Front matter (continued 3)
Reading edition
—Si je l’aime, si je la rendrais heureuse!... Ah! monsieur, je ne sais comment vous dire, comment...
Une ivresse folle, une reconnaissance exaltée, se lisaient dans les yeux de Bernard.
Pierre répéta:
—Croyez-vous pouvoir la rendre heureuse?
Alors Bernard eut une seconde d’hésitation. Avant de répondre, il s’interrogeait lui-même.
Pierre avait demandé une parole grave à un homme, et non pas un banal serment d’amoureux à un enfant.
Enfin, Nohel dit, très fermement, en regardant le marin dont la physionomie ouverte lui inspirait une irrésistible confiance:
—Oui, je crois, je sens qu’elle serait heureuse avec moi...
Puis, dans un élan presque indépendant de sa volonté, il ajouta:
—Vous êtes infiniment meilleur que moi, monsieur... Voulez-vous me donner la main.
. . . . . . . . . .
—Bernard et Janik s’aimaient! Comme ils gardaient bien leur secret!... Et Pierre qui se sacrifie, c’est superbe! Marions ces enfants, docteur: quel joli roman!
Telles ont été les conclusions de l’incorrigible Armelle.
Maintenant, Bernard attend dans le salon jonquille. Il a vu mademoiselle de Kérigan, il a vu M. Le Jariel, et Janik va venir.
Elle va venir et il se le figure à peine. Son bonheur l’étonne comme quelque chose de trop anormal pour être vrai. L’émotion a décomposé son visage; les yeux pleins d’extase, il la voit s’avancer vers lui, elle, la petite mère-grand.
Elle chancelle, brisée par une joie trop forte, un peu pâle dans sa robe rose, souriante, avec des larmes au bord des paupières...
Et Bernard la regarde toujours, sans faire un pas au-devant d’elle. Comme autrefois, dans la chambre de la tourelle, il croit à une vision...
Quand elle fut tout près de lui seulement, il prit les deux mains qu’elle lui tendait et les enferma dans les siennes qui brûlaient.
—Bernard... dit-elle très bas, la voix douce.
—Janik... ah! si vous saviez ce que j’ai souffert!
—Je le sais.
La voix étranglée, il murmura:
—Non, vous ne savez pas, mon ange... vous ne savez pas ce que je suis quand vous n’êtes plus là, ce que j’aurais été surtout, s’il m’avait fallu vous perdre... Vous êtes la pureté même... moi je ne suis qu’un homme, très faible et très malheureux... Janik, je ne veux rien vous cacher... souvent, pendant ces six semaines de déchirements, je me suis senti redevenir l’être misérable que j’ai déjà été; voulez-vous me pardonner, voulez-vous me laisser encore votre petite main compatissante. Malgré mes fautes passées, malgré ces dernières défaillances, voulez-vous être ma femme?
—Oui, Bernard.
Alors, avec une sorte de respect attendri, Bernard attira la jeune fille contre sa poitrine où elle s’appuya, tendre et confiante.
—Janik, ma Janik, dit-il de cette voix basse et infiniment pénétrante qu’il avait quelquefois, vous n’avez pas peur de toute une existence avec ce Jacques Chépart, que vous avez connu si lâche? Vous voulez bien croire à son amour, accepter sa vie qu’il vous donne et qu’il rendra digne de vous; fermer ainsi vos chers yeux et, sans crainte, vous abandonner à lui, pour toujours? Vous voulez bien, dites?... Regardez-moi.
—Oui, Bernard, dit-elle encore.
Et, levant sur Nohel ses grands yeux lumineux où brillait tant d’amour qu’il en fut ébloui, elle reprit de sa voix aimante:
—Je veux être votre femme, je veux vous rendre heureux, être heureuse en vous et par vous... Je n’ai pas peur de Jacques Chépart, je le connais, il sera mon orgueil et ma joie! Et, puisque vous m’aimez, puisque je vous aime, je n’ai pas peur de la vie: j’ai foi en vous, j’ai foi en Dieu!
Un long moment Bernard la contempla avec un désir de s’agenouiller devant elle.
—Oh! ma chérie, répondit-il, vous avez raison d’avoir confiance, car je vous aime de toutes les forces de mon âme et mon amour est plus pur et meilleur que moi!... Vous avez raison de croire au bonheur, car je vous porterai dans mes bras, à travers la vie, et jamais vos petits pieds n’effleureront les épines... Vous avez raison aussi de ne plus craindre Jacques Chépart, car vous en ferez un autre homme. Vous saurez le comprendre et le soutenir, il travaillera pour vous; il veut que vous soyez fière de l’appeler votre mari!
Et doucement, il entraîna la jeune fille sur la terrasse où ils avaient échangé tant de paroles cruelles.
On avait ouvert les fenêtres du château, pour y faire entrer le soleil qui brillait d’un air de fête... Soudain, Bernard aperçut, dans la tourelle, le portrait de l’aïeule, qu’un rayon nimbait d’or. Alors il lui envoya un regard de gratitude et, pressant ses lèvres sur le front de sa fiancée, il murmura:
—Petite mère-grand! c’est toi qui me la donnes, «ma conscience en robe rose!» Et je l’aimerai tant, je serai pour lui plaire si bon, si «sage», que ses yeux et les tiens me souriront toujours... Merci, merci, petite mère-grand!...