Front matter (continued 2)
Reading edition
—Janik, voulez-vous me donner cette fleur que vous avez cueillie à la «Fontaine de Marie?»... Je la porterai à Jacques Chépart, et je lui dirai qu’elle s’est fanée sur le cœur loyal et pur d’une jeune fille qui le plaignait...
Mademoiselle de Thiaz avait écouté, palpitante: ses yeux s’ouvraient très grands, comme remplis d’une lumière nouvelle. On eût cru qu’un cri allait s’élancer de ses lèvres... mais, soudain, sa main qui déjà cherchait la fleur pour la tendre à Bernard, retomba:
—C’est une idée de rêveur, et je ne connais pas Jacques Chépart! dit-elle doucement.
Elle quitta la terrasse, mais Nohel y resta longtemps après elle, plongeant ses regards dans les lointains mystérieux du parc. A dix heures, quand on se sépara, il regagna la tourelle.
Il chancelait, la tête perdue... une ivresse lui gonflait le cœur. Il contempla ardemment le portrait qui ressemblait à Janik. Ah! comme elle était adorable, comme il l’adorait!
Oui, il aimait! Lui, Jacques Chépart, il aimait comme on aime à vingt ans, d’un amour spontané, irrésistible, qui défiait l’analyse; d’un amour qui riait et pleurait à la fois dans tout son être, et qu’il eût voulu crier au monde entier! Il aimait, pour la première fois et, pour la première fois, il espérait, il était heureux, il était jeune!
Il ouvrit la fenêtre toute grande, et respira avidement l’air chargé de parfums, croyant entendre des voix joyeuses chanter, pour lui seul, dans la nuit tiède!
Et il avait songé à se tuer, l’insensé! Se tuer, quand on peut donner sa vie, être deux et n’être plus qu’un, exister, penser, souffrir ensemble et toujours, toujours ainsi!
Bernard ne se demandait pas s’il était aimé: la soudaine révélation de son amour lui avait semblé si douce qu’elle avait effacé pour lui toute préoccupation de l’avenir. Dans la minute de délice, où il s’était dit: «J’aime!» il avait oublié qu’un désespoir naît souvent de cette joie d’aimer que Gœthe a si bien définie: «La félicité suprême du sentiment.»
Bernard ne pouvait dormir. Il s’assit à sa table et travailla. Depuis quelques jours, il avait entrepris une histoire simple, écrite en prose... une prose qui n’était pas de la prose poétique, et qui était pourtant la prose d’un poète. C’était un roman très court, dont les mots vivaient, où le rire et les larmes étaient sincères, où l’on humait le parfum frais des bois et l’air salé des plages, où l’on entendait chanter la brise et les grandes vagues!
Toute la nuit, Jacques Chépart se sentit porté par sa plume.
Il trouvait des harmonies ravissantes pour écrire la langue tendre; car c’était à Janik qu’il pensait; c’était pour elle qu’il se faisait soudain si doux; c’était pour elle qu’il s’accoutumait à tracer, avec des respects infinis, ce mot «amour» qui, jadis, grimaçait sous sa main.
Au matin seulement, il relut son œuvre achevée; puis il la cacheta sous bande, à l’adresse d’un grand journal de Paris.
Bientôt Janik lirait ces pages écrites sous le regard bienveillant de la petite mère-grand; elle se dirait peut-être que, par une intuition mystérieuse, Jacques Chépart avait deviné ses paroles, qu’il en avait profité.
. . . . . . . . . .
Mais Janik, elle non plus, n’avait pas dormi... Quand elle était entrée dans sa chambre, toute vibrante, le visage fiévreux, avec une lueur nouvelle au fond de ses prunelles extasiées, elle avait aperçu une lettre cachetée, qu’on avait dressée, bien en évidence, sur le bureau contre l’encrier, et, devant l’adresse d’une bâtarde correctement soulignée de grands traits, elle avait blêmi.
Ses mains, soudainement saisies d’une agitation convulsive, ouvrirent maladroitement l’enveloppe et en arrachèrent le papier... puis elle lut. Alors un sanglot souleva sa poitrine et elle tomba à genoux.
—Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, pourquoi ne m’avez-vous pas éclairée plus tôt sur lui, sur moi-même?... Que va-t-il penser de moi!
VII
Dès neuf heures, Nohel se rendit au village pour expédier son envoi; puis il revint lentement, à travers la campagne...
Recommencer la vie pour Janik et avec Janik! Il se demandait si ce n’était pas un bonheur impossible. Et pourtant... Pourtant, cette dernière journée pleine d’émotions, la timidité subite de mademoiselle de Thiaz à la Fontaine de Marie, son angoisse sur la plage à l’heure du danger: tout laissait croire à Nohel qu’une révélation s’était faite dans le cœur de la jeune fille. Le même moment lui avait dit qu’elle aimait Bernard et que Bernard l’aimait! Et elle consentirait, la chère créature, à être le délice de celui qu’elle avait rattaché à la vie, elle consentirait à rester le bon ange de Jacques Chépart.
... Alors, il l’emporterait dans son vieux Paris. De l’appartement jadis trop grand et trop vide, il ferait l’écrin de cette beauté fine, un nid embaumé de roses et de violettes, où les étoffes, les couleurs, la lumière, seraient douces et veloutées, où, mieux qu’ailleurs, on s’aimerait, on pourrait causer, l’un près de l’autre, la voix basse...
Là Jacques Chépart imaginerait de beaux livres.
C’est dans les yeux de «sa femme» qu’il chercherait le mot hésitant sous sa plume, et, quand Janik se pencherait, curieuse, pour lire par-dessus son épaule la page ébauchée, il sentirait sur sa joue la caresse de ses cheveux blonds...
Souvent, bien souvent, il lui parlerait de ses travaux, et elle répondrait de sa petite voix claire. Ainsi, il ferait d’elle la secrète collaboratrice de tout ce qu’il écrirait; plus tard, en lisant l’œuvre parue, elle dirait: «C’est ensemble que nous avons pensé cela!» Et tous deux aimeraient ces livres: Bernard, parce qu’il y retrouverait Janik; Janik, parce qu’elle y retrouverait Bernard. Pour eux seuls, un poème chanterait entre les lignes; chaque mot évoquerait un souvenir qu’on se raconterait en souriant, les mains unies...
Bernard rêvait ainsi, et il se raillait lui-même, très doucement, en baisant une fleur, qu’il avait cueillie sur la terrasse, pendant que Jeanne parlait.
Comme il traversait le jardin baigné d’un soleil clair et tout perlé encore de la rosée de la nuit, Jean-Marc, qui émondait les rosiers d’un grand massif, l’arrêta au passage.
—Ah! monsieur Bernard, s’écria-t-il, il faut pourtant que je vous remercie encore; quand on pense que sans vous la petite serait... enfin que nous pleurerions tous, quoi!... Ah! c’en aurait été fini de la joie... Il faut quelquefois si peu de chose et si peu de temps pour que le bonheur s’en aille...
Bernard serra la main du vieillard.
—J’ai fait ce que n’importe qui aurait fait à ma place, mon brave Jean-Marc; si tu m’en aimes un peu plus, tant mieux, mais n’en parlons pas davantage... Est-ce que mademoiselle de Thiaz a déjà arrosé ses fleurs?
—Mademoiselle Janik, oh! elle est matineuse... il y a longtemps que ses plantes ont à boire... elle arrange des fleurs dans le salon... même qu’elle n’avait pas trop bonne mine, ajouta le bonhomme d’un ton mécontent.
Bernard tressaillit.
—Est-ce qu’elle avait l’air malade?
—Pas malade, non... mais les jeunes filles c’est si délicat, si fragile, est-ce qu’on sait jamais?... ah! elle est mignonne celle-là!
Nohel était resté pensif, il s’éloigna sans répondre, se redisant machinalement une phrase du jardinier: «Il faut quelquefois si peu de chose et si peu de temps pour que le bonheur s’en aille...»
Jean-Marc le suivit un instant du regard.
—Pour sûr que ce serait un gentil mari pour mademoiselle Janik, fit-il entre ses dents; seulement, voilà, je crois bien que la patronne a dans l’idée monsieur Pierre...
Mademoiselle de Thiaz faisait des bouquets dans le salon jonquille.
Légèrement penchée, elle mêlait, sur les bords d’un vase plein d’eau, des fleurs de genêt et des branches d’acacia rose. Au bruit de la porte, elle se retourna; alors Nohel faillit jeter un cri.
Non, ce n’était plus Janik, ce n’était plus la rieuse petite mère-grand! Des yeux cerclés de bistre, des yeux qui avaient pleuré et qui n’avaient pas dormi, donnaient maintenant à ce jeune visage une expression navrée... La bouche, contractée, tremblait un peu.
—Qu’y a-t-il? dites-moi vite... vous avez pleuré?
Bernard avait pris les deux mains de Janik, elle se dégagea doucement.
—Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-elle.
—Rien! mais je vois que vous avez pleuré, mais je sens que vous avez du chagrin...
—Du chagrin, oh! ne croyez pas cela, Bernard... J’ai reçu, hier soir, une lettre qui m’a un peu émue et j’ai passé une mauvaise nuit; voilà tout...
Il l’interrogeait encore des yeux. Gênée par ce regard incrédule, elle quitta la table, où les fleurs coupées gisaient, entre-croisant leurs tiges, et elle s’approcha de la fenêtre. Elle s’assit, la tête baissée, puis, après un instant, elle dit très bas, et péniblement, comme si les mots s’arrêtaient dans sa gorge:
—Il y a quelque chose que vous ne savez pas, Bernard... Déjà, j’aurais dû vous le dire, puisque vous êtes de la famille. Depuis quatre ans, je suis fiancée au neveu du docteur Le Jariel.
Nohel crut que le sol croulait sous lui.
—Vous êtes fiancée, vous!
Il sentait qu’il devenait blême et que ses traits se tiraient comme ceux d’un mourant. Mais, dans la douleur qui le poignait, il y avait aussi de la colère, une colère sourde, implacable.
Janik fiancée! Et rien dans ses paroles ou son attitude ne l’avait laissé pressentir à Bernard. Janik fiancée! Et il l’avait aimée, sans soupçon, sans remords... Ah! Dieu! l’avait-il aimée!... Il le comprenait à cette heure... Et voilà que de tous les rêves du matin, il ne restait plus qu’une inguérissable amertume. Le vieux Jean-Marc avait raison: il faut bien peu de temps pour que le bonheur s’en aille!...
Cette ingénue, c’était donc une coquette? C’était donc une femme comme les autres femmes, cette créature idéale dont les yeux semblaient n’avoir jamais menti?
Affolé par son désespoir, Nohel oubliait le caractère fraternel de l’affection que lui avait toujours témoignée Janik. Avait-il jamais lui-même prononcé une parole qui pût autoriser la jeune fille à se croire aimée d’amour?
Janik, coquette, parce qu’elle avait entouré de soins un convalescent dont elle avait eu pitié, parce qu’elle avait essayé de redresser un esprit faussé, de consoler un cœur chagrin; parce qu’elle avait parlé du devoir humain et de la volonté divine, à celui qui n’y croyait plus? Une coquette bien étrange, alors, et presque invraisemblable, à force de perfidie.
Mais Bernard ne raisonnait pas; il souffrait; après avoir entrevu le ciel il venait d’être rejeté violemment sur la terre; après avoir rêvé le bonheur, le bonheur à deux, il se retrouvait seul dans la vie, ayant au cœur une blessure que la main aimée ne panserait pas. Il ne raisonnait pas et il éprouvait, dans sa grande douleur, un désir méchant et bien humain de torturer celle qui le torturait ainsi. Par un suprême effort de volonté, il contint son chagrin; sa voix, prête aux sanglots, s’acéra, mordante.
—Vous êtes fiancée? répéta-t-il. Toutes mes félicitations, ma cousine; voilà une grande nouvelle dont je ne me doutais guère! Comment l’homme que vous aimez peut-il vivre loin de vous?
Janik parut surprise de ce ton railleur, mais elle répondit avec une douceur calme:
—Pierre Le Jariel est marin... Il y a trois ans qu’il est absent pour son service. Hier j’ai reçu une lettre datée du Caire; dans quelques jours il sera ici...
—Mon Dieu! quel bonheur pour vous, ma chère enfant!... Les séparations sont si dures, quand on s’aime!
La voix de Nohel était âpre, ses paroles sonnaient mal. Janik se tut, mais ses yeux se levèrent pleins de reproches. Alors le jeune homme reprit, plus gravement et très bas:
—Pourquoi ne m’aviez-vous rien dit?
—Je ne sais pas... murmura-t-elle. Ah! ne croyez pas que j’aie manqué de confiance en vous...
—Il y a... il y a longtemps que vous êtes fiancée?
—Presque quatre ans... nous nous sommes connus tout jeunes, lui et moi... Nous nous voyions souvent... Ses parents habitaient Vannes où ma tante avait conservé des relations: puis le docteur s’était installé à Plourné, et Pierre passait les vacances chez son oncle... Nous nous aimions bien, comme des amis, comme des frères; nous causions, nous nous promenions ensemble; tante Armelle et monsieur Le Jariel se souriaient en nous voyant et nous appelaient Paul et Virginie... Un jour—j’avais seize ans—on m’a demandé si je consentirais à être la femme de Pierre, et j’ai dit oui... Il me semblait jouer encore au petit mari et à la petite femme. Le docteur, lui, hochait la tête, il trouvait que c’était une folie de lier ainsi deux enfants... Il avait raison peut-être! Mais, à cette époque, je pensais qu’il se trompait et que nous serions très heureux, Pierre et moi.
Les doigts de Bernard se crispèrent sur la paume de sa main.
—Vous l’aimiez, vous l’aimiez?
Mademoiselle de Thiaz eut un sourire triste.
—A vrai dire, je n’en sais rien... J’aimais en lui toute sa famille, si bonne, si heureuse, j’aimais les traditions de loyauté, de travail, de sainteté patriarcale, dans lesquelles il avait été élevé. Je me disais que ce serait beau d’être la joie de cette chère maison où la bienvenue me riait partout... puis monsieur et madame Le Jariel sont morts à un mois d’intervalle, leur fille est entrée en religion, et Pierre est parti...
—Il a pu vous quitter! Son amour n’était donc pas digne de vous?
—Il m’a quittée pour faire son devoir, ce qui était digne de lui, et digne aussi de moi, Bernard!... Il m’a quittée, ayant foi en ma parole, comme j’ai confiance en la sienne. C’est le plus brave, le plus honnête, le meilleur des hommes...
—Mais vous ne l’aimez pas, mais vous avez compris que cette affection de jadis n’était qu’une affection fraternelle, et, pour que vous ayez compris cela, il faut...
—Non, Bernard!
Janik avait ébauché un geste brusque, comme pour lui fermer la bouche; il continua en s’animant:
—Non? pourquoi dites-vous non, avant que j’aie parlé... Vous avez donc deviné ce que j’allais dire?... Oui, vous l’avez deviné... Si vous comprenez maintenant que vous n’aimiez pas Pierre Le Jariel, c’est que vous en aimez un autre, c’est... Ah! Janik, Janik, ne dites plus non...
Nohel cherchait désespérément le regard de la jeune fille. Elle se leva, affreusement pâle.
—Vous vous méprenez, Bernard, dit-elle en étouffant un peu. Je n’ai jamais aimé, je n’aime personne de l’amour auquel vous faites allusion... Quand j’ai été séparée de Pierre, j’étais une enfant; depuis, j’ai grandi, j’ai réfléchi, et j’ai mieux vu en moi, voilà tout!... J’ai eu tort de m’engager si vite, sans saisir la portée de l’engagement que je contractais, et peut-être en cela ne suis-je pas seule fautive: on m’a beaucoup influencée!... J’ai eu tort ensuite d’envisager cet avenir prévu comme une chose trop lointaine... Je n’ai pas assez pensé à mon fiancé. Son retour, notre mariage, ne m’apparaissaient que dans un brouillard vague... Tellement vague que... oh! c’est étrange!... mais c’est hier que j’ai eu pour la première fois l’idée de vous en parler. Une sotte timidité m’a arrêtée, et j’étais décidée à prier ma tante de vous annoncer mes fiançailles, que vous deviez connaître, si peu officielles qu’elles fussent, lorsque cette lettre est arrivée... On l’avait posée dans ma chambre où je l’ai trouvée le soir. J’ai été étonnée, saisie... C’était bien naturel, n’est-ce pas? Comme j’étais un peu énervée, contre mon habitude, j’ai pleuré sans savoir pourquoi... Mais je serai fière d’être la femme de Pierre Le Jariel et... et j’aimerai mon mari.
—Et si vous ne pouvez pas l’aimer?
D’un mouvement inconscient, Bernard avait joint les mains; il reprit, la voix suppliante:
—Réfléchissez. Tant que cet odieux mariage n’est pas accompli, vous êtes libre... réfléchissez!
—Nous sommes de la même famille, Bernard, on a dû vous apprendre, comme à moi, qu’une parole donnée est un engagement... Je ne suis plus libre.
A ces mots, Bernard changea de visage; un rire cassant lui échappa.
—On ne m’a rien appris à moi, ma chère... J’ai toujours conduit ma barque au gré de mes désirs... C’est pourquoi j’ignore totalement la mesure et la pondération qui font les vies calmes et sages... Mais, si j’ai souvent meurtri ceux qui m’aimaient, du moins, je n’ai jamais trompé personne.
—J’ai donc trompé quelqu’un, moi?
C’était dit fièrement, comme un défi.
—Vous m’avez caché que vous êtes fiancée... c’était agir sans franchise. N’avez-vous donc jamais pensé... enfin, c’eût été possible... Nous sommes jeunes tous deux, vous n’ignorez pas que vous êtes jolie... je vous croyais libre... N’avez-vous jamais pensé que... je pourrais vous aimer, moi?
Janik tressaillit, mais, cette fois encore, son regard croisa sans honte celui de Bernard et elle répondit:
—Non, je ne l’avais jamais pensé.
Et elle disait vrai: Non, elle ne l’avait jamais pensé, avant la veille, avant ce moment où Bernard, la voix émue, le regard tendre et dominateur, lui avait dit: «Le charme qui m’a rendu à la vie, au travail, à l’espérance, c’est vous!»
Jusque-là, simple et confiante, elle s’était abandonnée à un sentiment qu’elle n’analysait pas, précisément parce qu’elle était très droite, parce qu’il ne lui venait pas à l’esprit qu’elle pût jamais éprouver de l’amour pour un autre que Pierre Le Jariel.
Ses fiançailles lui étaient choses si peu nouvelles, qu’elle n’avait pas songé à en faire part à son cousin plus qu’aux autres relations de sa famille qui devaient les ignorer jusqu’au retour de Pierre... D’ailleurs il semblait presque à Janik que tout le monde savait, sans qu’elle eût besoin de le dire, qu’elle épouserait le neveu du docteur... une fois.
N’avait-elle pas toujours vécu elle-même, ne vivrait-elle pas toujours avec cette perspective lointaine qui resterait éternellement: l’avenir?
Elle parlait peu de son fiancé, elle lui écrivait des lettres de sœur que mademoiselle Armelle lisait et auxquelles Pierre répondait par des récits de voyage, où jamais ne se glissait un mot de tendresse... c’était tout.
Et Nohel était venu, très différent du jeune marin, très différent des hommes que connaissait Jeanne. Il l’avait intéressée un peu comme une énigme et beaucoup comme un malheureux; elle avait pris à tâche de le sermonner un peu, de le consoler, parce qu’elle était bonne. Puis, cette tâche l’avait absorbée, cette œuvre bienfaisante s’était emparée de son esprit et de son cœur, en avait chassé insensiblement toute autre pensée; et soudain, quelque chose de suave, de douloureux, d’ineffable, s’était fondu en elle; elle avait compris qu’elle était aimée, qu’elle aimait!
Alors elle n’avait pas eu le courage immédiat de dire: «Je ne suis plus libre!» Elle avait eu la faiblesse de vouloir jouir un jour de son rêve, encore si vague, si délicieux... et la lettre de Pierre l’avait brusquement réveillée. Mais elle n’avait trompé personne, ni Bernard, ni Pierre, elle le sentait bien; maintenant, elle ferait son devoir. Elle souffrait beaucoup; pourtant, ce qui lui brisait le cœur, ce n’était pas sa propre angoisse, c’était l’idée que Bernard souffrait aussi, et qu’il souffrait à cause d’elle.
Mademoiselle de Thiaz avait quitté le salon, elle s’était accoudée à la terrasse, tristement, la tête dans ses mains. Bernard l’apercevait par la porte entr’ouverte. A cette heure, il ne pouvait définir la douleur qui l’accablait lui-même. C’était comme si elle lui était venue d’une grande lassitude qui prostrait son corps et d’un vide immense qui se creusait dans son cœur... Les choses ambiantes n’avaient plus pour lui qu’une forme indécise. Il était incapable de faire un mouvement, sa vie en eût-elle dépendu.
Des idées traversaient son cerveau, mais incomplètes et si fugitives que sa mémoire n’avait pas le temps de les arrêter au passage. Quelquefois, l’une d’elles se dessinait plus nette, et c’était toujours la même.
—Qu’est-ce que je vais devenir, maintenant?
Il ne savait plus s’il en voulait encore à Janik; il ne doutait pas d’elle; quelque chose de tout-puissant sanctifiait sur le front de cette enfant les paroles que prononçait sa bouche. Elle avait dit: «Non, je n’avais pas pensé que vous eussiez pu m’aimer...» Il la croyait. Et il se figurait les fiançailles de cette innocente qui, sans rien connaître de la vie, avait engagé sa vie.
La coupable, c’était mademoiselle Armelle qui, naïvement, avait paré la réalité d’un reflet des romans idylliques de son imagination sentimentale.
—Pauvre Janik! pensait le jeune homme.
Mais il pensait aussi et surtout:
—Pauvre Bernard!
Car il se disait que Jeanne était jeune, qu’il y avait en elle une fraîcheur d’impressions, une volonté de bonheur qui triompheraient d’une première déception.
L’avait-elle aimé, lui, Nohel?
Non, mais, vaguement, elle avait senti qu’il l’aimait et son cœur vierge en avait battu un peu plus vite. La révélation d’une passion jusque-là inconnue l’avait un instant troublée; pendant cet instant, elle avait aimé l’amour... Ce n’était pas Bernard qu’elle avait aimé.
Et elle aimerait son mari, franchement, sincèrement, parce qu’une femme «doit» aimer son mari, et aussi, parce qu’il y avait en elle un grand besoin d’aimer, qui chercherait fatalement sa satisfaction.
Maintenant, Nohel raisonnait froidement et logiquement, comme s’il se fût agi de la destinée fictive d’un personnage de roman.
Mais soudain,—ce fut une sensation étrange, poignante,—il se rappela que cet homme à qui on allait arracher sa dernière chance de bonheur, un faible petit cœur de femme sur lequel il avait concentré toutes ses espérances, que cet homme qui souffrait tant: c’était lui! Et il entrevit qu’il serait au-dessus de sa force de supporter que Janik, sa Janik, appartînt à un autre! L’idée seule de cette monstruosité le brûla comme un fer rouge, il crut qu’il allait devenir fou... Alors une lumière se fit dans son esprit, le sourire d’autrefois, le sourire de Jacques Chépart, tordit sa lèvre, quelque chose de sombre brilla dans son regard empreint, tout à coup, d’une sérénité terrible et il se dit:
—Je peux mourir!
. . . . . . . . . .
Au même instant un cri jaillit, éperdu.
—Bernard, vous pensez encore à vous tuer?...
Devant le jeune homme, Janik était là, très pâle...
Il balbutia:
—Comment savez-vous que j’aie jamais songé à me tuer?
Elle suffoquait.
—Je le sais... vous l’avez dit pendant votre maladie... dans votre délire... Je le sais... et quand vous parliez de mourir, vous aviez ces yeux-là, vous aviez ce sourire-là! Oh! Bernard, que c’est mal!...
Elle joignait les mains. Mais lui n’était pas touché de cette supplication. Il se révoltait plutôt, car il n’admettait pas qu’on devinât ainsi ses pensées, ni qu’on plaignît son déchirement.
Dur, amer, il s’écria:
—J’ignorais que vous fussiez si bien renseignée... Cependant, vous vous êtes trompée, si vous avez jamais cru que j’abandonnais le désir et la résolution d’en finir avec la vie.
Elle essaya de protester, il l’interrompit.
—Oh! je sais ce que vous allez dire: le suicide est une lâcheté morale que l’homme n’a pas le droit de commettre... C’est votre opinion, ce n’est pas la mienne. Vous n’êtes pas sans avoir lu Werther, vous qui avez tant lu? Je crois me rappeler que ce héros déraisonnable fait, en certain passage, le plus juste des raisonnements: «Personne, dit-il, ne conteste à l’homme qui souffre par la maladie, le droit de prendre le remède qui lui donnera la guérison; donc, personne ne devrait contester à celui qui souffre par la vie, le droit d’avoir recours au seul remède capable d’enrayer son mal: la mort.»
—Si vous voulez comparer la mort à un remède, Bernard, il faut la comparer aux remèdes des êtres sans courage, à l’opium, à l’absinthe, à ceux qui donnent l’oubli des douleurs et non pas la guérison.
—L’oubli! Mais, ma pauvre enfant, l’oubli, c’est le suprême bien! L’oubli profond, complet, mais c’est le plus enviable des bonheurs négatifs... qui sont eux-mêmes les seuls que l’homme puisse sagement chercher.
Nohel s’arrêta, essayant en vain de se calmer, puis il reprit:
—Vous ne me connaissez pas, Janik, non, vous ne me connaissez pas... Hier, nous avons parlé d’un romancier dont le talent, selon vous, a beaucoup nui, en coupant méchamment les ailes aux illusions les plus saintes... Moi, je vous ai dit: «Pardonnez à cet homme, ce n’est pas un mauvais cœur, c’est un esprit mal fait à qui le sens vrai de la vie a manqué». Alors, vous avez plaint Jacques Chépart et vous avez saisi quelque chose de ses tristesses, mais ce que votre candeur n’a pu concevoir, c’est le découragement d’un être qui se sent fatalement poussé à agir mal et qui n’a pas la force de lutter; c’est la désespérance de celui qui n’a même plus l’intérêt, je dirais presque, la consolation du doute!... Eh bien, ce Jacques Chépart, ce personnage malfaisant, cet heureux mortel plus misérable avec sa fortune et sa brillante notoriété que le plus pauvre des ouvriers travaillant, au jour le jour, pour sa femme et ses enfants, ce pessimiste, ce cruel, ce destructeur de rêves; c’est moi!
—Je le savais, Bernard... je l’ai deviné, quand vous m’avez demandé cette fleur, répondit mademoiselle de Thiaz.
Et, affermissant sa voix brisée, elle continua:
—Si le devoir de la vie n’était pas imposé également à tous les hommes, je vous dirais encore: Jacques Chépart est tenu de vivre, car son intelligence est un bienfait dont il doit tenir compte, car son talent, puissant pour faire le mal, le serait aussi pour faire le bien!
—Je vous remercie pour Jacques Chépart... et je vous envie ce jugement impeccable, cette rectitude absolue d’idées qui vous fait négliger les exceptions et passer sous silence les conjectures où le devoir de certain homme pourrait ne pas être rigoureusement semblable au devoir de tel autre!... Mais, ne pensez-vous pas que la femme, elle aussi, doit accomplir sa mission sur terre, et cette mission n’est-elle pas de consoler les malheureux, de ramener dans le droit chemin ceux qui s’en sont écartés?
—Le devoir d’une femme, c’est, avant tout, de se dévouer à son mari, d’élever ses enfants, de faire de ses fils des hommes, et de leur apprendre qu’il y a contre la douleur d’autre recours qu’un coup de pistolet.
Bernard n’eut pas l’air de comprendre.
—Voilà, répliqua-t-il toujours ironique, un devoir qui ressemble singulièrement au bonheur!
—Vous ne croyiez pas si bien dire, Bernard, répondit Janik avec un sourire triste. Oui, le bonheur est quelquefois un devoir... le devoir des femmes justement... car, presque toujours, le bonheur de ceux qui nous entourent dépend du nôtre.
—Soyez donc heureuse, ma cousine... et que Dieu vous protège!
Nohel eut un mauvais rire, puis il sortit de la pièce. Au déjeuner, il parla de son départ très prochain, en s’excusant d’avoir déjà trop abusé de l’hospitalité cordiale de mademoiselle Armelle. L’excellente personne protesta vivement.
—Encore une semaine au moins, Bernard, ou je douterai de votre amitié!
Il allait résister, mais elle ajouta:
—Janik à dû vous parler de ses fiançailles, que nous allons pouvoir annoncer à tous nos amis... Je désirerais que vous connussiez Pierre Le Jariel...
Il s’écria dans une bravade:
—Je resterai, ma cousine, je resterai... ma seule crainte était de troubler une réunion de famille; mais je serai trop heureux de prendre ma part de votre joie.
Il parla beaucoup, déploya une verve qui émerveilla la vieille demoiselle, puis, quand on fut sorti de table, il monta dans la chambre de la tourelle, et, mordant son oreiller pour ne pas être entendu, il sanglota.
VIII
Bernard pensait: «Si l’enfer n’est pas un mythe, on doit y souffrir ce que je souffre!» Mais il avait l’orgueil de sa douleur, il voulait qu’elle restât insoupçonnée de mademoiselle Armelle, il voulait que Janik n’en pût mesurer l’étendue. Pour dérober aux deux femmes son visage décomposé, son front creusé d’un pli, ses yeux pleins d’une sorte d’éperdument, il s’enfuit, loin dans la campagne, demandant à la brise de mer un peu de fraîcheur, à la paix des champs une accalmie passagère. Il refit ainsi sa promenade du matin, sans en avoir la notion exacte, car les choses qu’il voyait maintenant ne ressemblaient plus guère à celles que son ivresse avait embellies d’un tel éclat.
Tout à l’heure encore, dans la tourelle où il cachait ses larmes, il s’était juré de lutter, de disputer Janik à l’homme dont on lui imposait l’amour. A moitié fou, il s’était dit:
—Pierre Le Jariel ne l’aime pas... Est-ce que j’aurais pu vivre trois ans sans elle, moi? Est-ce que j’aurais pu renoncer à la voir, à l’entendre, à respirer le même air qu’elle?... Non, il ne l’aime pas, moi seul je l’aime... Et malgré ce sentiment fraternel qui l’a un instant abusée, malgré ce préjugé de conscience qui la lie au fiancé de son enfance, elle m’aimera parce que je veux qu’elle m’aime, parce que la puissance de cette volonté de tout mon être fera passer en elle quelque chose de l’amour qui m’a brisé, plus fort que la raison, que le devoir, que tout... Alors, oh! alors, je défierai l’univers entier, et personne ne pourra me la prendre...
Mais, avec la fièvre du désespoir, cette exaltation était tombée, remplacée par le mal sourd d’une tristesse, sans violences, comme sans espoirs.
Nohel savait que Janik n’était pas femme à s’étourdir de sophismes. Elle aimerait peut-être celui qui l’aimait tant, mais, si elle se considérait comme engagée à Pierre Le Jariel, rien ne le lui ferait oublier. Le sentiment du devoir, du devoir «quand même» inhérent à sa nature, la défendrait victorieusement contre les arguments spécieux. Alors, elle souffrirait et sans se plaindre pour ne pas attrister les heureux...
—Non, je ne veux pas, ma pauvre enfant, ma pauvre Janik!
Bernard croyait presque parler tant sa pensée était intense, et, dans ce langage muet, il disait:
—Non, je ne veux pas que tu m’aimes! Mon amour est funeste, et je ne veux pas ton malheur. Ton fiancé est jeune comme toi; comme toi il a la jeunesse du cœur. La grande existence des marins, l’éternelle contemplation d’un spectacle sublime, un contact fréquent et toujours attendu de la vie, de la pleine santé avec la mort, épure l’âme. Rien n’a pu enlever à l’ami de ton enfance ces ferveurs que tu aimes tant... et qu’on perd toujours, et qu’on ne retrouve jamais, quand on a connu la vie sous certains aspects décevants. Mieux que moi sans doute il comprendra tes enthousiasmes de rêveuse un peu mystique, mieux que moi il te parlera de «l’Idéal», il prononcera ce mot au sens infini, qu’on peut concevoir, mais qu’on n’explique pas!... Oui, il vous aimera mieux que moi, Janik, car il vous aimera pour vous, tandis que je vous aurais aimée pour moi; et son amour, paisible et serein, vous donnera un bonheur que ma passion inquiète vous aurait peut-être refusé toujours. Moi, je disparaîtrai... et, près de votre mari, vous ne songerez pas à me pleurer.
Mourir, enfin mourir!...
L’idée avait repris Jacques Chépart, et, maintenant, ni vains regrets, ni fugitifs espoirs, ne la chasseraient plus!
En méditant ainsi, il avait beaucoup marché. Les paysans, occupés aux champs, s’étonnaient de voir passer, pâle et furtif comme une ombre, cet homme jeune et élégant qui ne remarquait pas leur salut.
Où allait-il? Lui-même l’ignorait. Et d’ailleurs que lui importait?
Le soir tombait déjà très bas sur la plaine, les contours des objets commençaient à se perdre dans la brume, l’air était d’un calme oppressant. Soudain, Nohel se trouva devant la Fontaine de madame Marie, qui pleurait toujours de sa petite voix douce... Et Janik aussi était venue là. Fatiguée par l’insomnie de la nuit précédente, elle s’était assise à terre, près de la source et, tandis que sa tête alanguie s’appuyait à la margelle de mousse et de gazon, le sommeil l’avait prise.
Elle dormait encore, avec des larmes au bord des yeux. Bernard s’arrêta, à peine surpris, car, pour lui, Janik était partout, et il la contempla à longs regards: dans cet abandon de son être lassé, elle semblait plus délicate et plus faible; si délicate et si faible que le cœur du jeune homme se fondit, ému de cette pitié attendrie qu’on ressent à voir souffrir un enfant.
Il eût tout donné pour essuyer ces larmes dont il voyait la trace. Pourquoi avait-il effrayé cette sensitive, pourquoi avait-il rudement évoqué à ses yeux le spectre du suicide? Maintenant, un désir le tourmentait de demander pardon, de s’agenouiller près de sa petite cousine et de baiser, là, dans l’herbe humide, l’ourlet de sa robe ou les rubans de son soulier.
—Ah! si vous m’aviez aimé, pourtant! Si vous m’aviez aimé, Janik!
Et il enveloppait la jeune fille d’un regard fou où il y avait de l’amour et surtout de la douleur... Un espoir suprême le grisait; soudain il lui semblait qu’entre les lèvres entr’ouvertes de Janik, un nom allait glisser, et que ce nom serait le sien. Il n’osait plus respirer, son cœur battait à se rompre...
Mademoiselle de Thiaz ébaucha un mouvement, puis... ce fut à peine un mot, mais Bernard l’entendit: «Pierre...» murmura-t-elle, et elle ouvrit les yeux.
Lui restait sans force. Tout était donc bien fini cette fois! C’était donc vrai, qu’il n’avait plus qu’un recours: le néant.
A la vue de Nohel, Janik avait tressailli.
—Vous! fit-elle.
Il expliqua humblement:
—C’est le hasard qui m’a conduit ici... et j’allais vous réveiller. Comme vous êtes imprudente!
—Je me suis endormie sans le savoir, dit-elle, en se levant toute frissonnante.
Et elle ajouta avec un sourire forcé:
—Je suis un peu folle.
—C’est la joie!
Bernard avait parlé avec une ironie malveillante... mais il regretta vite son sarcasme, et se baissant précipitamment, il ramassa l’écharpe blanche qui gisait aux pieds de Janik. La jeune fille se laissa passivement envelopper dans les plis de l’étoffe soyeuse.
—Je ne veux pas que vous ayez froid, je ne veux pas que vous preniez du mal, disait Bernard d’une voix sans expression, comme s’il n’eût pas eu conscience du sens de ses paroles. Venez maintenant... bien vite... tante Armelle va vous gronder.
Pendant quelques minutes, ils marchèrent sous bois, se taisant instinctivement dans cette obscurité, puis ils débouchèrent dans la plaine; le ciel leur apparut tout à coup, comme un dôme magnifique, constellé de points d’or, et Bernard murmura:
—Je vais bientôt partir... Qui sait si nous nous reverrons jamais?... Vous ne m’oublierez pas tout à fait, dites... Janik? Quelquefois... quand vous serez seule... quand vous lirez un des livres que nous avons lus ensemble, quand vous entendrez le chant clair de la Fontaine de Marie... vous me donnerez une pensée, n’est-ce pas?
Elle balbutia:
—Je ne vous oublierai pas. Je...
Mais elle sentit que la voix lui manquait, elle se tut.
Ils avaient franchi la grille du château, qui se détachait en grandes lignes dans la nuit bleue. Un parfum étrange, fait de mille parfums qui se confondaient dans les mêmes effluves, montait des plates-bandes ou tombait des arbres en fleurs.
Bernard se rappela son arrivée à Nohel et cet instant de délire où, seul sous le ciel radieux d’étoiles, il avait appelé l’âme de la mère-grand.
Elle était venue, la bénie consolatrice et la vie du jeune homme, soudain rassérénée, avait changé. Par les yeux doux et gais qui lui avaient si souri, il avait appris l’espérance, presque le bonheur... Tout ce passé encore si proche, tous ces efforts, tous ces rêves, pour que Jacques Chépart se retrouvât, un soir, le même homme, à la même place, avec la mort dans le cœur...
Le même homme! Était-il vraiment le même homme?...
Il se posait curieusement cette question et une voix intime lui répondait: «Non, tu n’es plus le même, car tu aimes, et cette grande tendresse qui est née dans ton cœur l’a purifié, en le meurtrissant. Tu connais la vraie passion, tu connais la vraie douleur, et tu crois à ton amour, et tu crois à ta souffrance!... Tu as découvert dans cette foi une joie poignante que tu ignorais et que tu ne troquerais point contre ta vieille indifférence!... Tu n’es plus le même homme, car, à cette heure où tu veux mourir, tu sais bien que, si tu vivais, ce serait d’une autre vie; que si tu écrivais, tes œuvres palpiteraient d’une inspiration nouvelle; que si tu meurs, enfin, un souvenir te suivra jusqu’à la minute suprême, un nom aimé parfumera ton dernier soupir!»
Bernard leva les yeux vers le ciel: Était-ce la petite mère-grand qui lui parlait ainsi?
Alors, une main se posa sur la sienne.
—Bernard, fit Janik, essayant en vain de contenir l’émotion profonde qui vibrait dans sa voix, Bernard, promettez-moi de vivre.
Il tressaillit, puis par un effort surhumain il obligea son visage contracté à sourire.
—Je constate une fois de plus, ma pauvre enfant, dit-il, que je suis un fou de la pire espèce! Comment avez-vous pu prendre au sérieux mes divagations de ce matin! Vraiment, je regrette que des paroles trop légèrement prononcées...
Janik l’interrompit, secouant fébrilement la tête:
—Ne me trompez pas, Bernard, c’est un jeu cruel.
—Un jeu! mais je vous jure...
—Non, pas cela, pas cela, par pitié... Vous m’avez dit que je vous avais fait du bien, que vous ne l’oublieriez pas... Vous m’appeliez «conscience», vous en souvenez-vous? Eh bien, écoutez-moi, une fois encore. La petite mère-grand vous parlerait comme je vous parle, si les portraits avaient une voix... Soyez fort, soyez vaillant, soyez homme!... Dites-moi: «Je vous promets de vivre»... Et je vous croirai, et je serai si heureuse...
Nohel voulut répliquer, Janik l’en empêcha.
—Ne me dites plus que vous êtes méchant, que vous êtes lâche... Ce n’est pas vrai, je vous connais maintenant... je vous ai vu vous jeter à la mer pour sauver un enfant... je sais que vous êtes généreux, je sais que vous êtes brave... Et je sais aussi que vous êtes trop bon pour me faire une si grande peine... Ah! si vous vouliez, vous pourriez réaliser tant de beaux rêves! Vous pourriez vivre d’une vie si noble, si grande! Ah! si vous vouliez!
Il hochait la tête d’un air sombre.
—Vous ne savez pas ce que vous me demandez, murmura-t-il.
—Si, je le sais, Bernard. Je vous demande le plus grand des courages. Non pas ce courage factice, cette fièvre d’un instant que vous appelleriez à votre aide pour faire jouer l’arme qui vous donnerait la mort, mais un courage plus serein, plus digne, un courage de toute la vie... Je vous demande de travailler, de faire du bien, je vous demande de lutter, la tête haute, contre la vie dont vous avez peur!... Et tout cela, Bernard, parce que vous êtes mon ami, mon frère, parce que j’ai soif d’être fière de vous!
Son enthousiasme la transfigurait. Malgré sa pâleur et ses yeux cernés, elle était belle. Belle, non plus comme une femme née pour les amours de la terre, mais comme un être idéal, descendu de ce grand ciel pur, qui semblait l’inspirer.
Le visage tourmenté, les mains serrées, comme s’il eût traversé une crise de douleurs physiques, Bernard lui résistait.
—Je ne peux pas vous promettre cela, non, je ne peux pas...
Elle se tordait les mains.
—Que puis-je lui dire, mon Dieu! que puis-je lui dire? Bernard, mon Bernard, je vous en supplie!... Au nom de votre mère, promettez-moi de vivre!... Faites-le pour sa mémoire, si vous ne voulez pas le faire pour moi.
Janik chancela. Éperdu, le jeune homme lui prit les deux mains.
—Si je ne veux pas le faire pour vous!... Il y aurait donc au monde une chose que je ne voudrais pas faire pour vous!...
Il la regardait, une immense pitié dans les yeux.
—Vous êtes toute blanche, vous souffrez?... Je vous ai attristée, inquiétée... Je ne veux pas que vous soyez triste et inquiète, je veux... oui, je veux que vous soyez heureuse... Ne tremblez pas, regardez-moi.
Elle obéit; alors Bernard se pencha sur elle; ses lèvres effleurèrent le front de la jeune fille, et il murmura:
—Janik, je vous le promets.
En prononçant cette parole qui, de lui à elle, valait un serment, Nohel pensait que c’est un pauvre héroïsme de mourir pour celle qu’on aime. Mais à cette minute même, à cette minute de déchirement, elle triomphait, «la conscience en robe rose»! Et les yeux qui jadis riaient au petit Bernard, quand il était sage, pleuraient maintenant des larmes douces et fières qui disaient merci à Jacques Chépart.
IX
Le temps marchait. Bientôt Pierre Le Jariel arriverait; l’heureux marin tiendrait sur son cœur sa fiancée, sa «promise», tous les souvenirs, toutes les espérances, reconquis en un instant, dans ce premier baiser du retour. «Déjà! déjà!» disait Nohel...
Et pourtant, elles lui avaient paru interminables, ces journées qu’il avait passées dans une quasi solitude, fuyant Janik, n’osant pas lui parler, car il n’aurait su lui dire que deux choses: «Je vous aime!... Je hais Pierre Le Jariel!»
Ce Pierre Le Jariel, il faudrait le voir, lui tendre la main; ce serait un affreux supplice!
Bernard avait repris une sorte de fièvre; il était à la fois très nerveux, et très las; soudain la peur le saisit de tomber malade, de ne plus pouvoir fuir cette maison hospitalière, dont l’air l’étouffait maintenant, et il choisit le prétexte d’une lettre qu’il venait de recevoir pour déclarer que sa présence était réclamée à Paris comme tout à fait urgente, sous peine de complications graves dans ses affaires. En annonçant ce prochain départ, il avait pâli et cette lividité soudaine accusait encore la maigreur de son visage.
Mademoiselle Armelle se révolta.
—A Paris, pour y tomber malade et y être soigné par des mercenaires! Belle idée que la vôtre, mon neveu! s’écria-t-elle... Regardez donc un peu la figure que vous avez... Et, nerveux comme vous l’êtes, vous voulez vous mettre en route ce soir! Je m’y oppose absolument. Votre affaire peut attendre jusqu’à... après-demain, voyons?... Vous n’allez pas me refuser ça?
Bernard esquissa un geste d’impuissance, mais mademoiselle de Kérigan continua son plaidoyer.
—Et le docteur que vous ne reverriez pas! Je viens justement de lire une lettre de lui... il arrive demain à quatre heures et nous convie tous à dîner... vous très particulièrement... Vous ne voudriez pas blesser, en vous sauvant ainsi sans tambour ni trompette, un homme qui vous a témoigné autant de sympathie?
Nohel réfléchit un instant, l’air accablé, puis il remercia la vieille fille de ses cordiales instances.
—Vous avez raison, dit-il, je serais un ingrat de quitter Plourné sans avoir serré la main du docteur... et pour rien au monde, je ne voudrais vous peiner, tante Armelle, vous qui vous êtes montrée si parfaite pour moi... Je ne partirai que demain soir; il y a un train à sept heures... Ainsi je reverrai monsieur Le Jariel et il m’excusera de manquer—à mon grand regret—son dîner.
Le jeune homme s’exprimait d’une voix très amicale, mais avec tant de décision que mademoiselle Armelle ne tenta point d’obtenir une concession plus importante. Pendant tout l’entretien, Janik, qui lisait, n’avait pas levé les yeux.
Comme mademoiselle Armelle sortait pour donner un ordre, Bernard, sombre et désœuvré, s’assit à la fenêtre et se mit à décacheter les journaux qu’il recevait chaque jour.
En ouvrant l’un d’eux, il eut un sourire amer. On s’était empressé de publier sa nouvelle, Amour pur, dont le titre trônait en première page.
Était-ce bien Jacques Chépart qui avait écrit ces lignes, exquises de poésie?
Non, c’était un amoureux de vingt ans et qu’on aimait!...
D’un mouvement brusque, il repoussa le journal.
Les yeux lassés, le geste lent, Janik avait posé son livre; elle prit distraitement la grande feuille déployée sur le canapé et y jeta les yeux. Guidé par une mystérieuse intuition, son regard se fixa aussitôt sur le nom de Jacques Chépart.
—Ah! Bernard!... vous ne m’aviez pas dit...
Il affecta de ne pas répondre.
—Est-ce que je peux lire? ajouta-t-elle timidement.
Un regret étreignait le cœur du jeune homme; il pensait à la joie qu’il eût éprouvée à dire: «Lisez, chaque mot de cette histoire a été écrit pour vous!»
Mais c’était pour Janik, c’était pour sa «conscience en robe rose» qu’il avait travaillé toute une nuit, l’espoir dans l’âme; ce n’était pas pour la fiancée de Pierre Le Jariel.
—Lisez, si vous voulez; cette nouvelle ne vaut rien...
Telle fut sa réplique maussade.
Cependant il ne put résister à la tentation de regarder mademoiselle de Thiaz, pendant qu’elle avançait dans les colonnes, les yeux brillants, les joues empourprées, la poitrine doucement haletante. Elle ne savait pas que Bernard l’observait, elle oubliait la présence du jeune homme, elle s’envolait bien loin dans un autre monde, celui de ses rêves, qu’elle voyait soudain vivre et palpiter, comme un monde réel. Le rythme de cette prose musicale la berçait, remuant tout son être. Jacques Chépart décrivait les bois bretons et, soudain, elle assistait au jeu du soleil dans les feuilles, elle percevait, lointaine et claire, la voix de la petite source... L’histoire d’amour se déroulait, suave, enivrante dans sa pureté; et Janik croyait entendre chanter à son oreille, comme une mélodie inconnue et troublante, les aveux qu’elle lisait.
Un moment ses yeux se mouillèrent de larmes, qu’elle n’essuya pas et qui glissèrent lentement, le long de ses joues. Puis, quand, deux fois, elle eut savouré les derniers mots du récit, mots de bonheur, de triomphe passionné, elle leva la tête, et ses yeux extasiés rencontrèrent ceux de Bernard. Il eut comme un éblouissement.
—Janik, s’écria-t-il, était-ce à Pierre que vous pensiez en lisant?
Une grande pâleur couvrit le visage de mademoiselle de Thiaz; cependant ce fut avec beaucoup de calme qu’elle répondit:
—Je n’ai pensé qu’à ma lecture... Vous n’aviez jamais écrit ainsi.
Il reprit son air abattu, regardant sans les voir les rosaces du tapis.
—Vous avez raison, dit-il, c’est la première fois que j’écris ainsi... c’est aussi la dernière. J’ai écrit dans un moment d’espoir...
Spontanément, sans songer au sens que Bernard pourrait attribuer à son élan, Janik lui tendit la main.
—Je voudrais tant vous voir heureux! dit-elle.
Cet abandon émut profondément Nohel; il pressa légèrement les doigts menus qui se confiaient aux siens.
—Si je vous sais heureuse, je serai très heureux, ma petite cousine, soupira-t-il.
Et ils se quittèrent sans faire allusion à la grande séparation qui était proche.
Cependant, à mesure que le moment redouté se faisait moins lointain, Bernard se sentait redevenir méchant. Comme la nuit précédente, une fièvre ardente lui dévora les veines jusqu’au matin. Un grand abattement le prostra ensuite; dans la journée, mademoiselle Armelle le vit si faible qu’elle essaya encore de le retenir, mais, très affectueusement, il lui fit comprendre que sa résolution était irrévocable.
Alors la vieille cousine soupira et retourna à quelque nouveau roman, après avoir recommandé à Bernard de rester très tranquille et en lui annonçant qu’elle allait lui envoyer une tasse de thé bien chaud.
Ce thé bien chaud fit sourire le jeune homme; il remercia tout en jurant qu’il n’était pas malade et il regagna le salon jonquille. Un quart d’heure plus tard, Janik entra portant une tasse fumante.
—Ma tante m’a dit de...
Nohel s’était levé de cet air cérémonieux que, depuis quelques jours, il prenait souvent avec mademoiselle de Thiaz par affectation.
—Je suis désolé, ma chère cousine, de vous avoir donné cette peine... et si inutilement, fit-il, en posant sur la table le petit plateau qu’il avait enlevé des mains de Janik. Je ne sais pourquoi mademoiselle de Kérigan me met au régime des tisanes... Je suis bien guéri pourtant!
Elle n’insista pas et il s’ensuivit un silence assez embarrassé.
—Il paraît que vous ne serez décidément pas des nôtres chez monsieur Le Jariel, commença la jeune fille... vous partez...
Bernard l’interrompit:
—Oh! je vous en prie, ne vous croyez pas obligée d’ajouter que vous le regrettez, dit-il.
Puis il examina ironiquement la toilette toute simple de Janik, une robe de voile blanc garnie de rubans blancs dont les flots satinés faisaient ressortir sa pâleur mate. Les yeux de la pauvre enfant, enfouis dans leur orbite et cerclés d’une ligne violette, paraissaient immenses et trop sombres pour ce visage blême.
—Tout en blanc, comme une mariée! Vous êtes charmante, ce soir.
Par un mouvement d’extrême découragement, elle ferma les yeux, puis les rouvrit aussitôt, et les leva sur Bernard, comme pour lui demander grâce.
Il reprit sans pitié:
—Combien vous allez lui sembler belle, à lui! Quand il vous a quittée, vous aviez seize ans ou dix-sept, je crois?... Vous n’étiez qu’une enfant; vous voilà jeune fille. Votre teint a pris plus d’éclat, vos yeux plus d’expression, votre sourire plus de charme. D’abord, c’est à peine s’il osera vous reconnaître... puis il vous retrouvera enfin, car cette métamorphose qui a fait de vous une autre... par un adorable prodige, vous a laissée toujours vous!
—Bernard!
—Et lui aussi, Pierre, aura changé! L’adolescent aura grandi de corps et d’âme... Mieux qu’autrefois, il saura vous dire qu’il vous aime... Comme il a dû penser à vous, pendant ces nuits de longues veilles, où, seul, rêvant des heures entre la mer et le ciel, il se figurait le village natal et le moment du retour!... Ce moment qui va venir, ce moment qui est là!
—Bernard, je vous en prie...
Mais Bernard continuait, s’animant encore. Ce qu’il exprimait ainsi c’étaient les pensées qui l’avaient torturé tout le jour, et cette expansion, qui lui déchirait l’âme, lui procurait pourtant une sorte de soulagement.
—N’avez-vous jamais songé, Janik, à la minute délicieuse où il vous répétera combien il a souffert et... tant de choses, amassées pour vous dans le trésor de son cœur?... Vous, vous l’écouterez, étonnée, ravie... vous aurez sur les lèvres ce sourire qui vous illuminait les yeux, tout à l’heure, en lisant ce pauvre conte d’amour...
Elle eut un grand cri.
—Non, Bernard!
Ses mains tremblantes cherchèrent un soutien sur la table contre laquelle elle était appuyée. Pâle comme une morte, prête à défaillir, elle attacha une seconde fois sur Bernard des yeux éperdus qui se baissèrent aussitôt.
—Oh! assez... vous me faites mal, gémit-elle.
—Mal! parce que je vous dis que votre fiancé vous aime, que vous l’aimez, que vous serez heureuse! car c’est un immense bonheur d’aimer... quand ce n’est pas une torture atroce!
—Je n’aime pas Pierre Le Jariel... et vous le savez bien.
—Bah! vous l’aimerez vite... s’il vous aime! Et comment pourrait-il ne pas vous aimer?
Janik secoua la tête, et, très bas:
—Je ne l’aimerai jamais... murmura-t-elle.
Elle se tut subitement et fit un pas, pour s’enfuir... Bernard la prévint. Soudain une anxiété terrible se peignit dans les yeux du romancier.
—Pourquoi ne l’aimerez-vous jamais? pourquoi? je veux le savoir? interrogea-t-il fiévreusement.
Mademoiselle de Thiaz ne pouvait plus répondre, les mots se glaçaient dans sa gorge. Ses deux mains se crispèrent sur sa poitrine, sa tête vacilla, tout son corps fléchit.
—Je ne sais pas... balbutia-t-elle d’une voix mourante, sentant que cette phrase était une défaite.
Mais, dans un appel de suprême détresse, instinctivement ses yeux avaient parlé...
—Vous ne savez pas, mais je sais, moi... oh! enfin, je sais!...
Cette fois Nohel osait croire, cette fois il avait compris!
—Vous n’aimez pas Pierre Le Jariel, parce que vous m’aimez, parce que je vous aime, parce que vous sentez bien que vous êtes ma vie, toute ma vie, que sans vous je ne suis plus rien, je ne peux plus rien!...
Janik sanglotait... Faiblement, elle tentait de s’éloigner de Bernard; avec une grande tendresse, il la retint près de lui...
—Je vous en conjure, implora-t-il, restez là un instant, un seul instant... ayez un peu pitié de moi.
Et elle resta, elle pleura tout doucement sur l’épaule de son ami. Il y avait si longtemps qu’elle dévorait ses larmes! Lui, il la regardait de tous ses yeux, de toute son âme, et la voix brisée, il lui parlait encore, vaguement, comme en rêve.
—N’est-ce pas, vous m’aimez? N’est-ce pas, vous voulez bien que je vous aime?... Je vous adore, Janik!... Il me semble que, malgré tous mes défauts, toutes mes erreurs, j’aurais su vous rendre heureuse, par cet amour-là!... Et je voudrais que vous fussiez triste, pauvre, abandonnée, pour vous donner mieux mon cœur, mon travail, ma vie! Je voudrais qu’il me fût possible d’accomplir pour vous quelque chose d’insensé!... Ah! chère enfant, tu le sais bien que je suis ta chose, qu’il n’est pas de folies dont je ne sois capable pour toi!... Je n’espérais plus rien, j’endurais un vrai martyre et pourtant, quand tu m’as ordonné de vivre, j’ai promis ce que tu voulais... Et maintenant que tu me fais tant souffrir, maintenant que tu vas te prendre à moi pour te donner à un autre, je suis docile près de toi comme un pauvre enfant...
Comme mademoiselle de Thiaz, le repoussant un peu, s’était assise brisée par l’émotion, il s’agenouilla près d’elle, serrant convulsivement ses mains froides qu’elle n’avait pas le courage de lui arracher.
—Ah! chérie, chérie, si je pouvais vous emporter au bout du monde, si vous étiez ma femme, ma chère femme à moi!... Je sais que ce n’est pas possible, je sais... mais cependant si vous m’aviez connu plus tôt... si les choses, enfin, s’étaient autrement passées, vous auriez bien voulu vous confier à moi? Et vous ne l’auriez pas rejeté, ce pauvre homme qui vous aurait dit: «Mon bien ou mon mal, ma joie ou ma peine, dépendent d’un mot de toi.»
—Bernard, vous êtes cruel... Bernard, ayez pitié de moi!
Brusquement, il se sépara d’elle.
—Ah! tenez, c’est vous qui êtes sans pitié dans votre irréductible héroïsme... Je pleure à vos pieds et vous n’avez pas un mot de consolation pour moi!...
Mademoiselle de Thiaz se leva. Le feu de ses joues avait séché ses larmes. Debout, à quelques pas de Nohel, elle resta silencieuse, un moment, dans une sorte de recueillement; puis, fermement, elle regarda le jeune homme.
—Quel mot ai-je le droit de vous dire qui puisse vous consoler? dit-elle.
Bernard s’était laissé tomber sur le canapé, la tête dans ses mains.
—Ah! permettez-moi de mourir au moins... gémit-il.
—Non, répondit-elle, maternelle et tendre, comme au temps où elle était encore la petite mère-grand du portrait. Non, Bernard, il faut vivre, il faut lutter, il faut travailler!
Et, dans un cri où sa douleur à elle se révélait, immense, elle ajouta:
—Je vivrai bien, moi!
Elle allait quitter la pièce, quand la porte s’ouvrit inopinément devant M. Le Jariel. Les yeux scrutateurs du vieux médecin glissèrent de Janik à Bernard. Sans proférer une parole, il serra la main de la jeune fille et s’effaça pour la laisser sortir; puis se tournant vers Nohel:
—Eh bien, mon cher monsieur, que m’apprend mademoiselle Armelle? Vous refusez les invitations de votre docteur?
A l’entrée de M. Le Jariel, Bernard s’était redressé brusquement; il ébaucha une phrase d’excuses.
—Oui, oui, je suis au courant, vous avez des affaires, interrompit le docteur. Enfin, je le regrette, que voulez-vous... Et puis, voilà que vous êtes malade, nerveux comme une demoiselle, à ce que m’a dit votre cousine... Moi qui vous croyais guéri! Ce serait à perdre le peu de latin qu’on sait...
Tout en parlant, le docteur regardait Bernard avec une fixité bienveillante. Après un court silence, il reprit, très amicalement:
—Dites-moi, mon cher malade, est-ce bien le médecin qui peut guérir votre maladie?
Le ton dont fut prononcée cette phrase émut le jeune homme.
—Ah! docteur, s’écria-t-il, si vous saviez comme je suis malheureux!
Le docteur ne répondit pas aussitôt; il s’assit lentement, puis, attachant ses yeux gris sur «son cher malade», il dit avec une grande douceur:
—Je le sais, mon enfant...
Les yeux brillants, la voix frémissante, Bernard continua:
—Peut-être est-il malséant à moi de vous faire cette confession... car enfin, le fiancé de Janik, c’est votre neveu; vous l’aimez, vous désirez son bonheur... Mais, si je vous parle ainsi, croyez-le bien, ce n’est pas que je veuille vous apitoyer sur moi, ce n’est pas que j’espère quelque chose de vous ni de personne... c’est seulement parce que je souffre et que vous êtes bon, parce que je n’ai pas d’ami et que j’ai besoin de me confier à quelqu’un qui me comprenne... Ah! c’est que je l’aime comme un fou!... Pourquoi ne m’avez-vous pas dit, docteur, que je n’avais pas le droit de l’aimer?...
—Croyez-vous donc que ce soit jamais parce qu’on en a le droit qu’on aime? fit mélancoliquement M. Le Jariel. Et d’ailleurs, aurais-je bien atteint mon but, en vous avertissant du péril? En vous disant, ou à peu près: «N’aimez pas Janik, elle n’est plus libre!» n’aurais-je pas, au contraire, paré ma petite amie du charme dangereux des fruits défendus?... Tandis qu’il y avait des chances, après tout, pour qu’un Parisien comme vous ne remarquât pas les grâces simples d’une petite provinciale... Puis ces fiançailles n’étaient pas officielles... était-ce bien à moi de vous les annoncer?... Si je l’avais fait...
—Je serais parti, docteur, le lendemain.
—Vous n’auriez pas été en état de partir, mon cher monsieur, et le médecin eût été forcé de vous défendre ce que l’ami vous eût conseillé... D’ailleurs le mariage de mon neveu n’est pas mon œuvre et, en général, j’en parle peu. Autrefois—il y a bien longtemps—votre cousine de Kérigan et mon pauvre frère se sont aimés... Oh! un roman très court... Quelques marguerites effeuillées à deux, un jour de soleil qu’on avait le printemps autour de soi et dans le cœur... Et ce fut tout. Mon frère était pauvre, on lui refusa Armelle et ils se dirent adieu... Mais chaque année qui passe, parfume de tels souvenirs. Devenus vieux, les amoureux de jadis ont voulu revivre leur idylle et lui donner un dénouement... En quelques mots, voilà l’histoire.
—Mademoiselle de Thiaz n’aimait pas son fiancé? dit Bernard d’un ton qui faisait une phrase interrogative de cette affirmation.
—Elle l’aimait comme aiment les petites filles... de cet amour vague et idéal, qui suit la dernière poupée qu’on casse et le premier roman qu’on lit... Mais Janik n’est pas seulement une nature exquise, c’est une âme droite... Elle estime son fiancé et, quand elle n’aimerait son mari que d’une de ces bonnes affections que cimentent l’habitude, les joies et les soucis partagés... je n’y verrais pas grand mal... C’est votre chagrin à vous, dont je me sens presque un peu responsable, qui me désole surtout aujourd’hui.
Bernard n’avait entendu qu’en partie cette phrase; il semblait plongé dans une méditation profonde... Quand le docteur se tut, il dit, se parlant à lui-même, plus peut-être encore qu’à M. Le Jariel:
—Oui, c’est une nature exquise! Comment ne l’aurais-je pas aimée? Comment aurais-je pu échapper au charme qui émane de sa personne, de son esprit, de son cœur? elle ne m’a pas seulement conquis, elle m’a transformé, elle m’a rendu à moi-même... Ah! je sais bien! Je ne suis pas digne d’elle! Rien dans mon caractère, rien dans ma vie passée ne m’autorise à dire à cette heure que je l’ai méritée... Au contraire, tout me condamne. Que suis-je, moi? un sceptique, un blasé! un homme qui a fait beaucoup de mal, peut-être... et, à coup sûr, fort peu de bien... J’ai gaspillé ma jeunesse, j’ai sottement employé ma fortune et mon temps, j’ai travaillé comme j’ai vécu, en dilettante, sans me soucier de rien, ni de personne... Et si je m’étais tué, il y a quelques semaines, rien ni personne n’en aurait pâti... Oui, en vérité, qu’ai-je fait pour aller m’agenouiller devant cette pureté, pour oser dire à cette enfant, dont le front n’a jamais rougi: «Donne-moi le premier battement de ton cœur, et le premier baiser de ta bouche... confie-moi ton présent, ton avenir, toi dont le passé n’a appartenu qu’à Dieu!...» Et pourtant ces mots, je les prononcerais, aujourd’hui! Et si elle les écoutait, si, aveuglément, sans raisonner, elle me disait: «Prenez ma vie!...» Je répondrais sans remords et sans crainte: «Oui, je la prends!...» N’est-ce pas que c’est bien étrange, et qu’il faudrait, pour agir ainsi, que je fusse bien sûr de la rendre heureuse, cette enfant qui s’abandonnerait ainsi à un malheureux tel que moi!
Le docteur eut un regard ému.
—Mon pauvre enfant, dit-il, je vous ai laissé parler... L’expansion soulage quelquefois... cependant le plus souvent elle amollit... Je crois en votre sincérité, je vous plains profondément—vous devez le sentir—et c’est bien votre ami le docteur, ce n’est pas l’oncle de Pierre qui vous a écouté... Mais à quoi bon maintenant retourner en arrière et dépenser votre énergie en regrets, devant un mal sans remède? Pleurer, c’est doux, oui, je le sais... Pourtant vous avez mieux à faire, Jacques Chépart.
Ce nom amena un sourire amer sur les lèvres du romancier.
—Vous aussi, docteur, vous connaissez Jacques Chépart?
—Je le connais sous son véritable nom depuis quelques jours, un journal a commis l’indiscrétion... mais j’admire son talent, depuis longtemps... C’est un découragé, pourtant il possède—ou je me trompe fort—ce qui manque à bon nombre de nos romanciers actuels: le sens moral! Il essaye quelquefois d’abuser ses lecteurs sur l’importance d’une faute ou la réelle portée du mal, mais il ne s’abuse jamais lui-même et on le sent... c’est l’essentiel... Jacques Chépart a un grand talent, mon cher monsieur... et il ne peut mourir d’un chagrin d’amour, il doit en guérir, entendez-vous!
—Ah! comment?
La voix du docteur se fit à la fois plus douce et plus grave.
—Par le travail, mon enfant. Aujourd’hui, vous traversez une crise, demain vous réfléchirez à ce que je vous ai dit. Retournez à vos livres, à votre lampe des laborieuses veillées, à votre plume qui vous attend auprès d’une page blanche... Quand vous vous retrouverez au milieu de ces amis des heures bonnes ou mauvaises, vous pleurerez peut-être encore, mais moins amèrement... Et, comme l’a dit un poète, ce sont les grandes douleurs qui créent les grandes œuvres... Votre génie s’ennoblira de ce que vous aurez souffert; peu à peu, dans ce mystérieux tête-à-tête avec le meilleur de vous-même, vos regrets s’atténueront... Je ne veux pas vous dire encore que vous oublierez—vous ne me croiriez pas!—Cependant l’oubli est au bout de toute chose... et l’oubli que le travail donne est le seul qui soit digne de vous.
Le docteur se tut. Mademoiselle Armelle entrait suivie de Janik, et, bientôt, ce fut l’heure des adieux. La vieille demoiselle y apporta son habituelle volubilité; elle multiplia ses adjurations à la prudence, ses recommandations de toutes sortes, elle supplia Bernard de lui écrire, puis elle lui sauta au cou et le jeune homme l’embrassa sur les deux joues, bien franchement, comme au temps de Vannes.
Janik attendait, debout à côté de sa tante, le visage décoloré, essayant de sourire, on ne sait pourquoi, d’un pauvre sourire tremblant qui faisait mal.
Aussi blême qu’elle, les nerfs affreusement tendus pour ne pas crier son déchirement, Nohel s’inclina devant elle, puis il prit la main qu’elle avançait timidement.
—Voyons, voyons, pas tant de cérémonies, Bernard, embrassez votre cousine, mon ami, s’écria mademoiselle Armelle avec bonhomie.
L’embrasser! Bernard se sentit défaillir... tandis que sa pâleur devenait effrayante, il se pencha sur le front de Janik et y appuya ses lèvres...
—Adieu... murmura-t-il, adieu...
—Au revoir, corrigea mademoiselle Armelle.
Mais Nohel savait bien qu’il ne reverrait jamais la femme de Pierre.
Il pressa vivement la main de M. Le Jariel et s’élança dans la voiture... Longtemps, il crut sentir la caresse des cheveux blonds.
—Ah! mademoiselle Armelle, pensait le docteur, vous aimez les romans, vous vous êtes creusé la tête autrefois pour en bâtir un de votre façon et, pourtant, vous voilà bien innocente devant celui qui se déroule sous vos yeux, dans votre propre maison... A quoi donc vous sert d’avoir tant lu?
Ce célibataire endurci avait des théories très arrêtées sur le mariage, et il pensait qu’une des conditions du bonheur dans un ménage est la supériorité intellectuelle de l’homme. C’était la grande raison qui l’avait porté à désapprouver les fiançailles que son frère Louis et son amie Armelle avaient nouées avec une joie attendrie, prenant pour une réalité leur intime désir et voyant le présent et l’avenir avec des yeux encore éblouis du passé.
A cette époque, Janik avait déjà l’esprit charmant d’une enfant très bien douée et assez sérieusement instruite; puis, par la réflexion, par la lecture, par un travail mystérieux de son cerveau, ses facultés naturelles s’étaient affinées. Elle avait imité «les abeilles qui pillotent de-çà de-là les fleurs, mais font après le miel qui est tout leur». Peu à peu, en s’assimilant ce qu’elle récoltait et amassait de pensées étrangères, elle s’était créé une intellectualité toute personnelle, très féminine, très intuitive, quelque chose de délicat et de rare comme ces plantes qui ne peuvent vivre que dans une atmosphère spéciale. Pierre, le meilleur cœur de la terre, avait beaucoup de bon sens, c’était tout. Ce garçon franc et rond, positif en diable, concevrait mal le caractère de mademoiselle de Thiaz qu’il froisserait sans cesse, et involontairement, dans ses plus secrètes fibres. Il y a des papillons qu’un toucher un peu maladroit blesse à mort; certaines âmes sont comme ces papillons.
Non, jamais Pierre n’inspirerait à Janik l’affection tendre et forte, faite de confiance, d’abandon, d’admiration aussi, que toute femme vraiment femme garde dans un coin de son cœur pour celui qui sera son maître. Un maître, le pauvre Pierre! Quelle dérision... Et il serait le premier à souffrir!
Le docteur se répétait ces choses, le soir en quittant mademoiselle Armelle et sa nièce, et il pensait à Bernard que la vapeur emportait vers Paris, si faible, si désespéré.
Un détraqué, oui, peut-être, ce Bernard, mais un charmeur... Est-ce que, par hasard, Janik l’aimerait? Elle était bien pâle et bien troublée en lui disant adieu...
X
Pendant que mademoiselle Armelle, le docteur et Pierre causaient dans le salon, Janik s’était isolée sur la terrasse. Elle était lasse, si lasse!
Il y avait six semaines que Bernard était parti... Mademoiselle de Kérigan et M. Le Jariel avaient reçu deux fois de ses nouvelles. Il ne se ressentait plus de sa maladie, il était très occupé, travaillait beaucoup... Le nom de la jeune fille n’était pas même mentionné dans le courant des pages; en terminant, Nohel envoyait «ses respectueux souvenirs à mademoiselle de Thiaz», c’était tout. Et Janik avait souri, les larmes aux yeux, à cette formule, dérisoire en sa banalité.
Un autre jour, la vieille demoiselle avait poussé des «ah!» et des «oh!» à n’en plus finir, en lisant une seconde lettre, plus longue, de son cher Bernard: «Puisque vous «adorez» Jacques Chépart, disait cette lettre, je ne puis résister au plaisir de vous adresser une nouvelle édition de ses œuvres les moins imparfaites, en vous avouant son véritable nom.»
—Comme ces pauvres écrivains sont moins terribles qu’ils n’en ont l’air! s’écria-t-elle, Jacques Chépart, c’est Bernard! je n’en reviens pas.
La lettre était pleine d’une déférence très affectueuse; mademoiselle de Kérigan, enchantée, la fit lire à mademoiselle Louise et au docteur, puis, comme Janik qui travaillait à l’aiguille en écoutant passivement ce que lui racontait Pierre, n’avait pas donné le moindre signe d’intérêt ou même de curiosité, elle s’indigna: «Quelle ingrate, cette Janik!... Elle était toute à son Pierre et ne songeait plus au pauvre Bernard!»
—Et il était en admiration devant elle, docteur... Parfois n’allais-je pas craindre qu’il ne fût amoureux!
Une interrogation muette et très rapide passa dans les yeux de Pierre, tandis que mademoiselle de Thiaz tendait la main pour demander la lettre, mais personne ne s’en avisa.
Elle était calme, cette lettre, et spirituelle, amusante, presque enjouée.
—Allons, pensa Janik, le voici en bonne voie!
Depuis le départ de Nohel, combien de fois avait-elle prié: «Mon Dieu, faites qu’il m’oublie!»
Maintenant, elle avait froid au cœur en constatant qu’il l’oubliait. Et elle éprouvait une souffrance révoltée, en se disant que cet oubli irait croissant, et que c’était inévitable, et que c’était bien heureux!... Un jour, la petite Bretonne ne serait plus qu’un souvenir pour Jacques Chépart; il rencontrerait d’autres femmes plus séduisantes; peut-être même un jour s’éprendrait-il d’une jeune fille très bonne et très jolie... alors il se marierait.
Janik rendit la lettre à sa tante; elle eût voulu se sauver dans sa chambre pour y pleurer de douleur, de jalousie... presque de honte aussi.
Dieu savait pourtant qu’elle avait combattu pour s’arracher cet amour de l’âme, pour s’attacher à Pierre!... Mais dès le premier jour de l’arrivée de son fiancé, des comparaisons s’étaient imposées à son esprit. Oui, dès le premier jour, au moment où, dans la joie du retour, Pierre lui avait plaqué sur les joues deux baisers sonores et où elle avait pensé au baiser tremblant de Bernard à l’heure de la séparation, baiser craintif dont l’émotion l’avait pénétrée toute et dont la sensation d’angoisse et de délice la poursuivait encore, comme une tentation mauvaise.
Un si bon garçon, d’humeur si joyeuse, ce Pierre! Mais qu’il était exubérant, qu’il parlait fort; sa voix bruyante, habituée à dominer le flot, étourdissait... et Bernard avait la voix grave, un peu voilée et l’on se sentait bercé par sa parole.
Sur la requête de Janik, Pierre avait raconté ses voyages, il les avait racontés en homme qui n’est pas dépourvu de toute idée du pittoresque. Les différents pays, leurs types humains, leurs rites religieux, leurs habitudes sociales, l’avaient généralement frappé par leur côté original; il les décrivait avec une sorte de verve naïve qui amusait tout le monde, mais... Là encore il y avait un mais.
Des critiques modernes ont dit que les livres sont moins précieux par ce qu’ils contiennent effectivement que par les échos qu’ils éveillent à l’esprit et à l’âme du lecteur... Janik pensait qu’il en est des pays qu’on traverse comme des livres qu’on lit, et que le son de la harpe que les mots ou les sites font vibrer en nous, dépend moins du doigt qui les touche que de la qualité de nos cordes intimes. Tous les voyageurs ne voient pas de même parce qu’ils voient au travers de leur propre personnalité; Pierre avait vu trop bien, trop objectivement dans ses voyages. A tort ou à raison, mademoiselle de Thiaz se figura que, dans les mêmes pays, Bernard aurait senti et pensé autrement. Ses souvenirs auraient eu peut-être des contours moins précis et des couleurs moins vives, mais il aurait mieux saisi les mystérieuses correspondances des choses et les mots qu’il aurait prononcés auraient eu d’infinis prolongements dans l’esprit de ses auditeurs...
Cependant, Janik essayait de réagir, de rendre justice à son fiancé, de lui faire partager sa vie intellectuelle...
Un moment qu’elle était seule avec lui, elle ouvrit les Stances et Poèmes de Sully-Prudhomme, un poète qu’elle aimait, parce qu’il est doux, chaste et profond. Dans la journée, en lisant le petit recueil, elle s’était dit spontanément: «Bernard aurait compris comme moi ce passage...» et pour se punir de cette pensée, elle s’était juré de lire le passage à Pierre.
Elle lisait bien, à mi-voix, mettant dans chaque mot beaucoup de pensées. Pierre écouta. Quand elle se fut tue:
—C’est bien subtil, Janik, dit-il.
Un peu déconcertée, elle répondit:
—Vous n’aimez pas cette poésie?
Lui protesta:
—Si, si... c’est très joli... mais j’aime mieux Victor Hugo.
Janik admirait en Victor Hugo le plus merveilleux des artistes du Verbe, un peintre prestigieux, un poète géant; mais ce nom sonore, jeté au milieu du poème intime et pénétrant qu’elle savourait, lui fit l’effet de la note magnifique d’un instrument de cuivre interrompant soudainement le concert discret et un peu triste d’un violon. Ce qui la choqua, ce ne fut pas l’opinion de Pierre, mais l’inopportunité de la comparaison qu’il avait faite.
Des mots superbement colorés, d’éblouissantes clartés ou de saisissantes ténèbres, des lignes majestueuses, une grande voix, de grandes images bien sonnantes, voilà ce qui pouvait charmer le marin... Mais il ignorait que chaque poète peut avoir son heure. Quand la nature s’enveloppe dans la mélancolie des soirs d’automne; quand on se laisse gagner par la langueur des choses; quand, troublé par le spectacle écrasant des mondes, poussière d’infini, qui sème d’or la nuit, on se sent inquiet, souffrant... est-ce Victor Hugo qu’on lit?
Janik avait beau faire, jamais sa pensée et celle de Pierre ne se rencontraient au même point, jamais leurs cœurs ne battaient à l’unisson. Tout en Pierre la froissait: jusqu’aux paroles affectueuses qu’il lui débitait à voix haute, et dont elle trouvait qu’il aurait dû faire un grand secret, puéril et charmant. Si Bernard avait jamais une fiancée, quels mots doux et mystérieux il inventerait pour elle!
Et puis aussi, et puis surtout Janik n’aimait pas Pierre, et elle aimait Bernard. Elle aimait Bernard et, si elle avait bien cherché au fond de son cœur le pourquoi de cet amour, elle n’y aurait trouvé que le mot exquis de Montaigne: «Je l’aimais, parce que c’était lui, parce que c’était moi!»
Parfois, cependant, elle se prenait à mépriser Pierre de ce qu’il ne voyait pas se dresser un obstacle entre elle et lui, de ce qu’il ne comprenait pas qu’il y avait autre chose qu’une timidité de jeune fille, dans la pâleur qui envahissait son front, dans le frisson qui glaçait son être, quand il lui baisait la main—la seule caresse qu’il se permît. Elle se disait qu’après tout, elle était libre encore, que rien d’irrévocable ne lui interdisait d’aimer Nohel, d’être aimée de lui... Puis, elle avait un mouvement de remords, elle plaignait ce pauvre Pierre, si tranquille, si confiant, si fidèle; elle s’en voulait de ses injustices, et elle pleurait.
... Mais elle ne dormait plus, elle mangeait à peine, et elle s’émaciait de plus en plus, les yeux trop grands, la taille trop longue, les mains si fluettes qu’au moindre geste sa bague lui glissait du doigt.
—Et il ne voit rien! Comment ne voit-il rien!... s’écriait-elle quelquefois.
En cela, elle méconnaissait l’affection de Pierre Le Jariel. Il voyait... il voyait si bien qu’il n’avait pas encore osé demander qu’on fixât la date du mariage. Souvent, à la dérobée, il regardait mademoiselle de Thiaz avec une sollicitude inquiète.
—Qu’a-t-elle, qu’a-t-elle? s’était-il répété cent fois. Sous ce front blanc, qu’y a-t-il que ces yeux ne me permettent pas de lire? Pourquoi nos pensées, nos paroles se heurtent-elles toujours?
Ce soir-là, il remarqua l’absence de Janik; au bout d’un instant, il laissa le docteur et mademoiselle de Kérigan à leur causerie, et rejoignit la jeune fille sur la terrasse.
Elle avait appuyé sa tête fatiguée contre le treillage garni de plantes grimpantes, et ses yeux, noyés d’une tristesse vague, se fixaient sur quelque chose de très lointain que personne ne pouvait voir.
Pierre la contempla ainsi, sans qu’elle eût le moindre soupçon de sa présence. Enfin il dit:
—Janik...
Et elle tressaillit, s’attendant peut-être à une autre voix.
—Ah! c’est vous, Pierre...
—Ma pauvre Janik... vous êtes si pâle!... Est-ce que vous souffrez?
—Mais non... répliqua-t-elle, tentant de sourire...
—Janik, si vous aviez quelque chagrin, vous me le diriez, n’est-ce pas?
Le ton de Pierre était très amical, il avait en observant mademoiselle de Thiaz de bons yeux de chien fidèle. Elle s’attendrit:
—Oui, Pierre, je vous le dirais... mais je suis très contente, je n’ai rien...
Elle se faisait horreur, car enfin, de cœur et de pensée, elle avait trahi Pierre. Mais avait-elle le droit de répondre à ce pauvre garçon qui lui témoignait une si indulgente tendresse: «Je ne vous aime pas, je n’aurai jamais le courage d’être à vous...»
Ah! ne savoir à qui demander conseil, ne pouvoir confier ce qu’elle éprouvait, ce qui lui torturait l’esprit, ni à mademoiselle Armelle, qui était incapable de la comprendre, ni au docteur, qui était l’oncle de Pierre...
Pourquoi ne devinait-il pas ce que Janik faisait tout au monde pour lui cacher, le docteur?
M. Le Jariel devinait bien le secret de Janik, insensiblement il avait pénétré les douleurs et les luttes qui minaient sourdement sa petite amie, mais il ne savait pas à quel parti s’arrêter.
Un après-midi, Pierre, qui avait déjeuné au château, entra de meilleure heure que de coutume dans le cabinet de son oncle.
—Janik a très mal à la tête, dit-il. Elle est montée dans sa chambre... Je la trouve vraiment mal disposée ces jours-ci.
Le docteur ne répondit pas, il examinait avec une grande attention les dessins de son parquet. Pierre continua:
—C’est une étrange fille... Il y a des jours où... je ne sais comment te dire, mais... je me sens si loin, si loin d’elle.
—Voyons, mon petit,—dit alors M. Le Jariel en relevant brusquement la tête pour regarder son neveu,—sois franc avec moi, aimes-tu Jeanne de Thiaz?
—Oui, je l’aime beaucoup et...
—Un mot de trop, interrompit le docteur. «J’aime», cela dit tout. Il n’est pas d’adverbe qui ne diminue cette parole-là...
—Eh bien! mon oncle, j’aime Jeanne de Thiaz... Mon père et mademoiselle Armelle me l’ont de tout temps destinée, il me semble avoir grandi avec l’idée qu’elle serait un jour la compagne et l’amie de toute ma vie. Quand j’étais au loin, mon cœur faisait d’elle la personnification même du pays et de la famille; je songeais d’une même pensée à la France, à elle et à toi... Je l’admire infiniment, bien que souvent elle me surprenne un peu... Elle est très bonne et très droite, je sens qu’aucune femme plus qu’elle ne mérite d’être la joie et la fierté d’un honnête homme... Et c’est par elle que je veux être heureux et fier. Peut-on appeler ce sentiment-là de l’amour? Je crois que oui.
—Eh bien! moi, mon petit, je crois que non, conclut le docteur... Ah! quelle folie, ces mariages qu’on arrange comme le vôtre, ces serments qu’on échange sans en concevoir la gravité... quitte à apprendre plus tard ce que c’est qu’un véritable amour, et à l’apprendre avec des sanglots!... Quelle folie! Voilà deux petits amis qui s’aimaient bien, on a voulu en faire deux amants... on les a crus heureux en vertu de je ne sais quelle chimère, puis on les a séparés pendant quatre ans... comme si l’absence était bonne conseillère.
Pierre ouvrit la bouche pour protester.
—Mais, malheureux, Janik ne t’aime pas et tu n’aimes pas Janik! continua M. Le Jariel. Non, tu ne l’aimes pas... Et tu l’avoues toi-même quand tu cherches à expliquer ton amour. Elle est pour toi une femme que tu crois digne d’un honnête homme, elle n’est pas la femme, la seule, l’unique femme à laquelle ton cœur puisse se donner. Tu parles trop raisonnablement, je te dis... On est un peu fou quand on aime! Et elle, voyons, est-ce qu’elle t’aime, elle?
Pierre eut un geste découragé.
—Non, fit-il très bas.
Et il ajouta:
—Mon oncle... il me semble, je... ne crois-tu pas qu’elle ait un chagrin?
Le docteur hésita avant de dire:
—Si, je le crois, mon ami...
Le jeune homme regarda attentivement son oncle, puis, tout à coup, il éclata:
—Ah! ce monsieur de Nohel, n’est-ce pas?... J’en étais sûr.
—Je l’ignore, mon pauvre enfant, répondit le docteur. Cela se peut... mais Janik est une noble fille; si elle en aime un autre que toi, elle ne l’a dit à personne... Si tu veux connaître son secret, c’est à elle qu’il faut le demander.
Pierre semblait un peu étourdi par cette conviction qui subitement avait éclairé son esprit.
—Quel homme est-ce donc que ce Bernard! s’écria-t-il avec une certaine rage.
—Un très brave garçon, mon petit, soyons justes... Moi, je l’aime beaucoup, pour ma part... Un cerveau mal équilibré... oui, c’est possible... mais on ne les compte plus, par le temps qui court... Très sincèrement, sans la moindre arrière-pensée, Janik lui a fait de la morale, et, que veux-tu, elle est délicieuse, Janik!... Monsieur de Nohel n’était pas plus aveugle que toi, et il ne la savait pas fiancée... Mademoiselle Armelle aime les longues et mystérieuses promesses, voilà où cela mène... Quand Bernard a appris votre engagement, il est parti; était-il trop tard pour le repos de Janik? c’est ce que je ne puis te dire. J’en suis réduit moi-même aux hypothèses... Sois patient, sois doux avec cette pauvre enfant... Le temps est un grand maître; peut-être oubliera-t-elle.
Pierre secoua la tête:
—Non! elle n’oubliera pas, et mon bonheur est empoisonné... Ah! ce Bernard! Un Parisien, un romancier, un fou!... Elle sont toutes les mêmes, va!... Moi je ne suis qu’un pauvre gars bien naïf qui l’aimais à ma manière,—oh! sans grande passion, sans grands mots, mais sincèrement tout de même... Je l’aimais parce qu’elle est jolie, franche et bonne... Et il faut que cet homme... Pourquoi l’aime-t-il, lui? Parce qu’elle est trop intelligente, trop délicate, un peu mystérieuse... Parce qu’elle ne ressemble pas aux femmes qu’il a déjà aimées, parce que...
—Mon pauvre petit, cet homme aime Janik; il ne l’aime pas parce qu’elle est ceci ou cela, il l’aime et ça suffit...
—Et Janik, reprit le jeune homme en s’exaltant, Janik en qui je croyais comme en Dieu!
—Et tu avais, parbleu, bien raison de croire en elle... puisqu’elle a laissé partir Bernard, puisqu’elle ne t’a pas rendu la petite bague qu’elle porte au doigt... ce qu’elle avait bien le droit de faire après tout!...
Pierre haussa les épaules.
—Voyons, mon ami, dit le docteur, tu as beaucoup voyagé de par le monde... tu n’es pas toujours resté sur ton bateau... Est-ce que tu pourrais me jurer que, pendant ces trois dernières années, tu n’as jamais oublié Janik... mais là jamais?
Il eut un mouvement de dédain avec un vague sourire.
—Et après? repartit-il... Est-ce que c’est la même chose? Est-ce que j’ai laissé mon cœur là-bas?
XI
Pierre Le Jariel avait la tête en feu. Il était blessé dans son amour-propre d’abord, et un peu aussi dans son cœur.
Il lui semblait que quelque chose s’était brisé dans sa vie—oh! non pas peut-être un lien essentiel, mais une habitude très douce. Était-il possible qu’un autre lui prît cette Janik charmante qui, de tout temps, lui avait été promise, cette petite femme de son enfance, dont il avait prononcé le nom comme un nom de sainte, aux jours de tempête?
Oui, il l’aimait d’une affection toute paisible... parfois elle lui paraissait trop frêle, trop pâle, trop blonde; elle ne réalisait pas pour lui le type de la beauté féminine, elle l’impatientait aussi avec ses idées qu’il comprenait mal... Mais enfin, elle était sa fiancée, elle lui avait juré d’être un jour sa femme, l’abandonnerait-il à ce romancier, renoncerait-il à tous les projets d’avenir qu’il avait édifiés?
Non, cent fois non!
Il se montrait irrité, troublé et, disons-le, dérangé dans sa quiétude coutumière. Le soir, après dîner, sous le prétexte de chercher des nouvelles de mademoiselle de Thiaz, il se rendit au château. Il ne savait pas exactement ce qu’il allait dire ou faire, mais il aurait donné dix ans de sa vie pour s’expliquer clairement avec Janik, et l’accabler de son ressentiment.
La nuit était très belle. Il trouva la jeune fille dans le jardin avec mademoiselle de Kérigan et sa lectrice. Elle était moins pâle que dans la journée, cependant on voyait que son esprit s’était envolé bien loin de la conversation que soutenaient les deux vieilles filles.
Le neveu du docteur s’y mêla un instant, mais, bientôt, il se rapprocha de Janik, assise un peu à l’écart, et lui demanda si son mal de tête avait entièrement disparu.
—A peu près, dit-elle avec un sourire absent.
—Alors, voudriez-vous faire un tour de jardin avec moi?
La voix de Pierre était froide; mademoiselle de Thiaz le regarda avec surprise, mais elle se leva docilement et posa sa main sur le bras qu’il lui offrait.
Ils s’enfoncèrent dans les allées, marchant sans parler, absorbés tous deux, et Pierre dit, doucement, cette fois:
—Je ne puis jamais vous voir sans témoin, Janik, nous ne causons que de banalités, je ne vous connais pas, vous ne me connaissez guère... Ce soir, il me fallait absolument vous ouvrir mon cœur... Vous m’inquiétez.
—Encore cette idée!
—Ce n’est pas seulement une idée qui me préoccupe, Janik, c’est votre visage livide, c’est le dépérissement dans lequel vous êtes tombée et qui n’est pas naturel... c’est... je ne sais quoi de vous qui m’échappe sans cesse... Je sens un mur de glace entre nous, et je ne peux plus supporter cet état de choses... Vous n’êtes plus la même, vous êtes malheureuse, je le sais... et je viens vous demander ce qui vous attriste ainsi... Je veux le savoir, j’en ai le droit.
Son ton, amical d’abord, s’était transformé peu à peu, devenant très rude. Suffoquée par cette colère subite, Janik quitta son bras.
—Mon Dieu, qu’avez-vous, Pierre? balbutia-t-elle. Est-ce que je me suis plainte, est-ce que je vous ai fâché?
—C’est moi qui me plains...
Prise soudain du tremblement nerveux qui, depuis quelque temps, la secouait toute à la moindre émotion, mademoiselle de Thiaz se laissa tomber sur un banc, dans le rond-point où, d’un commun accord, ils s’étaient arrêtés.
—Je vous assure que vous avez tort, Pierre, que mon affection pour vous n’a pas changé... que je ne suis pas malade... que je ne souffre pas...
En disant cela, elle pensait: «Peut-être qu’à force de souffrir, je mourrai... alors tout sera bien.»
Et Pierre en eut comme l’intuition.
L’instant d’avant, il avait été sur le point de s’écrier: «Vous m’avez trompé, vous aimez Bernard de Nohel!...» Et l’idée de ce coup de théâtre l’avait exalté d’une joie méchante.
Maintenant, il avait honte de sa cruauté.
Dans une de ces visions rapides dont les cerveaux les mieux équilibrés ne sont pas maîtres, il crut assister une seconde fois à une scène lointaine. Il revécut l’heure où sa mère était morte. Comme il était blême ce pauvre visage agonisant! Comme déjà, elle semblait venir d’un autre monde, cette voix à peine perceptible!... Debout près du lit, Janik se tenait silencieuse avec des yeux tristes, un peu effrayés du grand mystère; alors, sur un signe de la mourante, Pierre avait pris la main de sa fiancée et la voix faible, la voix d’au-delà, avait murmuré: «Je te confie son bonheur; tu en es responsable, songes-y bien!...»
—Oui, mère, je te le jure...
A cette époque-là, le bonheur de Janik, c’était une idée si simple, une idée que Pierre séparait si peu de celle de son bonheur à lui! Mais tout s’était bouleversé... Et il avait juré que Janik serait heureuse.
Mademoiselle de Thiaz se taisait, le regard morne. Enfin elle dit:
—Si nous rentrions, Pierre...
Elle semblait épuisée, elle parlait de retourner au château, avec un air de ne plus avoir la force de se lever... Saisi d’une profonde pitié, ému d’une tendresse toute protectrice qui lui revenait des jours d’autrefois où il disait «petite sœur», Pierre s’assit auprès de la jeune fille.
—Janik, supplia-t-il, voulez-vous me pardonner? J’ai été injuste, j’ai été méchant, mais c’est fini, je vous le promets... seulement, ayez confiance en moi.
Il lui avait pris les mains, il la contemplait avec ses yeux fidèles et indulgents des bons jours.
—Mon Dieu, que puis-je vous dire?... Pierre, ne me torturez pas ainsi, gémit-elle.
Et, très énervée, elle se mit à pleurer.
—Janik, je vous jure que je ne songe en ce moment qu’à vous, à votre bonheur... Il y a bien des jours que je vous observe... oui, je sais, vous ne vous en doutiez pas... mais, j’ai compris beaucoup de choses... d’abord j’ai compris que vous ne m’aimez pas, Janik?
—Pierre!
—Oui, oui... entendons-nous bien, je suis toujours dans votre cœur le petit Pierre fraternel avec lequel vous faisiez de si beaux jeux... mais votre fiancé, oh! non!
Elle ne répondit pas, il reprit:
—J’ai compris cela, et puis encore autre chose... Il y avait une si grande douleur dans vos yeux!... Janik! ma pauvre petite Janik, ajouta-t-il avec une sorte de précaution tendre, j’ai compris que vous en aimiez un autre.
Elle jeta un cri étouffé; tout son corps eut un mouvement éperdu; brusquement, elle cacha son visage dans ses mains.
—Ma pauvre enfant, murmura Pierre en retenant contre son épaule cette tête qui vacillait, il faut bien que je vous parle ainsi... Écoutez-moi... quand j’ai eu la certitude qu’un autre, plus heureux que moi, s’était fait aimer, ma tristesse a été grande et je me suis senti très fâché contre vous, mais maintenant, ma colère est passée, je ne vous en veux plus, plus du tout... Je n’étais pas l’homme qui pouvait vous plaire, il y a longtemps que je le sais.
Janik sanglotait.
—Ma petite, ma petite, fit Pierre avec la même douceur, ne pleurez pas... Cela vaut mieux ainsi, je le sens si bien, moi!... Je ne vous aurais pas rendue heureuse, je n’aurais pas été heureux... Oui, cela vaut mieux, bien mieux... C’était un peu difficile à dire... c’est dit maintenant, voilà.
—Oh! Pierre, vous êtes trop bon pour moi... je ne le mérite pas... vous avez dû me mépriser un moment!... Et pourtant, ce n’est pas de ma faute, Pierre... Si vous pouviez comprendre... je ne savais pas que... qu’il m’aimait. Je ne voulais pas, je ne savais pas l’aimer...
Elle pleurait encore. Pierre essayait de l’apaiser. Il lui dit avec une gaieté affectueuse:
—Ma vraie fiancée à moi, c’est la mer; vous auriez pu être jalouse d’elle... Avez-vous lu Pêcheur d’Islande? Peut-être qu’un jour elle m’aurait pris comme le mari de la pauvre Gaud... Tandis que vous resterez toujours ma petite sœur... elle ne s’en plaindra pas.
Il parlait si simplement que, peu à peu, dans le cœur de Janik descendait l’impression réconfortante que Pierre n’avait pas beaucoup de chagrin, qu’il jugeait très sainement, qu’il avait raison, que pour tous deux «c’était mieux ainsi...»
Elle n’avait plus qu’une pensée, qu’un rêve!
—Lui, Bernard, mon Bernard, m’aime-t-il?
Et elle ne sut jamais que cette minute où, faible et brisée, elle s’était appuyée sur Pierre, cherchant en lui un soutien, un espoir, avait été la seule où le pauvre garçon l’eût aimée d’amour...
—Eh bien! mon oncle, nous le lui donnerons son Nohel.
Le docteur avait pris à deux mains la tête de son neveu et l’avait vigoureusement embrassée.
—Tiens, tu es un brave enfant, toi!
Et ils avaient causé, plus calmes. Le cœur de Pierre saignait bien un peu; la douleur de Janik lui avait révélé ce que son amour pouvait être, mais il était content de lui-même, presque fier.
—Oui, nous le lui donnerons son Nohel, dit-il encore, et j’irai le chercher... afin qu’il sache bien, lui aussi, que c’est moi qui veux leur bonheur et que... que, par le cœur du moins, j’étais digne d’elle.
Pierre se tut un instant, puis il émit cette idée qui lui venait: Bernard pouvait avoir oublié Janik, ne l’aimer plus?
M. Le Jariel hocha la tête.
—Si c’est un dernier espoir qui t’inspire cette hypothèse, mon petit, ne t’en berce pas... J’ai reçu tout à l’heure une lettre de monsieur de Nohel... Il n’y prononce pas le nom de Janik, mais ce sont bien les pages les plus désespérées que Jacques Chépart ait jamais écrites.
—Allons, tant mieux! soupira Pierre... Hier, quand nous nous sommes séparés, elle m’a dit: «Peut-être qu’il m’oublie, lui, pendant que vous pensez tant à moi, mon pauvre Pierre!...» Elle ne m’avait jamais parlé si gentiment. C’est étonnant comme la meilleure des femmes a encore des mots cruels, mon oncle!
XII
Dans le grand cabinet de travail, riche et sombre avec ses vitraux gothiques, son plafond aux caissons curieusement travaillés, ses murs tendus d’étoffes anciennes, ses meubles de bois noir et son tapis épais où les pas bruissaient à peine, Bernard était seul.
Il écrivait sur un bureau très large. En face de lui, dans un vase japonais, d’énormes chrysanthèmes s’échevelaient, étranges par leur forme et leur couleur... à l’un des angles de la pièce, le visage fier et le col ajouré d’un seigneur du temps de Louis XIII sortaient du clair-obscur d’une toile, posée sur un chevalet; les socles de marbre ou d’ébène portaient des groupes de bronze qui dessinaient dans la pénombre leurs lignes pures ou tourmentées; les consoles étaient couvertes de potiches, de statuettes, d’aiguières... Plusieurs tableaux d’écoles et de temps différents, mais tous beaux, des buveurs de Téniers, une luxuriante copie du Tintoret, un profil pâle d’Henner, un Corot tout ensoleillé où glissaient des nymphes, puis, des aquarelles, des gravures, des pochades modernes, occupaient la partie des panneaux que ne cachaient pas les bibliothèques; des éditions de luxe, des albums, des revues en masse s’accumulaient sur les tables... Dans ce cadre somptueux et artistique où se devinaient à la fois la science d’un luxe raffiné, et une vie intellectuelle très intense, Bernard de Nohel était à sa vraie place. En entrant, Pierre en eut l’intuition soudaine et, pour la première fois, il mesura réellement l’abîme qui existait entre Jeanne de Thiaz et lui, le marin tout d’une pièce, à peine dégrossi par des études techniques.
Bernard s’était levé. Sa silhouette mince et aristocratique se mouvait à l’aise au milieu des sobres élégances qui l’entouraient. Son visage fin, un peu pâle, terminé par une barbe châtain taillée en pointe, lui donnait une vague ressemblance avec le grand seigneur Louis XIII du chevalet; dans ses yeux bleu d’acier, aux profondeurs inquiétantes, tout un drame moral aurait pu se déchiffrer.
Pierre vit que cet homme avait souffert, mais il ne comprit pas qu’il avait lutté et qu’un vent d’orage avait passé sur lui, brûlant et impétueux. Oppressé par l’isolement, las de creuser l’éternelle comparaison: du «ce qui est», avec le «ce qui aurait pu être», vingt fois Bernard avait été sur le point de reprendre la sinistre boîte, dans la crédence où elle dormait, ou de se jeter aveuglément dans son ancienne vie, pour oublier l’autre...
S’il avait résisté, il sentait que le combat n’était pas fini... et il se demandait si sa défaite n’était pas au bout.
Pierre s’avança, un peu ému lui aussi, de ce qu’il avait à dire.
—Monsieur, commença-t-il, vous ne me connaissez que comme je vous connais, de nom... Je suis Pierre Le Jariel.
—Je ne sais à quoi je dois l’honneur de votre visite, monsieur,—répondit Bernard avec une courtoisie parfaite bien qu’un peu froide, en indiquant un siège au jeune homme,—mais je connais en effet votre nom qui est celui d’un homme que j’estime infiniment et je suis à votre disposition, quoi que vous veniez me dire.
Le neveu du docteur se recueillit un instant.
—Monsieur de Nohel, fit-il enfin, nous nous trouvons à l’égard l’un de l’autre, dans une situation singulière. Et il faudrait, je le sais, pour sauver d’une sorte de ridicule la démarche que je tente aujourd’hui auprès de vous, un tact et une habileté de mots que je ne possède pas... Je ne suis qu’un marin, un homme très simple, un peu rude; prenez-moi donc tel que je suis, avec mes brusqueries et mes maladresses, en appréciant mes intentions, non mes moyens.
Bernard s’inclina sans répondre, toujours très calme, n’appréhendant que ce qui pourrait sortir de pénible pour Janik, de cet entretien dont il ne prévoyait pas l’issue. Pierre continua:
—Mademoiselle de Thiaz est souffrante...
Si maître de lui qu’il crût être, Nohel ne put retenir une exclamation... La tête lui tourna, une phrase instinctive, gauche, disant tout ce qu’il voulait taire, lui échappa:
—Elle est malade, elle est gravement malade, n’est-ce pas?... Je le sentais...
«Allons, il l’aime bien, pensa Pierre», et il eut un sourire quelque peu mélancolique.
—Mademoiselle de Thiaz n’est pas gravement malade, monsieur de Nohel, dit-il..., elle n’est que très faible, très nerveuse, très triste... toutes choses dont on peut guérir heureusement... Mais, tenez, si vous voulez m’entendre, oubliez que j’aie jamais été pour Janik autre chose qu’un frère—cela vous sera d’autant plus facile que, ce qui a changé il y a quatre ans entre elle et moi, c’est beaucoup plus le nom que nous nous donnions, que le sentiment qui nous unissait... Cette affection fraternelle très profonde, toute dévouée chez moi, m’a fait comprendre—sans que mademoiselle de Thiaz ait proféré une plainte—que ma petite amie souffrait et que si... si elle n’aimait pas le fiancé que lui avait choisi sa tante, c’était que son cœur en avait choisi un autre... Voilà pourquoi je suis ici.
—Je vous jure, fit Bernard, que jamais rien ne m’a autorisé à croire que mademoiselle de Thiaz m’honorât d’un autre sentiment que celui d’une grande pitié.
—J’en suis convaincu, monsieur... Mais avec l’ami d’enfance qui était redevenu son frère d’adoption, mademoiselle de Thiaz n’était pas tenue aux mêmes réserves... Ce que je vous demande maintenant, c’est la réponse d’un honnête homme à un honnête homme, et je m’adresse à toute votre loyauté, et à tout ce que mon oncle Le Jariel a deviné en vous de bon et de généreux: vous aimez Jeanne de Thiaz, votre cri d’angoisse me l’a dit; l’aimez-vous bien profondément, croyez-vous sincèrement pouvoir la rendre heureuse?