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Reading edition
MA CONSCIENCE EN ROBE ROSE CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS ——— DU MÊME AUTEUR Format in-18.
FIANCÉE D’AVRIL, 71ᵉ édition (Ouvrage couronné par l’Académie française)1 vol.
LES RUINES EN FLEURS, 35ᵉ édition1 —
AMES FÉMININES, 45ᵉ édition1 —
SPHINX BLANC, 56ᵉ édition1 —
L’AVENTURE D’HUGUETTE, 43ᵉ édition1 —
LE BAISER AU CLAIR DE LUNE, 60ᵉ édition1 —
LA FOLLE HISTOIRE DE FRIDOLINE, 49ᵉ édition1 —
LE HASARD ET L’AMOUR, 33ᵉ édition1 —
MALENCONTRE, 68ᵉ édition1 —
LA VILLE ASSIÉGÉE, 18ᵉ édition1 —
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays. ——— E. GARVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
GUY CHANTEPLEURE
MA CONSCIENCE EN ROBE ROSE
Ouvrage couronné par l’Académie française. PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
TABLE
A MONSIEUR PIERRE BARAGNON
Je dédie ces pages—les premières que j’aie écrites et publiées—comme un témoignage de ma gratitude et de ma respectueuse amitié.
G. C.
MA CONSCIENCE EN ROBE ROSE
I
Ayant posé sur le bureau l’écrin où les pistolets dormaient encore, enfoncés dans le velours, Bernard de Nohel—en littérature Jacques Chépart—s’approcha de la glace pour déterminer le point exact où la balle trouerait sa tempe.
Ennemi de l’allure débraillée des bohèmes, toujours élégant, correct en costume de sport et en veste de chambre comme en habit noir, que de fois, depuis dix ans, il s’était vu dans cette même glace!... Mais, un matin, n’ayant rien à faire, il y avait détaillé son visage fatigué d’homme de trente ans, le front déjà trop haut où les cheveux s’éclaircissaient, le pli amer de la bouche, l’expression désabusée des yeux... et il avait dit: «Finissons-en.»
Bernard avait ce qu’on est convenu d’appeler de la fortune; très apprécié comme romancier, très recherché comme homme du monde, très adulé partout, il s’était toujours gardé, à travers la vie, de jouer son cœur ou son nom, sachant bien qu’il faut peu de chose pour briser l’un ou pour tacher l’autre... Ce n’était donc ni la misère, ni l’insuccès, ni les affres d’un désespoir à la Werther, ni les dernières exigences d’une réputation compromise, qui le décidaient au suicide. Non... Le dégoût, un découragement irrémédiable, tel était son mal mortel.
Depuis quelque temps déjà, il ne marchait plus qu’entraîné par la force de l’habitude, dans l’existence enfiévrée qu’il avait constamment menée et qui, bien qu’il n’en sût concevoir aucune autre, l’écœurait maintenant. Là où, jadis, il avait trouvé des jouissances sinon le bonheur, il ne rencontrait plus qu’un étourdissement factice. Il avait perdu toute illusion, toute croyance; il était las des autres et las de lui-même; las du plaisir, las du travail.
Il écrivait cependant et sa manière était en grande vogue, le moindre mot de sa plume était attendu par un public de délicats aux aspirations duquel répondaient ses fines études... Mais, comme il déversait sur les pages blanches le fiel de son cœur, la genèse de toute œuvre issue de son cerveau surchauffé, lui était presque douloureuse.
Psychologue averti, anatomiste doucement cruel, il éprouvait une angoissante volupté à glisser lentement son scalpel dans les chairs vives. Comme ces montreurs dont le métier est d’exhiber des exagérations de la nature normale, il s’appliquait à recueillir les cas étranges, phénomènes psychiques, curiosités du domaine moral qu’il savait démêler sous le vernis banal et uniforme de la mondanité. D’ailleurs, il méprisait les oripeaux et le clinquant, les grands faits et les grandes phrases. La vie réelle, la vie parisienne surtout, offrait un champ assez vaste à son imagination qui, plus subtile que brillante, se dépensait moins à resserrer les nœuds d’une intrigue compliquée, qu’à saisir les nuances infinies d’un caractère ou d’un sentiment. Le drame tout entier se déroulait dans un cœur d’homme ou, plus souvent, dans un cœur de femme; car Jacques Chépart connaissait ou croyait connaître en maître «l’éternel féminin».
La touche violente des réalistes blessait son goût délicat. Il affectionnait les demi-teintes, et ses livres, écrits dans un style délicieux, avaient l’attirance de ces fleurs exotiques dont la senteur, trop longtemps respirée, est un poison. On les lisait à la lueur mystérieuse des lampes intimes, dans l’atmosphère parfumée des boudoirs. D’abord, on les traitait de livres futiles, puis de livres dangereux; mais on y revenait sans cesse, comme on revient à l’éther, à la morphine, à tous ces endormeurs perfides qu’on appelle, d’abord pour se guérir, ensuite pour s’enivrer. Aussi quelles tentations avaient pu éveiller à l’âme des êtres inquiets qui errent souvent de par le monde, minés par la désespérance et l’inaction, ces œuvres infiniment séduisantes avec leurs sophismes enchanteurs; de quelles défaillances elles avaient pu être la cause première et insoupçonnée avec leur troublant parfum de perversité!
Cependant, même à l’heure suprême, Bernard de Nohel ne pensait guère aux victimes possibles de son talent fascinateur: il ne songeait pas davantage aux femmes qui, après avoir admiré le romancier, avaient aimé l’homme; celles-ci, par une sorte de curiosité, pour pénétrer le mystère que recélaient ses yeux d’acier aux profondeurs d’abîme; celle-là par une sorte d’ambition, pour être l’inspiratrice d’un écrivain à la mode; quelque autre, par un sentiment mal définissable, pour être étudiée et comprise par un artiste, avide de compliqué...
Oui, elles étaient oubliées toutes, les curieuses, les ambitieuses, et même les sincères!
Rien, des années qui venaient de s’écouler, n’élevait plus la voix dans l’esprit surexcité du jeune homme.
Ce qu’il revoyait seulement, c’était une figure très pâle, aux lignes indécises, celle de sa mère qu’il avait à peine connue; c’était la silhouette d’un château, perché sur les rochers de la côte bretonne, celle du château de Nohel, qu’il avait quitté à sa majorité, et que, maître de son patrimoine, il avait fait vendre.
Ce visage émacié s’était penché sur son berceau, cette vieille demeure avait été l’impassible témoin de son enfance, de sa première jeunesse...
Lentement, Bernard s’éloigna de la glace et s’assit, repoussant l’écrin des pistolets, pour s’accouder à la table.
Maintenant, des souvenirs affluaient dans sa mémoire, tristes et doux comme le parfum des fleurs séchées qu’on retrouve au fond des tiroirs entre les feuillets des lettres jaunies.
Il se rappelait ses rêveries dans la solitude des plages, rêveries que berçait la voix continue et solennelle des flots; il se rappelait les bois pleins de légendes, où il avait peur quand le soir tombait, et les arbres séculaires du parc embroussaillé, auxquels il racontait ses projets d’avenir en bégayant des vers.
Élevé par son père, un ancien viveur devenu misanthrope, et son précepteur, un vieux prêtre plus familiarisé avec les Pères de l’Église qu’avec les hommes de sa génération, il avait souffert parfois de son isolement. Alors, il avait lu beaucoup, n’importe quel livre, et il avait trop songé, bâtissant dans sa tête d’enfant ardent et impressionnable plus de romans que Jacques Chépart n’en aurait jamais écrit.
Ni M. de Nohel, sombre et indifférent, ni le bon abbé, toujours absorbé par d’étroits et interminables travaux d’exégèse, n’avaient su diriger l’intelligence et le cœur de ce petit être à l’imagination malade, puis, de cet adolescent, occupé déjà à s’écouter sentir, à rechercher l’abstraction en toute chose, à juger spontanément et selon ses instincts, ce qu’il voyait, entendait, ou devinait par une intuition étrange.
Bernard s’était fait lui-même, puis il avait fait sa vie, d’après le type très faux qu’il s’était créé du bonheur: vie et bonheur artificiels, les seuls peut-être que pût concevoir un enfant de ce caractère, sevré d’affection et livré à sa propre initiative.
On lui avait enseigné l’honneur, le respect du nom, l’amour filial dans ce qu’il a d’austère, et ces différents devoirs lui étaient toujours apparus comme des lois inviolables; mais les joies du cœur étaient restées pour lui lettre morte, et le mot de foyer n’évoquait à son esprit que les tristesses d’une maison silencieuse d’où les baisers étaient absents.
Il ignorait l’abandon des confidences, les conseils donnés entre deux caresses; il ignorait surtout l’influence bénie, le rôle sérieux et charmant de la femme dans la famille, la femme épouse et mère, la femme tendre et chaste, adorée et respectée.
Cependant, une personne avait disputé à l’ivraie les sentiments généreux et aimants qui naissaient, malgré tout, dans le cœur du futur écrivain.
C’était Loyse, la nourrice de Bernard—morte maintenant, comme l’abbé, comme le père.
Tandis que M. de Nohel, grave faiseur de formules, énonçait, le sarcasme aux lèvres, les conclusions sceptiques de ses méditations; tandis que l’abbé, trop dogmatique au contraire, citait les textes sacrés, la bonne Loyse parlait simplement et sans détour.
«Fais ceci, parce que c’est bien! Ne fais pas cela, parce que c’est mal!»
Telle était sa morale philosophique, et sa morale religieuse était plus rudimentaire encore: «Mon petit enfant, disait-elle, ne chagrine jamais ni le bon Dieu qui est au ciel, ni ta mère qui est auprès de lui.»
Bernard se souvenait de ces paroles ingénues, il entendait encore la voix franche de la paysanne.
Dans la chambre de l’enfant, en face de son petit lit, un portrait au pastel avait été placé, celui d’une aïeule, peinte toute jeune et très jolie, au temps de la reine Hortense. Cette grand’mère de seize ans, si fraîche dans sa robe de gaze rose à rubans vert pâle, observait soi-disant et jugeait ensuite les faits et gestes de son petit descendant:
«Vois-tu, Bernard, tu as été méchant; la mère-grand est fâchée!» grondait Loyse, en montrant au petit garçon la bouche sérieuse du portrait.
Mais quand la journée avait été bonne, quand l’obéissance et l’application n’avaient rien laissé à désirer, c’était une fête!
«La mère-grand est bien contente!» s’écriait la nourrice. Et Bernard, tout fier, regardait les yeux de l’aïeule, qui riaient toujours, doux et malicieux sous leurs cils bruns.
Des puérilités qui vous font sourire!... Elles faisaient pleurer Jacques Chépart, qui n’était pas un naïf pourtant. Le romancier s’attendrissait sur les enfantillages du petit Bernard et il pensait: «Personne, depuis ce temps-là, ne m’a grondé quand j’étais méchant, ou encouragé quand j’aurais voulu être sage... J’aurais dû l’emporter à Paris, le portrait de ma petite mère-grand.»
Et il lui revenait encore d’autres réminiscences: des images falotes et comme effacées, ratatinées par les siècles, passaient.
C’était l’image de Jean-Marc, le jardinier de Nohel, qui souvent avait porté Bernard sur ses épaules, le haussant jusqu’à l’arbre où les cerises se balançaient à l’extrémité des bouquets de feuilles, tentantes dans leur chair rouge et parfumée... Brave Jean-Marc! quand son jeune maître était parti, il avait hoché la tête avec des larmes... Maintenant, il n’était plus, sans doute.
C’était l’image de «tante Armelle», une cousine de Vannes presque âgée déjà, à laquelle M. de Nohel avait un jour conduit son fils, et qui avait conté au petit cousin de si merveilleuses histoires!
«Tante Armelle, avait dit Bernard dans un bel élan, quand vous viendrez à Nohel, j’irai vous cueillir un bouquet d’algues au fond de la mer...» Bernard n’avait pas cueilli le bouquet d’algues, et mademoiselle Armelle n’avait passé à Nohel que quelques jours. Puis, elle s’en était allée à Lille, pour rejoindre sa sœur dont le mari était mort et Bernard ne l’avait plus revue. Bonne tante Armelle! où vivait-elle à présent? A Lille ou à Vannes? Vivait-elle encore seulement?
«Où sont-ils tous ceux qui m’ont aimé, les plus humbles, les meilleurs peut-être?» répétait amèrement le jeune homme.
Toujours appuyé au bureau, la tête cachée dans ses mains brûlantes, il songeait, ayant au cœur le poignant regret de ceux qui disent: «J’ai manqué ma vie», et se figurent qu’il est trop tard pour la recommencer.
Il était décidé, oh! bien décidé à mourir, car rien ne le rattachait à la terre. Des parents? Il ne s’en connaissait plus. Des amis? Il n’y croyait pas. Des amours? Il en était dégoûté.
Le bonheur, selon l’un de nos philosophes modernes, c’est «le dévouement à un rêve ou à un devoir».
Des devoirs obligatoires, ceci manquait encore à Jacques Chépart, et il était incapable de s’en créer de facultatifs. Quant au «rêve»... quelle dérision!
Non, vraiment, il en avait assez des êtres et des choses du monde, il était tout prêt à dire, comme Byron dans une heure mauvaise: «Maintenant j’ai vécu, bonsoir!...»
Mais avant de presser la gâchette de l’arme qui reposait là dans le velours à la couleur sinistre, il voulait revoir les vieilles pierres de la côte bretonne et la grève et la mer chantante, et, dans la chambre de la tourelle, le portrait de la petite mère-grand.
Le château, vendu une seconde fois, était habité par des étrangers. Bernard demanderait aux nouveaux possesseurs la faveur de le visiter encore... puis, quand il aurait remué les souvenirs trop longtemps assoupis, quand il aurait dit adieu au seul coin de terre auquel il devait des impressions saines et réconfortantes, il rouvrirait la boîte aux pistolets.
II
C’était le soir, presque la nuit, une nuit d’été, chaude, alourdie de parfums capiteux...
Étouffant ses pas comme un voleur ou un amoureux, Bernard était entré dans le parc de Nohel par la grille entr’ouverte; debout, appuyé au tronc d’un acacia somptueux dans sa neigeuse floraison comme un bouquet de mariée, il contemplait le château à la clarté de la lune qui pâlissait les murs.
Toute la journée, il avait grelotté la fièvre et, seul dans le wagon qui l’emportait vers la Bretagne, il s’était dit, douloureusement étonné:
«Je croyais qu’il était plus facile de mourir!...» Car, souvent, il avait vu la mort en face, et jamais, la veille d’un duel, il n’avait ressenti l’angoisse qui l’étreignait à cette heure.
Arrivé tout près de la tombe, il regardait en arrière, et les années écoulées ne lui inspiraient que le mépris des hommes et de lui-même; il n’espérait plus rien et pourtant... Pourtant, il était dur de partir ainsi, sans avoir goûté l’illusion, sinon la réalité, d’une joie pure de tout alliage. Et il se souvenait de deux vers du poète charmant des Intimités:
On ne peut demander de bonheur à la vie Qu’une minute exquise et sur-le-champ ravie...
Ah! cette minute exquise dont la fugacité est peut-être une séduction, que n’aurait pas donné Jacques Chépart pour la savourer une fois!
Mais la Grande Cruelle lui avait refusé même cette lueur trop tôt pâlie, même cet instant de paradis dont il eût pu emporter le reflet en retombant sur terre. Allait-il la prier encore? A quoi bon! puisqu’il ne lui était pas permis de reprendre le livre à la première page, de retrouver, en naissant à nouveau par un prodige, la confiance et l’ardeur d’autrefois. A cette idée d’un prodige, Bernard avait souri. Sur les mousses des bois de Nohel, un filet d’eau pleurait, que les paysans avaient nommé la «Fontaine de madame Marie». Dans le vieux temps, disait la tradition populaire, une goutte de cette eau donnait la jeunesse à qui s’en mouillait en état de grâce. Mais il était bien loin le vieux temps! En ce siècle de struggle for life, il n’existe plus d’eau de Jouvence.
A la station de Plourné, Nohel est descendu du train, et, machinalement, il a marché jusqu’au château.
Maintenant, devant la demeure qui a été sienne, il ressasse encore son existence perdue, l’isolement dans lequel il a vécu parmi la foule de ceux qui s’aiment. Et peu à peu une tristesse pesante l’écrase.
Quand on l’aura trouvé, affaissé dans une mare de sang, la tête misérablement fracassée, le corps déjà rigide, qui donc pleurera?
Oh! certes, ce suicide-là ne passera point inaperçu. Quelle occasion de faire de la réclame et de noircir du papier!
La photographie de Jacques Chépart, exposée aux vitrines des papeteries, se vendra couramment, et, dans les journaux, des chroniques paraîtront, déplorant la mort tragique du romancier, relatant ses débuts et sa brillante carrière, analysant son talent «si finement réaliste, si essentiellement moderne».
Ce tapage durera quelques jours...
Puis on s’empressera de lancer de nouvelles éditions des œuvres de Jacques Chépart, avec un portrait de l’auteur.
Un certain monde les relira passionnément, et on les discutera en papotant, au cinq à sept de madame X... ou à la quinzaine de madame Z...
Cet enthousiasme durera quelques semaines.
Mais après?
Ce portrait, acheté curieusement, un regard humide le contemplera-t-il jamais, dans ces extases muettes où l’âme s’absorbe, revivant, seconde à seconde, les bonheurs inoubliés?
Cette tombe, saluée un jour par le «Tout Paris» des grandes premières, une main l’embaumera-t-elle, choisissant, par une coquetterie, les fleurs préférées du cher disparu?...
Non, cent fois non!
Après ce bruit, après ces regrets de commande, le silence planera profond sur cette mort mystérieuse dont le début d’un acteur ou le procès à scandale d’un financier aura détruit déjà l’actualité poignante.
Le nom de Jacques Chépart subsistera peut-être... celui de Bernard de Nohel, personne ne le prononcera plus!
—«Et je n’ai jamais été méchant, pourtant!» s’écria-t-il tout à coup, dans une révolte.
Non, il n’avait jamais été méchant; mais jamais non plus il n’avait livré son cœur et sa pensée, jamais il ne s’était donné tout entier, lui tel que la nature l’avait formé, faible, imparfait, mais bon, mais sincère!... Sans être aucunement comédien, il avait, presque inconsciemment, joué un personnage dans le monde. Insouciant et fier, un sourire sceptique aux lèvres, il avait passé, n’inspirant, en fait d’amitiés, que des engouements, flatterie qui ne le trompait guère; en fait d’amour, que des passions, feux de paille auxquels il ne se brûlait pas.
Hommes et femmes n’avaient été pour lui que des sujets. La grande loi qu’il s’était imposée et qu’il avait prêchée aux autres, l’indifférence, érigée par lui en principe initial de toute existence raisonnable, le punissait maintenant par où il avait péché.
Ah! poser sa tête incendiée par la fièvre sur un cœur qui battrait pour lui! Sentir sur ses yeux des lèvres attendries qui y boiraient ses larmes! Pouvoir se dire surtout: «Je n’ai pas le droit de mourir; une vie dépend de ma vie!»
Les mains de Bernard s’agitaient d’un mouvement convulsif qu’il ne savait plus maîtriser; les pensées qui se heurtaient dans son esprit, lui causaient un mal presque physique...
Et il regrettait maintenant d’être venu à Nohel. Faible, incertain, il en arrivait à douter de la résolution que, d’abord, il avait si fermement embrassée.
—Je ne vois pas quelle serait l’horreur d’un sommeil sans rêves! se répétait-il.
Mais toute réflexion philosophique sur la mort qui en elle-même n’effrayait pas Bernard, ou sur l’immortalité à laquelle il ne croyait pas, restait stérile. Follement, dans un rêve de poète, il se prit à souhaiter un avertissement surnaturel, une voix qui s’élèverait dans la nuit pour lui dire: «Meurs!» ou «Vis!»... La voix de sa mère, la voix de la petite mère-grand.
Du haut des étoiles qui riaient si claires dans le ciel, toutes deux, la mère et l’aïeule, plaignaient-elles leur pauvre enfant?
Hélas! tout se taisait... même les oiseaux qui dormaient, alanguis de chaleur sous la feuillée, même la brise qui s’était évanouie dans un dernier souffle, aux approches du soir... Seul, l’Océan, qu’on ne pouvait voir, gémissait au pied des falaises, et c’était lugubre comme un De profundis!
Jacques Chépart écoutait en vain ce calme oppressant.
Ses yeux se troublaient, ses jambes fléchissaient; il lui semblait que sa tête trop remplie devenait lourde pour ses épaules.
Il savait que, bientôt, il allait tomber à terre, et il n’avait pas la force de lutter contre l’anéantissement qui l’engourdissait peu à peu. Ah! si ç’avait été la mort au moins!...
Brusquement, un vide se creusa dans son cerveau et sous ses pieds. Alors, il éprouva la sensation vague d’un choc de tout son corps, puis une souffrance très vive, puis... plus rien...
. . . . . . . . . .
Depuis quelques minutes déjà, Bernard gisait inerte au pied des acacias en fleurs... La porte du château s’ouvrit et se referma pour laisser passer quelqu’un qui descendit prestement les cinq marches du perron.
Le nouveau venu était un petit homme d’une soixantaine d’années, vêtu d’une redingote assez longue et coiffé d’un large chapeau de paille.
Dans la main droite, il serrait une canne dont la pomme brillait aux rayons de la lune qui éclairaient prestigieusement la grande place sablée et donnaient à la pelouse des reflets de neige.
Il fit quelques pas rapides et, presque aussitôt, une exclamation lui échappa. Il avait aperçu, au bord du gazon, le corps de Bernard, effrayant sous la clarté blafarde qui le baignait. Il se pencha vivement, appuya son oreille sur la poitrine du jeune homme, puis se redressa avec un soupir de soulagement.
Un pas se faisait entendre du fond des allées, le pas de deux sabots qui écrasaient pesamment le gravier.
Le petit homme se releva et d’une voix vibrante, la voix du maître ou d’un ami bien intime de la maison:
—Hé! Jean-Marc! cria-t-il.
On répondit de loin encore, puis le pas se rapprocha peu à peu en se pressant, et Jean-Marc parut dans l’encadrement des arbres, une lanterne à la main.
Ses yeux effarés allèrent du corps affalé sur le sol, au personnage qui l’avait hélé.
—Ce n’est qu’un malade, fit ce dernier répondant au regard anxieux du jardinier, mais du diable si je sais comment il est arrivé là... Nous allons le porter au château; seulement, je crois utile de prévenir mademoiselle de Kérigan qui va se mettre l’âme à l’envers.
—Voyez donc, monsieur le docteur, dit Jean-Marc, c’est un monsieur, un jeune monsieur... comme il est pâle!
Le vieil homme se baissait un peu, inclinant sa lanterne pour mieux distinguer les traits de l’inconnu... Tout à coup, sa main lâcha l’anse de fer et il se mit à trembler sur ses jambes affaiblies.
—Mon Dieu, balbutia-t-il, est-il possible que ce soit lui!
—Qui, lui, imbécile? s’écria le docteur avec une impatience inquiète.
—Monsieur Bernard... Monsieur Bernard de Nohel... Ah! sainte Anne, conservez-le-nous!
III
Bernard de Nohel est bien malade.
Depuis huit jours, il n’a conscience ni du lieu où il se trouve, ni des soins qu’il reçoit. Dans l’exacerbation du délire, il attribue une cause tout extérieure aux douleurs aiguës qui lui traversent la tête. Il croit qu’un ouvrier invisible enfonce, à coups espacés, un long clou dans sa tempe gauche... La pointe pénètre lentement, déchirant les chairs, fendant les os avec des craquements. C’est atroce!
Puis, d’inquiétantes visions l’obsèdent qui maintiennent son esprit dans une surexcitation dangereuse.
Tantôt, c’est l’écrin aux pistolets qu’un être fantastique et hideux lui appuie sur la poitrine, en ricanant sinistrement; bientôt, ce sont des ombres noires qui passent dans la chambre silencieuses, un doigt sur la bouche... Il veut les interroger, elles le regardent fixement sans répondre, et continuent, toujours muettes, leur mystérieuse promenade...
Parfois enfin c’est sa propre image qu’il aperçoit, navrante telle qu’elle lui est apparue à Paris, dans la glace, le jour où il a résolu de se tuer. Alors, il réclame à grand cris l’eau de Jouvence de la «Fontaine de Marie» ou, par un revirement subit, il supplie la mort de l’endormir enfin, de ce «sommeil sans rêves» qui serait le suprême bien.
—Je veux mourir... Ce sera bientôt fini... mais, ôtez-moi cette image, ôtez-la! sanglote-t-il.
Une nuit, un peu calmé par une dose de morphine, il venait de s’assoupir, quand soudain il crut s’éveiller entre les quatre planches d’un cercueil.
Ses yeux, agrandis par la peur, s’ouvrirent éperdument, fouillant l’obscurité... Il vit qu’il se trouvait dans la chambre de la tourelle.
Les meubles de style Empire avaient presque tous gardé leur ancienne place, et l’on eût dit que, depuis dix ans, les rideaux de la fenêtre n’avaient pas été changés, tant c’étaient encore les plis un peu raides, la teinte un peu terne de jadis. En face du lit, le portrait de la petite mère-grand, éclairé par la veilleuse, se détachait, frais et lumineux, sur la boiserie sombre.
Était-ce encore une illusion? Bernard ne se le demanda pas. Chimère ou réalité, la présence du riant pastel lui était bienfaisante... Il souffrait moins.
La nuit s’acheva paisible; la fièvre était prête à s’éteindre, puis, dans la journée, le jeune homme retomba dans les mêmes divagations où revenaient obstinément les pistolets, la glace et les spectres noirs.
Oh! ce clou, ce clou qui torturait son front!
—Je veux mourir... répétait-il.
Et, avec une douceur déchirante, il s’adressait au portrait de l’aïeule.
—C’est mal, oh! je sais bien que c’est mal... mais je suis si malheureux... J’espérais que vous n’apprendriez jamais que j’étais mort ainsi... Comment m’avez-vous reconnu? J’ai tant changé!... Pardonnez-moi... ma disparition ne chagrinera personne au monde... Je n’ai plus de force pour vivre, oh! laissez-moi mourir!...
La voix sifflante, saccadée, s’évanouit brusquement dans un soupir qui ressemblait à un râle.
Assis tout droit sur son lit, les mains crispées, les yeux hagards, Nohel regardait, affolé, dans toute la chambre.
Il eut une hallucination étrange.
Dans la traînée de jour pâle qui glissait sur le tapis par l’entre-bâillement des rideaux croisés, la petite mère-grand, descendue de son cadre, s’avançait à pas légers.
Oui, c’était bien elle! C’était la robe rose à rubans vert pâle; c’étaient les cheveux blonds et crêpelés relevés en boucles sur la tête; c’étaient la bouche sérieuse et le petit cou blanc, souligné d’un velours noir...
Seulement, le gracieux visage avait perdu son incarnat et les yeux bleus s’étaient voilés.
Le jeune homme contemplait le fantôme.
Maintenant l’aïeule jolie était près du lit, relevant les oreillers affaissés et disant, de cette manière tendre qu’on prend pour consoler les enfants:
—Non, vous ne mourrez pas... Je ne veux pas que vous mouriez... J’en aurais beaucoup de chagrin, moi... Ne parlez pas, essayez de dormir...
Il répondit faiblement, d’une voix gémissante de malade, en s’abandonnant sur la toile rafraîchie!
—J’ai si mal, ma tête est si chaude, grand’mère.
A ces mots, un tout petit sourire éclaira les lèvres de la mère-grand, sourire si tôt né, si tôt disparu, qu’en le saisissant au passage, Bernard pensa soudain à ces étoiles filantes qu’on voit d’un seul regard scintiller, puis s’évanouir dans l’azur des soirs d’été.
—Pauvre enfant! murmura maternellement et sans raillerie l’organe musical de l’aïeule, tandis qu’une main veloutée se posait sur le front brûlant de Nohel.
—Merci... balbutia-t-il, délicieusement soulagé.
Et, sous ce contact caressant, ses paupières s’abaissaient comme magnétisées. Une impression de bien-être l’envahissait, délassant son corps brisé par l’insomnie; un sentiment d’ineffable quiétude se fondait dans son cœur.
Que pouvait-il redouter encore, protégé par cette main compatissante? L’ouvrier avait cessé son horrible travail, l’image terrifiante, les ombres avaient fui. Bernard se sentait fort, Bernard se sentait sage!... Mais il avait peur qu’elle ne le quittât, la chère consolatrice. A l’idée que, peut-être, elle remonterait, immobile et muette, dans le cadre, il éprouvait une de ces angoisses exagérées que les moindres préoccupations causent aux malades.
—Ne partez pas... ne partez pas... implora-t-il, se décidant à parler.
—Je resterai si vous dormez, répondit le fantôme, avec son autorité de mère.
—Je vais dormir, soupira Bernard tranquillisé.
Et, presque aussitôt, ses yeux se fermèrent. Une respiration plus régulière souleva sa poitrine...
Une détente salutaire s’était produite; il était sauvé.
Le lendemain soir, il crut sortir d’un long rêve, tant sa tête était pleine de souvenirs bizarres et confus, lorsqu’il s’éveilla.
D’un coup d’œil circulaire, il embrassa la chambre que ne hantaient plus les épouvantements de la fièvre: une lampe coiffée d’un abat-jour bleu l’éclairait discrètement. Près de la porte, un vieux monsieur à lunettes d’or—des lunettes d’or qui avaient l’air bon enfant—causait avec une vieille dame en bonnet de dentelles—des dentelles qui avaient un air évaporé.
—Maintenant, je réponds de lui, mademoiselle... Le pouls est excellent, la température normale... J’avais toujours espéré cette brusque amélioration. Avec ces natures-là, c’est sur les coups de foudre qu’il faut compter.
—Quel bonheur, mon Dieu! Ce pauvre Bernard! Ce cher petit!
Et, voyant que le vieux monsieur riait:
—Eh bien! quoi, docteur? Il avait dix ans quand je l’ai connu!... Certes, il a grandi depuis lors, mais il a gardé sa jolie tête fine, qui vous charme bon gré mal gré, aujourd’hui comme autrefois.
—Une jolie tête pas trop bien équilibrée, je le crains fort.
—Voulez-vous insinuer par là qu’il soit atteint de folie?
—Atteint de folie, je ne dis pas cela... mais un peu fou... ça ne m’étonnerait guère.
—Il vous a donc raconté de bien étranges choses, quand il avait le délire et qu’il prenait cette voix d’outre-tombe qui m’a toujours fait fuir à l’autre bout de la maison?
—Non, non... c’est une simple supposition de ma part...
Le jeune homme écoutait cette conversation qui avait lieu à voix basse et ne le renseignait qu’imparfaitement.
Le monsieur à lunettes, c’était le docteur, rien de plus aisé à comprendre; mais qui était la vieille demoiselle? Où Bernard avait-il déjà vu, moins ridé, ce visage aux traits mignards, moins blancs ces bandeaux ondulés couvrant une oreille menue? Où avait-il entendu, plus claire, cette voix blanche, aimable dans sa monotone douceur?
Son cerveau, lucide maintenant, ne parvenait pas cependant à résoudre le problème. Il murmura, un peu énervé par une tension d’esprit trop fatigante pour lui:
—Qui est là, où suis-je?
Vive comme la poudre, la demoiselle au bonnet de dentelles se précipita vers le lit, mais le docteur l’arrêta d’un geste calme, en passant devant elle.
—Où suis-je? redisait Bernard avec une insistance fiévreuse.
—Ne vous agitez pas, mon cher monsieur, lui fut-il répondu très amicalement. Vous êtes au château de Nohel, chez votre cousine, mademoiselle Armelle de Kérigan.
—Mademoiselle de Kérigan... Armelle... répéta Nohel d’une voix pensive et comme s’il était frappé d’un souvenir.
—Il y a dix jours, comme je sortais du château où j’avais dîné, continua le docteur, je vous ai trouvé dans le jardin, terrassé par une syncope... mademoiselle Armelle, aussitôt avertie, s’est empressée d’ouvrir sa maison au cher malade qui lui tombait ainsi du ciel et que Jean-Marc, le vieux jardinier, avait déjà reconnu...
—Jean-Marc?... mais je rêve, je rêve...
—... Puis vous avez été très souffrant, nous avons tous plus ou moins tremblé pour vous... et grâce à Dieu vous voilà convalescent.
—Grâce à Dieu et aussi un peu à vous, docteur, répondit languissamment Bernard.
Puis soudain il tourna la tête vers mademoiselle de Kérigan qui ne le quittait pas des yeux et son visage s’illumina.
—Tante Armelle, balbutia-t-il, tante Armelle, est-ce bien vous?
—Oui, c’est bien moi, répéta tante Armelle, c’est bien moi, Bernard; vous vous souvenez de votre cousine? Quelle gentille mémoire vous avez!
Il reprit:
—Vous avez été une des bonnes fées de mon enfance... Ah! si j’avais pu me douter!... j’ai pénétré dans l’enceinte du château comme un malfaiteur, figurez-vous! Une soif m’avait pris de revoir mon vieux Nohel... Ah! si j’avais su, si j’avais su...
La physionomie de mademoiselle de Kérigan rayonnait.
—Quelle aventure! dit-elle... mais oui, je l’ai toujours adoré votre château, il est romantique! Cependant on m’aurait bien surprise, en m’annonçant qu’un jour il cesserait d’appartenir aux Nohel... qu’il m’appartiendrait surtout.
—Quand j’ai quitté la Bretagne, vous habitiez Lille, fit Bernard de la même voix dolente, y êtes-vous restée longtemps?
—En tout douze ans, mon enfant, pas moins!... J’y avais été appelée à la mort de mon beau-frère, monsieur de Thiaz, vous savez... ma sœur était seule! Et elle attendait un enfant, la chère femme! J’ai reçu ce bébé-là dans mes bras et je suis devenue sa seconde mère... Hélas! je n’ai regagné que trop tôt ma belle Bretagne. La pauvre Claire a rejoint son mari... Et c’est alors que j’ai acheté le château, à ceux à qui vous l’aviez vendu...
Elle s’arrêta une seconde, puis elle dit encore:
—Vous rappelez-vous ce séjour que vous avez fait à Vannes? Je vous ai mené au Pardon... Étiez-vous gentil ce jour-là!... Un vrai petit prince avec vos cheveux bouclés et votre blouse de velours bleu?
Ah! certes, Bernard se rappelait la visite à Vannes... Et les macarons que «tante Armelle» lui avait offerts au Pardon, et la jolie histoire de Belle-Étoile qu’elle lui avait racontée en rentrant, le soir... Il se rappelait même que mademoiselle de Kérigan avait admiré ses belles boucles châtaines et sa blouse de velours, et qu’il s’en était montré flatté, le petit orgueilleux!... Un enchantement, ces heures passées chez la généreuse cousine, dans l’antique maison où il y avait tant de livres d’images, d’armoires et de recoins pleins de chatteries! Le nom et le visage ami de la vieille demoiselle qui avait tout d’abord causé à Bernard une impression d’étonnement mêlée de ressouvenir, réveillaient maintenant dans sa mémoire toutes ces choses d’autrefois qui y avaient dormi longtemps.
Et il admirait l’enchaînement des circonstances qui l’avait conduit chez cette respectable parente, un peu originale, mais bonne dans l’âme, au moment où il déplorait son isolement absolu.
Heureux de revoir une figure familière, il souriait, comprenant bien qu’on ignorait Jacques Chépart à Plourné et que Bernard de Nohel était demeuré, dans l’esprit de mademoiselle Armelle, le petit prince habillé de velours du Pardon de Vannes... Un petit prince plus intéressant peut-être depuis qu’il avait grandi, un petit prince qui avait dû traverser bien des aventures de par le monde, et qui, arrivé au château comme un héros de roman, s’y était encore poétisé du charme de ceux que la mort a frôlés.
Lui donnerez-vous encore des macarons, ma cousine? Il n’en a plus goûté depuis Vannes. Lui raconterez-vous Belle-Étoile? On a perdu le secret des contes bleus à Paris!
Parlez, parlez, mademoiselle Armelle! C’est le petit Bernard qui vous écoute: Jacques Chépart n’en saura rien.
Cependant, le docteur se fâchait.
—Assez causé! disait-il en grondant. C’est très mauvais pour les malades les «jadis» et les «autrefois»!
Mais il se trompait, le brave homme! les vieux souvenirs sont comme les vieilles chansons: ils bercent et reposent. Ce qu’il fallait redouter pour Bernard à l’égal d’un poison, c’étaient les heures solitaires, favorables aux rentrées en soi-même, aux idées sombres, aux regrets. A peine seul avec le domestique qui devait le veiller dans la chambre voisine, le jeune homme oublia son contentement naïf de l’instant précédent.
Trop faible encore pour songer d’une façon précise au suicide et reprendre le cours des pensées qu’avait interrompues sa maladie, il s’abandonna à cette tristesse vague, et comme sans objet, que recherchent les découragés, parce qu’ils y découvrent une sorte de jouissance morbide.
Quoiqu’il n’eût plus de fièvre et n’éprouvât aucun malaise défini, il dormit mal. Dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille, il attendait la venue de la petite mère-grand.
Une angoisse inexprimable faisait battre son cœur trop vite. Les yeux fermés, remuant les lèvres dans une supplication muette, il croyait par moments sentir sur son front la petite main de l’aïeule, puis, déçu, il fixait le portrait d’un regard intense, comme pour l’animer de sa propre vie... Hélas! la chère vision s’était enfuie avec la fièvre.
Blêmi par l’insomnie, très abattu par un ennui oppressant, Bernard eut un soupir de soulagement, quand le docteur Le Jariel entra, vers neuf heures, dans sa chambre.
A peine assis au chevet du lit, ce dernier fronça les sourcils.
—Les malades ne guérissent qu’autant qu’ils le veulent bien, monsieur de Nohel, dit-il, cette nuit vous vous êtes fatigué la tête, je le devine, avec un tas de soucis malsains, que vous auriez bien dû laisser à Paris...
Nohel répondit par un geste lassé.
—J’ai passé des heures affreuses, docteur!... Cependant je me sens plus fort qu’hier... Quel a été mon mal, en somme? N’ai-je pas le genou bandé?... Depuis dix jours, je ne me rends compte de rien!
—Vous avez eu une fièvre cérébrale... et vous avez encore, au genou, une contusion, résultat de votre chute sur le gravier... Le tout ne sera bientôt qu’un souvenir, si vous suivez mes prescriptions: le repos et un calme complet.
—Hélas! docteur, où trouver de tels remèdes? murmura Jacques Chépart.
—Ici, pour le moment, monsieur de Nohel, dans le château où vous êtes né, chez mademoiselle Armelle de Kérigan.
—La plus digne et la meilleure des femmes, n’est-ce pas, docteur? fit Bernard avec un sourire... Mon père l’aimait beaucoup et je me souviens bien d’elle.
—Votre père avait raison de l’aimer... Je ne lui connais qu’un travers et bien inoffensif, son amour exagéré des romans. Elle discute toute la soirée ceux qu’elle a lus toute la journée avec mademoiselle Louise, sa demoiselle de compagnie... quitte à en rêver encore toute la nuit, comme une jeune fille... Mais elle n’en est pas moins serviable et moins dévouée... Vous savez qu’elle a tout quitté pour sa sœur dont elle a élevé la fille? Elle a été un peu aussi la bonne marraine de mon neveu Pierre, dont la mère était souvent souffrante, et elle réserve à la charité les heures de loisir que toute provinciale convaincue donne à la médisance... Ici, tout le monde l’aime et l’estime infiniment, moi le premier... et bientôt, vous ferez comme tout le monde.
—J’en suis persuadé... et, quoi qu’il arrive, croyez bien, docteur, que je n’oublierai pas les soins que j’ai reçus ici... dit le jeune homme d’une voix un peu tremblante.
—Allons, du sentiment, à présent! s’écria M. Le Jariel, avec un sourire clair sur son visage ridé.
Et il fit mine de se lever pour s’en aller bien vite.
D’un geste de prière, Bernard le retint.
—Oh! docteur, ne me laissez pas seul!... Parlez-moi encore, parlez-moi beaucoup pour m’empêcher de penser.
Les cheveux tout blancs, le front bombé, le nez correct, la bouche gracieuse avec je ne sais quoi de malicieux, les yeux un peu petits, mais brillants comme des escarboucles sous des cils encore bruns, M. Le Jariel offrait le type si séduisant du vieillard qui, resté affable et devenu indulgent avec les années, sait toujours se rappeler qu’il est vieux, sans jamais oublier qu’il a été jeune...
Il avait repris son fauteuil près du lit, et tandis que, pour complaire au convalescent, il causait au hasard de mademoiselle Armelle, de Plourné, du château, de Jean-Marc et de lui-même, Bernard observait avec intérêt cette physionomie fine et bienveillante.
Le docteur connaissait bien Paris où il avait fait ses études de médecine et passé ses années d’internat, il aimait la grande ville et son mouvement perpétuel, mais il aimait aussi Plourné, le petit coin poétique, et la mer, sa vieille amie! S’ennuyait-il parfois dans ce pays perdu où les relations sociales comme les ressources intellectuelles manquaient absolument? Ma foi, non!... Un vilain personnage, l’ennui! Et d’ailleurs, règle générale, il n’y a pas de vies ennuyeuses, il n’y a que des gens ennuyés, autrement dit, des esprits nuls ou de mauvaises consciences.
La besogne quotidienne, la musique, un jardin! Il y aurait là de quoi remplir des journées de quarante-huit heures!... Puis le docteur avait des amis, ce qui vaut mieux que des relations. Les uns, très humbles, s’appelaient Kadio ou Yvonne, Loïc ou Dinorah... c’étaient les pêcheurs de la côte. Les autres, très grands, s’appelaient Pascal ou Corneille, Molière ou Victor Hugo... c’étaient les grands penseurs, les écrivains de génie...
—Tout cela ne m’empêche pas de regretter Paris, quelquefois... mais on ne choisit pas sa vie; la grande affaire est de se contenter de celle qu’on a.
En prononçant ces derniers mots, M. Le Jariel avait attaché ses yeux vifs sur Bernard qui, saisi d’une idée subite, demanda:
—J’ai beaucoup parlé dans mon délire, n’est-ce pas?
—Oui, beaucoup, répondit le docteur sans manifester aucun étonnement. Vous disiez d’assez vilaines choses: que vous vouliez mourir, vous tuer!... C’est souvent ainsi quand on a la fièvre... Se tuer! bel acte de courage! Il avait raison le bonhomme Franklin: «Un commandant ne doit pas déserter son poste, et le poste de l’homme, c’est la vie!» Il faut vivre, jeune homme, bien vivre!... Et, ma foi, on s’en tire encore sans trop de peine, si l’on a seulement un peu de ciel bleu dans le cœur!
—C’est sans doute l’Idéal, que vous appelez ainsi? demanda le romancier pessimiste, avec quelque ironie.
—Oui, mon cher monsieur, c’est l’Idéal... Je suis de la vieille école, moi!... On ne lit pas Schopenhaüer en Bretagne!... Oh! ce n’est pas que j’aime les songeurs inactifs, ceux qui, sous le prétexte de je ne sais quelle manie contemplative, marchent sans regarder à terre, les yeux perdus dans l’azur, au risque de se casser le cou!... Vivent les lutteurs et les braves, monsieur de Nohel!... Mais, où est le mal, je vous prie, si on lutte avec un rêve dans l’âme, une sainte ambition dans l’esprit... si, de la réalisation d’une conception noble et belle, on fait le but de sa carrière?... Voyons, jeune homme, est-on jamais un grand artiste, un grand poète, si l’on ne s’est pas créé un type du beau? Un grand savant, si l’on ne croit pas à la science? Un philosophe bienfaisant, si l’on ne croit pas à la vérité? Un homme, oui, tout simplement un homme, dans la superbe acception du mot, si l’on ne croit pas au bien, à l’honneur? si l’on n’a pas conscience de sa propre personnalité, même très humble, dans l’univers très grand; si l’on ne se dit pas que chaque vie humaine doit être pour quelque chose dans l’avancement général de l’humanité!... Eh bien, le Beau, l’Utile, le Vrai, le Bien qu’on rêve d’atteindre, guidé par le sentiment de la dignité humaine, voilà ce que j’appelle l’Idéal!... Faire tendre vers ce but les efforts de toutes ses facultés, voilà ce que j’appellerai donner une raison d’être à sa propre existence. Et, maintenant, dites ce que vous pensiez tout à l’heure, que je suis un vieux fou.
Nohel eut un sourire et tendit la main au docteur.
—S’il y avait dans le monde beaucoup de fous comme vous, personne n’aurait plus envie de le quitter.
—Phrase ambiguë qui ne signifie aucunement que vous me trouviez sage.
—Je vous crois très sincère et très bon... et il y a des folies sublimes.
—Eau bénite de cour, mon cher malade! Vous me traitez tout bonnement de provincial qui n’a rien vu!... Écoutez-moi pourtant... Si arriéré que je puisse paraître, c’est à Paris, la ville pensante et agissante, que j’ai appris à agir et à penser, vous pouvez vous fier à mon expérience: les hommes ne sont pas si mauvais qu’ils le disent, si «décadents» qu’ils le croient, si impuissants qu’ils voudraient l’être... Le malheur, c’est qu’ils cultivent la désespérance... un mot nouveau, mais une vieille plaie, dont on guérit si on le veut bien... Tenez, je voudrais pouvoir vous fondre avec mon neveu Pierre... cet alliage de monsieur Tant-Pis avec monsieur Tant-Mieux donnerait deux hommes parfaits ou près de l’être... Ah! voilà un heureux vivant!... Rien ne l’étonne, rien ne l’inquiète. Tout est beau, tout est bon, tout est vrai... Il a encore moins d’idéal que vous celui-là, allez!
—Est-ce que votre neveu habite Plourné, docteur?
—Pierre est marin; il y a plus de trois ans que je ne l’ai vu... Il reviendra prochainement, je pense, pour...
Le docteur s’arrêta, puis acheva:
—Pour nous retrouver tous... Et maintenant, adieu, monsieur de Nohel, je ne sais trop si je vous ai distrait... Que voulez-vous, j’ai la manie de la santé: drôle pour un médecin, n’est-ce pas? Et j’aime les âmes bien portantes et les intelligences saines, autant que les tempéraments solides et les corps vigoureux.
—A demain, docteur, et merci... murmura le jeune homme.
Il était bien loin d’être convaincu, mais les idées du docteur l’avaient réconforté, ainsi que l’air vivifiant des plages ranime un instant les malades, sans les guérir. Somme toute, il était vaguement satisfait de rencontrer chez un homme d’esprit les illusions qu’il avait considérées jusque-là comme puériles et presque sottes.
—Une figure sympathique, ce philosophe sans le savoir! pensa-t-il. Si j’avais un fils, je le lui confierais... Il en ferait très probablement un Don Quichotte, mais à coup sûr, un honnête homme et, qui sait?... peut-être un homme heureux.
IV
Le surlendemain, Jean-Marc demanda comme une grande faveur la permission de saluer celui qu’il nommait encore son jeune maître.
Le jardinier de Nohel avait vieilli depuis le temps où Bernard cueillait des cerises. Sa taille s’était courbée, ses cheveux avaient grisonné, sa peau brune et desséchée, prenant des teintes de terre, s’était étendue sur la charpente osseuse de son visage, mais les mêmes yeux, pleins d’une sorte de candeur sereine, brillaient au fond de ses orbites plus creuses; un sourire de bonhomie franche égayait sa bouche dégarnie.
Il ne voulait pas s’asseoir, le vieil homme! Debout, son chapeau à la main, il parlait à Bernard, disant comme mademoiselle Armelle, ce mot ravi de ceux qui se retrouvent après de longues années: «Vous rappelez-vous?» Et Bernard se rappelait.
Mais en dix ans, bien des choses avaient changé; la petite-fille de Jean-Marc, une contemporaine de Bernard, avait épousé l’un des pêcheurs de la côte... Le fidèle serviteur était arrière-grand-père, maintenant! Combien on les aime ces petits, qui viennent quand on est déjà tout près de s’en aller!
—Et vous, monsieur Bernard, est-ce que vous ne nous amènerez pas un de ces jours une belle jeune dame et de gentils marmots?
Bernard sourit, en secouant la tête.
—Non, mon pauvre ami, je ne suis ni marié, ni désireux de l’être jamais... Ça vaut autant pour la femme que j’épouserais, va... Fais mes compliments à ta petite-fille, je lui souhaite tout le bonheur possible et à toi aussi.
—Oh! le bonheur, fit simplement Jean-Marc, le bonheur, c’est ça: la santé, une bonne femme qu’on aime, des enfants qui grandissent bien, du travail, et puis, plus tard, quand on est vieux, des mioches qui vous appellent grand-père... Je l’ai eue ma part de bonheur, allez! Et si parfois la besogne a été rude, si l’on a souffert de l’hiver, si l’on a eu des tourments—qui n’en a pas!—eh bien! on ne s’en est pas trop plaint, et on a remercié Notre-Dame tout de même.
«Allons, pensa Nohel, encore un philosophe; bien humble celui-là!... Encore un être qui a son petit coin bleu dans le cœur!»
—Donne-moi la main, Jean-Marc, fit-il à voix haute, tu es un bien brave homme, mon vieux.
Et le jardinier s’éloigna sans savoir pourquoi il était un si brave homme d’avoir été heureux.
A ce moment, mademoiselle Armelle entrait, le visage auréolé d’un grand chapeau cabriolet, les épaules serrées dans une écharpe de crêpe de Chine puce... Trop ridée, trop maigre, trop exsangue, ce n’était pas, à vrai dire, une jolie vieille que mademoiselle Armelle. Mais le blanc bleuâtre de ses bandeaux donnait un éclat à ses yeux noirs, et son sourire, aux dents encore blanches, avait le charme indéfinissable d’une grande bonté.
Une grande bonté, tel était en effet le fonds de cette nature ingénue, tel avait été le principe inspirateur de toute la vie de mademoiselle Armelle.
Née avec un cœur aimant, bercée dès la prime jeunesse par les exaltations passionnées et le rythme enchanteur des Méditations; très romanesque, ainsi que toutes les jeunes filles de sa génération, elle avait aimé, à dix-huit ans, un jeune homme simple et bon comme elle, Louis Le Jariel, le frère aîné du docteur, mais le pauvre amoureux n’ayant pour toute fortune qu’une place de comptable chez un négociant de Vannes, M. de Kérigan lui avait refusé sa fille... et les années s’étaient enfuies.
Louis n’avait pas oublié Armelle, cependant il avait fait un beau mariage, il avait épousé la fille de son patron, une brave jeune fille qui méritait son affection. Un adieu aux rêveries sentimentales, ce mariage, une entrée dans la vie positive! Armelle resta dans le cœur de Louis, comme une image très fine et presque immatérielle, comme un symbole de sa jeunesse devant lequel son souvenir aimait à se prosterner, mais il fut heureux avec sa femme, il adora ses enfants.
Mademoiselle de Kérigan, elle, n’avait pas eu le courage de renoncer à son idéal; pour lui rester fidèle, elle avait éconduit tous les épouseurs. Le mariage raisonnable seulement, le mariage sans un amour infini qui le conclue entre deux âmes avant qu’un contrat le consacre aux yeux du monde, lui inspirait une invincible horreur. Elle préféra vouer son cœur au rêve qui ne s’était pas réalisé.
Quand elle revint de Lille, déjà vieille, ayant donné à sa sœur douze années de sa vie—douze années de cette tendresse exclusive qui était le parfum de son âme passive—des relations très amicales s’établirent entre elle et le ménage Le Jariel qu’elle avait d’abord perdu de vue. Elle aima madame Le Jariel qui était faible et délicate; elle aima Berthe et Pierre, les enfants nés du mariage qui avait détruit toutes ses espérances, et elle trouva cela très simple. Plusieurs années après, M. Le Jariel mourut, et quand madame Le Jariel s’éteignit à son tour, ce fut en recommandant ses enfants au docteur et à mademoiselle Armelle. La vocation de Berthe et celle de Pierre étaient alors depuis longtemps arrêtées. L’une entra au couvent, l’autre fut marin, mais mademoiselle de Kérigan les suivait du cœur dans leur nouvelle vie; elle remplaçait la mère qui n’était plus.
Chose étrange, aucun chagrin, aucune déception n’avait aigri cette âme de femme! Séparée de celui qu’elle aimait, puis presque oubliée, presque trahie, Armelle croyait encore aux amours éternelles, et elle avait un beau sourire sans amertume, lorsqu’elle rencontrait dans la campagne deux amoureux qui se tenaient par la main... A soixante ans, elle se formait encore, de la vie, la même idée qu’à seize. La vie, à ses yeux, c’était un joli roman où, au dénouement, tout le monde devait être heureux. Les romans, le docteur l’avait bien dit à Bernard, étaient la faiblesse de mademoiselle Armelle; son imagination avait su lui créer, dans les fictions dont elle recherchait le charme, une seconde destinée plus clémente que la première, et elle jouissait d’un vrai bonheur et elle pleurait de vraies larmes avec les héros dont on lui contait le malheur ou la félicité.
Mais, cette double existence dans le domaine du faux et du conventionnel autant que les dispositions naturelles du caractère de mademoiselle de Kérigan avaient fini par annihiler, chez cette excellente personne, le peu qui lui avait été départi de sens pratique applicable à la direction générale de la vie; l’esprit romanesque, s’il n’est pas contenu par la raison, est un danger, le docteur le savait bien et il avait pu le constater une fois de plus, et il en soupirait dans son amitié pour la vieille demoiselle... dans son amitié pour ceux qu’elle aimait surtout. Bernard, qui était moins bien renseigné que M. Le Jariel et qui allait moins au fond des choses, s’amusait au contraire de cette fraîcheur d’imagination qui avait survécu à la soixantième année et il admirait que quelqu’un pût se désintéresser momentanément de la réalité d’une façon assez complète pour vivre au pays des nuages, dans un contentement presque absolu.
Il aimait la figure distraite et souriante de «tante Armelle»; en voyant la vieille cousine s’avancer dans le petit salon où il était autorisé à passer quelques heures sur un fauteuil, il eut un regard joyeux et fit instinctivement le mouvement de se lever.
—Restez, restez, par grâce, mon enfant! s’écria-t-elle.
Et elle continua, parlant comme toujours très vite et à bâtons rompus:
—Vous avez encore pauvre mine, Bernard, et vous avez maigri terriblement... Comme vous voilà changé par dix jours de maladie!... Le docteur trouve que vous avez besoin de distractions... il veut qu’on vous tienne compagnie, qu’on cause avec vous... Il a raison, mais voyez le contre-temps, voilà que j’ai promis une visite à la sœur de monsieur le curé... Enfin, je vais vous envoyer Janik; elle fait une tournée de pauvres; je pense qu’elle va rentrer... Jeanne de Thiaz, vous savez, la fille de ma sœur. C’est une bonne petite fille. Ah! bien plus pratique que sa tante!... En attendant, voulez-vous un livre?... Dette de haine... C’est de monsieur Ohnet? (Elle prononçait Ohnette.) un peu scabreux... mais bien intéressant! conclut-elle en interrogeant Nohel du regard.
—Mon Dieu, ma cousine, je tâcherai de ne pas trop m’en effaroucher, répondit le jeune homme avec un grand sérieux, et, bien que je regrette infiniment cette promesse à la sœur du curé, je vous remercie de votre attention dont je profiterai volontiers.
Mais il n’avait nulle envie de lire ni le roman de M. Ohnet, ni aucun autre roman... Aux premières pages, il posa le volume et essaya, vainement aussi, de penser au roman qu’il écrivait lui-même. Son cerveau se refusait à tout travail; involontairement il songeait au portrait de la petite mère-grand, dont l’apparition restait pour lui un mystère.
Car enfin, Bernard avait vu, bien vu, et toute jeune, toute jolie, sa trisaïeule, l’arrière-grand’mère de la vieille demoiselle Armelle! Il lui avait parlé, elle avait répondu; et il se rappelait cette conversation, comme un fait réel... Était-il possible qu’une hallucination laissât un souvenir si net? Qu’une simple illusion eût emprunté tant de vie à la fièvre?
Plusieurs fois, le jeune homme avait été sur le point de tout raconter au docteur Le Jariel et de lui demander la confirmation scientifique d’un incident qui paraissait presque surnaturel; la crainte d’être traité de visionnaire l’avait arrêté. Il se jugeait bien naïf d’attacher tant d’importance à une chimère de malade, et, cependant, il ne parvenait pas à analyser l’impression complexe, insaisissable, qu’il éprouvait encore, quand il dévorait du regard pour l’interroger, ce portrait, cette chose insensible qui ne pouvait pas lui répondre.
On frappait à la porte.
—Entrez, dit-il distraitement.
Mais il restait plongé dans sa méditation inquiète. Mentalement, il parlait à la riante image:
«Si vous saviez, petite mère-grand, combien je vous aime, et quel bien vous me feriez si vous viviez encore, jeune et ravissante comme vous voilà!... Vous me diriez sans doute ce que me disait l’autre jour monsieur Le Jariel, mais ce ne sont pas les plus vieux curés qui prononcent les meilleurs sermons, et votre voix plus tendre que la sienne me persuaderait mieux! Ah! petite mère-grand, petite mère-grand, si vous reveniez encore!»
Puis, par hasard, au milieu de cette invocation, Nohel tourna la tête; un cri à peine étouffé lui échappa...
C’est que la petite mère-grand était là, debout dans la pièce ensoleillée, avec sa robe rose à rubans vert pâle.
Vaguement, Bernard pensa qu’à force de concentrer sur le même point son esprit énervé, il retrouvait le délire des jours de fièvre... Les poètes, les artistes, tous les êtres impressionnables ne traversent-ils pas des crises déconcertantes?...
Mais la sensation avait été trop inattendue et trop vive; au moment même où la petite mère-grand allait lui parler, Nohel s’évanouit...
L’odeur astringente du vinaigre lui fit ouvrir les yeux. Une voix lui disait:
—N’ayez pas peur, je vous en prie, monsieur de Nohel... Je ne suis pas un fantôme, je suis Jeanne de Thiaz, Janik, votre cousine, voilà tout!
—Jeanne de Thiaz! murmura-t-il... Oh! pardon, mademoiselle... je suis plus faible qu’un enfant.
Il essayait de sourire, et il regardait la jeune fille, tout en pensant au portrait de l’aïeule qui riait dans son cadre Empire.
—Ne vous excusez donc pas, reprit la petite voix claire. Un malade qui s’évanouit, rien de plus naturel. Mais je suis désolée, moi!
Doucement, Bernard avait pris des mains de Janik le mouchoir imbibé de vinaigre, et il se le passait lui-même sur les lèvres et sur le front.
—Êtes-vous mieux maintenant?
—Mieux, beaucoup mieux... merci...
—Vous voilà moins pâle, c’est bon signe!
Il y eut un silence. Maintenant, Bernard détaillait curieusement le costume d’aïeule de Jeanne... Était-ce bien un costume d’ailleurs?
Les modes modernisées de l’Empire et du Directoire étaient en grande vogue, et, depuis plus d’un an, Bernard avait rencontré dans les rues de Paris quantité de jeunes filles dont les robes longues, les hautes ceintures et les manches bouffantes ne l’avaient nullement surpris.
Non vraiment, elle n’avait rien d’étrange pour un homme lucide, cette robe de mousseline rose garnie de rubans; c’était une robe d’été très gentille, rien de plus!
—Si vous vouliez me dire... m’expliquer? demanda-t-il.
Mademoiselle de Thiaz se mit à rire d’un rire gai.
—Vous expliquer ma robe de grand’mère qui vous préoccupe encore! bien volontiers... Ma tante Armelle a toujours trouvé que mes traits rappellent un peu ceux de Jeanne de Nohel, notre aïeule, et, la mode aidant cette année, elle s’est donné le plaisir de rendre la ressemblance plus frappante, en copiant pour moi le costume du portrait. Voilà tout le prodige, et c’est très innocemment que j’ai joué un rôle parmi les visions que vous suscitait la fièvre. Mon tort est de ne pas avoir pensé aujourd’hui que votre convalescence est bien récente et qu’ainsi vêtue je pouvais encore vous causer de l’effroi.
—De l’effroi, mademoiselle! répondit Bernard. Mais figurez-vous que votre première apparition a été le salut pour moi. Il m’a semblé que, bien réellement, la petite grand’mère du portrait descendait du cadre pour me guérir et me consoler... et je l’aimais tant, quand j’étais enfant, ce portrait!... C’est qu’il était un peu ma conscience...
—Votre conscience? répéta Janik étonnée.
—Une invention de ma nourrice, qui tirait parti de mon imagination très vive...
Et le jeune homme raconta le rôle important qu’avaient joué, dans son éducation première, les lèvres doucement sévères et les yeux rieurs de la petite mère-grand.
—Croyez-moi, mademoiselle, ajouta-t-il moitié sérieux, moitié railleur, ne la regrettez pas votre jolie robe rose, vous qui venez de visiter les pauvres et qui aimez à faire la charité... ne la regrettez pas, elle a rendu un homme à là vie. Est-ce une bonne œuvre qu’elle a accomplie là? je ne sais... mais peut-être, après tout était-ce Jeanne de Nohel elle-même qui vous envoyait vers moi...
Janik s’était assise en face de Bernard; elle écoutait, les mains croisées sur ses genoux.
—Je le crois, répondit-elle. Et, si notre aïeule m’a choisie pour vous faire du bien, j’en suis très heureuse, monsieur de Nohel.
Elle ne semblait nullement embarrassée de la gratitude enthousiaste de ce grand jeune homme, dont la voix mâle lui parlait si affectueusement. On lui avait appris à plaindre ceux qui souffrent et Bernard souffrait. Elle avait donné à ce front brûlant la fraîcheur de sa main, à cet esprit chagrin la pitié de son cœur, et elle n’éprouvait aucune gêne de ce qu’elle avait fait si simplement, dans sa bonté juvénile où déjà des instincts de mère s’éveillaient.
Cependant, Nohel s’étonnait, peu accoutumé à cette candeur tranquille; la petite mère-grand restait pour lui une créature à part, et il se surprenait à lire en elle, comme en un livre grand ouvert.
Blonde, fine, avec des yeux bleus dont l’expression égayait parfois tout le visage sans que la bouche s’en mêlât, Jeanne de Thiaz ressemblait beaucoup au portrait de l’aïeule, mais, bien que son teint fût rose et son corps très frêle, on sentait qu’elle avait dépassé l’âge indécis de seize ans. Sous la douceur du regard, on devinait une pensée profonde; la bouche, toute petite, exprimait la fermeté. Des paroles jeunes, sincères, toujours sages et droites, pouvaient seules entr’ouvrir ces lèvres mignonnes, si nettement dessinées.
Cette enfant de vingt ans était sans doute très réfléchie et très bonne, soumise aussi, mais un peu indépendante, comme tout être vraiment intelligent. Quelles qu’eussent été les influences qui s’étaient exercées sur elle et qu’elle avait probablement subies dans une certaine mesure, Janik avait dû dégager sa propre personnalité du chaos des conseils et des exemples d’autrui: voilà ce dont Bernard était convaincu... Et combien la jeune fille lui semblait jolie avec cet air qu’elle avait d’ignorer son charme! Charme si pénétrant et si doux qu’on avait peur de l’écraser, en le décorant de ce grand mot: beauté.
—Vous avez été une vraie sœur pour moi, dit encore Bernard, et je suis si peu habitué à la sollicitude, que je ne sais comment vous en exprimer ma reconnaissance, mademoiselle.
—Je ne veux pas de votre reconnaissance, que je n’ai pas méritée, mon cousin Bernard, répondit-elle. Donnez-moi plutôt votre amitié en échange de la mienne... voilà ce que j’accepterai de tout mon cœur...
Elle souriait toujours des yeux et aussi des lèvres, et Bernard comprit que c’était bien, en effet, de tout son cœur qu’elle disait: soyons amis!
Depuis ce jour, la guérison avança à grands pas. A cause de son genou blessé, Bernard était encore condamné à l’immobilité, mais il ne s’en plaignait pas et l’affection que lui témoignait mademoiselle Armelle lui semblait si sincère, que ses premiers scrupules de faire un aussi long séjour chez la vieille demoiselle s’étaient rapidement évanouis.
A demi couché dans une bergère, faible et docile comme un enfant, il se complaisait dans une sorte de passivité qui était un repos. Dans le salon, autour de lui, mademoiselle de Kérigan et sa lectrice travaillaient pour les pauvres; M. Le Jariel, debout, le chapeau à la main, retardait son départ, avec d’interminables causeries; et Janik glissait d’un bout à l’autre de la pièce, offrant au docteur une chaise qu’il refusait énergiquement, dévidant l’écheveau de la tante Armelle, ramassant les ciseaux de mademoiselle Louise ou préparant l’ouvrage qu’elle allait coudre elle-même, de ses petits doigts qui voltigeaient en tirant l’aiguille.
Le ciel pur et comme lavé de soleil avait des douceurs opalines... Par la fenêtre ouverte, la brise apportait des parfums de fleurs, mêlés d’effluves salins... On entendait, très bas, le bruit de la mer; et c’était comme un accompagnement en sourdine, au pépiage des oiseaux dans les arbres.
Calme et silencieux, jetant un regard presque heureux sur ce cercle familial dont lui, l’inconnu d’hier, il était devenu le centre, Bernard goûtait le plaisir intraduisible des convalescents, cette impression de bien-être qui les envahit peu à peu et augmente insensiblement en eux comme si la vie pénétrait, distillée goutte à goutte, dans leurs veines; cette langueur délicieuse qui les enveloppe, cet émerveillement qui les ravit devant la lumière, cette joie gourmande qu’ils trouvent à respirer l’air qui les grise!... Plaisir purement sensuel—du moins Bernard le pensait ainsi, puisqu’il savait qu’au moment même où son être physique jouissait de recouvrer la vie, son être moral aspirait encore au néant,—plaisir instinctif, mais très subtil, très étrange, séduisant comme un paradoxe, pour ce dégoûté de l’existence!
Avant de se mettre à coudre, Janik s’approchait du jeune homme, plaçait un coussin sous sa tête et repoussait légèrement le battant de la fenêtre, qui pouvait gêner ses mouvements.
Il la regardait s’acquitter de ces soins, la remerciant des yeux.
—Êtes-vous bien ainsi?
—Très bien... ah! si bien! soupirait-il les yeux demi-clos.
Et il pensait:
«A demain la désespérance! Puisque la terre nous réservait encore quelque chose de doux, de nouveau, d’inconnu, savourons cette dernière coupe: la mort après!»
V
La mort après!... En attendant, les heures lui semblaient charmantes, dans le vieux salon jonquille dont chaque meuble, chaque bibelot d’étagère, lui devenaient familiers.
Le babillage de mademoiselle Armelle le distrayait, la conversation du docteur, dont les idées très arrêtées étaient une source de discussions continuelles, l’intéressait sans le fatiguer.
Puis surtout il y avait Janik.
La maladie n’avait pas étouffé le psychologue en Bernard; il étudiait la jeune fille. Étude bien peu compliquée que celle-là; mais attachante pourtant, et pleine de révélations délicieuses pour ce blasé de Jacques Chépart.
Auparavant, chaque fois qu’il avait tenté de comprendre un caractère de femme, il avait remarqué qu’un intérêt de lutte s’était mêlé peu à peu à l’intérêt philosophique qu’il avait recherché d’abord. Le sujet sollicité s’était dérobé à son observation ou, plus souvent, avait essayé de la dérouter... Avec Janik, rien de semblable. La petite mère-grand, dont les joues roses et veloutées comme une pêche ignoraient la poudre de riz, ne fardait pas plus sa pensée que son visage. Et d’ailleurs, qu’eût-elle caché de son âme toute blanche?
A mesure qu’il connaissait mieux M. Le Jariel, Nohel s’expliquait l’influence bienfaisante qu’avaient pu exercer sur le caractère de mademoiselle de Thiaz, les idées du vieux philosophe.
Sans doute, c’était l’excellent docteur qui avait fortifié chez sa petite amie cette belle santé du cœur et de l’intelligence, qu’il estimait à l’égal de celle du corps; c’était lui qui avait développé dans l’esprit de la jeune fille le mélange d’enthousiasme et de raison, de suave poésie et de saine prose, qui en faisait le charme et la supériorité.
Janik aimait les beaux vers et la belle musique, la nature bretonne et les chants infinis de la mer; elle aimait les rêveries calmes à la nuit tombante, dans le parc endormi; elle aimait la fontaine de madame Marie et les mystérieuses légendes du pays, le mysticisme passionné des poèmes armoricains où l’amour et la religion parlent le même langage.... Mais elle savait admirer les étoiles sans les chercher ensuite en plein midi. Comme une petite plante vivace, elle tenait à la terre, tout en balançant sa jolie tête au vent du ciel.
Mademoiselle Armelle lui reprochait un peu d’être «pratique»; elle l’était en effet, mais non pas au sens mesquin du mot. Le positivisme de Janik n’allait pas au-delà d’un bon sens très fin. Elle raisonnait beaucoup, sans être aucunement raisonneuse, et ses jugements dénotaient une sorte d’optimisme serein, fait d’indulgence pour les autres, d’espoir en la vie et de confiance en Dieu.
Elle semblait heureuse, contente surtout dans son existence monotone. En la suivant dans le cours de ses occupations journalières, Bernard se redisait cette pensée de Renan qu’il s’était amèrement répétée devant la boîte aux pistolets: «Le bonheur dans la vie, c’est le dévouement à un devoir ou à un rêve!»
C’était l’accomplissement d’un devoir ou plutôt d’une série de devoirs tout simples, qui faisait le bonheur paisible de cette enfant.
Entourer d’affection sa vieille tante et le docteur Le Jariel qu’elle aimait comme un père, égayer la maison de fleurs et de chansons, soulager les malades, aider les pauvres, être la lumière et la gaieté du coin de terre où s’épanouissait sa jeunesse, telle était la vie de Janik!
Mais avait-elle un «rêve»?
C’était peut-être le seul secret de ce front pur, et Bernard le respectait. Il respectait aussi la bienheureuse quiétude morale de mademoiselle de Thiaz. Mais, chose étrange, autant il évitait lui-même les conversations qui eussent donné accès à sa verve de pessimiste, autant la jeune fille semblait les rechercher.
Bravement, elle se heurtait aux doctrines désespérées, les combattant avec les arguments tout spontanés que lui inspirait son cœur de femme bonne et honnête. Nohel l’écoutait avec patience. Elle était bien toujours la petite mère-grand, grondeuse ou souriante, et, parfois, Jacques Chépart se figurait n’avoir plus qu’un souci au monde: ne point attrister cette bouche enfantine, mettre un rayon dans ces yeux bleus!
Un jour, à propos d’un livre qu’avait raconté mademoiselle Armelle, Janik, avec une exagération juvénile, traita d’acte méprisable le suicide du héros que sa tante avait porté aux nues... Bernard, oubliant que mademoiselle de Thiaz n’ignorait peut-être pas les douloureux projets qu’il avait révélés au docteur dans le délire, la contredit très posément, comme si la question n’avait eu pour lui qu’un intérêt banal.
Un peu pâle, les narines frémissantes, la jeune fille s’anima:
—Mais c’est une lâcheté, s’écria-t-elle. Et vous excusez cela!
—J’excuse l’homme qui se débarrasse volontairement d’une vie inutile, oui.
—Une vie inutile! Qu’appelez-vous une vie inutile d’abord? Est-ce que chaque existence n’a pas son utilité, comme toute chose en ce monde, comme le plus humble des animaux et la plus frêle des plantes?... Mais, la mission consciente ou instinctive assignée à chaque être, l’effet demandé à chaque cause, il me semble à moi que c’est le principe de la sagesse divine, la grande loi de l’univers!
Cette ardeur amusait le jeune homme.
—Je vois qu’en bonne chrétienne, vous voudriez me ramener tout doucement à Dieu, et peut-être même à notre sainte Anne d’Auray, n’est-il pas vrai, ma petite cousine?
Elle rit gaiement avec lui.
—Qui sait, mon grand cousin!... Mais, quoi qu’il en soit, permettez-moi de vous dire qu’en parlant d’un but proposé ici-bas à tout être, ce n’est pas uniquement au point de vue religieux que je me place... au point de vue chrétien encore bien moins!... Car, je crois qu’un Hindou, ou même un sauvage du Congo, a sa mission comme vous et moi... seulement c’est une mission en rapport avec ses facultés et l’état de civilisation de son pays. De toutes les idées religieuses, plus ou moins contestables, je ne garde en vous parlant ainsi que celle de Dieu, parce que, sans elle, il n’y a plus ni bien, ni mal, ni morale, ni conscience, ni rien!... Vous croyez bien à la conscience, mon cousin?
—Dans une certaine mesure, oui.
—Comment cela, dans une certaine mesure?
—Je crois que la conscience, c’est-à-dire l’idée du bien et du mal, est une sorte de convention tacite dont les conditions diffèrent selon les pays, les climats, la race et la civilisation des peuples. En un mot, je crois que la conscience de votre sauvage du Congo n’est pas du tout faite comme la mienne.
—Comme la vôtre! ah! j’aimerais bien savoir comment elle est faite, la vôtre?
—Oh! le mieux du monde, je vous assure... Elle est blonde, très jolie, et porte à ravir une robe couleur d’aurore.
—Quelle folie!
—Elle est très douce et très sage, elle me parle d’honneur et de devoir... Ah! ce n’est pas elle qui me conseillerait d’imiter les habitants d’un pays dont parle je ne sais plus qui!... des hommes très bien intentionnés, qui tuent leur père, dès qu’il est vieux!... C’est l’usage... Que dites-vous de cet usage-là, Janik?
—Je dis, mon cousin, qu’il est possible d’aboutir au mal en cherchant le bien... Ces pauvres sauvages veulent éviter à ceux qu’ils aiment les tourments de la vieillesse; le sentiment qui les pousse à un meurtre odieux est le même qui nous inspire les soins et les respects dont nous entourons nos parents... Ce qu’on ne peut nier, c’est l’idée plus ou moins juste, mais innée chez tous les hommes, du bien qu’on doit réaliser, du mal qu’ont doit combattre... la loi morale enfin!... Mais vous m’éloignez toujours de mon sujet!
—Allez, allez, petit philosophe.
—Je ne vous raconterai point de vilaines histoires de sauvages, moi, mais plutôt je vous citerai le bon Gourville, le secrétaire du prince de Condé, si je ne me trompe. Il disait, lui, dans sa simplicité franche, que les hommes, comme les plantes, «ont leurs propriétés particulières et que le bonheur pour eux est d’avoir été destinés, ou de s’être destinés eux-mêmes, aux choses pour lesquelles ils étaient nés»... N’y a-t-il pas une grande science de la vie, dans cette petite phrase?... Vous m’accordez bien qu’il y a des différences de caractères, de goûts, d’aptitudes, entre les hommes? Pourquoi ces facultés, ces «propriétés particulières», comme dit Gourville, nous ont-elles été confiées, si ce n’est pour que nous travaillions, chacun selon notre pouvoir, en vue de l’intérêt de tous; si ce n’est pour que nous trouvions, dans la voie pour laquelle nous sommes créés, ce sentiment du devoir accompli, qui donne une satisfaction profonde, à défaut de bonheur?... Non, mon cher cousin, il n’y a pas de lâcheté permise; les inutiles, ce sont les égoïstes ou les paresseux... Donc, personne n’a le droit de se tuer!... Vous voyez qu’il ne s’agit là, ni d’une religion, ni d’une autre, mais seulement de l’avenir de la société et de la civilisation, du progrès matériel que réalise chaque jour celle-ci, du progrès moral que pourrait réaliser celle-là!... Allons, vous croyez bien au progrès, Bernard? demanda mademoiselle de Thiaz en riant.
—Je vais vous révolter: qu’appelez-vous «progrès»?... Est-on plus heureux aujourd’hui qu’il y a quatre mille ans?
La jeune file secoua la tête.
—Vous êtes incorrigible! Je vois que vous ne croyez à rien, Bernard!
—Si, répliqua-t-il, je crois en vous.
—Belle croyance!
Alors il devint sérieux, et, regardant Janik:
—Ne riez pas, dit-il, j’ai trente ans, et vous êtes la première femme à laquelle j’ai dit cela... C’est une victoire que vous remportez sur l’esprit du doute!
De telles conversations ne laissaient pas Nohel moins sceptique en matière philosophique; ses idées s’appuyaient sur des bases trop anciennes pour être aussi facilement ébranlées par une enfant ignorante.
Cependant, cette petite phrase «Je crois en vous» était bien, en effet, une conquête de Jeanne.
Dans le Paris élégant où il avait vécu, le romancier s’était trouvé à même d’étudier le monde des jeunes filles, et, comme il en avait observé attentivement quelques-unes, il avait cru pouvoir les juger toutes.
Avec une assurance un peu présomptueuse de psychologue, il s’était créé une opinion sur ces petites personnes, qui d’ailleurs ne l’intéressaient que médiocrement.
Il y a, pensait-il, deux sortes de jeunes filles: les fausses Agnès, très nombreuses, et les véritables Agnès, beaucoup plus rares.
Les premières cachent, sous un masque d’innocence paisible ou hardie, des curiosités malsaines. Elles ont beaucoup lu ce qu’on lit en cachette; elles ont beaucoup causé avec leurs petites amies, tout bas, dans les coins; et comme elles ont respiré le fruit défendu, comme elles en aiment le parfum, il est probable que, devenues femmes, elles voudront en connaître le goût.
Les secondes, plus sévèrement surveillées, ou moins développées surtout, sont sincères avec leur mine ingénue... Elles ne lisent que des romans anglais et des feuilletons de journaux de modes, elles ne récoltent pas les confidences des petites amies... En un mot, elles ignorent tout du monde et s’ignorent elles-mêmes... Mais, un jour, brusquement, on les jettera dans la vie, comme de pauvres soldats désarmés dans la bataille. Alors, qu’adviendra-t-il?
Un sourire sarcastique était la conclusion de ces réflexions de Jacques Chépart.
Depuis longtemps, il avait voué aux femmes en général une sorte de mépris indulgent. Il les avait considérées comme de faibles êtres, mobiles, inconséquents et mal équilibrés toujours, vertueux ou pervers, innocents ou coupables selon le tempérament, le jeu des circonstances ou, tout simplement, l’occasion.
Mais, Janik avait paru.
Elle ne posait pas à la pensionnaire, Janik! elle ne rougissait pas à tout propos, elle baissait rarement les paupières pour voiler son regard; mais comme elle était bien jeune fille dans ses paroles, dans sa contenance, dans sa voix! En rencontrant ses yeux qui rayonnaient d’une pureté sereine et pour ainsi dire consciente d’elle-même, Bernard se disait,—et c’était spontané, presque involontaire: «Cette enfant sera une honnête femme! Bonne, aimante, loyale, elle restera, quoi qu’il arrive, la paix, la joie et l’honneur de son foyer!»
... Oui, la petite mère-grand avait remporté une grande victoire!... Car, croire en la femme c’est croire en l’amour et en la famille; c’est croire au bonheur dans le devoir; c’est presque croire en Dieu!
... Et c’étaient encore avec Janik des causeries plus douces, moins tendues, des lectures... les idées nouvelles, les formules encore inaccomplies de la pensée moderne, que Bernard expliquait à la jeune fille tandis qu’elle l’écoutait attentive, les yeux pleins d’une interrogation confiante... puis des échanges d’impressions et de surprises joyeuses en s’apercevant que parfois elle et lui sentaient de même... Si bien qu’un matin, quand M. Le Jariel qui allait partir pour Bordeaux où l’appelait une affaire, eut conseillé à son malade les longues promenades au grand air qui achèveraient sa convalescence, Bernard s’étonna que cette convalescence se fût trouvée si vite en passe d’être achevée...
—Nous irons à la «Fontaine de Marie», s’écria mademoiselle de Thiaz.
VI
Dans les champs, les genêts embaumaient brillant au milieu du feuillage comme des reflets du soleil... Un berger jouait du biniou sur les bords du chemin pierreux où croissaient des bruyères, tandis que les petites vaches fines et nerveuses de son troupeau paissaient autour de lui, calmes, les yeux ternes, faisant tinter à chaque mouvement de leur tête une clochette dont le son grêle s’enfuyait au loin porté par la brise de mer.
Près d’une chaumière, à quelques pas de la Fontaine, deux enfants jouaient «à la procession»... Leurs cheveux blonds, couronnés de pâquerettes, nimbaient des visages rieurs; ils marchaient d’un pas drôlement solennel dans le sentier jonché de fleurs effeuillées, l’un pressant de ses mains dévotement croisées un chapelet de Sainte-Anne, l’autre portant dans la main droite un long pissenlit bien ouvert, dont la tige toute droite et coiffée de jaune ardent, simulait un cierge allumé... Bernard et Janik s’arrêtèrent, tous deux gagnés par l’influence douce de cette nature bretonne un peu primitive dans sa mélancolie, de cette scène gracieuse un peu mièvre dans sa poésie inconsciente.
—Le printemps qui passe! s’écria Bernard.
Et, avec une gravité souriante, il se découvrit.
Les pleurs de madame Marie tombaient goutte à goutte dans une vasque naturelle enjolivée de plantes aquatiques... Un grand rayon d’un vert doré tombait des arbres comme d’un vitrail d’église.
—Voici l’eau de Jouvence, Bernard: voulez-vous en éprouver la vertu? demanda mademoiselle de Thiaz.
Pour toute réponse, Nohel s’agenouilla sur la mousse, et sa main plongea dans l’eau limpide dont il rafraîchit son front et ses yeux.
Pendant un instant, la fontaine, troublée, ne refléta plus que vaguement la teinte foncée du feuillage et le bleu clair du ciel. De petites rides, nombreuses et serrées, brouillaient les contours et trompaient les yeux... Puis, tout se calma, et, dans le miroir redevenu clair, le jeune homme aperçut son image.
Une barbe châtaine, très soyeuse, encadrait son visage, qui avait pris, en s’émaciant, je ne sais quelle grâce attendrie. Ses traits étaient reposés, sa bouche avait perdu le pli amer des désenchantés; dans ses yeux agrandis, une lueur brillait... quelque chose comme un reflet de la chaude lumière qui avait ranimé son cœur.
Le Bernard de la «fontaine» ne ressemblait guère à celui que Jacques Chépart avait vu à Paris. Cependant, Nohel tressaillit, poigné par un souvenir.
Alors la tête blonde de la petite mère-grand, qui se penchait au-dessus de lui, vint se dessiner à côté de la sienne, dans la fontaine apaisée.
—Le charme opère-t-il? dit-elle.
Bernard se leva vivement et saisit les deux mains de la jeune fille.
—Le charme, c’est vous! s’écria-t-il.
Elle avait rougi. Sans brusquerie, mais fermement, elle dégagea ses mains de celles qui les étreignaient.
—Comme vous voilà bien, Bernard! Toujours un peu fou, dans vos meilleurs moments, fit-elle. Le charme dont vous parlez, ce sont les contes bleus de vos premières années, que vous avez retrouvés ici et qui vous ont rafraîchi l’esprit, comme de belles brises printanières! C’est l’atmosphère d’affection dans laquelle vous vivez à Nohel... C’est peut-être aussi le portrait de la tourelle qui vous fait de la morale quand vous n’êtes pas sage...
—Oui... mais qui me sourit quand je le suis... Janik, vous avez la bouche des jours où le petit Bernard était méchant... Pourquoi?
Soudain, elle pâlit un peu.
—Vous vous trompez, dit-elle.
—Est-ce parce que je vous ai dit que vous m’avez fait du bien?
—Non, Bernard.
—Vous m’avez prêché de si gentils sermons, Janik, que maintenant, je me prends à concevoir la vie, fière, laborieuse, utile, que vous rêvez. Vous m’avez parlé de bonheur, et, depuis, mon cœur a des élans de joie qu’il ne connaissait plus... Enfin, vous avez un peu essayé de me convertir, ma petite providence et... tenez, dimanche, à l’église, quand vous étiez à genoux, le front courbé, les mains jointes, il m’a semblé que je priais... Ne méprisez pas votre œuvre!
Il parlait avec des inflexions infiniment douces, dans sa voix un peu basse. Ses yeux d’acier, qui pouvaient être tour à tour si durs et si tendres, enveloppaient la jeune fille d’un regard suppliant, dont la grâce câline se mouillait comme d’une larme, prête à couler; c’était presque un regard d’enfant et pourtant le regard d’un maître!
Mademoiselle de Thiaz détourna la tête.
—Si, vraiment, je vous ai fait du bien, Dieu est bon, dit-elle.
Elle se baissa pour cueillir parmi les touffes d’herbe humide une petite fleur qu’elle glissa dans sa ceinture, puis elle reprit d’un ton tout autre:
—Comme le vent est frais sous bois! Ce n’est pas le moment de faire des imprudences, puisque le docteur est absent... Voulez-vous que nous descendions jusqu’à la plage? là nous ne serons plus qu’à un quart d’heure du château.
Au bord de la mer ils échangèrent quelques paroles avec la fille de Jean-Marc, qui raccommodait les mailles d’un filet en surveillant son enfant; puis ils se reposèrent un instant sur les rochers garnis d’algues qui émergeaient du sable.
La fillette du pêcheur construisait un bastion avec des galets.
Maigre, hâlée, pauvrement vêtue, mignonne pourtant avec ses yeux de gazelle et ses cheveux embroussaillés, elle ramassait des coquillages ou attrapait délicatement les crabes qui clopinaient autour des flaques, puis, insouciante de qui l’entendrait, elle chantait en patois breton, s’interrompant pour babiller aux mouettes.
Janik suivait ces jeux d’un sourire indulgent.
—Vous aimez beaucoup les enfants, dit Bernard.
—Oh! oui, répondit-elle, mettant toute son âme tendre dans ce mot.
Ses bras se fermèrent sur sa poitrine comme pour encercler une chère couvée, et ses yeux se perdirent sur l’horizon bleuâtre où la mer se confondait avec le ciel.
La marée montait. Chaque instant rapprochait un peu la ligne hérissée d’écume des vagues qui sautillaient, en se pressant, pour atteindre la plage.
—Je suis sûr que vous êtes le bon ange de tous les mioches de la côte... ils doivent vous adorer! reprit Bernard.
—Ils m’aiment bien, oui!... Pauvres petits!
—Est-ce que vous les grondez, quelquefois, eux aussi?
Le flot avançait toujours; la mer se couvrait de voiles blanches qu’escortaient, haut dans le ciel pâle, de grands vols de mouettes et de goélands. Un vent perfide commençait à souffler et gémissait dans les excavations de la côte. Déjà les vagues mouraient aux pieds mêmes de Janik, qui les regardait accourir promptes et rageuses, bouillonner en nappes d’écume et se replier majestueusement. Elle aimait ce spectacle jamais lassant, du flux et du reflux; elle aimait la voix rude qui la berçait depuis des années.
Et, tandis que Janik contemplait l’étendue glauque, Bernard contemplait Janik. Il admirait son fin profil, sa taille frêle et un peu longue, ses mains croisées sur ses genoux dans une pose familière, ses petits pieds qui se cambraient hors de sa robe, comme pour défier le flot.
Mais, tout à coup, un appel déchirant domina le bruit de la mer et Nohel se leva, brusquement arraché à sa rêverie.
La fillette aux pieds nus ne jouait plus autour de la forteresse submergée; debout sur la plage, la femme du pêcheur se tordait les mains.
Elle vit le mouvement de Bernard, elle s’élança vers lui.
—Ma petite, ma petite!... dit-elle.
Et elle pleurait, ne pouvant achever.
Le jeune homme comprenait le drame. L’enfant avait voulu se rire de la mer, elle avait fait un faux pas sans doute, et la grande impitoyable, l’enroulant du manteau glacé de ses lames, l’avait entraînée en se retirant.
D’un geste rapide, il jeta à terre son chapeau et sa veste... Mademoiselle de Thiaz eut un cri d’angoisse:
—Bernard, vous êtes encore malade, vous ne pouvez pas...
Mais, ce ne fut qu’un éclair de révolte; elle fit un grand effort et ses beaux yeux brillèrent:
—Allez! dit-elle...
. . . . . . . . . .
—Merci, oh! merci, monsieur!
La petite fille de Jean-Marc serre dans ses bras crispés son enfant sauvée, le cher trésor que Nohel a disputé au flot. Ah! la mer a bien cru tenir sa proie! La pauvre petite épave soulevée, ballottée en tous sens, a échappé plus d’une fois aux mains qui voulaient la saisir. Aussi la lutte a été rude. Le froid de l’eau suffoquait Bernard; très faible encore, étourdi par le mugissement des vagues, aveuglé par la mousse qui lui jaillissait au visage, il s’est senti défaillir plus d’une fois durant ce court sauvetage! Mais, grâce à Dieu, l’enfant inerte et toute ruisselante que la pauvre femme emporte, est bien vivante!... Les pêcheurs, accourus sur la plage, veulent serrer dans leurs mains calleuses la main fine du jeune homme. «Ces Parisiens, c’est courageux tout de même!»
Et le père de la petite est là, livide et parlant à peine.
—Oh! merci, merci, monsieur!
Cependant, au milieu de cet enthousiasme, Bernard n’avait qu’une pensée: Janik.
Pâle, très pâle, elle lui tendit les mains.
—Bernard... murmura-t-elle.
Et elle n’en dit pas plus; mais ses yeux éclairaient son front blême, ses yeux souriaient, bleus et transparents comme des saphirs. Elle était contente, la petite mère-grand!
Quand Bernard sortit de la cabane où il avait revêtu les habits qu’on était allé chercher au château et que le vieux Jean-Marc lui avait apportés en pleurant de reconnaissance, mademoiselle de Thiaz l’entraîna vers la rampe qui escaladait la falaise.
—Rentrons vite, dit-elle.
Mais, au bout de quelques pas, elle s’arrêta pour reprendre haleine.
—Oh! Bernard! s’écria-t-elle, un peu remise. Que c’est beau ce que vous avez fait! Affaibli comme vous l’êtes, vous risquiez deux fois votre vie!
Puis, enveloppant son cousin d’un regard inquiet:
—Vous ne vous sentez pas malade? Dites-moi la vérité?
—Malade! ah! bien au contraire... Bon Jean-Marc! comme il m’a embrassé!... Et cette pauvre femme, comme elle sanglotait!... Ah! tenez, cela fait du bien de penser qu’au moins une fois on a été un peu utile!
—Un peu! répéta Janik avec reproche... Vous n’avez pas froid?
—Aucunement... Comme vous êtes bonne pour moi!
—Parce que je vous demande de vos nouvelles, quelle idée!... ah! j’ai eu si peur!
—Vous avez eu peur, très peur, oui, mais... je ne sais pas vous dire ce que j’ai éprouvé en vous voyant... Toutes les femmes à votre place auraient pleuré et supplié, vous, vous êtes restée calme, et si simple, si grande! Vous étiez pâle, vos mains tremblaient; pourtant, vous m’avez dit: «Allez!...» Janik, vous ne serez pas seulement une bonne mère, vous serez aussi une vraie Française, une vaillante, vous saurez garder les yeux secs à la veille d’une bataille et dire à vos fils: Faites votre devoir!
Mademoiselle de Thiaz se taisait; Nohel reprit:
—Je ne vous ai pas raconté une chose touchante... Comme je quittais sa maison, le père de la petite fille m’a donné un chapelet de Sainte-Anne: «Prenez-le, monsieur, m’a-t-il dit, c’est tout ce que je possède, mais quand vous aurez des enfants, ça leur portera bonheur!»
—Pauvre brave homme! fit mademoiselle de Thiaz, un peu moqueuse. Il ignore vos théories d’esprit fort! Un chapelet à vous!
—Un chapelet à moi, oui, Janik! Et je le garderai toujours, ce chapelet.
—Pour vos enfants?
Bernard regarda la jeune fille, puis, grave, il répondit:
—Oui, Janik, pour mes enfants.
Le soir, après dîner, Nohel se sentait très calme et très heureux, en prenant sa place habituelle dans le salon jonquille où mademoiselle de Kérigan se faisait raconter pour la dixième fois au moins les prouesses de son petit cousin.
—Vous êtes un héros, Bernard, s’écria-t-elle.
Et mademoiselle Louise répéta comme un écho:
—Oui, un héros, monsieur de Nohel, un héros!
Seulement, mademoiselle Armelle regrettait que la fille du pêcheur, au lieu de six ans, n’en eût pas eu seize; elle se serait immanquablement éprise de son sauveur qui, bravant les sots préjugés du monde, l’aurait épousée à Pâques fleuries! Quelle délicieuse idylle!
La vieille demoiselle était en veine de bâtir des romans, elle avait passé sa journée à lire la dernière œuvre d’un auteur en vogue, une de ces œuvres entraînantes qu’on ne sait guère quitter avant d’avoir atteint la page finale.
Le chapitre du sauvetage de la petite fille épuisé, elle éprouva le besoin de faire partager ses admirations à Bernard, avec lequel elle causait souvent littérature, au grand amusement du jeune homme.
—Juliane! voilà le titre de ce chef-d’œuvre, pontifia-t-elle. L’auteur est un romancier parisien, que vous connaissez sans doute: Jacques Chépart?
Mademoiselle de Kérigan parlait très innocemment. Entre le nom du livre et celui de l’auteur, Nohel avait eu le temps de se remettre.
Il tenait à conserver le secret de sa personnalité littéraire, inconnue au château. Jusqu’à son retour à Paris, il voulait être uniquement le neveu de tante Armelle et le cousin de Janik, le petit-fils soumis de la mère-grand aux yeux bleus! Jacques Chépart, le romancier las de vivre, l’être compliqué, d’essence moderne, était resté dans la grande ville; il ignorait le château de Nohel, la fontaine de Marie et les réminiscences dont on rit le regard ému.
L’homme auquel souriait le portrait de la tourelle avait un cœur très simple; il aimait les contes bleus, il passait des heures à causer avec une jeune fille et un vieux philosophe... il était presque heureux! Et ce fut lui qui répondit à tante Armelle:
—Si je connais Jacques Chépart, ma tante? oh! très peu.
—Quel génie! s’écria l’enragée liseuse avec conviction... Ce doit être un affreux mauvais sujet... Moi, je l’adore, ce garçon-là!
Le jeune homme se mit à rire.
—Un génie! Comme vous y allez! Et un génie mauvais sujet!... Et un mauvais sujet que vous adorez!... Vous adorez les mauvais sujets, tante Armelle?
—Comme toutes les femmes, mon neveu... Seulement, à soixante ans on ose le dire, tandis qu’à vingt, on se contente de le penser... Ah! vous connaissez Jacques Chépart? Il est jeune, n’est-ce pas?
—Trente ans, je crois.
—J’en étais sûre... Il fait des passions, hein?
—Il ne m’a jamais honoré de ses confidences.
—Tant pis, mon cher Bernard... Ah! c’est mon romancier de prédilection!... Mais je ne le permets pas à Janik... c’est tout au plus si elle a lu un ouvrage et quelques vers de lui... Ces livres-là sont perfides comme le péché!
Janik cousait sous la lampe. Silencieuse, elle souriait d’un sourire doux, presque indulgent, aux enthousiasmes de sa tante.
—Si tu t’en allais un instant prendre le frais sur la terrasse, ma mignonne, mademoiselle Louise pourrait me lire le dernier chapitre de Juliane, fit soudain la vieille demoiselle. Je suis si anxieuse du dénoûment! Vous permettez, Bernard?
—Oh! tante Armelle!...
Docilement, mademoiselle de Thiaz gagna la terrasse et Bernard l’y suivit.
Le vent s’apaisait. La nuit était très bleue, criblée d’étoiles. La jeune fille s’accouda, rêveusement, à la balustrade enguirlandée de vigne-vierge.
Tout se taisait autour d’eux, sauf la voix basse de la mer. Bernard demanda:
—Que pensez-vous de Jacques Chépart, Janik?
Alors, elle tressaillit, arrachée à elle-même.
—Jacques Chépart? répéta-t-elle. Oh! je l’ai lu si peu!
—Vous avez lu l’un de ses romans et quelques vers de lui, c’en est presque assez pour le juger... Quelle a été votre impression?
—Mon impression! Elle vous surprendra peut-être, Bernard... En lisant Jacques Chépart, j’ai ressenti un malaise étrange de l’esprit et de la conscience... J’étais mécontente des autres et de moi.
—Voilà tout?
—Non, car je jouissais infiniment de cette prose charmeuse. Quel dommage, pourtant: avoir un si grand talent et l’employer si mal!... Il peint les hommes sous de tristes couleurs, votre ami!
—Oh! il n’est pas mon ami! objecta Nohel, qui ne croyait pas si bien dire. Mais je pense, ma pauvre enfant, qu’il peint les hommes tels qu’il les a vus.
—Tant pis pour le monde où il a vécu!... Allons, Bernard, vous ne me direz pas qu’il n’y a sur la terre rien de bon, de noble et de vrai?
—Non, Janik... je vous accorde qu’il y a de rares exceptions.
—Alors, pourquoi les laisse-t-on de côté, ces rares exceptions?... Pourquoi n’est-ce pas elles qu’on met au jour, comme de grands exemples... Si l’on vous confiait un enfant à élever, Bernard, vous lui reprocheriez ses fautes, mais vous constateriez aussi ses bonnes actions, n’est-il pas vrai? Lui répéteriez-vous sans cesse qu’il est menteur et méchant par nature, et que ses efforts et les vôtres seront impuissants à le corriger? Non, cent fois non; car vous vous rappelleriez une vérité que les romanciers modernes oublient; vous vous diriez que, pour marcher au bien, il vaut mieux être réconcilié avec soi-même, que sévère et découragé... Eh bien, où serait le mal si dans les livres on les embellissait un peu, ces pauvres hommes; si on essayait de les relever à leurs propres yeux, en leur montrant ce qu’ils pourraient être... et non ce qu’ils sont? Mais bah! au lieu de cela, on leur prouve, à grands renforts d’arguments scientifiques, qu’ils sont pervers et corrompus; bien plus, on leur présente le mal comme une plaie inguérissable, on les traite d’êtres irresponsables, on fait d’eux les esclaves de leurs passions! quand ce n’est pas de leurs hérédités!
—Ma chère Janik, c’est très raisonnable ce que vous dites, mais les romanciers ne se piquent pas d’être des éducateurs. Puis, il est rare, l’homme qui écrit ce qu’il veut, comme il le veut! La plupart du temps, ce sont des impressions personnelles qu’on jette sur le papier... Et, quand on se sent triste, abattu, quand on ne croit plus à grand’chose, on ne peut qu’exhaler sa désillusion.
—Alors, Bernard, qu’on n’écrive pas... Un mauvais livre, c’est une mauvaise action... Tandis qu’un bon livre, un livre loyal, sincère, ah! c’est si beau!... C’est peut-être une présomption bien naïve, Bernard, mais au récit d’un trait généreux, d’un grand dévouement, on s’enflamme, en se disant: «Pourquoi ne ferais-je pas ce qu’un autre a fait?» Et la cause du bien n’y perd pas!... Quand vous étiez écolier et que vous lisiez Corneille, ne sortiez-vous pas de votre lecture plus fort et comme grandi? Le génie du poète vous avait porté si haut que vous planiez au-dessus des mesquineries de la réalité quotidienne; votre cœur s’élargissait pour embrasser tout un monde de devoirs héroïques; vous étiez fier d’être «un homme», et tout votre cœur s’élançait vers je ne sais quel idéal superbe... que vous auriez peut-être atteint, si un tel charme pouvait durer!
—O rêveuse enthousiaste! fit Nohel en souriant.
Et il admirait Janik, délicieuse avec ses yeux ardents, son visage mobile, qui parlaient autant que sa voix. Il buvait les paroles qu’elle prononçait en s’animant toujours; peu à peu, il se laissait aller à penser comme elle, à vouloir ce qu’elle voulait. Soudain il dit:
—Oui, vous avez raison, Janik! Certains livres sont de mauvaises actions. Vous avez raison. Consoler, réconforter, donner confiance en la vie, en l’humanité, ce serait meilleur, ce serait plus louable que de verser goutte à goutte le poison des désillusions et des amertumes! De quel droit Jacques Chépart fait-il porter aux autres le poids de ses propres fautes? De quel droit leur fait-il goûter le fruit de sa triste expérience?... Pauvre Jacques Chépart! Vous ne le connaissez pas... et on dirait que vous le haïssez!
Nohel avait prononcé ces mots tristement; mademoiselle de Thiaz le regarda, étonnée, puis, s’étant un instant recueillie:
—Non, Bernard, dit-elle, je ne le hais point... il me fait de la peine et m’attache, sans que je puisse définir par quel charme... Je pense que son enfance a été malheureuse, que peut-être il n’a pas connu sa mère, qu’aucune sœur bien tendre n’a partagé ses jeux!... S’il a été privé des affections de la famille, doit-on lui reprocher d’en ignorer le prix?... Plus tard, on l’aura mal aimé; il aura vécu sous le joug d’influences pernicieuses, contre lesquelles nulle main chère ne le défendait... Il faut quelquefois si peu de chose pour éloigner une pensée mauvaise... Un regard, une pression de main... moins encore, une voix, un parfum, qui évoque un souvenir... On m’a raconté l’histoire d’un jeune homme de Plourné qui, se trouvant à Monte-Carlo, fut pris du désir fou de jouer, de jouer de l’argent qui n’était pas à lui... Déjà, il ouvrait son portefeuille... une petite fleur en tomba, c’était une bruyère du pays que lui avait donnée sa fiancée... Les larmes lui montèrent aux yeux... et il s’enfuit. Peut-être qu’aucune espérance, qu’aucun souvenir ne gardait Jacques Chépart.
Bernard écoutait toujours, attentif; soudain, il redressa la tête, et, la voix émue:
—Je voudrais, murmura-t-il, que Jacques Chépart pût vous entendre. Plus tard, quand je le reverrai, je lui dirai ce que vous m’avez dit... Vous avez raison de le plaindre... ce n’est pas un méchant homme, non, c’est un homme à qui l’on n’a pas su enseigner la vie; c’est, comme vous le disiez, un homme qu’on a mal aimé et qui n’a jamais aimé personne, un homme qui a vécu dans un monde néfaste et qui, se jugeant sévèrement lui-même, s’est cru le droit de juger les autres, impitoyablement. Il a souffert beaucoup, non pas de ces douleurs grandes et saines qui trempent, mais d’un mal lent, écœurant, qui le conduisait à l’abîme, en lui laissant le sentiment de sa déchéance... Oui, il a souffert, je vous assure, il a souffert, riche, envié, autant peut-être qu’un misérable abandonné... Il était si seul dans la foule! Rien ne l’attachait à la terre!... Si vous saviez, un jour, il a voulu se tuer!...
Il y eut un long silence, puis Nohel dit très bas: