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Madeleine

Front matter (continued 4)

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»—Très-bien,» dit Jacques avec un mouvement d'impatience, «mais ce n'est pas là l'important. M. de Noirmont, comment vous traite-t-il? Vous m'avez dit que, dans les commencements de votre arrivée chez lui,... car vous êtes à peu près autant chez lui que chez son beau-frère, vous m'avez dit qu'il vous parlait à peine.

»—C'est vrai, mon ami; mais depuis quelque temps M. de Noirmont semble me marquer plus d'amitié... Il aura vu que tout mon désir était de mériter un peu de la sienne, puisqu'il est le mari de celle que j'aime comme une sœur... Enfin il n'a plus l'air de me regarder comme une pauvre fille que l'on garde par charité... Peut-être aussi voyant M. Victor me parler, me témoigner de l'intérêt, M. de Noirmont sera-t-il revenu de sa prévention... Car, lorsque je suis assise dans un coin du salon, quoiqu'il y ait d'autres dames, M. Victor vient souvent s'asseoir à côté de moi, puis il me parle... tout comme si j'étais une dame de la société... Ah! c'est bien honnête cela! surtout après m'avoir vue servante chez Grandpierre... N'est-ce pas, mon ami, que c'est bien honnête cela?»

Jacques ne dit plus rien; son front s'est rembruni; ses yeux se fixent sur ceux de Madeleine; il semble vouloir lire dans l'ame de la jeune fille, et les yeux du paysan ont une telle expression que Madeleine baisse bientôt les siens en rougissant, comme si, en baissant ses paupières, elle eût pensé mettre un voile entre le regard de Jacques et le fond de son cœur.

Au bout d'un moment, Jacques reprend: «Vous ne me parlez pas du marquis, de votre camarade d'enfance. Cependant, autrefois, c'était de lui et de sa sœur que vous m'entreteniez toujours;... ils possédaient toute votre affection,... c'était bien naturel, élevée avec eux,... et madame de Bréville ne mettait pas de différence dans ses manières avec l'un ou avec l'autre!... est-ce que vous avez oublié ce temps-là, Madeleine?...

»Mon Dieu! mon cher Jacques! pourquoi supposez-vous cela?... Ah! j'aime toujours autant les compagnons de mon enfance, ceux que ma bienfaitrice appelait ses enfants... Ernestine, Armand, il n'est rien, non, rien que je ne me sentisse capable de faire pour leur prouver mon amitié... Mais, hélas! la pauvre Madeleine ne pourra jamais trouver l'occasion de leur être bonne à quelque chose... Ils sont riches, et je suis pauvre....

»—Oui, vous êtes pauvre, Madeleine, et il est malheureusement probable que vous le serez toujours;... car je ne crois pas,... oh! non, il n'est pas présumable que votre situation change jamais...

»—Mon ami, qu'est-ce que cela fait d'être pauvre quand on est heureuse,... et je le suis maintenant que j'habite de nouveau avec les enfants de madame de Bréville!

»—Sans doute!... la pauvreté n'est pas toujours un malheur... Quelquefois elle met à l'abri de bien des dangers qui entourent les jeunes filles dans les demeures des riches; mais vous, Madeleine, qui vous trouvez, quoique pauvre et sans nom, vivre avec des gens du beau monde, vous devez surtout ne jamais oublier votre situation.

»—Ah! Jacques... est-ce que vous croyez que je deviendrai fière à présent parce que je demeure chez le marquis... Ah! c'est bien mal de penser cela...

»—Eh! mon enfant, ce n'est pas là ce que je voulais dire,.... et pourtant je sais bien ce que je voudrais dire...

»—Est-ce parce que je vous ai conté que M. Victor causait avec moi et me donnait le bras comme à ma bonne amie... mais cela ne me rend pas fière!... seulement ça me fait plaisir... D'ailleurs, je dois avoir aussi un peu d'amitié pour ce monsieur qui s'est intéressé à moi;... je serais une ingrate si je pensais autrement,... si je pouvais oublier que M. Victor...

»—Madeleine,» dit Jacques en interrompant la jeune fille, «vous n'êtes morgué pas ingrate!... Je crains au contraire que vous ne soyez trop reconnaissante...

»—Comment!... que voulez-vous dire?» répond Madeleine avec un peu d'embarras. «Est-ce qu'on peut être trop reconnaissante!...

»—Dam'! ça serait possible... Tenez, mon enfant, je n'aime pas les détours... j'vais vous dire ce que je pense;... je vous aime assez pour être franc avec vous...

»—Mon Dieu! Jacques!... qu'ai-je donc fait qui vous fâche!...

»—Rien,... rien encore! mais, depuis que je cause avec vous,... depuis que je vous questionne sur ce qui vous intéresse,.... je m'sommes ben aperçu que vous n'aviez qu'une chose dans la tête... que c'te chose vous trottait toujours dans l'esprit... ce qui fait que tout en parlant vous y revenez sans cesse,... et c'te chose-là, ma petite, c'est M. Victor,.... le jeune homme de Paris.»

Madeleine devient rouge comme une cerise, et son cœur bat si fort que l'on s'en aperçoit au mouvement précipité de son fichu. Enfin elle répond d'une voix tremblante:

«Comment!... je n'ai parlé que de M. Victor! mais... vous vous trompez, Jacques; je vous ai parlé de lui comme de toutes les personnes qui habitent chez monsieur le marquis. Quant à Armand, il est à Paris en ce moment avec M. de Saint-Elme; c'est pour cela que nous sortons moins,... et que...—Oui je sais que M. le marquis est allé à Paris; ce n'est pas de cela que je vous parle, mon enfant; c'est de ce jeune homme... qui, j'en conviens, vous a servie en ami... mais ce ne serait pas une raison pour que vous l'aimiez trop après....—Je ne vous comprends pas, Jacques.—Et pourtant vous êtes devenue ben rouge, ma petite!... et on ne rougit que quand on comprend. Oh! dam', je suis un vieux matois, on ne me trompe guère, moi!... Allons, calmez-vous, Madeleine; tout cela ne peut pas être encore ben dangereux, mais je dois vous prévenir... parce que, moi, j'croyons qu'on évite mieux un péril quand on est sur ses gardes... D'ailleurs, mon enfant, si je me trompe... si vous ne ressentez pas déjà... au fond du cœur... trop d'inclination pour ce jeune homme, eh ben! vous rirez de mes craintes; mais si, dans votre ame, vous sentez que j'ai raison, alors vous profiterez des avis de Jacques et vous vous direz: Une pauvre orpheline sans nom, sans état, sans rien enfin,... que la protection de gens riches... sur laquelle il ne faut jamais trop compter, ne doit pas aimer un monsieur de la ville,... car où c't amour-là la conduirait-il?... à faire des sottises... Oh! morgué! Madeleine ne doit pas en faire... Celle qui n'a pour tout bien que sa vertu doit plus que toute autre garder ce trésor-là....

»—Mais, Jacques,... est-ce que je vous ai dit que... que je pensais à M. Victor... autrement qu'à quelqu'un qui m'aurait rendu service?

»—Non, vous ne me l'avez pas dit, mais je l'ai deviné;.... quoique je ne sois qu'un laboureur, je me connaissons assez à deviner sur les figures ce qui se passe dans le cœur des gens... C'est comme qui dirait une habitude que je me suis faite depuis que j' sommes en âge de raisonner,... et je ne voudrais pas que ma petite Madeleine connût l'amour pour être malheureuse...

»—L'amour!... oh! vous vous trompez, Jacques, je ne le connais pas, je ne sais pas ce que c'est!...

»—Pardi, j' pensons ben que ce n'est pas Babolein qui pouvait vous y faire songer;... mais, à c't' heure, vous v'là entourée de dangers,... de beaux messieurs qui sont plus séduisants, plus adroits que Babolein!

»—Non Jacques, certainement personne ne pense à la pauvre Madeleine!.... Dieu merci! je n'ai rien qui puisse attirer les regards, je ne suis pas jolie,... je le sais bien... Si l'on me parle,... si l'on daigne quelquefois causer avec moi,.... c'est par bonté,... par pitié, peut-être... mais je sais bien que jamais personne ne m'aimera...»

La jeune fille n'achève ces mots qu'en sanglotant; ses yeux se sont remplis de larmes, et elle s'empresse de les cacher avec son tablier.

«—Allons, déjà des larmes!... Voilà toujours ce qui suit ce maudit sentiment qui plaît tant aux femmes!... Pourquoi pleurez-vous, Madeleine? si en effet je me suis trompé, et si M. Victor ne vous intéresse pas plus... qu'il ne faut?...

»—Ah! c'est que... je pense que c'est pourtant bien triste de ne pouvoir jamais être aimée de personne!...

»—Et moi, Madeleine, qui vous chéris,... qui ne vous ai pas perdue de vue depuis que vous êtes au monde,... et vos compagnons d'enfance dont vous avez retrouvé l'amitié,... est-ce que ce n'est personne cela?

»—Oh? si...—mais...—Mais cela ne vous suffit plus, n'est-ce pas!...—Je ne dis pas cela;... c'est que je n'avais jamais pensé comme dans ce moment à ma triste situation... C'est bien singulier!.... Cela m'était égal de ne pas avoir d'autre nom que celui de Madeleine... je ne songeais pas à des parents... je ne regrettais que ma bienfaitrice,... puisque je n'ai connu qu'elle... mon Dieu, Jacques, comment donc se fait-il que je n'aie pas de parents?... que madame de Bréville ne m'ait jamais parlé d'eux?... car enfin; où m'a-t-elle trouvée?... qui donc m'a remise entre ses mains?... Jacques, à présent, je voudrais savoir tout cela;.... puisque vous m'avez vue toute petite, vous avez peut-être entendu parler de mon père,... de ma mère;... pourquoi donc ne me dites-vous jamais un seul mot sur mes parents?...

»—Parce que probablement il était inutile de vous en parler!...» répond Jacques en soupirant; puis il se met à marcher, et fait signe à Madeleine de le suivre.

Au bas de la plaine, du côté de Gizy, était un énorme chêne qui paraissait avoir vu plusieurs siècles, et dont les branches égalaient en grosseur plusieurs arbres du voisinage. Autour de ce vieil arbre s'élevaient plusieurs petits bouquets de bouleaux que le chêne majestueux semblait protéger et qui formaient comme une enceinte pour défendre son ombrage, en sorte qu'assis sous le chêne on était à l'abri de tous regards indiscrets.

C'est là que Jacques conduit Madeleine; il s'arrête sous le vieil arbre, puis considère quelque temps en silence la place où il est et les branches touffues qui couvrent sa tête. Madeleine n'avait jamais dépassé les bouleaux qui entouraient le chêne; cet endroit ne menait à aucun chemin, il fallait venir le chercher exprès, et la jeune fille ne le connaissait pas. En se trouvant sous l'ombrage épais du gros arbre, en se voyant cachée de tous côtés par les bouleaux qui formaient un rideau autour de cet endroit frais et mystérieux, Madeleine se sent émue, et elle attend en silence que Jacques lui dise pourquoi il l'a amenée là.

Le paysan semble fortement occupé de ses souvenirs. Enfin il s'écrie: «Ah! Madeleine!... si ce chêne pouvait parler,... il vous dirait, lui, tout le secret de votre naissance!...

»—Comment savez-vous cela, vous, Jacques?—Comment,..... ah! c'est juste... il faut ben que je sache quelque chose aussi;... mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit... Votre mère, mon enfant, est venue plus d'une fois s'asseoir ici,... sous ce vieil arbre...

»—Ma mère! Jacques! vous avez connu ma mère!... qui donc était-ce... et pourquoi m'a-t-elle abandonnée?...

»—Bah! est-ce que j'ai dit que j'avais connu votre mère? répond Jacques en relevant la tête et comme fâché d'avoir parlé ainsi.

»—Puisque vous savez qu'elle venait souvent à cette place...—Ah! oui... je le sais... mais... voyez-vous, Madeleine, tout cela ne vous avance pas plus!... Qu'importe que j'aie connu votre mère,... que je sache qui elle était,... si cela ne peut vous être utile à rien?... et malheureusement, c'est comme cela... Ce que je sais... il n'y a que moi dans le monde qui le sache... et vous pensez bien que si je pouvais vous servir en parlant... en colportant partout mon secret... ah! mille charrues!... je ne resterais pas muet; mais, comme en parlant, je vous ferais plus de tort que de bien, je me tairai... même avec vous... oui, Madeleine, même avec vous; car ce serait vous mettre en tête des regrets inutiles. Ainsi, mon enfant, ne revenons jamais sur ce sujet; car, je vous le répète, vous n'en saurez pas plus. Tout ce que je puis vous apprendre, c'est que l'amour a rendu votre mère malheureuse... et je ne voulons pas que ce soit la même chose pour sa fille...

»—Ma pauvre mère!... elle a été malheureuse... Ah! je viendrai souvent à cette place, à présent que je sais qu'elle l'a occupée!

»—J'ai peut-être eu tort de vous dire cela... il ne faut pas nourrir de telles idées quand ça ne mène à rien...

»—Et mon père, Jacques, vous ne m'en dites pas un mot; l'avez-vous connu aussi?»

Le paysan reprend son air soucieux, et, replaçant sa pioche sur son épaule, se dispose à s'éloigner; mais Madeleine lui prend la main et le retient en lui disant: «De grâce, Jacques, répondez-moi... et mon père...

»—Que diable voulez-vous que je vous dise?... Votre père!... vous ne le connaîtrez jamais non plus, à moins que cependant! mais non... cela n'est pas probable... Allons, Madeleine, le temps se passe... il faut que j'aille gagner mon pain... et celui de la vieille tante;... car elle ne peut plus travailler, la pauvre femme! et je nous sommes amusé aujourd'hui.... Adieu, mon enfant!

»—Ah! Jacques, si j'étais riche, vous n'auriez plus besoin d'aller travailler à la terre, de vous fatiguer sans relâche!...

»—Oh! morgué! le travail ne m'effraie pas... et j'y suis habitué... au contraire, c'est ma vie; j'tomberais malade si je ne faisais rien!... ainsi n'ayez pas de regret pour moi. Retournez près de madame de Noirmont, et rappelez-vous mes conseils... l'amour vous rendrait malheureuse... Eh bien! morgué! faut pas écouter ceux qui voudraient en glisser dans votre cœur..... Vous avez dix-huit ans sonnés!... dame! une fille rêve aux amoureux à cet âge-là...

»—Non..... Jacques, non, je ne pense pas du tout aux amoureux!...

»—Quant à M. Victor, il a l'air ben doux, ben honnête; mais tout ça, c'est pour mieux attraper les gens! Croyez-moi, jasez avec lui devant le monde, mais évitez-le en particulier. Adieu, Madeleine; au revoir, mon enfant.»

Jacques embrasse la jeune fille sur le front, et la laisse près d'une petite porte qui ouvre sur les jardins de Bréville. Madeleine rentre et va du côté de la pièce d'eau. Elle songe à tout ce que son vieil ami vient de lui dire; elle ne peut se dissimuler qu'il ait bien lu dans le fond de son cœur. Elle ne pense qu'à Victor, ne s'occupe que de l'aimable jeune homme qui lui a témoigné tant d'intérêt et qui semble lui en témoigner chaque jour davantage. Mais, jusqu'à ce moment, Madeleine ne croyait pas que ce fût un crime de rêver sans cesse à quelqu'un... et Jacques vient d'éclairer son cœur en lui faisant comprendre que ce serait de l'amour.

«De l'amour!» se dit Madeleine en se promenant lentement dans les allées, où plus d'une fois Victor s'est promené avec elle; «de l'amour... pour ce monsieur.... que je connais depuis si peu de temps!.... Oh! cela n'est pas possible!... Jacques se trompe..... Est-ce qu'il se connaît à l'amour, Jacques? et cependant j'étais toute tremblante quand il me parlait de M. Dalmer..... Jacques a deviné que je pensais toujours à lui..... est-ce que cela se voit dans mes yeux?... O mon Dieu!... si ce monsieur voyait cela.... Je n'oserais plus le regarder... Je suis pourtant bien heureuse quand je suis à côté de M. Victor; quand il me parle,.... je passerais toutes les journées à l'écouter..... Si c'est là de l'amour, je ne trouve pas que cela me rende malheureuse; au contraire.... je sais bien que ce monsieur ne pense pas à moi... Cependant ce n'est pas moi qui vais le trouver... c'est lui qui vient près de moi.... puis, qui soupire.... qui est triste,... et je ne sais pourquoi, quand il soupire, cela me fait tressaillir de plaisir.... et il faudrait renoncer à tout cela... Parce que je suis orpheline..... que mon père et ma mère m'ont abandonnée, il faudrait n'aimer personne;... mais il me semble que, puisque je ne dépens que de moi, je suis bien libre de disposer de mon cœur... car enfin.... c'est moi seule que cela regarde...»

La fille la plus sage trouve toujours des arguments en faveur de ce qui lui plaît, et Madeleine trouvait de fort bonnes raisons pour ne pas fuir Victor lorsque tout-à-coup celui-ci parut devant elle.

En ce moment sa présence trouble vivement Madeleine: elle s'imagine que Victor doit voir sur son visage que c'est lui qui l'occupait: elle rougit, baisse les yeux, balbutie quelques mots entrecoupés pendant qu'il lui dit bonjour, puis se sauve toute confuse et sans oser tourner la tête.

Il lui en coûte cependant pour agir ainsi; car, dans le fond de son ame, elle croit que le jeune homme est venu là dans l'espoir de la rencontrer.

Pauvre Madeleine! ce n'était pas elle que Victor cherchait dans le jardin.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.

MADELEINE.

TOME TROISIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

Un Aveu.

En amour, lorsqu'on a commencé, il faut que l'on finisse, dût cette fin ne pas être aussi heureuse qu'on l'espérait; mais après ces demi-aveux, ces regards brûlans, ces pressions de mains et tout ce que la passion nous fait inventer pour nous faire comprendre de l'objet que nous aimons, nous ne vivons pas que nous n'ayons obtenu, ou que le hasard ne nous ait fait avoir un tête-à-tête, dans lequel nous voulons savoir à quoi nous en tenir, ou du moins ce qu'il nous est permis d'espérer.

Et cependant, cette attente du bonheur, cet espoir que l'on tremble de voir s'évanouir, cet amour qui ne se prouve encore que par mille bagatelles qui ne seraient rien pour d'autres que des amans; enfin, cet embarras, ce trouble que l'on ressent alors en présence de l'objet aimé, c'est, dit-on, l'état le plus doux de l'amour... Pourquoi donc est-on si pressé de le faire cesser?... pour en venir à une fin qui trop souvent n'amène que l'ennui, l'indifférence et l'inconstance... Ce sont surtout les dames qui disent cela, en se plaignant de ce que les hommes ne sont jamais contens, de ce qu'ils sont trop exigeans. Moi, je répondrai à ces dames: «Convenez que vous éprouveriez au fond du cœur quelque dépit, si votre amant ne vous demandait jamais à en venir à cette fin, et que vous prendriez de lui une singulière opinion.»

Après la soirée de loto chez madame Montrésor, Victor brûle de voir Ernestine, mais de la voir seule, pour lui dire tout l'amour qu'il ressent pour elle; lors même que cette déclaration devrait fâcher madame de Noirmont, il est décidé à la lui faire; mais il a bien quelques motifs pour espérer que du moins on lui pardonnera.

Ce n'est guère qu'au jardin que Victor peut trouver l'occasion, qu'il cherche aussi, dès le matin, il va parcourir les allées, les bosquets; il passe là toute la journée, et revient à la maison de fort mauvaise humeur, parce que madame de Noirmont ne quitte pas sa chambre ou le salon dans lequel est son mari.

Depuis la soirée chez les Montrésor, Ernestine craint de se trouver seule avec Victor. Le jeune homme remarque cette conduite; il devient triste, rêveur. Le soir, quand tout le monde est au salon, il se met dans un coin d'où il ne bouge pas, et Dufour lui dit: «Victor, décidément tu veux copier M. Pomard? tu restes des demi-heures les yeux fixés sur une corniche!... tu n'as jamais posé comme ça quand j'ai fait ton portrait.»

Madame de Noirmont s'aperçoit de la tristesse de Victor, mais elle n'a pas l'air de la remarquer. Madeleine, qui croit deviner la cause de la mélancolie du jeune homme, le regarde souvent avec tendresse; mais Victor ne voit pas ces regards-là, il ne fait attention ni au trouble, ni à la rougeur de la jeune fille quand elle est près de lui; il n'entend jamais ses soupirs, et ne la rencontre point dans les jardins, parce qu'il n'y cherche qu'Ernestine.

«Madame ne va plus se promener au jardin?» dit un soir Victor en s'approchant d'Ernestine.—«Mais... pardonnez-moi... n'y allons-nous pas tous les soirs?...—Ah! oui... avec tout le monde... comme c'est amusant! et vous n'y venez plus le matin?—Je n'ai guère le temps...—Vous l'aviez autrefois?...»

Ernestine ne répond pas; elle tient toujours ses yeux sur son ouvrage.

«—Cet ouvrage vous occupe donc bien, madame, que vous ne puissiez pas regarder un moment ailleurs....—Mais, monsieur, si je regardais ailleurs... je ne pourrais conduire mon aiguille.—Ah! c'est juste, madame, et puis je ne vaux certainement pas la peine que vous leviez les yeux.»

Victor s'éloigne en froissant dans ses mains un journal qu'il avait eu l'air de lire. Et M. de Noirmont s'écrie: «Eh bien! M. Dalmer... qu'est-ce que vous faites donc? vous déchirez mon Constitutionnel.—Ah! pardon, monsieur, c'est que je pensais...

»—Quand je vous le disais! s'écrie Dufour, il est devenu le second volume de M. Pomard.»

Le peintre ajoute à l'oreille de son ami: «Je sais bien à qui tu penses... Et cette pauvre Madeleine qui ne fait que soupirer, parce qu'Armand ne revient pas... Hein!... qu'est-ce que je t'avais dit?—C'est possible.—Je vais toujours faire le portrait de M. de Noirmont en chasseur, et, pendant les séances, je me ferai donner des renseignemens sur mademoiselle Clara Pomard... Je n'ai pas encore d'intentions... mais on ne sait pas.»

M. de Noirmont a consenti à se laisser peindre en pied et revêtu de son équipement de chasse; Dufour veut mettre tous ses soins à ce portrait, d'abord pour sa gloire, ensuite parce qu'on est bien aise de faire quelque chose d'agréable pour des personnes chez qui l'on demeure.

Les séances commencent après le déjeuner; Dufour les prolonge quelquefois jusqu'au dîner, dans le but de rendre son ouvrage plus parfait, et parce qu'il bavarde la moitié du temps au lieu de s'occuper de son modèle. Pendant que M. de Noirmont pose et cause avec Dufour, on aurait bien tout le temps de reprendre ces jolies promenades dans la campagne qui plaisaient tant à Madeleine; mais Ernestine n'en parle pas, et Victor ne le propose plus. La jeune fille se désole et ne conçoit rien à la conduite de madame de Noirmont et à l'humeur de Victor.

Il en coûtait pourtant beaucoup à Ernestine pour agir ainsi; la soirée du loto n'était pas oubliée: c'est parce qu'elle avait eu trop de charmes, que la jeune femme avait ouvert les yeux sur d'autres dangers, et sentit qu'il était temps de les éviter.

Mais on ne peut pas toujours être sur ses gardes, et puis il y a des momens où l'on se croit bien forte, où l'on rit d'un danger que l'on se dit n'être peut-être qu'imaginaire, et puis.... et c'est là ordinairement le motif déterminant. M. Dalmer n'est plus aussi triste; il a l'air d'avoir pris son parti, de ne plus chercher à se rapprocher d'Ernestine, enfin de ne plus s'occuper d'elle, et une femme ne veut pas que l'on se dérobe à son empire; car la plus sage est bien aise qu'on soupire pour elle, alors même qu'elle ne veut pas répondre à ces soupirs-là.

Toutes ces raisons déterminent un matin Ernestine à quitter le salon et à s'enfoncer dans les belles allées du jardin. Elle s'y promène depuis quelque temps, et ne rencontre personne; elle s'étonne, se dépite de cette solitude: elle a emporté son ouvrage, elle s'assied sous un bosquet et veut travailler; mais au moindre bruit des feuilles, elle lève la tête et regarde autour d'elle; enfin Victor paraît; alors on reporte bien vite les yeux sur son aiguille, et l'on feint d'être très-occupée de ce qu'on fait, si bien que Victor s'assied près d'Ernestine avant qu'on ait eu l'air de l'apercevoir.

«—Comment! c'est vous, madame!... vous, qui travaillez dans le jardin!—Sans doute, monsieur; pourquoi pas?—C'est si extraordinaire de vous voir quitter le salon... à moins d'être bien accompagnée!...—J'avais mal à la tête ce matin... J'ai voulu prendre l'air.—Voilà un mal de tête qui est bien heureux pour moi, puisqu'il me procure l'occasion de vous voir un moment sans que des yeux importuns soient braqués sur nous.—Je ne vois pas en quoi ces yeux-là peuvent vous gêner...—Vous ne voyez rien, vous, madame!—Est-ce un compliment cela, monsieur?—Je ne sais pas faire de complimens... je ne sais que dire ce que j'éprouve.—Et peut-être aussi ce que vous n'éprouvez pas.—Eh! mon Dieu!... pourquoi donc mentir quand on n'y est pas obligé!... Par exemple, madame, si je vous disais que je vous aime, que je vous adore, que je ne pense qu'à vous, certainement je ne mentirais pas.»

Victor a dit tout cela avec tant de feu qu'il n'y a pas eu moyen de l'arrêter. Ernestine regarde encore plus attentivement son ouvrage, afin de cacher son émotion. Elle se contente de répondre d'un ton qu'elle croit rendre sévère: «Mais, monsieur, est-ce qu'on doit dire de ces choses-là à quelqu'un qui n'est pas libre?.... c'est très-mal ce que vous faites là!—Eh! madame, fait-on toujours ce qu'on-devrait!... Le monde serait trop parfait si l'on n'agissait que d'après son devoir.... Pourquoi avons-nous des passions qui parlent plus haut que notre raison?.... pourquoi rencontrons-nous, quelqu'un qui nous inspire un sentiment invincible.... insurmontable?...—Oh! oui, comme tous ceux que les hommes éprouvent!...—Non, madame, c'est de l'amour que vous inspirez,... ce n'est point un sentiment frivole, léger... Ah! je n'avais jamais ressenti tout ce que j'éprouve près de vous!...—Combien de fois avez-vous déjà dit cela à d'autres, monsieur?—Que vous êtes cruelle!.... je n'ai jamais dit cela à d'autres, parce que je ne l'avais pas encore éprouvé.... Cela vous fait rire?... vous êtes bien heureuse de rire des tourmens que vous causez!...—Je crois qu'ils seront vite guéris.—Mais enfin, madame, si je ne vous aimais pas, qui me forcerait à vous dire que je vous aime,... lorsque je vois bien que vous ne pensez pas à moi! que vous ne pouvez pas me souffrir!... car, Dieu merci! vous me le faites assez voir. Depuis notre soirée chez madame Montrésor,... où je me suis permis de vous serrer la main, vous ne sortez plus de votre salon,... vous ne m'accordez pas un instant de tête-à-tête.—A quoi cela vous avancerait-il?... vous ne pensez pas sans doute, monsieur, que j'oublierai mes devoirs,... que je vous donnerai des espérances?—Mon Dieu, madame, je ne pense rien! je n'espère rien! mais je vous aime parce que... je vous aime; je ne crois pas que ce sentiment puisse se commander ni finir à volonté... Est-ce donc ma faute si vous m'inspirez de l'amour? A coup sûr je ne me suis pas dit: je veux aimer cette dame-là,... cela est venu.... sans que je sache comment.... et pourtant il me semble que je vous ai aimée du premier moment où je vous ai vue,... du moins vous m'avez plu sur-le-champ... Je crois qu'il y a quelque chose qui nous entraîne vers les personnes auxquelles nous devons offrir notre cœur.—Vous avez dû éprouver souvent cet entraînement?... je sais,... par mon frère, qu'à Paris vous n'étiez pas cité pour votre sagesse.—Oh! je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis:... d'abord je suis très-franc!... oui, madame, très-franc! même avec les dames auxquelles je fais la cour. Je n'ai jamais pu dire: je vous aime, à une femme pour qui je n'éprouvais qu'une caprice, ni fait serment d'être fidèle pour la vie, lorsque j'avais affaire à une coquette. Mais vous, madame, vous,... ah! quelle différence!... j'aurais été si heureux si vous m'aviez seulement aimé... un peu!...

»—Quand une femme, trop faible, ne peut résister à une passion qu'elle devrait combattre, je crois qu'elle n'est pas maîtresse de n'aimer qu'un peu; elle doit aimer beaucoup au contraire... et c'est sa punition.—Sa punition!.... pourquoi?—Parce que bientôt elle aime seule..... Alors que lui reste-t-il? un amour qui fait son supplice, et des remords que rien ne peut adoucir.—Ah! madame, pouvez-vous penser qu'on cesserait de vous aimer...—Pourquoi serais-je privilégiée; je n'ai pas assez d'amour-propre pour le croire; je me connais et je ne me trouve pas assez jolie pour inspirer une passion éternelle... Je ne vois même rien en moi qui doive charmer quelqu'un habitué à n'offrir ses hommages qu'à la beauté. Aussi, quand on me fait une déclaration d'amour, je suis toujours tentée de croire que l'on se moque de moi.—Vous vous jugez bien mal, madame.—Non je ne me trouve nullement belle.—Croyez-vous donc que pour plaire il faille avoir des traits bien réguliers et dignes de servir de modèle. C'est la physionomie qui fait tout... du moins à mon goût. Sans doute il ne faut pas que cette physionomie s'allie à des traits désagréables; mais, lorsqu'on trouve dans l'ensemble, dans les yeux de quelqu'un ce je ne sais quoi qui nous plaît, qui nous captive, ah! madame, on ne s'occupe pas alors à détailler tous ses traits pour voir ce qu'il peut y manquer. On aime déjà, et la personne qui nous plaît est pour nous la plus jolie....—C'est possible,... mais....—Mais....—Une femme honnête ne doit aimer que son mari.—Je sais qu'on doit aimer son mari.... Certainement je trouve cela très-bien!... mais quelquefois,... quand il y a une différence d'âge,... d'humeur.... On ne se marie pas toujours par amour.—Ce ne serait pas encore une raison pour manquer à ses devoirs....»

Victor ne répond rien. Il se contente de soupirer; puis avec une petite baguette, de tracer des ronds sur le sable. Ernestine travaille avec beaucoup d'ardeur et sans lever les yeux. Ils gardent long-temps le silence, ne se regardant ni l'un ni l'autre; c'est Ernestine qui le rompt la première:

«Je crois qu'il est temps que mon frère revienne.—Pourquoi cela, madame? Parce que la société de mon mari et la mienne ne doivent pas suffire pour vous retenir ici; et je conviens que nos voisins ne sont pas non plus bien récréatifs.—Moi, madame, je crois plutôt que vous me dites cela parce que mon séjour ici vous ennuie, et que vous désirez que je parte. Eh bien, vous serez satisfaite.... Je n'ai pas même besoin d'attendre Dufour, je le laisserai faire le portrait de M. de Noirmont, je partirai demain, je vous débarrasserai de ma présence....

«—En vérité, monsieur, vous avez l'esprit bien mal fait,... vous prenez de travers tout ce qu'on vous dit.... Si je suppose que vous pouvez vous ennuyer avec nous, c'est parce que je le crains.... Vous ai-je jamais témoigné que votre présence ne me fût pas agréable....

«—Mais aussi, madame, comment pouvez-vous supposer que je m'ennuie avec vous... avec vous!... que je voudrais ne pas quitter un moment, car je n'ose penser qu'il faudra vous quitter,... ne plus vous voir.... Non, je ne puis me faire à cette idée; il me semble que maintenant nous devons toujours être ensemble:... on est si bien près de vous....»

Et Victor s'est rapproché d'Ernestine, et il a doucement passé son bras sous le sien.

«—Prenez garde, monsieur,... vous allez me faire piquer....—Mon Dieu! madame, cet ouvrage est donc bien pressé que vous ne pouvez pas le laisser.—Quelle nécessité de le quitter;... on peut bien causer en travaillant.—Mais on ne peut pas seulement apercevoir vos yeux... vos yeux... que j'aime tant;... vous seriez donc bien fâchée de les lever un moment....»

Ernestine ne répond pas, mais elle cesse de regarder son aiguille, car enfin ce n'est pas un grand mal de laisser voir ses yeux. Cependant ceux de Victor ont une expression si tendre qu'elle en est toute troublée; elle roule son ouvrage en disant: «Je vais rentrer.—Quoi! déjà?...—Mais il y a long-temps que je suis là.—Vous trouvez qu'il y a long-temps, et moi il me semble qu'il n'y a qu'une minute....—J'aurais peut-être mieux fait de ne pas y venir du tout.—Vous avez même du regret de m'avoir procuré ce moment de bonheur.... Vous êtes fâchée de ce que j'ai osé vous dire!...—A quoi tout cela vous avancera-t-il?... Si votre amour était vrai, il ne vous causerait que des peines; vous voyez bien qu'il vaut mieux que tout cela ne soit qu'une plaisanterie.—Ah! madame!... si vous ressentiez l'amour comme moi, vous ne diriez pas cela. Je trouve que l'état le plus triste au monde est l'indifférence.... Quand le cœur n'a aucun attachement bien vif, rien ne nous occupe, ne nous émeut,... tout nous ennuie, tout nous est égal; qu'on nous propose une promenade, une partie de plaisir, nous acceptons tout avec le même calme!... Nous n'avons rien à y chercher, rien à y désirer; nous aurons les mêmes sensations aujourd'hui que demain, nous vivrons le lendemain comme la veille;... mais est-ce là vivre!... est-ce là exister!... Que l'amour s'empare de notre cœur, et tout change autour de nous; tout prend à nos yeux un nouvel intérêt; dans les occupations les plus ordinaires de la vie, nous trouvons du plaisir, parce que nous pouvons y mêler la pensée de notre amour, l'image de l'objet adoré. S'il est avec nous, le temps s'écoulera plus vite; si nous l'attendons, nous comptons les minutes; s'il est absent nous pensons à lui, nous voulons deviner ce qu'il fait. L'ennui n'atteint jamais un cœur bien épris. Enfin, si notre amour nous cause des peines, eh bien! ces peines même ont un charme qu'on ne voudrait pas changer contre l'indifférence; non, madame, quand on aime bien et qu'on est aimé, on n'est jamais entièrement malheureux. Ah! vous ne comprenez pas cela, vous, parce que vous avez une ame froide, insensible....»

Ernestine ne paraissait cependant ni froide, ni insensible en ce moment; elle était émue, oppressée; elle avait de la peine à cacher son trouble. Victor le voyait bien, mais il était trop adroit pour avoir l'air de s'en apercevoir. Enfin madame de Noirmont fait un mouvement pour se lever, Victor la retient:

«—De grâce, encore un instant!... j'ai si rarement le bonheur d'être seul avec vous....—Non, j'ai déjà eu tort de vous écouter.—Comment! je ne pourrai pas même vous parler de mes peines... à vous qui les causez.—Vous me dites des choses que je ne devrais pas entendre. Encore une fois, monsieur, si j'avais la faiblesse de vous croire,... de vous aimer,... à quoi cela nous mènerait-il?—Mais à tout, si vous vouliez.—Non, monsieur,.... lors même que je... que j'aurais de l'amitié pour vous,... je n'oublierais jamais ce que je me dois,... non, jamais!...»

En disant ces mots, Ernestine dégage sa main de celle de Victor, et s'éloigne précipitamment en le laissant sous le bosquet.

«Elle a dit: Jamais!» murmure Victor en regardant la jeune femme s'enfuir du côté de la maison.

Et cependant Victor ne semble pas mécontent de l'entretien qu'il vient d'avoir; il regagne le salon d'un air plus satisfait: c'est que probablement il avait vu le Trésor supposé, et se rappelait cette phrase de M. Géronte: Il ne faut jamais dire jamais: qui est-ce qui peut répondre de l'avenir?

CHAPITRE II.

Comment cela finit.

Ernestine avait raison: c'était déjà trop que d'écouter. On dit que l'oreille est le chemin du cœur, et quand le cœur est bien disposé par les yeux, ce chemin doit se faire vite. Ces pauvres femmes, on les blâme quand elles succombent! Mais que l'on se mette donc à leur place, qu'on se figure quelqu'un qui n'aurait pour ordinaire à sa table que le pot-au-feu!... Le bouillon, fût-il excellent, la viande bien choisie, comment ne sera-t-il pas tenté à l'aspect d'un nouveau plat bien friand, bien apprêté, et assaisonné de tout ce qui peut flatter le goût et l'odorat. Je ne veux pas dire cependant que tous les maris ne soient que des pot-au-feu!... il y en a qui savent être aimables et parler encore d'amour à leur femme. Il y en a, mais... apparent rari nantes in gurgite vasto! (Je suis certain que les dames traduiront sans savoir le latin.)

Dufour continue le portrait de M. de Noirmont; il y met le temps, parce qu'il prétend faire un chef-d'œuvre, et pendant les séances son modèle cause avec lui de la famille Pomard. Tandis que son mari pose, Ernestine a bien le loisir d'aller prendre l'air ou travailler dans le jardin; mais elle s'y rend accompagnée de Madeleine, afin d'éviter les tête-à-tête, car elle s'est promis de ne plus en accorder à Victor.

Ce n'était pas avec Madeleine que madame de Noirmont pouvait se distraire et chasser les pensées qui l'occupaient: la jeune fille ne parlait que de Victor; elle répétait ce qu'il avait dit, se rappelait ce qu'il avait fait, s'amusait à faire son portrait en le comparant aux autres personnes qui venaient à Bréville, et finissait toujours en disant: «N'est-ce pas, ma bonne amie, que c'est le mieux et le plus aimable de tous les messieurs qui viennent ici?

«—En vérité,» dit un matin Ernestine avec un mouvement d'impatience, «tu es ennuyeuse, Madeleine, tu parles toujours de M. Dalmer!... tu ne sais pas me dire autre chose.»

Madeleine rougit en répondant: «Je ne croyais pas mal faire... je causais de ce monsieur... il faut bien causer... je voulais vous distraire, car il me semble que vous êtes rêveuse depuis quelque temps;... tout le monde change ici.... C'est comme M. Victor! il a des jours où il est si singulier.... Oh! mais je ne parlerai plus de lui, puisque cela vous fâche.

«—Cela ne me fâche pas... Mais c'est que si ce monsieur nous entendait, par hasard, il croirait qu'on ne s'occupe que de lui... et il aurait bien tort....»

Madeleine pousse un gros soupir auquel Ernestine ne fait pas attention, parce qu'elle tâche alors d'étouffer les siens. Au bout d'un moment, Madeleine dit: «Le portrait de M. de Noirmont doit être avancé... je n'ai pas encore osé demander à le regarder: est-il bien ressemblant?

«—Mais... oui... je crois qu'il ressemblera... M. Dufour y met beaucoup de soins; et quoique ce ne soit pas son genre et que M. Victor le plaisante un peu, je pense qu'il sera bien!

«—Fera-t-il votre portrait, à vous, ma bonne amie?—Oh! pourquoi.... Cependant mon mari le désire... et M. Victor assure que je ferais de la peine à M. Dufour en n'acceptant pas....—Ce doit être bien agréable d'avoir le portrait de quelqu'un qu'on aime!—Oui!... c'est une consolation quand on ne se voit plus... car on se quitte quelquefois.... Comme mon frère tarde à revenir!... il ne peut s'arracher de son maudit Paris!... Je crains que ces messieurs ne s'ennuient ici.... M. Dalmer, qui n'aime pas la chasse, ne doit guère s'amuser à être tous les soirs au billard ou devant un échiquier avec M. de Noirmont.... Je suis sûre que c'est par complaisance qu'il joue... il fait tout ce qu'on veut!...—Mais il vous vient quelquefois du monde....—Des gens bien amusants!... madame Montrésor et son mari, qu'elle n'ose pas quitter, de peur qu'on ne le lui enlève.... Pauvre dame!... qu'elle se rassure!... on ne pense pas à son Chéri.... Les Pomard!... La sœur rit toujours; c'en est ridicule.... M. Victor ne doit pas trouver beaucoup d'agrément dans leur société, lui habitué aux plaisirs, aux belles réunions de Paris... car à Paris, je sais qu'il va beaucoup dans le monde, qu'il court les bals, les spectacles.... A son âge... c'est naturel....—On a donc beaucoup de plaisirs à Paris, ma bonne amie?—Sans doute... et lorsqu'on est aimable.... Il y a des femmes si coquettes à Paris!...—Ah! il y a des femmes coquettes!... Est-ce qu'il en connaît?...—Je ne le lui ai pas demandé.... Est-ce que M. Dalmer a des comptes à me rendre!—Oh!... je ne dis pas cela... mais quelquefois en causant....—Vous voyez bien que M. Dalmer ne se soucie plus de causer avec nous... il ne vient plus s'asseoir ici lorsque nous y travaillons.—C'est vrai.... Pourquoi donc cela, ma bonne amie?... est-ce qu'il est fâché?—Fâché!... et de quoi donc!... Au reste, je ne sais ce qu'il a... mais cela m'est bien indifférent, et vous savez, Madeleine, que je vous ai priée de ne pas toujours me parler de ce monsieur.—Oh! oui, ma bonne amie, je vous obéirai.»

Et Madeleine ne trouve plus l'obéissance si pénible, parce qu'elle s'aperçoit que lorsqu'elle ne parle plus de Victor, Ernestine se charge de la remplacer.

Si Victor ne vient pas près d'Ernestine lorsqu'elle a du monde avec elle, il sait fort bien la rencontrer quand elle est seule, soit dans une chambre qu'elle traverse, soit dans une allée du jardin et, lorsqu'on demeure sous le même toit, il est impossible que de telles occasions ne se présentent pas fréquemment. A la vérité, ces tête-à-tête sont bien courts, quelquefois on n'a pas le temps d'échanger deux phrases; mais Victor a pris l'habitude de saisir et de presser une main qu'on n'a pas la force de lui refuser. Une autre fois, il prend, il serre dans ses bras une taille élégante; on se défend, on le prie de finir; il ne finit jamais que lorsqu'il entend du monde; bientôt il effleure de ses lèvres des joues brûlantes. «Monsieur, je me fâcherai, je me fâcherai très-sérieusement!» dit Ernestine fort émue.

Victor semble confus, désolé, mais il recommence à la première rencontre; ensuite, poussant plus loin l'audace, c'est sur les lèvres d'Ernestine qu'il appuie ses lèvres de feu.

«C'est affreux!... c'est indigne!...» s'écrie la jeune femme en se débattant, et elle s'éloigne d'un air bien courroucé. Mais voyez cependant le pouvoir de l'attraction: le lendemain, Ernestine trouve mille occasions pour aller et venir seule dans la maison, sans doute afin de gronder encore le jeune homme qui se permet de l'embrasser.

Ces rencontres, ces larcins, ces momens de bonheur ne font qu'augmenter les désirs d'un amant. Victor prie, supplie Ernestine de lui accorder un instant de tête-à-tête, en jurant qu'il sera sage. On ne se fie pas à sa promesse et on a raison. «Je ne veux plus me trouver seule avec vous, dit Ernestine, j'ai déjà eu tort de vous écouter une fois.»

Dire cela, c'est presqu'avouer qu'on partage le sentiment que l'on inspire. En effet, madame de Noirmont ne se sent plus la même; toujours plongée dans une tendre rêverie, distraite devant le monde, ou tout occupée d'y écouter une seule personne, elle soupire, rougit, se trouble pour un rien. Souvent elle se gronde elle-même en se répétant: «Je me rendrai malheureuse!» Et pourtant cette nouvelle situation n'est pas sans charme. Elle sent déjà la justesse de ce que lui a dit Victor: elle ne s'ennuie plus.

Le portrait de M. de Noirmont est achevé. Dufour le trouve effrayant de ressemblance, M. de Noirmont en est assez content, parce que, dans le lointain du paysage, on aperçoit un chevreuil qui expire frappé d'une balle au milieu du front.

«J'ai voulu prouver, dit le peintre, que l'original du portrait est un adroit chasseur. Certes, il est difficile de mieux viser.... Monsieur de Noirmont, je vous en prie, engagez tous vos voisins à venir voir votre portrait; je serai bien aise de recueillir les avis de chacun.»

Pour faire plaisir à Dufour, M. de Noirmont fait savoir à ses voisins que son portrait est terminé, et une après-dînée on voit arriver à Bréville M. et madame Montrésor, les Pomard, et madame Bonnifoux, avec son garde-vue, ses lunettes, et sa belle boîte de loto sous le bras.

«Nous venons voir le portrait de M. de Noirmont et passer la soirée avec vous, dit madame Montrésor. Madame Bonnifoux a cédé à nos instances, elle nous a accompagnés. Elle craignait d'être indiscrète... mais, à la campagne et entre voisins....

«—Madame nous fait le plus grand plaisir,» dit Ernestine, en réprimant le sourire que lui inspire la vue de la boîte de loto.

«Je n'attendais pas moins de votre part, madame,» répond madame Bonnifoux en faisant une large révérence. «C'est si agréable de se réunir le soir, de faire la partie!... Vous voyez que je suis de précaution.... Vous n'avez peut-être pas de loto? j'ai apporté le mien.... Les numéros sont très-bien faits!...

«—Je voudrais bien savoir si elle a apporté aussi bonne amie, dit tout bas Dufour.

«—Par exemple,» dit M. de Noirmont, à Victor, «ceci passe la permission, et certainement j'userai de la liberté de la campagne pour ne pas assister à la partie de loto! J'en ai assez; je me souviens de la dernière.

«—Mais il me semble que l'on est venu pour votre portrait, dit Dufour.—Oui, mais on ne passera pas la soirée à regarder votre ouvrage, et moi je ne me sens pas le courage de faire la poule avec madame Bonnifoux.»

M. de Noirmont prévient sa femme qu'il va se promener et rentrera se coucher pendant qu'elle tiendra compagnie à la société, puis prétextant une affaire qui le force à se rendre à Laon le soir même, l'époux d'Ernestine fait ses adieux et laisse la société.

«M. de Noirmont a affaire ce soir... c'est bien dommage! dit madame Montrésor.—Oui, dit madame Bonnifoux, et ce sera une personne de moins pour jouer.... Mais il reviendra sans doute de bonne heure?—Non, madame, répond Ernestine, mon mari doit coucher à Laon.

«—J'aurais bien été avec M. de Noirmont, dit Chéri; j'ai aussi besoin de voir quelqu'un à Laon.—C'est bien!... c'est bien!... vous irez quand j'irai, dit madame Montrésor. Qu'est-ce que c'est donc que ces idées vagabondes qui vous prennent maintenant!...

«—Mon avant-dernière cuisinière était de Laon, dit madame Bonnifoux; elle faisait le riz au lait comme un ange, mais elle le commençait la veille, parce qu'il fallait qu'il fût si bien crevé!...

«—Il me semble que l'on désire voir le portrait de M. de Noirmont? dit Dufour.

«—Oui, certainement, répond M. Pomard; je me connais un peu en peinture, je me permettrai de vous dire mon avis.

«—C'est bien ce que j'espère.... Oh! je ne suis pas de ces peintres qui ne veulent pas endurer le moindre conseil, la plus légère critique; je désire que l'on soit franc avec moi, et je ne suis pas fâché que M. de Noirmont soit absent, parce que sa présence aurait peut-être gêné pour les observations que l'on voudrait me faire sur son portrait.»

Ernestine conduit la société dans la pièce où est placé le portrait de son mari. Dufour regarde tout le monde, pour voir l'effet que produit son ouvrage; il trouve déjà étonnant que l'on ne pousse pas des exclamations de plaisir à sa vue; il devient violet lorsque madame Bonnifoux s'écrie: «Est-ce que c'est ce monsieur-là?

«—La question m'étonne, madame, dit le peintre; je croyais qu'il ne pouvait pas y avoir doute,... et qu'il suffisait d'avoir vu M. de Noirmont une fois pour le reconnaître.—Oh! oui, monsieur!... aussi je le reconnais parfaitement à présent qu'on m'a dit que c'était lui.... Oh! il est fort ressemblant... c'est un bien bel homme!... mais pourquoi lui avez-vous fait tenir dans la main un fusil?... Je n'aime pas les fusils.—Il me semble, madame, que c'est ce qui convenait à un chasseur.... Je ne pouvais pas lui faire tenir un carton de loto.—C'est juste; mais ce fusil me fait peur....

«—Je suis sûr qu'elle aurait voulu lui voir tenir une seringue,» dit Dufour à l'oreille de Victor.

«—Je trouve le portrait fort bien, mais un peu âgé, dit madame Montrésor.

«—Agé!... Vous trouvez que j'ai fait M. de Noirmont trop âgé? s'écrie Dufour.—Oui, un peu...—Ah! madame!... c'est-à-dire que je l'ai plutôt fait trop jeune!... C'est que vous le voyez dans un mauvais jour.... Placez-vous là.... Par exemple!... s'il est trop âgé....

«—Je lui trouve le nez un peu long, dit mademoiselle Clara.—Oh! mademoiselle, c'est que M. de Noirmont a le nez très-fort.... J'ai même un peu adouci... parce qu'en peinture il faut toujours adoucir; mais, certainement, c'est bien son nez;... c'est-à-dire que c'est comme si on le lui avait arraché et collé là....

«—Est-ce que son bras gauche ne vous semble pas un peu court? dit Chéri.

«—Son bras gauche court!... Est-ce que vous ne voyez pas que l'avant-bras est en raccourci?—Si fait; mais,... malgré cela....—Oh! monsieur Montrésor, je crois que vous ne vous connaissez guère en raccourci, car vous ne m'auriez pas fait cette observation-là....

«—Non, non, Chéri, tu ne te connais pas en raccourci;... tu ne dois pas t'y connaître!» s'écrie madame Montrésor, tandis que Chéri murmure toujours: «C'est égal, le bras me semble un peu court.»

M. Pomard n'avait encore rien dit; mais, depuis son entrée dans la chambre, il était immobile devant le portrait. L'artiste, qui pense que cette immobilité ne peut provenir que de l'admiration, s'approche enfin de M. Pomard et lui dit: «Eh bien!... il me paraît que vous êtes content?... Ça me fait plaisir, parce que vous êtes connaisseur.

«—Je pensais....—Qu'il est frappant, n'est-ce pas?—Non, ce n'est pas à cela que je pensais. C'est ce chevreuil qui m'intrigue?...—Ce chevreuil vous intrigue?... Comment! vous ne comprenez pas que M. de Noirmont vient de le tuer; il tient encore à la main l'arme dont il s'est servi....—Je vois bien que M. de Noirmont chasse;... mais ce chevreuil qui a reçu la balle au milieu du front... c'est bien singulier! ordinairement le gibier se sauve quand on le chasse,... et alors il me semble que ce n'est pas au front qu'on peut l'attraper.»

Dufour ne s'attendait pas à cette observation, qui fait beaucoup rire Victor. Enfin le peintre répond: «Si vous étiez aussi grands chasseurs que M. de Noirmont, messieurs, vous comprendriez ce coup-là.... La preuve que cela peut arriver, c'est que je l'ai fait....—C'est-à-dire, vous l'avez peint.—Est-ce qu'un gibier, en colère d'être poursuivi, ne peut pas se retourner... et courir sur le chasseur?... cela s'est vu mille fois.... Au reste, messieurs, je pense que ce n'est pas le chevreuil qui doit le plus vous occuper dans mon tableau.»

On s'aperçoit que l'artiste, qui voulait l'avis de chacun, est de fort mauvaise humeur des petites observations que l'on a faites sur son ouvrage, et l'on s'empresse de s'écrier qu'au résumé le portrait est fort ressemblant, et que c'est un très-bel ouvrage. Alors Dufour reprend sa figure ordinaire, qui s'était considérablement allongée pendant l'examen du portrait, et l'on retourne au salon.

«Nous allons passer une bien ennuyeuse soirée,» dit Ernestine à Victor; «mais, si je dois me sacrifier aux convenances de la société, vous n'y êtes nullement obligé, et vous pouvez faire comme mon mari.—Permettez-moi seulement d'être près de vous, madame, et peu m'importe ce qu'on fera.»

Un coup-d'œil a répondu que la permission était accordée. Madame Bonnifoux tire de sa boîte les cartons, les jetons et les boules, qu'elles pose sur la table en faisant un commentaire sur la bonté de chaque carton. Madeleine, qui était assise dans un coin du salon, a plié son ouvrage et se dispose à se retirer. Ernestine la retient.

«—Pourquoi t'en vas-tu, Madeleine? Pourquoi ne restes-tu pas à jouer avec nous?—Oh! non, ma bonne amie, je ne dois pas me permettre de jouer avec votre compagnie....—Du moment que je te le permets, moi.—Ah! vous êtes si bonne!—Il n'y a personne ici qui le trouvera mauvais.—Mais, moi, je serais gênée....—D'ailleurs, je me sens fatiguée; permettez-moi de me retirer.—Qu'as-tu donc, Madeleine, est-ce que tu es malade?—Je ne crois pas, ma bonne amie.—Depuis quelques jours je te trouve triste....—C'est vrai....—Pourquoi donc cela?—Je n'en sais rien....

«—J'espère cependant que tu n'as pas de chagrin.... Madeleine? Maintenant que je t'ai retrouvée, je veux que tu sois heureuse....—Ah! vous êtes trop bonne pour moi!...

Madeleine embrasse Ernestine et se retire en jetant un petit coup-d'œil sur Victor, espérant qu'il la regardera; mais il n'en fait rien, et la pauvre petite s'éloigne le cœur serré.

«Tout est en état,» dit madame Bonnifoux, qui a enfin fini de se choisir des cartons; «je crois que nous pouvons prendre place.... Mais pourquoi donc cette jeune personne s'est-elle retirée?... est-ce qu'elle ne connaît pas encore ses numéros?...—Pardonnez-moi, madame; mais elle est indisposée.... D'ailleurs, elle ne joue pas.—Le loto est un jeu que l'on peut permettre aux demoiselles, il n'a rien d'immoral ni de contraire à la décence.... Ce n'est pas comme votre écarté, dont le nom seul me fait rougir, et où l'on dit: monsieur passe-t-il beaucoup?... Il va jusqu'à cinq fois,... quelquefois jusqu'à six.... Ah! Dieu!... en quel temps vivons-nous?... Je vous en prie, madame Montrésor, ne me changez pas mes cartons;... vous me feriez beaucoup de peine.»

Madame de Noirmont se place en regardant Victor, qui est bien vite à côté d'elle. De son côté, Dufour s'assied près de mademoiselle Clara, à laquelle il en veut un peu cependant, parce qu'elle a trouvé le nez de monsieur de Noirmont trop long. Le loto commence; les parties se succèdent, assaisonnées par les commentaires de madame Bonnifoux, les exclamations de madame Montrésor et les bâillemens étouffés de Chéri. Ernestine et Victor ne disent rien, mais ils s'entendent, et probablement n'entendent pas les autres, ce qui est un double avantage.

Enfin, à neuf heures et demie, madame Bonnifoux, qui déjà plusieurs fois s'est plaint d'avoir des aigreurs et des renvois, ne paraît pas vouloir s'en tenir aux verres d'eau sucrée qu'on lui a donnés; on ne sait pas encore ce qu'elle va demander, lorsque madame Montrésor, piquée de perdre constamment et de voir bâiller son mari, dit qu'il est temps de se retirer; madame de Noirmont se garde bien de faire aucune instance pour prolonger la partie.

«C'est dommage de quitter déjà, dit madame Bonnifoux; j'étais en veine, et pourtant je suis un peu indisposée.... J'attribue cela à des pois que ma cuisinière a mis dans une julienne;... ils étaient très-gros;.... je les ai pourtant mangés avec plaisir....»

On ne répond rien à cela, parce qu'on craint que la julienne n'amène d'autres détails que l'on préfère ne pas entendre. Mais, au moment de partir, Chéri dit à Ernestine: «La soirée est superbe;... après une journée de chaleur, voilà le beau moment de la promenade. Vous devriez, madame, nous reconduire un peu.»

Victor appuie cette proposition, et, comme Ernestine pense que Dufour sera de la partie, elle accepte, et met à la hâte un chapeau, tandis que madame Montrésor prend son mari dans un coin, et lui dit: «Est-ce que vous ne pouvez plus vous passer de madame de Noirmont maintenant. Ce n'est pas assez de venir ici, il faut qu'elle vous reconduise.... Chéri, si cela continue, je ne viendrai plus dans cette maison... J'y attrape des vapeurs et j'y perds mon argent;... ça ne m'amuse pas du tout.... Donnez-moi donc le bras...—Mais nous sommes encore dans le salon....—Donnez-moi toujours le bras... et pas tant de raison!»

Ernestine a mis son chapeau, on part; mais, au lieu de suivre la société, Dufour prend sa chandelle et se dispose à monter dans sa chambre.

«Quoi! monsieur Dufour, vous ne venez pas avec nous?» dit Ernestine avec vivacité.—«Non, madame, je suis fatigué. Ce portrait m'a beaucoup donné de mal.... Je vais me coucher....—Comment!... déjà?...—Je présente mes salutations à la compagnie.»

Et Dufour monte chez lui. Il a encore sur le cœur le nez trop long, le bras trop court et toutes les observations que l'on a faites sur le portrait de M. de Noirmont.

«Eh bien! madame, nous nous passerons de Dufour, et je pense qu'un cavalier peut vous suffire dans un si court trajet,» dit Victor en présentant son bras à Ernestine.

Madame de Noirmont sent bien que son refus maintenant semblerait ridicule, ou pourrait donner lieu à de singulières conjectures. Elle accepte donc, et prend en tremblant ce bras qu'on lui offre avec tant de plaisir.

On est au mois de juillet, la soirée est superbe; la campagne offre, à dix heures du soir, une promenade délicieuse, bien préférable à celle de la journée.

M. Pomard donne le bras à sa sœur; ils marchent près d'Ernestine et de Victor, ensuite viennent les Montrésor et madame Bonnifoux avec sa boîte à loto.

«C'est un meurtre de se coucher si tôt par ce temps-là, dit mademoiselle Clara. Mon frère, si tu veux, nous irons faire un tour dans la plaine pour chercher des vers-luisans;... il doit y en avoir.

«—Ah! j'irais volontiers chercher des vers-luisans avec vous,» crie Chéri en tâchant de faire avancer les deux dames auxquelles il donne le bras, et notamment madame Bonnifoux, qui est toujours d'un pas en arrière de son cavalier.

«Vous n'irez pas chercher de vers-luisans, monsieur!» dit Sophie en pinçant le bras de son mari; «mademoiselle Pomard peut y aller sans vous, si cela lui plaît... Je veux rentrer;.... j'ai besoin de me coucher.

»—Moi, ce que je veux aller chercher un matin dans la plaine, dit madame Bonnifoux, ce sont des mousserons; on m'a dit que c'était délicieux... mais je suis retenue par la crainte de me tromper et de cueillir à la place de mauvais champignons... monsieur Montrésor, vous allez trop vite;.... j'ai mes maux de reins.....—C'est vrai, Chéri; vous nous faites galoper... Nous n'avons pas besoin d'être dans la poche de madame de Noirmont.»

Cependant Chéri, qui s'ennuie d'être en arrière, tire toujours la vieille dame: celle-ci, en voulant retrousser sa robe, laisse tomber sa boîte à loto; alors madame Bonnifoux pousse un cri à faire retentir les échos du bois.

«Qu'est-ce qu'il y a?... un serpent?.... demande M. Pomard.—Vous êtes tombée, madame? dit Ernestine.

»—Eh! mon Dieu! non...... C'est ma boîte à loto qui est tombée, et elle s'est ouverte, et les boules sont sorties du sac. C'est vous qui êtes cause de ce malheur, monsieur Montrésor; vous me faites marcher si vite!»

Madame Bonnifoux est prête à pleurer. Pour la calmer, toute la société se met à genoux sur l'herbe et cherche les boules; mais comme un malheur n'arrive jamais seul, le sac aux numéros est justement tombé dans un endroit où l'herbe est haute et bien fournie, car les promeneurs marchent à travers la plaine; il faut donc fouiller dans cet épais gazon, au risque de trouver de mauvaises herbes et de se piquer les mains. Mais madame Bonnifoux s'est assise à terre, et elle a déclaré qu'elle n'irait pas se coucher que le compte de ses boules n'y soit.

«Comme c'est amusant! murmure mademoiselle Clara; passer le temps à chercher les boules de loto au lieu d'attraper des vers-luisans!—Chéri!» crie Sophie à son époux, qui semble vouloir se rapprocher de mademoiselle Pomard, «cherchez à côté de moi; les boules ne sont point sous les pieds de mademoiselle Clara...—Mais, Sophie, on ne sait pas...—Moi, je ne sais pas quelle boule vous cherchez, mais je vous vois bien...

«—Il en manque quatorze,» dit madame Bonnifoux, qui vient de faire le compte du sac, et la vieille dame porte son mouchoir sur ses yeux et se met à pleurer.

«Si on revenait demain de bon matin? dit Victor.—Ah! monsieur, elles seraient volées!—Que voulez-vous qu'on fasse de cela, madame? Comment! monsieur, des boules superbes que j'ai fait faire exprès!.... Certainement on ne me les rendrait pas.

»—Les voilà... je tiens le nid... s'écrie M. Pomard; j'ai mis la main sur six à la fois... tenez, madame.....—Ah! monsieur..... quelle horreur! qu'est-ce que vous m'apportez là? ce ne sont pas mes boules..... Fi! monsieur..... ne ramassez pas cela.......—Comment! je me suis trompé?...—Prenez garde, monsieur Pomard; il vient des chèvres brouter dans le plaine! dit Chéri en riant.—Ah! oui... c'est que je ne pensais pas à cela!»

Après un bon quart d'heure de recherche, on parvient enfin à compléter le sac aux boules. Madame Bonnifoux se relève; la société se remet en route, assez mécontente de la halte qu'elle vient de faire; mais on est bientôt à l'entrée de Gizy, où l'on se dit adieu, pour rentrer chacun chez soi.

Victor est seul avec Ernestine: avec quelle impatience il attendait ce moment! Seul dans la campagne, le soir, avec une femme que l'on aime, que l'on brûle de posséder; si l'on ne triomphe pas alors de sa résistance, il faut perdre tout espoir de voir combler ses vœux.

D'abord on ne se dit rien: l'excès d'amour produit souvent l'effet de la crainte. Ernestine veut hâter le pas; Victor cherche au contraire à ralentir leur marche.

«Rien ne nous presse, madame, dit enfin Victor, laissez-moi donc jouir quelques instans de plus du bonheur d'être avec vous....—Je voudrais être rentrée....—Et tout à l'heure! avec vos voisins, vous n'étiez pas pressée!... Que vous êtes cruelle pour moi!... vous me refusez tout!... parce que je vous aime, je suis donc bien coupable à vos yeux!...—Je vous en prie, ne me dites pas ces choses-là... ne me parlez plus de cela.... Rentrons... je crains que mon mari ne m'attende... il pourrait s'étonner de....

«—Votre mari s'est couché et il dort; vous le savez très-bien, puisqu'il vous l'a dit devant moi. Mais vous voulez rentrer parce que vous seriez fâchée de m'accorder la moindre faveur... parce que vous me détestez, et que cela vous déplaît d'être un moment seule avec moi....—Ce n'est pas parce que je vous déteste; je ne déteste personne....—Et vous me voyez comme tout le monde?... Comme c'est flatteur!... comme c'est aimable!—Que voulez-vous donc que je vous dise?—Oh! rien... vous m'en avez dit assez. Mon Dieu! on dirait que vous tremblez.—Oui... je tremble... j'ai peur avec vous.—Peur!... avec moi qui vous aime tant!...—C'est peut-être pour cela...—Ah! madame, je suis bien malheureux si je ne vous inspire que de la crainte!... Que je voudrais donc ne plus vous aimer!... Oui, je donnerais tout au monde pour vous oublier; car je vois bien que mon amour vous ennuie, vous obsède!... Mais je ne puis, je ne le pourrai de ma vie... je vous aime tout autrement que je n'avais jamais aimé. Je sens maintenant la différence d'un sentiment véritable à ces désirs qu'on prend pour de l'amour....

«—Prouvez-le-moi donc en ne me demandant jamais rien de contraire à mon devoir.

«—Il me semble que je suis assez sage....—Oui! c'est étonnant!...—Est-ce ma faute, si, près de vous, je brûle, si je désire tant de choses?... Ah! si vous ressentiez une faible partie de ce que j'éprouve!—Rentrons, je vous en prie... vous me faites mal... j'étouffe... ah! que je souffre!...—Mon Dieu! et c'est moi qui serais cause....—Oui, vous me rendez malheureuse aussi.»

La voix d'Ernestine est altérée; elle porte son mouchoir sur ses yeux. Victor veut l'entourer de ses bras; elle se dégage et double le pas. Il parvient bientôt à l'atteindre, et saisit sa main qu'elle veut encore lui ôter.

«—Quoi!... vous ne voulez plus même me donner votre main?...—Laissez-moi!...—Non, non, je ne vous laisserai pas... je vous aime trop. Si c'est un crime, c'est moi seul qui suis coupable... Laissez-moi vous embrasser une seule fois.—Non, non!...»

Victor n'écoute pas Ernestine; il la saisit dans ses bras et la couvre de baisers; elle se débat, elle le supplie, mais à chaque instant sa voix devient plus faible et Victor plus entreprenant.

«O mon Dieu! vous me perdez!» murmure encore la jeune femme. Son amant n'écoute plus rien. Il y a des momens où le tonnerre, que nous verrions fondre sur notre tête, ne nous dérangerait pas de notre occupation, et Victor était dans un de ces momens-là.

CHAPITRE III.

Pauvre Madeleine.

On dit qu'en toute chose il n'y a que le premier pas qui coûte; j'ai vu, au théâtre, des seconds pas que l'on avait autant de peine à faire que les premiers; dans ce pays d'intrigues, de coteries, de fausseté et d'envie, l'auteur qui n'a que son talent éprouve tout autant de dégoût à faire son second, son sixième et son dixième pas que son premier; souvent il abandonne une carrière qu'il était appelé à parcourir avec gloire, parce qu'au talent de faire une pièce il n'a pas su joindre le talent de la faire jouer, chose tout-à-fait distincte; mais laissons le théâtre, nous y reviendrons quelque jour... et les matériaux ne nous manqueront pas.

C'est en amour que l'on peut, sans se tromper, affirmer que le premier pas est le plus difficile. Là, on n'est pas téméraire pour une fois, car on pense que la faute étant toujours la même, le nombre n'y fait rien. Après la fatale soirée, comment Ernestine pourrait-elle ne pas être encore coupable? Sa faute lui cause de vifs remords, ces remords amènent souvent des larmes, et cependant il n'y a que Victor qui ait le pouvoir de calmer un peu ses chagrins, de tarir ses pleurs, de l'étourdir sur sa situation, et l'on sait quels moyens un amant emploie pour cela.

Cependant Ernestine paie bien cher quelques momens de bonheur: tremblante, embarrassée près de son mari, au moindre nuage qui obscurcit le front de M. de Noirmont, elle s'imagine qu'il a découvert sa faute; dans les paroles les plus indifférentes, elle croit voir des allusions à sa conduite, des épigrammes dirigées contre elle; enfin tout l'inquiète, tout l'effraie, elle ne goûte presque plus de repos. Pauvre femme! elle n'était pas née pour avoir des intrigues, elle ne sait ni mentir avec audace, ni sourire gaîment à l'époux qu'elle trompe. Mais elle sait aimer avec passion, avec délire, et ce feu qui brûle son cœur, son mari n'a pas su ou n'a pas pu l'allumer.

Pendant qu'Ernestine, tour à tour coupable et repentante, cède à son amant en se promettant sans cesse d'être plus sage, une autre personne éprouve aussi toutes les peines que cause l'amour, mais sans connaître aucun de ses plaisirs.

Madeleine devient chaque jour plus mélancolique; son visage change ainsi que son humeur; ses yeux ont perdu leur vivacité, ses lèvres ne savent plus sourire; elle ne cherche plus à se cacher à elle-même la cause de son mal; elle aime, et c'est de toute la force de son ame, et c'est avec cette candeur, cette idolâtrie que l'on éprouve à dix-huit ans pour l'homme qui le premier fait battre notre cœur. Ce sentiment qui fait maintenant sa peine, pendant quelque temps la jeune fille s'est flattée qu'il était partagé, et que Victor ne la voyait pas avec indifférence; on s'abuse facilement sur ce qu'on désire, et ce n'est qu'à regret que l'on renonce à de douces illusions.

Depuis quelque temps, Madeleine a reconnu son erreur; elle s'aperçoit que Victor ne la cherche jamais; que, s'il est avec elle, il lui répond à peine; qu'il est distrait, préoccupé, qu'il la quitte aussitôt qu'il aperçoit madame de Noirmont; enfin qu'il ne paraît s'apercevoir ni de sa mélancolie, ni du changement de ses traits.

«Oh! non, il ne pense pas à moi!» se dit tristement la jeune fille en se promenant seule dans les plus sombres allées du jardin; «il n'y a jamais pensé que comme à quelqu'un dont le malheur intéresse... Je n'ai rien pour plaire..... Je suis laide, je n'ai ni esprit, ni talent;.... il ne pouvait pas m'aimer..... Jacques dit encore que je n'ai ni nom, ni fortune. Je le sais bien;.... mais il me semble que ce n'est pas cela qui doit faire aimer les gens. Devais-je désirer qu'il m'aimât?... qu'en serait-il résulté?... c'eût été un malheur aussi,... et pourtant cela m'aurait rendu bien heureuse!.... Je l'aimerai toujours, moi! je puis bien disposer de mon cœur... M. Victor ne saura jamais que c'est lui qui en est le maître; mais si du moins il pouvait rester ici, si je pouvais le voir toujours!... Ah! je me trouverais encore heureuse!...»

En s'apercevant que Victor ne pense plus à elle, Madeleine n'a pas deviné qu'il pense à une autre; elle voit bien que M. Dalmer se plaît avec madame de Noirmont, qu'il la cherche sans cesse, mais elle ne conçoit pas le moindre soupçon sur le sentiment qui les unit, car la jeune fille a la plus haute idée de la vertu d'Ernestine, et d'ailleurs il ne lui semble pas possible qu'une femme mariée puisse aimer un autre homme que son époux: pauvre Madeleine!

Un matin, M. de Noirmont aborde sa femme d'un air soucieux et mécontent; il lui fait signe de le suivre dans le jardin, en lui disant: «Nous pourrons y causer à notre aise... et j'ai à vous parler.»

Ernestine suit son époux en tremblant, une sueur froide découle de son front; elle est persuadée que son mari a découvert sa conduite, elle se voit déjà perdue, déshonorée, et c'est sans lever les yeux qu'elle attend qu'il s'explique.

«Je viens de recevoir des lettres de Paris, dit M. de Noirmont.—Eh bien! monsieur?...—Eh bien? ces lettres ne me font pas plaisir;... j'y apprends des choses qui m'inquiètent.—Qui vous.... inquiètent?.....—Oui, relativement à votre frère.»

Ernestine respire plus librement, et elle répond d'une voix plus assurée: «Ah!.... c'est de mon frère qu'il s'agit....—Sans doute.... de qui voulez-vous que ce soit?—Ah!.... c'est que.... je ne pensais pas d'abord.... Eh bien! qu'avez-vous donc appris qui le concerne?—D'abord, voilà une lettre d'Armand où il me demande de l'argent; il n'a plus rien de ce qu'on lui avait prêté; il veut absolument que je me décide pour cette propriété,... ou il la vendra à d'autres, peu lui importe d'y perdre!... Ce jeune homme-là ne calcule rien!.... Je voulais lui garder cette propriété pour qu'il en tirât un meilleur parti;.... mais, non, il lui faut de l'argent, il lui en faut à tel prix que ce soit!... Cette autre lettre est d'un ami que j'ai à Paris. Je l'avais prié de s'informer de la conduite de votre frère; ce qu'il me dit confirme mes craintes. M. Armand fait le marquis, le grand seigneur;..... il joue, il entretient des femmes galantes... Enfin il se conduit comme un fou ou comme un homme qui veut se ruiner...

»—Mon pauvre frère!... hélas!... pourquoi n'est-il pas resté avec nous!—On me dit que son ami Saint-Elme ne le quitte pas, qu'il est de toutes ses orgies, de toutes ses folies.... Je vous avoue que je commence à revenir beaucoup sur la bonne opinion que j'avais de M. de Saint-Elme.—Moi, monsieur, vous savez que je n'ai jamais été éblouie par le ton brillant, par les manières tranchantes de cet homme.... Les grands parleurs ne m'inspirent pas de confiance, je vous l'ai dit.—Oui, c'est vrai;... mais ce monsieur Saint-Elme connaissait tout,... savait tout;... il devrait avoir de l'expérience, et ne pas laisser celui qu'il appelle son cher Armand manger sa fortune avec des fripons et des catins.—Ah! si mon frère n'avait jamais eu pour amis que des gens comme....—Comme M. Dalmer et Dufour.... Oui, ceux-ci sont sages, rangés,... à la bonne heure, voilà des hommes qui ne songent pas à se ruiner.... J'avoue même qu'ils ont plus de vertu que moi;... il en faut pour faire le loto de madame Bonnifoux. Mais, revenons à votre frère. Puisqu'il le veut absolument, eh bien!... je prendrai cette propriété.... Je vais lui envoyer trente-cinq mille francs à-compte dessus.... Je pense qu'il voudra bien me donner quelques semaines pour le reste. Mais écrivez-lui de votre côté, Ernestine; vous êtes sa sœur, son aînée; il ne prendra peut-être pas vos conseils aussi mal que les miens.—Ah, je crains bien que mon frère ne fasse aucun cas de mes avis!...—Il faut essayer pourtant; Armand est bien jeune, il ne peut encore être sourd aux remontrances dictées par l'amitié. Écrivez-lui pendant que je vais aller jusqu'à Sissonne chercher les fonds dont j'ai besoin.... Je serai bientôt de retour.»

M. de Noirmont embrasse sa femme, et part pour la petite ville de Sissonne, qui n'est qu'à trois quarts de lieue de Bréville. Restée seule dans les jardins, Ernestine y songe à la terreur qu'elle a ressentie, aux craintes que lui ont fait concevoir les premiers mots de son mari.

«Voilà donc quel sera désormais mon sort! se dit-elle. Je ne serai jamais entièrement heureuse,... jamais la paix avec moi-même;... et devant les autres, toujours craindre,... rougir,... trembler.»

Ernestine est plongée dans ses pensées lorsque Victor vient la rejoindre, et lui demande le sujet de sa tristesse. Elle lui conte ce qui vient de se passer et la frayeur dont elle a été atteinte.

«Depuis que je suis coupable, je ne vis plus, dit Ernestine; chaque instant de la journée amène un nouveau supplice....—Est-ce que votre mari est jaloux?...—Quelquefois, il lui prend des accès de jalousie.... Ah! s'il découvrait ma faute, il serait furieux!... furieux surtout d'avoir été trompé,... car je ne le crois pas bien amoureux de moi;... mais sa vanité!...—Éloignez ces idées qui n'ont pas le sens commun....—Je ne puis!... j'ai la tête bouleversée....—Vous ne m'aimez donc plus?—Ah! il ne me manquerait que de vous entendre dire cela.... C'est cet amour qui me désole... mon Dieu! pourquoi m'avez-vous fait connaître ce sentiment que sans vous j'aurais toujours ignoré!...—Vous êtes donc bien fâchée de m'aimer?...—Non, mais je suis fâchée d'être coupable.... Je voudrais pouvoir avouer que je vous aime, je voudrais le dire à tout le monde, au lieu d'être obligée de le cacher.—Chère Ernestine, ce qu'on cache a, dit-on, plus de charmes.... Si nous pouvions nous aimer sans danger, nous nous aimerions peut-être moins.—Ah! je ne le crois pas. Et trouvez-vous encore du charme à n'oser se regarder devant le monde, de peur qu'on lise notre secret sur notre physionomie;... car je ne sais pas bien feindre.... Je ne puis vous voir avec indifférence. Quand vos yeux s'attachent sur les miens, il me semble que mon ame va passer dans la vôtre.... Est-ce que l'on peut dissimuler cela?...»

Victor s'efforce de calmer celle qu'il aime, il la serre dans ses bras, il éteint sa voix par ses baisers. «O mon Dieu! dit Ernestine, pourquoi donc faut-il qu'un si grand bonheur me rende criminelle?... Que je m'en veux d'être si faible!...»

En ce moment un léger bruit se fait entendre derrière les charmilles voisines. Ernestine repousse Victor en lui disant:

«Avez-vous entendu?—Oui,... mais je crois que c'est tout simplement le vent qui a remué les feuilles....—Oh! non, il m'a semblé entendre des pas....—Vous vous êtes trompée;... vous voyez bien qu'il n'y a personne....—N'importe!... je ne veux pas rester davantage ici.... Je meurs d'effroi....—Laissez-moi, mon ami....—Encore un moment!—Non, je vais écrire à mon frère.... Oh! je vous en prie, ne me retenez plus.... Tenez, voyez comme je tremble.... Laissez-moi rentrer seule,... vous reviendrez après....»

La jeune femme résiste aux instances de Victor, elle s'échappe et regagne vivement la maison, où Victor retourne aussi, mais par un autre chemin.

Le bruit qu'Ernestine avait entendu n'avait pas été causé par le vent. Le hasard avait amené Madeleine derrière le bosquet où étaient alors Victor et madame de Noirmont. Deux voix bien connues avaient frappé l'oreille de la jeune fille. Elle ne voulait pas écouter; mais un sentiment impérieux avait cloué ses pas à cette place d'où elle pouvait entendre et même apercevoir ceux qui étaient sous le berceau. A chaque mot qui parvenait à son oreille, la pauvre petite sentait son cœur bondir, ses genoux ployer sous elle. Ce qu'Ernestine disait alors à Victor ne pouvait laisser aucun doute sur leur liaison, et Madeleine vient de connaître des tourmens qu'elle ne soupçonnait pas pouvoir ressentir. Jusqu'alors elle avait bien vu que Victor ne l'aimait pas, mais elle ne pensait pas qu'il en aimât une autre. En le voyant presser Ernestine dans ses bras, elle éprouve toutes les angoisses de la jalousie. Elle s'appuie contre un arbre pour se soutenir; un voile couvre ses yeux; elle ne voit plus, mais elle écoute encore.... En cet instant, le bruit d'un baiser arrive jusqu'au fond de son cœur. C'est alors qu'incapable de résister plus long-temps au supplice qu'elle endure, elle s'éloigne précipitamment, au risque de se trahir par le bruit de ses pas.

Madeleine a traversé le jardin comme quelqu'un qui serait poursuivi. Elle a ouvert une petite porte qui donne sur la campagne; elle sort, puis elle marche... marche toujours, sans regarder où elle va, retenant avec peine ses sanglots, jusqu'à ce qu'enfin, se sentant défaillir, et, ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s'arrête contre un arbre, sur lequel elle s'appuie pour pleurer.

Le temps s'écoule, la jeune fille est toujours là. Elle pleure, car cela soulage un peu son ame, et, pourtant, sa bouche ne laisse échapper aucune plainte; elle n'accuse personne; elle pleure sur elle-même, parce qu'elle se sent bien malheureuse, et qu'à dix-huit ans on n'a pas encore de force contre les peines du cœur.

Le jour commence à tomber. Madeleine est restée contre l'arbre au pied duquel elle s'est assise. Ses larmes ont cessé de couler,... car tout cesse à la longue; de gros soupirs les ont remplacées.

Une voix fait entendre dans l'éloignement le chant favori des laboureurs de la Picardie. La voix s'approche; Madeleine ne bouge pas. D'autres sons vibrent encore jusqu'à son cœur.

C'est Jacques qui revient de faire sa journée; il s'approche; il est contre la jeune fille; elle ne le voit pas, mais enfin la voix forte du paysan la tire de sa rêverie.

«—Eh bien! Madeleine, que faites-vous donc là?...

«—Ah!... c'est vous Jacques;... je ne vous voyais pas....—Mais je vous ai bien vue, moi, quoique vous fussiez cachée par des arbres.... C'est qu'en passant près de cet endroit j'y regarde toujours;... j'y ai jadis découvert bien des choses, et je veux voir si j'en verrai encore....»

Madeleine regarde alors où elle se trouve, et elle s'aperçoit que c'est sous le vieux chêne où se rendait sa mère, qu'elle vient de pleurer si long-temps.

«—O mon Dieu! j'étais sous cet arbre,... à la place où venait ma mère....—Comment, Madeleine, et vous ne le saviez pas?... Je croyais, moi, que vous étiez venue exprès en cet endroit... pour penser à elle.... Mais qu'avez-vous, mon enfant?... vos yeux sont rouges;... vous avez pleuré... vous avez des chagrins.... Contez-moi vos peines;... songez que je suis votre premier, votre meilleur ami.... Allons, allons, Madeleine; dites-moi pourquoi vous pleuriez.»

La jeune fille se jette dans les bras du paysan; elle pose sa tête contre la poitrine de Jacques, et retrouve encore des larmes en s'appuyant sur le sein de son vieil ami; puis elle murmure à demi-voix:

«Oui, Jacques, j'ai bien du chagrin!...—Et qui donc vous en a fait?...—Personne, Jacques; c'est moi seule,... parce que....—Eh bien!... achevez donc, mon enfant!—Ah! mon ami,... vous aviez bien raison, l'autre jour, quand vous me disiez qu'il ne fallait pas tant parler de M. Dalmer..... ni toujours m'occuper de lui..... Je ne croyais pas alors que cela me causerait tant de peine... Je ne savais pas que cela deviendrait de l'amour...

»—De l'amour!... et c'est cela qui vous fait pleurer... Pauvre petite!... J'en étais sûr;..... je vous l'avais prédit.... Et c'est sous ce chêne qu'elle vient verser des larmes... comme sa mère!..... Ce vieil arbre est donc destiné à recevoir tous leurs soupirs...—Allons, Madeleine, soyez franche avec moi: ce monsieur Victor vous a fait les doux yeux,.... vous a dit qu'il vous aimerait toute la vie?...

»—Oh! non, Jacques.... non; il ne m'a rien dit de tout cela... Au contraire, il ne pense pas à moi,... ne me parle presque pas, ne me regarde plus... et c'est pour cela que j'ai tant de chagrin!...

»—Quoi! Madeleine, vous êtes fâchée que ce jeune homme ne vous ait pas trompée?... qu'il soit honnête, enfin?...

»—Mon Dieu, oui; je crois que j'en suis fâchée... Ah! j'aurais été si heureuse, s'il m'avait trompée!...»

Madeleine dit ces mots avec tant de naïveté que Jacques ne se sent pas la force de la gronder; il se contente de hausser les épaules en s'écriant: «Hum!.... les femmes!... elles sont donc toutes les mêmes?... Quand elles ont l'amour en tête.... elles ne voient plus les dangers auxquels elles s'exposent; elles les bravent, les affrontent!... Je crois qu'elles passeraient dans le feu sans s'apercevoir qu'il y fait chaud! Voyons, Madeleine, revenez à vous; réfléchissez... et vous rougirez de votre folie...

»—J'ai réfléchi, Jacques; je sens bien que j'ai tort,... que je ne dois pas conserver d'amour pour quelqu'un qui...... qui ne peut pas m'aimer. Aussi mon parti est pris: je veux quitter Bréville,... quitter madame de Noirmont... afin de ne plus voir M. Victor. Je retournerai près de vous; Jacques, dans votre chaumière; je travaillerai;... j'aurai bien soin de votre vieille tante, et je ne me plaindrai plus de mon sort... Ah! je vous en prie, Jacques, emmenez-moi avec vous!»

Madeleine s'est presque mise aux genoux du paysan; celui-ci la relève, puis la regarde quelques instans avec sévérité.

«Madeleine, m'avez-vous bien dit la vérité? ce monsieur Victor ne vous a-t-il jamais parlé d'amour?

«—Non, jamais.—Et depuis que vous êtes retournée avec les compagnons de votre enfance, est-ce que vous avez eu à vous plaindre d'eux?—Non..... mon ami.—Madame de Noirmont n'est-elle plus la même avec vous?... ne vous témoigne-t-elle plus autant d'amitié?...—Pardonnez-moi... elle n'a pas changé avec moi.—Ainsi, vos anciens amis vous ont retrouvée, accueillie avec joie, madame de Noirmont vous traite comme sa sœur, vous me l'avez cent fois répété, et pour prix de cet accueil, de cette amitié, vous voulez la quitter.... fuir cette maison où fut élevée votre enfance. Parce qu'un fol amour vous tourne la tête!... pour un sentiment déraisonnable, vous devenez ingrate envers vos bienfaiteurs!... Ah! morgué, ça n'est pas bien, Madeleine;... ce n'est pas ainsi que vous tiendrez compte à feu madame la marquise de l'amour qu'elle vous portait!.... Ma chaumière vous sera toujours ouverte, vous le savez; mais j'aimerais mieux vous y recevoir malheureuse que coupable d'ingratitude.»

Madeleine a écouté Jacques attentivement; elle paraît frappée de ses remontrances. Le courage semble renaître sur ses traits abattus; elle essuie ses yeux, relève son front, et tend la main au laboureur, en lui disant d'une voix plus ferme:

«Vous avez raison, mon ami; j'avais tort... bien tort... je quittais les enfans de ma bienfaitrice... car madame de Noirmont et Armand étaient comme ses enfans... Ah! ce n'est pas ainsi que je dois reconnaître ce que madame de Bréville a fait pour moi... J'étais une folle... une insensée.... Pardonnez-moi, Jacques, je vous promets d'être sage à l'avenir... je vais retourner auprès de madame de Noirmont, et désormais, je vous le jure, ma vie ne sera plus employée qu'à reconnaître ce qu'on a fait pour moi.

»—Ah! je retrouve ma petite Madeleine! je sais bien que vous avez un bon cœur!... Embrassez-moi, mon enfant, et croyez-en Jacques; vos chagrins d'aujourd'hui se passeront.... D'ailleurs, ce M. Victor ne restera pas toujours à Bréville, je l'espère; mais vous... vous devez y rester... vous y êtes plus à votre place qu'ailleurs.»

Jacques prend le bras de la jeune fille, et la reconduit jusqu'à la porte de la maison qu'elle voulait fuir; là, il la quitte, en lui répétant encore: «Du courage!»

Et Madeleine s'efforce de sourire en lui répondant: «J'en aurai.»

CHAPITRE IV.

Une après-dînée.

M. de Noirmont était depuis long-temps de retour de Sissonne, et les Montrésor, ainsi que les Pomard, se trouvaient à Bréville. La société était réunie dans le salon; mais Ernestine était inquiète de Madeleine, qui avait disparu depuis le matin et que l'on avait en vain cherchée dans la maison et dans le jardin. Victor et Dufour se préparaient à sortir pour s'informer de la jeune fille dans les environs, lorsqu'elle parut enfin à l'entrée du salon.

«Ah! la voilà!» s'écrie Ernestine en courant à Madeleine, qui restait à la porte de l'appartement. «Venez... venez, que je vous gronde, mademoiselle!... En vérité, ce n'est pas bien de nous mettre ainsi dans l'inquiétude!... J'étais fort inquiète de toi, Madeleine.

»—Ma foi, nous allions partir pour vous chercher par monts et par vaux,» dit Dufour.

Ernestine a pris Madeleine par la main, elle la fait entrer dans le salon et asseoir près d'elle. La main de la jeune fille tremble dans celle de son amie.

«Qu'as-tu donc? on dirait que tu trembles!... que tu as froid, dit madame de Noirmont. Est-ce que tu es malade?...—Non, madame.

»—Il serait difficile d'avoir froid aujourd'hui, dit Chéri; le thermomètre a été à vingt-deux degrés.

»—Alors, pourquoi donc tremble-t-elle?» dit mademoiselle Clara à son frère. «—C'est ce que je pensais: pourquoi tremble-t-elle?» répond M. Pomard en se mettant à fixer le bout de son soulier.

«Enfin, mademoiselle,» dit M. de Noirmont d'un ton sévère, «d'où venez-vous donc, et qu'avez-vous fait depuis ce matin que ma femme vous cherche partout?

»—Monsieur... je suis allée me promener,» répond Madeleine en baissant les yeux.

«—Vous promener... depuis ce matin! et vous n'avez pas pensé à rentrer pour dîner!...

»—Je n'avais pas faim, monsieur.

»—Ça me paraît un peu louche,» dit Dufour à mademoiselle Clara. «Elle n'a pas eu faim; ce n'est pas naturel.

»—C'est ce que je pensais,» murmure M. Pomard.

«—Il est certain, dit madame Montrésor, que la conduite de cette jeune personne me paraît au moins singulière... N'est-ce pas, Chéri?—Quoi?—Que la conduite de cette jeune fille est singulière?—Oh! oui!...—Oh! oui! quoi!... heim?... Quelle jolie manière de me répondre vous avez contractée maintenant... Je ne sais pas qui vous voyez pour prendre de telles habitudes! vous changez beaucoup, Chéri, et ce n'est pas à votre avantage!...»

Pendant que Sophie gronde son mari, madame de Noirmont serre avec amitié la main de Madeleine en lui disant: «Tu as donc été promener bien loin?... et tu ne pensais pas que ton absence m'inquièterait. C'est mal, cela, Madeleine; tu sais bien que je ne suis plus habituée à être une journée sans te voir...—Ah! vous êtes trop bonne, madame.—Non, je t'aime, et voilà tout.

»—Et de quel côté aviez-vous donc porté vos pas?» répond M. de Noirmont.

»—Monsieur,... j'étais au bout de la plaine,... sous le vieux chêne... là-bas...

»—Si près d'ici? Ce n'est pas là sans doute que vous êtes restée jusqu'à présent?

»—Pardonnez-moi, monsieur.—Cette place a donc bien du charme pour vous, pour que vous y passiez une journée entière?—Cet endroit doit me plaire.... C'est là, m'a-t-on dit, que ma mère allait aussi se reposer.—Votre mère!... je croyais que vous n'aviez jamais connu vos parens...

»—Aurais-tu enfin découvert quelque chose sur ta famille?...» s'écrie madame de Noirmont en regardant l'orpheline avec intérêt.—«Non, madame.... Vous savez bien que je fus recueillie par madame la marquise dans un âge trop tendre pour avoir pu conserver d'autres souvenirs;... mais c'est Jacques qui m'a parlé de ma mère.

»—Qu'est-ce que c'est que ce Jacques? dit M. de Noirmont.—Un brave homme... un laboureur qui demeure à Gizy, répond Ernestine; il travaillait au jardin du temps de ma belle-mère.

»—Nous le connaissons, dit Dufour, c'est lui qui nous a servi de guide lors de notre arrivée ici. C'est un gaillard qui n'est pas sot, et qui a une figure très-caractérisée... J'ai toujours l'intention de le peindre... avec sa blouse... et sa grande faux!...

»—Ah! je sais qui vous voulez dire! s'écrie madame Montrésor, c'est un journalier.... Mais il est fort grossier, votre Jacques; je lui avais offert de tailler mes pêchers et ma vigne; c'eût été l'affaire d'une petite journée, et je lui proposais quinze sous pour cela; c'était fort raisonnable:... il m'a refusée très-malhonnêtement!

»—Oui,» dit Chéri en souriant, «il a appelé Sophie verreuse!...—C'est bon, Chéri, taisez-vous, on ne répète pas ces choses-là, et d'ailleurs il me semble que vous auriez dû alors apprendre à ce rustre à ne me point manquer de respect...—Ah! c'est cela... Ne fallait-il pas se disputer, se battre avec ce paysan,... pour un mot... Ces gens-là vous disent cela par habitude;... et s'il me fallait prendre fait et cause toutes les fois que vous vous querellez, on me verrait toujours un bâton à la main.—C'est le devoir d'un mari de se battre pour sa femme.—Mais ce n'est pas le devoir d'une femme de faire battre son mari tous les jours.

»—Ce Jacques a donc connu votre mère?» reprend M. de Noirmont au bout de quelques instans; «alors il peut vous apprendre à qui vous devez le jour.

»—Je l'en ai supplié, monsieur; mais Jacques m'a répondu qu'il ne savait rien; que d'ailleurs il ne voulait rien me dire de plus, parce qu'il valait mieux pour moi que j'ignorasse le nom de ma mère.

»—C'est singulier! dit Dufour.

»—Mais non, cela se comprend,» dit tout bas madame Montrésor; «cette petite est un enfant qu'on aura fait à quelque paysanne, qui l'a ensuite abandonné; et qui sait si ce Jacques lui-même n'est pas son père?...—Ma foi... au fait...—En la regardant bien, je trouve qu'elle lui ressemble, dit Chéri.—Ensuite ce paysan aura apporté son enfant à madame de Bréville qui a eu la bonté de s'en charger;... cela me paraît fort clair. Malheureusement, je n'habite ce pays que depuis douze ans, sans quoi je vous réponds que j'aurais su tous les détails de cette histoire, que madame de Noirmont a la bonté de ne pas vouloir deviner. Et vous, monsieur Pomard, étiez-vous dans ce pays à cette époque?

»—A quelle époque, madame?» dit Pomard en levant les yeux d'un air étonné.—A celle où madame de Bréville a pris chez elle cette petite fille.—Quelle petite fille?...

»—Ah! ah! ah! comme c'est amusant de causer avec mon frère!» dit mademoiselle Clara en riant aux larmes; «il ne sait jamais ce qu'on lui dit... Quand je lui demande ce qu'il veut pour son dîner, il me répond: Une femme ne doit pas s'occuper de politique.»

Cette conversation a lieu en petit comité entre les voisins et Dufour. Victor s'est rapproché de Madeleine, en disant: «Pauvre jeune fille!... c'est bien triste de n'avoir jamais connu sa mère!» et il veut prendre la main de Madeleine; mais celle-ci la retire brusquement, comme si les doigts du jeune homme devaient la brûler. M. de Noirmont, qui se promène de long en large dans le salon, dit à demi-voix: «Il faudra que je voie ce Jacques,.... que je le questionne...»

Les voisins se retirent. Quand Madeleine va dire bonsoir à Ernestine, celle-ci l'embrasse. Cette caresse fait d'abord une singulière impression à la jeune fille; mais bientôt, saisissant une main de madame de Noirmont, elle la couvre de baisers, et s'éloigne précipitamment pour cacher les larmes qui roulent dans ses yeux.

«Cette petite est bien romanesque,.... bien mélancolique, dit M. de Noirmont; je n'aime pas cela. Il me semble qu'à son âge, quand on se conduit bien, on devrait être plus gaie, et elle doit se trouver fort heureuse ici.

»—Ah! monsieur, elle se rappelle qu'elle est orpheline! Aujourd'hui on lui a parlé de sa mère, comment voulez-vous qu'elle ne soit pas triste?

»—Aujourd'hui, je ne sais pas trop ce qu'elle a fait; il me paraît fort singulier qu'elle ait passé la journée sous un arbre,... et seule,.... ou avec ce Jacques. Enfin, madame, je désire que vous n'ayez jamais a vous repentir de toutes vos bontés pour cette jeune fille.

»—Il est certain,» dit Dufour en prenant aussi une lumière pour aller se coucher, «que cette jeune personne ne ressemble pas à tout le monde.... Il y a quelque chose de mystérieux dans ses manières... Ce soir surtout,... quand elle a paru à la porte du salon,... sa physionomie était singulière;... ses yeux avaient une expression... J'aurais voulu la peindre dans ce moment-là.

»—Ah! tu voudrais peindre tout le monde!.... toi, dit Victor. Mais, à propos, M. de Noirmont, n'avez-vous pas reçu des nouvelles d'Armand?

»—Oui, j'en ai reçu ce matin, et de peu satisfaisantes... Mon beau-frère se ruine à Paris; il y voit fort mauvaise société... Je crains qu'il ne joue; ce serait bien alarmant!... Ah! messieurs, tous les jeunes gens ne vous ressemblent pas!..... tous ne savent pas se plaire dans une société honnête, se contenter des plaisirs de la campagne...

»—Oh! moi, j'ai toujours aimé une vie paisible, dit Dufour; mais Victor, j'avoue que cela m'étonne de le voir si sage,...... car à Paris...—Tais-toi, Dufour; on n'a pas besoin de tes histoires... Je pense à ce pauvre Armand;... il nous avait promis de revenir si promptement...—Il m'a demandé de l'argent, et, pour l'obliger, je me suis décidé à acheter cette propriété.—Ainsi, monsieur, nous sommes maintenant chez vous,» dit Victor avec un certain embarras.

«—Messieurs, j'espère que ce sera une raison de plus pour vous engager à y rester, et que vous n'imiterez pas Armand et M. de Saint-Elme, qui n'ont pas voulu nous tenir compagnie.

»—Mais, vous voulez donc que nous soyons tout-à-fait vos pensionnaires?....—Le plus long-temps possible... C'est rendre contens des campagnards que de leur rester fidèle... Ernestine, joins donc tes instances aux miennes, et puisque tu es maintenant maîtresse dans cette maison, c'est à toi de savoir y retenir nos hôtes jusqu'à la fin de la saison.»

Madame de Noirmont feignait alors d'être occupée à ranger dans le salon; cependant elle se hâte de répondre:

«—J'espère que ces messieurs ne doutent pas... du plaisir que nous aurons à les garder ici.... et qu'ils ne songent point à nous quitter.

»—D'ailleurs,» reprend M. de Noirmont d'un air malin, «je crois que l'un d'eux a quelque motif qui le retiendra dans ce pays... Un sentiment secret,.... de ces choses qu'on ne dit pas,.... mais qui se devinent...»

Ernestine pâlit et s'appuie contre un meuble. Victor tâche de déguiser son trouble en disant d'un air indifférent: «Comment! Que voulez-vous dire?... Je ne comprends pas...

»—Oh! je gage que M. Dufour m'a bien compris.—C'est possible, dit le peintre en riant. Et puis, je ne m'en cache pas, mademoiselle Pomard ne me déplairait pas, quoique elle et son frère ne se connaissent guère en peinture!.... C'est égal, comme, d'après ce que vous m'ayez dit, la fortune serait suffisante, ma foi, je vais voir;... je vais me lancer un peu,.... mais toujours prudemment, car il faut être fort difficile dans le choix d'une femme...

»—Ah! vous pensez à mademoiselle Pomard, monsieur Dufour! dit Ernestine en souriant.—Madame, j'y pense, oui, mais je ne me suis pas encore expliqué sérieusement;.... je veux bien la connaître d'abord;... c'est que le mariage, c'est bien épineux.... Je ne me soucierais pas d'être... vous entendez bien...

»—Oui, oui, j'entends, dit M. de Noirmont en riant. Eh! mon Dieu,... rassurez-vous! tous les maris ne le sont pas!—Vous croyez?—Comment, si je le crois?...—Non, non; je veux dire vous croyez que mademoiselle Clara ne sera pas trop coquette...

»—Mon ami, il est bien tard, et tu dois être fatigué, puisque tu as été à Sissonne... Ces messieurs savent qu'à la campagne on ne se gêne pas.»

Et madame de Noirmont prend le bras de son mari pour l'emmener, mais Dufour le retient encore.

«—Monsieur de Noirmont, ne trouvez-vous pas que mademoiselle Pomard rit bien facilement?—En effet,..... elle est fort gaie.—Une femme si gaie... hum!... c'est dangereux...

»—Allons, Dufour, viens-tu te coucher? dit Victor en prenant aussi un flambeau.

»—Eh! mon Dieu, une minute!... je te suis.... Oui, les femmes rieuses.... cela donne des craintes... Cependant il ne faut pas non plus trop se fier aux femmes sérieuses,... aux airs graves... Ah! monsieur! c'est étonnant comme c'est menteur... J'ai connu une femme qui avait l'air d'une sainte... et...

»—Mon ami, si tu ne viens pas, je m'en vais, dit Ernestine en quittant le bras de son mari. Je me sens fort mal à la tête;... j'ai besoin de repos.—En effet, tu es bien pâle, ma chère amie.—Oui, je suis vraiment mal à mon aise.—Allons, bonsoir, messieurs.—Bonsoir, madame et monsieur.»

M. de Noirmont se retire chez lui avec sa femme, et Victor suit Dufour jusqu'à la porte de sa chambre en lui disant: «Que la peste t'étouffe, toi et ta demoiselle Pomard! Une autre fois, tâche de garder tes sottes réflexions! et rappelle-toi qu'il est au moins fort gauche de parler devant un mari.... de... tout ce que tu as dit ce soir.

»—C'est juste, dit Dufour; j'ai eu tort; mais, que veux-tu? quand on a l'idée de se marier, ces choses-là reviennent malgré soi à l'esprit.... Au reste, je réfléchirai; je ne me suis pas encore déclaré.... Mademoiselle Pomard a vingt-neuf ans, et une sagesse de vingt-neuf ans... c'est bien scabreux... Qu'en penses-tu?»

Victor est déjà rentré chez lui, et Dufour, qui s'aperçoit qu'il est seul dans le corridor, se décide à en faire autant en murmurant: «Il faudra que je cherche un moyen pour connaître le fond de la pensée de mademoiselle Pomard;.... elle reçoit fort bien mes hommages;... il me semble même qu'elle les reçoit trop bien;... cela m'est suspect.»

CHAPITRE V.

Un expédient de Dufour.

Les assiduités de Dufour avaient, il est vrai, été reçues de la meilleure grâce par la sœur de M. Pomard. Quand on approche de la trentaine et que l'on est encore demoiselle, on ne manque jamais de dire dans le monde: «Je ne veux pas me marier; je serais bien fâchée de me marier!» mais qu'il se présente un galant qui ait les allures d'un épouseur, il faut voir alors tout le manége, toutes les peines que se donne, pour le fixer, cette même demoiselle qui ne voulait jamais se marier.

Dufour n'est pas ce qu'on appelle un joli garçon, mais sa figure n'est point désagréable; il est jeune encore; c'est un artiste, un paysagiste distingué; et mademoiselle Clara ne cesse de répéter qu'elle est folle des artistes, et que les peintres ont tous de l'esprit.

M. Pomard, qui a eu le temps de penser à marier sa sœur et qui n'y est point encore parvenu, comble le peintre d'avances, de politesses; il l'a engagé à venir voir sa petite propriété, et Dufour s'est déjà rendu plusieurs fois chez M. Pomard, qui, alors, trouve toujours quelque prétexte pour laisser Dufour seul avec sa sœur, afin qu'il ait le loisir de faire sa déclaration.

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