Front matter (continued 2)
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Dufour prend son crayon, son calepin, et se met à dessiner. Pendant ce temps, Victor s'étend sur le gazon: il pense aux jolies femmes qu'il à laissées à Paris, et, quoiqu'il les ait quittées sans regret, il voudrait bien en tenir une sur ce gazon, sur lequel il se repose; là, elle lui semblerait cent fois plus jolie!... Il est donc vrai que le changement de lieu, de site, peut donner encore du prix aux objets que nous délaissons.
Dufour a croqué son arbre; mais un peu plus loin, c'est une petite fuite de terrain qu'il veut absolument dessiner.
«Mon cher ami, lui dit Victor, si tu veux esquiser tout ce qui te semblera joli sur notre route, il est probable que nous n'arriverons pas avant la nuit, et nous risquons fort de nous égarer dans ce pays que nous ne connaissons pas..... je crois même que tu nous as déjà fait perdre notre chemin.—Tu as raison.... j'ai le temps de faire tout cela; c'est que, lorsqu'on voit un joli effet, on craint toujours de ne plus le trouver.... Allons, en route.... On nous a dit qu'il fallait d'abord passer le village de Samoncey... qu'il était au milieu des bois.... Le vois-tu, le village?—Comment veux-tu que je le voie, s'il est entouré de bois? Marchons toujours...»
Les deux voyageurs marchaient alors sur un terrain fort inégal; à chaque instant il fallait descendre de petits monticules, puis en remonter d'autres; des buissons de genets, des bouquets de chêne, des trembles, des bouleaux donnaient à cette campagne un aspect pittoresque.
«Ça commence à devenir fatigant de ne faire que monter et descendre, dit Dufour.—A coup sûr, nous ne sommes pas sur une grande route.—On nous a dit qu'il n'y en avait pas, et que, pour gagner Samoncey, il fallait traverser les bois.—Oui, mais il y a un chemin tracé que suivent les paysans... Nous y étions tout à l'heure...—Il ne fallait pas aller à droite et à gauche pour dessiner, nous y serions encore... Après tout, nous ne sommes ni dans les déserts de l'Égypte, ni même dans les landes de Bordeaux; nous nous retrouverons toujours.—Mais le jour baisse... et la nuit, il n'est pas facile de se retrouver.... Voyons l'heure....—Tu as donc osé prendre ta montre pour voyager...—Parbleu!... je savais bien que je ne serais pas foulé comme dans le parc de Saint-Cloud..... Ce n'est pas que cela veuille dire que nous n'ayons rien à craindre ici... je ne connais pas ce pays_... j'ignore s'il y a des vagabonds... des voleurs... As-tu des pistolets sur toi?—Non, je les ai laissés dans mon porte-manteau... mais j'ai ma badine.—C'est cela, si on nous attaquait, nous aurions une badine et un crayon pour nous défendre!... Sais-tu que j'ai cent cinquante francs sur moi? je suis fâché à présent d'avoir emporté tant d'argent... mais quand on doit rester quelque temps dans un pays... et qu'on espère s'y amuser un peu.—Oh! parbleu! je te conseille de faire ton embarras avec tes cinquante écus... Et moi qui ai dans ma bourse douze cents francs en or...
»—Douze cents francs!... quelle folie!... avoir emporté douze cents francs....
»—C'est un joli denier!» dit une voix qui partait de derrière un épais buisson; presque au même moment on écarte le feuillage et quelqu'un se trouve tout à coté des deux voyageurs.
C'était un homme d'un âge déjà avancé, mais fort, trapu, vigoureux; ses yeux gris enfoncés sous des sourcils épais, étaient à la fois vifs et hardis; ses lèvres minces semblaient, en se rapprochant, avoir une expression moqueuse; un nez long et crochu; des pommettes saillantes et fortement colorées achevaient de donner à sa physionomie une expression singulière. Il était vêtu d'une blouse grise, portait des sabots, un bonnet de laine de couleur, et tenait sur son épaule une de ces larges faux dont les paysans se servent plutôt pour faucher l'herbe que pour la moisson.
Dufour est resté saisi; Victor lui-même est un moment étonné de la brusque apparition de cet homme, qui semble être sorti du buisson pour se trouver sur leur passage; et celui-ci répète, en les regardant l'un après l'autre d'un œil scrutateur: «Oui... c'est un joli denier.
»—Ah! vous trouvez.....» dit Victor en fixant à son tour l'homme en blouse.—Mais dame!.....—Vous nous écoutiez donc?... Il n'y avait pas besoin d'écouter pour vous entendre..... vous parliez assez haut... et puis quand même, est-ce que ça vous fâche?...
»—Drôle de rencontre! murmure Dufour; cet homme a une tête bien caractérisée... il serait très-bien à peindre... mais pas ici..... Marchons toujours..... il a une polissonne de faux contre laquelle ta badine ne brillerait pas.—C'est un faneur, un faucheur, qui revient de son travail.—J'aime à le croire... mais nous sommes bien sots d'aller crier que nous avons de l'argent, de l'or dans nos poches.... C'est une imprudence que je ne me pardonne pas. Il est vrai que j'aurais juré que nous étions seuls: cet homme a poussé là comme un champignon.»
Les voyageurs continuaient leur marche dans un étroit sentier qu'ils suivaient alors, le paysan marchait derrière eux. Dufour le regardait souvent de côté, en disant à Victor: «J'aimerais mieux qu'il fût devant nous... laissons-le passer.—Tu as tort de te méfier de ce paysan... au contraire, sa rencontre nous sera utile.»
Victor s'arrête et s'adresse à l'homme, qui semble les suivre: «Pourriez-vous nous dire si nous sommes encore loin du village de Samoncey?—Si j'peux vous le dire!... tiens! ça serait bon si je ne connaissais pas le pays..... Non, vous n'êtes pas très-loin de Samoncey... à une demi-lieue approchant...—Et suivons-nous bien la route qui y conduit?—Oh! par les bois ou par les champs, on y va tout de même... D'ailleurs, j'y vais, moi, à Samoncey: ainsi, si vous voulez me tenir compagnie, vous ne vous perdrez pas.—Je ne tiens pas absolument à sa compagnie,» dit tout bas le peintre.—«Pourquoi cela?—C'est à cause de cette diable de faux... S'il allait nous prendre pour de la luzerne...—Tu es fou! avec lui nous ne risquons plus de nous égarer.—Soit... abandonnons-nous à la Providence; mais marchons à côté de lui.
Vous êtes de ce pays, brave homme?—Oui, je suis de Gizy; c'est à une demi-lieue de Samoncey... plus haut.—Il est joli ce pays,... il paraît riche et bien cultivé?—Oh!... comme ça... Il y a des terrains assez bons.—Vous êtes cultivateur?—Non, je suis journalier. Et vous, qu'est-ce que vous êtes?»
Cette question, toute naturelle dans la bouche du paysan, fait pourtant sourire les voyageurs. Mais les gens de la ville trouvent tout simple de questionner les habitants de la campagne, et se formalisent quand ceux-ci usent du droit de réciprocité. Cependant Victor répond au paysan:
«Nous arrivons de Paris... Mon ami est artiste.—Artisse! quoique c'est que ça?—Je suis peintre.... dessinateur, si vous comprenez mieux.—Ah! peintre, oui, je comprends! Vous faites des peintures, des images,... comme celles qui sont sur les complaintes qu'on vend à Laon,.... des Juif-Errant, des Barbe-Bleu!
»—Ah! le Vandale!» s'écrie Dufour; puis il ouvre son calepin et montre au paysan un des points de vue qu'il venait de croquer, en lui disant: «Voilà ce que je fais... Y êtes-vous à présent?»
Le paysan s'arrête pour regarder à son aise le croquis, et Dufour cherche à lire dans ses yeux la surprise et l'admiration; mais le villageois ne s'émeut point, il dit d'un air indifférent: «Ah! oui,... ce sont des arbres..... des gazons, c'est dommage que c'est tout noir.... j'aime mieux les images en couleur, c'est plus gentil.
»—Il n'y a rien à répondre à ces gens-là,» murmure Dufour, en remettant avec humeur son calepin dans sa poche; «cela n'a aucun sentiment des beaux-arts!—Eh! pourquoi vas-tu lui parler peinture, toi!—Pourquoi se permet-il de nous demander ce que nous faisons!—Parle-lui culture, labour, semences, alors il saura te comprendre, te répondre.—Pourvu qu'il ne nous égare pas, c'est tout ce que je demande.... Il nous fait prendre bien des détours, et la nuit approche.... Paysan, sommes-nous bientôt au village?—Nous y arriverons.»
En disant ces mots, l'homme en blouse entre dans un sentier bordé d'épais buissons et recouvert par des branches de chênes qui formaient presque un berceau en se joignant; mais, le jour étant déjà très-bas, on voyait à peine clair dans cette route. Les branches de feuillages touchaient souvent la tête des voyageurs, et on ne pouvait marcher qu'un de front, tant le sentier était étroit.
«Dans quel chemin nous mène-t-il?» dit Dufour à Victor. «Ce sentier doit être fort agréable quand il fait du soleil.—Mais comme il y a long-temps qu'il ne fait plus de soleil, il n'était pas nécessaire de nous mener dans un chemin où à chaque instant les branches peuvent nous aveugler... Hum!... je me méfie de ce gaillard-là... Et dire que nous avons laissé nos armes,... c'est-à-dire tes armes, dans le porte-manteau!.... Eh bien!.... qu'est-ce qu'il fait donc maintenant?...»
Le guide des deux amis venait d'ôter la faux de dessus son épaule gauche pour la prendre dans sa main droite, et il tournait la tête pour regarder les voyageurs; mais Dufour s'était arrêté spontanément à cette action du paysan.
«Eh bien, messieurs,... est-ce que vous n'avancez plus?...—» Si fait, dit Victor, qui marchait le dernier. «Allons, Dufour, avance donc, qu'est-ce que tu fais là?—Mais je..... je m'arrête un peu,.... je suis las... Est-ce que nous ne serons pas bientôt dehors de ce sentier, mon camarade?—Oh! si.....»
Et le paysan, qui examinait alors sa faux, reprend: «Elle est fameuse c'te faux-là! un bon tranchant.... Si à l'armée on avait de ça, et qu'on sût s'en servir comme moi, ah! bigre! ça vaudrait ben leur sabre!... C'est qu'avec ça on ferait tomber des hommes par demi-douzaines!
»—Voilà de bien mauvaises plaisanteries!...» dit Dufour à demi-voix et en regardant Victor. Celui-ci le pousse pour le faire avancer, en s'écriant: «Allons, brave homme, marchons, s'il vous plaît, car nous n'arriverons jamais avant la nuit. Dam', i' m' semble que c'est vous qui vous arrêtez.»
On se remet en marche, Dufour ayant toujours les yeux fixés sur la terrible faux, est prêt à se jeter dans les broussailles qui bordent le sentier, au premier mouvement qu'il verra faire à leur guide. Celui-ci ne s'arrête plus, et on arrive enfin au bout de l'étroit chemin. Mais on est toujours dans le bois; et quoique l'endroit soit moins touffu, on ne peut voir loin devant soi, parce que le jour est près de finir.
«Ce village de Samoncey est bien difficile à atteindre!» dit Dufour en regardant Victor et en poussant un profond soupir qui fait sourire son compagnon. Le paysan s'avance toujours, marchant à travers le bois et ne suivant plus aucun chemin battu; enfin on arrive dans une clairière où plusieurs sentiers aboutissent. Le paysan s'arrête à cet endroit, posant sa faux à terre et s'appuyant dessus comme un suisse sur sa hallebarde; il regarde autour de lui comme s'il cherchait du monde dans chacun des sentiers qui s'offrent à sa vue.
«Eh bien! mon brave homme, pourquoi restons-nous là? demande Victor.—Ah! c'est que je regardais si je n'apercevrais pas queuque ami.... qui m'aurait évité la peine d'aller à Samoncey.
»—Ce sont ses complices qu'il cherche!...» dit tout bas Dufour; «n'attendons pas le reste de la troupe.... Crois-moi, Victor, prenons un de ces sentiers au hasard et jouons des jambes... Il ne s'agit pas de faire le brave contre une bande de voleurs, surtout quand on n'est pas armé.»
Victor est un moment indécis; il dit enfin au paysan, qui regardait toujours autour de lui: «Si vous ne voulez plus continuer de marcher, dites-nous au moins notre chemin; nous n'avons point de temps à perdre, car, arrivés a Samoncey, nous ne serons pas encore au but de notre voyage, puisque nous allons à la terre de M. de Bréville.
»—Comment! c'est chez M. de Bréville que vous allez?» s'écrie le villageois; puis il laisse échapper quelques éclats de rire moqueur.
«Qu'est-ce qu'il y a donc de comique là-dedans?» dit Dufour avec humeur; et il ajoute, mais de manière à n'être pas entendu: «Ce butor commence à m'échauffer les oreilles!....
»—Excusez si je ris, messieurs; mais, voyez-vous, c'est que si vous m'aviez dit plus tôt que vous alliez chez M. de Bréville, je ne vous aurais pas fait faire un chemin inutile... vous seriez arrivés à présent. Pour aller chez M. le marquis, vous n'aviez pas besoin de passer par Samoncey... ça ne fait que vous alonger....—C'est à Laon qu'on nous a indiqué ce chemin.—Oh! je connais le pays mieux que personne; j'y sommes né!... Il n'y a pas un arbre de ce bois dont je ne pourrais vous dire l'âge!... il n'y a pas un sentier que je n'ai parcouru cent fois chaque année! et quant à la maison de M. de Bréville, pardié, j'y ai été assez pour la reconnaître.... Madame la marquise me faisait travailler... elle m'employait souvent... Mais tenez, puisque vous allez là, v'là vot' chemin; il est inutile que vous veniez avec moi à Samoncey, ça vous retarderait encore. Prenez ce sentier... puis le premier à droite, puis la route qui descend, et vous y êtes... Adieu, messieurs, bon voyage...... et ne vous laissez pas voler en route... ce serait dommage.»
Sans attendre de réponse, l'homme en blouse remet sa faux sur son épaule, et disparaît en s'enfonçant dans le bois. Les deux voyageurs le regardent aller et se regardent ensuite.
«Prendrons-nous le chemin qu'il nous a indiqué? dit enfin Dufour.—Pourquoi pas?—C'est qu'il avait un drôle d'air en nous quittant..... Tu n'as pas remarqué le ton goguenard de cet homme, en nous disant: Ne vous laissez pas voler?....—Dufour, tu ne connais donc pas le paysan? ces gens-là ont presque toujours un air moqueur en parlant à des habitants de la ville: c'est là où gît tout leur esprit. Je crois que tu avais grand tort de suspecter l'honnêté de cet homme; tu vois qu'il nous a quittés sans nous traiter comme de la luzerne avec sa redoutable faux....—Oui.... je vois qu'il nous a promenés fort long-temps à travers les bois... qu'il semblait toujours attendre la rencontre de quelqu'un, et qu'enfin il nous laisse, à l'entrée de la nuit, dans une espèce de carrefour où nous risquons fort de nous perdre.—En vérité, les gens méfiants sont bien malheureux! Tu n'es cependant pas poltron, Dufour, car je t'ai vu dans l'occasion tenir tête à plus d'un adversaire.—Sans doute, et si nous étions attaqués maintenant, je me défendrais comme un lion; mais je suis persuadé que ce serait inutile... et je trouve que la prudence peut très-bien s'allier à la bravoure.—En attendant, suivons le chemin qu'on nous a indiqué, et au diable la crainte; j'aime mieux ne pas prévoir le danger que de m'inquiéter d'avance.—Et moi, j'aime mieux prévoir les choses, afin de me mettre en mesure de les éviter, s'il est possible.—Nous n'avons pas la même manière de voir, mon cher Dufour; mais je crois que la mienne doit me rendre plus heureux.—Et moi, je pense que la mienne doit me faire vivre plus long-temps.»
Tout en discourant, ces messieurs avançaient dans le chemin qu'on leur avait montré; mais telle diligence qu'ils fissent, la nuit avançait encore plus vite qu'eux. Bientôt il ne leur est plus possible de voir à quatre pas, et ils sont obligés de ralentir leur marche pour ne pas s'exposer à se heurter le visage contre les arbres; alors Dufour recommence à jurer, et Victor prend le parti de rire.
«Je l'avais bien dit! ce coquin nous a égarés!—Ce paysan est-il cause que la nuit nous empêche de trouver notre chemin!... Allons, quand tu prendras de l'humeur, en serons-nous plus vite chez Armand..... Dis-donc, Dufour.... il me semble qu'il pleut?...—Eh! mon Dieu, oui; c'est pour nous achever... Ces grosses gouttes d'eau annoncent un violent orage... et moi qui ai un chapeau neuf!... il sera perdu...—Mets-le sous ta redingote...—C'est ça, et je me promènerai en voisin... Oh! l'infernal bois.... Aie! voilà que je me cogne le nez à présent!... nous n'en sortirons donc jamais?...—Victoire! victoire, mon pauvre Dufour!...—Qu'est-ce que c'est?.....—Une lumière.... Tiens, vois-tu là-bas?....—En effet... Ah! Dieu, comme ça fait plaisir d'apercevoir une lumière quand on est égaré... J'avais souvent lu cela dans les romans,... mais je n'avais jamais été dans cette position... Pourvu que cette lumière ne soit pas produite par un feu follet... ou un ver luisant.—Oh! non, il ne fait pas assez chaud pour cela....... Avançons, car la pluie redouble.»
Les voyageurs se dirigent vers la lumière, qui ne fuit point devant eux, parce que ce n'était pas un esprit malin qui la faisait paraître, mais qu'elle éclairait tout simplement le rez-de-chaussée d'une maison située au milieu du bois.
«C'est une habitation, dit Victor.—Oui... et, autant que je puis voir, cela m'a l'air assez grand.... Pourvu qu'on veuille bien nous recevoir... Si on allait nous prendre pour des voleurs...—Que le diable t'emporte avec tes suppositions!.... Frappons toujours!»
CHAPITRE V.
Un cabaret dans les bois.
On a ouvert la porte aux deux voyageurs, sans même s'informer de ce qu'ils demandent. C'est un grand jeune homme en veste, en sabots, en bonnet de laine, qui est devant eux: il se range de côté pour leur livrer passage. Cependant Victor s'arrête sur le seuil de la porte en disant: «Excusez-nous, monsieur, nous sommes peut-être indiscrets; mais la pluie tombe très-fort, et nous ne connaissons pas notre chemin.
»—Entrez donc... entrez donc!...» crie une voix forte qui part de l'intérieur de la maison. «Eh! nom d'une pipe! est-ce qu'il faut tant de façons pour entrer chez nous?...»
A cette invitation un peu brusque, les deux amis entrent dans la maison. Ils se trouvent dans une grande pièce d'un aspect triste et sombre, n'ayant que le mur pour tenture, et dont le plafond est noir et enfumé. Une immense cheminée est en face de la porte. De chaque côté de la chambre sont deux tables entourées de bancs de bois. Un grand buffet et quelques chaises, voilà tout l'ameublement de cette salle, qui n'a que la terre pour parquet, comme c'est l'usage dans les habitations de paysans.
Une seule lumière, placée sur une des tables, éclaire à peu près la salle. Une femme d'un âge mûr, habillée comme une villageoise aisée, est assise près de la lumière et travaille à l'aiguille. Un peu plus loin, un grand homme d'une cinquantaine d'années, mais fort, replet, et au teint vermeil, est accoudé devant un petit pot de faïence et un verre. Personne ne se dérange à l'arrivée des étrangers. Le grand homme, qui semble être le maître de la maison, les salue de la tête, et porte son verre à ses lèvres en disant: «A votre santé, messieurs!... Allons, Babolein, donne du vin à ces messieurs;... ils ne seront sans doute pas fâchés de boire un coup... Donne un litre..... ces messieurs boiront bien un litre... Quand on a marché, on a soif.
»—Il me paraît que nous sommes dans un cabaret,» dit Dufour en jetant les yeux autour de lui. «Un cabaret au milieu d'un bois!... c'est assez singulier....—Cela fait que du moins nous y resterons tant que cela nous conviendra et sans craindre de gêner personne,» dit Victor en s'asseyant et en posant son chapeau sur une table, tandis que Dufour secoue le sien dans un coin de la salle.
«Il me paraît que vous vendez du vin, monsieur?» dit Victor en s'adressant au maître du logis.—«Oui, monsieur, dame;... à la campagne on fait ce qu'on peut pour gagner sa vie!...
»—Si du moins vous ne buviez pas tout le bénéfice!....» dit d'une voix aigre et d'un ton sec la femme occupée à coudre.
«—Allons, madame Grandpierre, n'allez-vous pas me faire passer pour un ivrogne aux yeux de ces messieurs qui ne me connaissent pas!—Vraiment! s'ils vous connaissaient, ils sauraient déjà à quoi s'en tenir.—Ah! Jacqueline! tu veux me fâcher.... mais tu sais bien que c'est difficile. Crie!... grogne!... ça m'est égal!... je m'en moque comme d'une futaille vide!...»
Le grand jeune homme, qui était allé dans une pièce voisine, revient avec un broc et des verres qu'il place devant les deux amis. Dufour, qui a fini de secouer son chapeau et d'essuyer sa redingote, s'assied près de Victor en lui disant: «Nous ne boirons jamais ça!...—Qu'importe! il faut bien payer l'abri qu'on nous donne.»
Victor se verse du vin ainsi qu'à son compagnon. Le maître du logis se lève tenant son verre à la main, et vient trinquer avec ses nouveaux hôtes, qui, pour répondre à cette politesse, tâchent d'avaler, sans faire trop de grimaces, le vin, ou plutôt la piquette, qu'on vient de leur servir.
«Ces messieurs ne sont pas du pays?» dit le paysan après avoir bu.
«—Non, nous arrivons de Paris; nous allons chez M. de Bréville... le connaissez-vous?—Oh! oui, messieurs... c'est-à-dire, je connaissons sa propriété... car, pour ce qui est du jeune marquis de Bréville, je ne pouvons guère le connaître; depuis la mort de sa belle-mère, lui et sa sœur ont quitté leur maison... et ils n'y étaient jamais revenus... mais j'avons appris, il y a queuques jours, que le jeune marquis était arrivé à sa campagne; que sa sœur y était aussi avec son mari. Je ne savons pas si c'est pour s'y fixer... Mais ces messieurs sont sans doute de leur société, puisqu'ils vont chez M. le marquis?—Oui, nous sommes amis d'Armand; nous venons passer quelque temps à sa terre. Nous avons quitté la voiture à Laon, et nous nous sommes mis en route à travers les bois; nous pensions arriver avant la nuit... mais quand on ne connaît pas bien son chemin...
»—Oui... et qu'on fait de mauvaises rencontres, dit Dufour.
«—Comment!... vous avez fait de mauvaises rencontres dans ces bois? s'écrie le paysan.
»—Non... mon ami plaisante, dit Victor; c'est de l'orage dont il veut parler.—Ah! il est vrais que vous êtes bien mouillés! Voulez-vous qu'on fasse du feu à l'âtre pour vous sécher?... Quoiqu'il ne fasse pas froid, la pluie est mauvaise sur le corps...—Ma foi, je crois que vous avez raison... le feu nous séchera plus vite, et si cela ne vous donne pas trop de peine.....—Pas du tout..... d'ailleurs, il faudra toujours du feu pour faire chauffer le souper..... Allons, Babolein... voyons, remue-toi un peu, au lieu de rester là dans un coin comme un grand fainéant!...
»—C'est ça!...» dit la paysanne avec humeur; «c'est toujours à Babolein qu'on s'en prend! il faut que ce soit lui qui fasse tout!... Et pourquoi n'appelez-vous pas Madeleine?... pourquoi ne descend-elle pas?... est-ce qu'elle dort déjà cette paresseuse?... La trouvez-vous trop grande dame pour lui faire allumer le feu?... Hum!... quelle patience il faut avoir ici!...
»—Mon Dieu! ne vous fâchez pas, ma mère,» dit le jeune paysan en plaçant du bois dans la cheminée, «laissez Madeleine se reposer... elle était malade ce matin... vous savez ben qu'elle n'est pas forte et qu'un rien la fatigue... ce n'est pas qu'elle manque de bonne volonté...—Oh! oui, de la bonne volonté... de belles paroles!... des phrases!... on n'conduit pas une maison avec ça!... mais on cajole les hommes... et on se fait dorloter!...—Oh! oh! not' femme!... tu veux donc toujours crier? eh ben! à ton aise!... crie!... A ta santé, à la vôtre, messieurs!»
Le jeune paysan ayant allumé le feu, Victor et Dufour vont se placer devant la cheminée. Le maître de la maison se remet devant son pot de vin, et son fils va s'asseoir dans un coin de la chambre, tandis que la paysanne murmure encore en travaillant.
La pluie continuait de tomber, on l'entendait battre les vitres de la fenêtre.
«Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé cette maison, dit Victor, l'orage redouble, et je ne sais ce que nous serions devenus! mais pour peu que cela continue, il faudra peut-être que vous nous donniez à coucher...
»—Qu'à cela ne tienne, messieurs; nous avons de quoi vous loger... Au fait, vous êtes encore à une demi-lieue de chez M. de Bréville, et cet orage doit avoir rendu les chemins bien mauvais.—Alors, je vois que nous serons vos hôtes pour cette nuit: qu'en penses-tu, Dufour?»
Dufour était alors occupé à passer en revue tous les coins de la salle, et ses yeux venaient de s'arrêter sur une encoignure qui se trouvait au bas d'un petit escalier et qu'il n'avait pas encore remarquée: dans cette encoignure étaient deux fusils et un grand coutelas.
«Eh bien! Dufour, tu ne me réponds pas! dit Victor, je te demande si tu es d'avis de coucher ici?...
»—Mais.... peut-être.... je ne dis pas non..... cependant, si on nous attend ce soir chez M. de Bréville?...—On ne nous attend pas plus ce soir que demain!... Est-ce que tu n'entends pas la pluie?... veux-tu que nous allions nous casser le cou dans le bois?... et comment trouverions-nous notre chemin la nuit, puisque nous nous sommes perdus le jour?...—Perdus... hum!... ce n'est pas nous qui nous sommes perdus... on nous a peut-être égarés avec intention...»
Dufour avait dit ces derniers mots à voix basse, mais Victor n'y a pas fait attention; il prend une chaise et s'assied devant le feu, Dufour regarde toujours du côté de l'encoignure; enfin il s'adresse à leur hôte.
«Il me paraît que vous êtes chasseur, monsieur?—Chasseur... ma foi, non! Pourquoi ça?—C'est que je vois... des fusils..... là-bas.—Ah! écoutez-donc: quand on demeure au milieu d'un bois, loin de toute habitation, il est bon d'avoir des armes... Ce n'est pas que le pays soit mauvais;... mais queuquefois des vagabonds peuvent entrer chez nous, comme pour boire; et dame, on pourrait se battre, se tuer ici, que personne ne viendrait y mettre empêchement.—C'est fort agréable!—Buvez donc, monsieur.....—Merci, je n'ai plus soif.—Vous souperez avec nous, au moins?—Je n'ai pas grand' faim...
»—Moi, je souperai très-volontiers, dit Victor; la marche m'a donné de l'appétit: d'ailleurs nous n'avons pas mangé depuis quatre heures, et il est,... voyons, neuf heures bientôt.»
Victor avait tiré sa montre pour regarder l'heure; le jeune paysan quitte la place où il était assis, et vient tout près de Victor, en s'écriant: «Oh! la belle montre!... Regardez donc, mon père, comme c'est joli!... comme c'est travaillé!.... C'est de l'or, n'est-ce pas, monsieur?—Oui, sans doute.
»—Oh! tu n'en es pas bien sûr,» dit Dufour, en essayant de faire des signes à son ami.—«Comment, je n'en suis pas sûr! tu plaisantes, je pense; elle m'a coûté assez cher.—Coûté!... coûté... on a les montres pour rien à présent.
»Je n'aurai jamais une belle bijouterie comme ça,» dit le jeune homme en poussant un soupir.
«—Peut-être mon garçon; eh! eh!..... on ne sait pas ce qui peut arriver.» Et, en disant ces mots, le maître de la maison avale un verre de vin.
«Je crois qu'il ne pleut plus,» dit Dufour en s'approchant de la fenêtre.
«—Oh! monsieur!..... ça redouble au contraire, dit Babolein. Le temps est pris; en v'là pour la nuit... Oh! c'est fini!... vous ne pouvez plus vous en aller.»
Dufour ne répond rien et va s'asseoir près de Victor; il garde le silence, et se contente de jeter souvent des regards autour de lui, se retournant brusquement au moindre mouvement que font les habitants du logis.
«Ha ça! puisque décidément ces messieurs couchent ici, dit la vieille femme, il faut qu'on leur prépare des lits,... une chambre....—Voulez-vous que j'y aille, ma mère?....—Non,.... non.....; mais cette petite ne descend donc pas... Madeleine! Madeleine!
»—Me voilà!» a répondu une voix douce; et, presqu'au même instant, une jeune fille descend l'escalier de bois qui communique avec le haut de la maison.
Victor s'est bien vite retourné pour voir la jeune fille. Celle-ci est très-petite; elle n'a ni embonpoint ni fraîcheur, son teint est pâle; ses yeux assez petits sont presque toujours baissés, sa bouche est grande, son nez moyen, ses cheveux bruns sont relevés sans nulle coquetterie; en général, rien ne peut séduire dans le premier aspect de cette jeune fille; et Victor se retourne bientôt vers Dufour en lui disant tout bas: «Elle n'est point jolie!—Qu'est-ce ça me fait?....» répond le peintre avec humeur.
La jeune fille a fait aux voyageurs une révérence qui n'a rien de gauche ni d'emprunté. Elle sourit à M. Grandpierre, qui lui fait un petit signe de tête; puis elle s'avance timidement vers la vieille paysanne, qui lui dit d'un ton dur:
«J'espère que vous avez eu le temps de vous reposer..... Dieu merci! Depuis le dîner vous êtes remontée dans votre chambre... Vous n'êtes donc plus bonne qu'à dormir ici?
»Pardon, madame, c'est que j'avais si mal à la tête... comme de la migraine...
»—Ah! oui!... la migraine!... dites plutôt la paresse!....... Qu'est-ce que c'est qu'une fille de dix-huit ans qui a la migraine!... Est-ce que j'ai jamais eu de tout ça, moi! mais, si on vous écoute, vous aurez tous les jours quelque chose.
»—Allons, allons, Jacqueline, que tout ça finisse!» dit maître Grandpierre en élevant sa voix. «Crie après moi tant que tu voudras,... ça m'est égal, je ne t'écoute pas. Mais laisse Madeleine en repos;.... tu lui fais du chagrin,... et c'est mal. Va, Madeleine, va, mon enfant, préparez la chambre au bout du corridor et deux lits pour ces messieurs qui couchent ici... Dépêche toi; nous t'attendrons pour souper.»
La jeune fille ne répond que par une inclination de tête. Elle prend une lumière et remonte vivement l'escalier. Le grand Babolein n'a pas quitté des yeux Madeleine tant qu'elle a été dans la salle; lorsqu'elle remonte, ses regards la suivent encore; il reste la bouche béante, le col alongé, et les yeux attachés sur le haut de l'escalier.
«C'est votre fille, madame?» dit Victor, en s'adressant à la paysanne.
«—Non, monsieur, ce n'est pas ma fille,» répond madame Grandpierre d'un air d'humeur.
«—Alors, c'est sûrement votre nièce? dit Dufour. Pas davantage.
»—Oh! j'aime ben mieux qu'elle ne soit pas ma sœur,» dit le jeune paysan d'un air niais.
«—Voyez-vous ça! reprend la vieille. Ne t'aviserais-tu pas de vouloir qu'elle soit ta femme,... grand imbécile!... Je voudrions bien voir ça.
»—Allons, silence!» dit, d'une voix de stentor, le maître de la maison. «Vous avez le temps de crier quand il n'y a personne... Jacqueline, occupe-toi du souper, ça vaudra mieux.
»—Puisque ce n'est ni leur fille ni leur nièce,» dit tout bas Dufour à Victor, «ce n'est donc que leur servante... Cependant ce Grandpierre semble la traiter avec bien de la bonté, presque des égards. Je voudrais savoir ce que c'est que cette Madeleine,... pourquoi elle a l'air triste... pourquoi elle est pâle,... pourquoi...—Ah! te voilà encore avec ta curiosité!...—Tu n'es pas curieux parce que la jeune fille n'est pas jolie; si elle te plaisait, tu aurais déjà fait mille questions à son sujet.—C'est possible.»
Madeleine ne tarde pas à redescendre. Elle va, sans rien dire, aider Jacqueline dans les apprêts du souper. Vive et alerte, en deux minutes elle a préparé le couvert. Le grand Babolein la suit des yeux et semble l'admirer; mais Madeleine tient toujours les regards baissés, et ne les porte pas plus sur les étrangers que sur les habitants de la maison.
Victor est resté assis devant le feu, ne songeant qu'à faire sécher ses bottes. Mais Dufour regarde ce qui se passe, et il remarque que la jeune fille fait tout avec autant d'adresse que de grâce: cela lui paraît encore fort singulier dans une servante de cabaret.
«Madeleine,» dit Grandpierre au bout d'un moment, «ces messieurs vont à Bréville, chez monsieur le marquis... c'est l'orage qui les a retenus ici.
»—A Bréville,» s'écrie la jeune fille, et pour la première fois elle lève les yeux et les porte sur Victor et son compagnon; une légère rougeur colore ses joues, ses regards se sont animés; mais bientôt cette expression disparaît pour faire place à un sentiment de mélancolie, et Madeleine rebaisse les yeux et soupire en murmurant: «Ah! ces messieurs allaient... chez monsieur le marquis....
»—On dirait que cela l'intéresse,» dit tout bas Dufour à Victor: «Ne trouves-tu pas cela singulier?...—Ah! Dufour, que tu m'ennuies avec tes conjectures!...—C'est qu'il me semble qu'il y a du mystère dans cette maison.... Enfin, pourvu que mes soupçons ne soient pas fondés, c'est tout ce que je demande!... Une vieille femme méchante... deux hommes... qui ont chacun six pieds au moins... et une jeune fille qui ne lève pas les yeux... c'est bien louche... Dis donc, Victor, te rappelles-tu un certain roman traduit de l'anglais de Lowis... Le Moine... Tu as lu le Moine, heim?—Sans doute, après!—Ce roman-la me faisait toujours frissonner. Il y a dedans une scène de voleurs dans une forêt... Heim!... notre situation ressemble un peu à cette scène-là!...—Allons, tu es fou!
»—A table, messieurs,» dit le maître de la maison en se levant: «Nous vous offrons ce que nous avons... On ne se procure pas ce qu'on veut si tard!—Ce sera fort bien, monsieur; en voyage, l'appétit empêche qu'on soit difficile; d'ailleurs votre table est très-bien garnie.»
Victor se place et Dufour s'assied près de lui. Tous les habitants de la maison se mettent à table avec les deux voyageurs. La jeune fille se trouve être en face des étrangers, de temps à autre elle lève les yeux pour les regarder, mais elle les rebaisse bien vite quand elle pense qu'on l'observe.
Des légumes et des œufs composent le souper; Victor y fait honneur; Dufour ne mange de quelque chose qu'après en avoir vu manger à ses hôtes. Madeleine ne prend presque rien, et elle ne parle pas; la vieille murmure après la jeune fille parce qu'elle ne mange pas, après son fils parce qu'il mange trop, et après son mari parce qu'il ne cesse de boire. Dufour remarque tout. Les regards que Madeleine jette à la dérobée sur lui et son ami sont ce qui l'intrigue le plus.
On est encore à table lorsqu'un coup violent retentit sur la porte d'entrée de la maison.
«Voilà du monde qui vous arrive bien tard, dit Victor.—Et par un bien mauvais temps, ajoute Dufour.
»—Oh! je parie que je devine qui c'est,» répond maître Grandpierre en souriant, et il s'écrie aussitôt: «Qui est là?
»—Eh! mordieu! c'est moi!... est-ce que vous allez me laisser à la pluie battante?» répond une voix aigre et brève qui ne semble pas inconnue aux deux voyageurs.
»J'en étais sûr, dit Grandpierre; c'est Jacques!»
Le jeune paysan va ouvrir la porte, et l'homme à la faux entre dans la salle, tenant toujours à la main son instrument de travail. Dufour fait un bond sur sa chaise, puis presse le genou de son voisin, en disant à demi-voix: «C'est l'homme du bois.—Je le vois bien.—Et tu ne trouves pas drôle qu'il nous rejoigne ici?...—Pourquoi donc n'y viendrait-il pas aussi bien que nous?—Tu ne vois pas qu'il nous a envoyés de ce côté, parce qu'il était certain que nous serions forcés d'entrer dans cette habitation; et cette jeune fille qui nous regarde à la dérobée.... je crois qu'elle a envie de nous faire des signes...—C'est qu'elle est amoureuse de toi.—C'est bien. Nous verrons s'il faut toujours rire!»
Après avoir posé sa faux contre la porte, Jacques s'approche de la table. En reconnaissant les deux voyageurs, il laisse échapper les ricanements moqueurs qui lui sont familiers et s'écrie: «Ah!..... messieurs, c'est comme cela que vous allez coucher à Bréville! Je vous avais pourtant mis dans le bon chemin.—Oui, il était gentil votre bon chemin, répond Dufour, nous avons manqué cent fois de nous y casser le nez!
»—Comment, Jacques, tu connais mes hôtes?» dit le maître de la maison, en tendant la main au nouveau-venu.
»—Certainement.... j'ai eu le plaisir de les rencontrer dans le bois... Eh! eh!.... je pourrais même te dire ce que chacun de ces messieurs a dans sa bourse... eh! eh! eh!....
»—Allons, il va recommencer ses mauvaises plaisanteries, dit Dufour: c'était sans doute les deux Grandpierre qu'il attendait dans le bois, et, ne les voyant pas venir, il nous a envoyés chez eux... cela se comprend.
»—Jacques, viens te mettre à table, tu boiras bien un coup avec nous...—Volontiers..... Bonsoir, madame Grandpierre.... bonsoir, Babolein... bonsoir, ma petite Madeleine...»
Jacques a salué la mère et le fils d'un air familier et seulement de la tête, mais, en s'adressant à Madeleine, le paysan a changé de ton, sa voix s'est adoucie, ses manières sont devenues plus polies, et quoiqu'il ait été prendre la main de la jeune fille, il ne l'a pas secouée brusquement, mais a paru la serrer avec affection.
De son côté, Madeleine a regardé Jacques en souriant et lui a dit bonsoir avec amitié, comme on répond à quelqu'un dont la présence nous fait plaisir.
«Te voilà bien tard par ici, Jacques?—Que voulez-vous,.... la journée a été longue chez le père Thomas,... puis j'avais affaire à Samoncey pour de l'ouvrage qu'on m'avait promis, tout ça m'a retenu.... Et c'te pluie qui est arrivée,... je m'sommes dit: au lieu de retourner à Gizy, je coucherons chez Grandpierre;... pas gêné, moi!... je couche où je me trouve.—T'as raison, mon vieux, et nous boirons une chopine de plus!... A vot' santé, messieurs.»
Victor ne se sent plus envie de tenir tête à son hôte; il étend les bras, baille, et propose à son compagnon de monter se coucher.
«Encore un moment,» dit Dufour, et il ajoute à demi-voix: «Qui sait si on n'attend pas notre sommeil pour se débarrasser de nous? Ce Jacques qui est revenu nous joindre ici,... qui va y coucher,.... et cette petite,... vois donc comme elle nous regarde,... et avec quelle expression..... Je t'en prie, Victor, ne t'endors pas!...
»—Eh bien! nous ne disons rien, ma petite Madeleine?» dit Jacques après avoir trinqué avec son ami: «Nous avons l'air bien triste ce soir, mon enfant?...—Est-ce que tu n'en devines pas la raison, répond Grandpierre; Madeleine est comme ça depuis que...»
Le paysan baisse la voix, et continue de parler en s'approchant de l'oreille de Jacques. Dufour, ne pouvant entendre ce que dit son hôte, tâche au moins de lire dans sa physionomie et dans celle de l'homme qui a été leur guide. Les deux amis se parlent quelque temps tout bas, et le peintre s'aperçoit qu'ils portent souvent les yeux sur lui et son compagnon, ce qui lui fait présumer que Victor et lui sont pour quelque chose dans cet entretien mystérieux. Cette pensée cause à Dufour une sensation désagréable; il promène ses regards autour de lui. Victor est assoupi; la vieille femme semble en faire autant; la jeune fille a les yeux baissés, mais une sombre tristesse est empreinte sur ses traits; le grand Babolein, semblable à une statue, a les yeux fixés sur Madeleine, et sa bouche entr'ouverte donne à sa figure, déjà niaise, l'apparence de la stupidité.
Au bout de la table, Grandpierre et Jacques se parlent bas; enfin la lampe placée devant les convives ne répand plus qu'une lumière vacillante qui laisse dans l'obscurité tout le reste de la salle. Le bruit de la pluie, qui fouette les feuilles des arbres, semble ajouter encore à la tristesse de ce tableau.
Un cri de Victor change tout-à-coup la situation des personnages. En s'endormant il se balançait sur sa chaise, il a rouvert les yeux au moment où il se sentait tomber en arrière.
«Qu'est-ce que c'est donc?» dit madame Grandpierre, en se frottant les yeux.
«—Rien: rien, madame,» dit Victor en riant, «je suis fâché de vous avoir effrayée,... mais je m'endormais comme vous, et j'ai manqué de disparaître sous la table... Il me semble que pour dormir nous serons tous mieux dans notre lit... Allons, viens-tu, Dufour?... est-ce que tu n'as pas encore fini de souper?...—Tu es bien pressé, tu ne me laisses pas le temps de manger à mon aise...—A ton aise, mon cher, reste à table si tu veux; moi, je vais prendre du repos. M. Grandpierre, veuillez me faire indiquer notre chambre.»
Victor se lève, Dufour en fait autant en murmurant. Madeleine s'est empressée d'allumer une autre lampe; elle se dispose à conduire les voyageurs, mais Grandpierre l'arrête et lui prend la lumière des mains en disant: «Reste,... je veux moi-même avoir l'honneur de conduire ces messieurs.»
La jeune fille obéit; pourtant elle semble ne le faire qu'à regret. Dufour en fait la remarque, et pousse un profond soupir en suivant son ami.
«Bonne nuit, messieurs,» dit Jacques en saluant les voyageurs avec un air moqueur; «je n'aurai peut-être pas l'honneur de vous revoir,... mais je pense que demain vous n'aurez plus besoin de moi pour trouver le chemin de Bréville!—Je l'espère,» dit Victor. Dufour ne répond rien; il jette encore un regard sur Madeleine. La petite a en ce moment les yeux attachés sur lui et sur Victor avec une expression indéfinissable. Les deux amis suivent leur hôte qui monte l'escalier, et la jeune fille les accompagne des yeux tant qu'elle peut les voir.
Maître Grandpierre marche le premier dans un petit couloir étroit qui aboutit à un autre escalier, lequel donne sur une espèce de palier; là, le maître de la maison entre dans un corridor en disant: «Par ici, messieurs.
»—Où diable va-t-il donc nous reléguer? dit Dufour; cette maison est bien grande pour un cabaret... Comme ce plancher craque sous nos pieds;.... il semble que l'on marche sur des trappes...»
Grandpierre s'arrête, ouvre une porte, et fait entrer les voyageurs dans une chambre assez vaste où l'on a dressé deux lits.
«Voilà votre chambre, messieurs; j'espère qu'ici vous dormirez sans vous éveiller.
»—C'est bien ce que je compte faire, dit Victor.
»—Moi, j'ai le sommeil très-léger, dit Dufour, et je m'éveille à chaque instant dans la nuit;... mais j'ai un livre dans ma poche et je pourrai m'amuser à lire.
»—Lire la nuit,» dit l'hôte en posant la lumière sur une cheminée, «m'est avis, monsieur, que vous ferez mieux de dormir: chaque chose a son temps, et vous devez être fatigué.
»—Je ferai ce qui me fera plaisir;... il me semble que je suis bien le maître....—Oh! c'est juste, à votre aise.... Bonsoir, messieurs.»
L'hôte va s'en aller; mais Dufour, qui a déjà inspecté des yeux leur chambre à coucher, rappelle Grandpierre en lui disant:
«Ah! M. Grandpierre, pardon si je vous retiens encore.... Mais qu'est-ce que c'est donc que cela?»
Dufour désignait une porte placée en face des lits, mais qui, de leur côté, n'offrait ni pêne, ni verroux.
«—Ça?... Eh parbleu! c'est une porte,» dit l'hôte en souriant.—«Je vois bien que c'est une porte, mais comment donc est-elle fermée?—Elle est fermée à clé... Ah! c'est qu'elle se ferme de l'autre côté, mais on ne l'ouvre jamais; c'est une porte qui est condamnée; elle ne servait qu'à gêner,... je ne sais même pas ce qu'on a fait de la clé..... Au reste, messieurs, je pense que vous êtes tranquilles, et que vous n'avez pas peur des voleurs chez moi...
»—Non, sans doute, mon cher hôte.... mais si vous écoutez mon ami, il est si curieux qu'il vous fera sans cesse de nouvelles questions.... il veut tout savoir.... Je suis étonné qu'il ne vous ait pas déjà demandé pourquoi votre maison est dans un bois...
»—Il me semble qu'on n'est pas indiscret pour demander où conduit une porte,» dit Dufour avec humeur; «je suis bien aise de ne pas être dérangé.... quand je lis... et ordinairement les portes d'une chambre se ferment en-dedans, mais il paraît qu'ici ce n'est pas comme partout!...
»—Soyez tranquille, monsieur; personne ne viendra vous déranger. Bonne nuit... je vais rejoindre l'ami Jacques.»
L'hôte quitte la chambre, dont il tire la porte après lui; on entend ses pas lourds faire craquer le plancher du corridor, mais bientôt le bruit s'éloigne et le plus profond silence semble régner dans la maison.
Victor se déshabille et s'apprête à se coucher; Dufour l'arrête en lui disant à demi-voix:
«Est-ce que vraiment tu vas te coucher?—Pourquoi pas?—Tu ne devines donc pas où nous sommes?....—Parbleu! nous sommes dans un cabaret..... au milieu d'un bois.... Nous ne serons pas couchés aussi douillettement que chez de Bréville, mais une nuit est bientôt passée!—Tout cela ne serait rien si nous étions chez des gens honnêtes!... mais j'ai trop de raisons de croire qu'il n'en est pas ainsi... Toi, tu manges, tu bois, tu dors, tu ne remarques rien!—C'est que je n'ai rien vu de remarquable ici.—Mon cher Victor, pour un garçon d'esprit, tu as bien peu de pénétration; nous sommes dans un repaire de brigands, et cette nuit on nous assassinera pour nous voler, parce que ce scélérat de Jacques n'aura pas manqué de dire que tu as douze cents francs sur toi!...—Quelle diable d'idée as-tu là?... Tu ne rêves que voleurs et assassins!... Sais-tu que tu es cruel en voyage. Je ne te conseille pas de te marier, Dufour, car tu rêveras toutes les nuits que tu es cocu!...—Il ne s'agit pas de plaisanter... Tu sais bien que je ne suis pas un poltron; mais je trouve ridicule de se laisser prendre au piége sans pourvoir se défendre...—Et qui te fait donc présumer que nous soyons chez des voleurs?—Tout!... D'abord cette maison au milieu des bois,... ce Grandpierre et son fils, qui ont chacun six pieds de haut,... ces armes que j'ai aperçues derrière la porte,.... ce Jacques qui nous envoie de ce côté, puis qui vient lui-même nous rejoindre dans ce cabaret, quoiqu'il eût dit d'abord avoir affaire au village de Samoncey;... enfin, et c'est là-dessus principalement que nous devons asseoir nos soupçons, la conduite de Madeleine, qui n'est pas servante,... et qui est je ne sais quoi dans la maison... Oh! si tu avais observé cette jeune fille, comme je l'ai fait, tu devinerais bien qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... Cette petite est triste, pâle; elle ne lève pas les yeux.... Est-ce là la tournure, l'humeur d'une paysanne?.... A table, quand elle croit que les gens de la maison ne la voient pas, elle nous regarde,... elle nous dévore des yeux;.... c'est le mot.... Pauvre petite! Je suis sûr qu'elle devine le sort qui nous attend et voulait nous sauver, nous prévenir. Au moment où nous allions nous retirer, elle avait bien vite pris la lumière pour nous conduire; mais son maître la lui a arrachée des mains, en lui ordonnant de rester en bas: il avait peur qu'elle ne nous avertît des dangers qui nous menacent. Si tu avais vu cette pauvre enfant nous suivre des yeux quand nous avons quitté la salle... Ah! cette petite n'est pas jolie, c'est vrai: mais dans ce moment je t'assure qu'elle était belle, tant ses yeux avaient d'expression!... Maintenant, examine cette chambre où l'on nous a relégués,... est-ce sombre?... est-ce lugubre?... et cette porte qui ne se ferme pas de notre côté et qu'on peut ouvrir de l'autre quand on veut?... tu conviendras que c'est fort commode.... et que dans aucune auberge tu n'as eu de chambre si mal fermée que celle-ci.»
Victor a écouté Dufour avec attention; quand celui-ci a fini, il se remet à se déshabiller.
«—Comment!... tu veux toujours te coucher?...—Mon cher ami, si nous sommes chez des voleurs, il n'y a plus moyen de nous sauver; si nous sommes chez d'honnêtes gens, tes soupçons n'ont pas le sens commun. Dans l'un ou l'autre cas, il me semble que je ferai toujours aussi bien de me coucher. Quand la mort nous frappe pendant que nous dormons, nous ne faisons que passer d'un sommeil dans un autre.
»—Je ne suis pas pressé de goûter ce sommeil-là. Pourquoi ne pas essayer de nous sauver? nous le pourrions encore peut-être... Voyons cette croisée...»
Dufour ouvre la fenêtre de la chambre; elle donnait sur une arrière-cour de la maison. Mais il faisait noir comme dans un four, il était impossible de mesurer des yeux à quelle distance on était du sol.
«Referme ta fenêtre, mon cher ami, dit Victor; je n'ai pas envie de me casser le cou pour éviter un danger imaginaire. Je ne suis nullement convaincu que nos hôtes soient de malhonnêtes gens.... Ce Grandpierre a au contraire une bonne figure qui respire la franchise....—C'est-à-dire, l'ivrognerie.—Parce que lui et son fils ont six pieds de haut, je ne vois pas que ce soit une raison pour suspecter leur loyauté. Enfin, cette jeune fille t'a fait des signes: si elle te dévorait des yeux, c'est que probablement tu lui as inspiré un doux sentiment... tu auras fait sa conquête,... c'est très-possible; tu n'es pas mal quand tu n'y penses pas...—Victor, tu as bien tort de ne pas me croire!...—J'aime mieux me coucher;.... je te conseille d'en faire autant... Nous avons beaucoup marché aujourd'hui, et tu dois être aussi fatigué que moi... Bonsoir, Dufour.... Demain tu feras des études superbes dans le bois; et, si la petite Madeleine te fait toujours des mines, tu pourras peut-être faire aussi une étude avec elle.»
Victor s'est mis au lit malgré les remontrances de son ami; celui-ci ne sait à quoi se décider. Il se promène dans la chambre, s'arrête, écoute contre la porte du couloir, puis contre celle qui est condamnée. Bientôt Dufour s'aperçoit que son compagnon de voyage est endormi; la vue du repos que goûte Victor lui donne envie de l'imiter: malgré ses inquiétudes, il sent que le sommeil le gagne; mais, avant de se mettre au lit, il veut faire une revue exacte de leur chambre, pour s'assurer s'il n'y a point quelque trappe, ou quelque issue autre que la porte condamnée.
Dufour prend la lampe et commence son inspection: il tâte les murs et regarde sous les meubles; il ne découvre rien de suspect. Arrivé devant la porte, objet de ses craintes, il la pousse, l'examine de bas en haut. Cette porte est vieille, elle a de larges fentes en divers endroits; en regardant ces ouvertures, Dufour croit apercevoir au loin une faible lumière. Il va poser sa lampe dans un autre coin de la chambre, et revient braquer son œil contre une fente de la porte. La lumière augmente, un léger bruit se fait entendre. Dufour est tout oreille, et s'écarquille les yeux pour mieux voir. Le bruit approche; ce sont des pas... deux personnes s'avancent du fond d'un corridor qui est sans doute devant cette porte. L'une de ces personnes éteint une lumière. Dufour reconnaît Madeleine, et à côté d'elle l'homme qui les a guidés dans le bois.
Jacques parle à la jeune fille. Arrivés à quatre pas de la porte, ils s'arrêtent, et Dufour peut les entendre. La jeune fille verse des larmes; l'homme en blouse lui prend la main.
«—Consolez-vous, Madeleine, consolez-vous... les pleurs, ça ne sert à rien. J'sais ben que c'est la grande ressource des femmes!... quand elles ont du chagrin, elles s'en prennent à leurs yeux... Mais, faut pas vous désoler comme ça... on ne sait pas encore ce qui peut arriver!...
»—Ah! mon cher Jacques.... c'est en vain que vous voulez me consoler! je vois bien que c'est fini!... qu'il n'y a plus d'espoir... Je voudrais en vain prendre sur moi et avoir du courage... je m'étais habituée à ma situation... je la supportais sans me plaindre; mais à présent, oh! à présent, je sens que je serai plus malheureuse.
»—Je vous dis que vous êtes un enfant de pleurer.... et pour qui?.... mon Dieu! pour des gens qui n'en valent pas la peine, qui ne méritent pas vos regrets...
»—Oh! le scélérat!.... le gredin! se dit Dufour, c'est de nous qu'il parle, j'en suis sûr, et il trouve que nous ne méritons pas qu'on s'intéresse à notre sort... Hum! brigand! si j'avais un pistolet, comme je t'ajusterais par le trou de cette porte!»
Au bout d'un moment et après avoir essuyé ses yeux, la jeune fille reprend:
«Vous trouvez qu'ils ne méritent pas l'intérêt que je leur porte..... Ah! Jacques!.... vous ne pouvez penser comme moi, vous; vous ne pouvez sentir ce que j'éprouve pour eux... j'espérais que cela tournerait autrement... je vois bien qu'il faut renoncer à cet avenir dont je m'étais flattée. Mais rester ici... ce Babolein... madame Grandpierre... Hélas! je suis bien tourmentée!...
»—Oui, oui, je vous comprends!... Pauvre Madeleine! cela ne devrait pas être ainsi... Plus que tout autre, je dois vous plaindre, moi!...—Vous, Jacques?...—Oui, moi... mais ça ne vous servira pas de grand'chose,... malheureusement!... Allez vous reposer, Madeleine; allez, et je vous le répète, ne versez plus de larmes pour des gens qui n'en valent pas la peine.—C'est bien aisé à dire cela, mais je n'ai pas appris à commander à mon cœur!»
Jacques serre la main de la jeune fille et s'en retourne par le corridor; Madeleine ouvre une porte, disparaît, et la lumière disparaît avec elle.
«Ce que j'ai entendu me semble assez clair,» se dit Dufour en quittant la fente de la porte... «Cette jeune fille s'intéresse vivement à nous: elle voudrait nous sauver, et se désole parce qu'elle voit que c'est impossible.... Ce misérable Jacques nous tuera avec sa faux.... comme des coquelicots!.... Ah! si Victor avait entendu cette conversation! mais il dort comme s'il était chez lui... Que faire?... si j'appelais Madeleine... les autres m'entendraient aussi, et ils accourraient plus vite! Je ne me suis jamais trouvé dans une pareille situation.»
Dufour se remet à marcher dans la chambre, à écouter aux portes; mais il n'entend plus rien. La fatigue l'emporte bientôt sur l'inquiétude, ses yeux se ferment malgré lui. Il se décide à se coucher et à attendre, comme Victor, les évènements. Il place en soupirant sa montre sur la table de nuit; mais bientôt, ne l'y croyant pas en sûreté, il la fourre sous son traversin et pose sa tête dessus en se disant: «On ne l'aura qu'avec ma vie!... Je crois que j'aimerais mieux mourir que d'être volé!... dépouillé!... Qu'ils y viennent!... Je n'ai pas d'armes... mais le courage en tient lieu.... Tout m'en servira d'ailleurs.... tout jusqu'à... Ma foi, oui... cela peut donner un bon coup et étourdir un homme... Cachons-le aussi.»
Et Dufour, prenant le vase de nuit, le met dans la ruelle de son lit, entre la paillasse et le matelas. Après avoir pris toutes ces précautions, l'artiste se recouche. Il a d'abord le projet de rester éveillé; mais ne pouvant long-temps combattre le sommeil, il prend le parti de s'en remettre à la Providence du soin d'écarter les dangers qui l'environnent, et la Providence l'endort... C'est ordinairement ce qu'elle fait de mieux pour le bonheur des humains.
FIN DU PREMIER VOLUME.
MADELEINE.
TOME DEUXIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
Le Réveil.
Le soleil éclairait la chambre où étaient couchés les deux amis lorsque Dufour ouvrit les yeux.
Le peintre ne se rappelle d'abord que confusément les événements de la veille; cependant, petit à petit, la mémoire lui revient. Dufour, tout étonné de se retrouver vivant, regarde timidement autour de lui; il aperçoit Victor qui dort encore. Leurs habits sont toujours auprès d'eux: rien n'a été dérangé dans la chambre, qui, éclairée par le soleil, paraît toute autre à notre voyageur. Elle n'a plus cet aspect sombre et mystérieux qui, la veille, lui avait tant déplu. C'est une pièce vaste, carrée, le petit papier à fleurs qui lui sert de tenture est d'une couleur gaie, et à travers les vitres de la fenêtre on aperçoit les arbres du bois, dont le feuillage, rafraîchi par l'orage de la veille, brille des plus vives couleurs.
Dufour se frotte les yeux; il se sent tout radieux, tout dispos; il glisse sa main sous son traversin, et, en sentant sa montre, il ne peut s'empêcher de rire de ses craintes de la veille. Il regarde l'heure et s'écrie: «Huit heures!.... huit heures passées!..... J'espère que nous avons bien dormi!..... Ho! hé!.... Victor!... Allons donc, paresseux... il est huit heures!... Est-ce que tu ne vas pas te lever?...
»—Ha ça! nous ne sommes donc pas assassinés?» dit Victor en étendant les bras. «Il me semblait pourtant que nous étions dans un repaire de brigands...... T'en souviens-tu, Dufour?...
»—Allons, gronde-moi! moque-toi de moi... ça m'est égal, je suis de bonne humeur ce matin... J'ai eu tort.... je le confesse: j'ai soupçonné de braves gens... Cependant il y a du mystère dans cette maison, car, pendant que tu dormais, j'ai entendu cette petite Madeleine dire des choses singulières....—Tu as rêvé cela.—Non.... oh! je ne l'ai pas rêvé.... mais, enfin, il paraît que cela ne nous regardait pas... c'est le principal... Aussi, j'ai un appétit ce matin!..... je vais me dédommager de ma sobriété d'hier au soir; je vais déjeûner... je vais m'en donner.... Je... Aie... aie!... Holà là!... Ah! mon Dieu, je suis blessé!...»
En se promettant de s'en donner, Dufour sautait et se roulait dans son lit. Il avait oublié que dans ses inquiétudes de la veille, il avait caché un meuble nécessaire entre son matelas et sa paillasse; et, quoiqu'il eût relégué ce meuble contre la ruelle, à force de s'agiter, il venait de le briser sous lui, et un morceau aigu lui était entré quelque part.
«Que diable viens-tu de faire? dit Victor, est-ce que tu casses des assiettes dans ton lit?...—Non, ce ne sont pas des assiettes... C'est que j'avais oublié qu'hier au soir, par prudence..... n'ayant pas d'armes..... j'avais mis certain vase sous mon matelas..... Ah! Victor, regarde, je t'en prie, si je ne suis pas blessé dangereusement. Ah! ah!... Comment, Dufour, tu voulais te défendre avec....—Écoute donc, cela aurait fort bien paré un coup de poignard.—C'est une nouvelle espèce de bouclier à laquelle don Quichotte n'avait pas pensé!..... Je suis blessé, n'est-ce pas?...—Eh! non... une égratignure....—Peste!.... tu appelles cela une égratignure!.... c'est presque comme celle que la paysanne montre au diable de Papéfignières!... Je voudrais que cela te corrigeât de ta méfiance continuelle.—Je mettrai de la farine dessus...—Tu devrais appeler la petite Madeleine et la prier de te panser.—C'est bien... c'est bien!..... Si elle était plus jolie, tu aurais cherché à lui faire voir bien autre chose. Au reste, je vais tâcher, ce matin, de causer un peu avec cette jeune fille avant de quitter cette maison.... et de savoir pourquoi, hier, elle nous regardait en soupirant, car je suis très-sûr qu'elle soupirait.»
Victor s'est habillé. Il ouvre la fenêtre, et aperçoit un petit jardin au bout de la cour qui est derrière la maison. Dufour, qui est parvenu, non sans peine, à se lever, vient se placer aussi à la fenêtre.
«—Cette vue est gentille!... Cette cour... ce jardin... ces fleurs... et puis le bois qui encadre le tableau... Il faut que je dessine tout cela...—Il me semble qu'hier tu trouvais cette demeure fort triste.—Hier, il faisait nuit... Tiens, mon ami, il n'y a rien de tel qu'un effet de soleil pour embellir un tableau.»
En ce moment on frappe à la porte de la chambre, et les deux amis reconnaissent la voix du maître de la maison, qui demande si l'on peut entrer.
«Oui, oui, entrez, mon cher hôte!» crie Dufour en allant ouvrir à Grandpierre, auquel il tend la main, que celui-ci serre avec cordialité.
«—Je viens savoir si ces messieurs ont bien passé la nuit et s'ils déjeûneront avant de partir.—Oui, mon cher hôte, nous déjeûnerons... N'est-ce pas, Victor, que nous déjeûnerons avec notre hôte?—Volontiers.—Et quant à la nuit... oh! elle a été excellente;... je n'ai fait qu'un somme... j'ai été très-bien couché...—Je suis charmé, messieurs, que vous ayez été satisfaits.—Est-ce qu'on n'est pas toujours bien chez de braves gens?... Ce bon monsieur Grandpierre... il a une bonne figure... N'est-ce pas, Victor, que notre hôte a une figure franche,... ouverte?... Il faudra que je fasse votre portrait, monsieur Grandpierre.—Oh! monsieur est bien honnête...—Si, si, je viendrai faire votre portrait en me promenant dans le bois, quand nous serons à Bréville..... Et votre ami Jacques, le verrons-nous ce matin?—Non, monsieur; Jacques est parti depuis le point du jour, pour aller travailler en journée... Dame!... Jacques n'est pas riche... Il y a quatre ans, le feu brûla sa maison, sa récolte; il perdit le peu qu'il possédait, et, après avoir labouré son petit champ, fut obligé d'aller travailler à celui des autres; mais ça ne lui ôta pas sa bonne humeur, et Jacques n'en garda pas moins avec lui sa tante qu'est ben vieille et infirme. Oh! c'est un brave homme que Jacques;... un peu brusque..... un peu gouailleur, comme ils disent dans le pays, mais qui est estimé de chacun pour sa probité.—Eh bien! mon cher monsieur Grandpierre, ce que vous me dites-là ne m'étonne nullement..... ce Jacques a une physionomie toute particulière..... il a quelque chose qui prévient en sa faveur... surtout quand on le regarde long-temps... N'est-ce pas, Victor?»
Victor, qui ne peut plus comprimer son envie de rire, sort en disant: «Je vais voir le jardin pendant qu'on préparera le déjeûner.»
Le jeune homme traverse le corridor étroit, descend un petit escalier, et se trouve dans la cour au bout de laquelle est le jardin. C'est un petit enclos où sont pêle-mêle les fruits, les légumes, les racines dont on fait un fréquent emploi dans un ménage. Chaque coin de terrain a été mis à profit: la modeste laitue croît au pied du cerisier, le chou et le groseiller sont pressés l'un contre l'autre, et la petite feuille dentelée de la carotte se mêle au feuillage plus large et plus foncé du navet; à peine si l'on a réservé quelques chemins pour mettre un pied l'un devant l'autre.
Au fond de ce verger-potager, Victor aperçoit un petit carré qui paraît plus soigné que le reste et dans lequel on a planté différentes fleurs. Une jeune fille est assise sous un berceau couvert de chèvrefeuilles qui termine ce petit parterre; elle a les yeux fixés sur un rosier qui est à ses pieds; mais, à sa tristesse, à son immobilité, il est facile de juger qu'en ce moment ce ne sont pas les fleurs qui l'occupent.
Victor s'approche doucement de Madeleine, qu'il a reconnue, quoiqu'elle n'ait pas levé la tête; il va s'asseoir près d'elle en disant: «Voilà des fleurs que vous aimez bien, n'est-ce pas?»
La jeune fille, toute surprise, rougit, semble honteuse, et se lève en balbutiant: «Pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu venir.
»—Eh bien! je ne veux pas vous faire fuir votre jardin... car je gagerais que ce petit jardin est le vôtre?» dit Victor en retenant Madeleine par la main. Celle-ci, un peu confuse, se rassied cependant en répondant: «Oui, monsieur, c'est en effet mon petit jardin... monsieur Grandpierre a bien voulu m'abandonner ce petit coin de terrain..... j'y ai planté des fleurs, et j'en ai bien soin!...—Il n'y a aucun mal à cela, mon enfant..... Vous aimez les fleurs... plus tard vous aimerez autre chose encore... car il faut toujours que le cœur ait de l'occupation... surtout chez les femmes; et de ce côté-là je suis femme aussi. Mais, pendant que nous voilà seuls, il faut que je vous demande l'explication de votre conduite d'hier... qui a beaucoup intrigué et même inquiété mon compagnon... qui, à la vérité, s'inquiète très-facilement. Il prétend que vous portiez sur nous des regards mystérieux, mélancoliques... que vous paraissiez désirer de nous parler en secret. Mon ami a-t-il rêvé tout cela... ou avez-vous en effet quelque chose à nous dire? à nous demander?... Eh bien!... répondez donc...»
La jeune fille rougit encore plus, en effeuillant dans ses doigts une rose qu'elle vient de cueillir pour cacher son embarras. Elle ne lève pas les yeux et n'ose répondre. Victor, pour l'enhardir, se rapproche d'elle, passe son bras autour de sa taille, et, quoiqu'elle ne soit pas jolie et qu'il n'en soit pas amoureux, lui prend un baiser, tant est grande chez lui la force de l'habitude.
Madeleine se recule vivement à l'autre bout du banc; elle lève alors les yeux sur Victor, et il y a dans son regard, dans tous ses traits une expression de fierté, de mécontentement qui lui sied à ravir et qui étonne le jeune homme. Il se rapproche d'elle, et veut lui prendre la main, qu'elle retire aussitôt.
«—Je vous ai fâchée? Mon Dieu! j'en suis désolé... ce n'était nullement mon intention.... je ne pensais pas qu'il y eût aucun mal à vous embrasser... Est-ce que dans ce pays les jeunes filles se fâchent quand on les embrasse?...
»—Monsieur, je ne suis pas habituée à de telles manières, et...—Et vous avez eu un mouvement de fierté superbe! En vérité, il aurait fait honneur à une duchesse!... Savez-vous, ma chère amie, que, pour une servante de cabaret, vous êtes bien farouche?... Allons, la voilà qui pleure à présent... je lui ai encore fait de la peine!... Vraiment, je ne fais que des sottises ce matin... C'est peut-être parce que je vous ai appelée servante que vous pleurez?... je vous assure que je n'ai pas voulu vous humilier.... Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j'aime trop les femmes pour vouloir leur faire de la peine... Allons, Madeleine, donnez-moi votre main, et faisons la paix... je vous promets que je ne vous embrasserai plus... je ne sais même pas pourquoi cela m'est arrivé... Mais aussi cet imbécile de Dufour, qui m'assure que vous nous regardiez... que vous lui lanciez des œillades.... Vous n'êtes plus fâchée, n'est-ce pas?»
Victor a un ton de franchise, d'abandon, qui séduit, qui inspire sur-le-champ la confiance; Madeleine s'est laissé prendre la main, et elle lui dit d'un air qui n'a plus rien de sévère:
«Non, monsieur, je ne suis plus fâchée... d'ailleurs je n'avais pas le droit de l'être... Je ne suis en effet qu'une servante dans cette maison, mais monsieur Grandpierre m'y traite avec tant de bonté.... et quoique sa femme soit quelquefois un peu brusque avec moi, cependant on ne me regarde pas comme une domestique.... parce qu'autrefois... Ah! j'étais si heureuse...
»—Pauvre petite! je comprends!..... vos parents étaient à leur aise sans doute, et des malheurs vous auront forcée à entrer ici.
»—Mes parents!...... Je ne les ai jamais connus...... ils moururent quand j'étais encore au berceau... à ce qu'on m'a dit... mais une dame.... bien bonne, bien généreuse, eut pitié de moi; elle me prit avec elle, me fit élever et me traita comme son enfant: cette dame était la marquise de Bréville.
»—La marquise de Bréville?... la belle-mère d'Armand?—Oui, monsieur. Ah! combien elle eut de bontés pour moi!.... C'est lorsque son mari mourut qu'elle me fit venir chez elle... j'avais, je crois, à peine trois ans alors. Là je trouvai Armand et Ernestine.... c'étaient deux enfants que monsieur le marquis avait eus d'un premier mariage, et que ma bienfaitrice aimait beaucoup, quoiqu'elle ne fût que leur belle-mère. Armand avait trois ans de plus que moi, et Ernestine cinq; mais ils m'aimaient bien aussi; nous jouions ensemble, nous étions toujours ensemble..... Ah! que j'étais heureuse alors!... ils me traitaient comme leur sœur... je partageais leurs études, leurs occupations..... je ne pensais pas que je n'étais qu'une pauvre orpheline!... je ne prévoyais pas que mon sort pût changer. J'étais si jeune... je jouais et je chantais sans cesse... Ah! je ne soupirais jamais dans ce temps-là!...
»—Pauvre Madeleine!... je comprends vos peines... je ne m'étonne plus maintenant de vos manières gracieuses, distinguées...... de tout ce qui me surprenait en vous... Mais continuez, je vous en prie.
»—Mon Dieu, monsieur, mon bonheur dura jusqu'à la mort de madame de Bréville... J'avais près de onze ans quand ce malheur arriva... Ma bienfaitrice mourut en peu de jours;.... je ne puis vous dire toute la douleur que j'éprouvai,... dans ce moment affreux, ce n'était qu'elle que je regrettais; je ne songeais nullement à mon sort, à ce que j'allais devenir. Je pleurais celle qui m'avait tenu lieu de mère; Armand et Ernestine pleuraient avec moi, car ils l'aimaient bien aussi; mais, au bout de quelques jours, il arriva du monde, des parents..... on emmena Ernestine et Armand, et on mit à la porte la petite Madeleine, car je n'étais rien dans la maison, et, en perdant ma bienfaitrice, j'avais tout perdu!
»—Madame de Bréville n'avait pas eu le temps d'assurer votre sort, sans doute? Mais vous abandonner ainsi..... ah! c'est affreux. Il fallait que tous ces gens-là eussent le cœur bien dûr. Pourquoi la sœur d'Armand ne vous emmena-t-elle pas avec elle?—Oh! ce ne fut pas de sa faute: on ne le voulut pas. Je ne savais que devenir, lorsque Jacques parut devant moi. Il me prit par la main, me consola, dit, entre ses dents, bien des choses que je ne compris pas... puis, m'emmena chez lui, où il avait déjà soin de sa vieille tante... Ah! c'est un brave homme que Jacques!.... je restai trois ans chez lui. Alors arriva un nouveau malheur: le feu consuma sa demeure. Jacques n'avait plus rien; je ne voulus pas rester encore à sa charge... Heureusement, M. Grandpierre eut pitié de moi, et il voulut bien me prendre dans sa maison... Il y a quatre ans que j'y suis. M. Grandpierre me traite avec douceur: sa femme gronde parfois, mais enfin j'étais habituée à mon sort, lorsqu'il y a quelques jours, en apprenant que M. Armand de Bréville, que sa sœur étaient revenus dans ce pays, je ne pus me défendre d'éprouver de nouvelles espérances.... Je crus.... oui, j'osai penser que ceux qui m'avaient traitée comme leur sœur, dont j'avais pendant long-temps partagé les plaisirs, se souviendraient de Madeleine, et voudraient au moins la revoir, l'embrasser une fois;.... car ce n'est pas leurs bienfaits que je désire, mais leur amitié dont je suis jalouse... Madame de Bréville appelait Armand et Ernestine ses enfants, et je les aimais comme les enfants de ma bienfaitrice!... Eh! bien, monsieur,..... je ne les ai pas vus;... ils ne m'ont pas fait dire d'aller à Bréville... Ah! voilà ce qui me fait le plus de peine..... car j'ai un grand désir de les voir..... de les embrasser..... Aussi, combien j'envie le sort de ceux qui vont chez eux, combien je voudrais être à leur place!.... Voilà pourquoi, monsieur, en apprenant que vous allez chez mes compagnons d'enfance, je vous ai regardés souvent à la dérobée... J'aurais voulu vous dire mille choses pour ceux que j'aime toujours, quoiqu'ils ne pensent plus à moi;.... mais je n'osais pas... et je conçois que j'aie dû vous paraître singulière..... et bien hardie peut-être, de vous regarder si souvent.»
Le récit de Madeleine a vivement intéressé Victor; il lui promet de parler d'elle à Armand et à sa sœur; il lui fait comprendre que ses amis d'enfance, tout en ayant conservé le souvenir de la petite protégée de madame de Bréville, peuvent ignorer qu'elle habite si près d'eux, puisque la jeune fille convient que ni Jacques ni personne de chez Grandpierre n'a été à Bréville depuis que le jeune marquis y est revenu. L'espoir entre dans l'ame de Madeleine; ses yeux brillent déjà de plaisir: elle remercie Victor. Dans l'effusion de sa joie, elle lui presse tendrement les mains; mais, dans ces marques de reconnaissance, il n'y a rien que d'innocent; le jeune homme le voit bien; aussi ne profite-t-il pas de la joie de Madeleine pour lui prendre un autre baiser.... Il est vrai que Madeleine n'est pas jolie.
On entend la voix de madame Grandpierre, qui appelle la jeune fille. Celle-ci s'écrie: «Oh! mon Dieu, je vais être grondée!.... En causant avec vous, monsieur, j'ai oublié le déjeûner;... mais c'est égal... vous m'avez fait espérer qu'Armand et Ernestine pouvaient encore m'aimer un peu..... je veux être grondée à ce prix-là.....»
Madeleine va s'éloigner... elle revient vivement vers Victor et lui dit d'un air honteux: «Monsieur... pardonnez-moi si je dis Armand et Ernestine, en parlant de M. le marquis, votre ami, et de sa sœur... ce sont mes souvenirs d'enfance qui me trompent encore... mais je sais bien que je ne dois plus les nommer ainsi.... et quand je les verrai, oh! je saurai conserver le respect que je leur dois... pourvu qu'ils me permettent de les aimer comme autrefois!...»
La jeune fille salue de nouveau Victor et s'éloigne lestement, en sautant par-dessus les carottes et les choux qui encombrent le jardin. Victor se dit, en la regardant aller: «Cette petite a de l'ame, de la sensibilité, et une délicatesse de sentiment qui n'est pas commune: c'est dommage qu'elle ne soit pas jolie.... et pourtant, c'est peut-être plus heureux pour elle, cela l'exposera moins aux séductions...»
Victor quitte le jardin et se rend dans la salle basse où il a soupé la veille; il y trouve Dufour, qui s'est établi sur une table, et s'occupe à dessiner madame Grandpierre et son fils Babolein, qu'il réunit en camée. La vieille femme pose avec une dignité comique, ne tournant la tête que pour gronder Madeleine, qui n'a pas encore mis le couvert, mais reprenant bien vite la position qu'on lui a indiquée. Quand au grand Babolein, sa figure niaise et lourde ne change pas un moment d'expression.
«Je fais nos excellens hôtes,» dit Dufour en voyant entrer Victor. «Madame Grandpierre a une superbe physionomie... des traits bien caractérisés... Avec son fils à côté, cela tranchera.... Ne remuez pas, madame Grandpierre, je vous en prie!... je n'ai plus que quelques coups de crayon à donner.... Je voulais faire aussi notre hôte.... mais ce sera pour une autre fois... Je viendrai vous voir en me promenant dans le pays... j'entrerai faire la causette avec madame Grandpierre... j'aime les braves gens, moi!... Ah! il faudra aussi que je fasse l'ami Jacques.... avec sa blouse.... son bonnet.... ça fera bien!...
»—Je te conseille de lui faire aussi tenir sa faux,» dit Victor en souriant; «tu sais que cela lui donne un air qui t'a frappé hier?
»—C'est bien! c'est bien!» dit Dufour en se pinçant les lèvres; «je lui ferai tenir ce que je voudrai!.... Madame Grandpierre, vous pouvez vous lever... j'ai fini.»
Dufour présente son camée; la paysanne prend d'abord le portrait de son fils et le sien pour une seule figure, mais on parvient à lui faire distinguer son profil, et elle se trouve très-ressemblante parce que son bonnet est exactement copié.
Le déjeûner est servi, on se met à table. Dufour mange comme quatre, et, tout en déjeûnant, trinque avec Grandpierre, frappe sur les joues de son fils et coupe du pain à la maman. Cette fois, c'est Victor qui le presse pour le faire quitter la table, parce qu'il ne veut point passer sa journée chez les paysans. Enfin, Dufour se lève, embrasse madame Grandpierre, embrasse Babolein, frappe sur le ventre à son hôte, et s'éloigne comme s'il quittait ses parents. Pendant ce temps, Victor a payé leur dépense, et il dit tout bas à Madeleine, qui s'est approchée de lui et le regarde timidement: «Je ne vous oublierai pas; bientôt, je l'espère, vous aurez des nouvelles de vos amis d'enfance.»
CHAPITRE II.
La Société de Bréville.
En suivant le chemin qui doit les mener chez le jeune Bréville, Victor raconte à Dufour sa conversation avec Madeleine, et termine son récit en lui disant: «Tu vois maintenant pourquoi cette jeune fille nous regardait en soupirant et avait envie de nous parler... c'était pour nous entretenir des amis de son enfance; ce que tu jugeais mystérieux, extraordinaire dans la conduite de cette petite, s'explique fort simplement..... il n'a fallu que quelques mots pour cela; si tu m'en crois, Dufour, à l'avenir tu te laisseras moins aller à ton penchant pour les conjectures, et surtout à cette méfiance qui te fait toujours supposer le mal, ou du moins des choses qui ne sont pas.
»—C'est bon! Monsieur Victor, je vous suis très-obligé de vos avis! La conduite que cette jeune fille a tenue avec nous est expliquée... c'est fort bien, mais cela ne nous apprend pas ce que c'est que cette petite Madeleine... elle ne connaît pas ses parents!..... et la marquise a pris soin d'elle!..... et cette marquise, qui la traitait comme sa fille, la laisse en mourant exposée à mourir de faim si des paysans n'avaient pas eu pitié d'elle... Est-ce que tu trouves tout cela clair, toi? Alors, tu y mets de la bonne volonté.
»—Clair ou non!... qu'est-ce que cela nous fait?... ce n'est plus de tout cela qu'il s'agit.
»—Qu'en sais-tu?... tu blâmes la conduite d'Armand et de sa sœur, qui ont abandonné la petite..... mais qui te dit qu'ils n'avaient point quelques raisons pour cela?..... cette Madeleine est peut-être un enfant de l'amour... et, avant de s'intéresser à elle, avant de parler d'elle à ceux chez qui nous allons, moi, j'aurais voulu savoir si ce n'était pas indiscret, si...
»—Dufour, tu me fais pitié avec tes craintes! on n'est jamais indiscret quand on fait une bonne action: c'est en faire une que de plaider la cause de cette pauvre fille, qui, après avoir été élevée dans l'aisance, avoir reçu un commencement d'éducation, est réduite à servir dans un cabaret. Certes, je ne vaux pas mieux qu'un autre, je fais bien des folies, bien des sottises même!... mais toutes les fois que je pourrai obliger quelqu'un, je ne calculerai pas si cela ne peut en rien me compromettre, et je suis enchanté que cette jeune fille ne soit pas jolie, parce qu'au moins cette fois on ne mêlera point d'amour ni de séduction dans ma conduite.
»—Pas jolie, pas jolie, murmure Dufour. Après tout, ce n'est pas un monstre... Il y en a beaucoup de plus laides,... et je ne voudrais pas jurer que... Ah! voilà sans doute la maison de M. Armand..... Diable! mais c'est fort élégant cela..... Et tu dis qu'il n'a que dix mille livres de rente?»
Victor marche en avant; il ne répond pas au peintre, qui le suit en disant: «Si ce M. de Saint-Elme est ici, nous allons voir ce qu'il me dira pour m'avoir fait promener mon tableau de la forêt de Compiègne... Et la commission que j'ai été obligé de payer... Oh! décidément, ce beau monsieur-là m'est suspect... Ce doit être lui que j'avais vu dans le restaurant à vingt-deux sous.»
Les voyageurs sont arrivés devant une belle maison de campagne, qui se trouve sur la route, devant une vaste plaine, d'où l'on aperçoit les villages de Gizy, Samoncey et quelques maisons élégantes, où de riches habitants de Laon et de Sissonne viennent passer la belle saison.
Victor traverse une cour, et, sans parler au concierge, entre dans la maison. Dufour, qui vient après lui, s'approche de la loge du concierge, en disant: «Ce Victor est étonnant... il entre comme chez lui... On ne nous connaît pas ici;... on pourrait croire... Eh bien! est-ce qu'il n'y a personne chez le portier?»
Une grosse fille arrive, tenant dans ses bras un enfant auquel elle fait manger de la bouillie.
«Je viens voir M. Armand de Bréville, dit Dufour. J'espère qu'il est ici, car il m'a invité, ainsi que mon ami, qui a passé devant.
»—Oui, monsieur, oui, M. de Bréville est ici... Vous allez trouver tout le monde dans la maison... Je crois qu'ils jouent au billard à c't' heure.
»—Ah! il y a un billard ici,... tant mieux... Et tout le monde y est?... Est-ce qu'il y a beaucoup de monde ici?
»—Mais, dam'... comme à l'ordinaire... M. Armand,... M. Saint-Elme...—Oh! je le connais celui-là.—Madame de Noirmont et son mari, et puis deux voisins... Allons donc, Fanfan; est-ce que t'en veux pus?—Prenez garde, vous lui mettez de la bouillie dans le nez... Est-ce que c'est à vous, ce gros compère-là?...—Oh, non, monsieur; c'est mon petit frère...—Je disais aussi, vous êtes trop jeune pour avoir déjà un marmot... Quel âge avez-vous?—J'avons quinze ans, monsieur.—Peste!... quelle commère,... quelle carnation!... et à quinze ans vous êtes déjà concierge?...—Oh! avec maman; c'est qu'elle est à la cuisine, elle...—Ah! j'entends... elle cumule les emplois... Ha ça!... mais je cause là,... vous dites qu'on est au billard... De quel côté ce billard?—Prenez l'escalier sous le vestibule: et tout en haut; gn'y a pas à se tromper.—Merci, mon enfant!... Prenez garde à votre petit frère... vous lui en donnez trop à la fois...»
Dufour entre dans la maison, examine le vestibule qui est pavé de dalles, jette un coup-d'œil dans une salle à manger dont la porte est ouverte, puis monte l'escalier en se disant: «C'est fort bien tenu... Pour peu qu'il y ait du terrain avec cela... c'est une jolie propriété.»
Dufour arrive au haut de l'escalier. Là, on a décoré une grande salle en forme de tente; et, de cet endroit où l'on a placé le billard, la vue s'étend au loin sur tous les environs.
M. de Saint-Elme est en train de jouer avec un grand homme, qui a une assez belle figure, mais un air froid, fier et peu aimable; un autre monsieur plus jeune tient une queue de billard à la main, et semble attendre son tour: celui-là a une jolie petite figure bien ronde, bien fraîche et bien insignifiante, ce que l'on appelle communément une figure d'ange bouffi.
Victor cause avec Armand, qui vient au-devant de Dufour, et lui adresse les politesses d'usage. Pendant que celui-ci y répond, M. de Saint-Elme accourt prendre la main du nouveau-venu, et la lui serre en l'accablant de témoignages d'amitié. Dufour fait ce qu'il peut pour retirer sa main, et répond assez froidement aux avances du petit-maître qui va toujours son train. Mais le grand monsieur a déjà répété deux fois d'un air d'impatience:
«Monsieur de Saint-Elme, c'est à vous à jouer!....—Oui, c'est à vous à jouer, dit le jeune homme; car M. de Noirmont n'a pas carambolé...—Je ne le cherchais pas, monsieur; je n'ai voulu que coller mon joueur; et je crois que j'ai assez bien réussi... C'est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme....
»—Pardon, messieurs, je suis à vous... C'est que je suis si enchanté de revoir mon ami Dufour... Messieurs, félicitons-nous,... nous possédons dans cette campagne un des premiers artistes de la capitale.»
Le grand monsieur, qui semble peu sensible à tout ce qui touche les arts, se contente de faire une légère inclination de tête à Dufour en reprenant: «C'est à vous à jouer, et vous êtes collé...—Oh! ça m'est égal, je touche partout.»
En effet, Saint-Elme donne son coup de queue sans avoir à peine visé, et il bloque la bille de son adversaire, qui ne peut retenir une légère grimace, tandis que le jeune homme s'écrie: «Supérieurement joué... c'est un bloque dans mon genre!... A mon tour... vous allez voir, messieurs!...»
Saint-Elme revient vers Dufour, qui admire déjà un point de vue; il lui frappe sur le bras, en lui disant: «Mais à propos, je vous en veux, monsieur Dufour, oh! j'ai à me plaindre de vous!
»—De moi, monsieur!» répond le peintre en le regardant avec surprise, «parbleu! voilà qui est fort! Il me semble, au contraire, que ce serait moi qui pourrais...—Permettez, mon cher Dufour; est-ce que je ne vous avais pas prié de me céder au prix qui vous conviendrait un délicieux tableau de la forêt de Compiègne?...—C'est justement de cela que je voulais vous parler....—Eh bien! mon cher, ce tableau, je l'attends encore... Pourquoi donc ne me l'avez-vous pas envoyé?—Par exemple, c'est trop fort cela! je vous l'ai bien envoyé; mais vous me donnez une adresse où vous ne logez plus... C'est fort désagréable de faire promener ainsi un tableau.—Qu'est-ce que vous me dites là?... Où donc a-t-on été?—Rue Saint-Lazare, où vous m'avez dit...—Rue Saint-Lazare! ah! étourdi que je suis!... Mais il y a un siècle que je ne demeure plus là....—C'est ce qu'on a dit au commissionnaire.—Ah! mon cher Dufour,... que je suis désolé de cette erreur! mais de retour à Paris, j'espère que nous réparerons cela... Tout ce que je sais, c'est que les mille francs en or qui vous étaient destinés, sont dans un coin de mon secrétaire, d'où ils n'ont pas bougé depuis ce temps...—C'est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme.—Pardon, messieurs, c'est que j'avais à cœur de m'expliquer avec mon ami Dufour.»
Dufour ne sait plus que penser; et il se dit: «En tous cas, ce gaillard-là a un fil, un aplomb étourdissant!
»—Laissons ces messieurs jouer à leur aise, dit Armand à Victor et à Dufour; venez voir mon petit parc... je pense que nous y trouverons ces dames, et je serai bien aise de vous présenter à ma sœur.»
Les nouveaux arrivés suivent Armand, qui, tout en les conduisant au jardin, leur renouvelle les assurances du plaisir qu'il éprouve à les voir. «Je crains seulement que vous ne vous ennuyiez ici, dit le jeune Bréville; quand on a l'habitude des plaisirs de Paris, une campagne, une société de province,... cela semble bien monotone.... Moi, je vous avoue que je commence à perdre patience, et, si vous n'étiez pas venus, j'allais repartir.
»—La campagne ne m'ennuie pas, dit Victor; j'aime le calme que l'on y goûte... cela repose un peu des plaisirs de Paris.—Moi, pourvu que je trouve des arbres, des feuilles à copier, je suis content.—Ah! messieurs, vous êtes heureux de vous satisfaire de si peu! il me faut des plaisirs plus vifs, du mouvement, de l'amour surtout.—Mais, mon cher Armand, est-ce que vous croyez qu'on ne peut pas faire l'amour à la campagne aussi bien qu'à Paris?—Et avec qui! il n'y a personne ici.... rien dans les environs qui puisse mériter nos hommages... Du moins, chez les voisins que nous avons vus jusqu'à présent, n'ai-je pas aperçu un seul minois un peu désirable.—Et les paysanes?—Oh! fi donc! laides, lourdes, sales!.... En vérité, pour avoir une bergère gentille, il faudra la faire venir de la rue de Richelieu.... Enfin, vous voilà; nous tâcherons de nous amuser; nous chasserons, nous monterons à cheval... et nous tiendrons table long-temps;.... c'est ce qu'on peut faire de mieux à la campagne...—Je me plairai beaucoup ici, dit Dufour; mais quels sont ces messieurs que nous avons laissés là-haut jouant au billard avec M. Saint-Elme?—L'un est mon beau-frère, M. de Noirmont.—C'est le plus jeune sans doute?—Non, le plus jeune est un voisin, M. Montrésor, qui habite avec sa femme une fort jolie maison à trois portées de fusil de celle-ci. C'est un jeune homme qui était dans le commerce et avait peu de fortune et d'espérances; mais une riche veuve de Laon s'est amourachée de lui; les joues bien fraîches et bien rondes du jeune homme ont séduit la dame; elle lui a offert sa main, et Montrésor a échangé sa liberté contre vingt-cinq mille livres de rentes.
»—J'épouserais une négresse à ce prix-là, dit Dufour, pourvu que je connusse bien les antécédents.—Et moi je n'épouserais jamais une femme qui ne m'inspirerait pas d'amour, dit Victor, eût-elle un million à m'offrir!—Tais-toi donc, Victor; si le million était en perspective, tu changerais d'avis...—Jamais...—Encore quelques années, et tu parleras autrement.—Je ne crois pas.—Est-ce que madame Montrésor n'est pas jolie?—Vous allez la voir... elle est au jardin avec ma sœur; vous jugerez si ce pauvre Montrésor ne paie pas un peu cher sa fortune. D'abord sa femme approche de la quarantaine, et il n'a, lui, que vingt-quatre ans; ensuite des prétentions, une coquetterie ridicule!... elle n'a jamais dû être jolie... et d'une jalousie!... Oh! il ne faut pas que son mari cause trop long-temps avec une dame ou qu'il ait l'air empressé près d'une demoiselle, car alors on lui fait des scènes, des reproches... Je ne sais même si cela ne va pas plus loin.... J'ai déjà eu occasion de juger de tout cela... A la campagne, on n'a rien à faire; il faut bien s'occuper de ce que font les autres.
»—Oui, et puis cela amuse, dit Dufour; d'ailleurs il faut savoir avec qui l'on vit.
»—Quant à mon beau-frère, M. de Noirmont, que vous avez vu là-haut, il n'a que trente-huit ans, quoiqu'il en paraisse davantage. C'est peut-être déjà beaucoup pour être le mari d'Ernestine, qui est dans sa vingt-troisième année, mais M. de Noirmont rend ma sœur très-heureuse: c'est un homme prétentieux, cérémonieux, qui est un peu fier de sa naissance, un peu vain de sa fortune; mais, dans le fond, c'est un très-brave homme, il a de belles qualités, de plus est excellent chasseur... et très-fort joueur d'échecs: son plus grand défaut est de croire qu'il fait tout bien et ne peut se tromper en rien. Du reste, Ernestine est heureuse avec lui; mais aussi ma sœur est si douce et d'un caractère si égal!.... Point coquette, n'aimant ni le grand monde ni les plaisirs bruyants,.... enfin tout l'opposé de moi, et puis d'une sévérité de principes!... d'une vertu!...—Toujours l'opposé de vous?...—Oh! ma foi, oui!... Ah! messieurs, ménerions-nous une vie si gaie si toutes les femmes ressemblaient à ma sœur?... Mais chut! la voilà avec madame Montrésor qui sort de cette allée.... Quand madame Montrésor est ici, elle ne quitte presque pas ma sœur; elle craint sans doute que son mari ne fasse la cour à Ernestine... Ah! ah! pauvre femme... Messieurs, je n'ai pas besoin de vous dire laquelle de ces dames est ma sœur.»
Deux dames s'avançaient vers ces messieurs: l'une, grande, sèche, jaune, était coiffée d'un bonnet surchargé de fleurs et de nœuds de rubans; ce bonnet, noué sous le menton avec de la gaze, de la dentelle, et mille petites découpures, ne parvenait cependant point à embellir une figure fanée où tout était grand, excepté les yeux; et la prétention avec laquelle elle balançait cette tête, qui était au bout d'un col d'une grandeur démesurée, loin d'avoir du charme, ajoutait un ridicule au peu d'agrément de cette dame.
Celle qui l'accompagnait était d'une taille au-dessus de la moyenne; sa tournure était simple et pourtant distinguée, sa figure douce n'avait rien qui charmât au premier abord, des cheveux bruns, des yeux châtains, pas très-grands, une bouche agréable, sans être petite, un beau front, un teint pâle et légèrement animé; enfin, rien de remarquable à citer dans ses traits; ce n'était ni une tête grecque, ni un profil antique, mais de ces femmes dont on dit seulement: «Elle est bien;» que l'on regarde d'abord avec indifférence, que l'on fixe ensuite avec plaisir, et que souvent on finit par ne plus pouvoir se passer de regarder!
Armand s'adresse à cette dernière en lui disant:
«Ma chère Ernestine, je te présente M. Victor Dalmer, un de mes bons amis dont je t'ai parlé plus d'une fois..... et M. Dufour, peintre fort distingué... Ces messieurs veulent bien nous consacrer quelque temps..... je leur sais beaucoup de gré d'avoir consenti à quitter Paris pour s'enterrer avec nous au fond de la Picardie. J'espère que tu te joindras à moi pour tâcher de leur rendre ce séjour le moins ennuyeux possible.
»—Il ne dépendra pas de moi, mon ami, que ces messieurs se plaisent à Bréville, et je leur en ferai les honneurs du mieux qu'il me sera possible.»
Cette réponse est accompagnée d'un sourire aimable, auquel ces messieurs répondent par une profonde inclination de tête; puis Dufour dit à l'oreille de son ami: «Elle est bien, la sœur... mais ce n'est pas une beauté... Elle n'a que vingt-trois ans... elle les paraît... Elle est bien pâle... est-ce qu'elle a été malade!...
»—Monsieur de Bréville!» s'écrie madame Montrésor, après avoir honoré les nouveau-venus de deux belles révérences, «où est donc Chéri?... qu'est-ce qu'il devient?...
»—Qu'est-ce que c'est que ça, Chéri? dit Dufour, un petit chien?...
»—C'est son mari!» dit Armand en souriant, et il répond à la grand dame: «Monsieur votre époux est au billard avec Noirmont et Saint-Elme.
»—Ah! mon Dieu! quel amour de billard maintenant!... c'est donc une passion!... il y passe toutes les journées.... Il est vrai que Chéri y joue comme un ange! eh! d'abord il fait tout bien!... Mais je croyais qu'on avait parlé d'une promenade dans les environs pour ce matin?
»—Madame, dit Armand, vous nous permettrez de remettre cette partie; ces messieurs, qui arrivent, doivent être fatigués...
»—Oh! nullement!... nous devions arriver hier au soir, mais nous nous sommes perdus dans le bois; puis la nuit est survenue, enfin nous avons été très-heureux de trouver à coucher chez des paysans...—En vérité!
»—Oui, dit Dufour, et dans la maison où nous avons couché, il y avait une...»
Victor interrompt brusquement Dufour et lui serre la main en lui disant à l'oreille:
«Fais-moi le plaisir de te taire!» puis il reprend plus haut: «Ceci est tout une histoire que je me réserve de vous conter plus tard... Quant à votre promenade.... pour moi je suis prêt à vous accompagner.
»—Non, non, pas ce matin, dit Armand, je veux que vous vous reposiez, que vous preniez un peu connaissance de ma propriété.
»—Je vais donner des ordres pour le logement de ces messieurs, dit madame de Noirmont, car je suis sûre que mon frère n'y a pas encore pensé.—Ma foi, tu as raison, ma chère amie, je n'y songeais pas!....—Moi, je vais voir si Chéri est encore au billard.»
Les dames s'éloignent. Armand promène ses amis dans les jardins, qui, par leur grandeur, pourraient passer pour un petit parc... Victor et Dufour admirent l'heureuse distribution des terrains; une jolie pièce d'eau, un bois, une grotte, des bosquets touffus attirent tour à tour leurs regards. Mais Armand se promène avec indifférence dans cet agréable séjour, et à chaque exclamation qui échappe à ses hôtes, il s'écrie: «Oui, cet endroit est assez agréable; mais c'est bien froid, bien monotone, auprès de Paris...
»—Vous voudriez ici des madame Flock pour égayer le paysage.—Oh! ce n'est pas celle-là qui m'occupe.... il y a déjà long-temps que j'ai changé... j'ai maintenant une blonde délicieuse.... Elle a figuré quelque temps dans la danse à l'Opéra, mais un prince russe lui a fait quitter le théâtre.—Et vous lui avez fait quitter le prince russe?—C'était déjà fait!..... C'est une femme fort amusante..... elle a conservé, de son premier état, l'habitude de faire des pirouettes, des pliés ou des ronds de jambes au moment où l'on y pense le moins: de sorte que tout en jasant dans son salon, elle se met tout-à-coup à voltiger, à faire des battements, et quelquefois, pendant que vous lui faites une tendre déclaration, elle vous jette brusquement le bout de son pied à la hauteur de votre épaule.—Ah! mais!... ce doit être fort gentil tout cela! dit Dufour; j'aimerais beaucoup une maîtresse semblable... si ce n'était pas si cher...—C'est aussi ce que me dit Saint-Elme... car Saint-Elme prend mes intérêts à cœur.... il veut que je quitte ma danseuse, il ne veut pas que je me ruine!—Oui, reprend Dufour, il ne veut pas que vous vous ruiniez avec votre danseuse..... Je comprends. Est-il riche, ce monsieur Saint-Elme?—Il est fort riche; il possède plusieurs propriétés....—De quel côté? Il me l'a dit... je ne m'en souviens plus. Ah! il a des vignes en Bretagne!...—Des vignes en Bretagne!.... je ne connais guère de bon vin dans ce pays-là.—Au fait, je céderai aux conseils de Saint-Elme, je quitterai ma danseuse. Oh! j'aime le changement... J'ai déjà quelque chose en vue, mais il faudrait que je fusse à Paris; car, je vous le répète, messieurs, il n'y a rien ici qui puisse captiver... Vous ne connaissez encore de nos voisines que madame Montrésor.—Pour celle-là, j'avoue qu'elle fait très-bien de ne songer qu'à son mari!—Vous verrez les autres dames du voisinage... c'est raide, guindé, apprêté... et puis! ne me parlez pas de faire l'amour en province quand on a l'habitude du laisser-aller de Paris. Si du moins on jouait le soir pour tuer le temps... moi, je conviens que j'aime le jeu..... cela émeut, cela fait éprouver des sensations.—Comment! est-ce qu'on ne joue pas dans ce pays?—Si fait!..... mais vous ne devineriez jamais à quoi.... quel est le jeu dont madame Montrésor est folle et qu'elle a mis à la mode dans plusieurs maisons des environs....—Le jeu d'oie?...—Pis que cela!.... le loto!...
»—Le loto! dit Victor en riant.—Oui, le loto! et notez bien qu'il ne faut pas causer pendant qu'on tire les boules, sous peine d'entendre rappeler trois ou quatre fois les mêmes numéros. On nous y a attrapés une fois, Saint-Elme et moi, mais nous avons bien juré que ce serait la dernière.
»—Eh bien! moi, messieurs, dit Dufour, j'avoue que je ne suis pas ennemi du loto!... c'est un jeu où l'on ne peut pas s'échauffer.... où l'on ne perd pas plus qu'on ne veut. Je ferai la partie de madame Montrésor.—Alors, elle vous adorera.»
Victor et Dufour sont installés chacun dans une jolie chambre; Armand laisse ses hôtes en leur disant: «Messieurs, je n'ai pas besoin de vous rappeler qu'à la campagne c'est liberté entière, chacun doit faire ce qu'il lui plaît: pourvu qu'on se rejoigne aux heures de repas, c'est tout ce qu'on demande. Au revoir! je vais parler d'affaire avec mon beau-frère!.... Ah! c'est un bien digne homme que M. de Noirmont!... mais je le trouverai encore plus aimable s'il veut m'acheter cette maison, ou du moins me prêter l'argent dont j'ai besoin pour payer les dettes que j'ai laissées à Paris!»