PREMIÈRE JOURNÉE (continued 3)
Reading edition
À Lourdes, l'émotion était immense, des foules accouraient, des miracles commençaient à se produire, tandis que se déclaraient les inévitables persécutions, qui assurent le triomphe des religions nouvelles. Et l'abbé Peyramale, le curé de Lourdes, un grand honnête homme, d'esprit droit et vigoureux, pouvait dire avec raison qu'il ne connaissait pas cette enfant, qu'on ne l'avait pas encore vue au catéchisme. Où était donc la pression, la leçon apprise? Il n'y avait toujours que l'enfance à Bartrès, les premiers enseignements de l'abbé Ader, des conversations peut-être, des cérémonies religieuses en l'honneur du dogme récent, ou simplement le cadeau d'une de ces médailles qu'on avait répandues à profusion. Jamais l'abbé Ader ne devait reparaître, lui qui avait prophétisé la mission de Bernadette. Il allait rester absent de cette histoire, après avoir été le premier à sentir éclore la petite âme entre ses mains pieuses. Et toutes les forces ignorées du village perdu, de ce coin de verdure borné et superstitieux, continuaient pourtant à souffler, troublant les cervelles, élargissant la contagion du mystère. On se souvenait qu'un berger d'Argelès, en parlant, du rocher de Massabielle, avait prédit que de grandes choses se passeraient là. D'autres enfants tombaient en extase, les yeux grands ouverts, les membres secoués de convulsions; mais eux voyaient le diable. Un vent de folie semblait passer sur la contrée. Place du Porche, à Lourdes, une vieille dame déclarait que Bernadette n'était qu'une sorcière et qu'elle avait vu dans son œil la patte de crapaud. Pour les autres, pour les milliers de pèlerins accourus, elle était une sainte, dont ils baisaient les vêtements. Des sanglots éclataient, une frénésie soulevait les âmes, lorsqu'elle tombait à genoux devant la grotte, un cierge allumé dans sa main droite, égrenant de la gauche son chapelet. Elle devenait très pâle, très belle, transfigurée. Les traits remontaient doucement, s'allongeaient en une expression de béatitude extraordinaire, pendant que les yeux s'emplissaient de clarté et que la bouche entr'ouverte remuait, comme si elle eût prononcé des paroles qu'on n'entendait pas. Et il était bien certain qu'elle n'avait plus de volonté propre, envahie par son rêve, possédée à ce point par lui, dans le milieu étroit et spécial où elle vivait, qu'elle le continuait même éveillée, qu'elle l'acceptait comme la seule réalité indiscutable, prête à la confesser au prix de son sang, la répétant sans fin et s'y obstinant, avec des détails invariables. Elle ne mentait pas, car elle ne savait pas, ne pouvait pas, ne voulait pas vouloir autre chose.
Pierre, maintenant, s'oubliait à faire une peinture charmante de l'ancien Lourdes, de cette petite ville pieuse, endormie au pied des Pyrénées. Autrefois, le Château, bâti sur son rocher au carrefour des sept vallées du Lavedan, était la clef des montagnes. Mais, aujourd'hui, démantelé, il n'était plus qu'une masure tombant en ruine, à l'entrée d'une impasse. La vie moderne venait buter là, contre le formidable rempart des grands pics neigeux; et, seul, le chemin de fer transpyrénéen, si on l'avait construit, aurait pu établir une active circulation de la vie sociale, dans ce coin perdu, où elle stagnait comme une eau morte. Oublié donc, Lourdes sommeillait, heureux et lent, au milieu de sa paix séculaire, avec ses rues étroites, pavées de cailloux, ses maisons noires, aux encadrements de marbre. Les vieilles toitures se massaient toutes encore à l'est du Château; la rue de la Grotte, qui s'appelait la rue du Bois, n'était qu'un chemin désert, impraticable; aucune maison ne descendait jusqu'au Gave, roulant alors ses eaux écumeuses à travers l'absolue solitude des saules et des hautes herbes. Sur la place du Marcadal, on voyait de rares passants en semaine, des ménagères qui se hâtaient, des petits rentiers promenant leurs loisirs; et il fallait attendre le dimanche ou les jours de foire, pour trouver, au Champ commun, la population endimanchée, la foule des éleveurs descendue des lointains plateaux, avec leurs bêtes. Pendant la saison des Eaux, le passage des baigneurs de Cauterets et de Bagnères donnait aussi quelque animation, des diligences traversaient la ville deux fois par jour; mais elles arrivaient de Pau par une route détestable, et il fallait passer à gué le Lapaca, qui débordait souvent; puis, on montait la raide chaussée de la rue Basse, on longeait la terrasse de l'église, ombragée de grands ormeaux. Et quelle paix autour de cette vieille église, dans cette vieille église, à demi espagnole, pleine d'anciennes sculptures, des colonnes, des retables, des statues, peuplée de visions d'or et de chairs peintes, cuites par le temps, comme entrevues à la lueur de lampes mystiques! Toute la population venait là pratiquer, s'emplir les yeux de ce rêve du mystère. Il n'y avait pas d'incrédules, c'était le peuple de la foi primitive, chaque corporation marchait sous la bannière de son saint, des confréries de toutes sortes réunissaient la cité entière, aux matins de fête, en une seule famille chrétienne. Aussi, comme une fleur exquise poussée dans un vase d'élection, une grande pureté de mœurs régnait-elle. Les garçons ne trouvaient même pas pour se perdre un lieu de débauche, toutes les filles grandissaient en parfum et en beauté d'innocence, sous les yeux de la sainte Vierge, Tour d'ivoire et Trône de sagesse.
Et comme l'on comprenait que Bernadette, née de cette terre de sainteté, y eût fleuri telle qu'une rose naturelle, éclose sur les églantiers du chemin! Elle était la floraison même de ce pays ancien de croyance et d'honnêteté, elle n'aurait certainement pas poussé ailleurs, elle ne pouvait se produire et se développer que là, dans cette race attardée, au milieu de la paix endormie d'un peuple enfant, sous la discipline morale de la religion. Et quel amour avait tout de suite éclaté autour d'elle! quelle foi aveugle en sa mission, quelle consolation immense et quel espoir, dès les premiers miracles! Un long cri de soulagement venait d'accueillir les guérisons du vieux Bouriette, recouvrant la vue, et du petit Justin Bouhohorts, ressuscitant dans l'eau glacée de la fontaine. Enfin, la sainte Vierge intervenait en faveur des désespérés, forçait la nature marâtre à être juste et charitable. C'était le règne nouveau de la toute-puissance divine, qui bouleversait les lois du monde pour le bonheur des souffrants et des pauvres. Les miracles se multipliaient, ils éclataient plus extraordinaires de jour en jour, comme les preuves indéniables de la véracité de Bernadette. Et elle était bien la rose du parterre divin, dont l'œuvre embaume, qui voit naître autour d'elle toutes les autres fleurs de la grâce et du salut.
Pierre en était arrivé là, disait de nouveau les miracles, allait continuer par le prodigieux triomphe de la Grotte, lorsque sœur Hyacinthe, réveillée en sursaut du charme où le récit la tenait, se mit vivement debout.
—En vérité, il n'y a pas de bon sens... Onze heures vont bientôt sonner...
C'était vrai. On avait dépassé Morcenx, on arrivait à Mont-de-Marsan. Et elle tapa dans ses mains.
—Le silence, mes enfants, le silence!
Cette fois, on n'osa pas se révolter, car elle avait raison, ce n'était guère sage. Mais quel regret! ne pas entendre la suite, rester ainsi au beau milieu de l'histoire! Les dix femmes, dans le compartiment du fond, laissèrent même entendre un murmure de désappointement; tandis que les malades, la face toujours tendue, les yeux grands ouverts sur la clarté d'espoir, là-bas, semblaient écouter encore. Ces miracles, qui revenaient sans cesse, finissaient par les hanter d'une joie énorme et surnaturelle.
—Et, ajouta la religieuse gaiement, que je n'en entende plus une souffler, autrement je la mets en pénitence!
Madame de Jonquière eut un rire de bonhomie.
—Obéissez, mes enfants, dormez, dormez gentiment, pour avoir la force, demain, de prier de tout votre cœur, à la Grotte.
Alors, le silence se fit, personne ne parla plus; et il n'y eut plus que le grondement des roues, les secousses du train, emporté à toute vapeur, dans la nuit noire.
Pierre ne put dormir. À côté de lui, M. de Guersaint ronflait déjà légèrement, l'air bienheureux, malgré la dureté de la banquette. Longtemps, le prêtre avait vu les yeux de Marie grands ouverts, pleins encore de l'éclat des merveilles qu'il venait de conter. Elle les tenait ardemment sur lui; et puis, elle les avait fermés; et il ne savait pas si elle sommeillait ou si elle revivait, paupières closes, le continuel miracle. Maintenant, des malades rêvaient tout haut, avaient des rires que des plaintes coupaient, inconscientes. Peut-être voyaient-ils les archanges fendre leur chair, pour en arracher le mal. D'autres, pris d'insomnie, se retournaient, étouffaient un sanglot, regardaient l'ombre fixement. Et Pierre, frémissant de tout le mystère évoqué, éperdu et ne se retrouvant pas, dans ce milieu délirant de fraternité souffrante, finissait par détester sa raison, en communion étroite avec ces humbles, résolu à croire comme eux. À quoi bon cette enquête physiologique sur Bernadette, si compliquée, si pleine de lacunes? Pourquoi ne pas l'accepter ainsi qu'une messagère de l'au-delà, une élue de l'inconnu divin? Les médecins n'étaient que des ignorants, de mains brutales, tandis qu'il serait si doux de s'endormir dans la foi des petits enfants, aux jardins enchantés de l'impossible! Il eut enfin un délicieux moment d'abandon, ne cherchant plus à rien s'expliquer, acceptant la voyante avec son cortège somptueux de miracles, s'en remettant tout entier à Dieu pour penser et vouloir à sa place. Et il regardait au dehors par la glace, qu'on n'osait baisser, à cause des phtisiques; et il voyait la nuit immense, baignant la campagne, au travers de laquelle le train fuyait. L'orage devait avoir éclaté là, le ciel était d'une pureté nocturne admirable, comme lavé par les grandes eaux. De larges étoiles luisaient, sur ce velours sombre, éclairant seules d'une mystérieuse lueur les champs rafraîchis et muets, qui déroulaient à l'infini la noire solitude de leur sommeil. Par les landes, par les vallées, par les coteaux, le wagon de misère et de souffrance roulait, roulait toujours, surchauffé, empesté, lamentable et vagissant, au milieu de la sérénité de cette nuit auguste, si belle et si douce.
À une heure du matin, on avait passé à Riscle. Le silence continuait, pénible, halluciné, parmi les cahots. À deux heures, à Vic de Bigorre, il y eut des plaintes sourdes: le mauvais état de la voie secouait les malades, dans une trépidation insupportable. Et ce fut seulement après Tarbes, à deux heures et demie, qu'on rompit enfin le silence et qu'on récita les prières du matin, encore en pleine nuit noire. C'était le Pater et l'Ave, c'était le Credo, c'était l'appel à Dieu, pour lui demander le bonheur d'une journée glorieuse. Ô mon Dieu! donnez-moi assez de force pour éviter tout le mal, pour pratiquer tout le bien, pour souffrir toutes les peines!
Maintenant, on ne devait plus s'arrêter qu'à Lourdes. Encore trois quarts d'heure à peine, et Lourdes flambait, avec son immense espoir, au fond de cette nuit si cruelle et si longue. Le réveil pénible en était enfiévré, une agitation dernière montait, au milieu du malaise matinal, dans l'abominable souffrance qui recommençait.
Mais sœur Hyacinthe, surtout, s'inquiétait de l'homme, dont elle n'avait pas cessé d'éponger la face, couverte de sueur. Il avait vécu jusque-là, elle le veillait, n'ayant pas fermé les yeux un instant, écoutant son petit souffle, avec l'entêté désir de le mener au moins jusqu'à la Grotte.
Elle eut peur brusquement; et, s'adressant à madame de Jonquière:
—Je vous en prie, faites-moi vite passer la bouteille de vinaigre... Je ne l'entends plus souffler.
En effet, depuis un instant, l'homme n'avait plus son petit souffle. Ses yeux étaient toujours fermés, sa bouche, entr'ouverte; mais sa pâleur n'avait pu croître, il était froid, couleur de cendre. Et le wagon roulait avec son bruit de ferrailles secouées, la vitesse du train semblait grandir.
—Je vais lui frotter les tempes, reprit sœur Hyacinthe. Aidez-moi.
L'homme, tout d'un coup, à un cahot plus rude, tomba la face en avant.
—Ah! mon Dieu! aidez-moi, ramassez-le donc!
On le ramassa, il était mort. Et il fallut le rasseoir dans son coin, le dos contre la cloison. Il restait droit, le torse raidi, il n'avait qu'un petit balancement de la tête, à chaque secousse. Le train continuait à l'emporter, dans le même grondement de tonnerre, tandis que la locomotive, heureuse d'arriver sans doute, poussait des sifflements aigus, toute une fanfare de joie déchirante, à travers la nuit calme.
Alors, pendant une interminable demi-heure, le voyage s'acheva, avec ce mort. Deux grosses larmes avaient roulé sur le joues de sœur Hyacinthe; puis, les mains jointes, elle s'était mise en prière. Tout le wagon frémissait, dans la terreur de ce terrible compagnon, qu'on amenait trop tard à la sainte Vierge. Mais l'espérance était plus forte que la douleur, tous les maux entassés là avaient beau se réveiller, s'accroître, s'irriter sous l'écrasante fatigue, un chant d'allégresse n'en sonnait pas moins l'entrée triomphale sur la terre du miracle. Les malades venaient d'entonner l'Ave maris stella, au milieu des pleurs que la souffrance leur arrachait, exaspérés et hurlants, dans une clameur croissante où les plaintes s'achevaient en cris d'espoir.
Marie reprit la main de Pierre, entre ses petits doigts fiévreux.
—Oh! mon Dieu! cet homme qui est mort, et moi qui craignais tant de mourir, avant d'arriver!... Et nous y sommes, nous y sommes enfin!
Le prêtre tremblait d'une émotion infinie.
—C'est que vous devez guérir, Marie, et que je guérirai moi-même, si vous priez pour moi.
La locomotive sifflait plus violente, au fond des ténèbres bleues. On arrivait, les feux de Lourdes brillaient à l'horizon. Et tout le train chantait un cantique encore, l'histoire de Bernadette, l'infinie complainte de six dizaines de couplets, où la Salutation angélique revient sans cesse en refrain, obsédante, affolante, ouvrant le ciel de l'extase.