L'ABBAYE DE PLOGASTEL.
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I
L'ABBAYE DE PLOGASTEL
L'abbaye de Plogastel, située à quelques lieues des côtes, dans la partie sud-ouest du département du Finistère, était depuis longtemps le siége d'une communauté religieuse, ouverte aux jeunes filles nobles de la province. Les pauvres nonnes, peu soucieuses des affaires du dehors, vivaient en paix dans leurs étroites cellules, lorsque l'Assemblée constituante d'abord, et l'Assemblée législative ensuite, jugèrent à propos de désorganiser les couvents et d'exiger surtout ce fameux serment à la constitution, qui devait faire tant de mal dans ses effets, et qui était si peu utile dans sa cause. L'abbesse du couvent de Plogastel refusa fort nettement de reconnaître d'autre souveraineté que celle du roi, et ne voulut, en aucune sorte, se soumettre à celle de la nation. Comme on le pense, cet état de rébellion ouverte ne pouvait durer. Les autorités du département délibérèrent, décrétèrent et ordonnèrent. En conséquence de ces délibérations, décrets et ordonnances, les nonnes furent expulsées de l'abbaye, le couvent fermé, et la propriété du clergé mise en vente. Aucun acquéreur ne se présenta. L'abbaye resta donc déserte. Le comte de Fougueray, en apprenant par hasard tous ces détails, résolut d'aller visiter l'abbaye de Plogastel. L'ayant trouvée fort à son goût et lui présentant tous les avantages de la retraite isolée qu'il cherchait, il se rendit chez le maire, fit valoir les lettres de ses amis de Paris, et toutes étant de chauds patriotes, il obtint facilement l'autorisation d'habiter temporairement le couvent désert. D'anciens souterrains, conduisant dans la campagne, offraient des moyens de fuite inconnus aux paysans eux-mêmes. Le comte choisit l'aile du bâtiment qu'habitait jadis l'abbesse et qui était encore fort bien décorée. En quelques heures il eut tout fait préparer, et ainsi que nous l'avons vu, il s'y était installé pendant l'absence du chevalier.
En arrivant dans la cour, les deux hommes mirent pied à terre. Le chevalier enleva Yvonne qui criait et se débattait, et l'emporta dans l'intérieur du couvent, tandis que Jasmin prenait soin des chevaux. Le comte jeta autour de lui un coup d'oeil satisfait et suivit son compagnon.
—Corpo di Bacco! dit-il tout à coup en patois napolitain et avec un accent de mauvaise humeur très-marqué. Au diable les amoureux et leurs donzelles!... Celle-ci me fend les oreilles avec ses criailleries. Sang du Christ! pourquoi lui as-tu enlevé son bâillon?
—Elle étouffait, répondit le chevalier.
—A d'autres! Tu donnes dans toutes ces simagrées? Voyons, tourne à droite, maintenant; là, nous voici dans l'ancienne cellule de l'abbesse. Il y a de bons verrous extérieurs, tu peux déposer la Bretonne ici.
Le chevalier assit Yvonne sur un magnifique fauteuil brodé au petit point. Mais la jeune fille, s'échappant de ses bras et poussant des cris inarticulés, se précipita vers la porte. Le comte la retint par le poignet.
—Holà! ma mignonne... dit-il, on ne nous quitte pas ainsi! C'est que, par ma foi! elle est charmante cette tourterelle effarouchée, continua-t-il en regardant attentivement la pauvre enfant.
—Que faire pour la calmer? demanda le chevalier.
—Rien, mon cher; une déclaration d'amour ne serait pas de mise. La fenêtre est grillée, sortons et enfermons-la! nous reviendrons, ou, pour mieux dire, tu reviendras plus tard. D'ici là, nous consulterons Hermosa, et tu sais qu'elle est femme de bon conseil.
—Soit, répondit le chevalier; maintenant que la petite est ici, je ne crains plus qu'elle m'échappe, et j'ai, pour la revoir, tout le temps nécessaire. D'ailleurs, j'aime autant éviter les larmes.
—Ah! tu es un homme sensible, toi, Raphaël! Les pleurs d'une jolie femme t'ont toujours attendri... témoin notre dernière aventure dans les gorges de Tarente. Vois, pourtant, si je t'avais écouté et que nous eussions épargné cette petite Française, où en serions-nous aujourd'hui? Tu porterais encore la veste déguenillée du lazzarone Raphaël, et peut-être même, ajouta-t-il en baissant la voix, bien qu'il parlât toujours italien, et peut-être même ramerions-nous à bord de quelque tartane de Sa Majesté le roi de Naples.
Le chevalier frissonna involontairement en entendant ces paroles si étranges; puis jetant un coup d'oeil sur Yvonne qui était agenouillée et priait avec ferveur:
—Viens! dit-il.
Les deux hommes sortirent et poussèrent les verrous extérieurs. Ils traversèrent un long corridor et pénétrèrent dans une sorte d'antichambre ornée de torchères d'argent massif. Trois portes différentes s'ouvraient sur cette pièce. Le comte souleva familièrement une portière en s'effaçant pour livrer passage au chevalier.
—Entre, mio caro! fit-il railleusement. Hermosa se plaint de ne pas t'avoir vu depuis vingt-quatre heures!
La nouvelle pièce sur le seuil de laquelle se trouvaient Diégo et Raphaël (car désormais nous ne leur donnerons plus que ces noms qui sont véritablement les leurs), cette nouvelle pièce, disons-nous, servait évidemment d'oratoire à l'abbesse de Plogastel. Elle avait encore conservé une partie de ses somptuosités. Une tenture en soie de couleur violette, toute parsemée d'étoiles d'argent, tapissait les murailles. Des vitraux admirablement peints ornaient les fenêtres ogivales. Deux tableaux de sainteté, chefs-d'oeuvre des grands maîtres italiens, étaient appendus aux murs.
On comprenait, en voyant toutes ces choses, que les religieuses, ne pouvant croire à une expulsion violente, n'avaient pris aucune précaution, et que les gendarmes les avaient surprises et arrachées au luxe des cloîtres (si luxueux alors), sans qu'elles eussent le temps de sauver les débris. Les bandes noires n'étaient pas alors suffisamment organisées, de sorte que les richesses laissées sans gardiens avaient cependant été respectées.
Dans le fond de la pièce, étendue mollement dans une vaste bergère, on apercevait une femme qui, vue à distance, produisait cette impression que cause la souveraine beauté. En se rapprochant même, on voyait que cette femme, quoiqu'elle eût depuis longtemps dépassé les limites de la première jeunesse, pouvait soutenir encore un examen attentif. De magnifiques cheveux noirs, que la poudre n'avait jamais touchés en dépit de la mode. Un nez romain, d'une finesse et d'un dessin irréprochables. Une bouche mignonne, aux lèvres rouges. Des yeux de Sicilienne, surmontés de sourcils mauresques. Le teint était brun et mat comme celui des femmes du Midi, qui ne craignent pas de braver les rayons de flamme de leur soleil.
Mais, en examinant avec plus d'attention, on apercevait aux tempes quelques rides habilement dissimulées. Les plis de la bouche étaient un peu fanés. Les contours du visage avaient perdu de leur fraîcheur et s'étaient arrêtés. Néanmoins, si l'on veut bien joindre à l'ensemble, un cou remarquable de forme, une taille bien prise, une poitrine fort belle, une main d'enfant et un pied patricien, on conviendra que, telle qu'elle était encore, cette femme pouvait passer pour une créature fort séduisante. Seulement, on demeurait émerveillé en songeant à ce qu'elle avait dû être à vingt ans.
Au moment où les deux hommes pénétraient dans l'oratoire, Hermosa avait auprès d'elle un jeune garçon de dix à onze ans, blond et rose comme une fille, et qui semblait fort gravement occupé à tirer les longues oreilles d'un magnifique épagneul couché aux pieds de la dame. De temps en temps le chien poussait un petit cri de douleur et secouait sa tête intelligente, puis il se prêtait de bonne grâce à la continuation de ce jeu qui devait souverainement lui déplaire, mais qui charmait l'enfant.
—Tableau de famille! s'écria le comte. D'honneur! je sentirais mes yeux humides de larmes si j'avais l'estomac moins affamé!
—Fi! Diégo, répondit Hermosa en se levant; vous parlez comme un paysan!
—C'est que je me sens un véritable appétit de manant, chère amie.
—On va servir, répondit Hermosa.
Puis, se tournant vers le chevalier:
—Bonjour, Raphaël, dit-elle en lui tendant la main.
—Bonjour, petite soeur.
—Que m'a-t-on dit? que vous étiez en expédition amoureuse?
—Par ma foi! on ne vous a pas menti.
—Et vous avez réussi?
—Comme toujours.
—Fat!
—Corbleu! interrompit le comte avec impatience, vous vous ferez vos confidences plus tard. Pour Dieu! mettons-nous à table!...
—Cher Diégo, répondit Hermosa en souriant, depuis que vous avoisinez la cinquantaine, vous devenez d'un matérialisme dont rien n'approche! Cela est véritablement désolant.
—Il est bien convenu que depuis que je n'ai plus trente ans et que je possède une taille largement arrondie, j'ai hérité de tous les défauts qui vous sont le plus antipathiques. Je l'admets; mais, corps du Christ! si je consens à être affublé de tous ces vices que vous me donnez si généreusement, je veux au moins en avoir les bénéfices! Encore une fois, je meurs de faim!
—Et vous, chevalier? demanda Hermosa.
—Lui! interrompit le comte, il est trop amoureux pour être assujetti aux besoins de l'estomac.
—Et vous ne l'êtes pas, vous?
—Quoi?
—Amoureux!
—Amoureux? Ce serait joli, à mon âge.
Hermosa haussa les épaules et sortit. Cinq minutes après, Jasmin dressait un couvert dans un angle de la pièce, et après avoir encombré la table de mets abondants, il se disposa à servir ses maîtres.
—Maintenant, dit Hermosa, pendant que Diégo entre en conversation réglée avec ce pâté de perdrix, racontez-moi, chevalier, votre expédition de cette nuit.
—Avec d'autant plus de plaisir, chère soeur, que j'ai grand besoin de votre aide et de vos conseils, répondit Raphaël.
—Vraiment?
—Oui; la jeune fille se révolte.
—Bah! Ces cris que j'ai entendus étaient donc les siens?
—Précisément.
—Eh bien! il faut avant tout commencer par la calmer, Cette petite doit être nerveuse...
—J'y pensais, fit le comte sans perdre une bouchée.
—Mangez, cher, et laissez-nous causer, dit Hermosa.
Dès que Diégo et Raphaël eurent quitté la cellule dans laquelle ils avaient conduit Yvonne, la jeune fille se redressa vivement. Ses yeux rougis se séchèrent. Une résolution soudaine et hardie se refléta sur son joli visage. Elle fit lentement le tour de la pièce. Elle s'assura d'abord que la porte était verrouillée au dehors; puis elle alla droit à la fenêtre et essaya de l'ouvrir; mais elle ne put en venir à bout. Cette fenêtre était grillée.
—Où m'ont-ils conduite? Que me veulent-ils? murmura la pauvre enfant en demeurant immobile, le front appuyé sur la vitre. Qu'est-il arrivé à Fouesnan depuis mon absence? Que doit penser mon pauvre père? Et ces deux hommes que j'ai cru voir sur la route des Pierres-Noires!... Il m'a semblé reconnaître Jahoua et Keinec. Mon Dieu! mon Dieu!... que s'est-il passé?
Et le désespoir s'emparant de nouveau de son coeur, Yvonne éclata en sanglots.
—Oh! reprit-elle au bout de quelques instants, si je ne m'étais pas évanouie, j'aurais pu voir; je saurais où ils m'ont amenée! Où suis-je, Seigneur? où suis-je?
Puis à ces crises successives qui, depuis plusieurs heures, brisaient l'organisation délicate de la pauvre enfant, succéda une prostration complète. A demi ployée sur elle-même, Yvonne demeura accroupie sur le fauteuil, sans pensée et sans vue. Des visions fantastiques, forgées par son imagination en délire, dansaient autour d'elle et lui faisaient oublier sa situation présente. Le sang montait avec violence au cerveau. Les artères de ses tempes battaient à se rompre. Son visage s'empourprait. Ses yeux s'injectaient de sang. Enfin ses extrémités se glacèrent, et elle se laissa glisser sans force et sans mouvement sur le sol. Puis, par une réaction subite, le sang reflua tout à coup vers le coeur. Alors une crise de nerfs, crise épouvantable, s'empara de son corps brisé. Elle roula sur les dalles de la cellule, se meurtrissant les bras, frappant sa tête contre les meubles, et poussant des cris déchirants. La porte s'ouvrit, et Hermosa entra suivie du chevalier. Ils s'empressèrent de relever Yvonne.
—Faites dresser un lit dans cette pièce, dit Hermosa à Raphaël qui s'empressa de faire exécuter l'ordre par Jasmin.
Dès que le lit fut prêt, Hermosa, demeurée seule avec la jeune fille, la déshabilla complètement et la coucha. Yvonne était plus calme; mais une fièvre ardente et un délire affreux s'étaient emparés d'elle. Hermosa envoya chercher le comte.
—Vous êtes un peu médecin, Diégo, lui dit-elle dès qu'il parut. Voyez donc ce qu'a cette enfant, et ce que nous devons faire...
Le comte s'approcha du lit, prit le bras de la malade, et après avoir réfléchi quelques minutes:
—Raphaël a fait une sottise qui ne lui profitera guère, répondit-il froidement.
—Pourquoi?
—Parce que la petite est atteinte d'une fièvre cérébrale, que nous n'avons aucun médicament ici pour la soigner, et qu'avant quarante-huit heures elle sera morte.
—Yvonne sera morte? s'écria Raphaël qui venait d'entrer.
—Tu as entendu? Eh bien, j'ai dit la vérité!
—Et ne peux-tu rien, Diégo?
—Je vais la saigner; mais mon opinion est arrêtée: mauvaise affaire, cher ami, mauvaise affaire; c'est une centaine de louis que tu as jeté à la mer.
Et le comte, prenant une petite trousse de voyage qu'il portait toujours sur lui, en tira une lancette et ouvrit la veine de la jeune fille, qui ne parut pas avoir conscience de cette opération.
Le comte de Fougueray, en venant habiter l'abbaye déserte de Plogastel, avait choisi pour corps-de-logis l'aile où étaient situés les appartements de l'ancienne abbesse. Ce couvent, l'un des plus considérables de la Bretagne, renfermait jadis plus de quatre cents religieuses. Simple chapelle aux premières années de la Bretagne chrétienne, il s'était peu à peu transformé en imposante abbaye. Aussi les divers bâtiments qui le composaient avaient-ils chacun le cachet d'une époque différente. Le style gothique surtout y dominait et découpait sur la façade du centre ses plus riches dessins et ses plus merveilleuses dentelles.
Placé jadis sous la protection toute spéciale des ducs de Bretagne, qui avaient vu plusieurs des filles de leur sang princier quitter le monde pour se retirer au fond de cette magnifique abbaye, le cloître, l'un des plus riches de la province, avait acquis une réputation méritée de sainteté et d'honneur. Comme dans les chapitres nobles de l'Allemagne, il fallait faire ses preuves pour voir les portes du couvent s'ouvrir devant la vierge qui désertait la famille pour se fiancer au Christ. Aussi est-il facile de se figurer l'élégance et le caractère solennel de ces bâtiments spacieux, aérés, adossés à un splendide jardin dont eût, à bon droit, été jaloux plus d'un parc seigneurial.
L'aile opposée à celle occupée par Diégo et les siens s'étendait vers le nord. Autrefois consacrée aux religieuses, elle ne contenait que des cellules étroites et sombres; c'est ce qui l'avait fait dédaigner par le comte. Seulement, celui-ci ignorait qu'au-dessous des étages des cellules s'élevant sur le sol, existait un second étage souterrain d'autres cellules plus étroites encore, et naturellement plus sombres que les premières. Rien, extérieurement, ne pouvait indiquer l'existence de ces sortes de caves organisées en habitation. Il fallait faire jouer un ressort habilement caché dans la muraille, pour découvrir la porte donnant sur l'escalier qui y conduisait. Du côté des souterrains, souterrains que le comte avait entièrement parcourus, aucun indice ne laissait soupçonner ces cachettes impénétrables. Le couvent de Plogastel, construit au moyen-âge par des moines et des gentilshommes entrés en religion, offrait le type complet de ces établissements mystérieux, où la partie des bâtisses s'élevant au soleil n'était pas toujours la plus importante. Ainsi, passages secrets, impasses, souterrains, prisons, oubliettes, s'y trouvaient à profusion et semblaient défier la curiosité.
Dans cet étage de cellules construites sous le sol, dans l'une de ces pièces obscures et étroites qui reçoivent toute leur lumière d'un petit soupirail artistement dissimulé au dehors par des arabesques sculptées dans le mur, se trouvait une belle jeune femme de trente à trente-cinq ans, aux yeux bleus et doux, aux blonds cheveux à demi cachés par une coiffe blanche. Cette femme portait l'ancien costume des nonnes de l'abbaye: la robe de laine blanche, la coiffure de toile blanche et la ceinture violette. Sous ce vêtement d'une simplicité extrême, la religieuse était belle, de cette beauté que les peintres s'accordent à prêter aux anges.
Agenouillée devant sa modeste couche surmontée d'un Christ en ivoire, elle priait dévotement en tenant entre ses mains un chapelet surchargé de médailles d'or et d'argent. A peine terminait-elle ses oraisons, qu'un coup frappé discrètement à la petite porte la fit tressaillir.
—Entrez! dit-elle en se relevant.
La porte s'ouvrit, et un homme de haute taille, enveloppé dans un ample manteau, entra doucement.
—Bonjour, mon ami, fit la religieuse en tendant à l'étranger une main sur laquelle celui-ci posa ses lèvres avec un mélange de respect profond et d'amour brûlant.
—Bonjour, chère Julie, répondit l'inconnu. Comment avez-vous passé la nuit?
—Bien, je vous remercie; et vous?
—Parfaitement.
—Vous vous accoutumez un peu à cette existence étrange que vous vous êtes faite?
—Je m'accoutumerai à tout pour avoir le bonheur de vous voir, vous le savez bien.
—Chut! Philippe. N'oubliez pas l'habit que je porte!
—Hélas! Julie, cet habit fait mon plus cruel remords!
—Ne parlez pas ainsi! Dites-moi plutôt si vous avez eu soin de fermer la porte des souterrains.
—Sans doute. Pourquoi cette demande?...
—C'est que depuis hier nous avons de nouveaux habitants dans l'abbaye.
—Qui donc?
—Je l'ignore.
—Je le saurai, Julie.
—N'allez pas commettre d'imprudence, Philippe!...
—Oh! ne craignez rien, ce n'est que la curiosité qui me pousse; car ici nous sommes en sûreté, et nous pouvons braver tous les regards extérieurs.
—Où est Jocelyn? demanda la religieuse après un court silence.
—Me voici, madame, répondit notre ancienne connaissance, le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan en paraissant sur le seuil de la cellule.
—Avez-vous apporté des provisions, mon ami?
—Oui, madame la marquise.
—Dis: «Soeur Julie,» mon bon Jocelyn, interrompit l'inconnu. Madame ne veut plus être nommée autrement.
—Oui, monseigneur! répondit Jocelyn.
L'étranger alors écarta son manteau et le jeta sur une chaise. Cet homme était le marquis de Loc-Ronan.
II
L'ABBAYE DE PLOGASTEL
Le vieux Jocelyn s'empressa de placer sur la petite table un frugal repas, bien différent de celui auquel avaient pris part les habitants de l'aile opposée du couvent. Le marquis offrit la main à la religieuse, et tous deux s'assirent en face l'un de l'autre. Jocelyn demeura debout, appuyé contre le chambranle de la porte, et, aux éclairs de joie que lançaient ses yeux, il était facile de deviner tout le bonheur qu'éprouvait le fidèle et dévoué serviteur. Le marquis se pencha vers la religieuse et lui fit une question à voix basse.
—Mais sans doute, Philippe, répondit-elle vivement; vous savez bien que vous n'avez pas besoin de ma permission pour agir ainsi...
Le marquis se retourna.
—Jocelyn, dit-il, depuis trois jours tu as partagé ma table.
—Vous me l'avez ordonné, monseigneur.
—Et madame permet que je te l'ordonne encore, mon vieux Jocelyn. Viens donc prendre place à nos côtés...
—Mon bon maître, n'exigez pas cela!...
—Comment, tu refuses de m'obéir?
—Monseigneur, songez donc qui je suis!...
—Jocelyn, dit vivement la jeune femme, c'est parce que M. le marquis se rappelle qui vous êtes, que nous vous prions tous deux de vous asseoir auprès de nous; venez, mon ami, venez, et songez vous-même que vous faites partie de la famille... Vous n'êtes plus un serviteur, vous êtes un ami...
Et la religieuse, avec un geste d'une adorable bonté, tendit la main au vieillard. Jocelyn, les yeux pleins de larmes, s'agenouilla pour baiser cette main blanche et fine. Puis, comme un enfant qui n'ose résister aux volontés d'un maître qu'il craint et qu'il aime tout à la fois, il prit place timidement en face du marquis et de sa gracieuse compagne.
—Mon Dieu, Julie! dit Philippe avec émotion, que vous êtes bonne et charmante!
—Je m'inspire de Dieu qui nous voit et de vous que j'aimerai toujours, mon Philippe! répondit la religieuse.
—Oh! que je suis heureux ainsi! Je vous jure que depuis dix ans, voici le premier moment de bonheur que je goûte, et c'est à vous que je le dois...
—Il ne manque donc rien à ce bonheur dont vous parlez?
—Hélas! mon amie, le coeur de l'homme est ainsi fait qu'il désire toujours! Je serais véritablement heureux, je vous l'affirme, si devant moi je voyais encore un ami...
—Qui donc?
—Marcof.
—Marcof?... En effet, Philippe, jadis déjà, lorsque nous habitions Rennes, ce nom vous échappait parfois... c'est donc celui d'un homme que vous aimez bien tendrement?
—C'est celui d'un homme, chère Julie, envers lequel la destinée s'est montrée aussi cruelle qu'envers vous...
—Mais quel est-il, cet homme?
—C'est mon frère!
—Votre frère, Philippe! s'écria la religieuse.
—Votre frère, monseigneur! répéta Jocelyn.
—Oui, mon frère, mes amis, et pardonnez-moi de vous avoir jusqu'ici caché ce secret qui n'était pas entièrement le mien! Aujourd'hui, si je vous le révèle, c'est que les circonstances sont changées; c'est que, passant pour mort vis-à-vis du reste du monde, je crois utile de ne pas laisser ensevelir à tout jamais ce mystère... Marcof, lui, ce noble coeur, ne voudra point déchirer le voile qui le couvre, et cependant il doit y avoir après moi des êtres qui soient à même de dire la vérité... la vérité tout entière!...
Un silence suivit ces paroles du marquis.
La religieuse attachait sur le marquis des regards investigateurs, n'osant pas exprimer à haute voix la curiosité qu'elle ressentait. Quant à Jocelyn, qui avait été témoin des relations fréquentes de son maître avec Marcof, il n'avait cependant jamais supposé qu'un lien de parenté aussi sérieux alliât le noble seigneur à l'humble corsaire. Le marquis reprit:
—Ce secret, je vais vous le confier tout entier. Jocelyn, parmi les papiers que nous avons emportés du château, il est un manuscrit relié en velours noir?
—Oui, monseigneur.
—Va le chercher, mon ami, et apporte-le promptement...
Jocelyn sortit aussitôt pour exécuter les ordres de son maître.
Avant d'aller plus loin, je crois utile d'expliquer brièvement comme il se fait que nous retrouvions dans les cellules souterraines du couvent de Plogastel, le marquis de Loc-Ronan, aux funérailles duquel nous avons assisté.
On se souvient sans doute de la conversation qui avait eu lieu entre le marquis et les deux frères de sa première femme. On se rappelle les menaces de Diégo et de Raphaël, et la proposition qu'ils avaient osé faire au gentilhomme breton. Celui-ci se sentant pris dans les griffes de ces deux vautours, plus altérés de son or que de son sang, avait résolu de tenter un effort suprême pour s'arracher à ces mains qui l'étreignaient sans pitié.
Le marquis de Loc-Ronan avait rapporté jadis, d'un voyage qu'il avait fait en Italie, un narcotique tout-puissant, dû aux secrets travaux d'un chimiste habile, narcotique qui parvenait à simuler entièrement l'action destructive de la mort. Ne voyant pas d'autre moyen de reconquérir sa liberté individuelle, il avait résolu depuis longtemps d'avoir recours à ce breuvage, à l'effet duquel il ajoutait une foi entière.
Le marquis était honnête homme, et homme d'honneur par excellence. A l'époque de son mariage avec mademoiselle de Fougueray, il n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'indigne conduite de celle à laquelle il avait eu la faiblesse de confier l'honneur de son nom. Aussi, lorsqu'il anéantit son acte de mariage, sa conscience ne lui reprocha-t-elle rien. Pour lui, c'était faire justice; peut être se trompait-il, mais à coup sûr, il était de bonne foi.
Marié une seconde fois et adorant sa femme, il avait vu son bonheur se briser, grâce à l'adresse infernale du comte de Fougueray et du chevalier de Tessy. A partir de ce moment, son existence était devenue celle des damnés. Mademoiselle de Château-Giron s'était réfugiée dans un cloître, et lui était demeuré en butte aux extorsions continuelles de ses beaux-frères. Donc le marquis avait résolu d'en finir, coûte que coûte, avec cette domination intolérable. Ne confiant son dessein qu'à son fidèle serviteur, et ne pouvant prévenir Marcof qui, on le sait, avait pris la mer à la suite de sa conférence avec son frère, le marquis avait mis sans retard ses projets à exécution. Nous en connaissons les résultats.
Dès que le corps avait été enfermé dans le suaire, Jocelyn, faisant valoir deux ordres écrits de son maître, avait exigé qu'après la cérémonie funèbre lui seul procédât à la fermeture du cercueil. Tout le monde s'était donc éloigné de la chapelle. Jocelyn alors avait enlevé le soi-disant cadavre et l'avait déposé dans une chambre secrète réservée derrière le maître-autel. Puis il avait enveloppé dans le linceuil un énorme lingot de cuivre préparé d'avance. Cela fait, et la bière refermée, on avait procédé à la descente du cercueil dans les caveaux du château.
La nuit venue, le marquis était sorti de son sommeil léthargique, et s'appuyant sur Jocelyn, avait quitté mystérieusement sa demeure à l'heure à laquelle Marcof arrivait à Penmarckh. Le gentilhomme et son serviteur se dirigèrent à pied vers le couvent de Plogastel, dans lequel le marquis savait que s'était nouvellement retirée sa femme. Seulement il ignorait l'expulsion récente des nonnes. Aussi, lorsqu'à l'aube du jour il pénétra dans le cloître, grande fut sa stupéfaction en trouvant l'abbaye déserte.
Le marquis parcourut ce vaste bâtiment solitaire. Désespéré, il prit la résolution de se cacher jusqu'à la nuit dans les souterrains. Alors il se mettrait en quête de la cause de cette solitude désolée. Jocelyn connaissait les habitations mystérieuses pour y avoir autrefois pénétré. Son père avait été jardinier du couvent de Plogastel, et l'enfant avait joué bien souvent dans ces cellules obscures que se réservaient les religieuses les plus austères. Ils descendirent donc tous les deux, et cherchèrent à s'orienter au milieu de ce dédale de voûtes et de corridors sombres. Bref, Jocelyn, guidé par ses souvenirs, parvint à introduire son maître dans ces réduits inconnus de tous.
Au moment où ils y pénétraient, ils furent frappés par la clarté d'une petite lampe dont les rayons filtraient sous la porte mal jointe d'une cellule. Convaincus que quelque gardien du couvent s'était retiré dans les souterrains, ils avancèrent sans hésiter, espérant obtenir des renseignements sur ce qu'étaient devenues les nonnes. Mais à peine eurent-ils franchi le seuil de la cellule, qu'un double cri de joie s'échappa de leur poitrine. Dans la religieuse demeurée fidèle à son cloître, le marquis et Jocelyn venaient de reconnaître mademoiselle Julie de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan.
Cette rencontre avait eu lieu la veille du jour où nous avons nous-même introduit le lecteur près de la belle religieuse. Le marquis passa les heures de cette première journée à raconter à sa femme et les événements survenus et la résolution qu'il avait prise.
Julie avait conservé pour son mari le plus tendre attachement. Si elle avait pris le voile lors de la découverte du fatal secret, cela avait été dans l'espoir d'assurer la tranquillité à venir du marquis. La courageuse femme, faisant abnégation de sa jeunesse et de sa beauté, s'était dévouée, s'offrant en holocauste pour apaiser la colère de Dieu.
Elle avait même obtenu la permission de changer de cloître et de quitter celui de Rennes pour celui de Plogastel, dans le seul but de se rapprocher de l'endroit où vivait le marquis de Loc-Ronan, et dans l'espoir d'entendre quelquefois prononcer ce nom si connu dans la province.
La religieuse accueillit donc son mari, non comme un époux dont elle était séparée depuis longtemps, mais comme un frère et comme un ami pour lequel elle eût volontiers donné sa vie entière. Elle approuva aveuglément ce qu'avait fait le marquis. Puis elle lui raconta que, lors de l'expulsion de la communauté, elle se trouvait seule dans les cellules souterraines. La crainte l'avait empêchée de se montrer en présence des soldats, et, les gendarmes une fois partis, ne sachant que faire, elle avait résolu de conserver l'asile que la Providence lui avait ménagé; seule, une vieille fermière des environs était dans le secret de sa présence et lui apportait chaque jour ses provisions qu'elle déposait à l'entrée des souterrains. Dès lors il fut convenu que le marquis et Jocelyn habiteraient une cellule voisine et qu'ils ne sortiraient que la nuit, revêtus tous deux du costume des paysans bretons, costume que la religieuse se chargeait de se procurer avec l'aide de la fermière. C'est donc à la seconde visite seulement du marquis auprès de sa femme, que nous assistons en ce moment. Les deux époux, calmes et heureux, ignoraient qu'à quelques pas de leur retraite et dans le même corps de bâtiment, demeuraient ceux qui leur avait fait tant de mal et avaient brisé à jamais leurs deux existences.
Après quelques minutes, Jocelyn revint apportant un in-folio relié en velours noir, rehaussé de garnitures en argent massif, et fermé à l'aide d'une double serrure dont la clef ne quittait jamais le gentilhomme. Le marquis ouvrit le manuscrit, l'appuya sur la table, et s'adressant à sa femme:
—Julie, lui dit-il, lorsque vous aurez pris connaissance de ce que contient ce volume, vous connaîtrez dans leur entier tous les secrets de ma famille. Écoutez-moi donc attentivement. Toi aussi, mon fidèle serviteur, continua-t-il en se retournant vers Jocelyn. Toi aussi, n'oublie jamais ce que tu vas entendre; et, si Dieu me rappelle à lui avant que j'aie accompli ce que je dois faire, jurez-moi que vous réunirez tous deux vos efforts pour exécuter mes volontés suprêmes! Jurez-moi, Julie, que vous considérerez toujours, et quoi qu'il arrive, Marcof le Malouin comme votre frère! Jure-moi, Jocelyn, qu'en toutes circonstances tu lui obéiras comme à ton maître.
—Je le jure, monseigneur! s'écria Jocelyn.
—J'en fais serment sur ce Christ! dit la religieuse en étendant la main sur le crucifix cloué à la muraille.
—Bien, Julie! Merci, Jocelyn!
Et le marquis, après une légère pose, reprit avant de commencer sa lecture:
—L'époque à laquelle nous allons remonter est à peu près celle de ma naissance. Vous n'étiez pas au monde, chère Julie; vous n'étiez pas encore entrée dans cette vie qui devrait être si belle et si heureuse, et que j'ai rendue, moi, si tristement misérable...
—M'avez-vous donc entendue jamais me plaindre, pour que vous me parliez ainsi, Philippe? répondit vivement la religieuse en saisissant la main du marquis.
—Vous plaindre, vous, Julie! Est-ce que les anges du Seigneur savent autre chose qu'aimer et que pardonner?
—Ne me comparez pas aux anges, mon ami, répondit Julie avec un accent empreint d'une douce mélancolie. Leurs prières sont entendues de Dieu, et, hélas! les miennes demeurent stériles; car, depuis dix années, j'implore la miséricorde divine pour que votre âme soit calme et heureuse; et vous le savez, Philippe, vous venez de l'avouer vous-même, vous n'avez fait que souffrir longuement, cruellement, sans relâche!...
Le marquis baissa la tête et sembla se plonger dans de sombres réflexions. Enfin il se redressa, et prenant la main de Julie:
—Qu'importe ce que j'ai souffert, dit-il, si maintenant je dois être heureux par vous et près de vous...
—Un bonheur fugitif, mon ami. L'habit que je porte ne vous indique-t-il pas que j'appartiens à Dieu seul?
—Ne pouvez-vous être relevée de vos voeux?
—Et que deviendrions-nous, Philippe?
—Nous fuirions loin, bien loin d'ici... Nous cacherions, dans une patrie nouvelle et ignorée, notre amour et notre bonheur!...
—Vous ne pouvez en ce moment abandonner la cause royale!
—Cela est vrai.
—Puis, lors même que nous parviendrions à fuir, en quel endroit de la terre trouverions-nous la tranquillité?
—Hélas!... Julie, ces misérables nous poursuivraient sans trêve et sans pitié s'ils découvraient que je suis encore vivant! C'est là ce que vous voulez dire, n'est-ce pas?
Julie garda le silence.
—Oh! murmura le marquis dont l'indignation douloureuse s'accroissait à chaque parole, oh! les infâmes. Ne pourrai-je donc jamais les écraser sous mes pieds comme de venimeux reptiles!...
—Taisez-vous, Philippe! s'écria la jeune femme. N'oubliez pas que notre religion interdit toute vengeance!
Le marquis ne répondit pas; mais il lança un regard étincelant à Jocelyn, et tous deux sourirent, mais d'un sourire étrange.
—Oubliez ces rêves, Philippe; oubliez cet avenir impossible! continua Julie. Pour rompre mes voeux, il faudrait un bref de Sa Sainteté; et croyez-vous qu'un tel acte puisse s'accomplir dans le mystère? On s'informerait de la cause qui me fait agir, et on ne tarderait pas à découvrir la vérité.
—Peut-être! répondit lentement le marquis. Lorsque vous connaîtrez davantage l'homme dont je vais lire l'histoire, histoire tracée de sa propre main, vous changerez sans doute d'opinion, et vous penserez avec moi que celui qui fut capable de faire ce qu'il a fait, peut nous sauver tous deux, et assurer notre bonheur à venir...
—Lisez donc, mon ami. J'écoute.
Alors le marquis se pencha vers le manuscrit, et commença à voix haute sa lecture.
III
L'ENFANT PERDU
«Vers la fin de l'année 1756, habitait à Saint-Malo un pauvre pêcheur nommé Marcof. Cet homme vivait seul, sans famille, du produit de son industrie. D'un caractère taciturne et sauvage, il fuyait la société des autres hommes plutôt qu'il ne la recherchait.
Un soir qu'il était, comme toujours, isolé et morose sur le seuil de son humble cabane, occupé à refaire les mailles de ses filets, il vit venir à lui un cavalier qui semblait en quête de renseignements. Ce cavalier, qu'à son costume il était facile de reconnaître pour un riche gentilhomme, jeta un regard en passant sur le pêcheur. Puis il s'arrêta, le considéra attentivement, et, mettant pied à terre, il passa la bride de son cheval dans son bras droit et se dirigea vers la cabane.
—Comment t'appelles-tu? demanda-t-il en dialecte breton.
—Que vous importe? répondit le pêcheur.
—Plus que tu ne penses, peut-être...
—Est-ce donc moi que vous cherchez?
—C'est possible.
—Vous devez vous tromper...
—C'est ce que je verrai quand tu auras répondu à ma question. Comment te nommes-tu.
—Marcof le Malouin.
—Quel est ton état.
—Vous le voyez, fit le paysan en désignant ses filets.
—Pêcheur?
—Oui.
—Tu es né dans ce pays?
—A Saint-Malo même, comme l'indique mon nom.
—Tu n'es pas marié?
—Non!
—Tu n'as pas de famille?
—Je suis seul au monde.
—As-tu des amis?
—Aucun.
—Alors, bien décidément, c'est à toi que j'ai affaire, dit le gentilhomme en attachant son cheval à un piquet, tandis que le pêcheur le regardait avec étonnement. Entrons chez toi.
—Pourquoi ne pas rester ici?
—Parce que ce que j'ai à te dire ne doit pas être dit en plein air...
—C'est donc un secret?
—D'où dépend ta fortune; oui.
Le pêcheur sourit avec incrédulité. Néanmoins il ouvrit sa porte, et livra passage à son singulier interlocuteur. Le gentilhomme entra et s'assit sur un escabeau.
—Que possèdes-tu? demanda-t-il brusquement.
—Rien que ma barque et mes filets.
—Si ta barque ne vaut pas mieux que tes filets, tu ne possèdes pas grand'chose.
—C'est possible; mais je ne demande rien à personne.
—Tu es fier?
—On le dit dans le pays.
—Tant mieux.
—Tant mieux ou tant pis, peu importe! Je suis tel qu'il a plu au bon Dieu de me faire.
—Si on t'offrait cent louis, les accepterais-tu?
—Non.
—Pourquoi? fit le gentilhomme en levant à son tour un oeil étonné.
—Lorsqu'un grand seigneur, comme vous paraissez l'être, offre une telle somme à un pauvre homme comme moi, c'est pour l'engager à faire une mauvaise action, et j'ai l'habitude de vivre en paix avec ma conscience; d'autant que c'est ma seule compagne, ajouta simplement le pêcheur.
—Allons, tu es honnête.
—Je m'en vante.
—De mieux en mieux!
—Vous voyez bien qu'il vous faut chercher ailleurs.
—Non, j'ai jeté les yeux sur toi; tu es l'homme qui me convient, et tu me serviras.
—Je ne crois pas.
—C'est ce que nous allons voir.
Marcof était d'une nature violente. Il chercha de l'oeil son pen-bas. Le gentilhomme sourit en suivant son regard.
—Honnête, fier, brave! murmura-t-il; c'est la Providence qui m'a conduit vers lui!...
Marcof attendait.
—Écoute, reprit le gentilhomme, il est inutile que je reste plus longtemps près de toi; je vais t'adresser une seule question. Tu y répondras. Si nous ne nous entendons pas, je partirai.
—Faites.
—Tu m'as dit que tu refuserais une somme qui te serait offerte pour accomplir une mauvaise action.
—Je l'ai dit, et je le répète.
—Et s'il s'agissait, au contraire, de faire une bonne action?
—Je ne prendrais peut-être pas l'argent, mais je ferais le bien... si cela était en mon pouvoir...
—Parle net. Ou tu prendras la somme en accomplissant une oeuvre charitable, ou tu refuseras l'une et l'autre. Il s'agit, je te le répète, d'une bonne action qui te rapportera cent louis. Acceptes-tu?
—Eh bien... dit le pêcheur en hésitant.
—Dis oui ou non!
—J'accepte...
—Très bien! s'écria le gentilhomme en se levant, je reviendrai demain à pareille heure.
Et sortant de la cabane, il remonta à cheval et s'éloigna rapidement. Marcof se gratta la tête; réfléchit quelques instants, puis, haussant les épaules, il se remit à travailler.
Le lendemain, le gentilhomme fut exact au rendez-vous. Seulement, cette fois, il venait à pied et tenait par la main un jeune garçon âgé d'environ trois ans. Il entra dans la cabane, et déposa sur la table une bourse gonflée d'or. Le marché qu'il avait à proposer au pêcheur était de prendre l'argent et l'enfant. Le pêcheur accepta.
—Comment s'appelle le petit? demanda-t-il.
—Il porte ton nom.
—Mon nom?
—Sans doute; il sera ton fils et s'appellera Marcof.
—C'est bien. Vous reverrai-je?
—Jamais.
—Et si je vous rencontrais?
—Tu ne me rencontreras pas.
—Quand l'enfant sera grand, que lui dirai-je?
—Rien.
—Mais plus tard, il apprendra dans le pays qu'il n'est pas mon fils et il me demandera où sont ses parents...
—Tu lui diras que tu l'as trouvé dans un naufrage, et que ses parents sort sans doute morts.
—Est-il baptisé, au moins?
—Oui.
—Alors c'est bien; je garde l'enfant. Vous pouvez partir.
Le gentilhomme fit quelques pas dans la cabane. Il semblait ému. Enfin, s'approchant brusquement de l'enfant, il l'enleva dans ses bras, le pressa sur son coeur, l'embrassa, puis, le déposant à terre, il s'élança au dehors. Depuis ce jour, on ne le revit plus dans le pays...
Le marquis de Loc-Ronan interrompit sa lecture.
—Ce gentilhomme, dit-il, était mon père, et cet enfant était son fils.
—Et il l'abandonnait ainsi? s'écria Julie.
—Oui, répondit le marquis; mais cet abandon a été pendant toute sa vie le sujet d'un remords cuisant! Ce fut à son lit d'agonie et de sa bouche même que tous ces détails me furent confirmés. Il me donna, en outre, les moyens de reconnaître un jour mon frère naturel, ainsi que vous le verrez plus tard. Je continue.
Et le marquis se remit à lire:
«Le pêcheur tint sa promesse et éleva l'enfant; seulement, c'était une nature singulière que celle de ce Marcof: l'argent que lui avait donné le gentilhomme lui pesait comme une mauvaise action. Il le fit distribuer aux pauvres, et n'en garda pas pour lui la moindre part. Bientôt l'enfant devint fort et vigoureux, au point que son père adoptif crut devoir l'emmener avec lui, quand il prenait la mer, dans sa barque de pêche. Le dur métier de mousse développa ses membres, et l'aguerrit de bonne heure à tous les dangers auxquels sont exposés les marins. A dix ans, il était le plus adroit, le plus intrépide et le plus batailleur de tous les gars du pays.
Bon par nature, il protégeait les faibles et luttait avec les forts. Un jour, un méchant gars de dix-huit à vingt ans frappait un enfant pauvre et débile que sa faiblesse empêchait de travailler. Le jeune Marcof voulut intervenir. Le brutal paysan le menaça d'un châtiment semblable à celui qu'il infligeait à sa triste victime. Marcof le défia.
Ceci se passait sur la grève devant une douzaine de matelots, qui riaient de l'arrogance du «moussaillon,» comme ils le nommaient. Le jeune homme s'avança vers Marcof. Celui-ci ne recula pas; seulement il se baissa, ramassa une pierre, et, au moment où son adversaire étendait la main pour le saisir au collet, il lui lança le projectile en pleine poitrine. La pierre ne fit pas grand mal au paysan, mais elle excita sa colère outre mesure.
—Ah! fahis gars!... s'écria-t-il, tu vas la danser!...
Et, prenant un bâton, il courut sus au pauvre enfant. Marcof devint pâle, puis écarlate. Ses yeux parurent prêts à jaillir de leurs orbites. Un charpentier présent à la discussion était appuyé sur sa hache. Marcof la lui arracha, et, la brandissant avec force, tandis que le paysan levait son bâton pour le frapper:
—Allons, dit-il, je veux bien!... coup pour coup!
Le paysan recula. Les matelots applaudirent, et emmenèrent l'enfant avec eux au cabaret, où ils le baptisèrent «matelot.» Marcof était enchanté.
L'année suivante, Marcof avait onze ans à peine, le pêcheur tomba gravement malade. En quelques jours la maladie fit de rapides progrès. Un vieux chirurgien de marine déclara sans la moindre précaution que tous les remèdes seraient inutiles, et qu'il fallait songer à mourir. En entendant cette cruelle et brutale sentence, Marcof, qui prodiguait ses soins à celui qu'il croyait son père, Marcof se laissa aller à un profond désespoir.
Le pécheur reçut courageusement l'avertissement du docteur, et se prépara à entreprendre ce dernier voyage, qui s'achève dans l'éternité. Comme presque tous les marins, il craignait peu la mort, pour l'avoir souvent bravée, et ses sentiments religieux lui promettaient une seconde vie plus heureuse que la première. Aussi, le docteur parti, il se fit donner sa gourde, avala à longs traits quelques gorgées de rhum, et, ensuite, il alluma sa pipe.
Au moment de mourir, les souffrances avaient disparu, et le vieux matelot se sentait calme et tranquille. Il profita de cet instant de repos pour appeler près de lui son fils adoptif. Marcof accourut en s'efforçant de cacher ses larmes.
—Tu pleures, mon gars? lui dit le pêcheur d'une voix douce.
—Oui, père, répondit l'enfant.
—Et à cause de quoi pleures-tu?
—A cause de ce que m'a dit le médecin.
—Le médecin est un bon matelot qui a bien fait de me larguer la vérité. Vois-tu, mon gars, je file ma dernière écoute. Je suis comme un vieux navire qui chasse sur son ancre de miséricorde... Dans quelques heures je vais m'en aller à la dérive et courir vers le bon Dieu sous ma voile de fortune. Ne t'afflige pas comme ça, mon gars! Je n'ai jamais fait de mal à personne; ma conscience est nette comme la patente d'un caboteur, et quand la mort va venir me jeter le grappin sur la carcasse, je ne refuserai pas l'abordage. La bonne sainte Vierge et sainte Anne d'Auray me conduiront aux pieds du Seigneur, et, comme j'ai toujours été bon matelot et bon Breton, le paradis me sera ouvert... Sois donc tranquille et ne t'occupe plus de moi!...
Marcof pleurait sans répondre. Le pêcheur se reposa pendant quelques secondes, et reprit:
—Voyons, mon gars, quand les amis m'auront conduit au cimetière, qu'est-ce que tu feras?
—Je ne sais pas! fit l'enfant en sanglotant.
—Dame! mon gars, nous ne sommes point riches ni l'un ni l'autre. J'ai bien encore, dans un vieux sabot enterré sous le foyer une dizaine de louis; mais ça ne peut te mettre à même de vivre longtemps... Tu n'es pas encore assez fort pour conduire seul une barque de pêche! Et pourtant, avant de m'en aller, je voudrais te savoir à l'abri du besoin, car je t'aime, moi...
—Et moi aussi, père, je vous aime de toutes mes forces!... répondit Marcof en embrassant le mourant.
—Tu m'aimes, bien vrai?
—Dame! je n'aime que vous au monde!
Le pêcheur réfléchit profondément. De vagues pensées assombrissaient son visage. Il se rappelait la visite du gentilhomme et la promesse qu'il avait faite de ne pas révéler à l'enfant la manière dont il avait été abandonné. Mais l'étrange divination qui précède la mort lui conseillait de tout dire à son fils adoptif. Il craignait d'être coupable envers lui en lui cachant la vérité. Puis il aimait sincèrement Marcof, et il pensait aussi qu'un jour peut-être il pourrait retrouver ses parents qui, sans aucun doute, étaient riches et puissants. Alors le pauvre enfant se verrait non-seulement à l'abri de la misère, mais encore dans une position brillante et heureuse. Cependant, avant de prendre un parti, il envoya chercher un prêtre. Il se confessa et raconta naïvement ce qui s'était passé entre lui et le gentilhomme. Il demanda au recteur ce qu'il devait faire. Celui-ci était un homme de sens droit et profond. Il conseilla au pêcheur de suivre l'inspiration de sa conscience, et de ne rien cacher à son fils adoptif de ce qu'il savait sur son passé. Malheureusement, il ne savait pas grand'chose.
Néanmoins, le prêtre étant présent à l'entretien, le pêcheur dévoila à Marcof le mystère qui avait entouré sa venue dans la cabane de celui qu'il avait coutume d'appeler son père. Ce récit ne produisit pas une bien grande impression sur l'enfant.
—Si mon véritable père m'a abandonné, dit-il avec fermeté, c'est que probablement il avait ses raisons pour le faire. Je ne chercherai jamais à retrouver ceux qui ont eu honte de moi. Je ne connais qu'un homme qui mérite de ma part ce titre de père, et cet homme, c'est vous! continua-t-il en s'agenouillant devant le lit du mourant. Bénissez-moi donc, mon père, et ne voyez en moi que votre enfant...
Le pêcheur, attendri, leva ses mains amaigries sur la tête de Marcof. Puis, les yeux fixés vers le ciel, il pria longuement, implorant pour l'enfant la miséricorde du Seigneur. Le prêtre aussi joignait ses prières à celles de l'agonisant. Il ne fut plus question, entre le pêcheur et Marcof, du gentilhomme qui était venu jadis.
Le lendemain, le marin rendait son âme à Dieu. Marcof le pleura amèrement. Il employa la meilleure partie des dix louis qui composaient l'actif de la succession, à faire célébrer un enterrement convenable, à orner la fosse d'une pierre tumulaire, sur laquelle on grava une courte inscription. Le soir, Marcof revint dans la cabane, qui lui parut si triste et si désolée depuis qu'il s'y trouvait seul, qu'il résolut de quitter non-seulement sa demeure, mais encore Saint-Malo. Il partit pour Brest.
On était alors en 1765. Marcof avait douze ans à peine. Il trouva un engagement comme novice à bord d'un navire dont le commandant avait une réputation de dureté et d'habileté devenue proverbiale dans tous les ports de la Bretagne. Le navire allait aux Indes, et, de là, à la Virginie. Marcof resta deux ans et demi absent. A son retour, son engagement était terminé. Mais le vieux loup de mer qui se connaissait en hommes, le retint à son bord en qualité de matelot.
Bref, à dix-neuf ans, Marcof le Malouin, car il avait hérité du surnom de son père adoptif, avait navigué sur tous les océans connus. Il avait essuyé de nombreuses tempêtes, fait cinq ou six fois naufrage, et il avait manqué quatre fois de mourir de faim et de soif sur les planches d'un radeau. Comme on le voit, son éducation maritime était complète. Aussi était-il connu de tous les officiers dénicheurs de bons marins, et les armateurs eux-mêmes engageaient souvent les commandants de leurs navires à embarquer le jeune homme dont la réputation de bravoure, d'honnêteté, de courage et d'habileté grandissait chaque jour.
Jusqu'alors l'existence de Marcof avait été heureuse, sauf, bien entendu, les dangers inséparables de la vie de l'homme de mer. Cependant on le voyait parfois triste et soucieux. Il se sentait mal à l'aise en ce cadre étroit dans lequel il végétait. Parfois, dans ses rêves, il voyait devant lui un avenir large et brillant, où son ambition nageait en pleine eau; puis, au réveil, la réalité lui faisait pousser un soupir. En un mot, il fallait à cette nature énergique et puissante, à cette intelligence élevée et hardie, une existence remplie de périls, d'aventures, de jouissances de toutes sortes. Il n'allait pas tarder à voir son ambition satisfaite, et ces périls qu'il appelait n'allaient pas lui faire défaut.
IV
LA FIDÉLITÉ
Vers la fin de 1773, un des riches armateurs de la Bretagne qui avait perdu successivement sept navires, tous pris et coulés par les navires musulmans qui sillonnaient la Méditerranée depuis des siècles, eut le désir bien légitime de venger ces désastres. De plus, le digne négociant pensa avec raison que voler des voleurs étant une oeuvre pie, pirater des pirates serait une action bien plus méritoire encore, puisqu'elle aurait le double avantage de leur prendre ce qu'ils avaient pris, et de les punir ensuite. En conséquence, il fit construire, à Lorient, un charmant brick savamment gréé, élancé de carène, propre à donner la chasse, et qui portait dans son entre-pont vingt jolis canons de douze. Le brick, une fois lancé et prêt à prendre la mer, fut baptisé sous le nom de la Félicité, et on obtint du ministre des lettres de marque pour le capitaine qui le commanderait. C'était ce capitaine qu'il s'agissait de trouver.
Il faut dire qu'à cette époque vivait à Brest un officier de marine nommé Charles Cornic. Charles Cornic était né à Morlaix, et était un émule des Jean-Bart et des Duguay-Trouin. Malheureusement pour lui, Cornic était aussi ce que l'on nommait alors un «officier bleu.»
Pour comprendre la valeur négative de ce titre, il faut savoir qu'à l'époque dont nous parlons, le corps des officiers de marine se divisait en deux catégories bien tranchées. Les officiers nobles d'une part, et les officiers sans naissance de l'autre. Ces derniers étaient en butte continuellement aux vexations des premiers qui, non-seulement refusaient souvent de leur obéir, mais encore ne voulaient pas toujours les prendre sous leurs ordres. Et cependant, pour de simple matelot devenir officier, il fallait avoir fait preuve d'un courage et d'une habileté bien rares. Mais le préjugé était là, comme une barrière infranchissable, et les parvenus, les intrus, comme on les nommait aussi, se voyaient toujours l'objet des risées des élégants gentilshommes.
Cornic, surtout, était presque un objet d'horreur parmi les officiers nobles. Brave, fier, hautain, il répondait par le mépris aux provocations, et, lorsqu'on le contraignait à mettre l'épée à la main, il revenait à son bord en laissant un cadavre derrière lui. Deux fois le ministre avait voulu lui donner un commandement, et deux fois il s'était vu contraint par le corps des gentilshommes de le lui retirer. Fatigué de prodiguer son sang et son intelligence, blessé dans son orgueil et déçu dans ses légitimes espérances, Cornic, alors, avait abandonné la marine royale et avait accepté le commandement d'un petit corsaire. Il courut les mers des Indes faire la chasse à tout ce qui portait un pavillon ennemi.
Un jour, après un combat sanglant, il s'empara d'une frégate anglaise de guerre, à bord de laquelle il y avait six officiers de la marine française prisonniers. Tous les six étaient nobles. Tous les six étaient connus de Cornic, qu'ils avaient toujours repoussé. Grand fut leur désappointement de devoir la liberté à un officier bleu. Cornic, pour toute vengeance, leur demanda avec ironie un très-humble pardon de les avoir délivrés, ajoutant que c'était trop d'honneur pour lui, pauvre officier de fortune, d'avoir châtié des Anglais qui avaient eu l'audace de faire prisonniers des gentilshommes français, marins comme lui. Puis il les ramena à Brest sans leur avoir adressé la parole pendant tout le temps que dura la traversée.
Une fois à terre, l'aventure se répandit à la grande gloire du corsaire et à la profonde humiliation des officiers nobles. Aussi jurèrent-ils d'en tirer une vengeance éclatante. Quelques jours après, Cornic reçut, dans la même matinée, huit provocations différentes. Il fixa le même jour et la même heure, à ses huit adversaires. Puis, une fois sur le terrain, il mit l'épée à la main, et les blessa successivement tous les huit. Ce duel eut un retentissement énorme. Les familles des blessés portèrent plainte, et, quoique l'officier bleu eût combattu loyalement, il se vit contraint de s'éloigner de Brest.
Ce fut sur ces entrefaites que l'armateur de la Félicité s'adressa à lui et lui proposa le commandement du nouveau corsaire. Cornic accepta. Seulement, il mit pour condition qu'il prendrait un second à sa guise; et comme il était lié avec Marcof, il lui demanda s'il voulait embarquer à bord du corsaire. Marcof remercia chaleureusement Cornic, et signa l'engagement avec une ardeur impatiente. Tous deux, alors, composèrent un équipage de cent cinquante hommes, tous dignes de combattre sous de tels chefs. Puis la Félicité prit la mer.
Le nouveau corsaire avait pour mission de louvoyer sur les côtes d'Afrique, mais de ne donner la chasse aux pirates qu'autant que ces derniers, par leur ventre arrondi et leurs lourdes allures, indiqueraient qu'ils avaient dans leurs flancs la cargaison de quelque riche navire de commerce. Les débuts de la Félicité furent brillants. En quittant le détroit de Gibraltar et en entrant dans la Méditerranée, le brick, déguisé en bâtiment marchand, se laissa donner la chasse par un pirate algérien. Puis, lorsque les deux navires furent presque bord à bord, la toile peinte, qui masquait les sabords de la Félicité, tomba subitement à la mer et une grêle de boulets balaya le pont du pirate stupéfait. Moins d'une heure après, la cargaison du navire algérien passait dans la cale du corsaire; les pirates étaient pendus au bout des vergues, et le vautour, devenu victime de l'épervier, coulait bas aux yeux des marins français qui dansaient joyeusement en poussant des cris de triomphe.
Six mois plus tard, la Félicité rentrait à Brest, et Cornic remettait entre les mains de son armateur, pour près de cinq millions de diamants et de marchandises de toute espèce. On procéda alors à la répartition de ces richesses. Marcof emporta deux cent mille livres. Le soir même, il montait dans une chaise de poste, et, précédé d'un courrier, il prenait avec fracas la route de Paris. Il avait compris que Brest était une trop petite ville pour pouvoir y dépenser rapidement son or. Il voulait connaître toutes les merveilles de la capitale et se procurer toutes les jouissances que rêvait son ardente imagination. Pendant quatre mois, il gaspilla follement cet or gagné au prix de sa vie; pendant quatre mois il mena cette existence curieuse du marin grand seigneur, qui n'admet aucun obstacle pour son plaisir, satisfait toutes ses fantaisies, et brise ce qui s'oppose à ses volontés et à ses caprices.
Ce temps écoulé, Marcof s'aperçut un beau matin que son portefeuille était vide et sa bourse à peu près à sec. Il reprit philosophiquement la route de Brest, et il arriva au moment où Cornic réengageait un nouvel équipage et s'apprêtait à reprendre la mer. Marcof le suivit de nouveau.
Comme la première fois, la Félicité mit le cap sur la Méditerranée, et, comme la première fois encore, elle ouvrit la campagne sous les plus heureux auspices. Le corsaire avait déjà fait amener pavillon à deux pirates de l'archipel grec et se disposait à continuer ses courses sur le littoral de l'Afrique, lorsqu'à la hauteur de Malte il fut assailli par une tempête qui le rejeta entre les côtes d'Italie et celles de Sardaigne.
Pendant les trois premiers jours, la Félicité tint bravement contre le vent et les vagues; mais, vers le commencement du quatrième, elle se démâta de son misaine et une voie d'eau se déclara dans sa cale. La tempête ne ralentissait pas de fureur. Cornic essaya de gagner la côte. Ce fut en vain. Les pompes ne suffisaient plus à alléger le navire de l'eau qui montait de minute en minute. Il fallut abandonner le brick.
Les deux canots qui n'avaient pas été brisés ou entraînés par les lames, furent mis à la mer. L'équipage se sépara en deux parties. La première, commandée par Cornic, monta dans l'une des embarcations; la seconde, ayant pour chef Marcof, se jeta dans l'autre.
Durant quelques heures, les deux canots firent route de conserve; mais la tempête les sépara bientôt. Celui de Cornic put atteindre Naples et s'y réfugier. Celui de Marcof fut moins heureux. Entraîné vers la haute mer, il doubla la Sicile.
Pendant trois jours la frêle barque fut ballottée au gré des flots. N'ayant pas eu le temps d'emporter des vivres, les pauvres naufragés mouraient de fatigue et de faim. Déjà on parlait de tirer au sort et de sacrifier une victime pour essayer de sauver ceux qui survivraient, lorsque, la nuit suivante, le canot fut jeté sur les côtes de la Calabre méridionale, et se brisa sur les rochers. A l'exception de Marcof, tous les marins périrent. Seul il parvint à gagner la plage. Une fois en sûreté sur la terre ferme, les forces l'abandonnèrent et il tomba évanoui.
Combien de temps dura cet évanouissement? Marcof l'ignora toujours. Lorsqu'il reprit ses sens, il se trouvait au milieu d'une vaste salle meublée, on plutôt démeublée, comme le sont d'ordinaire les hôtelleries italiennes. Il faisait grand jour. Les rayons de l'ardent soleil des Calabres, perçant les couches épaisses de poussière qui encrassaient les vitres des croisées, se ruaient dans la pièce en l'inondant d'un flot de lumière dorée.
Autour de Marcof se tenaient, dans des attitudes différentes, une quinzaine d'hommes à figure sinistre, à costume indescriptible, tenant le milieu entre celui du montagnard et celui du soldat. Les uns, appuyés sur de longues carabines, les autres, chantant ou causant, tous buvant à plein verre le vin blanc capiteux des coteaux de la Sicile, ce Marsalla dont on a à peine l'idée dans les autres contrées de l'Europe, car il perd tout son arôme en subissant un transport lointain. Marcof, en ouvrant les yeux, fit un léger mouvement.
—Eh bien! Piétro? demanda l'un de ceux qui étaient debout, en s'adressant à un jeune homme assis près du marin.
—Eh bien! capitaine, je crois que le noyé n'est pas mort.
—Sainte madone! il peut se vanter alors d'avoir la vie dure, et il devra bien des cierges à son patron.
—Tenez! voici qu'il remue.
Marcof, en effet, se dressait sur son séant. La conversation qui précède avait eu lieu en patois napolitain. Marcof, en sa qualité de navigateur, avait une légère teinture de toutes les langues qui se parlent sur les côtes, et depuis, surtout, les courses de la Félicité dans la Méditerranée, il avait appris assez d'italien pour comprendre les paroles qui se prononçaient, et, au besoin même, pour converser avec les hommes auprès desquels il se trouvait. Celui qu'on avait qualifié de capitaine s'avança gravement vers le naufragé.
—Comment te trouves-tu? lui demanda-t-il.
—Je n'en sais trop rien, répondit naïvement Marcof, qui, le corps brisé et la tête vide, était effectivement incapable de constater l'état de santé dans lequel il était.
—D'où viens-tu?
—De la mer.
—Par saint Janvier! je le sais bien, puisque nous t'avons trouvé évanoui sur la plage. Ce n'est pas cela que je te demande. Tu es Français?
—Oui.
—Et marin?
—Oui.
—Ton navire a donc fait naufrage?
—Oui! répondit une troisième fois Marcof, incapable de prononcer un mot plus long.
—Tu es laconique! fit observer son interlocuteur d'un air mécontent.
Marcof fit un effort et rassembla ses forces.
—Il y a trois jours que je n'ai mangé, balbutia-t-il; par grâce, donnez-moi à boire, je meurs de faim, de soif et de fatigue!
Le jeune homme qui le veillait parut ému.
—Tenez! fit-il vivement en lui offrant une gourde; buvez d'abord, je vais vous donner à manger.
Marcof prit la gourde et la porta avidement à ses lèvres.
Le capitaine appela Piétro.
—Nous retournons à la montagne, lui dit-il. Tu vas rester près de cet homme; demain nous reviendrons, et, s'il le veut, nous l'enrôlerons parmi nous. Il paraît vigoureux, ce sera une bonne recrue.
Quelques instants après, on servait à Marcof un mauvais dîner, et on lui donnait ensuite un lit plus mauvais encore. Mais, dans la position où se trouvait le marin, on n'a pas le droit d'être bien difficile. Il mangea avec avidité et dormit quinze heures consécutives. A son réveil, il se sentit frais et dispos. Piétro était près de lui; il entama la conversation. Le jeune Calabrais était bavard comme la plupart de ses compatriotes; il parla longtemps, et Marcof apprit qu'il avait été recueilli par une de ces bandes si redoutées de bandits des Abruzzes. N'ayant rien sur lui qui pût tenter la cupidité de ces hommes, il reçut cette confidence avec le plus grand calme.
Dans la journée, les bandits de la veille revinrent dans l'hôtellerie. Le chef, qui se nommait Gavaccioli, proposa, sans préambule, à Marcof de s'enrégimenter sous ses ordres, lui vantant la grâce et les séductions de l'état. Marcof hésitait.
Ce mot de bandit sonnait désagréablement à ses oreilles. Mais, d'un autre côté, il réfléchissait qu'il se trouvait sur une terre étrangère, sans aucun moyen d'existence. Son navire était perdu, ses compagnons avaient tous péri. Quelle ressource lui restait-il! Aucune. Cavaccioli renouvela ses offres. Marcof n'hésita plus.
—J'accepte, dit-il, à une condition.
—Laquelle?
—C'est que je serai entièrement libre de ma volonté quant à ce qui concernera mon séjour parmi vous.
—Accordé! fit le bandit en souriant, tandis qu'il murmurait à part: Une fois avec nous, tu y resteras; et si tu veux fuir, une balle dans la tête nous répondra de ta discrétion.
Marcof fut présenté officiellement à la bande et accueilli avec acclamations. Piétro, surtout, paraissait des plus joyeux. Marcof lui en demanda la cause.
—Je l'ignore, répondit le jeune homme; mais dès que je vous ai vu rouvrir les yeux hier, cela m'a fait plaisir; il me semblait que vous étiez pour moi un ancien camarade.
—Allons, murmura Marcof, il y a de bonnes natures partout.
Le soir même, il y eut festin dans l'hôtellerie, et Marcof en eut les honneurs. Chacun fêtait la nouvelle recrue dont les membres athlétiques indiquaient la force peu commune, et inspiraient la crainte à défaut de la sympathie. Le lendemain, au point du jour, Marcof, devenu bandit calabrais, s'enfonçait dans la montagne en compagnie de ses nouveaux camarades.
En acceptant les propositions de Cavaccioli, le marin avait songé qu'il pourrait promptement gagner Naples ou Reggio, et de là s'embarquer pour la France. Il était trop bon matelot pour se trouver embarrassé dans un port de mer, quel qu'il fût.
V
LES CALABRES
Quinze jours après, Marcof parcourait, la carabine au poing et la cartouchière au côté, les routes rocheuses des Abruzzes. Les bandits calabrais étaient alors en guerre ouverte avec les troupes régulières du roi de Naples. Douze heures se passaient rarement sans voir livrer quelque combat plus ou moins meurtrier. Cette existence aventureuse ne déplaisait pas au marin qui trouvait constamment à faire preuve d'adresse, de courage et d'intrépidité. Bientôt ses compagnons reconnurent en lui un homme supérieur. Il acquit ainsi une sorte de supériorité morale, et son nom, répété avec éloges, était connu dans la montagne pour celui d'un combattant intrépide.
Piétro lui avait bien décidément voué une amitié véritable. Il en faisait preuve en toutes circonstances. Au reste, cette amitié s'était encore accrue de ce que, dans deux combats successifs, Marcof avait arraché Piétro des mains des carabiniers royaux et des gardes suisses. Or, être prisonnier des troupes napolitaines, se résumait pour tout bandit dans une prompte et haute pendaison. Marcof, en réalité, avait donc deux fois sauvé la vie au jeune homme. Aussi l'amitié de Piétro s'était-elle peu à peu transformée en véritable adoration. Marcof était son dieu.
Bientôt les troupes royales, lassées par cette guerre dans laquelle elles trouvaient rarement un ennemi à combattre mais où elles étaient sans cesse harcelées, se replièrent sur Naples. Puis elles rentrèrent dans la ville et laissèrent, comme par le passé, les Abruzzes et les Calabres sous la souveraineté des brigands. Alors ceux-ci retournèrent à leurs anciennes habitudes. Les embuscades, le pillage, le vol, l'assassinat devinrent le but de leurs travaux. Mais lorsqu'au lieu de combattre vaillamment des hommes armés, il fallut attaquer, assassiner et voler des êtres sans défense, tuer lâchement des femmes qui demandaient inutilement merci, égorger d'une main ferme de faibles enfants qui tendaient leurs petits bras avec des cris et des larmes, Marcof sentit tout ce qu'il y avait de noble dans sa nature se révolter en lui.
A la première expédition de ce genre, il brisa sa carabine contre un rocher. A la seconde, il refusa nettement d'accompagner les bandits. Gavaccioli, étonné, lui commanda impérativement d'obéir. Marcof lui répondit qu'il n'était ni un lâche, ni un infâme, et que s'il allait avec les brigands s'embusquer sur le passage des chaises de poste et des mulets, ce serait, non pour attaquer les voyageurs, mais bien pour les défendre.
—Rappelle-toi, ajouta-t-il avec énergie, que j'ai été corsaire et non pirate; que je sais me battre et non pas assassiner. J'ai honte et horreur de demeurer plus longtemps parmi des êtres de l'espèce de ceux qui m'entourent; demain je partirai.
—Tu insultes tes amis! s'écria le chef avec colère.
—Tu m'insultes toi-même en supposant que ces hommes me soient quelque chose!
A ces mots, prononcés à voix haute, des rumeurs et des cris menaçants s'élevèrent de toute part. Quelques-uns des bandits portèrent la main à leur poignard. Marcof leva la tête, croisa ses bras nerveux sur sa vaste poitrine et marcha droit vers le groupe le plus menaçant. En présence de cette contenance froide et calme, les bandits se turent. Marcof revint vers le chef.
—Tu m'as entendu? dit-il; demain soir même je partirai. Jusque-là, je ne t'obéirai plus.
Puis il s'éloigna à pas lents, sans daigner tourner la tête. Marcof avait l'habitude de se retirer vers le soir dans une sorte de petit jardin naturel situé au milieu des rochers. Une fontaine voisine, jaillissant d'un bloc de porphyre, entretenait dans ce lieu une fraîcheur agréable. La nature sauvage qui dominait ce site pittoresque en rehaussait encore la beauté. C'était là que, mollement étendu sur son manteau, le marin rêvait à la France, à ses compagnons, à ses combats passés, à son avenir dès qu'il aurait quitté la Calabre.
Le jour où eut lieu la scène dont nous venons de parler, Marcof, suivant sa coutume, s'était dirigé vers le lieu habituel de ses rêveries solitaires. La nuit venue, il prépara ses armes et se disposa à veiller, car il connaissait assez ses compagnons pour se défier d'une attaque.
Les premières heures se passèrent dans le calme et dans le silence; mais au moment où la lune se voilait sous un nuage, il crut percevoir un léger bruit dans le feuillage. Il écouta attentivement. Le bruit devint plus distinct; il résultait évidemment d'un corps rampant sur les rochers. Était-ce un serpent? était-ce un homme? Marcof prit un pistolet et l'arma froidement.
Sans doute le froissement sec de la batterie avait été entendu de celui qui se glissait ainsi vers le marin, car le bruit cessa tout à coup. Marcof attendit néanmoins, toujours prêt à faire feu. Enfin les branches s'entr'ouvrirent, et une voix amie fit entendre un appel. Marcof avait reconnu Piétro. Le jeune homme s'élança vivement près du marin.
—Que me veux-tu donc? demanda Marcof étonné des allures mystérieuses de son fidèle camarade.
—Silence! fit Piétro à voix basse et en indiquant du geste à Marcof qu'il parlait trop haut.
—Que me veux-tu? répéta le marin.
—Te sauver d'une mort inévitable. Nos compagnons dorment; j'étais de veille cette nuit, et j'ai abandonné mon poste pour te prévenir. Si Cavaccioli s'apercevait de mon absence il me casserait la tête; mais comme il s'agissait de toi, j'ai tout bravé.
—Que se passe-t-il?... Parle vite!
—Dès que tu fus parti, dit Piétro avec volubilité et en baissant encore la voix, tous nos hommes se rassemblèrent; eux et Cavaccioli étaient furieux de la manière dont tu les avais traités.
—Que m'importe! interrompit Marcof.
—Laisse-moi achever! Ils résolurent de te tuer.
—Bah! vraiment?... Et qui diable voudra se charger de la commission? demanda le marin avec ironie.
—C'est précisément ce choix qui a causé un long débat.
—Et l'on a décidé?...
—On a décidé que, connaissant ta force et ton courage à toute épreuve, on aurait recours à la ruse.
—Les lâches! murmura Marcof. Après?
—On sait que tu viens tous les soirs à cet endroit, et il a été convenu que demain cinq de nous te précéderaient, s'embusqueraient derrière ce rocher au pied duquel tu te couches, et lorsque tu serais sans défiance, cinq balles de carabine te frapperaient d'un même coup.
—Et quels sont ceux qui doivent prendre part à cette ingénieuse expédition?
—Je ne le sais pas encore; demain on tirera au sort.
—Et tu as risqué ta vie pour venir m'avertir?
—J'ai fait ce que je devais. Ne m'as-tu pas deux fois sauvé de la corde en m'arrachant aux carabiniers?
—Tu as une bonne nature, Piétro, et si tu veux, je t'emmènerai avec moi.
—Tu vas partir, n'est-ce pas?
—La nuit prochaine.
—Quoi! pas cette nuit?
—J'aurais l'air de fuir.
—Mais ils te tueront demain!
—Ceci est mon affaire.
—Songe donc...
—J'ai songé, interrompit Marcof, et mon plan est fait; ne crains rien. Seulement sache bien que dans vingt-quatre heures je quitterai la bande de Cavaccioli, et je te propose de venir avec moi.
—Je ne puis quitter la montagne.
—Pourquoi?
—Je suis amoureux d'une jeune fille de Lorenzana que je dois épouser dans quelques mois, puis mon père est infirme et a besoin de moi.
—Alors quitte ce métier infâme.
—Et lequel veux-tu que je fasse? Il n'y en a pas d'autre dans les Calabres.
—C'est vrai, répondit Marcof.
Puis après un moment de réflexion:
—Tu es bien décidé? reprit-il.
—Oui, Marcof, répondit Piétro. Seulement je te conjure de partir cette nuit même.
—Encore une fois ne t'inquiète de rien, mon brave: j'ai mon projet. Maintenant regagne vite ton poste, et merci.
Marcof serra vivement la main du jeune homme. Piétro allait s'éloigner.
—Encore un mot, cependant, fit le marin en l'arrêtant. Quand et comment les assassins doivent-ils se rendre ici?
—Je te l'ai dit: quelques instants avant l'heure où tu as l'habitude d'y venir.
—Et ils arriveront tous les cinq ensemble?
—Oh! non pas! Pour que tu ne puisses concevoir aucun soupçon, Cavaccioli leur donnera publiquement un ordre différent à chacun; puis ils arriveront ici l'un par un sentier, l'autre par une autre voie, de manière à se trouver réunis à l'heure convenue.
—Merci. C'est tout ce que je voulais savoir.
—Tu n'as plus rien à me demander?
—Non.
—Alors je retourne à mon poste.
—Va, cher ami; mais tâche que le sort ne tombe pas sur toi demain pour faire partie de l'expédition.
—Je briserais ma carabine! s'écria Piétro vivement.
—Non; mais tu t'arrangerais de façon à arriver le dernier, voilà tout. Va donc maintenant, et merci encore! Puisque je n'ai rien à redouter pour cette nuit, je vais dormir.
Et Marcof, serra de nouveau la main de Piétro, s'étendit sur la terre, et s'endormit aussi profondément et aussi tranquillement que lorsqu'il était balancé dans son hamac à bord de la Félicité.
Le lendemain, Marcof alla se promener dans la montagne. Il rencontra Cavaccioli et échangea avec lui quelques phrases banales, annonçant, comme toujours, pour la nuit même, le départ dont il avait parlé.
Cavaccioli poussa l'amabilité jusqu'à lui proposer un guide et à lui donner un sauf-conduit pour la route. Marcof accepta, lui disant que le soir venu il lui rappellerait ses promesses. Puis les deux hommes se quittèrent, l'un calme et froid, l'autre aimable et souple comme tous ses compatriotes lorsqu'ils veulent tromper quelqu'un ou lui tendre une embûche.
Marcof continua sa promenade, pour s'assurer qu'il n'était ni épié ni suivi. Bien convaincu qu'il était libre de ses mouvements, il prit un sentier détourné et revint promptement à l'endroit où devait s'accomplir le crime projeté contre lui. Sans s'arrêter à la source, il gravit le rocher derrière lequel Piétro l'avait averti que s'embusqueraient les assassins; puis, profitant d'une large crevasse qui l'abritait à tous les regards, il s'y blottit vivement.
A sa droite s'élevait un chêne gigantesque qui, enfonçant ses racines près de la source, étendait ses branches énormes au-dessus des rochers. Marcof posa ses armes contre lui, puis il tira de ses poches une large feuille de papier blanc qu'il plaça sur ses pistolets, et un bout de corde d'une vingtaine de pieds de longueur. A l'aide de son couteau il partagea la corde en cinq parties égales, à chacune desquelles il fit artistement un noeud coulant qu'il maintint ouvert au moyen d'une petite branche. Cela fait, il mit les bouts à portée de sa main, en ayant soin de les séparer les uns des autres, puis il demeura dans une immobilité complète, toujours caché dans la crevasse du rocher. Il n'attendit pas longtemps.
Un bruit de pas retentit à sa gauche. Aussitôt il se replia sur lui-même dans la position d'un tigre qui va bondir sur sa proie, et l'oeil ardent, la lèvre légèrement crispée, il se prépara à s'élancer en avant. Un bandit, sa carabine armée à la main, parut à l'extrémité du sentier qui aboutissait à la source. Le misérable regarda attentivement autour de lui.
Convaincu que l'endroit était désert et que Marcof n'était pas encore arrivé, il se dirigea rapidement vers le rocher et l'escalada avec une agilité d'écureuil. Au moment où il atteignait le sommet, Marcof lui apparut face à face. Le bandit n'eut le temps ni de se servir de sa carabine ni même de pousser un cri d'alarme. Marcof, l'étreignant à la gorge, l'avait renversé sous lui. Puis, tandis que d'une main de fer il étranglait son ennemi, de l'autre il attirait à lui une des cordes et la passait autour du cou du brigand avec une dextérité digne d'un muet du sérail. Alors se relevant d'un bond, il appuya son pied sur la poitrine du Calabrais, et tira sur l'extrémité de la corde.
Il sentit le corps qu'il foulait frémir dans une suprême convulsion. La face du bandit, déjà empourprée, devint violette et bleuâtre; les yeux parurent prêts à jaillir hors de la tête, la bouche s'ouvrit démesurément; enfin le corps demeura immobile. Marcof le repoussa du pied pour ne pas qu'il gênât ses opérations à venir, et reprit sa place dans la crevasse.
Ce qu'il avait fait pour le premier, il l'accomplit pour les quatre suivants; de sorte qu'une demi-heure après, il avait cinq cadavres autour de lui. Alors il s'approcha du chêne, passa successivement les cordes autour d'une branche, les y attacha solidement, et lança les corps dans le vide. Les cinq bandits se balançaient dans l'air, au-dessus de l'endroit même où avait coutume de se coucher Marcof.
Le marin ouvrit une veine à l'un des pendus, trempa dans le sang noir qui en coula lentement l'extrémité d'un roseau, et prenant la feuille de papier blanc qu'il avait apportée, il traça dessus en lettres énormes:
AVIS AUX LACHES!
Puis il se lava les mains dans l'eau pure de la source, reprit ses armes et s'éloigna tranquillement. Cinq minutes après, il faisait son entrée au milieu du cercle des brigands qui, à son aspect, reculèrent muets de surprise et d'épouvante. Ces hommes, convaincus de la mort du marin, crurent à une apparition surnaturelle.
Quant à Marcof, il ne se préoccupa pas le moins du monde de l'impression qu'il produisait, et marcha droit à Cavaccioli. Arrivé en face du chef, il tira un pistolet de sa ceinture.
—Je t'engage, lui dit-il, à ordonner à tes hommes de ne pas faire un geste; car si j'entendais seulement soulever une carabine, je te jure, foi de chrétien, que je te brûlerais la cervelle avant qu'une balle m'eût atteint.
Puis, se retournant à demi sans cesser d'appuyer le canon de son pistolet sur la poitrine de Cavaccioli:
—Vous autres, continua-t-il en s'adressant aux bandits, vous pouvez, si bon vous semble, aller voir ce que sont devenus ceux qui devaient m'assassiner; mais si vous tenez à la vie de votre capitaine, je vous engage à vous retirer, car j'ai à lui parler seul à seul.
Les brigands, interdits et dominés par l'accent impératif de celui qui leur parlait, se reculèrent à distance respectueuse. Marcof et Cavaccioli demeurèrent seuls.
—Tu veux me tuer? demanda le chef en pâlissant.
—Ma foi, non, répondit Marcof; à moins que tu ne m'y contraignes.
—Que veux-tu de moi alors?
—Je veux te faire mes adieux.
—Tu pars donc?
—Cette nuit même, ainsi que je l'avais annoncé ce matin.
—Cela ne se peut pas, fit Cavaccioli en frappant du pied.
—Et pourquoi donc?
—Parce que tu tomberas entre les mains des troupes royales.
—Cela me regarde.
—Et puis...
—Et puis quoi?
—Tu sais nos secrets.
—Je ne les révélerai pas.
—Tu connais nos points de refuge dans la montagne.
—Je ne suis pas un traître; je les oublierai en vous quittant.
—Enfin, pourquoi agir comme tu le fais?
—Parce qu'il me plaît d'agir ainsi.
—Qu'as-tu fait de ceux qui t'attendaient?
—Pour me tuer? interrompit Marcof.
Cavaccioli ne répondit pas.
—Je les ai pendus, continua le marin.
—Pendus tous les cinq?
—Tous les cinq!
—A toi seul?
—A moi seul.
Cavaccioli regarda fixement son interlocuteur et baissa la tête. Il semblait méditer un projet.
VI
L'AVENTURIER.
—Écoute, dit le chef. Jamais je ne me suis trouvé en face d'un homme aussi brave que toi.
—Parbleu, répondit Marcof, tu n'as vu jusqu'ici que des figures italiennes, et moi je suis Français, et qui plus est, Breton!
—Si tu veux demeurer avec nous, j'oublierai tout, et je te prends pour chef après moi.
—Inutile de tant causer, je suis pressé.
—Adieu, alors.
—Un instant.
—Que désires-tu?
—Que tu tiennes tes promesses.
—Tu veux un guide?
—Piétro m'en servira; c'est convenu.
—Et ensuite?
—Un sauf-conduit pour tes amis.
—Mais... fit le chef en hésitant.
—Allons, dépêche! dit Marcof en lui saisissant le bras.
Cavaccioli s'apprêta à obéir.
—Surtout, continua Marcof, pas de signes cabalistiques, pas de mots à double sens! Que je lise et que je comprenne clairement ce que tu écris! Tu entends?
—C'est bien, répondit le bandit en lui tendant le papier; voici le sauf-conduit que tu m'as demandé. A trente lieues d'ici environ tu trouveras la bande de Diégo; sur ma recommandation il te fournira les moyens d'aller où bon te semblera.
—Maintenant tu vas ordonner à tous tes hommes de rester ici; tu vas y laisser tes armes et tu m'accompagneras jusqu'à la route. Songe bien que je ne te quitte pas, et que lors même que je recevrais une balle par derrière j'aurais encore assez de force pour te poignarder avant de mourir.
Cavaccioli se sentait sous une main de fer; il fit de point en point ce que lui ordonnait Marcof. Piétro prit les devants, et tous trois quittèrent l'endroit où séjournait la bande. Arrivés à une distance convenable, Marcof lâcha Cavaccioli.
—Tu es libre, maintenant, lui dit-il. Retourne à tes hommes et garde-toi de la potence.
Cavaccioli poussa un soupir de satisfaction et s'éloigna vivement. Le chef des bandits ne se crut en sûreté que lorsqu'il eut rejoint ses compagnons. Quant à Marcof et à Piétro ils continuèrent leur route en s'enfonçant dans la partie méridionale de la péninsule italienne.
Marcof voulait gagner Reggio. Il savait ce petit port assez commerçant, et il espérait y trouver le moyen de passer d'abord en Sicile puis de là en Espagne et en France. Marcof avait la maladie du pays. Il lui tardait de revoir les côtes brumeuses de la vieille et poétique Bretagne. Tout en cheminant il parlait à Piétro de Brest, de Lorient, de Roscoff. Le Calabrais l'écoutait; mais il ne comprenait pas qu'on pût aimer ainsi un pays qui n'était pas chaudement éclairé par ce soleil italien si cher à ceux qui sont nés sous ses rayons ardents.
Bref, tout en causant, les voyageurs avançaient sans faire aucune mauvaise rencontre, se dirigeant vers l'endroit où se trouvait la bande de ce Diégo, pour lequel Cavaccioli avait donné un sauf-conduit à Marcof. Il leur fallait trois jours pour franchir la distance. Vers la fin du troisième, Piétro se sépara de son compagnon. Marcof se trouvait alors dans un petit bois touffu sous les arbres duquel il passa la nuit.
A la pointe du jour il se remit en marche. N'ayant rien à redouter des carabiniers royaux qui ne s'aventuraient pas aussi loin, Marcof quitta la montagne et suivit une sorte de mauvais chemin décoré du titre de route. Il marchait depuis une heure environ lorsqu'un bruit de fouets et de pas de chevaux retentit derrière lui.
Étonné qu'une voiture se hasardât dans un tel pays, Marcof se retourna et attendit. Au bout de quelques minutes il vit passer une chaise de poste armoriée traînée par quatre chevaux, et dans laquelle il distingua deux jeunes gens et une femme. La femme lui parut toute jeune et fort jolie. Puis Marcof continua sa route. Mais Piétro s'était probablement trompé dans ses calculs, ou Marcof s'était fourvoyé dans les sentiers, car la nuit vint sans qu'il découvrît ni le vestige d'un gîte quelconque ni l'ombre d'un être humain quel qu'il fût.
—Bah! se dit-il avec insouciance, j'ai encore quelques provisions, je vais souper et je coucherai à la belle étoile. Demain Dieu m'aidera. Pour le présent, il s'agit de découvrir une source, car je me sens la gorge aride et brûlante comme une véritable fournaise de l'enfer.
Marcof fit quelques pas dans l'intérieur des terres, et rencontra promptement ce qu'il cherchait. L'endroit dans lequel il pénétra était un délicieux réduit de verdure tout entouré de rosiers sauvages, et abrité par des orangers et des chênes séculaires. Au milieu, sur un tapis de gazon dont la couleur eût défié la pureté de l'émeraude, coulait une eau fraîche et limpide sautillant sur des cailloux polis, murmurant harmonieusement ces airs divins composés par la nature. Marcof, charmé et séduit, se laissa aller sur l'herbe tendre, étala devant lui ses provisions frugales, et se disposa à faire un véritable repas de sybarite, grâce à la beauté de la salle à manger.
Mais au moment où il portait les premières bouchées à ses lèvres une vive fusillade retentit à une courte distance. Marcof bondit comme mu par un ressort d'acier. Il écouta en se courbant sur le sol.
La fusillade continuait, et il lui semblait entendre des cris de détresse parvenir jusqu'à lui. Oubliant son dîner et sa fatigue, Marcof visita les amorces de ses pistolets, suspendit sa hache à son poignet droit, à l'aide d'une chaînette d'acier et se dirigea rapidement vers l'endroit d'où venait le bruit. La nuit était descendue jetant son manteau parsemé d'étoiles sur la voûte céleste. Marcof marchait au hasard. Deux fois il fut obligé de faire un long détour pour tourner un précipice qui ouvrait tout à coup sous ses pieds sa gueule large et béante.
La fusillade avait cessé; mais plus il avançait et plus les cris devenaient distincts. Puis à ces cris aigus et désespérés s'en joignaient d'autres d'un caractère tout différent. C'était des éclats de voix, des rires, des chansons. Marcof hâta sa course. Bientôt il aperçut la lumière de plusieurs torches de résine qui éclairaient un carrefour. Il avança avec précaution. Enfin il arriva, sans avoir éveillé un moment l'attention des gens qu'il voulait surprendre, jusqu'à un épais massif de jasmin d'où il pouvait voir aisément ce qui se passait dans le carrefour.
Il écarta doucement les branches et avança la tête. Un horrible spectacle s'offrit ses regards. Quinze à vingt hommes, qu'à leur costume et à leur physionomie il était facile de reconnaître pour de misérables brigands, étaient les uns accroupis par terre, les autres debout appuyés sur leurs carabines. Ceux qui étaient à terre jouaient aux dés, et se passaient successivement le cornet. Ceux qui étaient debout, attendant probablement leur tour de prendre part à la partie, les regardaient. Presque tous buvaient dans d'énormes outres qui passaient de mains en mains, et auxquelles chaque bandit donnait une longue et chaleureuse accolade. Près de la moitié de la bande était plongée dans l'ivresse. A quelques pas d'eux gisaient deux cadavres baignés dans leur sang, et transpercés tous deux par la lame d'un poignard. Ces cadavres étaient ceux de deux hommes jeunes et richement vêtus. L'un tenait encore dans sa main crispée un tronçon d'épée. Un peu plus loin, une jeune femme demi-nue était attachée au tronc d'un arbre. Enfin, au fond du carrefour, on distinguait une voiture encore attelée.
Marcof reconnut du premier coup d'oeil la chaise de poste qu'il avait vue passer sur la route. Il ne douta pas que les deux hommes tués ne fussent ceux qui voyageaient en compagnie de la jeune femme qu'il reconnut également dans la pauvre créature attachée au tronc du chêne. Elle poussait des cris lamentables dont les bandits ne semblaient nullement se préoccuper. Les postillons qui conduisaient la voiture riaient et jouaient aux dés avec les misérables. Comme presque tous les postillons et les aubergistes calabrais, ils étaient membres de la bande des voleurs. Marcof connaissait trop bien les usages de ces messieurs pour ne pas comprendre leur occupation présente. Les bandits avaient trouvé la jeune femme fort belle, et ils la jouaient froidement aux dés. Au point du jour elle devait être poignardée.
Marcof écarta davantage alors les branches, et pénétra hardiment dans le carrefour. Il n'avait pas fait trois pas, qu'à un cri poussé par l'un des bandits huit ou dix carabines se dirigèrent vers la poitrine du nouvel arrivant.
—Holà! dit Marcof en relevant les canons des carabines avec le manche de sa hache. Vous avez une singulière façon, vous autres, d'accueillir les gens qui vous sont recommandés.
—Qui es-tu? demanda brusquement l'un des hommes.
—Tu le sauras tout à l'heure. Ce n'est pas pour vous dire mon nom et vous apprendre mes qualités que je suis venu troubler vos loisirs.
—Que veux-tu, alors?... Parle!
—Oh! tu es bien pressé!
—Corps du Christ! s'écria le bandit; faut-il t'envoyer une balle dans le crâne pour te délier la langue?
—Le moyen ne serait ni nouveau ni ingénieux, répondit tranquillement Marcof. Allons! ne te mets pas en colère. Tu es fort laid, mio caro, quand tu fais la grimace. Tiens, prends ce papier et tâche de lire si tu peux.
Le bandit, stupéfait d'une pareille audace, étendit machinalement la main pour prendre le sauf-conduit.
—Un instant! fit Marcof en l'arrêtant.
—Encore! hurla le bandit exaspéré de la froide tranquillité de cet homme qui ne paraissait nullement intimidé de se trouver entre ses mains.
—Écoute donc! il faut s'entendre avant tout; connais-tu Diégo?
—Diégo?
—Oui.
—C'est moi-même.
—Ah! c'est toi?
—En personne.
—Alors tu peux prendre connaissance du papier.
Et Marcof le remit au bandit. Celui-ci le déploya tandis que ses compagnons, moitié curieux, moitié menaçants, entouraient Marcof qui les toisait avec dédain. A peine Diégo eût-il parcouru l'écrit que, se tournant vers le marin:
—Tu t'appelles Marcof? lui dit-il.
—Comme toi Diégo.
—Corps du Christ, je ne m'étonne plus de ton audace! Tu fais partie de la bande de Cavaccioli?
—C'est-à dire que j'ai combattu avec ses hommes les carabiniers du roi; mais je n'ai jamais fait partie de cette bande d'assassins.
—Hein? fit Diégo en se reculant.
—J'ai dit ce que j'ai dit; c'est inutile que je le répète. Ta m'as demandé si je me nommais Marcof, je t'ai répondu que tel était mon nom. Tu as lu le papier de Cavaccioli; feras-tu ce qu'il te prie de faire?
—Il te recommande à moi. Tu veux sans doute t'engager sous mes ordres, et, comme ta réputation de bravoure m'est connue, je te reçois avec plaisir.
Marcof secoua la tête.
—Tu refuses? dit Diégo étonné.
—Sans doute.
—Pourquoi?
—Ce n'est pas là ce que je veux.
—Et que veux-tu?
—Un guide pour me conduire à Reggio.
—Tu quittes les Calabres?
—Oui.
—Pour quelle raison?
—Cela ne te regarde pas.
—Tu es bien hardi d'oser me parler ainsi.
—Je parle comme il me plaît.
—Et si je te punissais de ton insolence?
—Je t'en défie.
—Oublies-tu que tu es entre mes mains?
—Oublies-tu toi-même que ta vie est entre les miennes? répondit Marcof d'un ton menaçant, et en désignant sa hache.
Les deux hommes se regardèrent quelques instants au milieu du silence général. Les bandits semblaient ne pas comprendre, tant leur stupéfaction était grande. Marcof reprit:
—J'ai quitté Cavaccioli parce que je ne suis ni assez lâche ni assez misérable pour me livrer à un honteux métier. Il a voulu me faire assassiner. J'ai pendu de ma main les cinq drôles qu'il m'avait envoyés. Maintenant, contraint par moi, il m'a remis ce sauf-conduit. Songe à suivre ces instructions, ou sinon ne t'en prends qu'à toi du sang qui sera versé!
—Allons! répondit Diégo en souriant, tu ne fais pas mentir ta réputation d'audace et de bravoure.
—Alors tu vas me donner un guide?
—Bah! nous parlerons de cela demain. Il fera jour.
—Non pas! je veux en parler sans tarder d'une minute!
—Allons! tu n'y songes pas! Tu es un brave compagnon; ta hardiesse me plaît. Demeure avec nous! Vois! ce soir j'ai fait une riche proie, continua le bandit en désignant du geste les cadavres et la jeune femme. Je ne puis t'offrir une part du butin puisque tu es arrivé trop tard pour combattre, mais si cette femme te plaît, si tu la trouves belle, je te permets de jouer aux dés avec nous.
—Et si je la gagne, je l'emmènerai avec moi?
—Non! Elle sera poignardée au point du jour. Elle pourrait nous trahir.
—Alors je refuse.
—Et tu fais bien, répondit un bandit en s'adressant à Marcof; car je viens de gagner la belle et je ne suis nullement disposé à la céder à personne.
En disant ces mots le misérable, trébuchant par l'effet de l'ivresse, s'avança vers la victime. Il posa sa main encore ensanglantée sur l'épaule nue de la jeune femme. Au contact de ces doigts grossiers, celle-ci tressaillit. Elle poussa un cri d'horreur; puis, rassemblant ses forces:
—Au secours! murmura-elle en français.
—Une Française! s'écria Marcof en repoussant rudement le bandit qui alla rouler à quelques pas. Que personne ne porte la main sur cette femme!
VII
L'INCONNUE.
—De quoi te mêles-tu? demanda vivement Diégo.
—De ce qui me convient, répondit Marcof en se plaçant entre la jeune femme et les misérables qui l'entouraient en tumulte.
—Écarte-toi! tu as refusé de jouer cette femme, un autre l'a gagnée; elle ne t'appartient pas.
—Eh bien! que celui qui la veut ose donc venir la chercher!
—A mort! crièrent les bandits furieux de cette atteinte portée à leurs droits.
—Écoutez-moi tous! fit le marin dont la voix habituée à dominer la tempête s'éleva haute et fière au-dessus du tumulte; écoutez-moi tous! Cette femme est faible et sans défense. La massacrer serait la dernière des lâchetés; la violenter serait la dernière des infamies! Elle est Française comme moi. Je la prends sous ma protection. Malheur à qui l'approcherait.
Il y eut parmi les bandits ce moment d'hésitation qui précède les combats. La plupart, avons-nous dit, gisaient ivres-morts et incapables de comprendre ce qui se passait. Dix seulement avaient conservé assez de raison pour opposer une résistance sérieuse à la volonté du marin. Il était aisé de comprendre qu'une scène de carnage allait avoir lieu, et en voyant un homme seul en menacer dix autres, on pouvait prévoir l'issue de la lutte. Cependant il y avait tant d'énergie et tant d'audace dans l'oeil expressif de Marcof que les brigands n'osaient avancer, sentant bien que le premier qui ferait un pas tomberait mort. Diégo s'était mis à l'écart et armait sa carabine.
Marcof jetait autour de lui un coup d'oeil rapide. Il voyait à l'expression de la physionomie des brigands que le combat était certain. Aussi, voulant avoir l'avantage de l'attaque, il n'attendit pas et bondit sur les misérables. De ses deux coups de pistolets il en abattit deux. Cela se passa en moins de temps que nous n'en mettons à l'écrire. Les bandits reculèrent. Puis les carabines s'abaissèrent dans la direction de l'ennemi commun. Mais encore sous l'influence du vin sicilien, les Calabrais avaient oublié dans leur précipitation de recharger leurs armes dont ils avaient fait usage dans le combat contre les deux gentilshommes.
Les chiens s'abattirent, mais deux détonations seules firent vibrer les échos de la forêt. Marcof se jeta rapidement à terre, et évita facilement le premier feu. Cependant l'une des deux balles tirée plus bas que l'autre lui effleura l'épaule et lui fit une légère blessure. Alors le marin poussa un cri tellement puissant que les brigands reculèrent encore. En même temps, il fondit sur eux.
Sa hache s'abaissait, se relevait et s'abaissait encore avec la rapidité de la foudre. Frappant sans trêve et sans relâche, déployant toute l'agilité et toute la puissance de sa force herculéenne, il s'entoura d'un cercle de morts et de mourants. Trois des bandits étaient étendus à ses pieds, ce qui, joint aux deux premiers tués des deux coups de pistolets, faisait cinq hommes hors de combat.
La terreur se peignait sur le front des autres. Au reste, c'est à tort que l'on a fait aux bandits calabrais une réputation d'audace et de bravoure qu'ils sont loin de mériter. Ils ne savent pas ce que c'est que d'affronter le péril en face. Ils ignorent le combat à nombre égal. S'ils veulent attaquer deux voyageurs, ils se mettront cinquante. Encore s'embusqueront-ils la plupart du temps pour surprendre ceux qu'ils veulent assassiner.
Bref, en voyant le carnage que faisait la hache du marin, les bandits commencèrent à lâcher pied. Marcof frappait toujours. Diégo avait disparu. Les trois brigands, encore debout, croyant avoir à combattre un démon invulnérable, ne songèrent plus qu'à fuir. Tous trois s'échappèrent en prenant des directions différentes.
Marcof, entraîné par l'ardeur du carnage, les poursuivit, et atteignit un dernier qu'il étendit à ses pieds. Puis, couvert de sang et de poussière, il revint auprès de la jeune femme. Elle était complètement évanouie. Comprenant le danger, car il ne doutait pas du retour des brigands avec des forces nouvelles, Marcof détacha rapidement celle qu'il venait de sauver et l'enleva dans ses bras. Espérant ne pas être éloigné de la mer, et se dirigeant d'après les étoiles, il courut vers l'orient.
Toute la nuit, il marcha sans trêve et sans relâche, bravant la fatigue et portant soigneusement son précieux fardeau. Aux premiers rayons du soleil, il atteignit le sommet d'une petite colline. D'un regard rapide, il embrassa l'horizon. La mer était devant lui. Marcof poussa un cri de joie. En entendant ce cri, la jeune femme rouvrit les yeux. Marcof la déposa sur l'herbe et la contempla quelques moments. C'était une belle et charmante personne âgée au plus de dix-huit ans. Ses grands cheveux noirs, dénoués, flottant autour d'elle, faisaient ressortir la blancheur de sa peau, doucement veinée. Elle porta ses deux mains à son front et rejeta ses cheveux en arrière. Puis elle promena autour d'elle ses regards étonnés. Enfin elle les fixa sur Marcof. Celui-ci lui adressa quelques questions. La jeune fille ne répondit pas. Marcof renouvela ses demandes. Alors elle le regarda encore, puis ses lèvres s'entr'ouvrirent, et elle poussa un éclat de rire effrayant. La malheureuse était devenue folle.
Marcof et sa compagne étaient alors en vue d'un petit village situé à l'extrémité de la pointe Stilo, dans le golfe de Tarente. Le marin avait d'abord pensé à laisser la jeune femme à l'endroit où ils étaient arrêtés, et à aller lui-même aux informations. Mais, en constatant le triste état dans lequel elle se trouvait, il résolut de ne pas la quitter un seul instant.
Comme elle était presque nue, il se dépouilla de son manteau et l'en enveloppa. Elle se laissa faire sans la moindre résistance. Alors il reprit la jeune femme dans ses bras et se dirigea vers le village.
Au moment où il allait atteindre les premières cabanes, il aperçut sur la grève un pêcheur en train d'armer sa barque. Changeant aussitôt de résolution, il appela cet homme. Le pêcheur vint à lui.
—Tu vas mettre à la mer? lui demanda Marcof, qui, pendant son séjour dans les montagnes, s'était familiarisé avec le rude patois du pays, au point de le parler couramment.
—Oui, répondit le pêcheur.
—Où vas-tu?
—Dans le détroit de Messine.
—Où comptes-tu relâcher en premier?
—A Catane.
—Veux-tu nous prendre à ton bord, cette jeune femme et moi?
—Je veux bien, si vous payez généreusement.
—J'ai trois sequins dans ma bourse; je t'en donnerai deux pour le passage.
—Embarquez alors.
La traversée fut courte et heureuse. En touchant à Catane, Marcof conduisit sa compagne dans une auberge et s'informa d'un médecin. On lui indiqua le meilleur docteur de la ville. Marcof le pria de venir visiter la jeune femme, et, après une consultation longue, le médecin déclara que la pauvre enfant était folle, et qu'il fallait lui faire suivre un traitement en règle. Encore le médecin ajouta-t-il qu'il ne répondait de rien. Marcof ne possédait plus qu'un sequin. Il raconta sa triste situation au docteur.