que je viens de vous peindre vous déplaisent, ne vous en prenez qu'au charme tout-puissant qui s'exhale de votre personne! Ne vous en prenez qu'à ces yeux si beaux, qu'à ce front si pur, qu'à cette perfection de l'ensemble capable de rendre jalouses toutes les vierges de Raphaël et toutes les courtisanes du Titien. Et c'est là ce qui me fait vous ce droit dont nous parlons, que ce droit que vous me reprochez si amèrement d'avoir pris, c'est vous-même qui me l'avez donné en faisant éclore en moi ce sentiment invincible que je ne puis vous exprimer.

—Je ne vous comprends pas! répondit Yvonne atterrée par cette révélation.

—Vous ne me comprenez pas?

—Non.

—Vous ne devinez pas que je vous aime?

—Vous m'aimez! s'écria la jeune fille qui, bien que s'attendant à cet aveu, ne put retenir un mouvement de terreur folle.

—Oui, je vous aime!

—Vous m'aimez! répéta Yvonne. Oh! seigneur mon Dieu! ayez pitié de moi!

—Eh! que diable cela a-t-il de si effrayant! dit le chevalier en se levant avec brusquerie. Beaucoup de belles et nobles dames ont été fort heureuses d'entendre de semblables paroles sortir de mes lèvres. Corbleu! que l'on est farouche en Bretagne! Allons, chère petite! tranquillisez-vous! nous vous humaniserons!

—Sortez! laissez-moi! s'écria la pauvre enfant avec désespoir et colère. Vous m'aimez, dites-vous? Moi je vous hais et je vous méprise!

—C'est de toute rigueur ce que vous dites là. Une jeune fille parle toujours ainsi la première fois, puis elle change de manière de voir, et vous en changerez aussi.

—Jamais!

—C'est ce que nous verrons.

Et le chevalier se penchant vers le lit sur lequel reposait Yvonne, voulut la prendre dans ses bras. La Bretonne poussa un cri d'horreur, mais elle ne put éviter l'étreinte du chevalier qui couvrait ses épaules de baisers ardents. Enfin Yvonne, réunissant toute sa force, repoussa violemment le misérable.

—Au secours! à moi! cria-t-elle avec désespoir.

Mais, dans la lutte qu'elle venait de soutenir, la bande qui enveloppait son bras blessé s'était dérangée. La veine se rouvrit et le sang coula à flots. Yvonne, épuisée, retomba presque sans connaissance. En la voyant ainsi à sa merci, Raphaël s'avança vivement.

Yvonne était d'une pâleur effrayante et incapable de faire un seul mouvement, de jeter un seul cri. Raphaël s'arrêta. La vue du sang qui teignait les draps parut faire impression sur lui. Il prit le bras de la jeune fille, rétablit la bande de toile qui empêcha la veine de se rouvrir, et s'occupa de faire revenir Yvonne à elle. Puis il marcha silencieusement dans la chambre pour lui laisser le temps de se remettre.

Des pensées opposées se succédaient en lui. Son front, tour à tour sombre et joyeux, exprimait le combat de ses passions tumultueuses. Enfin, il sembla s'arrêter à une résolution. Il revint vers la jeune fille.

—Écoutez, lui dit-il brusquement; vous repoussez mes paroles, vous refusez de vous laisser aimer; c'est là un jeu auquel je suis trop habitué pour m'y laisser prendre. Vous ne pouvez regretter le paysan grossier auquel vous êtes fiancée, et qui est indigne de vous. Moi, je vous aime, et vous êtes en ma puissance. Donc, vous serez à moi. Inutile, par conséquent, de continuer une comédie ridicule. Je n'y croirai pas. Réfléchissez à ce que je vais vous dire. Je suis riche. Laissez-vous aimer, consentez à vivre quelque temps auprès de moi, et vous aurez à jamais la fortune. Quand je quitterai la Bretagne, vous serez libre. Alors, vous pourrez retourner auprès de votre père et devenir, si bon vous semble, la femme du rustre auquel vous êtes fiancée. Mais si, comme je l'espère, vous sentez tout le prix de mon amour, vous me suivrez à Paris. Jusque-là, vous commanderez ici en souveraine, et chacun vous obéira, tant, bien entendu, que vous ne voudrez pas fuir. Vous aurez une compagne charmante dans la noble dame qui vous a déjà prodigué ses soins. Vous quitterez ces vêtements grossiers, pour la soie, le velours et les riches joyaux. Puis, une fois à Paris, ce seront des fêtes, des bals, des plaisirs de toutes les heures. Vous jetterez à pleines mains l'or et l'argent, pour satisfaire vos caprices et vos moindres fantaisies. Pour vous parer vous me trouverez prodigue. Voilà l'existence que vous mènerez et à laquelle il n'est pas trop cruel de vous soumettre. Maintenant que vous êtes éclairée sur votre situation présente, je ne vous fatiguerai pas par un long verbiage. Réfléchissez! Soyez raisonnable. Vous me reverrez ce soir même. Dans tous les cas, souvenez-vous de mes premières paroles: Je vous aime, vous êtes en ma puissance, vous serez à moi!

Et le chevalier de Tessy, terminant cette tirade prononcée d'un ton calme, froid et résolu, sortit à pas lents de la cellule et poussa les verrous extérieurs avec le plus grand soin.

XI

LES SOUTERRAINS.

Pendant les quelques instants qui suivirent le départ du chevalier de Tessy, Yvonne, terrifiée, demeura immobile, sans voir et sans penser. La fièvre qui s'était emparée d'elle redoublait de violence sous le poids de ces secousses successives. Un miracle de la Providence fit qu'heureusement le délire ne revint pas. Un peu de calme même prit naissance dans la solitude profonde où elle se trouvait.

Alors elle attira à elle d'une main défaillante les vêtements épars sur son lit, et essaya de s'en couvrir. A force de patience et de courage, elle parvint à s'habiller à peu près. Elle se leva.

Ce qu'elle voulait, ce qu'elle suppliait intérieurement Dieu de lui faire trouver, c'était une arme, un couteau, un poignard à l'aide duquel elle pût essayer de se défendre ou de se donner la mort. Cependant le temps s'écoulait rapidement: d'un moment à l'autre quelqu'un pouvait venir la surprendre faible et sans aucun espoir de secours, car ses regards anxieux interrogeaient en vain les murailles nues de la cellule.

Outre le lit dressé à la hâte par Jasmin, il n'y avait dans la petite chambre que deux sièges: un divan, et une sorte de bahut en ébène adossé à la muraille. Ce fut vers ce meuble qu'Yvonne se traîna, trébuchant à chaque pas, mais soutenue par la pensée que peut-être l'intérieur du bahut lui offrirait ce moyen de défense qu'elle sollicitait si ardemment.

Deux portes massives et finement sculptées le fermaient extérieurement. La jeune fille essaya en vain de les ouvrir. Elles étaient fermées à clef. Yvonne passa plus d'une heure à user ses ongles roses sur les boiseries du bahut.

Enfin, défaillant, grelottant par la force de la fièvre, pouvant à peine se soutenir, elle se laissa glisser sur les dalles, en proie au plus sombre désespoir. Un bruit qu'elle entendit extérieurement la fit revenir à elle.

C'étaient des pas dans le corridor: mais personne n'entra dans la cellule. La jeune fille essaya de se relever. Ne pouvant y parvenir, elle chercha un point d'appui en s'appuyant sur le meuble.

Sa main se posa sur la tête d'une cariatide de bronze qui ornait l'un des angles. Dans le mouvement que fit Yvonne, elle attira à elle la cariatide.

Tout à coup elle la sentit céder. Effectivement la statuette s'abattit sur deux charnières qui la retenaient au pied, et découvrit une petite plaque de cuivre au centre de laquelle se trouvait un anneau de même métal. Sans se rendre encore bien compte de ce qu'elle faisait, Yvonne agenouillée passa son doigt dans l'anneau et tira. L'anneau céda.

Aussitôt un mouvement lent et régulier s'opéra dans le bahut, qui tourna sur un de ses deux angles appuyés à la muraille, et découvrit une ouverture étroite, mais néanmoins assez grande pour qu'une femme y pût passer facilement. Yvonne étouffa un cri et joignit les mains pour remercier le ciel.

—Oh! murmura-t-elle, les secrets souterrains du couvent, dont j'ai tant entendu parler.

Les forces lui étaient revenues avec l'espoir d'un moyen de salut. Elle alla jusqu'à la porte et écouta attentivement. Elle n'entendit rien qui pût l'inquiéter.

Alors, revenant à l'ouverture pratiquée dans le mur, elle s'avança doucement. Le bahut en s'écartant avait donné libre accès sur un escalier qui descendait dans les profondeurs du cloître. Seulement une obscurité complète ne permettait pas d'en mesurer la longueur. Mais Yvonne n'hésita pas.

Elle murmura une courte prière, se signa, et leva la cariatide qui pouvait déceler son moyen d'évasion, et posant le pied sur les premières marches, elle attira le bahut à elle. Le meuble vint reprendre sa place avec un bruit sec attestant la bonté du ressort. Yvonne s'appuyant contre la muraille commença à descendre.

L'obscurité, ainsi que nous l'avons dit, était tellement profonde que la jeune fille ne pouvait avancer qu'avec les plus grandes précautions. Trois fois elle trébucha sur les marches usées, et trois fois elle se releva pour continuer sa marche. Enfin elle atteignit le sol. Mais là son embarras fut extrême. Elle ignorait où elle se trouvait.

Elle avait bien deviné qu'elle était dans les souterrains de l'abbaye; mais où ces souterrains aboutissaient-ils? Elle ne le savait pas.

Les issues mêmes n'avaient-elles pas pu être comblées lorsqu'on avait expulsé les nonnes? Si cela était, ou même si la fièvre et la maladie empêchaient Yvonne de continuer à se traîner vers une ouverture praticable, une mort atroce l'attendait dans ce tombeau. Elle aurait à subir, sans espoir de salut, les tortures de la faim et de la soif. Un moment elle eut regret de sa fuite.

Puis l'image du chevalier s'offrit à elle, et elle se dit que mieux valait la mort, quelque lente et cruelle qu'elle fût, que d'être restée entre les mains de pareils misérables. Soutenue par cette pensée, elle s'engagea dans le dédale des souterrains.

Ce qu'elle redoutait encore, c'était que le secret qu'elle avait découvert fût à la connaissance des hommes qui l'avaient enlevée; car, si cela était, on se mettrait à sa poursuite dès qu'en pénétrant dans la cellule on s'apercevrait de son évasion. Cette autre pensée, plus effrayante que la perspective de la mort, lui rendit complètement le courage prêt à l'abandonner. Elle réunit le peu de forces qui lui restaient par une suprême énergie, et s'avança courageusement.

Elle erra ainsi pendant plusieurs heures, sans pouvoir se rendre compte du temps écoulé. Aucun point lumineux indiquant une ouverture ne brillait à l'extrémité des galeries qu'elle parcourait. Une sueur froide inondait son visage. A chaque pas elle trébuchait, et se soutenait à peine le long de la muraille humide. De distance en distance, ses pieds rencontraient des flaques d'eau bourbeuse creusées par les pluies qui, filtrant à travers le sol supérieur, rongeaient la pierre et pénétraient dans les galeries.

Elle enfonçait alors dans la vase en étouffant un cri de frayeur. Des hallucinations étranges s'emparaient de son cerveau. Peu à peu la fièvre redoublant d'intensité ramena avec elle le délire.

Une force factice la faisait encore avancer cependant, mais il était évident que celle force se briserait à la première secousse. Il lui semblait entendre tourbillonner et voir voltiger autour d'elle des monstres aux proportions gigantesques, des insectes hideux, des êtres aux formes indescriptibles qui l'étreignaient dans une ronde infernale. Des paroles confuses étaient murmurées à son oreille. Le souterrain tremblait sous ses pieds vacillants. Se sentant tomber, elle s'appuya contre le mur, et demeura immobile, la tête penchée sur son sein agité par la terreur et par la fièvre. Ses paupières alourdies s'abaissèrent, et un frissonnement agita tout son être.

—Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur, murmurait-elle d'une voix brisée et saccadée, et en se rendant si peu compte du sentiment qui faisait mouvoir ses lèvres, que le bruit des paroles qu'elle prononçait augmentait encore son trouble et son effroi en venant frapper son oreille.

Yvonne fermait les yeux, croyant échapper ainsi aux visions fantastiques que causait son imagination affolée; mais, loin de s'évanouir, ces visions devenaient alors plus effrayantes, et se transformaient pour ainsi dire en réalité; car, aux êtres fabuleux qu'il lui semblait entendre voltiger autour d'elle, se joignait le bruit véritable causé par ces myriades d'animaux, habitants ordinaires des endroits humides et délaissés.

Un moment la pauvre petite parut reprendre un peu de sentiment et de calme. Se soutenant toujours à la muraille, elle continua sa marche sans paraître se soucier des êtres immondes que le bruit de ses pas faisait fuir de tous côtés.

Deux fois elle poussa un cri de joie et se crut sauvée, car deux fois elle aperçut une lueur lointaine qui lui sembla être celle causée par la lumière du ciel pénétrant par une étroite ouverture. Ces lueurs successives émanaient de vers luisants rampant sur la voûte des galeries souterraines. Bientôt sa volonté et son énergie furent complètement épuisées, ses genoux tremblaient et vacillaient, les artères de ses tempes battaient avec violence et lui martelaient le cerveau. Tout à coup le point d'appui que lui offrait le mur lui manqua. Sa main ne rencontra que le vide. Incapable de se soutenir elle trébucha, chancela, perdit l'équilibre, et roula sur le sol en poussant un soupir. Elle avait perdu entièrement connaissance.

C'étaient les pas incertains d'Yvonne, c'était ce soupir exhalé de sa poitrine haletante que Jocelyn avait entendus. Le vieux serviteur, le corps penché, demeura immobile et silencieux, les traits contractés par l'épouvante. Prêtant l'oreille avec une attention profonde, Jocelyn écouta longtemps. Puis, n'entendant plus aucun bruit, il revint vers son maître.

—Eh bien? demanda le marquis.

—J'ignore ce qui se passe, monseigneur, répondit Jocelyn; mais je suis certain qu'il y a quelqu'un dans les galeries.

—Tu as entendu parler?

—Non, j'ai entendu marcher.

—Un pas d'homme? demanda la religieuse.

—Je ne puis vous le dire, madame.

—Et ces pas se sont éloignés?

—Non, monseigneur; j'ai entendu la chute d'un corps, puis un soupir, puis plus rien.

—C'est peut-être quelqu'un qui a besoin de secours! s'écria le marquis. Allons, viens, Jocelyn.

—Philippe! dit vivement la religieuse en arrêtant le marquis, Philippe, ne me quittez pas!

—Monseigneur! fit Jocelyn en joignant ses instances à celles de Julie, monseigneur! ne sortez pas! Songez que vous pourriez vous compromettre.

—Faire découvrir notre retraite! continua Julie.

—Et qui sait si ce n'est pas une ruse!

—Cependant, fit observer le marquis, nous ne pouvons laisser ainsi une créature humaine qui peut-être a besoin de nous.

—De grâce! Philippe, songez à vous! Je vous ai dit que l'autre aile du couvent était habitée par des gens que je ne connaissais point. Ils ont découvert sans doute le secret des galeries souterraines; mais ils ne peuvent venir jusqu'ici. Il n'y avait que moi et notre digne abbesse qui eussions connaissance de cette partie du cloître dans laquelle nous sommes. Une imprudence pourrait nous perdre tous!

—Puis, monseigneur, reprit Jocelyn, la nuit va bientôt venir; alors je sortirai par l'ouverture secrète d'en haut; je connais les autres entrées des souterrains; je ferai le tour du cloître; j'y pénétrerai et j'atteindrai ainsi la galerie voisine; mais jusque-là, je vous en conjure, ne tentons rien!

—Attendons donc la nuit! dit le marquis en soupirant.

Et tous trois rentrèrent dans la cellule, sur le seuil de laquelle le marquis s'était déjà avancé.

Ainsi que l'avait dit Jocelyn, la nuit descendit rapidement. Alors le vieux serviteur se disposa à accomplir son dessein. Seulement, au lieu de se diriger vers la porte secrète en dehors de laquelle Yvonne gisait toujours évanouie, il gagna une galerie située du côté opposé. Bientôt il atteignit un petit escalier qu'il gravit rapidement. Arrivé au sommet il pénétra dans une pièce voûtée qu'il traversa, et, au moyen d'une clé qu'il portait sur lui, il ouvrit une porte de fer imperceptible aux yeux de quiconque n'en connaissait pas l'existence, tant la peinture, artistement appliquée, la dissimulait au milieu des murailles noircies.

Alors il se trouva dans l'aile droite du couvent. A la faveur de l'obscurité il atteignit la cour commune. Là, caché derrière un pilier, il jeta autour de lui des regards interrogateurs. Deux fenêtres de l'aile gauche étaient splendidement éclairées.

Jocelyn, certain que la cour était déserte, la traversa rapidement. Il voulait, en gagnant une hauteur voisine, essayer de voir dans l'intérieur, et de connaître les nouveaux habitants. Malheureusement les vitraux des fenêtres étaient peints, et ne permettaient pas aux regards de plonger dans l'intérieur. Jocelyn, déçu dans son espoir, abandonna la petite éminence, et songea à pénétrer dans les souterrains par une des issues donnant sur la campagne, et dont il connaissait à merveille les entrées.

Au moment où il longeait l'aile gauche de l'abbaye, il aperçut un homme qui traversait la cour et qui marchait dans sa direction. Jocelyn, vêtu du costume des paysans bretons, était méconnaissable. Il attendit donc assez tranquillement, certain de ne pas être exposé à une reconnaissance fâcheuse. Mais l'homme passa près de lui sans le voir, et se dirigea tout droit vers un rez-de-chaussée que le comte avait converti en écurie. Cet homme était Jasmin. Il allait simplement donner la provende aux chevaux.

Le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan se sentit saisi d'une inspiration subite. Dévoré par le désir de connaître de quelle espèce étaient les gens qui habitaient si près de son maître, et pouvaient d'un moment à l'autre devenir possesseurs de son secret, Jocelyn rentra dans la cour, prit une échelle appuyée dans un des angles, la plaça devant l'une des fenêtres éclairées, et monta rapidement.

En voyant le domestique du comte sortir du corps de bâtiment, en entendant les chevaux hennir à l'approche de leur avoine, Jocelyn avait supposé la vérité, et il avait mentalement calculé qu'il avait le temps d'accomplir son projet avant que le domestique eût terminé ses fonctions de palefrenier.

Mais à peine eut-il atteint l'échelon de l'échelle qui lui permettait de plonger ses regards dans l'intérieur, qu'il fut saisi d'un tremblement nerveux, et qu'il sauta à terre plutôt qu'il ne descendit. Jocelyn venait de reconnaître le comte de Fougueray, le chevalier de Tessy, et la première marquise de Loc-Ronan.

Ignorant des circonstances qui avaient conduit ces deux hommes dans l'abbaye, Jocelyn pensa naturellement qu'ils avaient deviné et la supercherie de son maître, et le lieu de sa retraite. Aussi, oubliant le bruit qu'il avait entendu dans les souterrains, et qui avait été la cause de sa sortie, il ne prit que le temps de remettre l'échelle à sa place, et, avec l'agilité d'un jeune homme, il franchit la distance qui le séparait de l'entrée du cloître mystérieux où l'attendaient Julie et Philippe.

En le voyant entrer pâle, les cheveux en désordre, l'oeil égaré, le marquis et la religieuse poussèrent une exclamation d'effroi.

—Qu'as-tu? s'écria vivement Philippe.

—Que se passe-t-il? demanda la religieuse.

Jocelyn fit signe qu'il ne pouvait répondre. L'émotion l'étouffait.

—Monseigneur! dit-il enfin d'une voix entrecoupée, monseigneur, fuyez! fuyez sans retard!

—Fuir! répondit le marquis étonné. Pourquoi? A quel propos?

—Mon bon maître, ils savent tout! vous êtes perdu!...

—De qui parles-tu?

—D'eux!... de ces misérables!

—Du comte et du chevalier?

—Oui!

—Impossible!

—Si, vous dis-je!

La pauvre religieuse écoutait sans avoir la force d'interroger ni de se mêler à la conversation rapide qui avait lieu entre son mari et le vieux serviteur.

—Jocelyn, reprit le marquis qui ne pouvait encore comprendre le danger dont il était menacé, Jocelyn, ton dévouement t'abuse; tu te crées des fantômes.

—Plût au ciel, monseigneur!

—Mais alors, qui te fait supposer?...

—Ils sont ici!

—Ces hommes dont tu parles?

—Oui!

—Ils sont à Plogastel?

—Dans l'abbaye même.

—Dans l'abbaye! s'écria cette fois la religieuse en frissonnant.

—Hélas! oui, madame!

—Impossible! Impossible!... dit encore le marquis.

—Je les ai vus! répondit Jocelyn.

—Quand cela?

—A l'instant même!

—Dans les souterrains?

—Non, monseigneur, dans l'aile gauche du couvent!

Et Jocelyn raconta rapidement ce qu'il venait de faire et de voir. Il dit que lorsque ses regards plongèrent dans la chambre éclairée, il avait aperçu le comte et le chevalier à table, et auprès d'eux une autre personne encore.

—Une femme? demanda le marquis.

Jocelyn fit un signe affirmatif, puis il regarda la religieuse et se tut.

—Elle?... s'écria Philippe illuminé par une pensée subite.

—Oui, monseigneur, répondit Jocelyn à voix basse.

Un silence de stupeur suivit cette brève réponse. La religieuse, agenouillée, priait avec ferveur. De sombres résolutions se lisaient sur le front du marquis. Pour lui, comme pour Jocelyn, il était manifeste que le comte et le chevalier connaissaient la vérité et s'étaient mis à sa poursuite. Sans cela, comment expliquer leur arrivée dans l'abbaye déserte?

Ainsi ce que Philippe avait fait devenait nul. Il allait encore se retrouver à la merci de ses bourreaux, et, qui plus était, s'y retrouver en entraînant Julie avec lui. Pour sortir libre de l'abbaye, il lui faudrait sans aucun doute accéder aux propositions qui lui avaient été faites. Non-seulement abandonner sa fortune, ce qui n'était rien, mais reconnaître pour son fils un étranger, fruit de quelque crime qui déshonorerait le nom si respecté de ses aïeux.

Philippe avait la main posée sur un pistolet. Il eut la pensée d'en finir d'un seul coup avec cette existence horrible et de se donner la mort. La vue de Julie priant à ses côtés le retint.

Jocelyn, en proie aux terreurs les plus vives, conjurait son maître de fuir promptement sans tarder d'un seul instant.

—Fuir! répondit enfin le marquis. Où irai-je? Chacun me connaît dans la province! Je ne ferai pas cent pas en plein soleil sans être salué par une voix amie. Oh! si Marcof était à Penmarckh, je n'hésiterais pas! J'irais lui demander un refuge à bord de son lougre!

—Écoutez-moi, Philippe, dit la religieuse en se relevant, Dieu vient de m'envoyer une inspiration. Voici ce que vous devez, ce que vous allez faire: Je vous ai dit que, seule dans le pays, une vieille fermière connaissait mon séjour dans l'abbaye. Cette femme m'est entièrement dévouée. Je puis avoir toute confiance en elle et la rendre dépositaire du secret de toute ma vie. Elle se mettra avec empressement à mes ordres et consentira à faire tout ce qui dépendra d'elle pour nous être utile, j'en suis certaine. Grâce à la nuit épaisse qu'il fait au dehors, nous pouvons encore sortir tous trois sans être vus. Nous nous rendrons chez elle. Son fils est pêcheur et habite la côte voisine, près d'Audierne. Vous vous embarquerez avec lui. Vous gagnerez promptement les îles anglaises, et une fois là, vous serez en sûreté.

—Et vous, Julie? demanda le marquis.

—Moi, mon ami, une fois assurée de votre départ, je reviendrai ici.

—Ici!... oh! je ne le veux pas!

—Pourquoi, Philippe?

—Mais ce serait vous mettre entre les mains de ces misérables! Vous ne savez pas, comme moi, de quoi ils sont capables!

—Qu'ai-je à craindre?

—Tout!

—Ils ne me connaissent pas.

—Qu'en savez-vous? Leur intérêt étant de vous connaître, ils vous devineront.

—Qu'importe?

—Non! encore une fois! Je fuirai, mais à une condition.

—Laquelle?

—Vous m'accompagnerez en Angleterre.

—Cela ne se peut pas, Philippe.

—Alors, je reste!

—Philippe! je vous en conjure! s'écria la religieuse désolée. Partez! consentez à fuir!

—Jamais, tant que vous serez exposée, Julie!

—Eh bien! je vous promets de demeurer quelques jours chez la fermière. Je ne reviendrai à l'abbaye que lorsqu'elle sera de nouveau solitaire.

—Non! je ne pars pas sans vous!

—Mon Dieu! mon Dieu! vous voyez qu'il me contraint à abandonner votre maison! dit la religieuse en levant les mains vers le ciel.

—Dieu nous voit, Julie; il m'absout!

—Eh bien! partons, alors! reprit Julie avec une expression de résolution sublime.

Jocelyn se dirigea vers les souterrains.

—Non! dit vivement la religieuse; peut-être y sont ils déjà. Partons par le cloître.

Jocelyn obéit. Tous trois prirent alors la route qu'il avait parcourue lui-même quelques minutes auparavant. Pour plus de précaution, Jocelyn sortit seul d'abord. Il s'assura que le cloître était désert. Puis il revint prévenir le marquis et Julie.

Cette fois, seulement, ils ne traversèrent pas la cour, ainsi que l'avait fait le vieux serviteur. La religieuse leur fit suivre les arcades, et bientôt ils atteignirent le jardin du couvent qu'ils parcoururent avec mille précautions dans toute sa longueur. A l'extrémité de ce petit parc, Julie se dirigea vers une petite porte qu'elle ouvrit et qui donnait sur la campagne.

Tous trois franchirent le seuil. Une véritable forêt de genêts hauts et touffus se présenta devant eux. Ils s'y engagèrent, certains d'être ainsi à l'abri des poursuites. Puis Julie, leur indiquant la route, se mit en devoir de les conduire à la demeure de la paysanne dont elle leur avait parlé. La Providence avait abandonné la pauvre Yvonne.

Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant était demeurée dans la même position. Étendue sur le sol humide, dévorée par une fièvre brûlante, en proie à un délire épouvantable, sans voix et sans force, elle se mourait. Aucun espoir de secours n'était admissible.

XII

LE POISON DES BORGIA.

Dans cette chambre si brillamment éclairée qui, en attirant l'attention de Jocelyn, avait été cause de la découverte de la présence des beaux-frères et de la première femme de son maître dans l'abbaye de Plogastel; dans cette chambre, disons-nous, le comte de Fougueray était assis entre celle qu'il nommait sa soeur et sa compagne, la belle Hermosa, ou la noble Marie Augustine, et celui que suivant les circonstances, il appelait tantôt son ami Raphaël, tantôt son très-cher frère, le chevalier de Tessy. Jasmin avait fidèlement exécuté les ordres reçus. Combinant avec un soin digne d'éloges ses talents dans l'art culinaire et ses habitudes de service élégant, le respectable valet cumulait, à la grande satisfaction de ses maîtres, l'office du cuisinier et celui du maître d'hôtel.

Depuis son entrée dans l'abbaye, Jasmin avait fouillé l'aile choisie par le comte, du rez-de-chaussée aux combles. Il avait déployé un tel luxe d'activité dans ses recherches que vaisselle, argenterie, vins, liqueurs, conserves, cristaux, rien n'avait échappé à son oeil scrutateur.

Peut-être bien qu'en suivant les explorations du valet, on eût pu s'étonner et de son activité et de son adresse à trouver les cachettes, à fouiller les bons coins et à forcer les serrures; peut-être qu'en examinant attentivement le riche service de table de l'abbesse, on se fût aperçu de la disparition de plusieurs vases de vermeil et de nombreuses timbales d'argent massif; peut-être qu'en constatant l'énormité d'un feu de bois allumé dans une salle basse, on eût pu établir un rapprochement probable entre ce foyer incandescent et ces objets détournés, en but d'un lingot facile à emporter; mais les résultats des investigations de Jasmin avaient été trouvés, à bon droit, si heureux, si splendides que ni le comte, ni le chevalier, ni Hermosa n'avaient songé à s'inquiéter du reste.

A l'annonce de Jasmin que le souper était servi, tous trois s'étaient mis à table, et le jeune Henrique n'avait pas tardé à les rejoindre. Le menu était simple, mais parfaitement entendu. Les pauvres soeurs, nous le savons, avaient été contraintes à abandonner brusquement l'abbaye sans qu'il leur fût permis de sauver leurs richesses.

Aussi rien ne manquait-il à l'élégance de la table. Le linge, d'une finesse extrême, avait évidemment été tissé dans les meilleures fabriques de la Hollande. Les verres et les carafes étaient taillés dans le plus pur cristal de la Bohême. La vaisselle d'argent s'étalait somptueusement, entourée d'admirables porcelaines de Sèvres; des candélabres en même métal que la vaisselle, et surchargés de bougies, inondaient la table d'un torrent de rayons lumineux qui se brisaient en se reflétant aux arêtes tranchantes et aiguës des verreries, ou qui caressaient, en en doublant l'éclat, les contours arrondis des pièces d'argenterie et des porcelaines transparentes.

Les meilleurs vins, que l'abbesse dépossédée réservait soigneusement pour les visites de l'évêque diocésain, étincelaient dans les coupes de cristal, auxquelles ils donnaient les tons chauds de la topaze brûlée ou ceux du rubis oriental, suivant que les convives s'adressaient aux crûs bourguignons ou aux produits généreux des coteaux espagnols.

Les conserves, les pâtes confites, les fruits sucrés, entremets et desserts, que les bonnes soeurs se plaisaient à confectionner dans le silence du cloître pour envoyer en présent à leurs amis de Quimper et de Vannes, gisaient éventrés, renversés par les mains profanes des deux hommes et de leur compagne.

Vers la fin du repas, Jasmin fit une dernière entrée dans la pièce, ployant sous le poids d'un plateau d'argent richement ciselé, et encombré de la plus merveilleuse collection de liqueurs qu'eut pu désirer un disciple de Grimod de la Reynière. Flacons de toutes formes et de toutes couleurs s'entre-choquaient par le mouvement de la marche du valet. Il déposa le tout sur la table, et sur un signe d'Hermosa, il sortit en emmenant Henrique.

Les convives, dont les têtes, singulièrement échauffées par les libations copieuses faites aux dépens des habiles trouvailles du cuisinier, commençaient à fermenter outre mesure, les convives voulaient se débarrasser de la présence de témoins gênants.

Aucun d'eux n'avait pu soupçonner la disparition d'Yvonne, que le chevalier voulait laisser reposer avant d'entamer un second tête-à-tête, qu'il espérait bien rendre définitif. La conversation, que la présence du jeune Henrique avait jusqu'alors renfermée dans les bornes d'une causerie presque convenable, s'élança rapidement dans les hautes régions du dévergondage le plus éhonté.

Hermosa donnait le diapason. Se débarrassant d'une partie de ses vêtements que la chaleur rendait gênants, à demi couchée sur les genoux de Diégo, les épaules nues, les lèvres rouges et humides, les regards étincelants de cynisme et de débauche, la magnifique créature avait recouvré tout l'éclat de cette beauté de bacchante qui faisait d'elle une véritable sirène aux charmes invincibles. Se prêtant aux caresses du comte, sans fuir celles du chevalier, elle buvait dans tous les verres, lançait des quolibets capable d'amener le rouge sur le visage d'un garde-française.

Aucune contrainte ne régnait pins dans les paroles des trois convives; aucune gêne n'entravait leurs actions.

—Je vais chercher la petite, dit le chevalier en se levant tout à coup.

—Au diable! s'écria Diégo; laisse-nous faire en paix notre digestion. Ta Bretonne va crier comme une fauvette à laquelle on arrache les plumes, et les pleurs des femmes ont le don de m'agacer les nerfs après souper.

—Tout à l'heure tu iras la trouver, cette belle inhumaine, ajouta Hermosa en souriant; mais Diégo a raison: finissons d'abord de souper et de boire. Allons, mio caro, verse-moi de ce xérès aux reflets dorés, et oublie un peu tes amours champêtres pour songer à l'avenir. Je suis veuve, Raphaël, tu le sais bien, et j'ai besoin d'être entourée de mes amis, pour m'aider à supporter mes douleurs et me décider sur le parti que je dois prendre. Voyons, mes aimables frères, parlez: me faut-il revêtir les noirs vêtements de circonstance, et larmoyer en public sur ma triste situation?

—A quoi diable cela t'avancerait-il? dit brusquement Diégo.

—Mais, on ne sait pas! Si je faisais constater mes droits, peut-être aurais-je une part dans l'héritage?

—Laisse donc! Tu n'aurais rien, et le noir ne te va pas. Au diable les vêtements de deuil et la comédie de veuvage! Elle ne nous rapporterait pas une obole. Non! non! j'ai une autre idée.

—Quelle idée?

—Tu l'apprendras plus tard; mais, pour le présent, soupons gaîment! Allons, Hermosa, ma diva, ma reine, ma belle maîtresse, à toi à nous verser le syracuse, ce vieux vin de la Sicile, cet aimable compatriote qui noie la raison, raffermit le coeur, réjouit l'âme, et nous rappelle nos Calabres bien-aimées! Donne-nous à chacun un flacon entier, comme jadis après une expédition. Part égale!

—Part égale! répéta Raphaël. Verse, Hermosa, verse à ton tour!

Hermosa se leva et fit un pas pour se diriger vers le buffet en chêne sculpté sur lequel elle avait déposé les flacons du vin sicilien. Mais Diégo, la saisissant par la taille, l'attira à lui et la renversa sur ses genoux.

—Un baiser, dit-il; il me semble que je n'ai que trente ans!

Et se penchant vers sa compagne:

—Ne va pas te tromper! murmura-t-il à son oreille.

Hermosa se redressa en échangeant avec lui un rapide regard, puis elle alla prendre les flacons et les plaça sur la table. Chacun prit celui qui lui était offert. A les voir ainsi tous trois, chancelant à demi sous l'effet de l'ivresse naissante, on devinait facilement que ce n'étaient pas là deux gentilshommes et une noble dame soupant ensemble: c'étaient deux bandits comme en avait rencontré autrefois Marcof, et une courtisane éhontée comme on en a rencontré et comme on en rencontrera toujours, tant que la débauche existera sur un coin de la terre. Le souper avait dégénéré en orgie.

—Raphaël! s'écria Diégo en remplissant son verre, buvons et portons une santé à nos amis d'autrefois, à ces pauvres diables qui se déchirent encore les pieds sur les roches des Abruzzes, à nos compagnons de misère, de gaieté et de plaisirs, à Cavaccioli et à ses hommes!

—A Cavaccioli! dit Hermosa; et puisse-t-il danser le plus tard possible au bout d'une corde!

—A Cavaccioli! répéta Raphaël en choquant son verre contre celui que lui présentait Diégo.

Et il but à longs traits.

—Allons, Hermosa! reprit Raphaël en posant son verre vide sur la table et en saisissant le flacon d'une autre main pour le remplir de nouveau. Allons, Hermosa! chante-nous quelque-uns de tes joyeux refrains, cela égayera un peu ces murailles, qui n'ont guère entendu que des psaumes et des litanies!

—Et que veux-tu que je chante, Raphaël?

—Ce que tu voudras, pardieu!

—Une chanson française?

—Sang du Christ! interrompit Diégo en italien, fi des chansons françaises! Une chanson du pays, cara mia! une chanson en patois napolitain.

Hermosa se recueillit quelques instants, puis elle se leva et commença d'une voix fraîche encore et vibrante ces couplets si répétés à Naples, et que depuis plus d'un siècle les lazzaroni ont chantés sur tous les airs connus:

Pecque qu'a ne me vide T'en griffe com agato? Nene que t'aggio fato Quà non me pui vide. O jestemma voria Le giorno que t'amaï Io te voglio ben assaï E tu non me pui vide!

—Bravo! s'écria Raphaël.

—Bravo! répéta Diégo. Il me semble être encore dans les Abruzzes! Ah! l'on a bien raison de dire que les années de la jeunesse ne se remplacent pas! Depuis que nous avons quitté les Calabres, depuis le jour où ce damné Marcof, que Dieu confonde! a détruit à lui seul une partie de ma bande, nous n'avons jamais cessé d'avoir de l'or et d'en dépenser à pleines mains. Eh bien! je regrette néanmoins cette vie d'autrefois, si misérable peut-être, mais si belle et si libre.

—Pour moi, je ne suis pas de ton avis, répondit Hermosa, et je suis certaine que Raphaël ne pense pas autrement que je le fais.

—Tu as raison, Hermosa, fit Raphaël. Eh bien! continua-t-il en tressaillant, que diable ai-je donc? Un étourdissement!

—Tu as besoin d'air peut-être? fit observer Diégo.

—C'est possible.

—Ouvre la fenêtre, Hermosa.

Hermosa obéit en lançant un nouveau coup d'oeil à Diégo, qui laissa errer un sourire sur ses lèvres.

—Je me sens mieux! fit Raphaël en s'approchant de la fenêtre.

Diégo se leva, et passant son bras autour de la taille d'Hermosa, il se pencha vers elle comme pour lui baiser le cou, mais il lui dit à voix basse:

—Tu as vidé tout le flacon?

—Oui, répondit la femme.

—Per Bacco!

—C'est trop?

—C'est énorme!

—Alors?

—Alors ce sera plus tôt fini, voilà tout.

Et celle fois, il embrassa Hermosa au moment où Raphaël se retournait.

—Corps du Christ! s'écria celui-ci en les voyant dans les bras l'un de l'autre, quelle tendresse! quel amour! quelle passion! cela fait plaisir à voir!

—Eh! caro mio! répondit Diégo, n'as-tu pas aussi une belle compagne qui t'attend?

—Si fait! pardieu! ma jolie Yvonne! Je n'y songeais plus.

—Peste! quelle indifférence pour un amoureux!

—Eh! c'est la faute de ce vin de Syracuse! Il me produit ce soir un effet étrange; à tous moments j'ai des éblouissements. Il me semble que le plancher vacille sous mes pieds.

—Tu as la tête faible!

—Tu sais bien le contraire.

—Alors c'est une mauvaise disposition passagère!

—C'est possible. En attendant, j'ai laissé, je crois, à la belle enfant, tout le temps nécessaire pour mûrir mes paroles. Corpo di Bacco! j'ai dans l'idée que je vais la trouver docile comme une fiancée, et amoureuse comme une courtisane romaine!

—Tu vas à la cellule?

—De ce pas, mio caro.

Et Raphaël se dirigea vers la porte; mais à moitié chemin, il chancela, fit un effort pour se soutenir et tomba sur une chaise. Diégo suivait tous ses mouvements de l'oeil du tigre qui veille sur sa proie.

Hermosa, indifférente à ce qui se passait autour d'elle, trempait le petit doigt de sa main mignonne dans son verre à demi rempli et s'amusait à laisser tomber sur la nappe, déjà maculée, les gouttelettes brillantes du vin liquoreux que les rayons des bougies transformaient en perles orangées. Tandis que sa main droite se livrait à cet innocent exercice, la gauche s'approchait, en se jouant, du flacon qu'avait aux trois quarts vidé Raphaël. Agitant doucement la tête, elle lança un regard autour d'elle. Diégo lui tournait le dos, Raphaël avait la main sur ses yeux. Alors la belle figure de l'Italienne prit une expression sauvage et épouvantable: ses doigts fiévreux saisirent le flacon et l'attirèrent à la place de celui appartenant au comte de Fougueray. Puis une idée nouvelle lui traversa sans doute l'esprit, car ses traits se détendirent, et elle remit la bouteille devant le couvert de Raphaël. Les deux hommes n'avaient rien vu.

Diégo paraissait absorbé plus que jamais dans la contemplation de son compagnon, et celui-ci, pâle et la bouche crispée, était incapable de voir ni d'entendre. Le poison opérait rapidement, car la physionomie du chevalier se décomposait à vue d'oeil.

Cependant le malaise parut se dissiper un peu. Raphaël respira bruyamment, et, se relevant, essaya de gagner la porte; mais une nouvelle faiblesse s'empara de lui et le fit retomber sur un siège. Il passa la main sur son front humide de sueur.

—Oh! murmura-t-il, j'ai la poitrine qui me brûle!

—Veux-tu boire? demanda Diégo.

Raphaël ne répondit pas. Diégo s'avança vers la table, prit un verre qu'il remplit encore de syracuse, et le présenta à Raphaël. Celui-ci tendit la main et leva les yeux sur son compagnon. Puis une pensée subite illumina sa physionomie cadavéreuse. Il ouvrit démesurément les yeux, se redressa vivement en repoussant le verre, et saisissant le bras de Diégo:

—Pourquoi nous as-tu fait donner à chacun un flacon séparé de syracuse? demanda-t-il d'une voix rauque. Pourquoi n'as-tu pas bu dans le mien?

—Quelle diable de folie me contes-tu là? répondit Diégo en souriant avec calme.

Mais Raphaël se précipitant vers la table, prit son verre, vida dedans ce qui restait du breuvage empoisonné placé devant lui, et l'offrant à Diégo:

—Bois! lui dit-il.

—Je n'ai pas soif! répondit le comte.

—Bois, te dis-je, je le veux!

—Au diable!

Et Diégo, d'un revers de main, fit voler le verre à l'autre bout de la pièce.

—Ah! s'écria Raphaël dont l'expression de la physionomie devint effrayante. Ah! tu m'as empoisonné!

—Tu es fou, Raphaël! ne suis-je pas ton ami?

—Tu m'as empoisonné! Le flacon? où est le flacon que Cavaccioli t'a donné?

—C'est Hermosa qui l'a.

—Où est-il? Je veux le voir!

—Pourquoi faire?

—Ah! je souffre! je ne vois plus! je brûle! s'écria Raphaël en se tordant dans des convulsions horribles.

—Que faut-il faire? demanda Hermosa à Diégo.

—Attendre! cela ne sera pas long!

—Tu vois bien que tu m'as empoisonné! s'écria Raphaël, qui, avec cette perception mystérieuse des sens qui résulte en général de l'absorption d'un poison végétal, avait entendu ces paroles. Tu m'as empoisonné! continua-t-il en tirant son poignard; mais nous allons mourir ensemble!

Et Raphaël essaya de s'élancer sur Diégo, mais un nouvel éblouissement la cloua à la même place. Hermosa s'était rapprochée de la porte.

—Va-t'en! lui dit vivement Diégo, va-t'en! et empêche Jasmin de pénétrer jusqu'ici.

Hermosa obéit avec un empressement visible.

—Si Raphaël pouvait le tuer avant de mourir! murmura-t-elle en entrant dans une pièce voisine.

Là, s'agenouillant sur un prie-Dieu:

—Sainte madone! exaucez ma prière! dit-elle avec onction; je promets une robe de dentelle à la vierge de Reggio!

Raphaël s'était relevé. Rassemblant ses forces, et soutenu par la suprême énergie du désespoir, par le désir de la vengeance, par la volonté d'entraîner avec lui son meurtrier dans la tombe, il marcha vers Diégo. Celui-ci connaissait trop la violence du poison qu'il avait fait prendre à Raphaël pour douter de son efficacité. Aussi ne cherchait-il qu'à gagner du temps.

Alors commença entre ces deux hommes un combat horrible à voir. L'un fuyait en se faisant un rempart de chaque meuble. L'autre, pâle, haletant, se soutenant à peine trébuchant devant chaque obstacle, essayait en vain d'atteindre son ennemi.

Le silence le plus profond régnait dans la pièce. On entendait seulement la respiration de chacun, l'une sifflante avec bruit, l'autre égale et sonore.

Diégo renversa avec intention les candélabres placés sur la table encore toute servie. L'obscurité ajouta à l'horreur de la situation. Devinant que son adversaire n'avait renversé les flambeaux que pour gagner plus facilement la porte de sortie et fuir, Raphaël s'appuya immobile contre le chambranle, serrant le manche de son poignard entre ses doigts humides et crispés.

Diégo fit quelques pas, se tenant toujours sur la défensive. Il avait pris sur la table un long couteau à lame courte et acérée qui avait servi à trancher un magnifique jambon de Westphalie. N'entendant Raphaël faire aucun mouvement, il le crut évanoui de nouveau. Alors il se dirigea rapidement vers la porte. Sa main, étendue, rencontra celle de son ennemi.

—Enfin! s'écria Raphaël en levant son poignard.

Et d'un bras encore assez ferme il frappa. Diégo, avec une présence d'esprit qui indiquait un sang-froid remarquable, se baissa vivement. Raphaël frappa dans le vide.

Alors Diégo, se relevant, saisit son adversaire dans ses bras, le souleva de terre et le renversa sur la dalle. Puis, entr'ouvrant vivement la porte, il s'élança en la retirant à lui. La clef, placée extérieurement, lui permit de la refermer. Une fois dans le corridor, il respira. Hermosa était en face de lui.

—Eh bien? demanda-t-elle.

—Il va mourir! répondit Diégo.

—Quoi! ce n'est pas encore fini?

—Je ne voulais pas répandre son sang.

—Parce qu'il avait été ton compagnon?

Diégo haussa les épaules.

—Non! dit-il, mais pour que Jasmin puisse croire à ce que nous dirons lorsque nous lui parlerons de cette mort subite.

A travers l'épaisseur de la boiserie de la porte, on entendait Raphaël blasphèmer. Seulement les blasphèmes étaient interrompus de temps à autre par un râle d'agonie.

—Maintenant, rentre chez toi! dit Diégo à Hermosa.

—Tu ne viens pas?

—Non!

—Où vas-tu donc?

—A la cellule de l'abbesse.

—Trouver la Bretonne?

—Oui.

—Pourquoi faire?

—Pour savoir si, elle aussi, elle est morte.

Hermosa fixa sur son interlocuteur son grand oeil noir pénétrant.

—Diégo! fit-elle.

—Hermosa? répondit tranquillement le comte en soutenant sans trouble le regard de sa compagne.

—Diégo! tu m'as dit que cette jeune fille t'était indifférente?

—Oui.

—Tu as menti!

—Hermosa!

—Tu as menti! te dis-je.

—Mais, je te jure...

—Allons-donc! interrompit Hermosa avec dédain, crois-tu donc que je t'aime encore assez pour être jalouse?

—Eh bien, alors?

—Je veux que tu me dises la vérité.

—Je te l'ai dite.

—Très-bien; je vais alors aller moi-même dans la cellule, et comme cette jeune fille nous est inutile...

—Après? dit Diégo en voyant qu'elle n'achevait pas sa pensée.

—Il reste encore quelques gouttes au fond du flacon, continua-t-elle froidement.

Diégo fit un geste violent d'impatience. Hermosa se rapprocha de lui.

—Avoue-donc! dit-elle.

—Eh! quand cela serait? que t'importe?

—Il m'importe qu'avant toute chose je veux que nous partagions ce que vous avez rapporté du château de Loc-Ronan.

—Morbleu! que ne le disais-tu plus tôt?

Et Diégo entraîna rapidement Hermosa dans une chambre voisine. On entendait toujours le râle et les blasphèmes de Raphaël qui lacérait la boiserie de la porte avec la pointe de son poignard. A l'aide d'un briquet qu'il portait constamment sur lui, le malheureux avait encore eu la force de faire jaillir la lumière et de rallumer une bougie. Il espérait pouvoir démonter les gonds de la porte et joindre alors son ennemi, mais sa main vacillante frappait la boiserie et non le fer.

Diégo se dirigea vers un énorme coffre placé dans un des angles de la pièce dont Hermosa avait fait sa retraite. Ce coffre était doublé en fer et avait servi sans doute à renfermer les trésors du couvent. Les religieuses avaient fui si promptement qu'elles n'en avaient pas emporté les clefs. Lorsque le comte de Fougueray était arrivé dans l'abbaye, le coffre était ouvert et vide. C'était là qu'avec Raphaël ils avaient déposé l'or, les bijoux et les papiers arrachés à Jocelyn.

Diégo ouvrit le coffre. Il allait procéder au partage, lorsque Hermosa lui posa la main sur l'épaule.

—Attends! dit-elle.

Diégo la regarda étonné.

—Qu'est-ce donc? demanda-t-il.

—J'ai à te parler.

—Plus tard!

—De suite!

—Fais vite en ce cas.

—Cette demande de partage, mon cher, est un prétexte, dit Hermosa en souriant. Je n'ai pas peur que tu me trompes jamais; car nous avons trop besoin l'un de l'autre pour que tu songes à faire de moi ton ennemie. Ne t'impatiente pas! Si tout à l'heure j'avais voulu t'amener ici pour causer, tu aurais refusé! Je connais ton caractère gai et j'ai suivant mes appréciations. Maintenant que nous sommes seuls, oublie un moment la belle Yvonne, tu as trop d'esprit, et tu n'es plus assez jeune pour sacrifier ton intérêt à l'amour. Or, il s'agit de notre fortune, Diégo! de notre fortune que la mort de Philippe nous a enlevée tout à coup, et qu'il dépend de moi de nous rendre! Ah! tu es devenu attentif? Tu m'écoutes, maintenant!

—Sans doute! tu m'intrigues énormément. Parle vite.

—Oh! mon projet sera court à expliquer.

—Je t'écoute.

—La mort du marquis est tellement récente, continua Hermosa, qu'elle est à peine connue dans cette partie de la province, et que bien certainement on l'ignore à vingt lieues.

—Ceci est incontestable.

—Tu te rappelles, Diégo, lors de notre arrivée à Rennes, jadis ce que nous avons entendu dire de l'amour de Julie de Château-Giron pour Philippe de Loc-Ronan?

—On prétendait cet amour fort sérieux.

—Et l'on ne se trompait pas! Ce qui a déterminé la nouvelle marquise à prendre le voile a été la pensée de rendre le repos à son époux, croyant le mettre ainsi à l'abri de nos poursuites. Tu avoueras qu'elle se sacrifiait. Or, une femme qui, jeune et jolie, renonce au monde pour l'amour d'un homme, cette femme-la, ferait à plus forte raison, le sacrifice de sa fortune pour assurer la tranquillité de ce même homme?

—Puissamment raisonné! interrompit Diégo.

—Julie de Château-Giron a perdu son père il y a quatre mois.

—Comment sais-tu cela?

—Que t'importe?

—Tu as donc des espions partout?

—Peut-être bien!

—Allons! tu es bien décidément d'une force remarquable! dit Diégo en baisant la main de sa compagne.

Il avait entièrement oublié Yvonne.

XIII

LES PROJETS D'HERMOSA.

—Tu disais donc, reprit Diégo après quelques instants, que Julie de Château-Giron avait perdu son père il y a quatre mois?

-Oui.

—Mais elle était fille unique, si j'ai bonne mémoire?

—En effet, tu ne te trompes pas.

—Alors elle a hérité?...

—De trois millions environ.

—Elle les a donnés à sa communauté? demanda vivement Diégo.

—Non.

-Qu'en a-t-elle fait?

—Elle a donné cinq cent mille livres au couvent dans lequel elle résidait, et dont j'ignore le nom.

—Et le reste?

—Le reste, c'est-à-dire deux millions cinq cent mille livres, est demeuré à Rennes entre les mains de son notaire.

—Qu'en fera-t-elle?

—Elle veut en disposer en faveur du marquis.

—Qui t'a donné tous ces détails?

—L'intendant de la Bretagne qui a été destitué dernièrement.

—C'est donc cela que tu le recevais si fréquemment à Paris? fit Diégo avec un sourire.

—Sans doute.

—Alors, tu es certaine de ce que tu me dis?

—J'en réponds!

—Et que conclus-tu?

—Tu ne devines pas?

—Pas précisément, je l'avoue.

—Je te croyais de l'esprit.

—Suppose que j'en manque, et explique-toi.

—C'est bien simple.

—Mais, encore, qu'est-ce que c'est?

—Il faut d'abord connaître le nom du couvent où s'est retirée Julie.

—Nous saurons cela facilement à Rennes, dit Diégo. Au pis-aller, nous interrogerions le notaire lui-même sous un prétexte quelconque. Bref, je m'en charge! Après?

—Tu dois te faire une idée de la terreur qu'inspirent seulement nos noms à la marquise?

—Parbleu!

—Tu avoueras aussi qu'elle doit ignorer encore la mort de son époux?

—Je le crois.

—Donc, tu iras la trouver hardiment.

—Bien; j'irai.

—Tu demanderas à lui parler en particulier. Au besoin, j'obtiendrai la permission.

—Ensuite?

—Tu lui diras que nous sommes décidés à faire un éclat...

—Si elle n'abandonne pas entre nos mains les deux millions cinq cent mille livres? interrompit Diégo.

—Précisément.

—Elle les abandonnera, Hermosa; elle les abandonnera!

Et Diégo marcha avec agitation dans la chambre en se frottant les mains avec joie.

—Admirable! s'écria-t-il tout à coup en s'arrêtant devant sa compagne, admirable! Tu es un génie!

—Tu approuves mon projet?

—Je le trouve sublime.

—Et tu le mettras à exécution?

—Sur l'heure!

—Donc nous partons?

—Cette nuit même!

—Et la Bretonne? demanda Hermosa avec coquetterie.

Le comte la prit dans ses bras.

—Tu sais bien que je n'aime que toi! dit-il.

—Alors, reprit Hermosa en désignant le flacon qu'elle tenait dans sa main droite, alors finissons-en. Ne laissons personne ici. Raphaël doit être mort; qu'Yvonne meure aussi.

—Soit! répondit Diégo après un moment de réflexion; mais va seule et présente lui le breuvage toi-même! je ne veux pas la voir.

Hermosa sortit rapidement. Diégo, alors, s'occupa de refermer le coffre. Il achevait à peine que Jasmin parut discrètement sur le seuil de la porte.

—Que veux-tu? demanda le comte.

—Faut-il desservir? répondit le valet.

—Inutile; nous n'avons pas le temps; aide-moi à descendre cette caisse, nous la chargerons sur le cheval du chevalier. Ah! à propos du chevalier, continua-t-il après un moment de silence, tu sais qu'il s'occupait de politique?

—Je le crois, monseigneur.

—Eh bien! il est urgent que l'on ignore où il est.

—M. le chevalier est donc parti?

—Oui.

—Je ne l'ai pas vu.

—Il a passé par les souterrains.

Jasmin avait chargé le coffre sur ses épaules et descendait aidé par le comte. Ils l'attachèrent solidement sur la croupe d'un cheval que Jasmin devait mener en main. Lorsqu'ils eurent terminé, le comte ordonna au valet de l'attendre dans la cour, et tirant une bourse de sa poche:

—Tiens! dit-il en la lui remettant, sois toujours discret sur tout ce que tu vois et entends.

Jasmin s'inclina et le comte remonta vivement. Au sommet de l'escalier il rencontra Hermosa. Celle-ci était un peu pâle.

—Qu'as-tu? demanda Diégo.

—Suis-moi! répondit-elle.

Hermosa saisit la main de Diégo et l'entraîna vivement vers la cellule de l'abbesse.

—Entre! dit-elle en se rangeant pour lui faire place.

Diégo pénétra dans la pièce éclairée par un candélabre qu'Hermosa y avait apporté. La cellule était déserte. Diégo la parcourut rapidement du regard.

—Où est la jeune fille? fit-il brusquement.

—J'allais te le demander! répondit froidement Hermosa.

—A moi?

—A toi-même!

—Mais elle doit être ici?

—Regarde!

—Qu'est-ce que cela signifie, Hermosa?

—Cela signifie, Diégo, que tu as probablement pris tes mesures d'avance et que tu as fait évader la belle enfant. C'est ce qui m'explique ta facilité de tout à l'heure.

—Sang du Christ! j'ignore ce que tu veux dire!

—Tu le jurerais?

—Sur mon honneur!

—Mauvaise garantie.

—Hermosa!

—Je dis mauvaise garantie! répéta l'Italienne.

—Par tous les démons de l'enfer et sur ma damnation éternelle! s'écria Diégo, je te fais serment que je ne comprends pas tes paroles.

Il parlait avec un tel accent de vérité, qu'Hermosa fut convaincue.

—Mais alors où est-elle?

—Le sais-je!

—Raphaël l'aurait-il rendue à la liberté?

—Impossible! Rappelle-toi qu'après souper il voulait aller auprès d'elle, lorsque... l'accident est arrivé.

—Par quel moyen a-t-elle donc pu sortir d'ici?

—Cherchons! dit vivement Diégo.

Et tous deux se mirent à explorer la cellule, sondant les murailles et les dalles du plancher. Partout le son était mat et attestait l'épaisseur. Aucun indice ne pouvait leur révéler la vérité.

—Que faire? dit Hermosa en s'arrêtant.

—Nous n'avons pas à hésiter! répondit vivement Diégo. Yvonne a pris la fuite par un moyen que nous ignorons.

—Après?

—Une fois hors d'ici, elle ira implorer du secours, et peut-être même ramènera-t-elle les paysans des environs.

—C'est probable.

—On nous trouvera tous deux, et l'on découvrira la cadavre de Raphaël. Or, si la justice met le nez dans nos affaires, nous ne savons pas où cela peut nous mener. Fuyons donc au plus vite, si nous en avons encore le temps.

—Nous irons à Rennes?

—Oui, mais allons à Brest d'abord, et demain, sans plus tarder, nous nous embarquerons pour gagner Nantes ou Saint-Malo.

—Si tu t'assurais avant tout que Raphaël est bien mort?

—Inutile! la dose était trop violente pour qu'elle ne l'ait pas déjà tué. Nous pourrions voir recommencer une scène qui nous retarderait et mettrait forcément Jasmin dans notre confidence, ce qui nous gênerait très-certainement un jour.

—Tu as raison.

—Où est Henrique?

—Il dort.

—Réveille-le promptement et descends. Je t'attends en bas.

—Va; je te suis.

Hermosa courut vers la chambre où reposait son fils. Diégo descendit dans la cour. Les chevaux étaient bridés. Jasmin, tenant les rênes réunies dans sa main droite, attendait au pied de l'escalier. Le ciel était pur. Des myriades de diamants étincelants étaient semés sur l'horizon à la teinte bleue foncée. Quelques nuages blancs s'élevaient gracieusement et enveloppaient au passage la blanche Phébé dans un brouillard semblable à une gaze diaphane.

Diégo frappait sa botte molle du manche de son fouet. Enfin Hermosa parut. Elle tenait son fils par la main. Diégo souleva dans ses bras l'enfant mal réveillé et le jeta sur le cou du cheval qui lui était destiné. Puis, se retournant vers sa compagne, il lui tendit sa main ouverte en se baissant un peu. Hermosa releva sa jupe, appuya sur la main de Diégo un pied fort élégamment chaussé et assez mignon pour celui d'une Italienne, et s'élança en selle en écuyère habile. Diégo enfourcha alors sa monture, prit Henrique entre ses bras, et, appelant le domestique:

—Jasmin, dit-il.

—Monsieur le comte?

—Attache à ton bras la bride du cheval de main et prends la tête.

—Quelle route, monsieur?

—Celle de Brest.

Et Jasmin, sur cette réponse, piqua en avant, tenant soigneusement les rênes du cheval sur lequel il avait placé le coffre. Hermosa et Diégo le suivirent.

Ils ne pouvaient pas songer, à cause de leurs montures, à traverser les champs de genêts. Il fallait suivre la route. Or, cette route conduisait précisément dans la direction qu'avaient prise le marquis de Loc-Ronan, Julie, et Jocelyn une demi-heure auparavant pour se rendre auprès de la vieille fermière.

—Diégo, dit tout à coup Hermosa, si au lieu de gagner Brest, où nous n'arriverons que demain, nous nous dirigions vers Audierne, où nous pourrions être facilement en moins d'une heure?

—Crois-tu que nous trouvions à nous embarquer?

—Sans aucun doute! Avec de l'argent ne trouve-t-on pas tout ce que l'on veut?

—Alors, fit Diégo, piquons vers Audierne.

Et il transmit l'ordre à Jasmin qui, arrivé à un endroit où la route se bifurquait, continua de courir en ligne droite, au lieu de suivre le chemin qui conduisait à Brest.

—Tu as eu une excellente inspiration, reprit Diégo en se penchant vers sa compagne.

—Certes! répondit celle-ci. Nous ne saurions être trop tôt à l'abri des recherches que va provoquer Yvonne d'une part, en racontant ce qu'elle sait, et de l'autre le cadavre de Raphaël que l'on trouvera dans la chambre.

—Puis nous ne saurions trop nous presser également d'arriver à Rennes.

—Ah! les deux millions te tiennent au coeur.

—Énormément!

—J'en suis fort aise.

—Pourquoi?

—Parce que tu es habile, Diégo, et que, si tu emploies dans cette affaire tout le génie d'intrigue dont le ciel t'a si amplement pourvu, nous réussirons.

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