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Madeleine

Front matter (continued 5)

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Mais les peines qu'on se donne pour se faire bien venir des gens produisent quelquefois un effet contraire: il y a des personnes dont la politesse nous assomme, dont les complimens nous font fuir, dont les petits soins nous impatientent; nous sommes de bien drôles de créatures! Pour qu'on nous plaise, il ne faut pas qu'on ait l'air de vouloir, à toute force, être de nos amis; pour que la société de quelqu'un nous soit agréable, il ne faut pas que ce quelqu'un soit sans cesse sur notre dos. Il n'y a que l'amour et l'amitié véritables qui ne soient jamais importuns, et encore doit-on éviter la satiété.

M. et mademoiselle Pomard, qui n'ont pas étudié le caractère de Dufour, croient avancer les affaires en l'engageant souvent à venir les voir, en lui témoignant le désir de se lier plus intimement avec lui; mais Dufour, qui se méfie de tout le monde, même des personnes qui lui plaisent, commence à trouver singulier que le frère et la sœur se jettent presque à sa tête, et ses sentimens pour mademoiselle Clara se refroidissent à mesure que les yeux de la demoiselle deviennent plus tendres pour lui.

M. de Noirmont, qui n'habite que depuis peu à Bréville, n'a pu donner à Dufour de minutieux détails sur la famille Pomard; il lui a appris cependant que mademoiselle Clara devait avoir quinze cents livres de rente et un trousseau superbe, parce que c'est une chose que son frère ne manque jamais de dire quand il va deux fois dans la même maison.

«Quinze cents livres de rente, vingt-neuf ans, un caractère agréable et un nez à l'antique, tout cela me convient assez, se dit Dufour; mais je veux savoir si la demoiselle n'a pas déjà eu quelques intrigues. Je ne veux pas être trompé; j'aimerais mieux qu'elle m'avouât franchement ce qui en est, que de croire épouser une vierge, et puis ensuite de découvrir qu'on m'a joué... et de voir ricaner les voisins... Comment m'assurer si mademoiselle Pomard n'a jamais eu de faiblesses?... C'est fort difficile!... Je ne peux pas demander cela à son frère.... Avec son originalité et ses distractions, il est très-susceptible;... il serait capable de se fâcher. Le demander à sa sœur... encore moins!..... Les femmes n'avouent jamais ces choses-là: ce n'est pas comme nous; avant de nous marier nous ne craignons pas de convenir que nous avons eu des maîtresses.... Nous sommes très-francs, nous autres...

»—C'est une triste chose que de rester garçon,» dit quelquefois M. Pomard en regardant fixement son nouvel ami.—Oui.... cela finit par ennuyer, répond Dufour; mais pourquoi donc ne vous mariez-vous pas, vous, mon cher monsieur Pomard?—J'y pense depuis long-temps... mais tant que ma sœur ne sera pas établie, j'aurai de la peine à la quitter... aussi je serais charmé de la voir s'attacher à un galant homme.... car je suis certain qu'elle rendra très-heureux le mari qu'elle aura.»

En disant cela, M. Pomard reste en contemplation devant le nez de Dufour; celui-ci le lui laisse regarder long-temps, et répond enfin d'un air indifférent: «Je comprends alors pourquoi vous ne vous mariez pas.»

Quand le peintre cause avec mademoiselle Clara, celle-ci va encore plus directement au but.—«Avez-vous laissé quelque inclination à Paris?» dit-elle en riant à Dufour.—«Non, mademoiselle, aucune.—Oh! c'est bien étonnant; on assure que les artistes sont si mauvais sujets!...—On les flatte, mademoiselle; il y en a de très-raisonnables, et je suis du nombre.—Ce n'est pas cela qui m'aurait empêché d'aimer un artiste... au contraire... Je crois que j'aurais été contente d'être la femme d'un homme de talent... d'un peintre distingué... C'est gentil d'entendre dire à son oreille: Voilà la femme de M. un tel, qui fait de si jolis tableaux!... Mais, oui, ça peut être fort gentil.

»—Ces gens-là me mettent au pied du mur.» dit Dufour en quittant le frère et la sœur. La méfiance du peintre augmente encore quand il s'aperçoit que Pomard le laisse souvent en tête-à-tête avec mademoiselle Clara. «Est-ce qu'il veut que je fasse un enfant à sa sœur, pour me forcer ensuite à l'épouser? se dit Dufour; mais je ne l'épouserai que si cela me convient, et je me tiendrai sur mes gardes.»

Enfin, un matin qu'il se rendait chez les habitans de Gizy, en entrant à l'improviste dans le salon, Dufour aperçoit mademoiselle Clara qui achevait de mettre son corset; il referme bien vite la porte, et se sauve à toutes jambes, persuadé que c'était un coup monté pour le faire succomber à la tentation.

A la suite de cette visite, Dufour est toute la semaine sans remettre le pied chez les Pomard. Le frère et la sœur ne savent ce que cela veut dire.

Pour se distraire de ses amours, Dufour a commencé le portrait de madame de Noirmont. Ernestine n'a consenti qu'avec regret à se faire peindre, car elle devine que les longues séances qu'il faudra donner emploieront une partie de la journée, et ce n'est qu'alors qu'elle peut se trouver seule avec Victor. M. de Noirmont ne va plus à la chasse, le soir il ne sort pas; quoiqu'il ne soit pas précisément jaloux, il semble observer davantage la conduite de sa femme; peut-être a-t-il remarqué les changemens de son humeur et en cherche-t-il la cause. Enfin, les instans où l'on peut se voir sont chaque jour plus rares, et l'on sait que la difficulté donne une nouvelle force aux désirs. C'est ce qu'Ernestine et Victor éprouvent; c'est ce que leurs yeux se disent, à défaut de pouvoir se parler autrement.

Mais M. de Noirmont est bien aise que Dufour fasse le portrait de sa femme; il a fallu céder; et l'on passe à poser des momens que l'on désirerait mieux employer. Aussi le peintre se plaint-il de l'air sérieux de son modèle, et pour achever de désoler Ernestine, M. de Noirmont répète souvent à Dufour: «Mettez à votre ouvrage le temps que vous voudrez; rien ne presse... ma femme vous donnera autant de séances que vous en désirerez.»

M. Pomard et sa sœur, ne voyant plus venir Dufour, se décident à se rendre à Bréville. Lorsqu'ils arrivent, M. de Noirmont est au billard avec Victor. Dufour est seul avec les dames; il est très-embarrassé en apercevant mademoiselle Clara. Ernestine est pensive, et depuis plusieurs jours les traits de Madeleine portent l'empreinte de la plus profonde mélancolie.

M. Pomard salue avec sa gravité ordinaire et se hâte de monter au billard, en répondant d'un air sec au bon soir gracieux de Dufour. Mais mademoiselle Clara n'a pas la fermeté de son frère; c'est en vain qu'elle veut avoir l'air fâché; un mot, un geste la fait rire. Elle et Dufour se sont rapprochés; bientôt ils ont tout le loisir de causer, car Ernestine vient de quitter le salon et de prendre le bras de Madeleine en disant: «J'étouffe ici; allons faire un tour de jardin.»

Les deux amies se promènent long-temps sans parler. Quand on a beaucoup à penser, le silence est souvent un plaisir; il n'y a que les sots qui ne comprennent pas ce plaisir-là.

Mais Madeleine soupire; Ernestine la regarde et lui dit: «Qu'est-ce donc qui te fait soupirer, Madeleine?...—Moi.... mon Dieu rien... On peut soupirer quelquefois sans avoir du chagrin.—Pourtant, depuis quelques jours.... tiens, depuis que tu as passé la journée sous ton vieux chêne, il me semble que tu n'es plus la même; tu es plus triste... tu ne ris jamais... je te trouve changée aussi... Madeleine, si tu as quelques peines, ce serait bien mal de ne pas me les confier.—Non, madame, je vous assure que je n'ai rien.—Pourquoi donc aussi m'appelles-tu madame à présent; est-ce que je ne suis plus ton amie?....—Oh! si.... vous êtes ma bonne.... ma meilleure amie!...—Eh bien! ne soupire donc plus ainsi!.... Qui pourrait te causer du chagrin; à toi?... Ah! Madeleine, j'espère que tu seras heureuse!... plus heureuse que...»

Madame de Noirmont n'achève pas sa phrase; elle baisse la tête et semble absorbée; au bout d'un moment, faisant un effort pour chasser ses pensées, elle s'écrie: «Je ne sais... je m'ennuie aujourd'hui.... Ces longues séances que je donne à M. Dufour depuis plusieurs jours... ah! j'en ai mal aux nerfs... Il est cruellement lent pour faire un portrait, M. Dufour!... Il paraît que ces messieurs passeront toute la soirée au billard... Comme c'est amusant! M. de Noirmont abuse de la complaisance de M. Victor!... Ah! que je m'impatiente ce soir!... Tiens, rentrons, Madeleine; je me déplais même dans ce jardin... Je ne suis bien nulle part. C'est ce maudit portrait qui me rend malade.»

Ernestine et Madeleine retournent au salon. Victor descend enfin du billard; il vient s'asseoir près d'elles, mais alors mademoiselle Pomard en fait autant; puis son frère et M. de Noirmont descendent. La conversation devient générale. Madeleine seule a la liberté de ne rien dire; en ce moment elle est plus heureuse qu'Ernestine, qui est forcée de prendre part à la conversation et d'avoir l'air de s'amuser.

Le soir, Dufour, qui est redevenu amoureux de mademoiselle Clara, la ramène avec son frère jusqu'à leur demeure. En chemin, le peintre s'est émancipé jusqu'à baiser la main de la demoiselle, pendant que le frère fixait les étoiles. Le portrait qu'il a entrepris a naturellement expliqué pourquoi on ne l'a pas vu de la semaine; mais il ne s'éloigne des Pomard qu'après leur avoir promis d'aller bientôt les visiter.

En rentrant chez elle, mademoiselle Clara s'écrie en sautillant: «Il m'a baisé la main; et certainement, mon frère, si vous n'aviez pas été là, il aurait été plus loin.—En ce cas, dit M. Pomard, demain j'écrirai à mon tailleur à Laon, pour qu'il me fasse un habit neuf que je veux avoir le jour de ton mariage.»

Le lendemain, après avoir donné à Ernestine une séance plus courte qu'à l'ordinaire, ce dont son modèle est loin de se plaindre, Dufour dirige ses pas vers le village de Gizy, en se disant tout le long du chemin: «Oui, j'épouserai mademoiselle Clara... Non; au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas pousser plus loin mes galanteries. Nous allons voir, au reste, comment elle me répondra ce matin..... Mais qui est-ce qui m'assure qu'elle ne mentira pas?... Je crois que j'aurais tort de me marier... pourtant cette femme-là me convient.»

C'est dans cette incertitude que Dufour arrive devant la demeure des Pomard, et il entre sans savoir encore ce qu'il veut faire.

«Monsieur et mademoiselle sont sortis, dit Gertrude; ils sont allés voir madame Bonnifoux, qui a été indisposée cette nuit,... mais ils vont revenir bientôt.—Je vais les attendre, dit Dufour; je me promènerai dans le jardin... Faites vos affaires, Gertrude, ne vous occupez pas de moi.»

La domestique retourne laver son linge à un petit ruisseau voisin. Dufour se promène quelque temps dans le jardin, puis il entre dans la maison pour se reposer. Au rez-de-chaussée, est une salle à manger, donnant d'un côté sur un salon, de l'autre sur la chambre de mademoiselle Clara. Cette dernière pièce est ouverte, Dufour passe la tête, puis avance un pied, et enfin se permet d'entrer dans l'asile mystérieux. Il considère les chaises, le lavabo et le lit placé au fond d'une alcôve, en se disant: «Ah! si tout cela pouvait parler... j'apprendrais peut-être bien des choses!... C'est étonnant, comme la chambre d'une demoiselle me donne des idées polissonnes!... et une demoiselle de vingt-neuf ans... peut-être trente ans même... qui a l'humeur si facétieuse... Dois-je l'épouser?....... Que c'est bête d'être indécis comme cela!.... Oh! parbleu, je ne le serais plus, si je savais au juste à quoi m'en tenir, et ce que Clara pense de moi... Ils ne reviennent pas;... la bonne est sortie, à ce qu'il paraît;.... j'ai envie de m'en aller aussi.»

Tout-à-coup une idée se présente à l'esprit de Dufour. Il pense qu'en se cachant dans la chambre de mademoiselle Pomard, il ne pourra manquer d'entendre ce qu'elle dira de lui avec son frère. Ce projet lui sourit, l'enchante. Comme mademoiselle Clara ne reste pas continuellement dans sa chambre, il croit qu'il lui sera facile de s'évader; si l'on ferme la porte, il sortira par la fenêtre qui donne sur le jardin. On ne se doutera de rien, car la bonne peut le croire parti, et on sera loin de penser qu'il s'est caché dans la maison.

Pendant que l'artiste caresse son idée, il entend parler, marcher dans la cour, et reconnaît la voix du frère et celle de la sœur. Aussitôt, et sans réfléchir davantage, Dufour se fourre sous le lit de mademoiselle Clara, en ayant soin de se mettre le plus près possible du mur....

M. Pomard parcourt le jardin en appelant Dufour; Clara entre dans la salle à manger, regarde dans le salon en appelant aussi le peintre, qui se garde bien de répondre: enfin on fait venir la domestique.

«—Gertrude, vous avez dit que M. Dufour était ici.—Dam', oui, mamzelle, il est venu; mais il se sera apparemment ennuyé d'attendre, et il sera parti.—Il fallait venir me chercher chez madame Bonnifoux.—Ce monsieur n'a pas voulu qu'on vous dérange; il a dit: Allez à votre ouvrage, j'ai le temps.

»—Était-il en noir?» demande M. Pomard à sa servante.—«Dam', monsieur, je ne sais pas s'il était en noir.... Il avait une redingote bleue comme d'habitude; mais sans doute qu'il va revenir.»

La domestique retourne à son ouvrage. Mademoiselle Clara entre dans sa chambre. Dufour éprouve un léger frisson, surtout en entendant les pas du frère, qui a suivi sa sœur et se jette sur un siège tout contre le lit. Dans ce moment, l'artiste commence à se repentir de s'être fourré là; il entrevoit mille désagrémens qui pourraient être la suite de sa petite espièglerie; mais il n'y a plus moyen de reculer. Il se pelotonne le plus au fond qu'il lui est possible, et fait en sorte de respirer aussi légèrement qu'un oiseau.

«C'est bien désagréable que M. Dufour ne nous ait pas trouvés!» dit mademoiselle Clara en prenant son ouvrage et s'asseyant contre la fenêtre. «Mais pourquoi demandiez-vous s'il était en noir, mon frère!—Parce que je pense, ma sœur, que, pour faire une demande en mariage, il est convenable d'être un peu en tenue; et d'après ce que vous m'avez dit qui s'est passé hier entre vous et M. Dufour, je ne suppose pas qu'il tarde à s'expliquer...—Ah! mon frère, parce qu'on baise la main d'une demoiselle... ça n'est pas encore une preuve..... Si je m'étais mariée toutes les fois qu'on m'a baisé la main.... et les joues... et pincé les bras et les genoux... et... Ah! mon Dieu! en aurais-je eu des maris!...

»—Ça ne commence pas mal, se dit Dufour; je crois que j'ai eu raison de me mettre sous le lit.

»—Ma sœur, c'est justement parce que vous avez été trop souvent faible et inconséquente que maintenant je veux que cela finisse... Jadis, lorsque j'étais inspecteur à cheval et qu'il me fallait continuellement être en route... je ne pouvais pas surveiller votre innocence..... Aujourd'hui, c'est différent!

»—Mon innocence!... Est-il bête, mon frère!... Ce n'est pas ma faute si je l'ai perdue..... ma pauvre innocence! C'est grâce à ce monstre de Bénard, le sous-lieutenant de dragons!... M'a-t-il indignement abusée!... C'est dommage; il était bien gentil, bien aimable!... Ah! qu'il était aimable,... ce jeune sous-lieutenant!

»—Ah! Dieu! que j'ai bien fait de me mettre sous le lit,» se dit Dufour en étouffant une envie d'éternuer.

«—Ma sœur, si j'avais été ici alors, cela ne se serait pas terminé ainsi; mais vous ne m'avez avoué votre faute qu'après le départ du régiment.

»—Oh! moi, je n'aime pas faire quereller les hommes! je ne suis pas comme madame Montrésor... D'ailleurs, je ne veux pas qu'on m'épouse de force... et si mon pauvre petit eût vécu, certainement je n'aurais jamais pensé à me marier.

»—Ah! il y a eu un petit! se dit Dufour. O Providence! je te remercie!

»—Mais enfin, reprend mademoiselle Clara, puisque mon petit est mort et que probablement je ne reverrai jamais Bénard, tout cela est comme un songe... Il y a dix ans que c'est passé... ce n'est plus la peine d'y penser.... c'est absolument comme si ça n'était pas arrivé.

»—C'est pour cela, ma sœur, que j'exige maintenant la plus grande sévérité dans les paroles et dans les mœurs!

»—Ah! oui, mais il faut bien rire un peu... J'aime à rire, moi, et j'aime bien M. Dufour, parce qu'il est drôle.... qu'il est amusant, qu'il plaisante avec esprit!

»—Au fait, elle est bonne enfant,» se dit le peintre en retenant sa respiration; «c'est dommage qu'elle ait fait un petit!...

»—Je crois que nous ferions un ménage bien assorti... M. Dufour est jeune encore... moi aussi... Je ne suis pas mal... Il m'a dit que j'avais un nez antique. Il est bien, lui: il est gras, il est frais..... c'est un bel homme pour sa taille!

»—Elle est très-aimable! se dit Dufour; et après tout, puisque son petit est mort, et qu'il y a dix ans que c'est arrivé... elle a raison, on pourrait n'y plus penser.

»—Oui, le parti n'est pas trop mauvais, dit Pomard, puisque M. Dufour nous a dit qu'il avait deux mille deux cents livres de rente! Sans quoi, je n'en voudrais certes pas, car je ne me fie guère à son talent: entre nous, je trouve que le portrait qu'il vient de faire de M. de Noirmont est tout-à-fait manqué...

»—Manqué!.... le portrait de M. de Noirmont, ah! c'est fort!» dit Dufour en se serrant les poings de colère.

«—Écoutez, mon frère; le genre de M. Dufour n'est pas le portrait, il nous l'a dit lui-même...—Alors, ma sœur, on ne se mêle pas de faire ce qu'on ne sait point, et on n'a pas la prétention de vouloir donner cela pour un chef-d'œuvre!... Est-ce que tu trouves M. de Noirmont ressemblant?—Oh! non, par exemple! il en a fait un homme de soixante ans... Si je me voyais barbouillée comme ça, certainement je ne prendrais pas mon portrait.

«—Barbouillée!... elle a dit barbouillée, murmure Dufour. Ah! si je t'épouse jamais, je veux être en effet un barbouilleur!... Mademoiselle Clara! ce mot-là vous coûtera cher!... Ah! vous faites des enfans avec les dragons, et vous voulez attraper un mari... et juger de la peinture!... Sotte! ignorante!... Que je suis content de m'être fourré sous le lit!»

Et Dufour est obligé de mettre son mouchoir devant sa bouche pour dissimuler sa respiration, car le mot barbouilleur l'a suffoqué, et c'est à peine s'il peut tenir en place; il a des crispations; il donne des coups de genoux dans la sangle du lit; heureusement l'arrivée de quelqu'un empêche qu'on ne l'entende.

C'est madame Bonnifoux qui vient d'entrer dans la chambre de mademoiselle Clara en s'écriant: «Bonjour, mes voisins! je viens vous voir à mon tour. Ça va mieux... Mon indisposition est passée... J'ai pris trois fois bonne-amie..... un peu chaude.... Cela m'a fait beaucoup de bien... Je viens demander à mademoiselle Clara sa manière de faire la panade..... Je me rappelle en avoir mangé une délicieuse chez vous il y a huit jours, et ma cuisinière n'est pas très-forte sur les panades... Le fait est que c'est beaucoup plus difficile à faire qu'on ne pense...»

M. Pomard, qui sans doute ne se soucie pas de prendre une leçon de panade, sort en disant: «Je vais voir dans les environs si je rencontre M. Dufour.—Va, mon frère, et tu le ramèneras.»

Madame Bonnifoux s'est installée dans un fauteuil et entame avec mademoiselle Clara l'article panade. Dufour, qui commence à s'ennuyer d'être sous le lit et qui d'ailleurs sait maintenant tout ce qu'il voulait savoir, ressent des inquiétudes dans les jambes, des douleurs dans les côtes, et donne au diable madame Bonnifoux; mais la conversation, une fois établie sur les potages, devait nécessairement être longue. Madame Bonnifoux parle depuis plus d'une heure; elle a passé en revue le riz, le vermicelle, les croûtons, les juliennes et les consommés. Dufour se dit à chaque instant: «Comment! elle n'est pas au dernier!... elle en invente donc, la maudite vieille!...»

Madame Bonnifoux, après avoir traité long-temps son sujet favori, dit à mademoiselle Clara: «A propos, ma voisine, il me semble que votre frère a parlé de M. Dufour tout à l'heure.—Vous ne vous êtes pas trompée, nous l'attendons. Il est venu pendant que nous étions chez vous, mais il doit revenir.—Eh bien! mon enfant, où en sont les choses?.... car, d'après quelques mots qui vous sont échappés,... j'ai dû penser que ce monsieur avait des vues sérieuses sur vous.—Oui, ma voisine, ce n'est plus un mystère, M. Dufour est amoureux de moi,... mais amoureux au dernier point;... et, d'après quelques paroles qu'il m'a glissées hier au soir, j'ai lieu de croire qu'il va venir aujourd'hui demander ma main à mon frère.

»—Ah! ma chère voisine que je suis contente d'apprendre cela;..... que je vous embrasse la première, et recevez bien mes complimens..... Ah! vous allez vous marier!... Vous ferez une noce, n'est-ce pas, mon enfant?...—Certainement, madame, et je n'ai pas besoin de vous dire que vous en serez.—Trop honnête, chère amie... Comme je ne danse pas, j'y porterai mon loto... Il y a toujours des amateurs... Ah! par exemple, je veux être magnifique;... je mettrai ma robe gorge de pigeon.

»—Si tu ne la mets que pour cette noce-là, tu ne l'useras pas, vieille bavarde!» dit Dufour en essayant de se retourner.

«—Vous avez déjà fait la carte de votre dîner pour ce jour-là, chère amie?—Non, pas encore.—Mon enfant, il faut y penser d'avance! Ce n'est pas une petite affaire qu'un repas de noce... Si vous le permettez, je vous donnerai mes conseils et ma cuisinière.—Très-volontiers.—Nous allons tout de suite en jaser un peu.

»—Ah! mon Dieu!... je suis ici jusqu'au soir! se dit Dufour. Elles vont s'occuper du repas à présent... J'ai envie de leur crier que c'est inutile.... Non, diable!... n'allons pas nous montrer... Si j'épousais, oh! alors on me pardonnerait de m'être caché là!... mais, comme je ne veux plus épouser, on ne prendrait pas la chose bien: ainsi, résignons-nous.»

Madame Bonnifoux n'est encore qu'au premier service, lorsqu'elle s'interrompt en disant: «Ah! c'est singulier..... je ne me sens plus si bien...—Qu'avez-vous donc, madame Bonnifoux? vous pâlissez en effet.—Ma chère amie,... j'ai une suite d'indisposition..... Je croyais que c'était fini... Dieu! que je suis mal à mon aise!... Je n'aurai jamais la force d'aller jusque chez moi...—Calmez-vous, ma voisine, vous trouverez dans ma chambre tout ce que vous pouvez désirer.... un cabinet à l'anglaise contre l'alcôve... Je vous laisse... Faites comme chez vous... Je vais vous préparer un peu de thé.»

Mademoiselle Clara sort, et madame Bonnifoux court dans la chambre en se tenant le ventre, en poussant des gémissemens et en cherchant le petit cabinet. Dufour est au supplice; il se cogne la tête contre le lit en murmurant: «Il me faut passer par des épreuves bien cruelles.... Je vais en entendre plus que je ne voulais!.... Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que madame Bonnifoux me réservait là!»

La vieille voisine a trouvé le cabinet; mais elle ne peut parvenir à tourner le bouton de la porte. Elle se désespère, en balbutiant: «Maudit bouton!.... ça ne tournera pas... Je ne pourrai pas entrer;... et cependant je n'ai pas un instant à perdre!...»

Aux grands maux les grands remèdes, madame Bonnifoux se décide pour un autre procédé. Elle cherche la table de nuit; mais le petit meuble est caché par les rideaux, et, dans son trouble, la vieille femme ne le voit pas; espérant trouver sous le lit ce qu'elle désire, elle se met à genoux, baisse la tête... et pousse des cris horribles.

Aux cris de madame Bonnifoux, arrivent mademoiselle Clara une théière à la main et M. Pomard avec son fusil à deux coups. Ils aperçoivent la vieille voisine, qui est tombée de frayeur sur le tapis, et Dufour qui, se voyant découvert et voulant se sauver, renverse avec sa tête lavabo et somno, et n'a encore que la moitié du corps de sorti de sa cachette.

«Qu'est-ce qu'il y a? s'écrie Pomard. Un homme sous le lit de ma sœur!»

Et déjà M. Pomard le couche en joue, lorsque sa sœur s'écrie: «Arrêtez, mon frère!.... c'est M. Dufour....—M. Dufour!...

»—Moi-même,» dit le peintre qui est enfin parvenu à se tirer de dessous le lit. Je vous demande bien pardon du dégât que j'ai fait... Je le paierai, si vous l'exigez.... Mais j'ai besoin de prendre l'air; j'ai l'honneur de vous saluer...»

Dufour se dispose à s'esquiver, mais M. Pomard lui barre le passage.

«—Monsieur Dufour, qu'est-ce que cela veut dire?... Que faisiez-vous sous le lit de ma sœur?... Quel était votre but?

»—Oh! mon frère, certainement c'était une plaisanterie! dit mademoiselle Clara. M. Dufour voulait rire apparemment.

»—Oui, mademoiselle, je voulais rire, et pas autre chose... J'ai l'honneur de...

»—Mais, monsieur Dufour, après une telle plaisanterie, il est bon pourtant de s'expliquer... Je pense que votre intention n'est pas de compromettre ma sœur... Et, quand on se met sous le lit d'une demoiselle, c'est qu'on veut en venir à une fin avouée par les mœurs.—Mais non, je vous jure que je ne veux en venir à aucune fin,... et que je n'ai nulle intention sur mademoiselle. Permettez-moi donc de vous quitter.

»—Ah! c'est trop fort!» s'écrie Pomard en frappant le parquet avec la crosse de son fusil. «Vous n'avez pas d'intention touchant ma sœur!

»—Vous n'avez pas,.... vous ne pensez pas à une fin?» dit mademoiselle Clara, qui ne rit plus. «Alors, monsieur, pourquoi vous cachiez-vous sous mon lit; car on ne se permet de semblables plaisanteries qu'avec une personne que l'on regarde comme sa future.

»—Oui, monsieur! Pourquoi étiez-vous sous le lit de ma sœur, si vous ne voulez pas l'épouser?... Il faut m'expliquer cela, monsieur, ou me faire raison!»

M. Pomard replace son fusil sur son bras gauche comme s'il faisait l'exercice, et regarde Dufour d'un air menaçant.

»—Ah! vous voulez des raisons, monsieur et mademoiselle!» répond Dufour en prenant à son tour de l'humeur et en attirant le frère et la sœur du côté de la fenêtre. «Je veux bien vous les dire à l'oreille, mes raisons... Je me serais tû par délicatesse; mais puisque vous m'y forcez!... Je ne veux plus épouser mademoiselle, parce que je ne me soucie pas d'être le successeur de M. Bénard, lieutenant de dragons....... qui lui a fait un petit... Je conviens que j'ai appris cela par un moyen un peu hardi:... mais je ne voulais pas épouser chat en poche, et je suis enchanté de m'être caché là. Maintenant, je vous jure sur l'honneur que pas un mot de ce que j'ai appris ne sortira de ma bouche... et quant à la voisine, elle a été tellement effrayée que vous lui ferez croire tout ce que vous voudrez; je vous présente mes hommages.»

Cette fois, Pomard ne songe plus à retenir Dufour; il est pétrifié, et, après avoir posé arme à terre, il reste les yeux fixés sur le parquet; mademoiselle Clara se pince et se mord les lèvres en rougissant. Quant à madame Bonnifoux, elle n'a pas bougé de sa place, et pour cause.

CHAPITRE VI.

Lettre perdue.

Quand on s'aime et qu'on ne peut pas se le dire autant que l'on voudrait, on se l'écrit, c'est encore se parler. Une lettre de l'objet qu'on aime cause tant de plaisir! En l'ouvrant, la première chose que l'on fait, c'est de regarder si elle est bien longue; on est plus content si les pages sont bien remplies, bien serrées, on aura du bonheur plus long-temps; on veut lire doucement pour ménager sa jouissance, mais on ne le peut pas, on dévore ces caractères chéris, on ne sait pas s'arrêter; ce n'est qu'après avoir fini que l'on relit, plus lentement alors et en recommençant souvent plusieurs fois une expression qui nous charme, une phrase qui arrive à notre cœur.

Et cependant, c'est presque toujours une imprudence d'écrire, surtout lorsqu'on est dans la position d'Ernestine. Les paroles volent! Les écrits restent. Je sais bien que l'on promet de les brûler, ces lettres charmantes! mais ne croyez pas à cette promesse, vous, mesdames, qui écrivez si bien, si tendrement; qui, tout en croyant ne montrer que de l'amour, laissez voir un esprit fin, une sensibilité vraie!.... brûler vos lettres! ah! comment aurait-on ce courage!... Il vient des jours d'ennuis, de peine, où l'on n'a plus de maîtresse qui nous aime, d'amie qui nous console!... alors, en relisant vos lettres, on se procure un moment de bonheur... Est-ce donc un crime de les garder, pour que vous nous rendiez encore heureux même lorsque vous ne nous aimez plus!...

Les séances données à Dufour, la présence presque continuelle de M. de Noirmont, ne permettaient que bien rarement à Ernestine et à Victor de se retrouver. Alors on s'écrivait, car, même devant le monde, on trouve facilement moyen de glisser un papier, une lettre, à celui dont la main est toujours prête à les recevoir. Victor allait dans les endroits les moins fréquentés du jardin lire ces lettres délicieuses qui le consolaient d'une gêne continuelle. On lui ordonnait de les brûler, mais Victor n'en avait pas non plus le courage; il les gardait pour les relire encore; il les portait constamment sur son cœur, et se disait: «Qui pourrait venir les chercher là!... si ce n'est elle? et à coup sûr, en les y trouvant, elle me pardonnerait.»

Mais une jeune fille, qui souffrait sans cesse et voulait pourtant dissimuler ses peines, Madeleine, allait aussi de préférence se promener dans les endroits les plus solitaires du jardin; elle ne suivait pas Victor, elle le croyait du moins, et cependant elle passait presque toujours où il venait de passer; elle s'arrêtait sous le bosquet où il s'était arrêté; elle aimait enfin à occuper la place où elle l'avait vu, mais elle avait bien soin qu'il ne l'aperçût pas. Elle le regardait de loin, cachée derrière le feuillage; elle le voyait sans qu'il s'en doutât; c'était son seul bonheur, et elle n'avait pas le courage de s'en priver.

Plusieurs fois, Madeleine avait aperçu Victor lisant des lettres qu'il avait auparavant baisées à plusieurs reprises; ces lectures semblaient absorber toutes ses pensées; quelquefois il souriait, plus souvent il soupirait et restait pensif devant ce papier que ses yeux ne perdaient pas de vue. Madeleine devinait bien d'où lui venaient ces lettres; plus d'une fois même elles les avait vu donner et recevoir. L'amour heureux est imprudent; mais celui qui ne l'est pas voit tout, souvent même plus qu'il ne voudrait voir.

«Comme il l'aime!» se disait Madeleine en voyant Victor presser sur ses lèvres les billets d'Ernestine; «qu'elle est heureuse, et pourtant elle soupire,... elle se plaint, mais j'oubliais qu'elle est coupable!....... bien coupable!...... et cependant il doit encore y avoir du plaisir à être coupable par amour, à s'exposer à mille malheurs pour être un instant avec celui qu'on aime. Il me semble que je voudrais être à sa place. Ah! Jacques a raison. Quand une femme aime bien, elle brave tous les dangers.»

Un matin, Madeleine se promenait, suivant son habitude, dans une allée touffue que Victor parcourait souvent. Elle vient de le voir sortir d'un bosquet et regagner la maison: c'est vers le bosquet que la jeune fille porte ses pas. Elle va s'asseoir sur le banc de verdure... lorsqu'un papier frappe ses yeux; il est à terre à l'entrée du bosquet. Madeleine le ramasse: c'est une lettre qui a été ouverte; elle est seulement repliée. Il n'y a pas d'adresse, mais Madeleine ne doute pas qu'elle appartienne à Victor: c'est lui qui l'aura laissé tomber en croyant la replacer dans sa poche. Madeleine sort du bosquet, regarde dans les allées voisines si elle l'apercevra encore... il n'est plus là, et Madeleine est seule,... et elle tient dans sa main une de ces lettres que Victor lit si avidement, qu'il couvre de baisers... Elle n'ose regarder ce billet,... elle tremble,... elle se hâte de le cacher dans son sein. Mais ce papier la brûle;... elle ne peut le supporter à cette place,... elle le prend... La lettre s'est ouverte,... et ses yeux se portent sur les caractères qu'elle reconnaît.

«Mon Dieu!... je ne devrais pas la lire! se dit Madeleine; mais pour résister au désir que j'éprouve, il faudrait des forces que je n'ai pas... Ah! que je sache ce que l'on dit quand on est aimé!... Jamais je ne pourrai en écrire autant.»

Après s'être assurée que personne ne vient, Madeleine se retire au fond du bosquet, et lit, en respirant à peine:

«Enfin, je suis donc seule, je puis t'écrire; c'est tout mon bonheur quand je ne suis pas près de toi; mais je crains que mes lettres ne t'ennuient... Je te dis toujours la même chose!... que je me déplais à moi-même, que je n'ai pas le courage de renoncer à toi pour ne songer qu'à mes devoirs!... Au lieu de cela, ma pensée est toujours vers toi: encore si je pouvais penser que tu m'aimes autant!...... mais, tu as beau me le dire, il me semble que je n'ai rien qui puisse te fixer; je ne suis pas assez jolie! Mon Dieu! dites-moi donc que j'ai eu tort de m'attacher à vous,... que je me dois à mon ménage,... que si l'on venait à connaître ma faute, je serais méprisée de tous, malheureuse pour la vie! Donnez-moi donc de bons conseils! vous qui êtes tout pour moi! Soyez mon ami, soyez-le sincèrement;... je vous écouterai toujours. Quand je pense qu'un jour peut-être nous ne nous verrons plus!... il me semble que c'est impossible!... Ah! pourquoi faut-il que je vous aie connu? Ne se parler qu'en tremblant,... toujours avoir peur, ne savoir à quoi se résoudre, voilà mon sort!... et vous, vous ne cherchez que le plaisir du moment, et ne vous occupez pas des regrets que l'on peut avoir quand on a fait une faute, regrets qui se supportent tant que l'on se croit aimée, mais qui tuent si l'illusion cesse. Pardonnez-moi... Mais quand je vous vois rire, quand je vous vois gai... il me semble que vous ne pensez plus à moi;... je deviens méchante, exigeante... Si je devais en croire ce que l'on dit de vous j'aurais sujet de craindre bientôt votre indifférence, votre goût pour le changement!... Allons, je retombe dans mes mauvaises idées!... Non, tu ne cesseras jamais de m'aimer, n'est-ce pas?... et tu ne me mépriseras pas? tu me l'as juré, et je veux te croire; cela me fait tant de bien!

»—Pauvre Ernestine!...» dit Madeleine après avoir achevé de lire, «pourquoi donc craint-elle qu'il cesse un jour de l'aimer, qu'il la méprise!... Ah, il serait bien lâche l'homme qui mépriserait une femme parce qu'elle lui aurait fait le sacrifice de son repos... Ne plus l'aimer,... c'est possible, les hommes n'aiment pas toujours la même femme, à ce qu'on dit... Pauvre Ernestine!... Oh! c'est alors qu'elle serait bien malheureuse! Mais comment rendre cette lettre à M. Victor?.... elle est ouverte,... il devinera peut-être que je l'ai lue,... et j'ai tant de peine à mentir... Il faut la lui rendre pourtant... Qu'il doit être inquiet s'il s'est aperçu qu'il l'a perdue, et si M. de Noirmont l'avait trouvée..... Oh mon Dieu! je frémis rien que d'y penser... Tâchons de rencontrer M. Victor seul... J'entends marcher;...... c'est lui sans doute qui revient sous ce bosquet chercher sa lettre.»

Madeleine sort du bosquet, tenant encore le billet à sa main. C'est M. de Noirmont et sa femme qui se promènent dans le jardin. Madeleine devient pâle et tremblante; elle n'a que le temps de cacher sous son fichu la lettre qu'elle tenait, mais elle n'a pu le faire assez vite pour que M. de Noirmont ne s'aperçût pas de cette action.

«C'est toi, Madeleine,» dit Ernestine en souriant à la jeune fille; «toujours te promenant seule;... on dirait que tu nous fuis;... ce n'est pas bien.

»—Mais non, madame;... je viens de me promener près de la pelouse;.... je vais rentrer...

»—Un moment donc;... reste plutôt avec nous... Allons, viens me donner le bras...—Mais, madame....—Mais, je le veux... Vous verrez qu'il faudra bientôt employer la force pour retenir mademoiselle avec nous!...»

Madeleine n'ose résister; elle se laisse prendre le bras par Ernestine. M. de Noirmont n'a encore rien dit, mais il n'a pas cessé d'examiner la jeune fille, et son air sévère augmente le trouble de celle-ci.

Après avoir marché quelques pas, Ernestine dit: «Que faisais-tu sous ce bosquet, Madeleine?... Tu n'as pas ta broderie, je crois...—Madame,.... je m'étais reposée un moment;...... je ne faisais rien....

»—Vous ne faisiez rien?» dit M. de Noirmont en fixant la jeune fille d'un air ironique; «mais il m'a semblé, à moi, que vous lisiez...»

Madeleine baisse les yeux et devient tremblante. Ernestine la regarde et dit: Lisais-tu, en effet, Madeleine? Mais je ne te vois pas de livres...

»—On peut lire autre chose,» reprend M. de Noirmont: «par exemple... un papier, une lettre.....—Une lettre! dit Ernestine. Oh! Madeleine ne reçoit pas de lettres! Qui donc lui écrirait?..... La pauvre petite n'a point de parens,.... et ce n'est pas son bon ami Jacques qui, je crois, ne sait pas plus lire que conduire une plume!...

»—On peut recevoir des lettres d'autres personnes,... n'est-ce pas! mademoiselle?—Monsieur,... je n'ai point reçu de lettres,» répond Madeleine en hésitant.

«—Mademoiselle, je n'aime point les mensonges! Je ne vous demande pas qui vous écrit,.... ce sont vos affaires; mais vous ne nierez pas que vous teniez un papier qu'à notre aspect vous avez précipitamment caché dans votre sein.»

Madeleine se tait, mais de grosses gouttes de sueur tombent de son front sur ses joues pâlies par la terreur. Ernestine se tourne vers elle en lui disant: «Est-ce vrai Madeleine?... Et, voyant que la jeune fille ne répond pas, elle reprend; «Eh bien! montre-nous donc ce papier que tu caches avec tant de mystère!... Je gage que c'est un enfantillage qui ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe... Donne-nous cet écrit...»

Madeleine quitte le bras d'Ernestine avec un mouvement convulsif, et croise les bras sur sa poitrine en balbutiant d'une voix altérée: «Oh! non, madame, je ne vous montrerai pas ce papier;... c'est impossible!... Je vous en supplie, ne me le demandez pas!...»

Ernestine reste stupéfaite de l'effroi de Madeleine, et M. de Noirmont se tourne vers sa femme en lui disant à l'oreille: «Que vous avais-je dit?... Il y a quelque intrigue sous jeu;... mais vous ne voulez jamais me croire.»

Ernestine regarde quelque temps Madeleine, puis lui dit de nouveau avec douceur: «Ma chère amie, je ne croyais pas que vous aviez des secrets pour nous;... pour moi surtout;... mais en ce moment, votre obstination est ridicule; vous faites, j'en suis sûre, une affaire de rien. Quel est ce papier.... que vous craignez tant de nous montrer?... que contient-il?... de qui le tenez-vous enfin?...»

Madeleine ne répond pas; mais elle a toujours une de ses mains sur sa poitrine, comme si elle craignait qu'on ne voulût lui prendre ce qu'elle y a caché.

En ce moment, Victor paraît au détour de l'allée. Sa figure est aussi pâle, ses traits aussi altérés que ceux de Madeleine, car il s'est aperçu de la perte qu'il a faite, et, frémissant des conséquences de cet événement, il est revenu dans le jardin, où, les yeux attachés sur le sable, sur la terre, sur le gazon, il cherche partout le billet d'Ernestine en maudissant sa funeste étourderie.

«Ah! voilà M. Dalmer,» dit M. de Noirmont en apercevant le jeune homme.

Victor tâche de cacher son inquiétude. Le ton aimable de M. de Noirmont le rassure un peu; car, s'il avait trouvé la lettre, le mari d'Ernestine n'aurait pas l'air aussi calme. Victor s'approche de la société; mais, tout en échangeant quelques propos vagues, ses yeux se promènent toujours avec terreur sur le chemin que l'on parcourt, et il ne remarque pas Madeleine, qui fait son possible pour attirer son attention, cherchant, par signes, à le rassurer quand on ne l'observe pas.

«Qu'avez-vous donc fait de votre ami Dufour? dit M. de Noirmont; je ne l'ai pas aperçu ce matin.... Il ne me parle plus de mademoiselle Pomard... J'ai dans l'idée qu'il y a du refroidissement dans les amours... Nos voisins ne sont pas venus depuis quelques jours... Dufour ne vous a rien dit?...»

Victor est si occupé à regarder à terre qu'il n'entend pas la question de M. de Noirmont; celui-ci est obligé de la lui répéter.

«Non, monsieur, non... Dufour n'est pas au salon...» répond Victor, qui n'est pas du tout à ce qu'on dit. M. de Noirmont regarde le jeune homme, puis reprend: «En vérité, monsieur Dalmer, vous avez aussi quelque chose qui vous préoccupe beaucoup en ce moment...—Moi, monsieur;... mais non.... je ne pense à rien... à rien d'important, je vous assure...—J'ai cru que vous étiez comme mademoiselle Madeleine, que vous aviez aussi des mystères...—Des mystères!... Oh! je ne vois pas trop sur qui j'en ferais...»

Victor levait alors les yeux. Madeleine, qui est un peu en arrière de M. de Noirmont, lui fait un signe expressif que le jeune homme ne comprend pas. Mais Ernestine s'est aperçue de la manière singulière dont la jeune fille regardait Victor. Aussitôt la rougeur lui monte au visage, ses yeux s'animent, et elle dit à son mari, d'un ton assez bref:

«Mon ami, faites-moi le plaisir de vous éloigner avec M. Dalmer.... Je veux parler à mademoiselle.... je tiens à éclaircir l'affaire qui nous occupait tout à l'heure... Votre présence.... celle de monsieur, empêchent sans doute mademoiselle de parler; mais quand elle sera seule avec moi, il faudra pourtant bien qu'elle s'explique.

»—Comme vous voudrez, ma chère amie, dit M. de Noirmont; nous vous laissons. Allons, M. Dalmer, venez faire une partie de billard, cela vous distraira... car vous êtes ce matin dans vos idées noires, ce que ma femme appelle avoir mal aux nerfs... et elle y a mal souvent depuis quelque temps.»

Victor n'ose refuser; il se laisse prendre sous le bras et entraîner par M. de Noirmont du côté de la maison.

«Nous voici seules, mademoiselle,» dit alors Ernestine d'un ton qu'elle n'a jamais pris avec l'orpheline; «j'espère que maintenant vous allez parler, me dire quel est cet écrit que vous avez caché dans votre sein... de qui vous le tenez... et me le montrer enfin; car, si vous n'avez commis aucune faute, vous ne devez pas avoir de secrets pour moi.

»—Madame, je vous en prie,» dit Madeleine en joignant les mains, «ne me pressez pas davantage.... je ne puis vous montrer cette lettre.... oh! non, je ne le peux pas...

»—Ah!... vous avouez donc que c'est une lettre?...—Vous qui êtes si bonne pour moi... madame, voudriez-vous me causer de la peine?... Si j'ai tort en vous cachant ce papier... eh bien! infligez-moi quelque punition... éloignez-moi de votre présence.... mais, de grâce, ne me demandez pas à le voir.

»—Oui, mademoiselle, je suis bonne pour vous, trop peut-être, je commence à le croire... mais je ne veux pas que l'on se joue de moi.... J'ai vu tout à l'heure vos signes d'intelligence à M. Victor, je devine tout maintenant.... Cette lettre est de lui... montrez-la-moi... sur-le-champ... je le veux!...

»—Non, madame.... oh! non, je vous en supplie!...»

Madeleine se jette aux genoux d'Ernestine en élevant les bras vers elle; mais dans cette position elle laisse voir une partie du papier qui est dans son sein, Ernestine l'aperçoit et s'en empare avec la promptitude de l'éclair. En voyant que la lettre lui est enlevée, Madeleine pousse un cri et veut encore arrêter madame de Noirmont; mais déjà celle-ci a entr'ouvert le billet, les caractères ont frappé ses yeux, et elle tombe sans connaissance devant la jeune fille en murmurant: «Malheureuse!.... ma lettre!...»

Madeleine entoure Ernestine de ses bras, l'embrasse, l'appelle.... madame de Noirmont a toujours les yeux fermés, une pâleur effrayante couvre son visage. Madeleine se rappelle que la pièce d'eau n'est qu'à quelques pas; elle y court, mais auparavant elle a la précaution de remettre dans son tablier la fatale lettre qui était tombée des mains d'Ernestine.

Madeleine, arrivée à la pièce d'eau, y trempe son mouchoir; elle revient près d'Ernestine, et avec ce mouchoir lui imbibe le front, les tempes; ses soins ne sont pas inutiles, Ernestine revient à la vie, mais en r'ouvrant les yeux elle aperçoit Madeleine agenouillée près d'elle. Aussitôt elle cache sa figure dans ses mains en s'écriant: «O mon Dieu!... et moi qui l'accusais!...

»—Madame, ma chère bienfaitrice,» dit la jeune fille en s'emparant d'une main d'Ernestine et la couvrant de baisers..... pouvez-vous craindre de me regarder,... moi qui vous aime tant, moi... qui donnerais ma vie pour vous!... Cette lettre... je... je ne l'ai pas lue...

»—Si, Madeleine, si, tu l'as lue... sans cela tu n'aurais pas refusé de me la montrer—Ah! je comprends maintenant toute la grandeur de ton ame... Tu te laissais soupçonner... et tu ne voulais pas m'humilier!—Ah! madame...—Oui, m'humilier... car je suis bien coupable... et tu as le droit de me mépriser maintenant.—Vous mépriser!.... Oh! ne le craignez pas... vous ne pouvez pas être coupable pour moi, madame... Oh! ne pleurez pas... Si vous saviez combien vos larmes me font de mal!...—Ah! Madeleine... je suis déjà bien punie!... mais où est donc cette lettre?...—La voilà, madame... Pendant votre évanouissement, je l'avais reprise...—Personne ne m'a vue?... M. de Noirmont...—Non, Madame... personne n'est venu par ici...—Tu vois à quoi l'on s'expose quand on se conduit mal!... Où avais-tu trouvé... cette lettre?—Là-bas... sous le bosquet... M. Victor en sortait... Je l'ai cherché;... je n'ai pu le rejoindre...—Ah! je comprends maintenant la cause de son trouble, de son inquiétude!»

Ernestine cache à son tour la lettre dans son sein, puis elle tend la main à la jeune fille, en lui disant: «Pardonne-moi de t'avoir soupçonnée un moment... Hélas! la fatale passion qui me domine avait égaré ma raison... Ah! Madeleine, puisses-tu ne jamais la connaître cette passion qui influe si puissamment sur la vie d'une femme!.... maintenant il faut que j'essuie mes yeux, que je cache mes pleurs!... Si M. de Noirmont voyait que j'ai pleuré!... Ah! quelle contrainte!... Je lui dirai que tu m'as montré ce papier,... que ce n'était rien... des pensées,... une chanson que tu avais faite;... que tu craignais qu'on ne se moquât de toi... Il faut mentir,... toujours mentir quand une fois on a commencé!... Madeleine, veux-tu encore m'embrasser?»

Pour toute réponse, Madeleine se jette dans les bras d'Ernestine et la serre long-temps contre son cœur.

CHAPITRE VII.

Ce qu'elle fait encore.

Depuis le jour qui a pensé être si fatal à madame de Noirmont, Madeleine redouble, auprès d'elle, de soins, de prévenances, de respect; elle cherche, par sa conduite, à lui faire oublier qu'elle connaît sa faiblesse, et, par son amitié, à lui prouver qu'elle peut compter sur son entier dévoûment. Quant à M. de Noirmont, il a cru, ou a feint de croire ce que sa femme lui a dit au sujet de l'écrit que Madeleine a refusé de leur montrer; cependant, depuis ce jour, il conserve avec la jeune fille un ton froid et sévère, et ne lui adresse que rarement la parole.

Ernestine a instruit Victor de la conduite de Madeleine; celui-ci n'a pas osé en témoigner sa reconnaissance, car il eût fallu parler d'une chose qu'il était plus convenable de ne pas rappeler. Mais s'il ne peut lui dire ce qu'il pense, Victor ne traite plus Madeleine comme quelqu'un qui n'occupe aucune place dans notre cœur; il lui marque maintenant plus d'amitié, plus d'intérêt, et ses yeux ne rencontrent jamais ceux de la jeune fille sans qu'elle puisse y lire un remercîment de ce qu'elle a fait. La conduite de Victor dédommage amplement Madeleine de la mauvaise humeur que lui montre M. de Noirmont.

Cependant, depuis que, sans le vouloir, Madeleine est devenue leur confidente, Victor et Ernestine n'osent plus se parler, se rapprocher; ils savent bien qu'ils n'ont rien à redouter de l'indiscrétion de la jeune fille, qui, loin d'épier leurs actions, les évite et semble craindre de se trouver avec eux; mais que de gens sont coupables lorsqu'ils pensent que leur faute est ignorée, et qui n'osent plus céder à leur faiblesse du moment où ils savent qu'elle n'est plus un mystère.

Tant de contrariétés, de chagrins, devraient dégoûter de l'amour. Il n'en est rien: c'est un sentiment qui prend racine au milieu des orages, et qui mourrait dans une température continuellement calme.

Dufour a terminé le portrait d'Ernestine, à la grande satisfaction de son modèle; mais M. de Noirmont s'absente fort peu de la maison, qui est devenue sa propriété. On voit d'un autre œil ce qui nous appartient; il médite déjà des changemens dans la distribution des appartements, des constructions nouvelles, des plantations, des améliorations. Occupé de tout cela, il passe ses journées à parcourir la maison ou les jardins; impossible de se donner un rendez-vous, de se voir en tête-à-tête sans s'exposer à être surpris. Le soir, fatigué d'avoir arpenté ses escaliers et ses pelouses, ses allées et ses corridors, M. de Noirmont reste au salon, où il faut bien que sa femme lui tienne compagnie.

Les Pomard ne sont pas revenus à Bréville depuis que Dufour s'est mis sous le lit de mademoiselle Clara. Cependant le peintre a tenu sa promesse; il n'a pas dit un mot de cette aventure. Mais comment se trouver avec un homme qui a découvert des particularités aussi délicates! Mademoiselle Pomard a pourtant dit à son frère qu'elle reverrait Dufour sans éprouver aucun embarras; mais M. Pomard ne se sent pas la même force de caractère, et il passe ses journées à penser à la figure qu'il fera quand il se trouvera avec lui.

M. et madame Montrésor sont les seules personnes qui viennent encore à Bréville, madame Bonnifoux n'ayant pas été satisfaite du peu d'accueil qu'on y a fait au loto. Mais Sophie devient chaque jour plus jalouse de Chéri, et Chéri plus ennuyé de sa femme; leur société ne peut procurer à Ernestine et à Victor que quelques instans de liberté. Quant à Dufour, comme il faut toujours qu'il peigne quelqu'un ou quelque chose, il a commencé le portrait de Madeleine, quoique celle-ci se refusât à cet honneur; mais Ernestine a joint ses instances à celles du peintre, et la jeune fille a cédé.

Une lettre d'Armand met fin à la vie uniforme qu'on menait à Bréville: le jeune marquis écrit à son beau-frère pour lui demander le restant de la somme qui lui revient sur la vente de sa propriété; sa lettre est courte et pressante; du reste, rien pour ses amis, pas un mot de souvenir pour sa sœur. On voit que le jeune homme, tout entier sous l'influence de ses passions et de ses connaissances de Paris, a oublié toutes les personnes qu'il a laissées à Bréville.

Cette lettre est arrivée dans l'après-dînée. M. de Noirmont, après l'avoir lue, pousse un profond soupir en s'écriant: «Ce jeune homme se perdra!...» puis il passe la lettre à Victor et à Dufour en leur disant: «Voyez, messieurs, quel style aimable!... écrire ainsi au mari de sa sœur... il lui faut de l'argent... Il ne s'informe même pas si cela me gênera de lui envoyer maintenant ce qui lui revient encore sur cette maison. Il veut avoir cette somme sur-le-champ... eh bien! il l'aura... mais, après... quand il l'aura perdue avec les misérables qui l'entourent... que fera-t-il le malheureux?... car je sais qu'il a déjà vendu ses rentes, perdu, joué tout son bien.—Mon pauvre frère! dit Ernestine, mon Dieu! comment donc l'empêcher de courir à sa ruine?...»

Madeleine ne dit rien, mais elle pleure en songeant que l'ami de son enfance peut quelque jour être malheureux.

«Il paraît, dit Dufour, que le beau Saint-Elme ne dirige pas très bien son cher ami.—Cet homme m'a bien trompé, dit M. de Noirmont.—Il ne m'a pas trompé moi: je me suis toujours méfié de lui.—Si du moins mon beau-frère avait près de lui un ami véritable, capable de lui donner de bons conseils, de lui faire voir la folie de sa conduite... peut-être reviendrait-il encore à nous?... Moi si je pensais être écouté, je partirais sur-le-champ pour Paris... mais je sais que je ferais un voyage inutile... Armand a toujours fort mal reçu mes avis. Il a l'air de me regarder comme un précepteur, comme un tuteur... il ne m'écoute qu'avec impatience. Il faudrait que ce fût quelqu'un qui possédât sa confiance, son amitié...»

En disant ces mots, M. de Noirmont regardait Victor; celui-ci le comprend et s'écrie: «Je crois vous entendre; je partirai pour Paris, et je verrai Armand.—Je n'osais vous en prier, mais vraiment j'y songeais, car je ne vois plus que ce moyen pour sauver Armand;... et c'est un grand service que vous nous rendrez.

—Oui,» dit Ernestine qui a changé de couleur, mais qui a fait un effort sur elle-même, «oui, mon mari a raison..... Mon frère a pour vous beaucoup d'amitié... il vous écoutera, je l'espère,... et vous le ramènerez ici..., avec vous;.... car, si vous le laissez à Paris, il ne faudra pas compter sur ses bonnes résolutions.

—C'est bien ce que j'espère, dit M. de Noirmont. M. Dalmer nous ramènera Armand... Quant à M. Saint-Elme.... oh! je l'en dispense!

—Est-il nécessaire que je t'accompagne? dit Dufour.—Non, non, dit M. de Noirmont, vous resterez avec nous....... De toute manière, M. Dalmer reviendra... et le plus tôt possible.

—Mais, dit Victor, si Armand ne veut pas m'accompagner, il ne serait pas bien nécessaire que je revinsse.

—Si fait, vraiment, et ce n'est qu'à cette condition que je vous laisse aller à Paris. Nous ne sommes encore qu'au commencement d'août;...... c'est le plus beau moment de la campagne.

—A moins, cependant, que monsieur ne s'ennuie trop ici, dit Ernestine.

—Ah! madame... j'espère que vous ne le pensez pas. Je reviendrai puisqu'on veut bien me le permettre.—Tu me rapporteras deux pantalons de nankin, dit Dufour, que ma blanchisseuse doit avoir laissés chez ma portière; je te donnerai une autorisation.

—Puisque c'est convenu, dit M. de Noirmont, il faut maintenant que je m'occupe de trouver l'argent qu'on me demande, et dont vous aurez la complaisance de vous charger; car, avant d'engager mon beau-frère à revenir vivre près de nous, je veux acquitter ma dette avec lui, sans quoi il penserait que c'est pour ne pas le payer que je lui envoie un ambassadeur.—Ah! mon ami, quelle idée!...—Ma chère amie, Armand m'a toujours montré si peu de confiance que je puis bien le juger capable de penser cela de moi. D'ailleurs je veux m'acquitter... pour éviter à votre frère des demandes qui doivent lui être pénibles,... quoiqu'il les fasse d'un ton si peu aimable!... Je vais partir pour Laon sur-le-champ. J'y coucherai; je terminerai demain avec le notaire que je vais voir, et je tâcherai d'être revenu pour dîner. Alors M. Dalmer recevra de moi la somme et pourra partir pour Paris. Je n'ai pas de temps à perdre... Je vais prendre les papiers dont j'ai besoin, je fais seller ma petite jument, et je me mets en route.»

On n'a fait aucune objection à M. de Noirmont. En sachant que l'époux d'Ernestine va coucher à Laon, Victor a senti battre son cœur avec violence. Au moment de se séparer pour quelque temps de la femme qu'il aime, comment ne céderait-il pas à l'espoir de pouvoir encore une fois se rapprocher d'elle. Ernestine a rougi et baissé les yeux, car dans un seul regard de Victor, elle a déjà deviné sa pensée.

M. de Noirmont a pris les papiers qui lui sont nécessaires; il fait ses adieux, et monte à cheval, en promettant de faire en sorte d'être revenu le lendemain pour dîner.

On a suivi M. de Noirmont jusqu'à l'entrée du bois; là, il presse son cheval et on le perd de vue. En revenant, Victor donne le bras à Ernestine, Madeleine marche seule, se tenant assez éloignée d'eux pour ne pas entendre ce qu'ils se disent. Dufour s'arrête à chaque instant pour contempler un effet du soleil couchant.

Victor parle avec action à Ernestine. On voit qu'il la prie, la presse, et que celle-ci ne résiste qu'avec peine à ce qu'il lui demande. On arrive, et Madeleine entend ces mots: «C'est impossible!» auxquels Victor répond: «Alors je ne reviendrai pas de Paris.

»—Que lui refuse-t-elle donc? se dit Madeleine. Il à l'air fâché!... Il dit qu'il ne reviendra pas... Ah! je sens que je préfère le voir en aimer une autre que de ne plus le voir du tout..... D'ailleurs, il m'aime un peu maintenant;... il m'appelle son amie;... c'est quelque chose que l'amitié,... et on dit que ça dure plus long-temps que l'amour.»

La soirée se passe assez tristement. Victor boude dans un coin du salon. Ernestine est rêveuse, agitée, elle regarde souvent Victor; puis, quand il lève la tête, elle reporte vite les yeux d'un autre côté. Dufour fait un petit croquis d'idée de la grosse Nanette, en attendant qu'il la fasse poser. Madeleine travaille et se tait suivant son habitude, à moins qu'on ne lui adresse la parole.

«Nous ne voyons plus nos voisins, M. et mademoiselle Pomard,» dit tout-à-coup Ernestine, pour tâcher de ranimer la conversation.

«—Vous vous ennuyez après eux, madame?» dit Victor d'un air ironique. «—Non, monsieur.... vous savez bien d'ailleurs que maintenant je ne m'ennuie plus, mais je crains que M. Dufour ne pense pas de même... Il aimait la gaieté de mademoiselle Clara...

»—Oh! oui,... elle est fort gaie, en effet,» dit Dufour sans quitter son dessin. C'est une jeune personne qui aime beaucoup à rire... et quand je la verrai, certainement, je rirai encore avec elle, si elle veut bien le permettre...—Mais vous n'allez plus les voir, M. Dufour?—Non, madame, non...... J'ai vu qu'on me regardait déjà comme un épouseur,... et, tout bien considéré, je n'épouse pas mademoiselle Clara.

»—Ah! tu es décidé maintenant, dit Victor.—Très-décidé.—Je crois que tu te marieras difficilement, mon cher Dufour; tu es si méfiant!—J'aime mieux être méfiant que d'être co... Ah! mon Dieu! madame, je vous demande bien pardon... Je crois toujours être entre artistes; ce n'est pas, qu'après tout, ce mot-là ait rien d'indécent par lui-même,... et je suis comme Boileau, j'appelle un chat un chat... Mademoiselle Madeleine, vous ne dites rien;... vous êtes bien pensive?

»—Oh! Madeleine n'est pas causeuse,» dit Ernestine enchantée de pouvoir changer la conversation.—«Que voulez-vous que je dise? ma bonne amie...—Mais, tout ce que tu voudras.—Et votre ami Jacques,.... il y a long-temps que je ne l'ai aperçu... que devient-il donc?—Il y a aussi quelques jours que je ne l'ai vu.—Croyez-vous qu'il veuille poser pour que je fasse son portrait?—Mais... je ne sais pas, monsieur; Jacques a si peu de temps... Vous ne peignez pas le soir.—Songez donc qu'il sera enchanté d'avoir son portrait, qui sera étonnant de ressemblance... grandeur naturelle,... en blouse,... en bonnet de laine,... ce sera original!...—Dufour, il y a encore le jardinier et la cuisinière dans la maison: est-ce que tu ne feras pas aussi leur portrait?—Victor, c'est très-inconvenant ce que tu dis... c'est même ridicule;... mais je ne me fâche pas, parce que j'ai trop de talent pour cela.—C'est parce que je le sais, monsieur, que je me permets de plaisanter.—A la bonne heure! c'est mieux, ça.»

Victor a déjà regardé plusieurs fois la pendule; il ne cesse de dire: «Il est tard,... il faut se coucher.—Comme tu es aimable ce soir! dit Dufour. Ces dames n'ont que nous pour compagnie, et tu ne parles que de te coucher... Tâche donc de rapporter de Paris des choses plus galantes... et n'oublie pas mes deux pantalons de nankin et mes six faux-cols.»

A force de répéter qu'il est tard, Victor fait enfin lever Ernestine, qui répond: «Oui il est temps de se retirer...» Chacun prend une lumière. Victor, en disant bonsoir à madame de Noirmont, la regarde d'une façon singulière; elle détourne la tête; il fait un mouvement d'impatience, puis s'éloigne et monte chez lui avec colère, n'écoutant pas Dufour, qui lui crie: «Attends-moi donc!... Que diable as-tu ce soir, pour être si pressé de dormir?»

Madeleine dit bonsoir à Ernestine; elle monte à sa petite chambre, qui est au troisième dans les mansardes, au-dessus de la chambre de Victor. Madame de Noirmont couche au premier. En se retirant chez elle, ses yeux sont mouillés de larmes, et elle murmure d'une voix étouffée: «Non,... je ne devais pas consentir;... mais il dit qu'il ne reviendra pas!...»

Madeleine dort mal; elle se sent inquiète, agitée, sans pouvoir bien se rendre compte de ce qui la tourmente; elle pense à Victor, à Ernestine. Au point du jour, ne pouvant plus reposer, elle se lève, s'habille et entr'ouvre la fenêtre. Les vapeurs du matin ne sont pas encore dissipées, mais tout annonce une belle journée. Madeleine veut descendre au jardin; elle quitte sa chambre et se dirige vers l'escalier, allant bien doucement, afin de ne réveiller personne dans la maison.

A peine a-t-elle descendu deux marches qu'elle entend du bruit au-dessous d'elle. Ce sont des pas,... puis le froissement d'une robe... On monte l'escalier,... on se hâte. Madeleine se sent presque effrayée; elle se demande qui peut être levé avant le jour... Elle reste sans bouger. On est arrivé à l'étage qui est au-dessous; on ne monte pas plus haut, on entre dans le corridor... Madeleine avance un peu la tête... C'est Ernestine qui vient de se glisser légèrement dans le couloir... Bientôt une porte se referme avec précaution et on n'entend plus rien.

Madeleine est toujours au haut de l'escalier, immobile, frappée de ce qu'elle vient de voir, mais doutant encore et se disant: «Ce n'est pas elle peut-être;... je n'ai pu voir que sa robe... A peine si l'on y voit encore... Mais dois-je descendre?... oh! non,... je pourrais la rencontrer; elle croirait peut-être que je l'épie... Rentrons vite dans ma chambre, et n'en sortons plus avant que tout le monde ne soit levé.»

La jeune fille rentre doucement dans sa chambre, dont elle repousse la porte; mais elle pense,... elle pense beaucoup... (tant de choses devaient alors l'occuper), et, tout en pensant, elle écoute si on ne rouvre pas la porte de la chambre de Victor. Près d'une heure s'est écoulée, personne, excepté le concierge, n'est encore levé dans la maison. Pour se distraire, Madeleine se met à la fenêtre; elle n'y est que depuis peu de temps lorsqu'elle entend les pas d'un cheval; elle ne peut voir du côté de la route, mais elle peut apercevoir dans la cour.

Les pas du cheval se sont rapprochés, et bientôt Madeleine voit M. de Noirmont qui met pied à terre, confie sa monture au concierge et entre dans la maison.

Madeleine se sent glacée; elle ne respire plus; une idée terrible se présente à sa pensée, et la terreur qui l'agite est si forte que, pendant quelques instans, ses idées se perdent; elle ne sait quel parti prendre; elle craint de soupçonner à tort Ernestine, elle n'ose descendre,... elle balance...

«Et pourtant si elle est là!... se dit-elle M. de Noirmont est sans doute allé à son appartement.... S'il n'y trouve pas sa femme;... s'il allait venir chez M. Victor... ah!...»

Madeleine n'hésite plus; elle descend rapidement l'escalier et va frapper à la porte de Victor en criant d'une voix étouffée: «Ouvrez-moi, de grâce... c'est moi,... Madeleine... M. de Noirmont est revenu... Ah!... je l'entends en bas; il demande au concierge si madame est sortie;... il monte... Mais ouvrez-moi donc...»

On ouvre. Madeleine entre, ou plutôt tombe dans les bras de Victor, qui referme bien vite la porte.

La jeune fille ne s'est pas trompée, Ernestine est là, tremblante, épouvantée par le retour inattendu de son mari. Elle ne peut parler, mais ses yeux interrogent Madeleine. Victor, frémissant de la situation d'Ernestine, mais conservant encore sa présence d'esprit, attire Madeleine loin de la porte, en lui disant très-bas: «Est-il vrai,... M. de Noirmont...—Est ici;... je l'ai vu...—Ah!... je suis perdue,... et je l'ai bien mérité,» dit Ernestine d'une voix mourante.

«A-t-elle le temps de redescendre au premier, murmure Victor.—Non... tenez... écoutez,... entendez-vous le bruit de ses bottes; il monte..., il vient sans doute...—O mon Dieu! que faire?....—Attendez... Cette armoire où est ce porte-manteau... madame peut s'y tenir cachée...—Mais s'il la trouve cachée ici!...—Non,... s'il n'a plus de soupçon, il ne cherchera pas,.... et il n'en aura plus;... j'ai trouvé le moyen de...»

On frappe à la porte, et au même instant on entend la voix de M. de Noirmont: «M. Dalmer,.... c'est moi.... Pardon si je vous éveille de bonne heure,... mais j'ai terminé nos affaires; j'ai retenu une place pour vous dans la diligence de Laon;... vous n'aurez pas trop de temps... Voulez-vous m'ouvrir? je vais vous conter cela.»

Les trois personnes qui sont dans la chambre se regardent avec terreur; enfin Victor répond: «Je suis à vous, monsieur,... je me lève...»

Madeleine, aidée de Victor, fait cacher Ernestine, qui peut à peine se soutenir. Pour ne pas la priver d'air, on laisse entr'ouverte l'armoire, qui heureusement se trouve un peu masquée par le lit.

«Et vous,.... vous?... Madeleine, dit Victor.—Ne vous inquiétez pas de moi!... Tout à l'heure vous me comprendrez mieux...»

En disant ces mots, elle va s'asseoir sur le lit, referme entièrement les rideaux sur elle, puis dit à voix basse: «Ouvrez à présent.»

Victor ouvre. Il a un pantalon et une veste du matin. M. de Noirmont entre en disant: «Je vous ai dérangé... vous dormiez encore...

»—Oui... je dormais, c'est-à-dire j'allais me lever,» répond Victor en cherchant à surmonter son trouble; mais il sent au contraire ses craintes augmenter en voyant que M. de Noirmont est devenu tout à coup sombre et soucieux, après avoir jeté les yeux sur le lit, dont les rideaux sont soigneusement fermés.

«Vous êtes revenu... de bonne heure!... dit Victor.—Oui,... beaucoup plus tôt que je ne pensais... Dès hier au soir j'ai trouvé la somme qu'il me fallait... j'ai pensé que plus vite vous partiriez, et plus vite vous verriez Armand... J'ai donc retenu une place pour vous; et comme la voiture part à neuf heures, j'ai quitté Laon au petit point du jour,... afin que vous ayez le temps d'être prêt;... mais vous prendrez mon cheval pour aller jusqu'à la ville;... on me le renverra... Je pense que tout cela vous arrange?...

»—Oui, monsieur, oui... certainement.—Alors je vous conseille de vous disposer au voyage... mais j'aurais voulu que vous pussiez déjeuner avant de partir... Je suis entré chez ma femme;... elle a déjà quitté son appartement.—Ah! il fait si beau!... madame est sans doute au jardin...—Oui,... c'est ce que j'ai pensé...»

Tout en disant cela, M. de Noirmont examine Victor, dont le trouble est évident, puis il reporte les yeux vers le lit. Il semble inquiet, agité, et Victor ne sait plus que dire. Enfin M. de Noirmont s'écrie:

«C'est bien singulier!... tout à l'heure, en frappant à votre porte,... il me semblait que vous aviez du monde ici,... que vous parliez à quelqu'un...

»—Non, monsieur;... vous voyez que vous vous êtes trompé...»

M. de Noirmont ne répond rien; il regarde toujours le lit; tout-à-coup les rideaux reçoivent une vive secousse. Alors M. de Noirmont se lève en disant: «Mais non, je vois au contraire que je ne me suis pas trompé.»

Et déjà sa main a écarté le rideau. Il aperçoit alors Madeleine assise sur le lit, la jeune fille a la tête baissée sur sa poitrine, comme un coupable qui attend sa condamnation.

M. de Noirmont reste frappé d'étonnement, mais son front devient moins sombre, et sa surprise semble mêlée d'une secrète satisfaction. Victor est interdit, il regarde Madeleine, et n'ose parler.

«Ah! mademoiselle! dit enfin M. de Noirmont, vous ici... mais, après tout, j'aurais dû m'en douter...»

Madeleine se jette aux genoux de M. de Noirmont en murmurant: «Je suis bien coupable, monsieur, je le sais; punissez-moi, je ne m'en plaindrai pas.

»—Non, monsieur, s'écrie Victor, non, elle n'est pas coupable, ne la croyez pas;... moi seul... je mérite tous vos reproches...

»—Vous avez des torts aussi,.... mais beaucoup moins que mademoiselle;.... partout les jeunes gens cherchent à plaire; c'est aux femmes à résister à leurs séductions... mais une jeune personne que l'on recueille ici par pitié, que ma femme traite comme son amie!... Ah! c'est indigne!...

»—Monsieur, je vous en supplie, ne l'accablez pas. Venez,... venez; de grâce,... laissons-la se remettre,... se calmer.

»—Oui, vous avez raison...; je lui parlerai plus tard.»

Et M. de Noirmont se laisse entraîner par Victor qui le conduit dans le jardin, et, tout en lui parlant, s'éloigne le plus possible de la maison.

«Monsieur, je suis bien coupable, dit Victor, mais pas autant cependant que vous pourriez le penser. Madeleine est encore digne de vos bontés, de l'amitié de madame votre épouse.

»—Bien, bien, M. Dalmer, excusez Madeleine, c'est naturel... vous le devez; mais moi, je sais ce que je dois penser... Une jeune fille qui va trouver un jeune homme dans sa chambre... Oh! parbleu! si elle n'est pas entièrement perdue, c'est que vous ne l'avez pas voulu, et c'est à vous et non à elle que je dois en savoir gré.—Je vous jure, monsieur, qu'elle n'a pas commis d'autre faute que celle de venir un moment me parler.—Vous parler pendant que vous étiez couché!... Fort bien! mais, je vous le répète, je vous excuse, et si en effet vous n'avez pas profité des avances que l'on vous faisait, ce sont des éloges que vous méritez... mais Madeleine n'en est pas moins coupable.—Monsieur....—Assez, je vous en prie... Laissons ce sujet pour nous occuper de votre départ, qui est beaucoup plus important; car il s'agit de ramener un jeune homme dans le sentier de l'honneur et de l'empêcher de flétrir le nom de son père. Mais nous nous sommes éloignés.... retournons à la maison... Il est bientôt sept heures; pourvu que vous partiez à huit, avec mon cheval, vous serez rendu à Laon avant neuf heures. Où diable est donc ma femme? Ah! je l'aperçois enfin!»

Ernestine sortait d'une allée et semblait retourner vers la maison. M. de Noirmont va à elle et l'embrasse sur le front en lui disant: «Enfin je te trouve. Je suis allé dans ton appartement; mais, madame était déjà sortie...—Oui... j'ai été malade toute la nuit, et, ne dormant pas, je suis allée au jardin me promener.—Tu as l'air souffrant en effet.... Tu vois que j'ai terminé promptement mes affaires. Mais M. Dalmer a sa place retenue à Laon; il faut qu'il y soit à neuf heures. Fais-nous donner à déjeuner, et vous, M. Dalmer, allez achever de vous habiller, et de prendre ce dont vous pouvez avoir besoin en voyage. On fait manger mon cheval, et il sera tout prêt à vous bien conduire.»

Victor s'éloigne sans oser regarder Ernestine. M. de Noirmont ne dit pas un mot à sa femme au sujet de Madeleine, et Ernestine, qui est censée arriver du jardin, ne peut pas lui en parler.

Victor revient prêt pour le départ. Dufour est descendu aussi. M. de Noirmont force Victor à prendre quelque chose; puis il lui remet la somme qu'il doit à Armand, et lui dit: «Maintenant tâchez de sauver ce jeune homme, s'il en est temps encore, et de le rendre à sa famille.»

Victor fait ses adieux. A peine si ses yeux osent se fixer sur ceux d'Ernestine. Il cherche Madeleine; elle n'est pas descendue. Mais il faut partir: M. de Noirmont le presse; le cheval l'attend dans la cour. «Adieu, monsieur, dit Ernestine en soupirant. Puissiez-vous bientôt nous ramener mon frère!»

Avant de monter en selle, Victor se penche vers M. de Noirmont et lui dit à l'oreille: «Monsieur, je vous en supplie, pardonnez à Madeleine.—Allez! mon cher monsieur Dalmer, et ne vous tourmentez pas pour cette jeune fille. Je trouve, moi, qu'elle n'en vaut nullement la peine.»

Victor veut répondre; mais M. de Noirmont s'est éloigné de quelques pas. Victor monte à cheval et disparaît, pendant que Dufour lui crie: «Surtout n'oublie pas mes commissions!»

M. de Noirmont et Dufour sont restés sur le devant de la porte. Un paysan était aussi arrêté, un peu plus loin, dans la plaine; il regardait les croisées de la maison, semblait s'impatienter, et s'appuyait sur un fusil qu'il tenait de la main gauche.

«Ah! voilà l'ami Jacques! dit Dufour.—Jacques, dit M. de Noirmont; cet homme serait ce Jacques qui s'intéresse tant à Madeleine.—Oui, c'est lui-même... je le reconnais bien, quoiqu'aujourd'hui il soit presqu'en chasseur.... Tiens!... pourquoi donc a-t-il un fusil à la main? qu'est-ce que cela veut dire?....—Pardon M. Dufour; mais j'ai quelque chose à dire à cet homme....—Allez, ne vous gênez pas... je vais faire un tour dans la campagne.»

Dufour s'éloigne. M. de Noirmont se dirige vers Jacques dont la figure est devenue plus riante depuis qu'il a fait un signe de tête à quelqu'un qui s'est montré à une croisée de la maison. Le paysan regarde M. de Noirmont venir à lui et ne bouge pas.

«C'est vous qu'on nomme Jacques?» dit l'époux d'Ernestine au villageois d'un ton hautain.—«C'est mon nom, après?—Vous êtes l'ami d'une jeune fille.... dont ma femme a pris soin?—De Madeleine.... oui, je suis son meilleur ami,... je l'aime comme mon enfant... Puisqu'elle n'a pas de parens, la pauvre petite! c'est bien le moins qu'elle ait des amis.—Je croyais que vous aviez connu la mère de Madeleine?...—Quand je l'aurais connue... si elle est morte.....—C'est peut-être heureux pour elle... du moins elle ne rougira pas de la conduite de sa fille.

»—Rougir!... Madeleine, faire rougir quelqu'un!.....» Et Jacques regarde M. de Noirmont d'un air menaçant en s'écriant:

«Morgué! monsieur, vous me prouverez ce que vous venez de dire là, sinon...

»—Interrogez-la elle-même,» dit M. de Noirmont qui voit Madeleine sortir de la maison et venir de leur coté en tenant un petit paquet sous son bras. «La voilà... elle a pris ses effets... elle a deviné mes intentions.»

Jacques court vers la jeune fille, lui prend le bras et lui dit d'une voix forte:

«Madeleine!... monsieur prétend que vous feriez rougir votre mère si elle existait encore... Quelle faute avez-vous donc commise, pour qu'on se permette de vous traiter ainsi?...»

Madeleine baisse les yeux et garde le silence.... Vous le voyez, dit M. de Noirmont; elle se tait, elle ne me dément pas. M. Jacques, je suis fâché de vous rendre votre protégée... mais je ne puis plus garder dans ma maison, près de ma femme, une jeune fille qui va, avant le jour, trouver un jeune homme dans sa chambre.»

Jacques pâlit, puis il lève la main sur M. de Noirmont en s'écriant: «Mille tonnerres! vous en avez men...

»—Non, non!» s'écrie Madeleine en arrêtant le bras de Jacques et tombant à ses genoux, «monsieur dit la vérité, et je suis coupable!... Monsieur excusez Jacques... il ne voulait pas vous offenser...»

Le paysan semble stupéfait, accablé; il détourne la tête en portant sa main sur ses yeux. M. de Noirmont, après avoir jeté un regard de dédain sur Jacques et un coup-d'œil de mépris à la jeune fille! regagne lentement sa demeure.

Quelques minutes s'écoulent; Madeleine est encore à genoux; elle n'implore pas Jacques, mais elle fixe tristement la terre. Le paysan tourne enfin la tête de son côté; il considère quelques instans la jeune fille, puis la relève, en disant d'un ton brusque; «Allons! venez... coupable ou non, vous n'en trouverez pas moins toujours un asile chez Jacques.»

FIN DU TROISIÈME VOLUME.

MADELEINE.

TOME QUATRIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

Démarche inutile.

En retournant dans sa maison, M. de Noirmont se rend près de sa femme. Ernestine est seule; il sent que c'est le moment de lui apprendre ce qu'il vient de faire, et pourtant il hésite, il est embarrassé, il prévoit que le parti qu'il a pris causera de la peine à sa femme. De son côté, Ernestine, qui n'a pas revu Madeleine, est inquiète, agitée, et n'ose pourtant pas parler d'elle à son mari. Celui-ci se décide à entamer l'entretien.

«Ma chère amie, nous n'avons pas vu Madeleine, ce matin?—Non, monsieur, et cela m'étonne.... ordinairement elle descend avant le déjeuner.—Il est assez inutile que vous l'attendiez......—Que voulez-vous donc dire, monsieur?...—Écoutez-moi: je suis revenu, ce matin, beaucoup plus tôt qu'on ne pensait. Ne vous trouvant pas chez vous, je suis monté chez M. Dalmer... Devinez qui j'ai trouvé dans sa chambre..... caché derrière les rideaux de son lit. Mais non vous ne devinerez pas!... vous qui étiez si persuadée de la bonne conduite de votre protégée... qui ne vouliez lui reconnaître aucun tort! Eh bien! madame, c'est elle qui j'ai trouvée là.—Madeleine!...—Oui, madame, Madeleine qui avait été trouver M. Dalmer dans sa chambre, au point du jour.... peut-être même y avait-elle passé la nuit...—Ah! monsieur...—Parbleu! madame, quand une femme va trouver un jeune homme chez lui; qu'elle s'y rende deux heures plus tôt ou plus tard, cela ne fait rien à l'affaire.—Mais, monsieur, qui vous dit que Madeleine soit aussi coupable que vous le pensez?... ne pouvait-elle avoir à parler à M. Victor?...

»—Oh! pour le coup, madame, vous me feriez damner!.... me prenez-vous pour un écolier ou un vieux Cassandre à qui l'on fait accroire de telles choses? Je connais les femmes, le monde!... ce n'est pas moi que l'on trompé. Si cette jeune fille désirait parler à M. Dalmer, ne le voit-elle pas cent fois dans la journée? ne peut-elle pas encore le trouver seul, dans le jardin, si elle a quelque secret à lui dire? J'en appelle à vous-même, madame: si vous aviez quelque chose d'important à dire à ce jeune homme, iriez-vous pour cela le trouver dans sa chambre?»

Ernestine porte son mouchoir sur sa figure et ne répond rien. M. de Noirmont répond: «Oui, Madeleine est coupable, et si M. Dalmer n'a pas profité de la bonne fortune qu'on venait lui offrir, c'est fort généreux de sa part... Il me l'a juré... je veux bien le croire; mais cette petite n'en est pas moins méprisable!...

»—Méprisable!... ah! monsieur, ne dites pas cela... Pauvre Madeleine! comme on te traite!...—Et comment voulez-vous que j'appelle une jeune fille qui va trouver notre hôte dans son lit?... oui, madame, dans son lit... Aujourd'hui, c'est M. Victor... demain, ce sera un autre, s'il nous vient un joli garçon..... Quand on a commencé dans cette route-là, on ne s'arrête plus!...

»—Ah! monsieur, par pitié!...—Vous pleurez, madame! vous êtes trop bonne... La conduite de cette petite m'étonne moins que vous... Une fille qui vient on ne sait d'où,... élevée par charité,.... recueillie dans un cabaret... où diable vouliez-vous qu'elle reçût de bons principes?

»—Vous oubliez, monsieur, qu'elle a été élevée avec mon frère et moi... que ma belle-mère la traitait comme sa fille... Ah! vous jugez bien mal le cœur de Madeleine.... il y a peu d'ames aussi belles que la sienne.

»—Je ne sais pas si son ame est belle; mais je trouve son cœur trop sensible, et, comme je ne veux plus de pareilles aventures dans ma maison, j'ai renvoyé mademoiselle Madeleine.»

Ernestine se lève vivement en s'écriant: «Que dites-vous, monsieur?... vous avez renvoyé Madeleine!

»—Oui, madame, j'ai justement rencontré, ici près, son protecteur,... ce Jacques qui l'aime tant; je lui ai dit de reprendre Madeleine, et ne lui ai point caché le motif qui me faisait la chasser de chez moi.

»—Chassée!... elle chassée!... déshonorée!... ce serait indigne!... Ah! monsieur, vous n'avez pas fait cela... c'est impossible!...

»—Eh! mon Dieu! madame, pourquoi ce désespoir? j'ai fait ce que je devais.... ma conduite me semble toute naturelle.

»—Ah! elle est affreuse!...—Madame!...—Chasser Madeleine! celle que j'aime, que j'ai recueillie... que j'avais promis de protéger... celle que ma bonne mère aimait tant!—Elle a mal reconnu vos bienfaits.—Monsieur, vous aurez pitié de mes larmes; vous me rendrez Madeleine, elle n'est pas coupable, j'en suis sûre... un moment d'imprudence ne doit pas être aussi cruellement puni.—Ah! vous appelez cela un moment d'imprudence!... Votre amitié pour cette jeune fille va trop loin et vous empêche de bien juger sa conduite. Moi qui ne suis pas aveuglé comme vous, je puis l'apprécier.—Dites plutôt, monsieur, que vous n'avez jamais pu souffrir Madeleine, et que vous êtes bien aise de me séparer de la seule amie que j'avais.—Voilà bien les femmes: toujours injustes quand on froisse leurs affections!...—Pauvre petite! elle a tout supporté! Chassée d'ici!... ô mon Dieu! mon Dieu!...»

Ernestine verse d'abondantes larmes; M. de Noirmont s'éloigne pour mettre fin à cette scène et ne plus être témoin de la douleur de sa femme.

Cependant Ernestine ne peut supporter l'idée de Madeleine chassée, malheureuse, pour une faute qu'elle n'a point commise. Elle est décidée à se rendre chez Jacques; mais elle voudrait pouvoir ramener Madeleine, et elle ne veut pas l'exposer à une nouvelle scène de la part de M. de Noirmont.

Elle descend au salon; M. de Noirmont lit les journaux. Dufour arrive en s'écriant: «Où est donc mon modèle, mademoiselle Madeleine?... Je la cherche, je l'appelle en vain... Voilà cependant un jour très-convenable pour peindre.»

M. de Noirmont feint de ne pas entendre. Ernestine cache sa figure avec son mouchoir. Dufour les examine l'un après l'autre en disant: «Hum!... il y a quelque chose d'extraordinaire ici;... on n'est pas gai... Est-ce qu'ils seront comme ça jusqu'au retour de Victor!... Ma foi, en attendant, je vais faire poser la grosse Nanette et son petit frère; c'est toujours une étude.»

Le mari et la femme sont de nouveau seuls. Près d'une heure s'écoule; ils ne se parlent pas: ce silence n'a été interrompu que par les sanglots d'Ernestine, qui ne cesse de pleurer. Enfin, M. de Noirmont se lève avec impatience en s'écriant: «Il n'y a pas moyen d'y tenir!... Voyons, madame, écoutez-moi... je ne suis pas un tyran, je ne veux pas en jouer le rôle, puisque vous ne pouvez vous passer de cette jeune fille,... puisque l'amitié que vous lui portez est plus forte chez vous que le respect dû aux convenances, voici ce que je vous propose: faites-la revenir; mais elle logera dans le corps-de-logis qui est de l'autre côté de la cour et dont on ne se sert pas; là du moins elle sera seule. Ce bâtiment ne communique pas avec nos appartemens. Elle mangera chez elle,... car, décemment madame, elle ne peut plus manger à notre table; enfin, elle ne se permettra jamais de reparaître au salon ni de mettre le pied dans cette partie de la maison. A ces conditions, Madeleine peut revenir, et je ne parlerai plus de ce qui s'est passé; mais elle tâchera aussi d'éviter ma présence et de rester dans sa chambre... Voilà, madame, tout ce que je puis faire... je crois que c'est encore beaucoup.—Il suffit, monsieur, je vais aller trouver Madeleine. Les conditions que vous imposez à son retour sont bien humiliantes;... mais ce n'est que pour moi qu'elle reviendra,... et je la prierai tant... Ah! j'espère qu'elle consentira à revenir.»

Ernestine met un chapeau, un chale, et se rend au village de Gizy, où elle a entendu dire que Jacques demeurait. Là, elle demande l'habitation du paysan; on lui indique une petite ruelle à l'extrémité du village: c'est là où était la maisonnette ou plutôt la masure de Jacques, car, depuis l'incendie qui l'a ruiné, le pauvre journalier reposait sous le toit le plus misérable de l'endroit.

Ernestine s'arrête devant la demeure qu'on lui a indiquée et dont les murs semblent près de s'ébouler; elle pousse la porte, qui n'est pas fermée, et se trouvé dans une petite salle où tout annonce le dénuement le plus complet. Cette pièce a au fond une porte qui donne sur un petit jardin à peine clos par quelques haies de mûriers sauvages. Ernestine entre dans le jardin; elle y aperçoit une paysanne allaitant un enfant: «N'est-ce pas ici la demeure de Jacques? dit Ernestine.—Si fait, madame, répond la villageoise, c'est-à-dire, c'était encore sa demeure il y a huit jours; mais depuis ce temps, Jacques a été nommé garde du bois, et vraiment tout le monde en a été content dans le pays, car Jacques est un brave homme qui avait ben soin de sa vieille tante, qui est morte il y a un mois.—Où donc demeure Jacques à présent?...—Tiens, ils ne vous l'ont pas dit!... Sont-ils bêtes dans le village!.... Vous demande sa maison et on vous envoie ici!... Ils ont cru apparemment que c'était à c'te vieille masure que vous vous vouliez parler... Ah! sont-ils bêtes...—Eh bien madame, Jacques demeure...—Ah! c'est juste, je ne vous le disais pas non plus moi.... Je suis bête comme les autres... Et bien! il a à c't'heure pour logement une jolie maisonnette dans les bois de Sissonne:... c'est la demeure du garde, et ça ne lui coûte rien de loyer... Mais, de quel côté?...—Ah! pas ben loin!... à une petite demi-lieue d'ici; suivez le sentier après la ruelle, il vous mènera sur le chemin de Sissonne; entrez dans les bois à gauche... prenez le sentier battu, et vous arrivez à un petit carrefour où est la maison du garde.»

Ernestine remercie la paysanne, et, sans se reposer, sans essuyer la sueur qui trempe ses cheveux, elle prend le chemin qu'on lui a indiqué. Après avoir marché ou plutôt couru pendant une demi-heure, elle arrive devant une assez jolie maisonnette, sur laquelle est écrit en grosses lettres: Maison du Garde.

Ernestine va entrer dans cette habitation lorsqu'à quelques pas elle aperçoit Madeleine assise sous un arbre. La jeune fille est plongée dans ses réflexions; mais ses traits ne sont pas altérés; et sa figure exprime plutôt la résignation que la douleur.

«Elle ne pleure pas, elle!» se dit Ernestine en la considérant; «c'est que loin d'avoir rien à se reprocher, elle doit être fière de ce qu'elle a fait!»

Madeleine a levé les yeux, et déjà Ernestine est près d'elle, la presse dans ses bras et la couvre de ses larmes.

«—Vous ici, madame!—Pensais-tu donc, Madeleine, que je t'abandonnerais après tout ce que tu fais pour moi? M. de Noirmont t'a chassée,... accusée devant Jacques!... Ah! si j'avais été là, je ne l'aurais pas souffert;... je me serais plutôt avouée coupable!—Grand Dieu! que dites-vous là!... vous avouer coupable!... et songez-vous à tous les malheurs qui en résulteraient!..... Vous, madame, vous avez une famille, des personnes qui vous aiment;... votre malheur ferait aussi le leur! Mais moi, seule sur la terre... sans nom, sans parens, qu'importe que je fasse des fautes!... je ne dois compte de ma conduite qu'à celui qui voit tout;... et celui-là ne peut pas la blâmer!—Et Jacques!...—Jacques ne veut pas me croire coupable. D'ailleurs il m'aime toujours,... et il m'a pardonné.—Tu lui as dit qu'on te soupçonnait à tort?...—Non, madame, je n'ai pas dit cela;... car alors il se serait fâché contre M. de Noirmont... Ah! ma bonne amie, ne me plaignez pas;... je me trouve heureuse,... oui, bien heureuse de pouvoir vous prouver toute mon amitié.—Grâce au ciel, M. de Noirmont a senti qu'il avait été trop loin... Je viens te chercher, Madeleine;... tu vas revenir avec moi...—Retourner avec vous à Bréville!... Oh! non, madame, ma présence y déplairait toujours à votre mari... D'ailleurs il m'a renvoyée...—Jamais il ne te reparlera de ce qui s'est passé... Madeleine, tu habiteras le pavillon qui est dans la cour;... là tu seras seule,... là tu ne verras pas cette société, ce monde que tu voulais toujours fuir... mais je pourrai aller te trouver, et passer près de toi tout le temps que j'aurai de libre;... je pourrai épancher mon cœur dans le tien, te parler de celui... pour qui je suis coupable, et que je n'ai pas la force de chercher à oublier. Ah! tu me comprendras, toi!... Tu compatis à ma faiblesse,... tu sais que je suis bien criminelle, et cependant tu ne me méprises pas!»

Madeleine a de la peine à résister aux prières d'Ernestine; la pensée qu'elle reverra encore Victor fait aussi battre son cœur. Dans ce moment, Jacques paraît; il s'approche des deux femmes; son abord est brusque, à peine s'il incline la tête devant madame de Noirmont, et il semble attendre que Madeleine l'instruise du motif qui amène cette dame à sa demeure.

«Mon ami,» dit Madeleine d'un air craintif, «madame est la sœur de M. Armand de Bréville, ma bonne amie d'enfance....

»—Je connais madame,» répond Jacques d'un ton bref,—«Elle vient... pour... pour... me chercher,... me ramener avec elle... à Bréville.

»—Vous ramener à Bréville, dont on vous a indignement chassée!» s'écrie Jacques avec colère; «ah! j'espère que vous avez répondu à madame comme vous le deviez! Est-ce que ces gens du grand monde croient qu'on peut ainsi se jouer de nous autres pauvres diables!... Parce qu'on donne asile à une orpheline, pense-t-on avoir pour cela le droit de l'humilier,... de la traiter comme une malheureuse!... Puis, quand le caprice est passé, de la faire revenir pour l'insulter encore... Car, voyez-vous, madame, quoique Madeleine dise qu'elle est coupable,... eh ben! je n'en croyons rien, moi;... je la connais, c'te petite,... je ne l'ai pas perdue de vue depuis sa naissance;... j'avais mes raisons pour cela... Elle peut penser à quelqu'un,.... l'écouter, le croire;... mais aller trouver un jeune homme dans sa chambre,... courir au-devant de son déshonneur... non! non, ce n'est pas dans le caractère de Madeleine,... elle n'a pas fait cela,... j'en suis certain.»

Ernestine rougit et pâlit tour à tour, elle répond à Jacques d'une voix tremblante:

«Monsieur,... mon mari a été abusé... Je n'ai jamais douté non plus de l'innocence de Madeleine;... elle sait combien je l'aime... Dois-je être plus long-temps privée de sa présence,... de ses tendres soins,... lorsque M. de Noirmont lui-même m'envoie la chercher, et désire que tout soit oublié?

»—Que tout soit oublié!... Oh! que non pas... Jarny! on ne doit point oublier si vite ce qui touche à l'honneur. Madeleine n'a que ça pour tout bien;... c'est pourquoi on devait le respecter... Elle ne retournera pas à Bréville;... elle restera avec Jacques... il ne la chassera jamais, lui! il est fier de lui offrir un asile... Grâce au ciel, la fortune m'est devenue plus favorable!... J'ai obtenu la place de garde... j'ai maintenant pour demeure cette jolie maisonnette... Madeleine ne manquera de rien avec moi... On s'habitue à une nourriture frugale, à une vie solitaire; mais on ne doit point s'habituer aux humiliations! N'est-ce pas, Madeleine, que vous ne voulez pas me quitter?

La jeune fille lui montre Ernestine qui verse des larmes, puis elle s'écrie: «Mon Dieu! et qui donc la consolera?... Jacques, je n'ai pas de mémoire pour le chagrin qu'on me fait... D'ailleurs... si j'ai commis une faute... une imprudence...

»—Taisez-vous, Madeleine; je ne veux pas vous croire. Mais c'est M. de Noirmont qui vous a chassée... indignement traitée devant moi: s'il veut que vous retourniez à Bréville, c'est à lui à venir vous chercher,... à déclarer aussi devant moi qu'il est fâché de ce qu'il a fait, qu'il a été trompé; alors seulement vous pourrez retourner dans sa maison. Car songez bien que maintenant c'est chez lui que vous êtes; il a acheté la propriété du frère de madame, vous me l'avez dit vous-même; c'est pourquoi vous ne devez pas y rentrer s'il ne vient lui-même vous en supplier.»

Ernestine se jette dans les bras de Madeleine en lui disant à demi-voix: «Pourquoi cet homme disposerait-il de ta destinée? Il n'est pas ton parent... Je t'aime autant que lui, Madeleine,... tu as déjà tant fait pour moi... Veux-tu donc m'abandonner, à présent que je suis si malheureuse?»

Madeleine se tourne vers Jacques, et lui dit d'un ton suppliant: «Mon ami!... permettez-moi de retourner avec ma compagne d'enfance.»

Jacques fronce le sourcil, et répond d'un ton triste, mais sans colère: «Madeleine, vous êtes maîtresse de faire vos volontés; mais si je vous donne des conseils,... c'est que je pense en avoir le droit. J'ai connu votre mère!... Quelque temps avant sa mort elle m'a fait venir près d'elle. Jacques, m'a-t-elle dit, vous avez découvert mon secret; veillez toujours sur Madeleine, soyez son ami, son protecteur;... tenez-lui lieu de parens. Alors cette pauvre dame ne croyait pas cependant que sa fille serait jamais dans la misère; elle comptait lui assurer une petite fortune,... elle n'en eut pas le temps, elle mourut sans pouvoir accomplir son projet. Quant à moi, je crois avoir suivi fidèlement ses intentions. Lorsque ma maison fut consumée par un incendie, si je vous laissai entrer chez Grandpierre, c'est que je savais que vous seriez avec des gens honnêtes... et parce que j'avais à peine de quoi nourrir ma tante. Aujourd'hui je crois encore suivre les intentions de votre mère en vous disant de ne point retourner dans une maison dont on a eu la barbarie de vous chasser. Maintenant, faites ce que vous voudrez!... vous êtes libre;... je ne vous dirai plus rien.

»—Jacques!... je resterai avec vous,» répond Madeleine après avoir réfléchi quelques instans.

Le front du paysan s'éclaircit; il presse la jeune fille dans ses bras: «Bien... bien, mon enfant, peut-être quelque jour serez-vous récompensée d'avoir écouté mes avis.»

Ernestine sent qu'il est inutile d'insister encore, elle embrasse Madeleine en lui disant: «Adieu donc; je retourne sans toi à Bréville...—Mais vous viendrez me voir, n'est-ce pas?—Oui, sans doute! ce sera ma seule consolation.»

CHAPITRE II.

Triste retour.

M. De Noirmont n'a rien dit à sa femme en la voyant revenir seule, mais il éprouve une secrète joie. Toujours prévenu contre Madeleine, ce n'était qu'à regret qu'il l'aurait vue de nouveau habiter chez lui. Ernestine ne parle plus de l'orpheline; elle sait bien qu'il serait inutile de proposer à son mari d'aller la prier de revenir. Elle supporte cette nouvelle peine comme un châtiment de sa faute; mais tous les jours, à moins que le temps n'y mette obstacle, elle se rend dans le bois, du côté de la maison du garde. Madeleine vient au-devant de son amie, puis toutes deux s'asseyent au pied d'un arbre. Ernestine conte les peines de son cœur; la jeune fille la plaint, la console. Le temps passe bien rapidement alors. Victor est toujours le sujet de leur entretien: c'est pourquoi l'une ne se lasse pas d'entendre, et l'autre de parler.

Madeleine reconduit ordinairement Ernestine jusqu'à la plaine au bout de laquelle on aperçoit la maison qui appartenait au marquis de Bréville. La jeune fille ne va jamais plus loin. Là Ernestine l'embrasse, en lui disant: «A demain!»

Dufour a demandé ce qu'était devenue la jeune orpheline; on se contente de lui dire que Madeleine a voulu retourner chez Jacques, mais il n'est pas dupe de cette réponse.

On attend avec impatience des nouvelles de Victor. Le séjour de Bréville est devenu triste. Ernestine parle à peine et soupire sans cesse. M. de Noirmont s'ennuie de n'avoir personne pour jouer ou chasser.

Huit jours s'écoulent: on reçoit enfin une lettre de Victor. M. de Noirmont se hâte de la lire devant sa femme et Dufour.

«Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'aurais voulu avoir de meilleures nouvelles à vous annoncer. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu rejoindre Armand. Il passe ses journées et souvent ses nuits hors de chez lui. Je l'ai vu enfin, et, après lui avoir remis la somme que vous m'aviez confiée, je me suis permis de lui donner quelques conseils, de lui parler au nom de sa famille. Armand a fort mal reçu mes avis; je n'ai plus reconnu en lui ce jeune homme étourdi, mais aimable, dont j'étais autrefois l'ami. Pourtant je ne veux pas renoncer encore à l'espoir de vous le ramener... Je tenterai de nouveaux efforts, peut-être serai-je plus heureux.

»Victor Dalmer.»

«Votre frère n'en veut faire qu'à sa tête! dit M. de Noirmont; on ne le ramènera pas!...

»—Fatal séjour de Paris! dit Ernestine. Mon frère s'y est perdu!...—On se perd partout, madame, quand on ne veut écouter que ses passions!...

»—Et il ne parle pas de mes pantalons! murmure Dufour: c'est bien singulier!... Ma portière les aurait-elle égarés!...»

Cette lettre ne ramène pas la gaieté à Bréville. M. de Noirmont s'inquiète de l'avenir de son beau-frère. Ernestine, au chagrin que lui donne la conduite d'Armand, sent se joindre l'ennui que lui cause l'absence de Victor; elle craint que cette absence ne se prolonge beaucoup. Quant à Dufour, il est fort inquiet de ses pantalons. C'est donc avec autant d'étonnement que de joie qu'un matin, six jours après sa lettre, on voit arriver Victor.

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