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Lourdes

DEUXIÈME JOURNÉE (continued 2)

Reading edition

Pierre voulut rejoindre madame Vincent, pour lui dire une bonne parole de consolation; mais un flot de pèlerins l'empêcha de passer, le rejeta vers la fontaine, qu'une autre cohue assiégeait. C'était toute une construction basse, un long mur de pierre, au chaperon taillé; et, malgré les douze robinets, qui coulaient dans l'étroit bassin, des queues avaient dû s'établir. Beaucoup emplissaient là des bouteilles, des bidons de fer-blanc, des cruches de grès. Pour éviter la trop grande perte d'eau, chaque robinet ne fonctionnait que sous l'action d'un bouton. Aussi, avec leurs frêles mains, des femmes s'attardaient-elles, en s'inondant les pieds. Celles qui n'avaient pas de bidons à remplir, venaient boire et se laver le visage. Pierre remarqua un jeune homme qui buvait sept petits verres et qui se lavait sept fois les yeux, sans s'essuyer. D'autres buvaient dans des coquillages, des timbales d'étain, des poches de cuir. Et il fut surtout intéressé par le spectacle d'Élise Rouquet qui, jugeant inutile d'aller aux piscines, pour la plaie affreuse dont sa face était rongée, se contentait, depuis le matin, de se lotionner à la fontaine, toutes les heures. Elle s'agenouillait, écartait le fichu, appliquait longuement sur la plaie un mouchoir qu'elle imbibait, comme une éponge; et, autour d'elle, la foule se ruait dans une telle fièvre, que les gens ne remarquaient plus son visage de monstre, se lavaient et buvaient au canon même où elle mouillait son mouchoir.

Mais, à ce moment, Gérard qui passait, traînant aux piscines M. Sabathier, appela Pierre, qu'il voyait inoccupé. Et il lui demanda de le suivre, pour donner un coup de main; car l'ataxique n'allait pas être commode à remuer et à descendre dans l'eau. Ce fut ainsi que Pierre demeura près d'une demi-heure dans la piscine des hommes, où il était resté avec le malade, pendant que Gérard retournait à la Grotte en chercher un autre. Cette piscine lui parut bien aménagée. Elle consistait en trois cases, en trois baignoires, où l'on descendait par des marches, et que séparaient des cloisons: l'entrée de chacune était garnie d'un rideau de toile, qu'on pouvait tirer pour isoler le malade. En avant, se trouvait une salle commune, une pièce dallée, meublée seulement d'un banc et de deux chaises, qui servait de salle d'attente. Les malades s'y déshabillaient, se rhabillaient ensuite, avec une hâte gauche, un souci inquiet de pudeur. Un homme était là, nu encore, s'enveloppant à demi dans le rideau, pour remettre un bandage, de ses mains tremblantes. Un autre, un phtisique, d'une effrayante maigreur, grelottait avec un râle, la peau grise, zébrée de taches violettes. Mais Pierre frémit en voyant le frère Isidore qu'on retirait d'une baignoire: il était inanimé, on le crut mort, puis il recommença à pousser des plaintes; et c'était une pitié affreuse, ce grand corps desséché par la souffrance, pareil à un lambeau humain jeté sur l'étal, troué à la hanche d'une plaie. Les deux hospitaliers qui venaient de le baigner, avaient toutes les peines du monde à lui remettre sa chemise, car ils craignaient de le voir s'éteindre, dans une secousse trop brusque.

—Monsieur l'abbé, vous allez m'aider, n'est-ce pas? demanda l'hospitalier qui déshabillait M. Sabathier.

Tout de suite, Pierre s'empressa; et, en le regardant, il reconnut, dans cet infirmier aux fonctions si humbles, le marquis de Salmon-Roquebert, que M. de Guersaint lui avait montré, en descendant de la gare. C'était un homme d'une quarantaine d'années, au grand nez chevaleresque, dans une figure longue. Dernier représentant d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de France, il avait une fortune considérable, un hôtel royal à Paris, rue de Lille, des terres immenses, en Normandie. Chaque année, il venait ainsi à Lourdes, pendant les trois jours du pèlerinage national, par charité, sans aucun zèle religieux, car il pratiquait uniquement en homme de bonne compagnie. Et il s'entêtait à ne rien être, il voulait rester simple hospitalier, baignant cette année-là les malades, les bras cassés de fatigue, les mains occupées du matin au soir à remuer des loques, à ôter et à remettre des pansements.

—Faites attention, recommanda-t-il, enlevez les bas sans vous presser. Tout à l'heure, pour ce pauvre homme qu'on rhabille là, la chair est venue.

Et, comme il quittait un instant M. Sabathier, afin d'aller rechausser le malheureux, il sentit, sous ses doigts, que le soulier gauche était mouillé à l'intérieur. Il regarda: du pus avait coulé, emplissant le bout du soulier; et il dut aller le vider dehors, avant de le remettre au pied du malade, avec d'infinies précautions, en évitant de toucher à la jambe, que dévorait un ulcère.

—Maintenant, dit-il à Pierre, en revenant à M. Sabathier, tirez avec moi sur le caleçon, pour que nous l'ayons d'un coup.

Il n'y avait, dans la petite salle, que les malades et les hospitaliers chargés du service. Un aumônier aussi était présent, récitant des Pater et des Ave, car les prières ne devaient pas cesser une minute. D'ailleurs, un simple rideau volant fermait la porte, sur le large espace, que les cordes protégeaient; et les supplications de la foule arrivaient en une clameur continue, tandis qu'on entendait la voix perçante du capucin répéter sans relâche: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Des fenêtres hautes laissaient tomber une froide lumière, et il régnait là une continuelle humidité, une odeur fade de cave trempée d'eau.

Enfin, M. Sabathier était nu. On ne lui avait noué, sur le ventre, qu'un tablier étroit, pour la décence.

—Je vous en prie, dit-il, ne me descendez dans l'eau que peu à peu.

L'eau froide le terrifiait. Il racontait encore que, la première fois, il avait éprouvé un saisissement si atroce, qu'il s'était juré de ne recommencer jamais. À l'entendre, il n'y avait pas de pire torture. Puis, l'eau, comme il le disait, n'était guère engageante; car, de crainte que le débit de la source ne pût suffire, les pères de la Grotte ne faisaient alors changer l'eau des baignoires que deux fois par jour; et, comme il passait dans la même eau près de cent malades, on s'imagine quel terrible bouillon cela finissait par être. Il s'y rencontrait de tout, des filets de sang, des débris de peau, des croûtes, des morceaux de charpie et de bandage, un affreux consommé de tous les maux, de toutes les plaies, de toutes les pourritures. Il semblait que ce fût une véritable culture des germes empoisonneurs, une essence des contagions les plus redoutables, et le miracle devait être que l'on ressortît vivant de cette boue humaine.

—Doucement, doucement, répétait M. Sabathier à Pierre et au marquis, qui l'avaient saisi par-dessous les cuisses, pour le porter à la baignoire.

Et il regardait l'eau avec une terreur d'enfant, cette eau épaisse et d'aspect livide, sur laquelle des plaques luisantes, louches, flottaient. Il y avait au bord, à gauche, un caillot rouge, comme si un abcès avait crevé à cette place. Des bouts de linge nageaient ainsi que des chairs mortes. Mais son épouvante de l'eau froide était si grande, qu'il préférait pourtant ces bains souillés de l'après-midi, parce que tous les corps qui s'y trempaient, finissaient par les réchauffer un peu.

—Nous allons vous laisser glisser sur les marches, expliqua le marquis à demi-voix.

Puis, il recommanda à Pierre de le soutenir fortement par les aisselles.

—Ne craignez rien, dit le prêtre, je ne lâcherai pas.

Lentement, M. Sabathier fut descendu. On ne voyait plus que son dos, un pauvre dos de douleur, qui se balançait, se gonflait, se moirait d'un frisson. Et, quand il fut plongé, la tête se renversa dans un spasme, on entendit comme un craquement des os, pendant qu'il étouffait, d'un souffle éperdu.

L'aumônier, debout devant la baignoire, avait repris, avec une ferveur nouvelle:

—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!

M. de Salmon-Roquebert répéta le cri, qui était réglementaire pour les hospitaliers, à chaque immersion. Pierre dut également le jeter, et sa pitié devant tant de souffrance était si grande, qu'il retrouvait un peu de sa foi: depuis bien longtemps, il n'avait pas prié ainsi, souhaitant qu'il y eût au ciel un Dieu, dont la toute-puissance pût soulager l'humanité misérable. Mais, au bout de trois ou quatre minutes, lorsqu'ils retirèrent de la baignoire, à grand'peine, M. Sabathier, blême et grelottant, il éprouva une tristesse plus désespérée, à voir l'ataxique si malheureux, comme anéanti, de ne sentir aucun soulagement: encore une tentative inutile! la sainte Vierge n'avait pas daigné l'entendre, pour la septième fois. Il fermait les yeux, deux grosses larmes coulaient de ses paupières closes, tandis qu'on le rhabillait.

Pierre, ensuite, reconnut le petit Gustave Vigneron qui entrait, avec sa béquille, pour prendre son premier bain. À la porte, la famille venait de s'agenouiller, le père, la mère, la tante, madame Chaise, tous les trois cossus et d'une dévotion exemplaire. On chuchotait dans la foule, on disait que c'était un employé supérieur du ministère des Finances. Mais, comme l'enfant commençait à se déshabiller, il y eut une rumeur, le père Fourcade et le père Massias parurent, en donnant l'ordre de suspendre les immersions. Le grand miracle allait être tenté, la faveur extraordinaire sollicitée ardemment depuis le matin, la résurrection de l'homme.

Dehors, les prières continuaient, un furieux appel de voix qui se perdaient au ciel, dans la chaude après-midi d'été. Et une civière couverte entra, que les deux brancardiers déposèrent au milieu de la salle. Le baron Suire, président de l'Hospitalité, suivait, ainsi que Berthaud, un des chefs de service; car l'aventure remuait tout le personnel, et il y eut quelques mots échangés à voix basse, entre ces messieurs et les deux pères de l'Assomption. Puis, ceux-ci tombèrent à genoux, les bras en croix, priant, la face illuminée, transfigurée par leur brûlant désir de voir se manifester l'omnipotence de Dieu.

—Seigneur, écoutez-nous!... Seigneur, exaucez-nous!

On venait d'emporter M. Sabathier, il n'y avait plus là d'autres malades que le petit Gustave, à moitié dévêtu, oublié sur une chaise. Les rideaux de la civière furent tirés, le cadavre de l'homme apparut, déjà rigide, comme réduit et aminci, avec ses grands yeux qui étaient restés obstinément ouverts. Mais il fallait le déshabiller, car il avait encore ses vêtements, et cette besogne terrible fit hésiter un moment les hospitaliers. Pierre remarqua que le marquis de Salmon-Roquebert, si dévoué aux vivants, sans répugnance, s'était mis à l'écart, s'agenouillant lui aussi, pour ne pas toucher à ce corps. Et il l'imita, se prosterna près de lui, afin d'avoir une contenance.

Peu à peu, le père Massias s'exaltait, d'une voix si haute, qu'elle couvrait celle de son supérieur, le père Fourcade.

—Seigneur, rendez-nous notre frère!... Seigneur, faites cela pour votre gloire!

Déjà, un des hospitaliers s'était décidé à tirer sur le pantalon de l'homme; mais les jambes ne cédaient pas, il aurait fallu soulever le corps; et l'autre hospitalier, qui déboutonnait la vieille redingote, fit, à demi-voix, la réflexion qu'il serait plus court de tout couper, avec des ciseaux. Autrement, jamais on ne viendrait à bout de la besogne.

Berthaud se précipita. Il avait consulté le baron Suire, d'un mot rapide. Lui, au fond, en homme politique, désapprouvait le père Fourcade d'avoir tenté une pareille aventure. Seulement, il n'était plus possible de ne pas aller jusqu'au bout: la foule attendait, suppliait le ciel depuis le matin. Et la sagesse était d'en finir tout de suite, le plus respectueusement qu'on pourrait envers le mort. Aussi, plutôt que de le trop secouer pour le mettre nu, Berthaud pensait qu'il valait mieux le plonger tout habillé dans la piscine. Il serait toujours temps de le changer, s'il ressuscitait; et, dans le cas contraire, peu importait, mon Dieu! Vivement, il dit ces choses aux hospitaliers, il les aida à passer des sangles sous les cuisses et sous les épaules de l'homme.

Le père Fourcade avait approuvé d'un signe de tête, pendant que le père Massias redoublait de ferveur.

—Seigneur, soufflez sur lui et il renaîtra!... Seigneur, rendez-lui son âme pour qu'il vous glorifie!

D'un effort, les deux hospitaliers soulevèrent l'homme sur les sangles, le portèrent au-dessus de la baignoire, le descendirent dans l'eau lentement, tourmentés de la crainte qu'il ne leur échappât. Alors, Pierre, saisi d'horreur, vit très bien le corps s'immerger, avec ses pauvres vêtements, dont l'étoffe se collait aux os, dessinant le squelette. Il flottait comme un noyé. Puis, l'abominable, ce fut que la tête, malgré la rigidité cadavérique, retombait en arrière; et elle était sous l'eau, les hospitaliers s'efforçaient vainement de relever la sangle des épaules. Un moment, l'homme faillit glisser au fond de la baignoire. Comment aurait-il pu retrouver son souffle, puisqu'il avait la bouche pleine d'eau, avec ses yeux grands ouverts, qui semblaient, sous ce voile, mourir une seconde fois?

Pendant les trois interminables minutes qu'on le trempa, les deux pères de l'Assomption, ainsi que l'aumônier, dans un paroxysme de désir et de foi, s'efforcèrent de violenter le ciel.

—Seigneur, regardez-le seulement, et il ressuscitera!... Seigneur, qu'il se lève à votre voix pour convertir la terre!... Seigneur, vous n'avez qu'un mot à dire, le monde entier célébrera votre nom!

Comme si un vaisseau se fût brisé dans sa gorge, le père Massias s'abattit sur les coudes, suffoquant, n'ayant plus que la force de baiser les dalles. Et, du dehors, arriva la clameur de la foule, le cri sans cesse répété, que le capucin lançait toujours: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Cela tombait si singulièrement, que Pierre retint un cri de révolte. Près de lui, il sentait le marquis frémir. Aussi fut-ce un soulagement général, lorsque Berthaud, décidément fâché de l'aventure, dit d'une voix brusque aux hospitaliers:

—Retirez-le, retirez-le donc!

On retira l'homme, on le déposa sur la civière, avec ses loques de noyé collées à ses membres. Ses cheveux s'égouttaient, des ruisseaux coulaient, inondaient la salle. Et le mort restait mort.

Tous s'étaient levés, le regardaient, au milieu d'un silence pénible. Puis, comme on le recouvrait et qu'on l'emportait, le père Fourcade le suivit, appuyé à l'épaule du père Massias, traînant sa jambe goutteuse, dont il avait oublié un moment la douloureuse pesanteur. Il retrouvait déjà toute sa forte sérénité, on l'entendit qui disait à la foule, pendant un silence:

—Mes chers frères, mes chères sœurs, Dieu n'a pas voulu nous le rendre. C'est que, sans doute, dans son infinie bonté, il le garde parmi ses élus.

Et ce fut tout, il ne fut plus question de l'homme. De nouveau, on amenait des malades, les deux autres baignoires étaient occupées. Cependant, le petit Gustave, qui avait suivi la scène de son œil fin et curieux, sans terreur, achevait de se déshabiller. Son misérable corps d'enfant scrofuleux apparut, avec ses côtes saillantes et l'arête épineuse de son échine, d'une maigreur qui faisait ressembler ses jambes à des cannes, la gauche surtout, desséchée, réduite à l'os; et il avait deux plaies, l'une à la cuisse, l'autre aux reins, affreuse celle-ci, la chair à nu. Il souriait pourtant, si affiné par le mal, qu'il semblait avoir la raison et la philosophie brave d'un homme, pour ses quinze ans qui en paraissaient à peine dix.

Le marquis de Salmon-Roquebert, l'ayant pris délicatement dans ses bras, refusa l'aide de Pierre.

—Merci, il ne pèse pas plus qu'un oiseau... Et n'aie pas peur, mon cher petit, j'irai doucement.

—Oh! monsieur, je ne crains pas l'eau froide, vous pouvez me plonger.

Il fut plongé ainsi dans la baignoire où l'on avait trempé l'homme. À la porte, madame Vigneron et madame Chaise, qui ne pouvaient entrer, s'étaient remises à genoux et priaient dévotement; tandis que le père, M. Vigneron, admis dans la salle, faisait de grands signes de croix.

Pierre s'en alla, puisqu'il n'était plus utile. L'idée que trois heures étaient sonnées depuis longtemps, et que Marie devait l'attendre, le fit se hâter. Mais, comme il tentait de fendre la foule, il vit arriver la jeune fille, traînée dans son chariot par Gérard, qui n'avait pas cessé d'amener des malades aux piscines. Elle s'était impatientée, soudainement envahie par la certitude qu'elle se trouvait enfin en état de grâce. Et elle eut un mot de reproche.

—Oh! mon ami, vous m'avez donc oubliée!

Il ne trouva rien à répondre, il la regarda disparaître dans les piscines des femmes, et il tomba à genoux, mortellement triste. C'était ainsi qu'il voulait l'attendre, prosterné, pour la reconduire à la Grotte, guérie certainement, chantant des louanges. Puisqu'elle était certaine d'être guérie, ne devait-elle pas l'être? D'ailleurs, lui-même cherchait en vain des mots de prière, au fond de son être bouleversé. Il restait sous le coup des choses terribles qu'il venait de voir, écrasé de fatigue physique, le cerveau déprimé, ne sachant plus ce qu'il voyait, ni ce qu'il croyait. Seule, sa tendresse éperdue pour Marie restait, le jetait à un besoin de sollicitations et d'humilité, dans cette pensée que les tout petits, quand ils aiment bien et qu'ils supplient les puissants, finissent par obtenir des grâces. Et il se surprit à répéter avec la foule, d'une voix de détresse, sortie du fond de son être:

—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...

Cela dura dix minutes, un quart d'heure peut-être. Puis, Marie reparut, dans son chariot. Elle avait sa face désespérée et pâle, ses beaux cheveux noués en un lourd paquet d'or, que l'eau n'avait pas touché. Et elle n'était pas guérie. Une stupeur d'infini découragement fermait sa bouche, tandis que ses yeux se détournaient, comme pour ne pas rencontrer ceux du prêtre, qui, saisi, le cœur glacé, se décida à reprendre la poignée du timon, afin de la reconduire devant la Grotte.

Et le cri des fidèles, à genoux, les bras en croix, baisant la terre, reprenait dans la folie croissante, fouetté par la voix aiguë du capucin.

—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...

Devant la Grotte, comme Pierre la réinstallait, Marie eut une défaillance. Tout de suite, Gérard qui était là, vit accourir Raymonde, avec une tasse de bouillon; et ce fut dès lors, entre eux, un assaut de zèle, autour de la malade. Raymonde, surtout, insistait pour faire accepter son bouillon, tenant gentiment la tasse, prenant des airs câlins de bonne infirmière; tandis que Gérard la trouvait tout de même charmante, cette fille sans fortune, déjà experte aux choses de la vie, prête à conduire un ménage d'une main ferme, sans cesser d'être aimable. Berthaud devait avoir raison, c'était la femme qu'il lui fallait.

—Mademoiselle, désirez-vous que je la soulève un peu?

—Merci, monsieur, je suis bien assez forte... Et puis, je la ferai boire à la cuiller, cela ira mieux.

Mais Marie, obstinée dans son silence farouche, revenait à elle, refusait le bouillon du geste. Elle voulait qu'on la laissât tranquille, qu'on ne lui parlât pas. Ce fut seulement lorsque les deux autres s'éloignèrent, en se souriant, qu'elle dit au prêtre, d'une voix sourde:

—Mon père n'est donc pas venu?

Pierre, après avoir hésité un moment, dut confesser la vérité.

—J'ai laissé votre père endormi, et il ne se sera pas réveillé.

Alors, Marie, retombant à son anéantissement, le renvoya lui-même, du geste dont elle écartait tout secours. Immobile, elle ne priait plus, elle regardait de ses grands yeux fixes la Vierge de marbre, la statue blanche, dans le flamboiement de la Grotte. Et, comme quatre heures sonnaient, Pierre, le cœur meurtri, s'en alla au bureau des constatations, en se rappelant le rendez-vous que lui avait donné le docteur Chassaigne.

IV

Le docteur Chassaigne attendait Pierre devant le bureau médical des constatations. Mais il y avait là une foule compacte, fiévreuse, guettant les malades qui entraient, les questionnant, les acclamant à la sortie, lorsque se répandait la nouvelle du miracle, un aveugle qui voyait, une sourde qui entendait, une paralytique qui retrouvait des jambes neuves. Et Pierre eut grand'peine à traverser cette cohue.

—Eh bien! demanda-t-il au docteur, allons-nous avoir un miracle, mais un vrai, incontestable?

Le docteur sourit, indulgent dans sa foi nouvelle.

—Ah! dame, un miracle ne se fait pas sur commande. Dieu intervient quand il veut.

Des hospitaliers gardaient sévèrement la porte. Tous le connaissaient, et ils s'écartèrent respectueusement, ils le laissèrent entrer, avec son compagnon. Ce bureau, où les guérisons étaient constatées, se trouvait installé fort mal dans une misérable cabane en planches, qui se composait de deux pièces, une étroite antichambre et une salle commune de réunion, insuffisante. D'ailleurs, il était question d'améliorer ce service, en le logeant plus au large, tout un vaste local, sous une des rampes du Rosaire, et dont on préparait déjà l'aménagement.

Dans l'antichambre, où il n'y avait qu'un banc de bois, Pierre aperçut deux malades assises, attendant leur tour, sous la surveillance d'un jeune hospitalier. Mais, lorsqu'il pénétra dans la salle commune, le nombre des personnes, entassées là, le surprit; tandis que la suffocante chaleur amassée entre les murs de bois, que le soleil surchauffait, lui brûlait la face. C'était une pièce carrée, peinte en jaune clair, nue, avec une seule fenêtre, aux carreaux brouillés de blanc, afin que la foule, qui s'écrasait dehors, ne pût rien voir. On n'osait pas même ouvrir la fenêtre, pour donner de l'air; car, aussitôt, un flot de têtes curieuses entraient. Et le mobilier restait rudimentaire: deux tables de sapin, d'inégale hauteur, placées bout à bout, qu'on n'avait seulement pas recouvertes d'un tapis; une sorte de grand casier, encombré de paperasses mal tenues, de dossiers, de registres, de brochures; enfin, des chaises de paille, une trentaine, tenant tout le plancher, et deux vieux fauteuils déloquetés, pour les malades.

Tout de suite, le docteur Bonamy s'était empressé au-devant du docteur Chassaigne, qui était une des dernières et une des plus glorieuses conquêtes de la Grotte. Il lui trouva une chaise, fit asseoir également Pierre, dont il salua la soutane. Puis, de son ton de grande politesse:

—Mon cher confrère, vous me permettez de continuer... Nous étions en train d'examiner mademoiselle.

Il s'agissait d'une sourde, une paysanne de vingt ans, assise dans l'un des fauteuils. Mais, au lieu d'écouter, Pierre, les jambes lasses, la tête bourdonnante encore, se contentait de regarder, tâchait de se rendre compte du personnel qui se trouvait là. On pouvait être une cinquantaine, beaucoup se tenaient debout, adossés contre le mur. Devant les deux tables, ils étaient cinq: le chef du service des piscines au milieu, penché sur un gros registre; puis, un père de l'Assomption et trois jeunes séminaristes, qui servaient de secrétaires, écrivant, passant les dossiers, les reclassant, après chaque examen. Et Pierre s'intéressa un instant à un père de l'Immaculée-Conception, le père Dargelès, rédacteur en chef du Journal de la Grotte, qu'on lui avait montré le matin. Sa petite figure mince, aux yeux clignotants, au nez pointu et à la bouche fine, souriait toujours. Il était assis modestement au bout de la plus basse des deux tables, et il prenait parfois des notes, pour son journal. Lui seul, de toute la congrégation, paraissait, pendant les trois jours du pèlerinage national. Mais, derrière lui, on devinait les autres, comme une force lentement accrue et cachée, organisant tout et ramassant tout.

Ensuite, l'assistance ne comptait guère que des curieux, des témoins, une vingtaine de médecins et quatre ou cinq prêtres. Les médecins, venus d'un peu partout, gardaient pour la plupart un absolu silence; quelques-uns se hasardaient à poser des questions; et ils échangeaient par moments des regards obliques, plus préoccupés de se surveiller entre eux que de constater les faits soumis à leur examen. Qui pouvaient-ils être? Des noms étaient prononcés, entièrement inconnus. Un seul avait causé une émotion, celui d'un docteur célèbre d'une université catholique.

Mais, ce jour-là, le docteur Bonamy, qui ne s'asseyait jamais, menant la séance, interrogeant les malades, gardait surtout son amabilité pour un petit monsieur blond, un écrivain de quelque talent, rédacteur influent d'un des journaux les plus lus de Paris, et qu'un hasard venait de faire tomber à Lourdes, le matin même. N'était-ce pas un incrédule à convertir, une influence et une publicité à utiliser? Et le docteur l'avait installé dans le second fauteuil, et il affectait une bonhomie souriante, lui donnait la grande représentation, déclarait qu'on n'avait rien à cacher, tout se passant au grand jour.

—Nous ne demandons que la lumière, répétait-il. Nous ne cessons de provoquer l'examen des hommes de bonne volonté.

Puis, comme la prétendue guérison de la sourde se présentait fort mal, il la rudoya un peu.

—Allons, allons, ma fille, il n'y a qu'un commencement... Vous repasserez.

Et, à demi-voix:

—Si on les écoutait, toutes seraient guéries. Mais nous n'acceptons que les guérisons prouvées, éclatantes comme le soleil... Remarquez que je dis guérisons, et non pas miracles; car, nous médecins, nous ne nous permettons pas d'interpréter, nous sommes là simplement pour constater si les malades, soumis à notre examen, n'offrent plus aucune trace de maladie.

Il se carrait, tirait du jeu son honnêteté, pas plus sot ni menteur qu'un autre, croyant sans croire, sachant la science si obscure, si pleine de surprises, que l'impossible y était toujours réalisable; et, sur le tard de sa vie de praticien, il s'était ainsi fait à la Grotte une situation à part, qui avait ses inconvénients et ses avantages, fort douce et heureuse en somme.

Maintenant, sur une question du journaliste de Paris, il expliquait sa façon de procéder. Chaque malade du pèlerinage arrivait avec un dossier, dans lequel se trouvait presque toujours un certificat du médecin qui le soignait; parfois même, il y avait plusieurs certificats de médecins différents, des bulletins d'hôpitaux, tout un historique de la maladie. Et, dès lors, quand une guérison venait à se produire, et que la personne guérie se présentait, il suffisait de se reporter à son dossier, de lire les certificats, pour connaître le mal dont elle souffrait, et pour constater, en l'examinant, si ce mal avait bien réellement disparu.

Pierre écoutait, attentif. Depuis qu'il était là, assis, au repos, il se calmait, il retrouvait son intelligence nette. La chaleur seule l'incommodait maintenant. Aussi, intéressé par les explications du docteur Bonamy, désireux de se faire une opinion, aurait-il pris la parole, sans la robe qu'il portait. Cette soutane le condamnait à un perpétuel effacement. Et il fut ravi d'entendre le petit monsieur blond, l'écrivain influent, formuler les objections qui, tout de suite, se présentaient. Cela ne semblait-il pas désastreux que ce fût un médecin qui diagnostiquât la maladie, et un autre médecin qui en constatât la guérison? Il y avait certainement là une continuelle source d'erreurs possibles. Le mieux aurait dû être qu'une commission médicale examinât tous les malades, dès leur arrivée à Lourdes, rédigeât des procès-verbaux, auxquels la même commission se serait reportée, à chaque cas de guérison. Mais le docteur Bonamy se récriait, disant avec justesse que jamais une commission ne suffirait à une si gigantesque besogne: pensez donc! mille cas divers à examiner dans une matinée! et que de théories différentes, que de discussions, que de diagnostics contradictoires, augmentant l'incertitude! L'examen préalable, d'une réalisation presque impossible, offrait en effet des causes d'erreurs tout aussi grandes. Dans la pratique, il fallait s'en tenir à ces certificats délivrés par les médecins, qui prenaient dès lors une importance capitale, décisive. On feuilleta des dossiers sur l'une des tables, on fit lire des certificats au journaliste de Paris. Beaucoup étaient d'une brièveté fâcheuse. D'autres, mieux rédigés, spécifiaient nettement les maladies. Quelques signatures de médecins étaient même légalisées par les maires des communes. Seulement, les doutes restaient sans nombre, invincibles: quels étaient ces médecins? avaient-ils l'autorité scientifique nécessaire? n'avaient-ils pas cédé à des circonstances ignorées, à des intérêts purement personnels? On était tenté de réclamer une enquête sur chacun d'eux. Du moment que tout se basait sur le dossier apporté par le malade, il aurait fallu un contrôle très soigneux des documents, car tout croulait, dès qu'une critique sévère n'avait pas établi l'absolue certitude des faits.

Très rouge, suant, le docteur Bonamy se démenait.

—Mais c'est ce que nous faisons, c'est ce que nous faisons!... Dès qu'un cas de guérison nous paraît inexplicable par les voies naturelles, nous procédons à une enquête minutieuse, nous prions la personne guérie de revenir se faire examiner... Et vous voyez bien que nous nous entourons de toutes les lumières. Ces messieurs qui nous écoutent sont presque tous des médecins, accourus des points les plus opposés de la France. Nous les conjurons de nous dire leurs doutes, de discuter les cas avec nous, et un procès-verbal très détaillé est dressé de chaque séance... Vous entendez, messieurs, protestez, si quelque chose ici blessait en vous la vérité.

Pas un des assistants ne bougea. Le plus grand nombre des médecins présents, qui devaient être des catholiques, s'inclinaient, naturellement. Et quant aux autres, les incrédules, les savants purs, ils regardaient, s'intéressaient à certains phénomènes, évitaient par courtoisie d'entrer dans des discussions, inutiles d'ailleurs; puis, ils s'en allaient, quand leur malaise d'hommes raisonnables devenait trop grand, et qu'ils se sentaient près de se fâcher.

Alors, personne ne soufflant mot, le docteur Bonamy triompha. Et, comme le journaliste lui demandait s'il était seul, pour un si gros travail:

—Absolument seul. Ma fonction de médecin de la Grotte n'est pas si compliquée, car elle consiste simplement, je le répète, à constater les guérisons, lorsqu'il s'en produit.

Il se reprit pourtant, il ajouta avec un sourire:

—Ah! j'oubliais, j'ai Raboin, qui m'aide à mettre ici un peu d'ordre.

Et il désignait du geste un gros homme d'une quarantaine d'années, grisonnant, à la face épaisse, à la mâchoire de dogue. Lui était un croyant exaspéré, un exalté qui ne permettait pas qu'on mît en doute les miracles. Aussi souffrait-il de sa fonction au bureau des constatations médicales, toujours prêt à gronder de colère, dès qu'on discutait. L'appel aux médecins l'ayant jeté hors de lui, le docteur dut le calmer.

—Allons, Raboin, mon ami, taisez-vous! Toutes les opinions sincères ont le droit de se produire.

Mais les malades défilaient. On amena un homme dont un eczéma couvrait le torse entier; et, quand il ôtait sa chemise, une farine grise tombait de sa peau. Il n'était pas guéri, il affirmait seulement qu'il venait chaque année à Lourdes et qu'il en repartait chaque fois soulagé. Puis, ce fut une dame, une comtesse, d'une maigreur effrayante, dont l'histoire était extraordinaire: guérie une première fois par la sainte Vierge d'une tuberculose, sept années auparavant, elle avait eu quatre enfants, puis elle était retombée à la phtisie, morphinomane à cette heure, mais déjà ranimée par son premier bain, se proposant, dès le soir, d'assister à la procession aux flambeaux, avec les vingt-sept personnes de sa famille, amenées par elle. Ensuite, il y eut une femme atteinte d'aphonie nerveuse, qui, après des mois de mutité absolue, venait de recouvrer subitement la voix, au moment de la procession de quatre heures, sur le passage du Saint Sacrement.

—Messieurs, déclara le docteur Bonamy, avec la bonne grâce affectée d'un savant aux idées larges, vous savez que nous ne retenons pas les cas, dès qu'il s'agit d'une affection nerveuse. Remarquez pourtant que cette femme a été soignée pendant six mois à la Salpêtrière et qu'elle a dû venir ici pour voir sa langue se délier tout d'un coup.

Cependant, il montrait quelque impatience, car il aurait voulu servir au monsieur de Paris un beau cas, comme il s'en produisait parfois pendant cette procession de quatre heures, qui était l'heure de grâce et d'exaltation, où la sainte Vierge intercédait pour ses élues. Jusque-là, les guérisons qui avaient défilé, restaient douteuses et sans intérêt. Et, au dehors, on entendait le piétinement, le grondement de la foule, fouettée de cantiques, enfiévrée par le besoin du miracle, s'énervant de plus en plus dans l'attente.

Mais une fillette poussa la porte, souriante et modeste, avec des yeux clairs, luisant d'intelligence.

—Ah! cria joyeusement le docteur, voici notre petite amie Sophie... Une guérison remarquable, messieurs, qui s'est produite à pareille époque, l'année dernière, et dont je demande la permission de vous montrer les résultats.

Pierre avait reconnu Sophie Couteau, la miraculée qui était montée dans son compartiment, à Poitiers. Et il assista à une répétition de la scène déjà jouée devant lui. Le docteur Bonamy donnait maintenant les explications les plus précises au petit monsieur blond, très attentif: une carie des os du talon gauche, un commencement de nécrose qui nécessitait la résection, une plaie affreuse, suppurante, guérie en une minute, à la première immersion dans la piscine.

—Sophie, racontez à monsieur.

La fillette eut son geste gentil, qui commandait l'attention.

—Alors, comme ça, mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus me rendre à l'église, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge, parce qu'il coulait des choses qui n'étaient guère propres... Monsieur Rivoire, le médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans, disait qu'il serait forcé d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait bien sûr rendue boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la sainte Vierge, je suis allée tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne envie de guérir, que je n'ai pas même pris le temps d'enlever le linge... Et, alors, tout est resté dans l'eau, mon pied n'avait plus rien du tout, quand je l'ai sorti.

Le docteur Bonamy approuvait chaque mot, d'un branle de la tête.

—Et, Sophie, répétez-nous le mot de votre médecin.

—Chez nous, quand monsieur Rivoire a vu mon pied, il a dit: «Que ce soit le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m'est égal; mais la vérité est qu'elle est guérie.»

Des rires éclatèrent, le mot était d'un effet sûr.

—Et, Sophie, votre mot à madame la comtesse, la directrice de votre salle.

—Ah! oui... Je n'avais pas emporté beaucoup de linge, pour mon pied; et je lui ai dit: «La sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le premier jour, car le lendemain ma provision allait être épuisée.»

Il y eut de nouveaux rires, une satisfaction générale, à la voir si gentille, récitant un peu trop son histoire, qu'elle savait par cœur, mais très touchante et l'air véridique.

—Sophie, ôtez votre soulier, montrez votre pied à ces messieurs... Il faut qu'on touche, il faut que personne ne puisse douter.

Lestement, le petit pied apparut, très blanc, très propre, même soigné, avec la cicatrice au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont la couture blanchâtre témoignait de la gravité du mal. Quelques médecins s'étaient approchés, regardaient en silence. D'autres, qui avaient leur conviction faite sans doute, ne se dérangèrent pas. Un des premiers, d'un air très poli, demanda pourquoi la sainte Vierge, pendant qu'elle y était, n'avait pas refait un pied tout neuf, ce qui ne lui aurait pas coûté davantage. Mais le docteur Bonamy répondit vivement que, si la sainte Vierge avait laissé une cicatrice, c'était sûrement pour qu'il existât une trace, une preuve du miracle. Il entrait dans des détails techniques, démontrait qu'un fragment d'os et de la chair avaient dû être refaits instantanément, ce qui restait inexplicable par les voies naturelles.

—Mon Dieu! interrompit le petit monsieur blond, il n'y a pas besoin de tant d'affaires! Qu'on me montre seulement un doigt entaillé d'un coup de canif et qui sorte cicatrisé de l'eau: le miracle sera aussi grand, je m'inclinerai.

Puis, il ajouta:

—Si j'avais, moi, une source qui refermât ainsi les plaies, je voudrais bouleverser le monde. Je ne sais pas comment, mais j'appellerais les peuples, et les peuples viendraient. Je ferais constater les miracles avec une telle évidence, que je serais le maître de la terre. Songez donc à cette puissance souveraine, toute divine!... Mais il faudrait que pas un doute ne restât, il faudrait une vérité aussi éclatante que le soleil. La terre entière verrait et croirait.

Et il discuta les moyens de contrôle avec le docteur. Il avait admis que tous les malades ne pouvaient être examinés à l'arrivée. Seulement, pourquoi ne créait-on pas, à l'Hôpital, une salle particulière, réservée aux plaies apparentes? On aurait là une trentaine de sujets au plus, qu'on soumettrait à l'examen préalable d'une commission. Des procès-verbaux de constat seraient dressés, on photographierait même les plaies. Ensuite, si une guérison venait à se produire, la commission n'aurait qu'à la constater, dans un nouveau procès-verbal. Et là il ne s'agirait plus d'une maladie interne, dont le diagnostic est difficile, toujours discutable. L'évidence se ferait.

Un peu embarrassé, le docteur Bonamy répétait:

—Sans doute, sans doute, nous ne demandons que la lumière... Le difficile serait de composer cette commission. Si vous saviez comme on s'entend peu!... Enfin, il y a certainement là une idée.

Il fut secouru par l'arrivée d'une nouvelle malade. Pendant que la petite Sophie Couteau se rechaussait, déjà oubliée, Élise Rouquet parut, avec sa face de monstre, qu'elle étala, en ôtant son fichu. Depuis le matin, elle se lotionnait avec des linges, à la fontaine, et il lui semblait bien, disait-elle, que sa plaie, si avivée, commençait à sécher et à pâlir. C'était vrai, Pierre constatait, très surpris, que l'aspect en était moins horrible. Ce fut un nouvel aliment à la discussion sur les plaies apparentes; car le petit monsieur blond s'entêtait dans son idée de la création d'une salle spéciale: en effet, si l'on avait constaté, le matin même, l'état de cette fille, et si elle guérissait, quel triomphe pour la Grotte d'avoir ainsi guéri un lupus! Le miracle ne serait plus niable.

Jusque-là, le docteur Chassaigne s'était tenu à l'écart, immobile et muet, comme s'il eût voulu laisser les faits seuls agir sur Pierre. Brusquement, il se pencha, pour lui dire à demi-voix:

—Les plaies apparentes, les plaies apparentes... Ce monsieur ne se doute pas qu'aujourd'hui nos savants médecins soupçonnent beaucoup de ces plaies d'être d'origine nerveuse. Oui, l'on découvre qu'il y aurait là simplement une mauvaise nutrition de la peau. Ces questions de la nutrition sont encore si mal étudiées!... Et l'on arrive à prouver que la foi qui guérit peut parfaitement guérir les plaies, certains faux lupus entre autres. Alors, je vous demande quelle certitude il obtiendrait, ce monsieur, avec sa fameuse salle des plaies apparentes! Un peu plus de confusion et de passion dans l'éternelle querelle... Non, non! la science est vaine, c'est la mer de l'incertitude.

Il souriait douloureusement, tandis que le docteur Bonamy engageait Élise Rouquet à continuer les lotions et à revenir chaque jour se faire examiner. Puis, il répéta, de son air prudent et affable:

—Enfin, messieurs, il y a un commencement, ce n'est pas douteux.

Mais le bureau fut bouleversé. La Grivotte venait d'entrer en coup de vent, d'une allure dansante, criant à voix pleine:

—Je suis guérie... Je suis guérie...

Et elle racontait qu'on ne voulait d'abord pas la baigner, qu'elle avait dû insister, supplier, sangloter, pour qu'on se décidât à le faire, sur une permission formelle du père Fourcade. Et elle l'avait bien dit à l'avance: elle n'était pas plongée dans l'eau glacée, depuis trois minutes, toute suante, avec son enrouement de phtisique, qu'elle avait senti les forces lui revenir, comme dans un grand coup de fouet qui lui cinglait tout le corps. Une exaltation, une flamme l'agitait, piétinante et radieuse, ne pouvant tenir en place.

—Je suis guérie, mes bons messieurs... Je suis guérie...

Stupéfait cette fois, Pierre la regardait. Était-ce donc cette fille que, la nuit dernière, il avait vue anéantie sur la banquette du wagon, toussant et crachant le sang, la face terreuse? Il ne la reconnaissait pas, droite, élancée, les joues en feu, les yeux étincelants, avec toute une volonté et une joie de vivre qui la soulevaient.

—Messieurs, déclara le docteur Bonamy, le cas me paraît très intéressant... Nous allons voir...

Il demanda le dossier de la Grivotte. Mais, parmi l'entassement des paperasses sur les deux tables, on ne le trouvait pas. Les secrétaires, les jeunes séminaristes fouillaient tout; et il fallut que le chef du service des piscines, assis au milieu, se levât, allât regarder dans le casier. Enfin, lorsqu'il eut repris sa chaise, il découvrit le dossier sous le registre qu'il gardait grand ouvert devant lui. Il contenait jusqu'à trois certificats de médecin, dont lui-même donna lecture. Tous les trois, du reste, concluaient à une phtisie avancée, que des accidents nerveux compliquaient et rendaient particulière.

Le docteur Bonamy eut un geste, pour dire qu'un tel ensemble ne laissait aucun doute. Puis, il ausculta longuement la malade. Et il murmurait:

—Je n'entends rien..., je n'entends rien...

Il se reprit.

—Ou presque rien.

Ensuite, il se tourna vers les vingt-cinq à trente médecins qui se tenaient là, silencieux.

—Messieurs, si quelques-uns d'entre vous veulent bien me prêter leurs lumières... Nous sommes ici pour étudier et discuter.

D'abord, pas un ne remua. Puis, il y en eut un qui osa se risquer. Il ausculta à son tour la jeune femme; mais il ne se prononçait pas, réfléchissait, avait un branle soucieux de la tête. Finalement, il bégaya que, pour lui, il fallait rester dans l'expectative. Mais un autre, tout de suite, le remplaça, et celui-ci fut catégorique: il n'entendait rien du tout, jamais cette femme-là n'avait été phtisique. D'autres encore le suivirent, tous finirent par défiler, excepté cinq ou six qui gardaient une attitude fermée, finement souriante. Et la confusion fut à son comble, car chacun donnait son avis, sensiblement différent; de sorte que, dans le brouhaha des voix, on ne s'entendait même plus parler. Seul, le père Dargelès montrait un calme d'absolue sérénité, car il avait flairé un de ces cas qui passionnent et qui sont la gloire de Notre-Dame de Lourdes. Déjà, il prenait des notes sur un coin de la table.

Alors, à l'écart, grâce à l'éclat des voix, Pierre et le docteur Chassaigne purent causer sans être entendus.

—Oh! ces piscines que je viens de voir! dit le jeune prêtre, ces piscines dont on renouvelle l'eau si rarement! Quelle saleté, quel bouillon de microbes!... La manie, la fureur de précautions antiseptiques où nous sommes, reçoit là un fameux soufflet. Comment se fait-il qu'une même peste n'emporte pas tous ces malades? Les adversaires de la théorie microbienne doivent bien rire.

Le docteur l'arrêta.

—Mais non, mon enfant... Si les bains ne sont guère propres, ils n'offrent aucun danger. Remarquez que l'eau ne monte pas au-dessus de dix degrés, et il en faut vingt-cinq pour la culture des germes. Puis, les maladies contagieuses ne viennent guère à Lourdes, ni le choléra, ni le typhus, ni la variole, ni la rougeole, ni la scarlatine. Nous ne voyons ici que certaines maladies organiques, les paralysies, la scrofule, les tumeurs, les ulcères, les abcès, le cancer, la phtisie; et cette dernière n'est pas transmissible par l'eau des bains. Les vieilles plaies qu'on y trempe, ne craignent rien et n'offrent aucun risque de contagion... Je vous assure que, sur ce point, la sainte Vierge n'a pas même besoin d'intervenir.

—Alors, docteur, autrefois, dans votre service, vous auriez ainsi fait tremper tous vos malades dans l'eau glacée, les femmes à n'importe quelle époque du mois, les rhumatisants, les cardiaques, les phtisiques?... Cette malheureuse fille, à demi morte, en sueur, vous l'auriez baignée?

—Certainement non!... Il y a des moyens héroïques que, couramment, on n'ose pas. Un bain glacé peut à coup sûr tuer un phtisique; mais savons-nous si, dans de certaines circonstances, il ne peut pas le sauver?... Moi qui ai fini par admettre qu'un pouvoir surnaturel agissait ici, je conviens très volontiers que des guérisons doivent se produire naturellement, grâce à cette immersion dans l'eau froide qui nous paraît imbécile et barbare... Ah! ce que nous ignorons, ce que nous ignorons...

Il retombait à sa colère, à sa haine de la science, qu'il méprisait, depuis qu'elle l'avait laissé effaré et impuissant, devant l'agonie de sa femme et de sa fille.

—Vous demandez des certitudes, ce n'est sûrement pas la médecine qui vous les donnera... Écoutez un instant ces messieurs et soyez édifié. N'est-ce pas beau, une si parfaite confusion, où tous les avis se heurtent? Certes, il est des maladies que l'on connaît admirablement, jusque dans les plus petites phases de leur évolution; il est des remèdes dont on a étudié les effets avec le soin le plus scrupuleux; mais ce qu'on ne sait pas, ce qu'on ne peut savoir, c'est la relation du remède au malade, car autant de malades, autant de cas, et chaque fois l'expérience recommence. Voilà pourquoi la médecine reste un art, parce qu'elle ne saurait avoir une rigueur expérimentale: toujours la guérison dépend d'une circonstance heureuse, de la trouvaille de génie du médecin... Et, alors, comprenez donc que les gens qui viennent discuter ici me font rire, quand ils parlent au nom des lois absolues de la science. Où sont-elles ces lois, en médecine? Qu'on me les montre!

Il voulut n'en pas dire davantage. Mais sa passion l'emporta.

—Je vous ai dit que j'étais devenu croyant... Seulement, en vérité, je comprends très bien que ce brave docteur Bonamy ne s'émeuve guère et qu'il appelle les médecins du monde entier pour étudier ses miracles. Plus il y aurait de médecins, moins la vérité se ferait, au milieu de la bataille des diagnostics et des méthodes de traitement. Si l'on ne s'entend pas sur une plaie apparente, ce n'est pas pour s'entendre sur une lésion intérieure, que les uns nient, quand les autres l'affirment. Et pourquoi, dès lors, tout ne deviendrait-il pas miracle? Car, au fond, que ce soit la nature qui agisse ou une puissance surnaturelle, les médecins n'en restent pas moins surpris le plus souvent, devant des terminaisons qu'ils ont rarement prévues... Sans doute, les choses sont fort mal organisées ici. Ces certificats de médecins qu'on ne connaît pas n'ont aucune valeur sérieuse. Il faudrait un contrôle des documents très sévère. Mais admettez une rigueur scientifique absolue, vous êtes bien naïf, mon cher enfant, si vous croyez que la conviction se ferait, éclatante pour tous. L'erreur est dans l'homme, et il n'y a pas de besogne plus héroïque que d'établir la plus petite des vérités.

Pierre, alors, commença à comprendre ce qui se passait à Lourdes, l'extraordinaire spectacle auquel le monde assistait depuis des années, parmi l'adoration dévote des uns et la risée insultante des autres. Évidemment, des forces mal étudiées encore, ignorées même, agissaient: auto-suggestion, ébranlement préparé de longue main, entraînement du voyage, des prières et des cantiques, exaltation croissante; et surtout le souffle guérisseur, la puissance inconnue qui se dégageait des foules, dans la crise aiguë de la foi. Aussi lui sembla-t-il désormais peu intelligent de croire à des supercheries. Les faits étaient beaucoup plus hauts et beaucoup plus simples. Les pères de la Grotte n'avaient pas à se noircir la conscience de mensonges, il leur suffisait d'aider à la confusion, d'utiliser l'universelle ignorance. Même, on pouvait admettre que tous étaient sincères, les médecins sans génie qui délivraient les certificats, les malades consolés qui se croyaient guéris, les témoins passionnés qui juraient avoir vu. Et, de tout cela, sortait, évidente, l'impossibilité de prouver que le miracle était ou n'était pas. Dès ce moment, le miracle ne devenait-il pas une réalité, pour le plus grand nombre, pour tous ceux qui souffraient et qui avaient besoin d'espoir?

Comme le docteur Bonamy s'était approché d'eux, en les voyant causer à l'écart, Pierre lui demanda:

—Dans quelles proportions les guérisons se produisent-elles?

—Environ le dix pour cent, répondit-il.

Puis, lisant une surprise dans les yeux du jeune prêtre, il ajouta avec une bonhomie parfaite:

—Oh! nous en obtiendrions davantage... Mais, il faut bien le dire, je ne suis ici que pour faire un peu la police des miracles. Ma vraie fonction est d'arrêter les zèles trop grands, de ne pas laisser tomber dans le ridicule les choses saintes... En somme, mon bureau n'est qu'un bureau de visa, quand les guérisons constatées semblent sérieuses.

Il fut interrompu par de sourds grondements. C'était Raboin qui se fâchait.

—Les guérisons constatées, les guérisons constatées... À quoi bon? Le miracle est continuel... Pour les croyants, à quoi bon constater? Ils n'ont qu'à s'incliner et à croire. Pour les incroyants, à quoi bon encore? Jamais on ne les convaincra... C'est des bêtises, ce que nous faisons ici.

Sévèrement, le docteur Bonamy lui ordonna de se taire.

—Raboin, vous êtes un révolté... Je dirai au père Capdebarthe que je ne veux plus de vous, puisque vous semez la désobéissance.

Il avait pourtant raison, ce garçon qui montrait les dents, toujours prêt à mordre, lorsqu'on touchait à sa foi; et Pierre le regarda avec sympathie. Toute cette besogne du bureau des constatations, si mal faite d'ailleurs, était en effet inutile: blessante pour les dévots, insuffisante pour les incrédules. Est-ce que le miracle se prouve? Il faut y croire. Il n'y a plus à comprendre, dès que Dieu intervient. Dans les siècles de réelle croyance, la science ne se mêlait pas d'expliquer Dieu. Que venait-elle faire ici? Elle entravait la foi et se diminuait elle-même. Non, non! se jeter par terre, baiser la terre et croire. Ou bien s'en aller. Il n'y avait pas de compromis possible. Du moment que l'examen commençait, il ne devait plus s'arrêter, il aboutissait fatalement au doute.

Mais Pierre, surtout, souffrait des extraordinaires conversations qu'il entendait. Les croyants qui étaient dans la salle, parlaient des miracles avec une aisance, une tranquillité inouïes. Les faits stupéfiants les laissaient pleins de sérénité. Encore un miracle, encore un miracle! et ils racontaient des imaginations de démence avec un sourire, sans la moindre protestation de leur raison. Ils vivaient évidemment dans un tel milieu de fièvre visionnaire, que rien ne les étonnait plus. Et ce n'étaient pas seulement des simples, des enfantins, des illettrés, des hallucinés, tels que Raboin; mais des intellectuels se trouvaient là, des savants, le docteur Bonamy et d'autres. C'était inimaginable. Aussi Pierre sentait-il grandir en lui un malaise, une sourde colère qui aurait fini par éclater. Sa raison se débattait, ainsi qu'un pauvre être qu'on aurait jeté à l'eau, que de toutes parts le flot prendrait et étoufferait; et il pensait que les cerveaux, comme le docteur Chassaigne par exemple, qui sombrent dans la croyance aveugle, doivent d'abord traverser ce malaise et cette lutte, avant le naufrage définitif.

Il le regarda, il le vit infiniment triste, foudroyé par le destin, d'une faiblesse d'enfant qui pleure, seul au monde désormais. Et, pourtant, il ne put retenir le cri de protestation qui lui montait aux lèvres.

—Non, non! si l'on ne sait pas tout, si même l'on ne sait jamais tout, ce n'est pas un argument pour cesser d'apprendre. Il est mauvais que l'inconnu bénéficie de ce que nous ignorons. Au contraire, notre éternel espoir doit être d'expliquer un jour l'inexpliqué; et nous ne saurions avoir sainement un idéal, en dehors de cette marche à l'inconnu pour le connaître, de cette victoire lente de la raison, au travers des misères de notre corps et de notre intelligence... Ah! la raison, c'est par elle que je souffre, c'est d'elle aussi que j'attends toute ma force! Quand elle périt, l'être périt tout entier. Quitte à y laisser le bonheur, je n'ai que l'ardente soif de la contenter toujours davantage.

Des larmes parurent dans les yeux du docteur Chassaigne. Le souvenir de ses chères mortes venait de passer sans doute. Et, à son tour, il murmura:

—La raison, la raison, oui, certainement, c'est une grande fierté, la dignité même de vivre... Mais il y a l'amour, qui est la toute-puissance de la vie, l'unique bien à reconquérir, quand on l'a perdu...

Sa voix se brisait dans un sanglot étouffé. Et, comme, machinalement, il feuilletait les dossiers sur la table, il trouva celui qui portait, en grosses lettres, le nom de Marie de Guersaint. Il l'ouvrit, lut les certificats des deux médecins concluant à une paralysie de la moelle. Et il reprit:

—Voyons, mon enfant, vous avez, je le sais, une vive affection pour mademoiselle de Guersaint... Que diriez-vous, si elle était guérie ici? Je découvre là des certificats, signés de noms honorables, et vous savez que les paralysies de cette nature sont incurables... Eh bien! si cette jeune personne, brusquement, courait et sautait, comme j'en ai vu tant d'autres, ne seriez-vous pas bien heureux, n'admettriez-vous pas enfin l'intervention d'une puissance surnaturelle?

Pierre allait répondre, lorsqu'il se rappela la consultation de son cousin Beauclair, le miracle prédit, en coup de foudre, dans un réveil, une exaltation de tout l'être; et il sentit croître son malaise, il se contenta de dire:

—En effet, je serais bien heureux... Et je pense comme vous, il n'y a sans doute que la volonté du bonheur, dans toute l'agitation de ce monde.

Mais il ne pouvait plus rester là. La chaleur devenait telle, que la sueur ruisselait des visages. Le docteur Bonamy dictait à un des séminaristes le résultat de l'examen de la Grivotte; tandis que le père Dargelès, surveillant les expressions, se haussait parfois à son oreille, pour lui faire modifier une phrase. D'ailleurs, le tumulte continuait autour d'eux, la discussion des médecins avait dévié, portait maintenant sur des points techniques, d'un intérêt nul dans le cas spécial mis à l'étude. On ne respirait plus entre les murs de planches, une nausée y faisait tourner les cœurs et les cerveaux. Le petit monsieur blond, l'écrivain influent de Paris, s'en était allé, mécontent de n'avoir pas vu un vrai miracle.

Pierre dit au docteur Chassaigne:

—Sortons, je vais me trouver mal.

Ils sortirent en même temps que la Grivotte, que l'on congédiait. Et, tout de suite, à la porte, ils retombèrent dans un flot de foule qui se ruait, qui s'écrasait pour voir la miraculée. Le bruit du miracle avait dû déjà se répandre, c'était à qui s'approcherait de l'élue, la questionnerait, la toucherait. Et elle, avec ses joues empourprées, ses yeux de flamme, ne savait que répéter, de son air dansant:

—Je suis guérie... Je suis guérie...

Des cris couvraient sa voix, elle était noyée, emportée dans les remous de la cohue. Un moment, on la perdit des yeux, comme si elle avait sombré; puis, elle reparut subitement, tout près de Pierre et du docteur, qui tâchaient de se dégager. Ils venaient de trouver là le Commandeur, dont une des manies était de descendre aux piscines et à la Grotte, pour s'y fâcher. Sanglé militairement dans sa redingote, il s'appuyait sur sa canne à pomme d'argent, en traînant un peu la jambe gauche, qu'un reste de paralysie, depuis sa deuxième attaque, raidissait. Et sa face rougit, ses yeux flambèrent de colère, lorsque la Grivotte le bouscula pour passer, en répétant, au milieu de l'enthousiasme déchaîné de la foule:

—Je suis guérie... Je suis guérie...

—Eh bien! cria-t-il, pris d'une fureur brusque, tant pis pour vous, ma fille!

On s'exclama, on se mit à rire, car on le connaissait, on lui pardonnait sa passion maniaque de la mort. Pourtant, comme il bégayait des paroles confuses, disant que c'était pitié, quand on n'avait ni beauté, ni fortune, de vouloir vivre, et que cette fille aurait dû préférer mourir tout de suite, plutôt que de souffrir encore, on commençait à gronder autour de lui, lorsque l'abbé Judaine, qui passait, vint le tirer d'affaire. Il l'entraîna à l'écart.

—Taisez-vous donc! C'est scandaleux... Pourquoi vous insurgez-vous contre la bonté de Dieu qui fait grâce parfois à nos misères, en les soulageant?... Vous devriez tomber à genoux vous-même, je vous le répète, et le supplier de vous rendre votre jambe, de vous laisser vivre dix ans encore.

Alors, il s'étrangla.

—Moi, moi! demander dix ans de vie, lorsque mon plus beau jour sera le jour où je partirai! Être aussi plat, aussi lâche, que ces milliers de malades que je vois défiler ici, dans une basse terreur de la mort, hurlant leur faiblesse, la passion inavouable qu'ils ont de vivre! Ah! non, je me mépriserais trop!... Que je crève donc! et tout de suite, ce sera si bon de ne plus être!

Il se retrouvait près du docteur Chassaigne et de Pierre, enfin hors de la bousculade des pèlerins, au bord du Gave. Et il s'adressa au docteur, qu'il rencontrait souvent.

—Est-ce qu'ils n'ont pas, tout à l'heure, essayé de ressusciter un homme! On m'a conté ça, j'ai failli en étouffer... Hein? docteur, comprenez-vous? Un homme qui avait la joie d'être mort et qu'ils se sont permis de tremper dans leur eau, avec le criminel espoir de le faire revivre! Mais, s'ils avaient réussi, si leur eau l'avait ranimé, ce misérable, car on ne sait jamais dans ce drôle de monde, croyez-vous que l'homme n'aurait pas été en droit de leur cracher sa colère à la face, à ces raccommodeurs de cadavres?... Est-ce que ce mort les avait priés de le réveiller? Est-ce qu'ils savaient s'il n'était pas content d'être mort? On consulte les gens, au moins... Les voyez-vous me faire cette sale farce, à moi, quand je dormirai enfin le bon grand sommeil? Ah! je les recevrais bien! Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde! Et ce que je m'empresserais de remourir!

Il était si singulier, dans son emportement, que l'abbé Judaine et le docteur ne purent s'empêcher de sourire. Mais Pierre restait grave, glacé par le grand frisson qui passait. N'étaient-ce pas les imprécations désespérées de Lazare qu'il venait d'entendre? Souvent, il avait imaginé que Lazare, sorti du tombeau, criait à Jésus: «Oh! Seigneur, pourquoi m'avoir réveillé à cette abominable vie? Je dormais si bien de l'éternel sommeil sans rêve, je goûtais enfin un si bon repos, dans les délices du néant! J'avais connu toutes les misères et toutes les douleurs, les trahisons, les fausses espérances, les défaites, les maladies; j'avais payé à la souffrance ma dette affreuse de vivant, car j'étais né sans savoir pourquoi, j'avais vécu sans savoir comment; et voilà, Seigneur, que vous me faites payer double, en me condamnant à recommencer mon temps de bagne!... Ai-je donc commis quelque inexpiable faute, que vous la punissez d'un si cruel châtiment? Revivre, hélas! se sentir mourir un peu chaque jour dans sa chair, n'avoir d'intelligence que pour douter, de volonté que pour ne pas pouvoir, de tendresse que pour pleurer ses peines! Et c'était fini, je venais de passer le pas terrifiant de la mort, cette seconde si horrible, qu'elle suffit à empoisonner toute l'existence. J'avais senti la sueur de l'agonie me mouiller, le sang se retirer de mes membres, le souffle m'échapper, s'en aller en un dernier hoquet. Cette détresse, vous voulez donc que je la connaisse deux fois, vous voulez que je meure deux fois, et que ma misère humaine passe celle de tous les hommes!... Ah! Seigneur, que ce soit tout de suite! Oui, je vous en conjure, faites cet autre grand miracle, recouchez-moi dans ce tombeau, rendormez-moi sans souffrir de mon éternel sommeil interrompu. Par grâce, ne m'infligez pas le tourment de revivre, ce tourment effroyable auquel vous n'avez encore osé condamner aucun être. Je vous ai toujours aimé et servi, ne faites pas de moi le plus grand exemple de votre colère, qui épouvanterait les générations. Soyez bon et doux, Seigneur, rendez-moi le sommeil que j'ai bien gagné, rendormez-moi dans les délices de votre néant.»

Cependant, l'abbé Judaine avait emmené le Commandeur, qu'il finissait par calmer; et Pierre serrait la main du docteur Chassaigne, en se souvenant qu'il était plus de cinq heures et que Marie devait l'attendre. Puis, comme il retournait enfin à la Grotte, il fit une nouvelle rencontre, l'abbé Des Hermoises en grande conversation avec M. de Guersaint, qui venait seulement de quitter sa chambre d'hôtel, ragaillardi par un bon somme. Tous deux admiraient la beauté extraordinaire que l'exaltation de la foi donnait à certains visages de femmes. Et ils causaient aussi de leur projet d'excursion au cirque de Gavarnie.

D'ailleurs, M. de Guersaint suivit immédiatement Pierre, dès qu'il sut que Marie avait pris un premier bain sans résultat. Ils trouvèrent la jeune fille dans la même stupeur douloureuse, les yeux fixés toujours sur la sainte Vierge, qui ne l'avait pas écoutée. Elle ne répondit point aux paroles de tendresse que son père lui adressa, elle le regarda seulement de ses grands yeux navrés, puis les reporta sur la statue de marbre, toute blanche dans le rayonnement des cierges. Et, tandis que Pierre attendait debout, pour la reconduire à l'Hôpital, M. de Guersaint s'était dévotement agenouillé. D'abord, il pria avec passion pour la guérison de sa fille. Ensuite, il sollicita, pour lui-même, la faveur de trouver un commanditaire, qui lui donnerait le million nécessaire à ses études sur la direction des ballons.

V

Vers onze heures du soir, laissant M. de Guersaint dans sa chambre de l'hôtel des Apparitions, Pierre eut l'idée de retourner un instant à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, avant de se coucher lui-même. Il avait quitté Marie si désespérée, muette d'un si farouche silence, qu'il était plein d'inquiétude. Et, dès qu'il eut fait demander madame de Jonquière, à la porte de la salle Sainte-Honorine, il s'inquiéta davantage, car les nouvelles n'étaient pas bonnes: la directrice lui apprit que la jeune fille n'avait toujours pas desserré les lèvres, ne répondant à personne, refusant même de manger. Aussi voulut-elle absolument que Pierre entrât. Les salles de femmes étaient interdites aux hommes, la nuit; mais un prêtre n'est pas un homme.

—Elle n'aime que vous, elle n'écoutera que vous. Je vous en prie, entrez vous asseoir près de son lit, et attendez l'abbé Judaine. Il doit venir, vers une heure du matin, donner la communion aux plus malades, à celles qui ne peuvent bouger et qui mangent dès le jour. Vous l'assisterez.

Pierre, alors, suivit madame de Jonquière; et elle l'installa au chevet de Marie.

—Chère enfant, je vous amène quelqu'un qui vous aime bien... N'est-ce pas? vous allez causer et être raisonnable.

Mais la malade, en reconnaissant Pierre, le regardait de son air de souffrance exaspérée, le visage noir et dur de révolte.

—Voulez-vous qu'il vous fasse une lecture, une de ces belles lectures qui soulagent, comme il nous en a fait une dans le wagon?... Non, cela ne vous amuserait pas, vous n'y avez pas le cœur. Eh bien! nous verrons plus tard... Je vous laisse avec lui. Je suis convaincue que vous serez très gentille dans un instant.

Vainement, Pierre lui parla à voix basse, lui dit tout ce que sa tendresse trouvait de bon et de caressant, en la suppliant de ne pas se laisser ainsi tomber au désespoir. Si la sainte Vierge ne l'avait pas guérie le premier jour, c'était qu'elle la réservait pour quelque miracle éclatant. Mais elle avait détourné la tête, elle ne semblait même plus l'écouter, la bouche amère et violente, les yeux irrités, perdus dans le vide. Et il dut se taire, il regarda la salle autour de lui.

C'était un spectacle affreux. Jamais son cœur ne s'était soulevé, dans une telle nausée de pitié et de terreur. On avait dîné depuis longtemps; des portions, montées de la cuisine, traînaient encore sur les draps; et, jusqu'au petit jour, il y en avait ainsi qui mangeaient, tandis que d'autres geignaient, suppliant qu'on les retournât ou qu'on les posât sur le vase. À mesure que la nuit s'avançait, une sorte de vague délire les envahissait toutes. Très peu dormaient tranquilles, quelques-unes déshabillées sous les couvertures, le plus grand nombre simplement allongées sur les lits, si difficiles à dévêtir, qu'elles ne changeaient même pas de linge, pendant les cinq jours du pèlerinage. Et l'encombrement de la salle, dans les demi-ténèbres, semblait s'être aggravé: les quinze lits rangés le long des murs, les sept matelas qui emplissaient l'allée centrale, d'autres qu'on venait d'ajouter, un entassement de loques sans nom, parmi lequel s'écroulaient les bagages, les vieux paniers, les caisses, les valises. On ne savait plus où mettre le pied. Deux lanternes fumeuses éclairaient à peine ce campement de moribonds, et l'odeur surtout devenait épouvantable, malgré les deux fenêtres entr'ouvertes, par où n'entrait que la lourde chaleur de la nuit d'août. Des ombres, des cris de cauchemar passaient, peuplaient cet enfer, dans l'agonie nocturne de tant de souffrances.

Cependant, Pierre reconnut Raymonde, qui, son service fini, avait voulu embrasser sa mère, avant de monter se coucher dans une des mansardes, réservées aux sœurs. Madame de Jonquière, elle, prenant à cœur sa fonction de directrice, ne fermait pas les yeux, des trois nuits. Elle avait bien un fauteuil, pour s'y allonger; mais elle ne pouvait s'y asseoir un instant, sans être dérangée tout de suite. Du reste, elle était vaillamment secondée par la petite madame Désagneaux, d'un zèle si exalté, que sœur Hyacinthe lui avait dit en souriant: «Pourquoi ne vous faites-vous pas religieuse?» Et elle avait répondu, d'un air de surprise effarée: «Je ne peux pas, je suis mariée, et j'adore mon mari!» Madame Volmar n'avait pas reparu. On racontait qu'elle s'était couchée, tellement elle souffrait d'une atroce migraine; ce qui faisait dire à madame Désagneaux qu'on ne venait pas soigner les malades, quand on n'était pas soi-même plus solide. Pourtant, elle finissait par avoir les jambes et les bras cassés, sans vouloir en convenir, accourant à la moindre plainte, toujours prête à donner un coup de main. Elle, qui, dans son appartement, à Paris, aurait sonné un domestique plutôt que de déranger un flambeau de place, promenait les vases et les cuvettes, vidait les bassins, soulevait les malades, tandis que madame de Jonquière leur glissait des oreillers derrière le dos. Mais, comme onze heures sonnaient, elle fut foudroyée. Ayant eu l'imprudence de s'allonger un instant dans le fauteuil, elle s'endormit sur place, sa jolie tête roulée sur une épaule, au milieu de l'ébouriffement de ses adorables cheveux blonds. Et ni les plaintes, ni les appels, aucun bruit ne la réveilla plus.

Doucement, madame de Jonquière était revenue dire au jeune prêtre:

—J'avais bien l'idée d'envoyer chercher monsieur Ferrand, vous savez, l'interne qui nous accompagne: il aurait donné à la pauvre demoiselle quelque chose pour la calmer. Seulement, il est occupé en bas, dans la salle des ménages, près du frère Isidore. Et puis, nous ne soignons pas ici, nous ne venons que pour remettre nos chères malades entre les mains de la sainte Vierge.

Sœur Hyacinthe, qui passait la nuit avec la directrice, s'approcha.

—Je remonte de la salle des ménages, où j'avais promis de porter des oranges à monsieur Sabathier, et j'ai vu monsieur Ferrand, qui a ranimé le frère Isidore... Voulez-vous que je redescende le chercher?

Mais Pierre s'y opposa.

—Non, non, Marie va être raisonnable. Tout à l'heure, je lui lirai quelques belles pages, et elle se reposera.

Marie resta muette encore, obstinée. L'une des deux lanternes se trouvait là, contre le mur; et Pierre voyait très nettement sa face mince, immobile. Puis, à droite, dans le lit suivant, il apercevait la tête d'Élise Rouquet, profondément endormie, sans fichu, avec sa face de monstre en l'air, dont l'horrible plaie continuait pourtant à pâlir. Et, à sa gauche, il avait madame Vêtu, épuisée, condamnée, qui ne pouvait s'assoupir, secouée d'un continuel frisson. Il lui dit quelques bonnes paroles. Elle le remercia, elle ajouta, faiblement:

—Il y a eu plusieurs guérisons aujourd'hui, j'en ai été très contente.

La Grivotte, en effet, couchée sur un matelas, au pied même du lit, ne cessait de se relever, dans une fièvre d'activité extraordinaire, pour répéter sa phrase à tout venant:

—Je suis guérie... Je suis guérie...

Et elle racontait qu'elle avait dévoré la moitié d'un poulet, elle qui ne mangeait plus depuis des mois. Puis, pendant près de deux heures, elle avait suivi à pied la procession aux flambeaux. Elle aurait dansé sûrement jusqu'au jour, si la sainte Vierge avait donné un bal.

—Je suis guérie, oh! guérie, tout à fait guérie.

Alors, avec une sérénité enfantine, une souriante et parfaite abnégation, madame Vêtu put dire encore:

—La sainte Vierge a eu raison de la guérir, celle-là, qui est pauvre. Ça me fait plus de plaisir que si c'était moi, parce que j'ai ma petite boutique d'horlogerie, et que je puis attendre... Chacune son tour, chacune son tour.

Presque toutes montraient cette charité, cet incroyable bonheur de la guérison des autres. Elles étaient rarement jalouses, elles cédaient à une sorte d'épidémie heureuse, à l'espoir contagieux d'être guéries, le lendemain, si la sainte Vierge le voulait. Il ne fallait pas la mécontenter, se montrer trop impatiente; car elle avait sûrement son idée, elle savait pourquoi elle commençait par celle-ci plutôt que par celle-là. Aussi les malades les plus gravement atteintes priaient-elles pour leurs voisines, dans cette fraternité de la souffrance et de l'espoir. Chaque miracle nouveau était un gage du miracle prochain. Leur foi renaissait toujours, inébranlable. On racontait l'histoire d'une fille de ferme, paralytique, qui avait marché, à la Grotte, avec une force de volonté extraordinaire; puis, à l'Hôpital, elle s'était fait redescendre, voulant retourner aux pieds de Notre-Dame de Lourdes; mais, dès la moitié du chemin, elle avait chancelé, haletante, livide; et, rapportée sur un brancard, elle était morte, guérie, disaient ses voisines de salle. Chacune son tour, la sainte Vierge n'oubliait aucune de ses filles aimées, à moins que son dessein ne fût d'octroyer le paradis à une élue, tout de suite.

Brusquement, au moment où Pierre se penchait vers elle, pour lui offrir de nouveau une lecture, Marie éclata en furieux sanglots. Elle avait abattu sa tête sur l'épaule de son ami, elle disait sa colère d'une voix basse, terrible, au milieu des ombres vagues de l'effroyable salle. C'était, chez elle, comme il arrivait rarement, une perte de la foi, un manque soudain de courage, toute une révolte de l'être souffrant qui ne pouvait plus attendre. Et elle en arrivait au sacrilège.

—Non, non, elle est méchante, elle est injuste. J'étais si certaine qu'elle m'exaucerait aujourd'hui, et je l'avais tant priée! Jamais je ne guérirai, maintenant que cette première journée va finir. C'était un samedi, j'étais convaincue qu'elle me guérirait un samedi... Oh! Pierre, je ne voulais plus parler, empêchez-moi de parler, parce que mon cœur est trop gros et que j'en dirais trop long!

Vivement, il lui avait saisi la tête d'une étreinte fraternelle, il tâchait d'étouffer le cri de sa rébellion.

—Marie, taisez-vous! Il ne faut pas qu'on vous entende... Vous, si pieuse! Voulez-vous donc scandaliser toutes les âmes?

Mais elle ne pouvait se taire, malgré son effort.

—J'étoufferais, il faut que je parle... Je ne l'aime plus, je ne crois plus en elle. Ce sont des mensonges, tout ce qu'on raconte ici: il n'y a rien, elle n'existe même pas, puisqu'elle n'entend pas, quand on l'appelle et qu'on pleure. Si vous saviez tout ce que je lui ai dit!... C'est fini, Pierre, je veux m'en aller à l'instant. Emmenez-moi, emportez-moi, pour que j'achève de mourir dans la rue, où du moins les passants auront pitié de ma souffrance.

Elle s'affaiblissait, elle était retombée sur le dos, bégayante, puérile.

—Et puis, personne ne m'aime. Mon père lui-même n'était pas là. Vous, mon pauvre ami, vous m'aviez abandonnée. Quand j'ai vu que c'était un autre qui me menait à la piscine, je me suis senti au cœur un grand froid. Oui! ce froid du doute, que j'ai souvent éprouvé à Paris... Et, la chose est certaine, c'est que j'ai douté, si elle ne m'a pas guérie. J'aurai mal prié, je ne suis pas assez sainte...

Déjà, elle ne blasphémait plus, elle trouvait des excuses au ciel. Mais son visage restait violent, dans cette lutte contre la puissance supérieure, tant aimée et tant suppliée, qui ne lui avait pas obéi. Lorsque, parfois, un coup de rage passait, et qu'il y avait de la sorte des révoltes dans les lits, des désespoirs et des sanglots, des jurons même, les dames hospitalières et les sœurs, un peu effarouchées, se contentaient de tirer les rideaux. La grâce s'était retirée, il fallait attendre qu'elle revînt. Et tout s'apaisait, se mourait après des heures, au milieu du grand silence lamentable.

—Calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure, répétait Pierre très doucement à Marie, en voyant qu'une autre crise la prenait, celle du doute de soi-même, de la crainte de n'être pas digne.

Sœur Hyacinthe s'était approchée de nouveau.

—Vous ne pourrez pas communier tout à l'heure, ma chère enfant, si vous vous entretenez dans un état pareil... Voyons, puisque nous autorisons monsieur l'abbé à vous faire une lecture, pourquoi n'acceptez-vous pas?

Elle eut un geste fatigué, disant qu'elle acceptait, et Pierre s'empressa de prendre, dans la valise, au pied du lit, le petit livre à couverture bleue, où était contée naïvement l'histoire de Bernadette. Mais, comme la nuit précédente, pendant que le train roulait, il ne s'en tint pas au texte écourté de la brochure, il improvisa; tandis que le raisonneur, l'analyste, au fond de lui, ne pouvait se défendre de rétablir la vérité, refaisait humaine cette légende dont le continuel prodige aidait à la guérison des malades. Bientôt, de tous les matelas voisins, des femmes se soulevèrent, voulant connaître la suite de l'histoire; car l'attente passionnée de la communion les empêchait presque toutes de dormir.

Alors, sous la lueur pâle de la lanterne pendue au mur, au-dessus de lui, Pierre haussa peu à peu la voix, afin d'être entendu de toute la salle.

—«Dès les premiers miracles, les persécutions commencèrent. Bernadette, traitée de menteuse et de folle, fut menacée d'être conduite en prison. L'abbé Peyramale, curé de Lourdes, et monseigneur Laurence, évêque de Tarbes, ainsi que son clergé, restaient à l'écart, attendaient avec la plus grande prudence; tandis que les autorités civiles, le préfet, le procureur impérial, le maire, le commissaire de police, se livraient contre la religion à des excès de zèle déplorables...»

Tout en continuant de la sorte, Pierre voyait se lever pour lui seul l'histoire vraie, avec une force invincible. Il revenait un peu en arrière, il retrouvait Bernadette au moment des premières apparitions, si candide, si adorable d'ignorance et de bonne foi, dans sa souffrance. Et elle était la voyante, la sainte, dont le visage, durant la crise d'extase, prenait une expression de surhumaine beauté: le front rayonnait, les traits semblaient remonter, les yeux se baignaient de lumière, pendant que la bouche, entr'ouverte, brûlait d'amour. Puis, c'était une majesté de sa personne entière, des signes de croix très nobles, très lents, qui avaient l'air d'emplir l'horizon. Les vallées voisines, les villages, les villes, ne causaient que de Bernadette. Bien que la Vierge ne se fût pas nommée encore, on la reconnaissait, on disait: «C'est elle, c'est la sainte Vierge.» Le premier jour de marché, il y eut tant de monde, que Lourdes déborda. Tous voulaient voir l'enfant bénie, l'élue de la Reine des Anges, qui devenait si belle, lorsque les cieux s'ouvraient à ses yeux ravis. Chaque matin, la foule augmentait, au bord du Gave; et des milliers de personnes finissaient par s'installer là, en se bousculant pour ne rien perdre du spectacle. Dès que Bernadette paraissait, un murmure de ferveur courait: «Voici la sainte, la sainte, la sainte!» On se précipitait, on baisait ses vêtements. C'était le Messie, l'éternel Messie que les peuples attendent, dont le besoin renaît sans cesse, au travers des générations. Toujours la même aventure recommençait: une apparition de la Vierge à une bergère, une voix qui exhortait le monde à la pénitence, une source qui jaillissait, des miracles qui étonnaient et ravissaient les foules accourues, de plus en plus énormes.

Ah! ces premiers miracles de Lourdes, quelle floraison printanière de consolation, au cœur des misérables que dévoraient la pauvreté et la maladie! L'œil guéri du vieux Bouriette, l'enfant Bouhohorts ressuscité dans l'eau glacée, des sourds qui entendaient, des boiteux qui marchaient, et tant d'autres, Blaise Maumus, Bernade Soubies, Auguste Bordes, Blaisette Soupenne, Benoite Cazeaux, sauvés des pires souffrances, devenaient les sujets de conversations sans fin, exaltaient l'espoir de tous ceux qui souffraient dans leur âme ou dans leur chair. Le jeudi, 4 mars, dernier jour des quinze visites demandées par la Vierge, il y avait plus de vingt mille personnes devant la Grotte, la montagne entière était descendue. Et cette foule immense trouvait là ce dont elle était affamée, l'aliment du divin, le festin du merveilleux, assez d'impossible pour contenter sa croyance à une puissance supérieure daignant s'occuper des pauvres hommes, intervenant d'une façon retentissante dans les lamentables affaires d'ici-bas, afin d'y rétablir un peu de justice et de bonté. Le cri de charité céleste éclatait, la main invisible et secourable s'étendait, pansait l'éternelle plaie humaine. Ah! ce rêve que chaque génération refaisait à son tour, avec quelle énergie indestructible il repoussait chez les déshérités, dès qu'il avait trouvé un terrain favorable, préparé par les circonstances! Et, depuis des siècles peut-être, tous les faits ne s'étaient pas réunis de la sorte, pour embraser, comme à Lourdes, le foyer mystique de la foi.

Une religion nouvelle allait se fonder, et tout de suite les persécutions se déclarèrent, car les religions ne poussent qu'au milieu des tourments et des révoltes. Comme autrefois, à Jérusalem, lorsque le bruit se répandit que des miracles fleurissaient sous les pas du Sauveur attendu, les autorités civiles s'émurent, le procureur impérial, le juge de paix, le maire, surtout le préfet de Tarbes. Celui-ci était justement un catholique sincère, pratiquant, d'honorabilité absolue, mais une tête solide d'administrateur, passionné défenseur du bon ordre, adversaire déclaré du fanatisme, d'où naissent les émeutes et les perversions religieuses. Il y avait à Lourdes, sous ses ordres, un commissaire de police ayant le légitime désir de prouver ses dons de sagacité adroite. La lutte commença, ce fut ce commissaire qui, le premier dimanche de carême, dès les premières visions, fit amener Bernadette devant lui, pour l'interroger. Vainement, il se montra affectueux, puis emporté, menaçant: il ne tira toujours de la fillette que les mêmes réponses. L'histoire qu'elle contait, avec des détails lentement accrus, s'était peu à peu fixée dans son cerveau d'enfantine, irrévocable. Et, chez cette irrégulière de l'hystérie, ce n'était pas un mensonge, c'était la hantise inconsciente, une volonté morte qui ne pouvait se dégager de l'hallucination première. Ah! la triste enfant, la chère enfant, si douce, dès lors perdue à la vie, crucifiée par l'idée fixe, dont on n'aurait pu la tirer qu'en la changeant de milieu, en la rendant au grand air libre, dans quelque pays de plein jour et d'humaine tendresse! Mais elle était l'élue, elle avait vu la Vierge, elle allait en souffrir toute l'existence, et en mourir.

Pierre, qui connaissait bien Bernadette, et qui gardait à sa mémoire une pitié fraternelle, la ferveur qu'on a pour une sainte humaine, une créature simple, droite et charmante dans le supplice de sa foi, laissa voir son émotion, les yeux humides, la voix tremblante. Et il y eut une interruption, Marie qui était restée raidie jusque-là, avec sa face dure de révoltée, dénoua ses mains, eut un vague geste pitoyable.

—La pauvre petite, murmura-t-elle, toute seule contre ces magistrats, et si innocente, si fière, si convaincue!

De tous les lits, la même sympathie souffrante montait. L'enfer de cette salle, dans sa détresse nocturne, avec son air empesté, son entassement de grabats douloureux, son fantômal va-et-vient d'hospitalières et de religieuses brisées de fatigue, semblait s'éclairer d'un éclat de divine charité. Pauvre, pauvre Bernadette! Toutes s'indignaient des persécutions qu'elle avait endurées, pour défendre la réalité de sa vision.

Alors, Pierre, reprenant, dit ce que Bernadette eut à souffrir. Après l'interrogatoire du commissaire de police, elle dut encore comparaître en la chambre du Tribunal. La magistrature entière s'acharnait, voulait lui arracher une rétractation. Mais l'entêtement de son rêve était plus fort que la raison de toutes les autorités civiles réunies. Deux docteurs, envoyés par le préfet, pour l'examiner, conclurent honnêtement, comme n'importe quel médecin l'aurait fait, à des troubles nerveux, dont l'asthme était une indication certaine, et qui pouvaient avoir déterminé des hallucinations, en de certaines circonstances; ce qui faillit la faire interner dans un hôpital de Tarbes. Pourtant, on n'osa l'enlever, on craignit l'exaspération populaire. Un évêque était venu s'agenouiller devant elle. Des dames voulaient lui acheter des grâces au poids de l'or. Des foules croissantes de fidèles l'accablaient de visites. Elle s'était réfugiée chez les sœurs de Nevers, qui desservaient l'Hospice de la ville; et elle y avait fait sa première communion, elle y apprenait difficilement à lire et à écrire. Comme la sainte Vierge semblait ne l'avoir choisie que pour le bonheur des autres, et qu'elle ne la guérissait point elle-même de son étouffement chronique, on s'était décidé sagement à la conduire aux eaux de Cauterets, si voisines, qui ne lui firent du reste aucun bien. Et, dès son retour à Lourdes, le tourment des interrogatoires, des adorations de tout un peuple, recommença, s'aggrava, lui donna de plus en plus l'horreur du monde. C'était bien fini, d'être la gamine joueuse, la jeune fille rêvant d'un mari, la jeune femme baisant sur les joues de gros enfants. Elle avait vu la Vierge, elle était l'élue et la martyre. La Vierge, disaient les croyants, ne lui avait confié trois secrets, l'armant de cette triple armure, que pour la soutenir au milieu des épreuves.

Longtemps, le clergé s'était abstenu, plein de doute lui-même et d'inquiétude. Le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale, était un homme rude, d'une infinie bonté, d'une droiture et d'une énergie admirables, quand il croyait être dans le bon chemin. La première fois qu'il reçut la visite de Bernadette, il accueillit, presque aussi durement que le commissaire de police, cette enfant élevée à Bartrès, qu'on n'avait pas vue encore au catéchisme; il refusa de croire à son histoire, lui commanda avec quelque ironie de prier la Dame de faire avant tout fleurir l'églantier qui était à ses pieds, ce que la Dame ne fit pas d'ailleurs; et, si, plus tard, il finit par prendre l'enfant sous sa garde, en bon pasteur qui défend son troupeau, ce fut lorsque les persécutions commencèrent et qu'on parla d'emprisonner cette chétive, aux clairs yeux si francs, au récit entêté dans sa douceur modeste. Puis, pourquoi donc aurait-il continué à nier le miracle, après en avoir simplement douté, en curé prudent, peu désireux de mêler la religion à une aventure louche? Les livres saints sont pleins de prodiges, tout le dogme est basé sur le mystère. Dès lors, aux yeux d'un prêtre, rien ne s'opposait à ce que la Vierge eût chargé cette enfant pieuse d'un message pour lui, en lui faisant dire de bâtir une église, où les fidèles se rendraient en procession. Et ce fut ainsi qu'il se mit à aimer et à défendre Bernadette, pour son charme, tout en se tenant correctement à l'écart, dans l'attente de la décision de son évêque.

Cet évêque, Mgr Laurence, semblait s'être enfermé au fond de son évêché de Tarbes, sous de triples verrous, gardant le plus absolu silence, comme s'il ne se passait à Lourdes aucun fait de nature à l'intéresser. Il avait donné à son clergé des ordres sévères, et pas un prêtre ne s'était montré encore parmi les grandes foules qui passaient les journées devant la Grotte. Il attendait, il laissait dire au préfet, dans les circulaires administratives, que l'autorité civile marchait d'accord avec l'autorité religieuse. Au fond, il ne devait pas croire aux apparitions, il ne voyait là sans doute, comme les médecins, que l'hallucination d'une fillette malade. L'aventure, qui révolutionnait le pays, était d'assez grosse importance, pour qu'il la fît étudier soigneusement, au jour le jour; et la façon dont il s'en désintéressa si longtemps, prouve combien peu il admettait le prétendu miracle, n'ayant que l'unique souci de ne pas compromettre l'Église, avec une histoire destinée à mal finir. Mgr Laurence, très pieux, était une intelligence froide et pratique, qui apportait un grand bon sens, dans le gouvernement de son diocèse. À l'époque, les impatients, les ardents, le surnommèrent Saint-Thomas, pour la persistance de son doute, jusqu'au jour où il eut la main forcée par les faits. Il refusait d'entendre et de voir, bien résolu à ne céder que si la religion n'avait rien à y perdre.

Mais les persécutions allaient s'accentuer. Le ministre des cultes, à Paris, prévenu, exigeait que tout désordre cessât; et le préfet venait de faire occuper militairement les abords de la Grotte. Déjà, le zèle des fidèles, la reconnaissance des personnes guéries, l'avaient ornée de vases de fleurs. On y jetait des pièces de monnaie, les cadeaux affluaient pour la sainte Vierge. C'étaient aussi des aménagements rudimentaires, qui s'organisaient d'eux-mêmes: des carriers avaient taillé une sorte de réservoir, afin de recevoir l'eau miraculeuse; d'autres enlevaient les grosses pierres, traçaient un chemin au flanc du coteau. Et ce fut devant le flot grossissant de la foule, que le préfet, après avoir renoncé à l'arrestation de Bernadette, prit la grave détermination de défendre l'approche de la Grotte, en la bouchant à l'aide d'une forte palissade. Des faits fâcheux s'étaient produits, des enfants prétendaient avoir vu le diable, les uns coupables de simulation, les autres cédant à de véritables attaques, dans la contagion de folie qui soufflait. Mais quelle affaire que le déménagement de la Grotte! Le commissaire trouva seulement vers le soir une fille qui consentit à lui louer une charrette; et, deux heures plus tard, cette fille étant tombée, se brisa net une côte. De même, un homme qui avait prêté une hache, eut, le lendemain, le pied écrasé par la chute d'une pierre. Au crépuscule enfin, le commissaire emporta sous les huées les pots de fleurs, les quelques cierges qui brûlaient, les sous et les cœurs d'argent jetés sur le sable. On serrait les poings, on le traitait sourdement de voleur et d'assassin. Puis, il y eut les pieux de la palissade plantés, les planches clouées, tout un travail qui fermait le mystère, barrait l'inconnu, mettait en prison le miracle. Et les autorités civiles eurent la naïveté de croire que c'était fini, que ces quelques planches allaient arrêter les pauvres gens, affamés d'illusion et d'espoir.

Dès qu'elle fut proscrite, traquée par la loi comme un délit, la religion nouvelle brûla d'une flamme inextinguible, au fond de toutes les âmes. Les croyants venaient quand même, en plus grand nombre, s'agenouillaient à distance, sanglotaient en face du ciel défendu. Et les malades, les pauvres malades surtout, auxquels un arrêté barbare interdisait la guérison, se ruaient malgré les défenses, se glissaient par les trous, franchissaient les obstacles, dans l'unique et ardent désir de voler de l'eau. Comment! il y avait là une eau prodigieuse qui rendait la vue aux aveugles, qui redressait les estropiés, qui soulageait instantanément toutes les maladies, et il s'était trouvé des hommes en place assez cruels pour mettre cette eau sous clef, afin qu'elle cessât de guérir le pauvre monde! Mais c'était monstrueux! un cri d'exécration montait du petit peuple, de tous les déshérités qui avaient besoin de merveilleux autant que de pain, pour vivre. D'après l'arrêté, des procès-verbaux devaient être dressés aux délinquants, et ce fut ainsi qu'on put voir, devant le tribunal, un lamentable défilé de vieilles femmes, d'hommes éclopés, coupables d'avoir puisé à la fontaine de vie. Ils bégayaient, suppliaient, ne comprenaient pas, quand on les frappait d'une amende. Et, dehors, la foule grondait, une furieuse impopularité grandissait contre ces magistrats si durs à la misère d'ici-bas, ces maîtres sans pitié qui, après avoir pris toute la richesse, ne voulaient pas même permettre aux pauvres le rêve de l'au-delà, la croyance qu'une puissance supérieure et bonne s'occupait d'eux maternellement. Par un triste matin, une bande de miséreux et de malades s'en alla trouver le maire; ils s'agenouillèrent dans la cour, ils le conjurèrent avec des sanglots de faire rouvrir la Grotte; et ce qu'ils disaient était si pitoyable, que tout le monde pleurait. Une mère présentait son enfant à demi mort: est-ce qu'on le laisserait s'éteindre ainsi à son cou, lorsqu'une source était là qui avait sauvé les enfants des autres mères? Un aveugle montrait ses yeux troubles, un pâle garçon scrofuleux étalait les plaies de ses jambes, une femme paralytique tâchait de joindre ses mains tordues: voulait-on leur mort, leur refuserait-on la chance divine de vivre, puisque la science des hommes les abandonnait? Et la détresse des croyants était aussi grande, de ceux qui étaient convaincus qu'un coin du ciel venait de s'ouvrir, dans la nuit de leur morne existence, et qui s'indignaient qu'on leur enlevât cette joie de la chimère, ce suprême soulagement à leur souffrance humaine et sociale, de croire que la sainte Vierge était descendue leur apporter l'infinie douceur de son intervention. Le maire n'avait pu rien promettre, et la foule s'était retirée pleurante, prête à la rébellion, comme sous le coup d'une grande injustice, d'une cruauté imbécile envers les petits et les simples, dont le ciel tirerait vengeance.

Pendant plusieurs mois, la lutte continua. Et ce fut un spectacle extraordinaire que ces hommes de bon sens, le ministre, le préfet, le commissaire de police, animés certainement des meilleures intentions, se battant contre la foule toujours croissante des désespérés, qui ne voulaient pas qu'on leur fermât la porte du rêve. Les autorités exigeaient l'ordre, le respect d'une religion sage, le triomphe de la raison; tandis que le besoin d'être heureux emportait le peuple au désir exalté du salut, dans ce monde et dans l'autre. Oh! ne plus souffrir, conquérir l'égalité du bonheur, ne plus marcher que sous la protection d'une Mère juste et bonne, ne mourir que pour se réveiller au ciel! Et c'était forcément ce désir brûlant des multitudes, cette folie sainte de l'universelle joie, qui devait balayer la rigide et morose conception d'une société bien réglée, où les crises épidémiques des hallucinations religieuses sont condamnées, comme attentatoires au repos des esprits sains.

À cette heure, la salle Sainte-Honorine elle-même se révoltait. Pierre, de nouveau, dut interrompre un instant sa lecture, devant les exclamations étouffées qui traitaient le commissaire de Satan et d'Hérode. La Grivotte s'était levée sur son matelas, bégayante.

—Ah! les monstres! la bonne sainte Vierge qui m'a guérie!

Et madame Vêtu, elle aussi, reprise d'espérance, dans la sourde certitude qu'elle allait mourir, se fâchait, à cette idée que, si le préfet l'avait emporté, la Grotte n'existerait pas.

—Alors, il n'y aurait pas de pèlerinages, nous ne serions pas là, nous ne guéririons pas par centaines chaque année?

Une suffocation la saisit, et il fallut que sœur Hyacinthe vînt l'asseoir sur son séant. Madame de Jonquière profitait de l'interruption pour passer le bassin à une jeune femme atteinte d'une maladie de la moelle. Deux autres femmes, qui ne pouvaient rester sur leur lit, tant la chaleur était intolérable, rôdaient à petits pas silencieux, toutes blanches dans les ombres fumeuses; et il y avait, au bout de la salle, sortant des ténèbres, un souffle pénible qui n'avait pas cessé, accompagnant la lecture d'un bruit de râle. Seule, étendue sur le dos, Élise Rouquet dormait paisible, étalant sa plaie affreuse en train de se sécher.

Il était minuit un quart, et d'un moment à l'autre l'abbé Judaine pouvait arriver, pour la communion. La grâce rentrait au cœur de Marie, elle était convaincue maintenant que, si la sainte Vierge avait refusé de la guérir, la faute en était sûrement à elle, qui avait eu un doute, en descendant dans la piscine. Et elle se repentait de sa rébellion, comme d'un crime: pourrait-elle jamais être pardonnée? Sa face pâlie s'était affaissée parmi ses beaux cheveux blonds, ses yeux s'emplissaient de larmes, elle regardait Pierre avec une tristesse éperdue.

—Oh! mon ami, que j'ai été mauvaise! Et c'est en écoutant les crimes d'orgueil de ce préfet et de ces magistrats que j'ai compris ma faute... Il faut croire, mon ami, il n'y a pas de bonheur en dehors de la foi et de l'amour.

Puis, comme Pierre voulait s'arrêter là, toutes s'exclamèrent, exigèrent la suite. Et il dut promettre d'aller jusqu'au triomphe de la Grotte.

La palissade la barrait toujours, il fallait venir de nuit, en cachette, lorsqu'on voulait prier et emporter une bouteille de l'eau volée. Cependant, les craintes d'émeute grandissaient, on racontait que les villages de la montagne devaient descendre, pour délivrer Dieu. C'était la levée en masse des humbles, une poussée si irrésistible des affamés du miracle, que le simple bon sens, le simple bon ordre allaient être balayés comme paille. Et ce fut Mgr Laurence, dans son évêché de Tarbes, qui dut se rendre le premier. Toute sa réserve, tous ses doutes, se trouvaient débordés par le mouvement populaire. Il avait pu, pendant cinq grands mois, se tenir à l'écart, empêcher son clergé de suivre les fidèles à la Grotte, défendre l'Église contre ce vent déchaîné de superstition. Mais à quoi bon lutter davantage? Il sentait si grande la misère de son peuple de fidèles, qu'il se résignait à lui donner le culte idolâtre dont il le sentait avide. Pourtant, par un reste de prudence, il rendit simplement une ordonnance qui nommait une commission, chargée de procéder à une enquête: c'était l'acceptation des miracles à une échéance plus ou moins lointaine. Si Mgr Laurence était l'homme de saine culture, de raison froide qu'on s'imagine, ne peut-on se représenter son angoisse, le matin du jour où il signa cette ordonnance? Il dut s'agenouiller dans son oratoire, supplier le Dieu souverain du monde de lui dicter sa conduite. Il ne croyait pas aux apparitions, il avait des manifestations de la divinité une idée plus haute, plus intellectuelle. Seulement, n'était-ce pas pitié et miséricorde que de faire taire les scrupules de son intelligence, les noblesses de son culte, devant la nécessité de ce pain du mensonge, dont la pauvre humanité a besoin pour vivre heureuse? «Ô mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous fais descendre de la puissance éternelle où vous êtes, si je vous rabaisse à ce jeu enfantin des miracles inutiles. C'est vous faire injure que de vous risquer dans cette aventure pitoyable, où il n'y a que maladie et déraison. Mais, ô mon Dieu, ils souffrent tant, ils ont une si grande faim de merveilleux, de contes de fée, pour distraire leur douleur de vivre! Vous-même, s'ils étaient vos ouailles, vous aideriez à les tromper. Que l'idée de votre divinité y perde, et qu'ils soient consolés sur cette terre!» Et l'évêque en larmes avait ainsi fait le sacrifice de son Dieu à sa charité frémissante de pasteur, pour le lamentable troupeau humain.

Puis, l'empereur, le maître, à son tour, se rendit. Il était alors à Biarritz, on le renseignait journellement sur cette affaire des apparitions, dont tous les journaux de Paris s'occupaient; car la persécution n'aurait pas été complète, si l'encre des journalistes voltairiens ne s'y était mêlée. Et l'empereur, pendant que son ministre, son préfet, son commissaire de police, se battaient pour le bon sens et pour le bon ordre, gardait ce grand silence de rêveur éveillé, où personne n'était jamais descendu. Des pétitions arrivaient quotidiennement; et il se taisait. Des évêques venaient l'entretenir, de grands personnages, de grandes dames de son entourage guettaient, l'emmenaient à l'écart; et il se taisait. Tout un combat sans trêve se livrait autour de sa volonté, d'une part les croyants, ou simplement les têtes chimériques que passionnait le mystère, de l'autre les incrédules, les hommes de gouvernement, qui se défient des troubles de l'imagination; et il se taisait. Brusquement, dans sa décision de timide, il parla. Le bruit courut qu'il s'était décidé, devant les supplications de l'impératrice. Elle intervint sans doute, mais il y eut surtout, chez l'empereur, un réveil de son ancien rêve humanitaire, un retour de sa pitié réelle pour les déshérités. Comme l'évêque, il ne voulut pas fermer aux misérables la porte de l'illusion, en maintenant l'arrêté impopulaire du préfet qui défendait d'aller boire la vie à la fontaine sainte. Et il envoya une dépêche, l'ordre bref d'abattre la palissade, pour que la Grotte fût libre.

Alors, ce fut l'hosanna, ce fut le triomphe. On cria le nouvel arrêté, sur les places de Lourdes, aux roulements du tambour, aux fanfares de la trompette. Le commissaire de police, en personne, dut procéder à l'enlèvement de la palissade. Ensuite, on le déplaça, ainsi que le préfet. Les populations arrivaient de toutes parts, on organisait le culte, à la Grotte. Et un cri d'allégresse divine montait: Dieu avait vaincu. Dieu? hélas, non! mais la misère humaine, l'éternel besoin de mensonge, cet espoir du condamné qui s'en remet, pour son salut, aux mains d'une toute-puissance invisible, plus forte que la nature, seule capable d'en briser les lois inexorables. Et ce qui avait vaincu encore, c'était la pitié souveraine des conducteurs du troupeau, l'évêque et l'empereur miséricordieux laissant aux grands enfants malades le fétiche qui consolait les uns et qui parfois même guérissait les autres.

Dès le milieu de novembre, la commission épiscopale vint procéder à l'enquête dont elle était chargée. Elle interrogea Bernadette une fois de plus, elle étudia un grand nombre de miracles. Pourtant, elle ne retint que trente guérisons, pour que l'évidence fût absolue. Et Mgr Laurence se déclara convaincu. Il fit preuve cependant d'une prudence dernière, il attendit trois années encore, avant de déclarer, dans un mandement, que la sainte Vierge était réellement apparue, à la Grotte de Massabielle, et que des miracles nombreux s'y étaient ensuite produits. Il avait acheté de la ville de Lourdes, au nom de l'Évêché, la Grotte, avec le vaste terrain qui l'entourait. Des travaux s'exécutèrent, modestes d'abord, bientôt de plus en plus importants, à mesure que l'argent affluait de toute la chrétienté. On aménageait la Grotte, on la fermait d'une grille. Le Gave était rejeté au loin, dans un lit nouveau, pour établir de larges approches, des gazons, des allées, des promenades. Enfin, l'église que la sainte Vierge avait demandée, la Basilique, commençait à sortir de terre, au sommet de la roche même. Depuis le premier coup de pioche, le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale, dirigeait tout, avec un zèle excessif, car la lutte avait fait de lui le croyant le plus ardent, le plus sincère de l'œuvre. Avec sa paternité un peu rude, il s'était mis à adorer Bernadette, il se donnait corps et âme à la réalisation des ordres qu'il avait reçus du ciel, par la bouche de cette innocente. Et il s'épuisait en efforts dominateurs, et il voulait que tout fût très beau, très grand, digne de la Reine des Anges, qui avait daigné visiter ce coin de montagnes. La première cérémonie religieuse n'eut lieu que six ans après les apparitions, le jour où l'on installa en grande pompe, dans la Grotte, une statue de la Vierge, à l'endroit où celle-ci était apparue. Ce matin-là, par un temps magnifique, Lourdes s'était pavoisé, toutes les cloches sonnaient. Cinq ans plus tard, en 1869, la première messe fut dite dans la crypte de la Basilique, dont la flèche n'était point terminée. Les dons augmentaient sans cesse, un fleuve d'or coulait, une ville entière allait pousser du sol. C'était la religion nouvelle qui achevait de se fonder. Le désir de guérir guérissait, la soif du miracle faisait le miracle. Un Dieu de pitié et d'espoir sortait de la souffrance de l'homme, de ce besoin d'illusion consolatrice, qui, à tous les âges de l'humanité, a créé les merveilleux paradis de l'au-delà, où une toute-puissance rend la justice et distribue l'éternel bonheur.

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