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Lourdes

PREMIÈRE JOURNÉE (continued 2)

Reading edition

—Ah! monsieur l'abbé, si le bon Dieu nous le reprenait, ce serait notre vie qui s'en irait avec lui... Je ne parle pas de la fortune de sa tante qui passerait à d'autres neveux. Et ce serait, n'est-ce pas? contre nature qu'il partît avant elle, surtout dans l'état de santé où elle est... Que voulez-vous! nous sommes tous entre les mains de la Providence, et nous comptons sur la sainte Vierge, qui va faire sûrement pour le mieux.

Enfin, madame de Jonquière, rassurée par le docteur Ferrand, put quitter la Grivotte. Mais elle eut le soin de dire à Pierre:

—Je meurs de faim, je cours un instant au buffet... Seulement, je vous en prie, si la toux de ma malade recommence, venez me chercher.

Au buffet, quand elle eut réussi à traverser le quai, à grand'peine, elle tomba dans une autre bousculade. Les pèlerins aisés avaient pris d'assaut les tables, beaucoup de prêtres surtout se hâtaient, au milieu du tapage des fourchettes, des couteaux et de la vaisselle. Trois ou quatre garçons ne parvenaient pas à assurer le service, d'autant plus qu'une foule les entravait, se pressait au comptoir, achetait des fruits, des petits pains, de la viande froide. Et c'était là, au fond de la salle, que Raymonde déjeunait, à une petite table, avec madame Désagneaux et madame Volmar.

—Ah! maman, enfin! cria-t-elle. J'allais retourner te chercher. Il faut bien qu'on te laisse manger pourtant!

Elle riait, très animée, très heureuse des aventures du voyage, de ce repas fait à la diable, dans un coup de vent.

—Tiens! je t'ai gardé ta part de truite à la sauce verte, et voici une côtelette qui t'attend... Nous autres, nous en sommes déjà aux artichauts.

Alors, ce fut charmant. Il y avait là un coin de gaieté qui faisait plaisir à voir.

La jeune madame Désagneaux, surtout, était adorable. Une blonde délicate, avec des cheveux jaunes, fous et envolés, une petite figure de lait, ronde, trouée de fossettes, et très rieuse, et très bonne. Richement mariée, elle laissait depuis trois ans son mari à Trouville, au beau milieu d'août, pour accompagner le pèlerinage national, en qualité de dame hospitalière: c'était sa grande passion, une pitié frissonnante, un besoin de se donner tout entière aux malades pendant cinq jours, une véritable débauche d'absolu dévouement, dont elle revenait brisée et ravie. Son seul chagrin était de n'avoir pas d'enfant encore, et elle regrettait parfois, avec un emportement comique, d'avoir méconnu sa vocation de sœur de charité.

—Ah! ma chérie, dit-elle vivement à Raymonde, ne plaignez donc pas votre mère d'être prise par ses malades. Au moins, ça l'occupe.

Et, s'adressant à madame de Jonquière:

—Si vous saviez comme nous trouvons les heures longues, dans notre beau compartiment de première! On ne peut pas même travailler à un petit ouvrage, c'est défendu... J'avais prié qu'on me mît avec des malades; mais toutes les places étaient données, et je vais en être réduite à tâcher de dormir dans mon coin, cette nuit.

Elle riait, elle ajouta:

—N'est-ce pas? madame Volmar, nous dormirons, puisque la conversation a l'air de vous fatiguer.

Celle-ci, qui devait avoir dépassé la trentaine, très brune, avec un visage long, les traits fins et tirés, avait des yeux larges, magnifiques, des brasiers sur lesquels, par moments, passait, comme un voile, une moire qui semblait les éteindre. Elle n'était point belle au premier coup d'œil; et, à mesure qu'on la regardait, elle devenait troublante, conquérante, désirable jusqu'à la passion et à l'inquiétude. D'ailleurs, elle s'efforçait de disparaître, très modeste, s'effaçant, s'éteignant, toujours en noir et sans un bijou, bien qu'elle fût la femme d'un marchand de diamants et de perles.

—Oh! moi, murmura-t-elle, pourvu qu'on ne me bouscule pas trop, je suis contente.

En effet, elle était allée déjà deux fois à Lourdes, comme dame auxiliaire, et pourtant on ne la voyait guère là-bas, à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, prise d'une telle fatigue, dès son arrivée, qu'elle se trouvait, disait-elle, forcée de garder la chambre.

Madame de Jonquière, directrice de la salle, se montrait du reste pour elle d'une aimable tolérance.

—Ah! mon Dieu! mes pauvres amies, vous avez bien le temps de vous dépenser. Dormez donc, si vous le pouvez, et ce sera votre tour ensuite, lorsque je ne me tiendrai plus debout.

Puis, s'adressant à sa fille:

—Toi, ma mignonne, tu feras bien de ne pas trop t'exciter, si tu veux garder ta tête solide.

Mais Raymonde la regarda d'un air de reproche, avec un sourire.

—Maman, maman, pourquoi dis-tu ça?... Est-ce que je ne suis pas raisonnable?

Et elle devait ne pas se vanter, car une volonté ferme, une résolution de faire sa vie elle-même, apparut dans ses yeux gris, sous son air de jeunesse insoucieuse, simplement heureuse de vivre.

—C'est vrai, confessa la mère avec un peu de confusion, cette petite fille a parfois plus de raison que moi... Tiens! passe-moi la côtelette, et je t'assure qu'elle est la bienvenue. Seigneur! que j'avais faim!

Le déjeuner continua, égayé par les continuels rires de madame Désagneaux et de Raymonde. Celle-ci s'animait, et son visage, que l'attente du mariage jaunissait déjà légèrement, retrouvait l'éclat rose de la vingtième année. On mettait les morceaux doubles, car on n'avait plus que dix minutes. Dans toute la salle, c'était un brouhaha grandissant de convives qui craignaient de ne pas avoir le temps de prendre leur café.

Mais Pierre parut: de nouveau, la Grivotte se trouvait en proie à des étouffements; et madame de Jonquière acheva son artichaut, puis retourna au wagon, après avoir embrassé sa fille, qui lui disait bonsoir, d'une façon plaisante. Cependant, le prêtre venait de réprimer un mouvement de surprise, en apercevant madame Volmar, avec la croix rouge des dames hospitalières sur son corsage noir. Il la connaissait, il faisait encore de rares visites à la vieille madame Volmar, la mère du marchand de diamants, une ancienne connaissance de sa mère à lui: la plus terrible des femmes, d'une religion outrée, d'une dureté, d'une sévérité à fermer les persiennes pour que sa belle-fille ne regardât pas dans la rue. Et il savait l'histoire, la jeune femme emprisonnée dès le lendemain du mariage, entre sa belle-mère qui la terrorisait, et son mari, un monstre d'une laideur basse, qui allait jusqu'à la battre, fou de jalousie, bien qu'il entretînt des filles au dehors. On ne la laissait sortir un instant que pour assister à la messe. Pierre, un jour, à la Trinité, avait même surpris son secret, en la voyant, derrière l'église, échanger une parole rapide avec un monsieur correct, l'air distingué: la chute inévitable et si pardonnable, la faute aux bras de l'ami discret qui s'est trouvé là, la passion cachée et dévorante, qu'on ne peut satisfaire et qui brûle, le rendez-vous qu'on a eu tant de peine à rendre possible, qu'il faut attendre des semaines, dont on profite goulûment, dans une brusque flambée de désir.

Elle s'était troublée, elle lui tendit sa petite main longue et tiède.

—Tiens! quelle rencontre! monsieur l'abbé... Il y a si longtemps qu'on ne s'est vu!

Et elle expliqua que c'était la troisième année qu'elle allait à Lourdes, que sa belle-mère l'avait forcée à faire partie de l'Association de Notre-Dame de Salut.

—C'est surprenant que vous ne l'ayez pas aperçue, à la gare. Elle me met dans le train, et elle revient me chercher, au retour.

Cela était dit très simplement, mais avec une telle pointe de sourde ironie, que Pierre crut deviner. Il la savait sans religion aucune, ne pratiquant que pour s'assurer une heure de liberté, de temps à autre; et il eut la soudaine intuition qu'elle était attendue là-bas. Ce devait être à sa passion qu'elle courait ainsi, de son air effacé et ardent, avec ses yeux de flamme qu'elle éteignait sous un voile de morte indifférence.

—Moi, dit-il à son tour, j'accompagne une amie d'enfance, une pauvre jeune fille malade... Je vous la recommande, vous la soignerez...

Alors, elle rougit un peu, il ne douta plus. D'ailleurs, Raymonde réglait l'addition, avec l'assurance d'une petite personne qui se connaît aux chiffres; et madame Désagneaux emmena madame Volmar. Les garçons s'affolaient davantage, les tables se vidaient, tout le monde s'était précipité, en entendant sonner une cloche.

Pierre, lui aussi, se hâtait de retourner à son wagon, lorsqu'il fut arrêté de nouveau.

—Ah! monsieur le curé! s'écria-t-il, je vous ai vu au départ, mais je n'ai pu vous rejoindre pour vous serrer la main.

Et il tendait la sienne au vieux prêtre, qui le regardait en souriant, de son air de brave homme. L'abbé Judaine était curé de Saligny, une petite commune de l'Oise. Grand, fort, il avait une large face rose, encadrée de boucles blanches; et on le sentait un saint homme, que jamais la chair ni l'intelligence n'avaient tourmenté. D'une innocence tranquille, il croyait fermement, absolument, sans lutte aucune, avec sa foi aisée d'enfant, qui ignorait les passions. Depuis que la Vierge, à Lourdes, l'avait guéri d'une maladie d'yeux, par un miracle retentissant dont on parlait toujours, sa croyance était devenue encore plus aveugle et plus attendrie, comme trempée d'une divine gratitude.

—Je suis content de vous avoir avec nous, mon ami, dit-il doucement, parce que les jeunes prêtres ont beaucoup à gagner dans ces pèlerinages... On m'assure qu'il y a parfois en eux un esprit de révolte. Eh bien! vous allez voir tous ces pauvres gens prier, c'est un spectacle qui vous arrachera des larmes... Comment ne pas se remettre aux mains de Dieu, devant tant de souffrance guérie ou consolée!

Lui aussi accompagnait une malade. Il montra un compartiment de première classe, où était attachée une pancarte, portant: M. l'abbé Judaine, réservé. Et, baissant la voix:

—C'est madame Dieulafay, vous savez, la femme du grand banquier. Leur château, un domaine royal, est sur ma paroisse; et, quand ils ont su que la sainte Vierge avait bien voulu me faire une insigne grâce, ils m'ont supplié d'intercéder pour la pauvre malade. Déjà, j'ai dit des messes, et je fais des vœux ardents... Tenez! voyez-la, par terre. Elle a voulu absolument qu'on la descendît un instant, malgré la peine qu'on aura à la remonter.

Sur le quai, à l'ombre, se trouvait en effet, dans une sorte de caisse longue, une femme dont le beau visage, à l'ovale pur, aux yeux admirables, ne portait pas plus de vingt-six ans. Elle était atteinte d'une effroyable maladie, la disparition des sels calcaires qui entraînait le ramollissement du squelette, la lente destruction des os. Il y avait deux ans déjà, après être accouchée d'un enfant mort, elle s'était senti de vagues douleurs dans la colonne vertébrale. Puis, peu à peu, les os s'étaient raréfiés et déformés, les vertèbres s'affaissaient, les os du bassin s'aplatissaient, ceux des jambes et des bras se rapetissaient; et, diminuée, comme fondue, elle était devenue une loque humaine, une chose fluide et sans nom qu'on ne pouvait mettre debout, qu'on transportait avec mille soins, de crainte de la voir fuir entre les doigts. La tête gardait sa beauté, une tête immobile, l'air stupéfié et imbécile. Et, devant ce reste lamentable de femme, ce qui achevait de serrer le cœur, c'était le grand luxe qui l'entourait, la caisse capitonnée de soie bleue, les dentelles précieuses dont elle était couverte, la coiffe de valenciennes qu'elle portait, une richesse qui s'étalait jusque dans l'agonie.

—Ah! quelle pitié! reprit l'abbé Judaine à demi-voix, dire qu'elle est si jeune, si jolie, riche à millions! Et si vous saviez comme on l'aimait, de quelle adoration on l'entoure encore!... C'est son mari, ce grand monsieur qui est près d'elle; et voici sa sœur, madame Jousseur, cette dame élégante.

Pierre se souvint d'avoir lu souvent, dans les journaux, le nom de madame Jousseur, femme d'un diplomate, et très lancée parmi la haute société catholique de Paris. Une histoire de grande passion combattue et vaincue avait même circulé. Elle était d'ailleurs très jolie, mise avec un art de simplicité merveilleux, s'empressant d'un air de dévouement parfait, autour de sa triste sœur. Quant au mari, qui venait, à trente-cinq ans, d'hériter la colossale maison de son père, c'était un bel homme, le teint clair, très soigné, serré dans une redingote noire; mais il avait les yeux pleins de larmes, car il adorait sa femme; et il avait voulu l'emmener à Lourdes, quittant ses affaires, mettant son dernier espoir dans cet appel à la miséricorde divine.

Certes, depuis le matin, Pierre voyait bien des maux épouvantables, dans ce douloureux train blanc. Aucun ne lui avait bouleversé l'âme autant que ce misérable squelette de femme qui se liquéfiait, au milieu de ses dentelles et de ses millions.

—La malheureuse! murmura-t-il en frissonnant.

Alors, l'abbé Judaine eut un geste de sereine espérance.

—La sainte Vierge la guérira, je l'ai tant priée!

Mais il y eut encore une volée de cloche, et cette fois c'était bien le départ. On avait deux minutes. Une dernière poussée se produisit, des gens revenaient avec de la nourriture dans des papiers, avec les bouteilles et les bidons qu'ils avaient remplis à la fontaine. Beaucoup s'effaraient, ne retrouvaient plus leur wagon, couraient éperdument, le long du train; tandis que les malades se traînaient, au milieu d'un bruit précipité de béquilles, et que d'autres, ceux qui marchaient difficilement, tâchaient de hâter le pas, au bras de dames hospitalières. Quatre hommes avaient une peine infinie à remonter madame Dieulafay dans son compartiment de première classe. Déjà, les Vigneron, qui se contentaient de voyager en seconde, s'étaient réinstallés chez eux, parmi un amas extraordinaire de paniers, de caisses, de valises, qui permettaient à peine au petit Gustave d'allonger ses pauvres membres d'insecte avorté. Puis, toutes reparurent: madame Maze se glissant de son air muet; madame Vincent haussant à bouts de bras sa chère fillette, avec la terreur de l'entendre jeter un cri; madame Vêtu qu'il fallut pousser, après l'avoir réveillée de l'hébétement de sa torture; Élise Rouquet, toute trempée de s'être obstinée à boire, en train d'essuyer encore sa face de monstre. Et, pendant que chacun reprenait sa place et que le wagon se retrouvait plein, Marie écoutait son père, ravi d'être allé au bout de la gare, jusqu'à un poste d'aiguilleur, d'où l'on découvrait un paysage vraiment agréable à voir.

—Voulez-vous que nous vous recouchions tout de suite? demanda Pierre, que le visage angoissé de la malade désolait.

—Oh! non, non, tout à l'heure! répondit-elle. J'ai bien le temps d'entendre ces roues gronder dans ma tête, comme si elles me broyaient les os!

Sœur Hyacinthe venait de supplier Ferrand de voir encore l'homme, avant de retourner au fourgon de la cantine. Elle attendait toujours le père Massias, étonnée de ce retard inexplicable; et elle ne désespérait pourtant pas, car sœur Claire des Anges n'avait point reparu.

—Monsieur Ferrand, je vous en prie, dites-moi si ce malheureux est vraiment en danger immédiat.

De nouveau, le jeune médecin regarda, écouta, palpa. Puis, il eut un geste découragé; et, à voix basse:

—Ma conviction est que vous ne le mènerez pas vivant à Lourdes.

Toutes les têtes se tendaient, anxieuses. Encore, si l'on avait su le nom de l'homme, d'où il venait, qui il était! Mais ce misérable inconnu, dont on n'arrivait pas à tirer un mot, et qui allait mourir, là, dans ce wagon, sans que personne pût mettre un nom sur sa figure!

L'idée vint à sœur Hyacinthe de le fouiller. Il n'y avait vraiment aucun mal à cela, en la circonstance.

—Monsieur Ferrand, voyez donc dans ses poches.

Avec précaution, celui-ci fouilla l'homme. Dans les poches, il ne trouva qu'un chapelet, un couteau et trois sous. On n'en sut jamais davantage.

Une voix, à ce moment, annonça sœur Claire des Anges et le père Massias. Celui-ci, simplement, s'était attardé à causer avec le curé de Sainte-Radegonde, dans une salle d'attente. Il y eut une émotion vive, tout parut un instant sauvé. Mais le train allait partir, les employés fermaient déjà les portières, il fallait expédier l'extrême-onction en grande hâte, si l'on ne voulait pas occasionner un trop long retard.

—Par ici, mon révérend père! criait sœur Hyacinthe. Oui, oui, montez! notre malheureux malade est là.

Le père Massias, de cinq ans plus âgé que Pierre, qui l'avait eu cependant au séminaire pour condisciple, avait un grand corps maigre, avec une figure d'ascète, qu'une barbe pâle encadrait, et où brûlaient des yeux étincelants. Il n'était ni le prêtre ravagé de doute, ni le prêtre à la foi d'enfant, mais un apôtre que la passion emportait, toujours prêt à lutter et à vaincre, pour la pure gloire de la Vierge. Sous la pèlerine noire à grand capuchon, coiffé du chapeau velu aux larges ailes, il resplendissait de cette continuelle ardeur du combat.

Tout de suite, il avait tiré de sa poche la boîte d'argent des Saintes Huiles. Et la cérémonie commença, au milieu des derniers claquements de portières, dans le galop des pèlerins attardés; tandis que le chef de gare, inquiet, consultait l'horloge du regard, voyant bien qu'il lui faudrait accorder quelques minutes de grâce.

—Credo in unum Deum..., murmurait vivement le père.

—Amen, répondirent sœur Hyacinthe et tout le wagon.

Ceux qui avaient pu s'étaient agenouillés sur les banquettes. Les autres joignaient les mains, multipliaient les signes de croix; et quand, au balbutiement des prières, succédèrent les litanies du rituel, les voix s'élevèrent, un ardent désir vola avec les Kyrie eleison, pour la rémission des péchés, la guérison physique et spirituelle de l'homme. Que toute sa vie, qu'on ignorait, lui fût pardonnée, et qu'il entrât, inconnu et triomphant, dans le royaume de Dieu!

—Christe, exaudi nos.

—Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix.

Le père Massias avait sorti l'aiguille d'argent, à laquelle tremblait une goutte d'huile sainte. Il ne pouvait, dans la bousculade, dans l'attente de tout le train, où les gens surpris mettaient la tête aux portières, songer à faire les onctions d'usage sur les organes divers des sens, ces portes qui laissent entrer le mal. Comme la règle l'autorisait, lorsque le cas était pressant, il devait se contenter d'une onction unique; et il la fit sur la bouche, sur cette bouche livide, entr'ouverte, d'où s'exhalait à peine un petit souffle, pendant que la face, aux paupières closes, semblait déjà comme effacée, rentrée dans la cendre de la terre.

—Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum, tactum, deliquisti.

Le reste de la cérémonie fut perdu, bousculé et emporté dans le départ. Le père eut à peine le temps d'essuyer la goutte avec le petit morceau d'ouate, que sœur Hyacinthe tenait tout prêt. Et il dut quitter le wagon, regagner le sien au plus vite, en remettant en ordre la boîte des Saintes Huiles, pendant que les assistants achevaient l'oraison finale.

—Nous ne pouvons attendre davantage, c'est impossible! répétait le chef de gare hors de lui. Voyons, voyons, qu'on se dépêche!

Enfin, on allait se remettre en marche. Tout le monde se rasseyait, rentrait dans son coin. Madame de Jonquière, que l'état de la Grivotte continuait à tourmenter, avait changé de place, se rapprochant d'elle, en face de M. Sabathier, qui attendait, résigné et silencieux. Sœur Hyacinthe, elle, n'était pas revenue dans son compartiment, décidée à rester près de l'homme, pour le veiller et l'assister; d'autant plus que, là aussi, elle était plus à portée pour soigner le frère Isidore, dont Marthe ne savait comment soulager la crise. Et Marie, pâlissante, sentait déjà, au fond de sa triste chair, les cahots du train, avant même qu'il eût repris sa course sous le soleil de plomb, charriant sa charge de malades, dans l'étouffement et l'empoisonnement des wagons surchauffés.

Il y eut un grand coup de sifflet, la machine souffla, et sœur Hyacinthe se leva pour dire:

—Le Magnificat, mes enfants!

IV

Comme le train s'ébranlait, la portière se rouvrit, et un employé poussa une fillette de quatorze ans, dans le compartiment où étaient Marie et Pierre.

—Tenez! il y a une place, dépêchez-vous!

Déjà, les faces s'allongeaient, on allait protester. Mais sœur Hyacinthe s'était écriée:

—Comment! c'est vous, Sophie! Vous revenez donc voir la sainte Vierge qui vous a guérie, l'année dernière?

Et madame de Jonquière disait en même temps:

—Ah! ma petite amie Sophie, c'est très bien, d'avoir de la reconnaissance!

—Mais oui, ma sœur! mais oui, madame! répondit gentiment la fillette.

D'ailleurs, la portière s'était refermée, et il fallait bien accepter cette nouvelle pèlerine, comme tombée du ciel, au moment où partait le train, qu'elle avait failli manquer. Elle était mince, elle ne tiendrait pas beaucoup de place. Puis, ces dames la connaissaient, tous les yeux des malades s'étaient fixés sur elle, en entendant dire que la sainte Vierge l'avait guérie. Mais on était sorti de la gare, la machine soufflait dans le branle croissant des roues, et sœur Hyacinthe répéta, en tapant dans ses mains:

—Allons, allons, mes enfants, le Magnificat!

Pendant que le chant d'allégresse montait au milieu des secousses, Pierre regardait Sophie. C'était visiblement une petite paysanne, une fille de cultivateurs pauvres des environs de Poitiers, que ses parents gâtaient et traitaient en demoiselle, depuis qu'elle était une miraculée, une élue, que les curés de l'arrondissement venaient voir. Elle avait un chapeau de paille, avec des rubans roses, une robe de laine grise, garnie d'un volant. Et sa figure ronde n'était pas jolie, mais aimable, très fraîche, éclairée par de clairs yeux futés, qui lui donnaient un air souriant et modeste.

Lorsqu'on eut fini le Magnificat, Pierre ne put résister au désir de questionner Sophie. Une enfant de cet âge, d'une apparence si candide, et qui ne semblait pas être une menteuse, cela l'intéressait vivement.

—Alors, mon enfant, vous avez failli manquer le train?

—Oh! monsieur l'abbé, j'en aurais été bien confuse... J'étais à la gare depuis midi. Et voilà que j'ai aperçu monsieur le curé de Sainte-Radegonde, qui me connaît bien et qui m'a appelée pour m'embrasser, en me disant que j'étais une bonne petite fille, de retourner à Lourdes. Alors, il paraît que le train partait, et je n'ai eu que le temps de courir... Oh! j'ai couru!

Elle riait, encore un peu essoufflée, avec le repentir pourtant d'avoir été sur le point de commettre une faute d'étourderie.

—Et comment vous appelez-vous, mon enfant?

—Sophie Couteau, monsieur l'abbé.

—Vous n'êtes pas de Poitiers même?

—Non, bien sûr... Nous sommes de Vivonne, à sept kilomètres. Mon père et ma mère ont un peu de biens; et ça n'irait tout de même pas mal, s'il n'y avait pas huit enfants, à la maison... Moi, je suis la cinquième. Heureusement que les quatre premiers commencent à travailler.

—Et vous, mon enfant, qu'est-ce que vous faites?

—Moi, oh! monsieur l'abbé, je ne suis pas de grand secours... Depuis l'année dernière, depuis que je suis rentrée guérie, on ne m'a pas laissé un jour tranquille, parce que, vous comprenez, on est venu me voir, on m'a menée chez monseigneur, et puis dans les couvents, et puis partout... Et, avant ça, j'ai été longtemps malade, je ne pouvais marcher sans un bâton, je criais à chaque pas, tant mon pied me faisait du mal.

—Alors, c'est d'un mal au pied que la sainte Vierge vous a guérie?

Sophie n'eut pas le temps de répondre. Sœur Hyacinthe, qui écoutait, intervint.

—D'une carie des os du talon gauche, datant de trois ans. Le pied était gonflé, déformé, et il y avait des fistules donnant issue à une suppuration continuelle.

Du coup, tous les malades du wagon commencèrent à se passionner. Ils ne quittaient plus des yeux la miraculée, ils cherchaient en elle le prodige. Ceux qui pouvaient se mettre debout, se levaient pour la mieux voir; et les autres, les infirmes allongés sur des matelas, tâchaient de se hausser et de tourner la tête. Dans la souffrance qui venait de les reprendre, au départ de Poitiers, terrifiés par les quinze heures qu'ils avaient à rouler encore, l'arrivée brusque de cette enfant, élue par le ciel, était comme un soulagement divin, le rayon d'espoir où ils puiseraient la force d'aller jusqu'au bout du voyage. Déjà, les plaintes cessaient un peu, et toutes les faces se tendaient, dans le besoin ardent de croire.

Marie, surtout, ranimée, soulevée à demi, joignit ses mains tremblantes, supplia doucement Pierre.

—Je vous en prie, questionnez-la, demandez-lui de tout nous dire... Guérie, mon Dieu! guérie d'un mal si affreux!

Madame de Jonquière, émue, s'était penchée pour embrasser l'enfant, par-dessus la cloison.

—Certainement, notre petite amie va nous dire... N'est-ce pas, ma mignonne, que vous allez nous raconter ce que la sainte Vierge a fait pour vous?

—Oh! bien sûr, madame... Tant que vous voudrez.

Et elle avait son air souriant et modeste, avec ses yeux luisant d'intelligence. Tout de suite, elle voulut commencer, en levant sa main droite en l'air, dans un geste gentil qui commandait l'attention. Évidemment, elle avait pris déjà l'habitude du public.

Mais on ne la voyait pas de toutes les places du wagon, et sœur Hyacinthe eut une idée.

—Montez sur la banquette, Sophie, et parlez un peu fort, à cause du bruit.

Cela l'amusa, elle dut retrouver son sérieux pour commencer.

—Alors, comme ça, mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus me rendre à l'église, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge, parce qu'il coulait des choses qui n'étaient guère propres... Monsieur Rivoire, le médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans, disait qu'il serait forcé d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait sûrement rendue boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la sainte Vierge, je suis allée tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne envie de guérir, que je n'ai pas même pris le temps d'enlever le linge... Et, alors, tout est resté dans l'eau, mon pied n'avait plus rien du tout, quand je l'ai sorti.

Un murmure s'éleva et courut, fait de surprise, d'émerveillement et de désir, à ce beau conte prodigieux, si doux aux désespérés. Mais la petite n'avait pas fini. Elle prit un temps, puis termina, avec un nouveau geste, les deux bras un peu écartés.

—À Vivonne, quand monsieur Rivoire a revu mon pied, il a dit: «Que ce soit le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m'est égal; mais la vérité est qu'elle est guérie.»

Cette fois, des rires éclatèrent. Elle récitait trop, ayant tant de fois répété son histoire, qu'elle la savait par cœur. Le mot du médecin était d'un effet sûr, elle en riait elle-même d'avance, certaine qu'on allait rire. Et elle restait ingénue et touchante.

Cependant, elle devait avoir oublié un détail, car sœur Hyacinthe, qui avait annoncé d'un coup d'œil à l'auditoire le mot du docteur, lui souffla doucement:

—Sophie, et votre mot à madame la comtesse, la directrice de votre salle?

—Ah! oui... Je n'avais pas emporté beaucoup de linge, pour mon pied; et je lui ai dit: «La sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le premier jour, car le lendemain ma provision allait être épuisée.»

De nouveau, ce fut une joie. On la trouvait si gentille, d'avoir été guérie ainsi! Elle dut encore, sur une question de madame de Jonquière, raconter l'histoire des bottines, de belles bottines toutes neuves, que madame la comtesse lui avait données, et avec lesquelles, ravie, elle avait couru, sauté, dansé. Songez donc! des bottines, elle qui, depuis trois ans, ne pouvait pas mettre une pantoufle!

Devenu grave, pâli par le sourd malaise qui l'envahissait, Pierre continuait à la regarder. Et il lui adressa d'autres questions. Elle ne mentait décidément pas, il soupçonnait seulement en elle une lente déformation de la vérité, un embellissement bien inexplicable, dans sa joie d'avoir été soulagée et d'être devenue une petite personne d'importance. Qui savait, maintenant, si la prétendue cicatrisation instantanée, complète, en quelques secondes, n'avait pas mis des jours à se produire? Où étaient les témoins?

—J'étais là, racontait justement madame de Jonquière. Elle ne se trouvait pas dans ma salle, mais je l'avais rencontrée, le matin même, qui boitait...

Vivement, Pierre l'interrompit.

—Ah! vous avez vu son pied, avant et après l'immersion?

—Non, non, je ne crois pas que personne ait pu le voir, car il était enveloppé de compresses... Elle vous a dit elle-même que les compresses étaient tombées dans la piscine...

Et, se tournant vers l'enfant:

—Mais elle va vous le montrer, son pied.... N'est-ce pas, Sophie? Défaites votre soulier.

Celle-ci, déjà, ôtait son soulier, retirait son bas, avec une promptitude et une aisance qui montraient la grande habitude qu'elle en avait prise. Et elle allongea son pied, très propre, très blanc, soigné même, avec des ongles roses bien coupés, le tournant d'un air de complaisance, pour que le prêtre pût l'examiner commodément. Il y avait là, au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont la couture blanchâtre, très nette, témoignait de la gravité du mal.

—Oh! monsieur l'abbé, prenez le talon, serrez-le de toutes vos forces: je ne sens plus rien!

Pierre eut un geste, et l'on put croire que le pouvoir de la sainte Vierge le ravissait. Il restait inquiet dans son doute. Quelle force ignorée avait agi? ou plutôt quel faux diagnostic du médecin, quel concours d'erreurs et d'exagérations avaient abouti à ce beau conte?

Mais les malades voulaient tous voir le pied miraculeux, cette preuve visible de la guérison divine, qu'ils allaient tous chercher. Et ce fut Marie, la première, qui le toucha, assise sur son séant, souffrant déjà moins. Puis, madame Maze, tirée de sa mélancolie, le passa à madame Vincent, qui l'aurait baisé, pour l'espoir qu'il lui rendait. M. Sabathier avait écouté, d'un air béat; madame Vêtu, la Grivotte, le frère Isidore lui-même rouvraient les yeux, s'intéressaient; et la face d'Élise Rouquet était devenue extraordinaire, transfigurée par la foi, presque belle: une plaie ainsi disparue, n'était-ce pas sa plaie à elle fermée, effacée, son visage ne gardant qu'une faible cicatrice, redevenant le visage de tout le monde? Sophie, toujours debout, devait se tenir à une des tringles de fer et poser son pied sur le bord de la cloison, à gauche, à droite, sans se lasser, très heureuse et très fière des exclamations qu'on poussait, de l'admiration frémissante et du religieux respect qu'on témoignait à ce petit bout de sa personne, à ce petit pied qui était comme sacré maintenant.

—Il faut sans doute une grande foi, pensa Marie tout haut, il faut avoir l'âme toute blanche...

Et, s'adressant à M. de Guersaint:

—Père, je sens que je guérirais, si j'avais dix ans, si j'avais l'âme toute blanche d'une petite fille.

—Mais tu as dix ans, ma chérie! N'est-ce pas, Pierre, que les fillettes de dix ans n'ont pas une âme plus blanche?

Lui, avec son esprit chimérique, adorait les histoires de miracles. Et le prêtre, profondément ému par l'ardente pureté de la jeune fille, ne chercha pas à discuter, la laissa s'abandonner au souffle de consolante illusion qui passait.

Depuis le départ de Poitiers, le temps était plus lourd, un orage montait dans le ciel de cuivre, et il semblait que le train roulât au travers d'une fournaise. Les villages défilaient, mornes et déserts sous le brûlant soleil. À Couhé-Verac, on avait redit le chapelet, puis chanté un cantique. Mais les exercices de piété se ralentissaient un peu. Sœur Hyacinthe, qui n'avait pu déjeuner encore, s'était décidée à manger vivement un petit pain avec des fruits, tout en continuant à soigner l'homme, dont le souffle pénible paraissait plus régulier depuis un instant. Et ce fut seulement à Ruffec, à trois heures, qu'on récita les vêpres de la sainte Vierge.

—Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix.

—Ut digni efficiamur promissionibus Christi.

Comme on finissait, M. Sabathier, qui avait regardé la petite Sophie remettre son bas et son soulier, se tourna vers M. de Guersaint.

—Sans doute, le cas de cette enfant est intéressant. Mais ce n'est rien, monsieur, il y a bien plus fort que cela... Connaissez-vous l'histoire de Pierre de Rudder, un ouvrier belge?

Tout le monde s'était remis à écouter.

—Cet homme avait eu la jambe cassée par la chute d'un arbre. Après huit ans, les deux fragments de l'os ne s'étaient pas soudés, on voyait les deux bouts, au fond d'une plaie, en continuelle suppuration; et la jambe, molle, pendait, allait dans tous les sens... Eh bien! il lui a suffi de boire un verre de l'eau miraculeuse, sa jambe a été refaite d'un coup; et il a pu marcher sans béquilles, et le médecin le lui a bien dit: «Votre jambe est comme celle d'un enfant qui vient de naître.» Parfaitement! une jambe toute neuve!

Personne ne parla, il n'y eut qu'un échange de regards extasiés.

—Et, tenez! continua M. Sabathier, c'est comme l'histoire de Louis Bouriette, un carrier, un des premiers miracles de Lourdes. La connaissez-vous?... Il avait été blessé, dans une explosion de mine. L'œil droit était complètement perdu, il se trouvait même menacé de perdre l'œil gauche... Or, un jour, il envoya sa fille prendre une bouteille de l'eau boueuse de la source, qui jaillissait à peine. Puis, il lava son œil avec cette boue, il pria ardemment. Et il jeta un cri, il voyait, monsieur, il voyait aussi bien que vous et moi... Le médecin qui le soignait en a écrit un récit circonstancié, il n'y a pas le moindre doute à avoir.

—C'est merveilleux, murmura M. de Guersaint, ravi.

—Voulez-vous un autre exemple, monsieur? Il est célèbre, c'est celui de François Macary, le menuisier de Lavaur... Depuis dix-huit ans, il avait, à la partie interne de la jambe gauche, un ulcère variqueux profond, accompagné d'un engorgement considérable des tissus. Il ne pouvait plus bouger, la science le condamnait à une infirmité perpétuelle... Et le voilà, un soir, qui s'enferme avec une bouteille d'eau de Lourdes. Il ôte ses bandages, il se lave les deux jambes, il boit le reste de la bouteille. Puis, il se couche, s'endort; et, quand il se réveille, il se tâte, regarde: plus rien! la varice, les ulcères, tout avait disparu... La peau du genou, monsieur, était redevenue aussi lisse, aussi fraîche qu'elle devait l'être à vingt ans.

Cette fois, il y eût une explosion de surprise et d'admiration. Les malades et les pèlerins entraient dans le pays enchanté du miracle, où l'impossible se réalise au coude de chaque sentier, où l'on marche à l'aise de prodige en prodige. Et chacun d'eux avait son histoire à dire, brûlant d'apporter sa preuve, d'appuyer sa foi et son espoir d'un exemple.

Madame Maze, la silencieuse, fut emportée jusqu'à parler la première.

—Moi, j'ai une amie qui a connu la veuve Rizan, cette dame dont la guérison a fait aussi tant de bruit... Depuis vingt-quatre ans, elle était paralysée de tout le côté gauche. Elle rendait ce qu'elle mangeait, elle n'était plus qu'une masse inerte qu'on retournait dans le lit; et, à la longue, le frottement des draps lui avait usé la peau... Un soir, le médecin annonça qu'elle mourrait avant le jour. Deux heures plus tard, elle sortit de sa torpeur, en demandant d'une voix faible à sa fille d'aller lui chercher un verre d'eau de Lourdes, chez une voisine. Mais, le lendemain matin seulement, elle put avoir ce verre d'eau, elle cria: «Oh! ma fille, c'est la vie que je bois, lave-moi le visage, le bras, la jambe, tout le corps!» Et, à mesure que l'enfant lui obéissait, elle voyait l'enflure énorme s'affaisser, les membres paralysés reprendre leur souplesse et leur aspect naturel... Ce n'est pas tout, madame Rizan criait qu'elle était guérie, qu'elle avait faim, qu'elle voulait du pain et de la viande, elle qui n'en avait pas mangé depuis vingt-quatre ans. Et elle se leva, et elle s'habilla, pendant que sa fille répondait aux voisines qui la croyaient orpheline, en la voyant bouleversée: «Non, non! maman n'est pas morte, elle est ressuscitée!»

Des larmes étaient montées aux yeux de madame Vincent. Mon Dieu! si elle avait pu voir Rose se relever ainsi, et manger de bon appétit, et courir! Un autre cas, celui d'une jeune fille, qu'on lui avait conté à Paris et qui était pour beaucoup dans sa décision de mener à Lourdes sa petite malade, lui revint à la mémoire.

—Moi aussi, je connais l'histoire d'une paralytique, Lucie Druon, la pensionnaire d'un orphelinat, toute jeune encore, qui ne pouvait plus même s'agenouiller. Ses membres s'étaient tordus en cerceaux; sa jambe droite, plus courte, avait fini par s'enrouler autour de la gauche; et, quand une de ses camarades la portait, on voyait ses pieds, comme morts, se balancer dans le vide... Remarquez qu'elle n'est pas allée à Lourdes. Elle a fait simplement une neuvaine; mais elle a jeûné pendant les neuf jours, et son désir de guérir était si grand, qu'elle passait les nuits en prières... Enfin, le neuvième jour, comme elle buvait un peu d'eau de Lourdes, elle eut dans les jambes une violente commotion. Elle se leva, retomba, se releva et marcha. Toutes ses compagnes, étonnées, presque effrayées, criaient: «Lucie marche! Lucie marche!» Et c'était vrai, ses jambes étaient redevenues en quelques secondes droites, saines et fortes. Elle traversa la cour, put monter à la chapelle, où toute la communauté, transportée de reconnaissance, chanta le Magnificat... Ah! la chère enfant, elle devait être heureuse, bien heureuse!

Deux larmes achevèrent de couler de ses joues sur le visage pâle de sa fille, qu'elle baisa éperdument.

Mais l'intérêt grandissait toujours, la joie ravie de ces beaux contes, où le ciel à tous coups triomphait des réalités humaines, exaltait ces âmes d'enfant, au point que les plus malades se redressaient, à leur tour, et retrouvaient la parole. Et, derrière le récit de chacun, il y avait la préoccupation de son mal, la confiance qu'il guérirait, puisqu'une maladie identique s'était effacée comme un vilain songe, au souffle divin.

—Ah! bégaya madame Vêtu, la bouche empâtée de souffrance, il y en avait une, Antoinette Thardivail, dont l'estomac était dévoré comme le mien. On aurait dit que des chiens le lui mangeaient, et il devenait parfois plus gros que la tête d'un enfant. Des tumeurs y poussaient, pareilles à des œufs de poule, si bien que, pendant huit mois, elle avait vomi du sang... Elle aussi allait expirer, la peau collée sur les os, mourant de faim, lorsqu'elle but de l'eau de Lourdes et s'en fit laver le creux de l'estomac. Trois minutes après, son médecin qui l'avait quittée, la veille, agonisante, sans souffle, la trouva levée, assise au coin de son feu, se régalant avec appétit d'une aile de poulet bien tendre. Elle n'avait plus de tumeurs, elle riait comme à vingt ans, son visage venait de reprendre l'éclat de la jeunesse... Ah! manger ce qui vous plaît, redevenir jeune, ne plus souffrir!

—Et la guérison de sœur Julienne! dit la Grivotte, qui se releva sur un coude, les yeux brillants de fièvre. Ça l'avait prise par un mauvais rhume, comme moi; puis, elle s'était mise à cracher le sang. Tous les six mois, elle retombait, il lui fallait reprendre le lit. La dernière fois, on avait bien vu qu'elle y resterait. Vainement, on avait essayé de tous les remèdes, l'iode, les vésicatoires, les pointes de feu. Enfin, une vraie phtisique, celle-là, que six médecins avaient reconnue comme telle... Bon! la voilà qui vient à Lourdes, et Dieu sait au milieu de quelles souffrances! à tel point qu'à Toulouse, on crut un instant qu'elle passait. Les sœurs la portaient dans leurs bras. À la piscine, les dames hospitalières ne voulaient pas la baigner. C'était une morte... Eh bien! on l'a déshabillée, on l'a plongée sans connaissance et toute couverte de sueur, on l'a retirée si pâle, qu'on l'a déposée par terre, en pensant que c'était bien fini cette fois. Brusquement, ses joues se sont colorées, ses yeux se sont ouverts, elle a respiré fortement. Elle était guérie, elle s'est rhabillée seule, et elle a fait un bon repas, après être allée à la Grotte remercier la sainte Vierge... Hein? on ne peut pas dire, en voilà une de phtisique! et guérie radicalement, comme avec la main!

Alors, le frère Isidore voulut parler; mais il ne le put; et il se contenta de dire péniblement à sa sœur:

—Marthe, raconte donc l'histoire de sœur Dorothée, que le curé de Saint-Sauveur nous a dite.

—Sœur Dorothée, commença gauchement la paysanne, se leva un matin avec une jambe engourdie; et, à partir de ce moment, elle perdit la jambe, qui devint froide et pesante comme une pierre. Avec ça, elle avait très mal dans le dos. Les médecins n'y comprenaient rien. Elle en voyait une demi-douzaine, qui lui enfonçaient des épingles et lui brûlaient la peau avec un tas de drogues. Mais c'était comme s'ils chantaient... Sœur Dorothée avait compris que, seule, la sainte Vierge trouverait le remède; et la voilà qui part pour Lourdes; et la voilà qui se fait mettre dans la piscine. D'abord, elle crut bien en mourir, tant c'était froid. Puis, l'eau devint si douce, qu'elle lui sembla tiède, délicieuse comme du lait. Jamais elle n'avait trouvé quelque chose de si bon: ses veines s'ouvraient et l'eau y entrait. Vous comprenez, la vie lui revenait dans le corps, du moment que la sainte Vierge s'en était mêlée... Elle n'avait plus le moindre mal, elle se promena, mangea tout un pigeon le soir, dormit toute la nuit comme une bienheureuse. Gloire à la sainte Vierge! reconnaissance éternelle à la Mère puissante et à son divin Fils!

Élise Rouquet aurait bien voulu placer, elle aussi, un miracle qu'elle savait. Seulement, elle parlait si mal, avec sa bouche déformée, qu'elle n'avait pu encore prendre son tour. Il y eut un silence, elle en profita, écartant un peu le fichu qui cachait l'horreur de sa plaie.

—Oh! moi, ce qu'on m'a raconté, ce n'est pas à propos d'une grosse maladie, mais c'est si drôle... Il s'agit d'une femme, Célestine Dubois, qui s'était entré une aiguille dans la main, en faisant un savonnage. Pendant sept ans, elle la garda, aucun médecin n'étant parvenu à la retirer. Sa main, qui s'était contractée, ne pouvait plus s'ouvrir... Elle arrive, elle la plonge dans la piscine. Mais, tout de suite, elle la retire, en jetant des cris. On la remet de force dans l'eau, on l'y maintient, pendant qu'elle sanglote, la figure couverte de sueur. Trois fois, on la replonge, et l'on voit chaque fois marcher l'aiguille, qui sort enfin par l'extrémité du pouce... Naturellement, si elle criait, c'était que l'aiguille marchait dans sa chair, comme si quelqu'un l'avait poussée, pour l'ôter... Jamais plus Célestine n'a souffert, sa main n'a gardé qu'une petite cicatrice, à la seule fin de montrer le travail de la sainte Vierge.

Cette anecdote produisit plus d'effet encore que les miracles des grosses guérisons. Une aiguille qui marchait, comme si quelqu'un l'avait poussée! Cela peuplait l'invisible, montrait à chaque malade son ange gardien derrière lui, prêt à l'assister, sur un ordre du ciel. Puis, comme cela était joli et enfantin, cette aiguille qui s'en allait, dans l'eau miraculeuse, après s'être entêtée sept ans! Et tous s'exclamaient, amusés, riant d'aise, rayonnants de voir que rien n'était impossible au ciel, que si le ciel l'avait voulu, ils seraient tous redevenus bien portants, jeunes et superbes. Il suffisait de croire et de prier ardemment, pour que la nature fût confondue et que l'incroyable se réalisât. Ensuite, il n'y avait plus qu'une affaire de bonne chance, car le ciel semblait choisir.

—Oh! père, que c'est beau! murmura Marie qui avait écouté jusque-là, ranimée par la passion, muette de saisissement. Tu te souviens de ce que tu m'as conté toi-même, cette Joachine Dehaut qui était venue de Belgique, qui avait traversé toute la France, avec sa jambe tordue, couverte d'un ulcère, dont la mauvaise odeur écartait le monde... D'abord, l'ulcère fut guéri: on pouvait serrer le genou, elle ne sentait rien, il ne restait qu'une petite rougeur... Puis, ce fut le tour de la luxation. Dans l'eau, elle hurla, il lui sembla qu'on lui brisait les os, qu'on lui arrachait la jambe; et, en même temps, elle et la femme qui la baignait virent le pied difforme se redresser avec la régularité d'une aiguille marchant sur un cadran. La jambe s'étendait, les muscles s'allongeaient, le genou se remettait en place, au milieu d'une douleur si forte, que Joachine avait fini par s'évanouir. Mais, quand elle revint à elle, elle s'élança droite et agile, pour porter ses béquilles à la Grotte.

M. de Guersaint, lui aussi, riait d'émerveillement, confirmait du geste ce récit, qu'il tenait d'un père de l'Assomption. Il aurait pu, disait-il, raconter vingt cas semblables, plus touchants, plus extraordinaires les uns que les autres. Il en appelait au témoignage de Pierre; et celui-ci, qui ne croyait pas, se contentait de hocher la tête. D'abord, ne voulant point affliger Marie, il s'était efforcé de se distraire, de regarder, au dehors, les champs, les arbres, les maisons qui défilaient. On venait de dépasser Angoulême, des prairies s'élargissaient, des lignes de peupliers fuyaient, dans le mouvement d'éventail continu de la vitesse. Sans doute, on était en retard, car le train, lancé à toute vapeur, grondait sous l'orage, au travers de l'air en feu, dévorant les kilomètres. Et Pierre, malgré lui, entendait quand même des bouts de récit, s'intéressait à ces histoires extravagantes, que berçaient les durs cahots des roues, comme si la locomotive, éperdue et lâchée, les eût tous conduits au divin pays des rêves. On roulait, on roulait toujours, et il finit par cesser de regarder au dehors, par s'abandonner à l'air lourd et endormeur du wagon, où grandissait une extase, loin de ce monde réel, qu'on traversait d'une course si rapide. Le visage ranimé de Marie le pénétrait de joie. Il lui abandonna sa main, qu'elle avait prise, pour lui dire, dans une étreinte, toute la confiance qui renaissait en elle. Pourquoi donc l'aurait-il découragée par son doute, puisqu'il souhaitait sa guérison? Aussi gardait-il avec une tendresse infinie, cette petite main moite de malade, bouleversé de fraternité souffrante, voulant croire à la pitié des choses, à une bonté supérieure qui ménageait la douleur aux désespérés.

—Oh! Pierre, répéta-t-elle, que c'est beau, que c'est beau! Et quelle gloire, si la sainte Vierge veut bien se déranger pour moi!... Vraiment, croyez-vous que j'en sois digne?

—Certes, s'écria-t-il, vous êtes la meilleure et la plus pure, une âme toute blanche, comme disait votre père, et il n'y a pas assez de bons anges dans le paradis pour vous faire escorte.

Mais ce n'était pas fini. Sœur Hyacinthe et madame de Jonquière, maintenant, disaient tous les miracles qu'elles savaient, la longue suite des miracles qui, depuis plus de trente ans, fleurissaient à Lourdes, comme la floraison ininterrompue des roses sur le rosier mystique. On les comptait par milliers, ils repoussaient chaque année, avec une verdeur de sève prodigieuse, plus éclatants à chaque saison. Et les malades, écoutant ces merveilles dans une fièvre croissante, étaient pareils aux petits enfants, qui, après un beau conte de fée, en veulent un autre, et un autre, et un autre encore. Oh! encore, encore des histoires, où la réalité mauvaise est bafouée, où l'injuste nature est souffletée, où le bon Dieu intervient comme le guérisseur suprême, celui qui se moque de la science et qui fait du bonheur à sa guise!

Ce furent d'abord les sourds et les muets qui entendaient et qui voyaient: Aurélie Bruneau, incurable, le tympan brisé, qui tout d'un coup est ravie par les sons célestes d'un harmonium; Louise Pourchet, muette depuis quarante-cinq ans, qui, en prière devant la Grotte, s'écrie soudain: «Je vous salue, Marie!»; et d'autres, des centaines d'autres qui sont radicalement guéries, pour avoir versé quelques gouttes d'eau dans leurs oreilles ou sur leur langue. Puis, les aveugles défilèrent: le père Hermann, qui sentit la main douce de la sainte Vierge lui enlever le voile qu'il avait sur les yeux; mademoiselle de Pontbriant, menacée de perdre les deux yeux et recouvrant une vue meilleure que jamais, à la suite d'une simple prière; un autre, un enfant de douze ans, dont les cornées ressemblaient à des billes de marbre, et qui retrouva, en trois secondes, des yeux clairs et profonds, où les anges semblaient sourire. Mais, surtout, ce sont les paralytiques qui abondent, les misérables perclus des deux jambes, les infirmes gisant sur leur lit de misère, auxquels le Seigneur dit: «Lève-toi et marche!» Delaunoy, ataxique, cautérisé, brûlé, pendu, rentré quinze fois dans les hôpitaux de Paris, d'où il rapporte les diagnostics concordants de douze médecins, sent une force qui le soulève sur le passage du Saint-Sacrement, et se met à le suivre, les jambes saines. Marie-Louise Delpon, âgée de quatorze ans, dont la paralysie avait raidi les jambes, rétracté les mains, tiré la bouche de côté, voit ses membres se dénouer, la contorsion de sa bouche disparaître, comme si une main invisible coupait les affreux liens qui la déformaient. Marie Vachier, clouée depuis dix-sept ans dans son fauteuil par la paraplégie, non seulement court et vole au sortir de la piscine, mais ne retrouve même plus la trace des plaies dont sa longue immobilité avait couvert son corps. Et Georges Hanquet, atteint de ramollissement à la moelle épinière, d'une insensibilité absolue, passe sans transition de l'agonie à une santé parfaite. Et Léonie Charton, une autre ramollie de la moelle, dont les vertèbres font une saillie considérable, sent fondre sa bosse comme par enchantement, pendant que ses jambes se redressent, des jambes neuves et vigoureuses.

Ensuite, ce furent toutes sortes de maux. D'abord, les accidents de la scrofule, encore des jambes perdues et refaites: Marguerite Gehier, malade d'une coxalgie depuis vingt-sept ans, la hanche dévorée par le mal, le genou droit ankylosé, tombant brusquement à genoux, pour remercier la sainte Vierge de sa guérison; Philomène Simonneau, la jeune Vendéenne, la jambe gauche trouée par trois plaies horribles, au fond desquelles les os cariés, à découvert, laissaient tomber des esquilles, et dont les os, la chair et la peau se reforment. Puis vinrent les hydropiques: madame Ancelin, dont les pieds, les mains, le corps entier se dégonfla, sans qu'on pût savoir où toute l'eau était passée; mademoiselle Montagnon, dont on avait retiré à plusieurs reprises vingt-deux litres d'eau, et qui, enflée de nouveau, se vida sous la simple application d'une compresse trempée à la source miraculeuse, sans qu'on retrouvât non plus rien, ni dans le lit, ni sur le plancher. Et, de même, pas une maladie de l'estomac ne résiste, toutes disparaissent au premier verre. C'est Marie Souchet qui vomit du sang noir, d'une maigreur de squelette, et qui dévore, qui retrouve son embonpoint en deux jours. C'est Marie Jarland qui s'est brûlé l'estomac, en buvant par erreur un verre d'eau de cuivre, et qui sent la tumeur, venue à la suite, se fondre. Du reste, les plus grosses tumeurs s'en vont de la sorte, dans la piscine, sans laisser la moindre trace. Mais ce qui frappe les yeux davantage, ce sont les ulcères, les cancers, toutes les horribles plaies apparentes, qu'un souffle d'en haut cicatrise. Un juif, un comédien, la main dévorée par un ulcère, n'eut qu'à la tremper et fut guéri. Un jeune étranger, immensément riche, affligé au poignet droit d'une loupe grosse comme un œuf de poule, la vit se dissoudre. Rose Duval qui, par suite d'une tumeur blanche, avait au coude gauche un trou à y loger une noix, put suivre le travail prompt de la chair neuve qui comblait ce trou. La veuve Fromond, dont la lèvre était à moitié détruite par un cancer, n'eut qu'à se la lotionner, et il ne resta pas même une couture. Marie Moreau, souffrant affreusement d'un cancer au sein, s'endormit, après avoir appliqué un linge imbibé d'eau de Lourdes; et, quand elle se réveilla, deux heures plus tard, la douleur avait cessé, la chair était nette, d'une fraîcheur de rose.

Enfin, sœur Hyacinthe entama les cures immédiates et radicales de phtisie, et c'était le triomphe, la terrible maladie qui ravageait l'humanité, que les incrédules défiaient la sainte Vierge de guérir, qu'elle guérissait pourtant, disait-on, d'un seul geste de son petit doigt. Cent cas, plus extraordinaires les uns que les autres, se pressaient, débordaient. Marguerite Coupel, phtisique depuis trois ans, le sommet des poumons mangé par les tubercules, se lève et s'en va, éclatante de santé. Madame de la Rivière, qui crache le sang, couverte d'une continuelle sueur froide, et dont les ongles sont violacés, sur le point d'exhaler son dernier souffle, n'a besoin que de boire une petite cuillerée d'eau qu'on verse entre ses dents: tout de suite, le râle cesse, elle s'assoit, répond aux litanies, demande un bouillon. Il faut à Julie Jadot quatre cuillerées; mais elle ne soutenait déjà plus sa tête, elle était d'une constitution si délicate, que le mal semblait l'avoir fondue: en quelques jours, elle devient très grasse. Anna Catry, au degré le plus avancé, le poumon gauche à moitié détruit par une caverne, est plongée cinq fois dans l'eau froide, contrairement à toute prudence, et elle est guérie, le poumon est sain. Une autre, une jeune fille poitrinaire, condamnée par quinze médecins, n'a rien demandé, s'est simplement agenouillée à la Grotte, par hasard, toute surprise ensuite d'avoir été guérie ainsi au passage, au raccroc, sans doute à l'heure où la sainte Vierge apitoyée laisse tomber le miracle de ses mains invisibles.

Des miracles, des miracles encore! ils pleuvaient comme des fleurs du rêve, par un ciel clair et doux. Il y en avait de touchants, il y en avait d'enfantins. Une vieille femme qui, la main ankylosée, ne pouvait plus la remuer depuis trente ans, se lave et fait le signe de la croix. La sœur Sophie qui aboyait comme une chienne, se plonge dans l'eau, en sort la voix pure, chantant un cantique. Mustapha, un Turc, invoque la Dame blanche, et recouvre l'œil droit, en y appliquant une compresse. Un officier de turcos a été protégé à Sedan, un cuirassier de Reichshoffen serait mort d'une balle au cœur, si cette balle, qui avait traversé son portefeuille, ne s'était arrêtée devant une image de Notre-Dame de Lourdes. Et les enfants, les pauvres petits qui souffrent, eux aussi trouvaient grâce: un gamin de cinq ans, paralytique, déshabillé et tenu pendant cinq minutes sous le jet glacé de la fontaine, se leva et marcha; un autre, de quinze ans, qui ne poussait dans son lit qu'un grognement de bête, s'élança de la piscine en criant qu'il était guéri; un autre, de deux ans, un tout petit celui-là, qui n'avait jamais marché, resta un quart d'heure dans l'eau froide, puis ragaillardi, souriant, ainsi qu'un petit homme, fit ses premiers pas. Et, pour tous, pour les petits comme pour les grands, les douleurs étaient vives, pendant que le miracle opérait; car le travail de réparation ne pouvait se faire sans une secousse extraordinaire de toute la machine humaine: les os se régénéraient, la chair repoussait, le mal chassé s'échappait en une convulsion dernière. Mais quel bien-être ensuite! Les médecins n'en croyaient pas leurs yeux, leur étonnement éclatait à chaque guérison, en voyant leurs malades courir, sauter, manger avec un appétit dévorant. Toutes ces élues, ces femmes guéries faisaient trois kilomètres, s'attablaient devant un poulet, dormaient douze heures à poings fermés. Aucune convalescence du reste, une saute brusque de l'agonie à la pleine santé, les membres remis à neuf, les plaies bouchées, les organes rétablis dans leur intégrité, l'embonpoint revenu, tout cela en un coup de foudre. La science était bafouée, on ne prenait pas même les précautions les plus simples, baignant les femmes à toutes les époques du mois, plongeant les phtisiques en sueur dans l'eau glacée, laissant les plaies à leur putréfaction, sans aucun soin antiseptique. Puis, à chaque miracle, quel cantique d'allégresse, quel cri de reconnaissance et d'amour! La miraculée se jette à genoux, tout le monde pleure, des conversions s'opèrent, des protestants et des juifs embrassent le catholicisme, autres miracles de la foi dont le ciel triomphe. Les habitants du village vont en foule attendre la miraculée sur la route, pendant que les cloches sonnent à la volée; et, quand on la voit sauter lestement de la voiture, des cris, des sanglots de joie éclatent, on entonne le Magnificat. Gloire à la sainte Vierge! reconnaissance et tendresse éternelles à la Mère de Dieu!

De toutes ces espérances réalisées, de toutes ces ardentes actions de grâces, ce qui se dégageait, c'était cette gratitude à la Mère très pure, à la Mère admirable. Elle était la grande passion de toutes les âmes, la Vierge puissante, la Vierge clémente, le Miroir de justice, le Trône de sagesse. Toutes les mains se tendaient vers elle, Rose mystique dans l'ombre des chapelles, Tour d'ivoire à l'horizon du rêve, Porte du ciel ouvrant sur l'infini. Dès l'aurore de chaque journée, elle luisait, claire Étoile du matin, gaie de jeune espoir. N'était-elle pas encore la Santé des infirmes, le Refuge des pécheurs, la Consolatrice des affligés? La France avait toujours été son pays aimé, on l'y adorait d'un culte fervent, le culte même de la femme et de la mère, dans une envolée de tendresse brûlante; et c'était en France surtout qu'elle se plaisait à se montrer aux petites bergères. Elle était si bonne aux petits! elle s'occupait continuellement d'eux, on ne s'adressait si volontiers à elle que parce qu'on la savait l'intermédiaire d'amour entre la terre et le ciel. Chaque soir, elle pleurait des larmes d'or, aux pieds de son divin Fils, pour obtenir de lui des grâces; et c'étaient les miracles qu'il lui permettait de faire, ce beau champ fleuri de miracles, odorants comme les roses du paradis, si prodigieux d'éclat et de parfum.

Le train roulait, roulait toujours. On venait de traverser Coutras, il était six heures. Et sœur Hyacinthe, se levant, tapa dans ses mains, en répétant une fois encore:

—L'Angélus, mes enfants!

Jamais les Ave ne s'étaient envolés dans une foi plus vive, plus attisée par le désir d'être entendu du ciel. Et Pierre, alors, comprit brusquement, eut l'explication nette de ces pèlerinages, de tous ces trains qui roulaient par le monde entier, de ces foules accourues, de Lourdes flamboyant là-bas comme le salut des corps et des âmes. Ah! les pauvres misérables qu'il voyait, depuis le matin, râler de souffrance, traîner leur triste carcasse dans la fatigue d'un tel voyage! Ils étaient tous des condamnés, des abandonnés de la science, las d'avoir consulté les médecins, d'avoir tenté la torture des remèdes inutiles. Et comme on comprenait que, brûlant du désir de vivre encore, ne pouvant se résigner sous l'injuste et indifférente nature, ils fissent le rêve d'un pouvoir surhumain, d'une divinité toute-puissante, qui peut-être allait, en leur faveur, arrêter les lois établies, changer le cours des astres et revenir sur sa création! Dieu ne leur restait-il pas, si la terre leur manquait? La réalité, pour eux, était trop abominable, il leur naissait un immense besoin d'illusion et de mensonge. Oh! croire qu'il y a quelque part un justicier suprême qui redresse les torts apparents des êtres et des choses, croire qu'il y a un rédempteur, un consolateur qui est le maître, qui peut faire remonter les torrents à leur source, rendre la jeunesse aux vieillards, ressusciter les morts! Se dire, quand on est couvert de plaies, qu'on a les membres tordus, le ventre enflé de tumeurs, les poumons détruits, se dire que cela n'importe pas, que tout peut disparaître et renaître sur un signe de la sainte Vierge, et qu'il suffit de prier, de la toucher, d'obtenir d'elle la grâce d'être choisi! Et, alors, quelle fontaine céleste d'espérance, lorsque se mettait à couler le flot prodigieux de ces belles histoires de guérison, de ces contes de fée adorables, qui berçaient, qui grisaient l'imagination enfiévrée des malades et des infirmes! Depuis que la petite Sophie Couteau, avec son pied blanc guéri, était montée dans ce wagon, ouvrant le ciel illimité du divin et du surnaturel, comme l'on comprenait le souffle de résurrection qui passait, soulevant peu à peu les plus désespérés de leur couche de misère, faisant luire les yeux de tous, puisque la vie était encore possible pour eux, et qu'ils allaient peut-être la recommencer!

Oui, c'était bien cela. Si ce train lamentable roulait, roulait toujours, si ce wagon était plein, si les autres étaient pleins; si la France et le monde, du plus loin de la terre, étaient sillonnés par des trains pareils; si des foules de trois cent mille croyants, charriant avec elles des milliers de malades, se mettaient en branle d'un bout de l'année à l'autre: c'était que, là-bas, la Grotte flambait dans sa gloire comme un phare d'espoir et d'illusion, comme la révolte et le triomphe de l'impossible sur l'inexorable matière. Jamais roman plus passionnant n'avait été écrit pour exalter les âmes, au-dessus des rudes conditions de l'existence. Rêver ce rêve, là était le grand bonheur ineffable. Les pères de l'Assomption n'avaient vu, d'année en année, s'élargir le succès de leurs pèlerinages, que parce qu'ils vendaient aux peuples accourus de la consolation, du mensonge, ce pain délicieux de l'espérance dont l'humanité souffrante a une continuelle faim, que rien n'apaisera jamais. Et ce n'étaient pas seulement les plaies physiques qui criaient du besoin d'être guéries, tout l'être moral et intellectuel clamait sa misère, dans un désir insatiable de bonheur. Être heureux, mettre la certitude de sa vie dans la foi, s'appuyer jusqu'à la mort sur ce solide bâton de voyage, tel était le désir qui sortait de toutes les poitrines, qui faisait s'agenouiller toutes les douleurs morales, demandant la continuation de la grâce, la conversion des êtres chers, le salut spirituel de soi-même et de ceux qu'on aime. L'immense cri se propageait, montait, emplissait l'espace: être heureux à jamais, dans la vie et dans la mort!

Et Pierre les avait bien vus tous, les souffrants qui l'entouraient, ne plus sentir les cahots des roues, retrouver des forces, à chaque lieue dévorée qui les rapprochait du miracle. Madame Maze, elle-même, devenait bavarde, dans la certitude que la sainte Vierge lui rendrait son mari. Madame Vincent, souriante, berçait doucement la petite Rose, en la trouvant bien moins malade que ces enfants à demi morts qu'on plongeait dans l'eau glacée et qui jouaient. M. Sabathier plaisantait avec M. de Guersaint, lui expliquait qu'en octobre, quand il aurait des jambes, il irait faire un tour à Rome, un voyage qu'il remettait depuis quinze ans. Madame Vêtu, calmée, l'estomac tiraillé seulement, croyant qu'elle avait faim, demandait à madame de Jonquière de lui laisser tremper des mouillettes de biscuit dans un verre de lait; tandis qu'Élise Rouquet, oubliant sa plaie, mangeait une grappe de raisin, à visage découvert. Et la Grivotte, assise sur son séant, et le frère Isidore, qui avait cessé de se plaindre, gardaient de tous ces beaux contes une telle fièvre heureuse, qu'ils s'inquiétaient de l'heure, ayant l'impatience de la guérison. Mais l'homme surtout, pendant une minute, ressuscita. Comme sœur Hyacinthe essuyait de nouveau la sueur froide de son visage, il ouvrit les paupières, tandis qu'un sourire éclairait un instant sa face. Une fois encore, il avait espéré.

Marie gardait, dans sa petite main tiède, la main de Pierre. Il était sept heures, on ne devait être à Bordeaux qu'à sept heures et demie; et le train en retard, pour rattraper les minutes perdues, hâtait de plus en plus sa marche, dans une vitesse folle. L'orage avait fini par couler, une douceur infiniment pure tombait du grand ciel clair.

—Oh! Pierre, que c'est beau, que c'est beau! répéta de nouveau Marie, en lui serrant la main de toute sa tendresse.

Et, se penchant vers lui, à demi-voix:

—Pierre, j'ai vu la sainte Vierge, tout à l'heure, et c'est votre guérison que j'ai demandée et obtenue.

Le prêtre, comprenant, fut bouleversé par les yeux de divine lumière qu'elle fixait sur les siens. Elle s'était oubliée, elle avait demandé sa conversion; et ce souhait de foi, qui sortait candide de cette créature souffrante et si chère, lui retournait l'âme. Pourquoi donc ne croirait-il pas, un jour? Lui-même restait éperdu de tant de récits extraordinaires. La chaleur étouffante du wagon l'avait étourdi, la vue des misères entassées là faisait saigner sa chair pitoyable. Et la contagion agissait, il ne savait plus bien où s'arrêtaient le réel et le possible, incapable, au milieu de cet amas de faits stupéfiants, de faire le partage, d'expliquer les uns et de rejeter les autres. Un moment, comme un cantique de nouveau s'élevait, l'emportait au fil entêté de son obsession, il ne s'appartint plus, il s'imagina qu'il finissait par croire, dans le vertige halluciné de cet hôpital roulant, roulant toujours, à toute vapeur.

V

Le train quitta Bordeaux après un arrêt de quelques minutes, durant lequel ceux qui n'avaient pas dîné, se hâtèrent d'acheter des provisions. D'ailleurs, les malades ne cessaient de boire un peu de lait, de réclamer un biscuit, comme des enfants. Et, tout de suite, dès qu'on fut de nouveau en marche, sœur Hyacinthe tapa dans ses mains.

—Allons, dépêchons-nous, la prière du soir!

Alors, pendant près d'un quart d'heure, il y eut un bourdonnement confus, des Pater, des Ave, un examen de conscience, un acte de contrition, un abandon de soi-même à Dieu, à la sainte Vierge et aux saints, tout un remerciement de l'heureuse journée, que termina une prière pour les vivants et pour les fidèles trépassés.

—Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit... Ainsi soit-il!

Il était huit heures dix, le crépuscule noyait déjà la campagne, une plaine immense, prolongée par les brumes du soir, et où s'allumaient, au loin, dans les maisons perdues, des étincelles vives. Les lampes du wagon vacillaient, éclairaient d'une lumière jaune l'entassement des bagages et des pèlerins, secoués par un mouvement de lacets continu.

—Vous savez, mes enfants, reprit sœur Hyacinthe, restée debout, que je ferai faire le silence à Lamothe, à environ une heure d'ici. Vous avez donc une heure pour vous amuser; mais soyez sages, ne vous excitez pas trop. Et, après Lamothe, vous entendez bien, plus un mot, plus un souffle, je veux que vous dormiez tous!

Cela les fit rire.

—Ah! mais, c'est la règle, vous êtes sûrement trop raisonnables pour ne pas obéir.

Depuis le matin, en effet, ils avaient rempli ponctuellement le programme des exercices religieux, indiqués heure par heure. Maintenant que toutes les prières avaient été dites, les chapelets récités, les cantiques chantés, c'était la journée finie, une courte récréation avant le repos. Mais ils ne savaient que faire.

—Ma sœur, proposa Marie, si vous vouliez bien autoriser monsieur l'abbé à nous faire une lecture? Il lit parfaitement, et j'ai justement là un petit livre, une histoire de Bernadette si jolie...

On ne la laissa pas achever, tous crièrent, avec une passion éveillée d'enfants auxquels on promet un beau conte:

—Oh! oui, ma sœur, oh? oui, ma sœur!

—Sans doute, dit la religieuse, je permets, du moment qu'il s'agit d'une bonne lecture.

Pierre dut consentir. Mais il voulait être sous la lampe, et il lui fallut changer de place avec M. de Guersaint, que cette annonce d'une histoire avait ravi autant que les malades. Et, quand le jeune prêtre, enfin installé, déclarant qu'il verrait assez clair, ouvrit le livre, un frémissement de curiosité courut d'un bout du wagon à l'autre, toutes les têtes s'allongèrent, recueillies, les oreilles tendues. Heureusement, il avait la voix claire, il put dominer les roues, dont le bruit n'était plus qu'un roulement assourdi, dans cette plaine immense et plate.

Mais, avant de commencer, Pierre examinait le livre. C'était un de ces petits livres de colportage, sortis des presses catholiques, répandus à profusion par toute la chrétienté. Mal imprimé, de papier humble, il portait, sur sa couverture bleue, une Notre-Dame de Lourdes, une naïve image d'une grâce raidie et gauche. Une demi-heure suffirait certainement pour le lire, sans hâte.

Et Pierre commença, de sa belle voix nette, au timbre doux et pénétrant.

—«C'était à Lourdes, petite ville des Pyrénées, le jeudi 11 février 1858. Le temps était froid et un peu couvert. On manquait de bois pour préparer le dîner, dans la maison du pauvre, mais honnête meunier François Soubirous. Sa femme, Louise, dit à sa seconde fille, Marie: «Va ramasser du bois sur le bord du Gave ou dans les communaux.» Le Gave est le nom d'un torrent qui traverse Lourdes.

«Marie avait une sœur aînée, nommée Bernadette, récemment arrivée de la campagne, où de braves villageois l'avaient employée comme bergère. C'était une enfant frêle et délicate, d'une grande innocence, mais dont toute la science consistait à savoir dire le chapelet. Louise Soubirous hésitait à l'envoyer au bois avec sa sœur, à cause du froid; cependant, sur les instances de Marie et d'une petite voisine, nommée Jeanne Abadie, elle la laissa partir.

«Les trois compagnes, descendant le long du torrent pour recueillir des débris de bois mort, se trouvèrent en face d'une grotte, creusée dans un grand rocher que les gens du pays appelaient Massabielle...»

Mais, arrivé à ce point de la lecture, comme il tournait la page, Pierre s'arrêta, laissant retomber le petit livre. L'enfantillage du récit, les phrases toutes faites et vides l'impatientaient. Lui qui avait entre les mains le dossier complet de cette histoire extraordinaire, qui s'était passionné à en étudier les moindres détails, et qui gardait au fond du cœur une tendresse délicieuse, une infinie pitié pour Bernadette! Il venait de se dire que l'enquête qu'il rêvait autrefois d'aller faire à Lourdes, il pourrait la commencer le lendemain même. C'était une des raisons qui l'avaient décidé au voyage. Et toute sa curiosité se réveillait sur la voyante, qu'il aimait, parce qu'il la sentait une candide, une véridique et une malheureuse, mais dont il aurait voulu analyser et expliquer le cas. Certes, elle ne mentait pas, elle avait eu sa vision, entendu des voix comme Jeanne d'Arc, et comme Jeanne d'Arc elle délivrait la France, au dire des catholiques. Quelle était donc la force qui l'avait produite, elle et son œuvre? Comment la vision avait-elle pu grandir chez cette enfant misérable, et bouleverser toutes les âmes croyantes jusqu'à renouveler les miracles des temps primitifs, et fonder presque une religion nouvelle, au milieu d'une ville sainte, bâtie à coups de millions, envahie par des foules qu'on n'avait pas vues si exaltées ni si nombreuses depuis les croisades?

Alors, cessant de lire, il raconta ce qu'il savait, ce qu'il avait deviné et rétabli, dans cette histoire si obscure encore, malgré les flots d'encre qu'elle a fait couler. Il connaissait le pays, les mœurs, les coutumes, à la suite de ses longues conversations avec son ami, le docteur Chassaigne. Et il avait une facilité charmante de parole, une émotion exquise, des dons remarquables d'orateur sacré, qu'il se connaissait depuis le séminaire, mais dont il n'usait jamais. Dans le wagon, quand on vit qu'il savait l'histoire bien mieux, bien plus longuement que le petit livre, et qu'il la disait d'un air si doux, si passionné, il y eut une recrudescence d'attention, un élan de ces âmes douloureuses, affamées de bonheur, qui se donnaient toutes à lui.

D'abord, ce fut l'enfance de Bernadette, à Bartrès. Elle grandissait là chez sa mère nourrice, la femme Lagües, qui, ayant perdu un nouveau-né, avait rendu aux Soubirous, très pauvres, le service de nourrir et de garder leur enfant. Ce village de quatre cents âmes, à une lieue environ de Lourdes, se trouvait comme au désert, loin de toute route fréquentée, caché parmi des verdures. Le chemin dévale, les quelques maisons s'espacent, au milieu des herbages coupés de haies, plantés de noyers et de châtaigniers; tandis que des ruisseaux clairs qui ne se taisent jamais, suivent les pentes, le long des sentiers, et que, seule, la vieille petite église romane domine sur un tertre, envahi par les tombes du cimetière. De toutes parts, des coteaux boisés ondulent et montent: c'est un trou dans les herbes d'une fraîcheur délicieuse, des herbes au vert intense, que baigne un dessous trempé d'eau, les éternelles nappes souterraines descendues des montagnes. Et Bernadette, qui, depuis qu'elle était grande fille, payait sa nourriture en gardant les agneaux, les menait paître pendant des saisons entières, perdue sous ces feuillages, où elle ne rencontrait pas une âme. Parfois seulement, du sommet d'un coteau, elle apercevait les montagnes au loin, le pic du Midi, le pic de Viscos, masses éclatantes ou assombries selon la couleur du temps, et que d'autres pics décolorés prolongeaient, des apparitions à demi évanouies de visionnaire, comme il en passe dans les rêves. Puis, c'était la maison des Lagües, où son berceau se trouvait encore, une maison isolée, la dernière du village. Un pré s'étendait, planté de poiriers et de pommiers, séparé seulement de la pleine campagne par une source mince, qu'on pouvait franchir d'un saut. Dans l'habitation basse, il n'y avait, à droite et à gauche de l'escalier de bois menant au grenier, que deux vastes pièces, dallées de pierre, contenant chacune quatre ou cinq lits. Les fillettes couchaient ensemble, s'endormaient en regardant le soir les belles images, collées aux murs, pendant que la grande horloge, dans sa caisse de sapin, battait l'heure gravement, au milieu du grand silence.

Ah! ces années de Bartrès, dans quelle douceur ravie Bernadette les avait vécues! Elle poussait chétive, toujours malade, souffrant d'un asthme nerveux qui l'étouffait aux moindres sautes du vent; et, à douze ans, elle ne savait ni lire ni écrire, ne parlant que le patois, restée enfantine, retardée dans son esprit ainsi que dans son corps. C'était une bonne petite fille, très douce, très sage, d'ailleurs une enfant comme une autre, pas causeuse pourtant, plus contente d'écouter que de parler. Bien qu'elle ne fût guère intelligente, elle montrait souvent beaucoup de raison naturelle, avait même parfois la répartie prompte, une sorte de gaieté simple qui faisait rire. On avait eu une peine infinie à lui apprendre le chapelet. Quand elle le sut, elle parut vouloir borner là sa science, elle le récita d'un bout de la journée à l'autre, si bien qu'on ne la rencontrait plus, avec ses agneaux, que son chapelet aux doigts, égrenant les Pater et les Ave. Et que d'heures elle vécut ainsi au penchant herbu des coteaux, noyée et comme hantée dans le mystère des feuilles, ne voyant par instants du monde que les cimes des montagnes lointaines, envolées dans la lumière, d'une légèreté de songe! Les journées se succédaient, et elle ne promenait toujours que son rêve étroit, l'unique prière qu'elle répétait, qui ne lui donnait d'autre compagne et amie que la sainte Vierge, parmi cette solitude si fraîche, si naïve d'enfance. Puis, que de belles soirées elle passa, l'hiver, dans la salle de gauche, où il y avait du feu! Sa mère nourrice avait un frère qui était prêtre et qui faisait parfois des lectures admirables, des histoires de sainteté, des aventures prodigieuses à faire trembler de peur et de joie, des apparitions du paradis sur la terre, tandis que le ciel entr'ouvert laissait apercevoir la splendeur des anges. Les livres qu'il apportait étaient souvent pleins d'images, le bon Dieu au milieu de sa gloire, Jésus si délicat et si joli, avec son visage de lumière, la sainte Vierge surtout qui revenait sans cesse, resplendissante, vêtue de blanc, d'azur et d'or, si aimable, qu'elle la revoyait parfois dans ses rêves. Mais la Bible était encore le livre qu'on lisait le plus souvent, une vieille Bible jaunie par l'usage, depuis plus de cent ans dans la famille; et, chaque soir de veillée, le père nourricier, qui seul avait appris à lire, prenait une épingle, la plantait au hasard, commençait la lecture en haut de la page de droite, au milieu de la profonde attention des femmes et des enfants, qui finissaient par savoir et qui auraient pu continuer, sans se tromper d'un mot.

Bernadette préférait les livres pieux, où la sainte Vierge passait avec son accueillant sourire. Pourtant, une lecture l'amusa aussi, celle de la merveilleuse histoire des Quatre Fils Aymon. Sur la couverture jaune du petit livre, tombé là de la balle de quelque colporteur égaré, on voyait, en une gravure naïve, les quatre preux, Renaud et ses frères, montés tous les quatre sur Bayard, leur fameux cheval de bataille, dont la fée Orlande leur avait fait le royal cadeau. Et c'étaient des combats sanglants, des constructions et des sièges de forteresse, des coups d'épée terribles entre Roland et Renaud, qui allait enfin délivrer la Terre Sainte, sans oublier le magicien Maugis aux merveilleux enchantements, ni la princesse Clarisse, sœur du roi d'Aquitaine, plus belle que le jour. L'imagination frappée, Bernadette avait parfois de la peine à s'endormir, surtout les soirs où, délaissant les livres, quelqu'un de la compagnie disait une histoire de sorcier. Elle était très superstitieuse, jamais on ne l'aurait fait passer, après le coucher du soleil, près d'une tour du voisinage, hantée par le diable. Toute la contrée, d'ailleurs, dévote et simple d'esprit, était comme peuplée de mystères, des arbres qui chantaient, des pierres où perlait le sang, des carrefours où il fallait dire trois Pater et trois Ave, si l'on ne voulait pas rencontrer la bête aux sept cornes, qui emportait les filles à la perdition. Et quelle richesse de contes terrifiants! Il y en avait des centaines, on ne se serait plus arrêté, le soir, quand on les entamait. D'abord, c'étaient les aventures des loups-garous, ces misérables hommes forcés par le démon à entrer dans la peau des chiens, les grands chiens blancs des montagnes: si l'on tire un coup de fusil sur le chien et qu'un seul plomb le touche, l'homme est délivré; mais, si le plomb ne touche que l'ombre, l'homme meurt immédiatement. Puis, défilaient les sorciers et les sorcières, à l'infini. Une de ces histoires passionnait Bernadette, celle d'un greffier de Lourdes qui voulait voir le diable et qu'une sorcière menait dans un champ vague, à minuit, le vendredi saint. Le diable arrivait, magnifiquement habillé de rouge. Tout de suite, il proposait au greffier de lui acheter son âme, ce que celui-ci feignait d'accepter. Justement, le diable tenait sous son bras le registre où avaient signé les gens de la ville qui s'étaient déjà vendus. Mais le greffier, malin, tirait de sa poche une prétendue bouteille d'encre, qui n'était autre qu'une bouteille d'eau bénite; et il aspergeait le diable, lequel poussait des cris affreux, pendant que lui prenait la fuite, en emportant le registre. Alors, une course folle commençait, qui pouvait durer la soirée entière, par les monts, par les vaux, au travers des forêts et des torrents. «Rends-moi le registre!—Non, tu ne l'auras pas!» Et cela recommençait toujours. «Rends-moi le registre!—Non, tu ne l'auras pas!» Le greffier, enfin, qui avait son idée, hors d'haleine, près de succomber, se jetait dans le cimetière, en terre bénite, d'où il narguait le diable, en agitant le registre, ayant ainsi sauvé les âmes de tous les malheureux qui avaient signé. Et, ces soirs-là, avant de s'abandonner au sommeil, Bernadette disait mentalement un chapelet, heureuse de voir l'enfer bafoué, tremblante cependant à l'idée qu'il reviendrait sûrement rôder autour d'elle, dès qu'on aurait soufflé la lampe.

Tout un hiver, les veillées se firent dans l'église. Le curé Ader l'avait permis, et beaucoup de familles venaient là, pour économiser la lumière; sans compter qu'on avait plus chaud, à être ainsi tous ensemble. On lisait la Bible, on disait des prières en commun. Les enfants finissaient par s'endormir. Seule, Bernadette luttait jusqu'au bout, si contente d'être chez le bon Dieu, dans cette nef étroite, dont les minces nervures étaient peintes en rouge et en bleu. Au fond, l'autel, peint également et doré, avec ses colonnes torses, avec ses retables, Marie chez Anne et la Décollation de saint Jean, se dressait, d'une richesse fauve et un peu barbare. Et l'enfant, dans la somnolence qui l'envahissait, devait voir se lever la vision mystique de ces images violemment coloriées, le sang couler des plaies, les auréoles flamboyer, la Vierge revenir toujours et la regarder de ses yeux couleur du ciel, de ses yeux vivants, tandis qu'elle lui semblait sur le point d'ouvrir ses lèvres de vermillon, pour lui adresser la parole. Pendant des mois, elle vécut de la sorte ses soirées, dans ce demi-sommeil, en face de l'autel vague et somptueux, dans ce commencement de rêve divin qu'elle emportait, pour l'achever au lit, dormant sans un souffle, sous la garde de son bon ange.

Et ce fut aussi dans cette vieille église, si humble et si pleine de foi ardente, que Bernadette commença à suivre le catéchisme. Elle allait avoir quatorze ans, il était grand temps qu'elle fît sa première communion. Sa mère nourrice, qui passait pour avare, ne l'envoyait pas à l'école, l'utilisant dans la maison du matin au soir. M. Barbet, l'instituteur, ne la vit jamais à sa classe. Mais, un jour qu'il faisait la leçon de catéchisme, en remplacement de l'abbé Ader, indisposé, il la remarqua pour sa piété et sa modestie. Le prêtre aimait beaucoup Bernadette; et il parlait souvent d'elle à l'instituteur, il lui disait qu'il ne pouvait la regarder, sans songer aux enfants de la Salette, car ces enfants avaient dû être simples, bons et pieux comme elle, pour que la sainte Vierge leur fût apparue. Un autre matin, les deux hommes, en dehors du village, l'ayant vue de loin, avec son petit troupeau, se perdre parmi les grands arbres, le prêtre se retourna, à plusieurs reprises, en disant de nouveau: «J'ignore ce qui se passe en moi, mais toutes les fois que je rencontre cette enfant, il me semble apercevoir Mélanie, la petite bergère, la compagne du petit Maximin.» Certainement, il était obsédé par cette pensée singulière, qui se trouva être une prédiction. Et, un jour, après le catéchisme, ou même un soir, à la veillée de l'église, n'avait-il pas conté la merveilleuse histoire, vieille de douze années déjà, la Dame à la robe éblouissante qui marchait sur l'herbe sans la courber, la sainte Vierge qui s'était montrée à Mélanie et à Maximin, sur la montagne, au bord d'un ruisseau, pour leur confier un grand secret et leur annoncer la colère de son Fils? Depuis ce jour, une source, née des larmes de la Vierge, guérissait toutes les maladies, tandis que le secret, confié à un parchemin scellé de trois cachets de cire, dormait à Rome. Sans doute, cette histoire admirable, Bernadette l'avait écoutée passionnément, de son air muet de dormeuse éveillée, puis l'avait emportée au désert de feuilles où elle passait les jours, pour la revivre derrière ses agneaux, pendant que, grain à grain, son chapelet glissait entre ses doigts frêles.

Et telle s'écoula l'enfance, à Bartrès. Ce qui ravissait, chez cette Bernadette chétive et pauvre, c'étaient les yeux d'extase, les beaux yeux de visionnaire, où, comme des oiseaux dans un ciel pur, passait le vol des rêves. La bouche était grande et trop forte, indiquant la bonté; la tête, carrée, au front droit, aux épais cheveux noirs, aurait paru commune, sans son charme de doux entêtement. Mais qui n'entrait pas dans son regard, ne la remarquait pas: elle n'était plus qu'une enfant quelconque, la pauvresse des routes, la fillette poussée à regret, d'une humilité craintive. Et c'était dans son regard que l'abbé Ader avait sûrement lu avec trouble tout ce qui allait fleurir en elle, le mal étouffant dont souffrait sa triste chair de gamine, la solitude de verdure où elle avait grandi, la douceur bêlante de ses agneaux, la Salutation angélique promenée sous le ciel, répétée jusqu'à l'hallucination, et les prodigieuses histoires entendues chez sa mère nourrice, et les veillées passées devant les retables vivants de l'église, et tout l'air de primitive foi qu'elle avait respiré dans ce pays lointain, barré de montagnes.

Le 7 janvier, Bernadette venait d'avoir quatorze ans, et ses parents, les Soubirous, voyant qu'elle n'apprenait rien à Bartrès, résolurent de la reprendre définitivement chez eux, à Lourdes, pour qu'elle y suivît le catéchisme avec assiduité, de manière à préparer sérieusement sa première communion. Et elle était donc à Lourdes depuis quinze à vingt jours, lorsque, par un temps froid et un peu couvert, le 11 février, un jeudi...

Mais Pierre dut s'interrompre, sœur Hyacinthe s'était levée, tapant vigoureusement dans ses mains.

—Mes enfants, il est plus de neuf heures... Le silence! le silence!

On venait en effet de dépasser Lamothe, le train roulait avec son ronflement sourd dans une mer de ténèbres, au travers des plaines sans fin des Landes, submergées par la nuit. Depuis dix minutes déjà, on aurait dû ne plus souffler dans le wagon, dormir ou souffrir, sans une parole. Et il y eut pourtant une révolte.

—Oh! ma sœur, s'écria Marie, dont les yeux étincelaient, un petit quart d'heure encore! Nous en sommes au moment le plus intéressant.

Dix voix, vingt voix s'élevèrent.

—Oui, de grâce! encore un petit quart d'heure! Tous voulaient entendre la suite, brûlant de curiosité, comme s'ils n'avaient pas connu l'histoire, tellement ils étaient pris par les détails d'humanité attendrie et souriante que donnait le conteur. Les regards ne le quittaient plus, les têtes se tendaient vers lui, bizarrement éclairées, sous les lampes fumeuses. Et il n'y avait pas que les malades, les dix femmes du compartiment du fond, elles aussi, se passionnaient, tournaient leurs pauvres faces laides, belles de naïve croyance, heureuses de ne pas perdre un mot.

—Non, je ne peux pas! déclara d'abord sœur Hyacinthe. Le programme est formel, il faut faire silence.

Cependant, elle fléchissait, si intéressée elle-même, qu'elle en avait un battement de cœur, sous sa guimpe. Marie insista de nouveau, suppliante; tandis que son père, M. de Guersaint, qui écoutait d'un air très amusé, déclarait qu'on allait en être malade, si l'on ne continuait pas; et, comme madame de Jonquière souriait d'un air indulgent, la sœur finit par céder.

—Eh bien! voyons, encore un petit quart d'heure, mais rien qu'un petit quart d'heure, n'est-ce pas? parce que je serais fautive.

Pierre avait attendu paisiblement, sans intervenir. Et il continua de la même voix pénétrante, où le doute s'attendrissait de pitié pour ceux qui souffrent et qui espèrent.

Maintenant, le récit reprenait à Lourdes, rue des Petits-Fossés, une rue morne, étroite et tortueuse, qui descend entre des maisons pauvres et des murs grossièrement crépis. Au rez-de-chaussée d'une de ces tristes demeures, au bout d'une allée noire, les Soubirous occupaient une chambre unique, où sept personnes s'entassaient, le père, la mère et les cinq enfants. On voyait à peine clair, la cour intérieure, toute petite et humide, s'éclairait d'un jour verdâtre. On dormait là, en tas; on y mangeait, quand on avait du pain. Depuis quelque temps, le père, meunier de son état, trouvait difficilement du travail chez les autres. Et c'était de ce trou obscur, de cette misère basse, que, par ce froid jeudi de février, Bernadette, l'aînée, s'en était allée ramasser du bois mort, avec Marie, sa sœur cadette, et Jeanne, une petite amie du voisinage.

Alors, longuement, le beau conte se déroula: comment les trois fillettes étaient descendues au bord du Gave, de l'autre côté du Château, comment elles avaient fini par se trouver dans l'île du Chalet, en face du rocher de Massabielle, dont les séparait seulement l'étroit chenal du moulin de Sâvy. C'était un lieu sauvage, où le berger commun conduisait souvent les porcs du pays, qui, par les averses brusques, s'abritaient sous ce rocher de Massabielle, que creusait à sa base une sorte de grotte peu profonde, obstruée d'églantiers et de ronces. Le bois mort était rare, Marie et Jeanne traversèrent le chenal, en apercevant, de l'autre côté, tout un glanage de branches, charriées et laissées là par le torrent; tandis que Bernadette, plus délicate, un peu demoiselle, restait sur la rive à se désespérer, n'osant se mouiller les pieds. Elle avait de la gourme à la tête, sa mère lui avait bien recommandé de s'envelopper avec soin dans son capulet, un grand capulet blanc qui tranchait sur sa vieille robe de laine noire. Quand elle vit que ses compagnes refusaient de l'aider, elle se résigna à quitter ses sabots et à retirer ses bas. Il était environ midi, les neuf coups de l'Angélus devaient sonner à la paroisse, dans ce grand ciel calme d'hiver, voilé d'un fin duvet de nuages. Et ce fut alors qu'un grand trouble monta en elle, soufflant dans ses oreilles avec un tel bruit de tempête, qu'elle crut entendre passer un ouragan, descendu des montagnes: elle regarda les arbres, elle fut stupéfaite; car pas une feuille ne remuait. Puis, elle pensa s'être trompée, et elle allait ramasser ses sabots, lorsque, de nouveau, le grand souffle la traversa; mais, cette fois, le trouble des oreilles gagnait les yeux, elle ne voyait plus les arbres, elle était éblouie par une blancheur, une sorte de clarté vive, qui lui parut se fixer contre le rocher, en haut de la grotte, dans une fente mince et haute, pareille à une ogive de cathédrale. Effrayée, elle tomba sur les genoux. Qu'était-ce donc, mon Dieu? Parfois, aux vilains temps, lorsque son asthme l'oppressait davantage, elle rêvait pendant des nuits entières, des rêves souvent pénibles, dont elle gardait l'étouffement au réveil, même lorsqu'elle ne se souvenait de rien. Des flammes l'entouraient, le soleil passait devant sa face. Avait-elle ainsi rêvé, la nuit précédente? Était-ce la continuation de quelque songe oublié? Puis, peu à peu, une forme s'indiqua, elle crut reconnaître une figure, que la vive lumière faisait toute blanche. Dans la crainte que ce ne fût le diable, la cervelle hantée d'histoires de sorcières, elle s'était mise à dire son chapelet. Et, quand, la lumière éteinte peu à peu, elle eut rejoint Marie et Jeanne, après avoir traversé le chenal, elle fut surprise que ni l'une ni l'autre n'eussent rien vu, pendant qu'elles ramassaient du bois devant la grotte. Et, en revenant à Lourdes, les trois fillettes causèrent: elle avait donc vu quelque chose, elle? Mais elle ne voulait pas répondre, inquiète et un peu honteuse; enfin, elle dit qu'elle avait vu quelque chose habillé de blanc.

Dès lors, la rumeur partit de là et grandit. Les Soubirous, mis au courant, s'étaient fâchés de ces enfantillages, en défendant à leur fille de retourner au rocher de Massabielle. Mais tous les enfants du quartier se répétaient déjà l'histoire, les parents durent céder, le dimanche, et laisser Bernadette aller à la grotte, avec une bouteille d'eau bénite, pour savoir décidément si l'on n'avait pas affaire au diable. Elle revit la clarté, la figure qui se complétait, qui souriait, sans avoir peur de l'eau bénite. Et, le jeudi encore, elle revint, accompagnée d'autres personnes, et ce fut ce jour-là seulement que la Dame au vif éclat s'incarna au point de lui adresser enfin la parole: «Faites-moi la grâce de venir ici pendant quinze jours.» Peu à peu, la Dame s'était ainsi précisée, le quelque chose habillé de blanc devenait une Dame plus belle qu'une reine, comme on n'en voit que sur les images. D'abord, devant les questions dont le voisinage l'accablait du matin au soir, Bernadette s'était montrée hésitante, agitée de scrupules. Puis, il avait semblé que, sous la suggestion même de ces interrogatoires, la figure se faisait plus nette, prenait une vie définitive, des lignes et des couleurs dont l'enfant, dans ses descriptions, ne devait jamais plus s'écarter. Les yeux étaient bleus et très doux, la bouche rose et souriante, l'ovale du visage avait à la fois une grâce de jeunesse et de maternité. On voyait à peine, sous le bord du voile qui couvrait la tête et descendait jusqu'aux talons, la frisure discrète d'une admirable chevelure blonde. La robe, toute blanche, éclatante, devait être d'une étoffe inconnue à la terre, tissée de soleil. L'écharpe, couleur du ciel, mollement nouée, laissait pendre deux longs bouts flottants, d'une légèreté d'air matinal. Le chapelet, passé au bras droit, avait des grains d'une blancheur de lait, tandis que les chaînons et la croix étaient d'or. Et, sur les pieds nus, sur les adorables pieds de neige virginale, fleurissaient deux roses d'or, les roses mystiques de cette chair immaculée de mère divine. Où donc Bernadette l'avait-elle vue, cette sainte Vierge, si traditionnelle dans sa composition simpliste, sans un bijou, d'une grâce primitive de peuple enfant? dans quel livre à images du frère de sa mère nourrice, le bon prêtre qui faisait de si belles lectures? dans quelle statuette, dans quel tableau, dans quel vitrail de l'église peinte et dorée où elle avait grandi? Surtout, ces roses d'or sur les pieds nus, cette délicieuse imagination d'amour, cette floraison dévote de la chair de la femme, de quel roman de chevalerie venait-elle, de quelle histoire contée au catéchisme par l'abbé Ader, de quel rêve inconscient promené sous les ombrages de Bartrès, en répétant sans fin les obsédantes dizaines de la Salutation angélique?

La voix de Pierre s'était encore attendrie; car, s'il ne disait pas toutes ces choses aux simples d'esprit qui l'écoutaient, l'explication humaine que son doute, au fond de lui, tentait de donner à ces prodiges, rendait son récit frémissant d'une sympathique fraternité. Il aimait Bernadette davantage pour le charme de son hallucination, cette Dame d'un abord si gracieux, parfaitement aimable, pleine de politesse pour apparaître et disparaître. La grande lumière se montrait d'abord, puis la vision se formait, allait, venait, se penchait, se remuait dans un flottement insensible et léger; et, quand elle s'évanouissait, la lumière persistait un instant encore, puis s'éteignait comme un astre qui meurt. Aucune Dame de ce monde ne pouvait avoir un visage si blanc et si rose, si beau de la beauté enfantine des images de première communion. L'églantier de la grotte ne blessait même pas ses pieds nus adorés, fleuris d'or.

Et Pierre, tout de suite, raconta les autres apparitions. La quatrième et la cinquième eurent lieu le vendredi et le samedi; mais la Dame au vif éclat, qui n'avait point encore dit son nom, se contenta de sourire et de saluer, sans prononcer une parole. Le dimanche, elle pleura, elle dit à Bernadette: «Priez pour les pécheurs.» Le lundi, elle lui fit le grand chagrin de ne pas se montrer, voulant l'éprouver sans doute. Mais, le mardi, elle lui confia un secret personnel, qui ne devait jamais être divulgué; puis, elle lui indiqua enfin la mission dont elle la chargeait: «Allez dire aux prêtres qu'il faut bâtir ici une chapelle.» Le mercredi, elle murmura à plusieurs reprises le mot: «Pénitence! pénitence! pénitence!» que l'enfant répéta en baisant la terre. Le jeudi, elle dit: «Allez boire à la fontaine et vous y laver, et vous mangerez de l'herbe qui est à côté», paroles que Bernadette finit par comprendre, lorsqu'une source eut jailli sous ses doigts, au fond de la grotte; et ce fut le miracle de la fontaine enchantée. Ensuite, la seconde semaine se déroula: elle ne parut pas le vendredi, elle fut exacte les cinq jours suivants, répétant ses ordres, regardant avec son sourire l'humble fille de son choix, qui, à chaque apparition, récitait le chapelet, baisait la terre, montait sur les genoux jusqu'à la source, pour boire et se laver. Enfin, le jeudi 4 mars, dernier jour des mystiques rendez-vous, elle demanda plus instamment la construction d'une chapelle, pour que les peuples s'y rendissent en procession, de tous les points de la terre. Cependant, jusque-là, à toutes les demandes elle avait refusé de répondre qui elle était; et ce fut seulement le jeudi 25 mars, trois semaines plus tard, que la Dame, joignant les mains, levant les yeux au ciel, dit: «Je suis l'Immaculée Conception.» Deux fois encore, à plus de trois mois d'intervalle, le 7 avril et le 16 juillet, elle apparut: la première fois pour le miracle du cierge, ce cierge au-dessus duquel l'enfant laissa longtemps sa main par mégarde, sans la brûler; la seconde fois pour l'adieu, le dernier sourire et le dernier salut de gentille politesse. Cela faisait dix-huit apparitions bien comptées, et plus jamais elle ne se montra.

Pierre s'était comme dédoublé. Tandis qu'il continuait son beau conte bleu, si doux aux misérables, il évoquait pour lui cette Bernadette pitoyable et chère, dont la fleur de souffrance avait fleuri si joliment. Selon le mot brutal d'un médecin, cette fillette de quatorze ans, tourmentée dans sa puberté tardive, déjà ravagée par un asthme, n'était en somme qu'une irrégulière de l'hystérie, une dégénérée à coup sûr, une enfantine. Si les crises violentes manquaient, si elle n'avait pas dans les accès la raideur des muscles, si elle gardait le souvenir précis de ses rêves, c'était simplement qu'elle apportait le très curieux document de son cas spécial; et l'inexpliqué seul constitue le miracle, la science sait encore si peu de chose, au milieu de la variété infinie des phénomènes, selon les êtres! Que de bergères, avant Bernadette, avaient ainsi vu la Vierge, dans le même enfantillage! N'était-ce pas toujours la même histoire, la Dame vêtue de lumière, le secret confié, la source qui jaillit, la mission à remplir, les miracles dont l'enchantement va convertir les foules? Et toujours le rêve d'une enfant pauvre, la même enluminure de paroissien, l'idéal fait de beauté traditionnelle, de douceur et de politesse, la naïveté des moyens et l'identité du but, des délivrances de peuples, des constructions d'églises, des processions de fidèles! Puis, toutes les paroles tombées du ciel se ressemblaient, des appels à la pénitence, des promesses de secours divin; et il n'y avait ici de nouveau que cette déclaration extraordinaire: «Je suis l'Immaculée Conception», qui éclatait là comme l'utile reconnaissance par la sainte Vierge elle-même du dogme promulgué en cour de Rome, trois années plus tôt. Ce n'était pas la Vierge Immaculée qui apparaissait, mais l'Immaculée Conception, l'abstraction elle-même, la chose, le dogme, de sorte qu'on pouvait se demander si la Vierge aurait parlé ainsi. Les autres paroles, il était possible que Bernadette les eût entendues et gardées dans un coin inconscient de sa mémoire. Mais celle-ci, d'où venait-elle donc, pour apporter au dogme encore discuté le prodigieux appui du témoignage de la Mère conçue sans péché?

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