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Lettres à Mademoiselle de Volland

DENIS DIDEROT (continued 6)

Reading edition

Je vous prie, mon amie, plus de comparaison entre Grimm et moi. Je me console de sa supériorité en la reconnaissant. Je suis vain de la victoire que je remporte sur mon amour-propre, et il ne faut pas m'ôter ce pauvre petit avantage-là.

Pourquoi la louange embarrasse-t-elle? C'est qu'il est contre la justice qu'on se doit de la refuser, puisqu'on la mérite, et contre la modestie qu'on exige de l'accepter, puisqu'alors ce serait se réunir aux autres pour se préconiser. On est décontenancé, comme il faut toujours qu'on le soit, lorsqu'il faut répondre, et qu'on ne saurait dire ni oui ni non. Je souhaite pour moi que ce soit là votre solution.

Vous voilà donc rappelée à Paris par M. de Fourmont. Ce cérémonial-là, de se rendre le maître chez vous, à neuf heures, pour vous entretenir de ce que votre sœur savait déjà, est encore d'un ridicule que je ne saurais trop louer, tant il est parfait. Que ne vous parlait-elle d'amitié en présence de Mme Le Gendre? Où était l'inconvénient de cette intimité? Jusqu'à quand serez-vous étrangère dans votre famille? Et le rôle d'Iphigénie vous étonne; et vous ne voyez pas que le vôtre est plus dur! Agamemnon n'immola sa fille qu'une fois, et Morphyse immole la sienne dix fois par jour. Il est plus facile de souffrir une grande peine que de souffrir toute sa vie de petites mortifications qui se succèdent sans fin.

Revenez donc; revenez voir en personne la tendresse que vous n'avez fait que lire; elle vous attend.

Non, Damilaville ne décachette point. Aussi celle adressée à M. Duval a-t-elle fait le voyage du Grandval avec les vôtres. On la lui a portée ce matin; il a répondu sur-le-champ, et cette réponse est partie contre-signée.

Arrivez donc, gros Fourmont. Tâchez donc d'accélérer votre lourde allure, et ramenez-moi ma Sophie.

Jusqu'à présent, j'ai écrit comme si Uranie devait me lire. Peut-être y avez-vous un peu perdu; mais j'ai voulu épargner à votre délicatesse le petit déplaisir de sauter des lignes, et de celer quelque chose à celle qu'on porte au fond de son cœur. Il me semble que cela me coûterait, à moi, et je vous mets souvent à ma place.

Quand vous vous séparerez de votre chère sœur, dites-lui de ma part, et du ton le plus touché que vous pourrez: «Chère sœur, nous nous reverrons tous les trois, nous nous reverrons».

Vous aurez lundi des nouvelles de M. de Saint-Gény. Damilaville a dû en demander aujourd'hui.

À propos, quatre-vingts livres de café, soixante pour vous et vingt pour moi, à trente-sept sous la livre. La modicité du prix m'a rendu la qualité suspecte. Voilà une phrase cadencée qui pue l'Académie. Si vous voulez en sentir tout le ridicule, dites-la du ton gascon dont M. Mairan disait à Rendu, son valet de chambre, de le tirer d'une mare d'eau: Rendu, sauvez-moi de ce déluge, d'une façon quelconque. Je suis un furieux bavard, n'est-ce pas, mon amie? Mais nous l'avons essayé, Grimm et moi, et nous l'avons trouvé bon. Demandez à madame votre mère si elle en veut toujours. Ce traître Damilaville en a quatre-vingts livres, de Marseille, dont il ne céderait pas un grain. Ferai-je mieux que lui? Oh! ma foi, je n'en sais rien.

Vous me direz apparemment ce que M. Duval aura chanté. À M. Duval, rue des Vieux-Augustins, etc. Quelle diable d'adresse est-ce là? Cela m'a un peu brouillé.

Mais est-ce qu'Uranie ne daignera pas prendre la plume un jour, et mettre un petit mot de sa main à la fin d'une de vos lettres? Un petit mot doux pour celui qui fait tout pour lui marquer son respect, lui inspirer une haute idée d'elle-même, celle qu'il en a, et mériter un peu son estime.

Je ne sais pas ce qu'il y avait dans ma dernière lettre, sur le vice et sur la vertu d'assez passable, pour que vous ayez osé en faire part à madame votre mère. De quoi s'agissait-il? Je mets si peu de prétention à ce que je vous écris que, d'un courrier à l'autre, la seule chose qui m'en reste, c'est que j'ai voulu vous rendre compte de tous les instants d'une vie qui vous appartient, et vous faire lire au fond d'un cœur où vous régnez.

Adieu, ma tendre amie. Voilà encore un petit volume. Si j'en avais eu le temps, j'y aurais mis une épître dédicatoire.

Il arriva avant-hier, chez Damilaville, une petite aventure qui prouve que rien ne gagne comme l'exemple de la bonté.

Un habile garçon, qui s'appelle Desmarets, devait être envoyé en Sibérie pour y faire des observations; il n'ira pas. On lui préfère un sot appelé l'abbé Chappe[88] Desmarets, Tillet, et un jeune conseiller au Parlement, qui avaient dîné chez Gaudet, montèrent, le soir, chez Damilaville, où j'étais. Je connaissais Desmarets et Tillet; on se salue, on s'embrasse, et je dis à Desmarets: «Que faites-vous ici? je vous croyais à grelotter au Kamtchatka, dans un trou de quelque Jakut.» Vous entendez sa réponse: «Je suis fâché, pour le progrès des sciences, qu'un autre fasse le voyage.» Il ajouta qu'il avait préparé un grand nombre d'expériences qu'assurément l'abbé Chappe ne fera pas. «Avez-vous un mémoire bien détaillé de toutes ces expériences?—Tout prêt.—Savez-vous ce qu'il faut en faire? Le porter à l'abbé Chappe. Parce que vous ne pouvez pas faire le bien par vous-même, ne devez-vous pas contribuer de toutes vos forces pour qu'il soit fait par un autre? » Tout le monde fut de mon avis.

Je ne pourrais soutenir cette pensée qu'un homme a eu cet avantage sur moi.... Cet homme est un homme de bien, du moins je dois le supposer. Il vous est dévoué, âme et corps, il ne vit que pour vous, il étudie toutes vos volontés. C'est vous qui faites son bonheur, sa peine, son repos, ses alarmes; son sort est attaché au vôtre. Il ferait le tour du monde pour vous aller chercher un fêtu qui vous plairait; et, lorsque vous lui accordez la seule récompense qu'il se promette, et qu'il s'efforce de mériter, vous appelez cela accorder de l'avantage sur soi. Est-ce là l'expression? Je m'en rapporte à vous-même, qui avez l'esprit juste. En toute autre circonstance, il me semble qu'on dirait: c'est retour, c'est équité. Les coquettes laissent prendre de l'avantage sur elles; les femmes galantes et à tempérament aussi; les folles, les étourdies, et, en un mot, toutes celles qui ne mettent aucun prix honnête à leurs faveurs, et qu'on possède sans les avoir méritées. Mais il n'en est pas ainsi des autres.

Vous souvenez-vous d'un trait que je vous ai raconté d'un de mes amis[89]? Il aimait depuis longtemps; il croyait avoir mérité quelque récompense, et la sollicitait, comme elle doit l'être, vivement. On le refusait sans en apporter de raisons il s'avisa de dire: «C'est que vous ne m'aimez pas....» Cette femme aimait éperdument. «C'est que je ne vous aime pas! répondit-elle en fondant en larmes. Levez-vous (il était à ses genoux), donnez-moi la main»; il se lève, il lui donne la main, elle le conduit vers un canapé, elle s'assied, se couvre les yeux de ses mains sous lesquelles les larmes coulaient toujours, et lui dit: «Eh bien! monsieur, soyez heureux.» Vous vous doutez bien qu'il ne le fut pas. Non ce jour-là; mais un autre qu'il était à côté d'elle, qu'il la regardait avec des yeux remplis d'amour et de tendresse, et qu'il ne lui demandait rien, elle jeta ses deux bras autour de son cou, sa bouche alla doucement se coller sur la sienne, et il fut heureux.

Il y a une lettre de vous chez Damilaville. Je cours bien vite la chercher. Adieu, adieu.

De Saint-Gény se porte à merveille. C'est un garçon de bien, très-aimé, très-considéré. On rend justice à ses talents; mais il n'a ni zèle ni activité. On lui reproche de l'indolence et de la paresse. Il faudrait que madame votre mère et la sienne le secouassent de temps en temps. Je vous réponds toujours de la protection de M. Damilaville pour lui, parce que M. Damilaville a de l'amitié pour moi, et qu'il sait l'intérêt que je prends à M. de Saint-Gény, et à tout ce qui vous tient par le fil le plus léger.

Mes très-humbles respects à madame votre mère.

LII

À Paris, le 10 novembre 1760.

Voyez l'attention de M. Damilaville. C'est aujourd'hui dimanche. Il a été forcé de sortir de son bureau. Il ne doutait pas que je ne vinsse ce soir; car je ne manque jamais quand j'espère une lettre de vous. Il a laissé la clef avec deux bougies sur une table, et entre les deux bougies, la petite lettre de vous avec un billet de lui bien honnête. Je vous ai lue et relue; je suis seul et je vais vous répondre.

Je suis bien fâché que madame votre mère soit indisposée. Il n'y a qu'un jour à son compte, quoiqu'il y ait bien du temps au nôtre, qu'elle est à la campagne. Ce sont d'abord les mauvais temps qui l'ont empêchée d'en jouir; et, quand les mauvais temps vont cesser, car enfin ils vont cesser, s'ils ne doivent pas durer toujours, voilà un rhumatisme qui la tient courbée sur les tisons. Comment se fait-il qu'elle ait de la gaieté, et avec vous? Hier, je disais, avec Damilaville, que quand j'étais las de voir aller les choses contre mon gré, il me prenait des bouffées de résignation. Alors la douleur des hypocondres se détend, la bile accumulée coule doucement: le sort ne me laisserait pas une chemise au dos, que peut-être j'en plaisanterais. Je conçois qu'il y a des hommes assez heureusement nés pour être, par tempérament et constamment, ce que je suis seulement par intervalle, de réflexion, et par secousses; témoin l'auteur de Zaïde, ce petit abbé de La Marre qui n'avait pas un sou, qui se portait mal, qui n'avait ni habit, ni pain, ni souliers;

Sa culotte, attachée avec une ficelle. Laissait voir, par cent trous, un cul plus noir qu'icelle.

Eh bien! le soir, sur les onze heures, lorsque tout le inonde dormait, il contrefaisait, avec une pipe à fumer, les cris d'un enfant exposé; et le matin, sur le point du jour, il mettait en train de chanter tous les coqs du voisinage. Au sein de l'indigence, il était plus heureux que nous[90]. Votre mère a pris son parti. Elle aura de la bonne humeur jusqu'à demain. Cette espèce de philosophie éphémère ne dure pas davantage.

On parle donc de retour! On remue donc les malles! Le courrier prochain m'apprendra peut-être votre départ. Ne vous attendre que pour les derniers jours du mois, je ne saurais. Vous m'avez mis en train d'espérer. S'il nous est permis d'aller au-devant de vous, vous nous le direz apparemment. Au reste, ne faites rien là-dessus de votre mouvement. Si l'on nous rencontre sur la route, qu'on s'y attende, et qu'on l'ait à gré. Oui, ce fut un terrible jour que celui que vous rappelez. Mais vous aviez de la santé, on pouvait se flatter que vous supportiez la fatigue du voyage; on ne craignait pas que vous restassiez mourante dans une auberge ou sur un grand chemin. Il vint un jour, et ce jour était la veille même de votre départ, où j'avais toutes ces alarmes. On vous croyait assez de force pour faire soixante lieues en poste, dans une voiture très-dure, dans la saison la plus fatigante, et vous étiez dans votre lit, et vous ne pouviez vous tenir debout, et vous n'auriez pas fait pour toute chose au monde le tour de votre chambre, et vous ne pouviez parler. Mais laissons cela; ma bile se remuerait trop violemment; je ne m'en porterais pas mieux, je n'en serais pas plus content, et de celle qui vous entraînait, et de celle qui se portait à sa fantaisie, et qui fermait les yeux sur votre état.

Mais qui est-ce qui vous a envoyé la Confession de Voltaire[91]? Vous ne me le dites pas. À propos de Voltaire, il se plaint à Grimm très-amèrement de mon silence. Il dit qu'il est au moins de la politesse de remercier son avocat[92]. Et qui diable l'a prié de plaider ma cause? Il a, dit-il, ressenti la plus vive douleur, chère amie; on ne saurait arracher un cheveu à cet homme, sans lui faire jeter les hauts cris. À soixante ans passés, il est auteur, et auteur célèbre, et il n'est pas encore fait à la peine. Il ne s'y fera jamais. L'avenir ne le corrigera point. Il espérera le bonheur jusqu'au moment où la vie lui échappera.

Non, je ne sais pas qui est l'auteur de la Confession. Oui, je suis dans la grande ville, et si je n'avais pas eu cent fois plus de force qu'Adam le jour que la pomme fatale lui fut présentée, je serais parti pour la Chevrette; j'y étais appelé par un billet doux, et par un billet très-doux; car il y en avait deux.

L'enfant, à qui la mauvaise santé ne peut ôter ni la sérénité ni la sensibilité, me jeta ses petits bras autour du cou, et m'embrassa, en disant: «C'est mon papa, c'est mon petit papa.» Je passai dans mon cabinet où je trouvai une pile de lettres. Je les lus. On servit, et nous nous mîmes à table.

Mes collègues n'ont presque rien fait. Je ne sais plus quand je sortirai de cette galère. Si j'en crois le chevalier de Jaucourt, son projet est de m'y tenir encore un an. Cet homme est depuis six à sept ans au centre de six à sept secrétaires, lisant, dictant, travaillant treize à quatorze heures par jour, et cette position-là ne l'a pas encore ennuyé.

Je n'ai rien outré à la peinture de la maladie du père Hoop. Il a été sur le point de secouer le fardeau. Quand je lui demandai ce qu'il estimait le plus de la vie, il me répondit: «Premièrement de n'y être pas, secondement de se bien porter; vous voyez combien je suis chanceux; j'y suis et je me porte mal.» À vous parler vrai, je ne compte pas qu'il finisse naturellement.

Vous auriez fait une belle chose sans les contre-seings. Les endroits de mes lettres où je vous dis que je vous aime sont ceux qui vous plaisent le plus; c'est, dites-vous, la seule chose qu'il y ait dans les vôtres, c'est-à-dire qu'elles sont pour moi partout comme les miennes dans les ligues qui vous en paraissent excellentes. Ne suis-je pas bien à plaindre? Mes lettres sont variées, et les vôtres le seront, et plus agréablement encore que les miennes, quand vous pourrez vous résoudre, comme moi, à m'envoyer vos conversations d'Isle. Vous verrez que ce que vous, Mme Le Gendre et madame votre mère direz sur un sujet ou de goût, ou de caractère, ou d'affaire, ou d'histoire, ou de morale, ne vaudra pas mieux que les boutades de l'Écossais, que les folies de Mme d'Aine, que l'originalité du Baron, et que mon marivaudage, car je marivaude, Marivaux sans le savoir, et moi le sachant.

Je n'ai point encore fait de feu. Tant que celui de nature me suffira, je me passerai de l'autre.

Cette sobriété d'un jour n'a pas duré davantage. Damilaville ne l'a pas voulu. Nous dînâmes hier ensemble depuis deux heures et demie jusqu'à neuf heures du soir. À neuf heures sonnantes nous prenions le plus délicieux café du monde. Oh! la bonne chose pour la santé qu'une débauche de bon vin!

Mon ami est l'homme le plus inabordable. Il a un froid, un sec, un renfermé qui déconcerte la première fois; à la centième comme à la première, quand cela lui convient.

Le nom de Pouf vous fait rire, vous paraît bien imaginé. Le petit animal tout rond, gros comme le poing, ressemble parfaitement à son nom.

Je n'entends rien non plus à la ligne où il s'agit de fête et de messe, sinon que quelquefois je vous commence la veille une lettre que je continue le lendemain, comme si c'était le même jour. Voilà la clef d'une infinité d'autres endroits.

Oui, il ne tiendra qu'à Uranie d'aimer sa fille à la folie. Je crois en avoir le secret, mais ce sera pour une autre fois.

Bonsoir, mes bonnes amies; si vous aimiez autant que moi, et que vous le sentissiez comme je fais dans ce moment, vous seriez trop heureuses. Je prends votre main, je la mets dans la sienne, et je les serre toutes deux.

LIII

À Paris, le 11 novembre 1760.

J'étais venu ici dans le dessein d'y trouver une lettre et d'y répondre. J'ai eu la lettre. Je l'ai lue avec le plaisir que toutes me donnent, mais il ne m'a pas été possible de vous faire réponse.

J'ai trouvé Thiriot, un ami de Voltaire; c'est un bon homme, mais d'une mémoire cruelle. Il s'est mis à nous réciter des vers de tous les poètes du monde, et il était près de neuf heures quand il nous a quittés.

Le moyen de passer ici le temps qu'il me faudrait pour vous entretenir des peines que se donne Uranie, et y apporter la consolation qu'elle peut attendre de moi! Je me suis fait une loi de rentrer de bonne heure, du moins jusqu'à ce que tout le monde se porte mieux à la maison. Je vous écris seulement ce billet pour prévenir l'inquiétude que mon silence pourrait vous causer. Bonsoir, ma tendre amie. Jeudi, je tâcherai de réparer la brièveté de celle-ci. Si vous la comparez avec la précédente, vous ne manquerez pas de dire que je suis extrême en tout. Je ne sais si cela est aussi généralement vrai qu'on pourrait te croire; mais en tendresse, en attachement, en estime, en respect pour vous, quelque extrême qu'on veuille me supposer, je ne ferai mentir personne. Un mot de moi à Uranie. Elle voit sa fille d'un air trop sévère. Quand elle aura causé là-dessus avec elle-même pendant une matinée, elle retrouvera sa fille à moitié corrigée. Avant que d'accuser l'enfance d'une autre, je lui demande de se rappeler la sienne. Qu'est-ce que la sensibilité? L'effet vif sur notre âme d'une infinité d'observations délicates que nous rapprochons. Cette qualité, dont la nature nous donne le germe, s'étouffe ou se vivifie donc par l'âge, l'expérience, la réflexion. Nous serions tous bien honteux si nos parents avaient tenu registre de toutes tes choses dures, cruelles même, que nous avons dites ou faites, quand nous étions jeunes. Nous verrions, dans l'histoire de nos premières années, l'excuse des premières années de nos enfants que nous jugeons si sévèrement. Un peu de patience, il en a fallu tant avoir avec nous. Je ne me tiens pas quitte par ce petit nombre de lignes. Le sujet est trop important pour n'y pas revenir. Bonsoir, mon amie, bonsoir. Ne perdez rien de votre amour. Pour peu que vous en diminuassiez, vous ne me payeriez plus de retour.

LIV

À Paris, le 2 novembre 1760.

Les gens du monde n'ont point d'honneur: ils font trop d'affaires et de trop importantes; ils s'écartent d'abord un peu du droit chemin, puis encore un peu, et de petits écarts en petits écarts réitérés, bientôt ils se trouvent tout à fait égarés, et ce qu'ils ont fait avec succès devient l'unique règle de ce qu'ils ont à faire. Vous voyez bien à quoi je réponds. Mais ce qui me confond, c'est cette espèce de bienfaisance malhonnête avec laquelle ils se prêtent à arranger à leur mode tes affaires des gens scrupuleux. On dirait, ou qu'ils n'ont pas assez de leurs propres iniquités, ou qu'ils croient expier celles-ci par celles qu'ils veulent bien commettre en faveur des autres. Il semble qu'ils se disent en eux-mêmes: Vous voyez bien, si ma morale est mauvaise, au moins j 'ai la même pour moi et pour mes amis.

Il y avait donc bien de la tendresse, du respect, de l'estime dans cette lettre de rappel? Les sentiments qu'il nous a vu prendre de sa moitié, à nous qui sommes censés nous connaître en mérite, n'ont pas peu contribué à lui inspirer ceux qu'il en a. Il a cru pouvoir estimer un peu celle que nous adorons. Elle a cru longtemps que la seule chose qu'elle désirait en son mari, c'était de l'estimer ce qu'elle valait; elle s'est trompée. Il en est venu là, et je gage qu'elle n'en est pas plus éprise.

Vous voilà donc seule à présent, mais heureusement ce ne sera pas pour longtemps; tout m'annonce un retour prochain. Ces travaux projetés sur la rivière de Larzicourt sont ou différés ou moins inquiétants, puisqu'on cherche des chevaux; mais je ne veux plus compter sur rien. Je suis trop mal à mon aise lorsqu'une lettre vient détruire les espérances que j'avais conçues sur la précédente. On dirait que Morphyse a deviné que vous m'écrivez tout, et qu'elle se fait un jeu de vous montrer à celui que vous aimez et de vous ravir à ses souhaits, d'une poste à l'autre.

Vous faites aussi des débauches de table! Cela vous convient fort. Et qui est-ce qui vous a permis de vivre comme ceux qui se portent bien? Me voilà tout à fait dérangé. J'ai eu les intestins brouillés, des envies de vomir, de la fièvre, de l'insomnie; je devais être émétisé aujourd'hui. J'étais trop échauffé pour qu'on l'osât; c'est partie remise. En attendant, je vais, je viens, je ris, je cause, je me plains, et demain il n'y paraîtra plus. Mais vous, vous payez de quinze mauvais jours un petit verre de vin et une cuisse de perdrix de trop. Tout le monde se porte bien, excepté moi et Angélique. Vous ai-je dit que cette petite étourdie-là s'était arraché un ongle du gros orteil? Il n'en fallait pas davantage pour mettre en péril le pied d'un autre enfant moins sain. Elle n'en a pas été alitée plus d'un jour.

J'ai lu à M. Grimm la comparaison que vous nous avez faite d'Hypermnestre avec Tancrède, il trouve que cela n'est pas si taux qu'il en taille rougir.

Je n'oublierai pas votre billet de loterie. Mme Le Gendre ne se lasse donc pas d'inviter la fortune. J'en suis bien aise... Mais la fortune en use avec elle comme la cliente en use avec ses amants.

Nous ne sommes pas à Bouillon, mais il est décidé que nous imprimerons en pays étranger, et que je n'irai pas. Ma présence donnera le change à nos ennemis, et rien n'empêchera, avec trois ou quatre contre-seings dont nous disposons, que les feuilles ne nous viennent et que nous ne puissions avoir l'ouvrage à notre aise.

Vous n'avez pas répondu juste à mon raisonnement en faveur de la médecine. La sensibilité on l'insensibilité des êtres sur lesquels on opère ne fait rien à la certitude ou à l'incertitude des expériences.

Ma sœur a un étrange procédé avec moi. Je vous ai dit, il y a deux mois, qu'elle m'avait envoyé un compte avec des modèles de quittances: j'ai transcrit les quittances au bas du compte, j 'ai renvoyé le tout, et depuis je n'ai entendu parler de rien. Ce maudit saint[93] l'aurait-il pervertie? Malheur à la famille dans laquelle il y aura un saint!

À moi, mes gendres, est d'autant plus plaisant qu'il y a longtemps que le danger est passé[94].

Caliste chancelle, et ce pauvre Colardeau, qui en est l'auteur, est désespéré[95]. Voici encore quelques beaux endroits que je me rappelle. Caliste dit de son abominable amant: Mais qui peut le rappeler auprès de moi? La jalousie? Lui, jaloux! Ce lui, jaloux! est beau. Et comme cette enchanteresse de Clairon le dit! Quand sa confidente l'invite à donner la main à un époux qui lui est présenté par son père: Moi, dit-elle, j'irais porter mes affronts en dot à mon époux! et à un ami de Lotario, qui lui laisse apercevoir qu'il sait son malheur: Éloignez-vous, vous m'avez fait rougir; ne me voyez jamais. Et ces deux vers-ci, qu'en direz-vous?

La nature, crois-moi, dans le sein d'une mère, Pousse un cri plus plaintif que dans celui d'un père.

Je me suis grippé, à l'occasion de cet endroit, avec le mari de ma bonne amie, Mme Riccoboni, et lui avec moi, sans nous connaître. Toutes les nuits il m'en revient des bribes qui me font tressaillir.

À propos de la maladie de Mme Helvétius, croiriez-vous bien que ces Jésuites, qui ont si cruellement persécuté son mari, ont eu le courage de lui faire visite? Je voudrais bien pouvoir vous rendre les propos qu'il leur a tenus avec sa brusque bonhomie; il n'y a pas un mot à perdre: «Mais comment, Pères, c'est vous! Vous êtes des hommes incompréhensibles. Vous vous croyez faits pour tout subjuguer, amis, ennemis.—Nous en sommes bien fâchés, nous n'avons pu faire autrement.—Je sais bien que vous seriez d'honnêtes gens, si cela dépendait de vous. Il y a beaucoup d'autres gens dans la société qui sont exactement dans le même cas; cela ne dépend pas d'eux; ce sont des coquins à qui je pardonne de l'être, mais je ne les vois pas.»

Que pensez-vous de cela? Le reste ne me revient pas, mais il est exactement comme l'échantillon que voilà.

Vous savez apparemment que le capitan bacha ou l'amiral du sultan, qui va tous les ans, au nom de son maître, recueillir le tribut dans les îles de l'Archipel, s'en revenait avec dix à onze millions, lorsqu'un mouvement de dévotion le fit relâcher à une petite île appelée Lampédouse, où les chrétiens et les musulmans ont un petit temple commun; et que, tandis qu'il était en oraison, les esclaves chrétiens qui étaient sur son bord, au nombre de deux cents, ont assommé, avec leurs chaînes, les esclaves turcs, ont mis à la voile, et s'en sont allés à Malte, où ils ont été bien reçus, et où l'on a accordé la liberté à cinq esclaves turcs qui avaient généreusement aidé les esclaves chrétiens à massacrer leurs confrères. Récompense bien placée! À votre avis?

M. et Mlle de Buffon sont arrivés. J'ai vu madame. Elle n'a plus de cou; son menton a fait la moitié du chemin; devinez ce qui a fait l'autre moitié? moyennant quoi ses trois mentons reposent sur deux bons gros oreillers. Elle me paraît avoir un peu oublié ses douleurs. Je ne dînai point avec elle; j'avais promis à Mme d'Épinay, à l'ami Grimm et à l'abbé Galiani.

L'abbé est petit, gras, potelé: un certain Ascylte, de votre connaissance, un certain Lycas, aussi de votre connaissance, s'en seraient bien accommodés autrefois. Il nous disait à ce propos qu'un jour il voyageait dans un coche public; c'était en hiver. D'abord, on ne sut avec qui l'on était; mais lorsque le jour commença à paraître, il se trouva à côté d'un Jésuite; deux filles à côté d'un Bernardin et d'un Bénédictin, et celui-ci à côté du secrétaire d'un sénateur napolitain. Il ne se passa rien dans la matinée, sinon que les deux moines faisaient tous leurs efforts pour se rendre agréables aux deux filles. Chacun alla dîner de son côté. La soirée fut comme la matinée, c'est-à-dire même galanterie de la part des moines. Le souper se fit en commun. Après le souper, lorsqu'il fallut se retirer, le Jésuite s'approcha de l'abbé, et lui dit: «Monsieur, il ne paraît pas que nous sommes là en bonne compagnie: vous devriez demander une chambre à deux lits pour nous.» L'abbé obligeamment la demanda, et l'obtint. On mit les deux filles dans une autre chambre à deux lits, les deux moines dans une troisième chambre à deux lits, et le secrétaire du sénateur dans un cabinet, seul. Chacun retiré, le Jésuite entreprit l'abbé de conversation, de son lit au sien. Tandis que l'abbé et le Jésuite causaient, un des moines attendait que l'autre moine fut endormi, afin d'aller trouver les filles. Le Bernardin fut le plus pressé; il se lève sur la pointe du pied, il va dans la chambre des filles, il rencontre un lit, il tâte, il était vide: une des filles, qui l'occupait, était allée causer avec le secrétaire. Il va à l'autre lit, il y trouve l'autre fille, et se place à côté d'elle. Cependant le Bénédictin s'avançait sur ses pas; il arrive droit au lit du Bernardin et de la fille; ce fut le Bernardin qui lui tomba sous la main; il le happe par le cou, il le trame au milieu de la chambre, et se met à sa place. L'autre se relève, et s'en va tomber à corps de poing sur son rival; il frappe à tort à travers; la fille en reçoit un dans l'œil, et se met à faire des cris affreux. Les deux moines, en chemise, se battent, et font aussi des cris affreux. Le Jésuite, qui causait avec l'abbé, effrayé, se lève, court au lit de l'abbé et lui dit: «Monsieur, entendez-vous ces cris? Je me meurs de peur; de grâce, faites-moi une petite place à côté de vous.» Le moyen, ajoute l'abbé, de renvoyer ce pauvre Jésuite! il avait si peur! Et pendant que le Jésuite se rassure, quoique le bruit augmente, l'hôte monte. On laisse une des filles couchée avec le secrétaire, on enferme l'autre sous clef, on sépare les deux moines, et le reste de la nuit se passa fort bien.

Le père Hoop se porte un peu mieux. Il m'a dit, à l'occasion du nouveau roi d'Angleterre, une histoire très-cynique. Adieu, ma tendre amie, il se fait tard. Je vous écris chez Damilaville. Je me porte mal. Je n'aime point à me foire attendre, je m'en vais. M. Gaschon a envoyé chez moi ce matin savoir comment je me portais. Je lui ai donné rendez-vous pour dimanche matin chez Mlle Boileau. S'il se porte bien, si je me porte bien, si je me porte mieux, nous causerons un peu gaiement. Vous vous doutez bien qu'il sera aussi un peu mention de vous.

Adieu, j'ai les yeux faibles, la tête fatiguée; j'écris sans savoir ce que j'écris: revenez me mettre à la raison. Malgré toutes les promesses que je me suis faites de ne me plus promettre rien, je ne sais pourquoi je me flatte que cette lettre sera la dernière que je vous écrirai Adieu. J'ai reçu ce matin un billet de M. Grimm, qui est charmant. Le comte de Lauraguais m'est venu voir. Savez-vous l'accident arrivé à sa femme? Elle voulait prendre des gouttes d'Hoffmann; on s'est trompé de bouteille, et on lui a donné quatre-vingt-quatre gouttes de laudanum. Elle n'en mourra pas. Bonsoir, ma bonne amie; adieu. Je ne saurais vous quitter tant qu'il me reste un quart d'heure, et que je suis à côté de vous, ou tant qu'il me reste une ligne de papier blanc, et que je vous écris.

LV

À Paris, le 25 novembre 1760.

C'est, je crois, vendredi passé que je devais prendre l'émétique. Ils disaient tous que c'était le seul remède aux défaillances et aux envies de vomir dont je suis attaqué tous les matins, depuis environ deux ans. Mais j'eus la fièvre le soir, la nuit fut mauvaise, et je me trouvai si échauffe, si brûlant, quand on m'apporta le purgatif que je vis trop d'imprudence à le prendre. Depuis j'ai vécu sobrement, j'ai pris du thé, j'ai humecté, et je guérirai, si je ne me trompe, par le seul régime. Je dîne seul; quelque frugal que soit le repas que je fais, il est suivi d'un mal de tête, léger à la vérité, mais signe d'un estomac qui fatigue, et qui digère avec peine. Laissons là ma santé, qui se raccommodera plus aisément encore qu'elle ne s'est dérangée, pourvu surtout que la faculté ne s'en mêle pas. Or, elle ne s'en mêlera pas; je crains ses formules.

J'allai chez Mlle Boileau, où j'espérais que l'ami Gaschon m'aurait précédé: point d'ami Gaschon. Mlle Boileau, en jupon court et en casaquin blanc, blanc si vous voulez, était chez Berger. Le fils de M. de Solignac s'écrivait à la porte; sur mon nom il sortit; je lui demandai des nouvelles de monsieur son père, de madame sa mère; sa mère était à la messe. Cependant Mlle Boileau descend, je la vois traverser la cour sur la pointe du pied; je laisse M. de Solignac le fils, et je la vais trouver chez elle. Nous causâmes d'abord de vous, puis d'elle, de M. de Prisye, de moi, de Mme Le Gendre, de madame votre mère, de vos affaires, de votre absence, de votre retour. Nous y serions encore, mais Mme de Solignac arriva au milieu de notre ramage et le rendit un peu plus réservé. Je lui dis que j'aurais eu l'honneur de lui présenter mon respect plus tôt, que j'étais venu, entre deux voyages à la campagne, dans ce dessein, qu'elle n'y était pas, et que je m'y étais fait écrire par M. de Solignac; et puis le bavardage banal commença. Je ne sais comment je m'en tirai, je lui demandai des nouvelles de madame.... et de vous surtout, si elles étaient fraîches. Elle me répondit qu'elle en avait de trois jours par madame sa mère, mais non par vous. Est-ce que vous négligeriez de lui écrire? Elle se leva; je lui demandai la permission de lui faire une visite; elle me l'accorda, et elle s'en alla, appelée par les soins que demandait d'elle Mlle de Solignac attaquée d'un érysipèle.

Mlle Boileau n'était ni habillée ni emmessée, et elle dînait en ville, ce qui nous sépara promptement. Je donnai à M. Gaschon trois quarts d'heure dont Mlle Boileau ne voulait point. Je le trouvai. Oh! combien nous dîmes de folies! Je le quittai pour me rendre à dîner chez le Baron; mais nous nous retrouverons, rue Pavée, Mlle Boileau et moi, après-demain. Il faut pourtant que j'aie vu Mme de Solignac chez elle avant voire retour, que l'on ne croit pas ici aussi voisin que vous l'imaginez. En vérité, je jure qu'avec ces malles descendues, ces chevaux demandés, madame votre mère vous joue.

Je dînai chez le Baron avec l'auteur de Caliste. Il n'a pas une once de chair sur le corps; un petit nez aquilin, une tête allongée, un visage effilé, de petits yeux perçants, de longues jambes, un corps mince et fluet; couvrez cela de plumes, ajoutez à ses maigres épaules de longues ailes, recourbez les ongles de ses pieds et de ses mains, et vous aurez un tiercelet d'épervier. Je lui fis beaucoup de compliments sur sa pièce, et ils étaient sincères. Nous nous promîmes de nous revoir. Ce sera quand il voudra; c'est son affaire. La présence de Saurin renferma un peu les amitiés que j'aurais faites à Colardeau, je craignis d'allumer de la jalousie; Grimm et Colardeau allèrent sur les cinq heures à la Comédie. Moi je vins ici sur les sept heures chercher une lettre de vous, que j'y trouvai; c'est la quarante-deuxième. Morphyse sera donc toujours Morphyse, un gros écheveau brouillé de secrets et de mystères. M. Fourmont n'était pas encore hier à Paris; car on n'aurait pas manqué de me le dire. Emballez toujours vos chiffons, mais emballez les uns après les autres; sans cette précaution, craignez que l'impatience ne vous prenne trop violente, lorsque vous n'aurez plus rien à serrer, et que le premier pas réel ne se fera point, et que vous aurez fait le dernier pas imaginaire vers Paris.

Je suis bien aise qu'il y ait par-ci par-là, dans mes griffonnages, quelques mots que vous puissiez lire à madame votre mère, et qui vous fassent pardonner un peu l'exactitude de ce commerce; car je crois que, sans un peu d'intérêt, elle me pardonnerait aisément une passion qui vous rendrait malheureuse.

Ce vers qui vous plaît tant, et qui me fait tourner la tête, à moi:

Peut-être que mon père y mêla quelques pleurs[96],

croyez-vous bien qu'il y a ici des gens d'un goût assez gauche pour oser l'attaquer, et à qui il a fallu que je disse: Grosses bêtes, ne voyez-vous pas comme ces pleurs excusent son père, dans le moment le plus cruel? Et comme cette réflexion, au moment de mourir, fait honneur à cette fille! Et puis, quel tableau que celui d'un père qui laisse tomber des larmes dans la même coupe où il verse des poisons pour sa fille! Il n'y a rien de sacré pour la sottise, la méchanceté et l'envie; elles portent leurs mains sacrilèges sur tout.

Depuis que je suis revenu de la campagne, il me semble que je ne sens plus si bien que je vous aime. C'est un bruit autour de moi; ce sont des saccades: c'est un charivari qui m'arrache à moi-même. Je ne saurais plus donner d'attention aux mouvements de cœur. Il fut de la retraite, du repos, du silence aux amants. Le tumulte des grandes villes ne fatigue personne comme eux. Ils soupirent après la fin du jour; c'est lorsque le sommeil enchaînera tous ces êtres bruyants qui les distraient et qui les importunent qu'ils se retrouveront avec leur amie.

Vous voilà donc bien fière de sa bonne humeur. Jouissez-en. Pour moi, j'en serais affligé. Je ne pourrais souffrir de devoir à la satisfaction d'une misérable petite fantaisie le prix de mon attachement, de mes soins, de ma tendresse, d'une infinité de qualités personnelles. Il est bien malheureux qu'elle n'ait pas tous les jours des casaquins estropiés à raccommoder; vous seriez dispensée d'être vraie, douce, honnête, attentive, franche, soumise, vertueuse, désintéressée; vous seriez chérie sans toutes ces misères-là.

C'était bien mon dessein de ne pas écrire à ce méchant et extraordinaire enfant des Délices[97]; mais comment pourrai-je à présent m'en tirer? Voilà-t-il pas que Damilaville et Thiriot m'ont mis dans la nécessité de lui faire passer mes observations sur Tancrède!

Le chevalier de Jaucourt. Ne craignez pas qu'il s'ennuie de moudre des articles; Dieu le fit pour cela. Je voudrais que vous vissiez comme sa physionomie s'allonge quand on lui annonce la fin de son travail, ou plutôt la nécessité de le finir. Il a vraiment l'air désolé. Je serai quitte de mon ouvrage avant Pâques, ou je serai mort. Vous en croirez tout ce qu'il vous plaira, mais cela sera. Ce qui me prend un temps infini, ce sont les lettres que je suis forcé d'écrire à mes paresseux de collègues, pour les accélérer. Ils ont la peau si dure, que j'ai beau piquer des deux, ils n'en vont pas plus vite; mais, sans l'attention de leur tenir sans cesse l'éperon dans le flanc, ils s'arrêteraient tout court.

Thiriot est un bon homme qui n'est ni suffisant, ni fat. Il a une mémoire étonnante, et il aurait assez d'esprit s'il savait moins. Il a tout retenu. Au lieu de dire d'après lui, il cite toujours; ce qui fatigue et déplaît.

Je trouve que vous avez envisagé la question de la louange sous bien plus de faces que je n'ai fait. Mais vous m'avez seulement demandé pourquoi elle embarrassait. Il est vrai que vous êtes un peu baroque. Mais c'est que les autres ont eu beau se frotter contre vous, ils n'ont jamais pu émousser votre aspérité naturelle. J'en suis bien aise. J'aime mieux votre surface anguleuse et raboteuse que le poli maussade et commun de tous ces gens du monde. Au milieu de leur bourdonnement sourd et monotone, si vous jetez un mot dissonant, il frappe, et on le remarque. Tant mieux si elle n'a rien vu de votre trouble; car je pense que sa réflexion vous troubla. Ses principes, ses principes! Tout cela vaudrait bien la peine d'être discuté. Je trouve qu'elle se permettrait aisément la chose importante, et qu'elle se ferait un grand mérite de s'interdire l'accessoire qui n'est rien.

Non, chère amie, vous avez beau prêcher la sobriété, vous ne m'ennuierez point; je verrai toujours l'intérêt que vous prenez à ma santé, et je ne m'en corrigerai pas davantage. Pourquoi voulez-vous que votre sermon m'ennuie? Et puis je mange de distraction; que faut-il que j'y fasse? Comment parvient-on à n'être pas distrait?

Je suis fâché que vous n'ayez pas pu parler à votre sœur de mon avis sur le philosophe. Peut-être c'est ce qu'il y a de mieux et de singulier dans ma lettre. J'insiste. Un homme aimable, qui resterait froid à côté d'une femme à prétention, finirait par en être haï. On ne sait jamais ce que feraient ceux qui cherchent à droite et à gauche des appuis à leur malhonnêteté secrète. Je hasarde cette phrase, parce que j'espère que vous ne vous rappellerez point l'endroit de votre lettre auquel elle a rapport. Mais je m'aperçois que je vous écris d'humeur, et j'en ai en effet.

Vous savez que ce pauvre La Condamine a perdu ses oreilles, à Quito, en mesurant un angle de l'équateur et du méridien, pour déterminer la figure de la terre. Il court une place vacante à l'Académie française, et on lui objecte sa surdité. Ne trouvez-vous pas cela bien cruel? Il ne lui manquait qu'à perdre les yeux dans les sables brûlants des bords de la rivière des Amazones, et puis ils auraient dit que cet homme n'était plus bon qu'à noyer. Ces injustices me désespèrent. D'Alembert vient de faire une action qui trouve des apologistes. Vous savez que La Condamine est l'apôtre de l'inoculation en France; eh bien! à la rentrée publique de l'Académie des sciences, d'Alembert vient de lire un Mémoire que tous les sots doivent prendre pour un écrit contre l'inoculation, et que tous les gens d'esprit disent n'être pas pour. Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas entendu. Je laisse là les équations, je juge du procédé.

Est-ce toujours le 4 décembre que vous partez? Et cette lettre sera-t-elle enfin la dernière? Votre lettre ne sera remise à Mlle Boileau qu'après-demain; mais aussi elle lui sera remise de la main à la main. Mme d'Épinay a eu un accès de migraine dont elle a pensé périr. J'allai la voir le lendemain. Nous passâmes la soirée tête à tête. La sévérité des principes de son ami[98] se perd; il distingue deux justices, une à l'usage des souverains. Je vois tout cela comme elle, cependant je l'excuse tant que je puis. À chaque reproche, j'ajoute en refrain: Mais il est jeune, mais il est fidèle, mais vous l'aimez, et puis elle rit. Nous en étions là lorsque Saurin entra. Comme il était réservé! comme il était froid! comme il était révérencieux! et comme, un moment après, il était violent, emporté, bourru, impoli! Il est plus clair que le jour qu'il en est tombé amoureux. Ce n'est pas là son allure ordinaire. Saurin sortit, et l'abbé Galiani entra, et avec le gentil abbé, la gaieté, l'imagination, l'esprit, la folie, la plaisanterie, et tout ce qui fait oublier les peines de la vie. Dieu sait les contes qu'il lit. À propos des faux jugements que nous portons sur le préjugé que la chose étant communément comme nous l'attendons, elle ne sera point autrement; il disait qu'un voiturier qui menait, avec ses chevaux et sa chaise, le public, fut appelé au couvent des Bernardins pour un religieux qui avait un voyage à faire. Il propose son prix, on y tope; il demande à voir la malle, elle était à l'ordinaire. Le lendemain, de grand matin, il arrive avec ses chevaux et sa chaise; on lui livre la malle, il l'attache. Il ouvre la portière; il attend que son moine vienne se placer. Il ne l'avait point vu ce moine; il vient enfin. Imaginez un colosse en longueur, largeur et profondeur. À peine toute la place de la chaise y suffisait-elle. À l'aspect de cette masse de chair monstrueuse, le voiturier s'écrie: «Une autre fois je me ferai montrer le moine.» Tous les jours nous demandons à voir la malle, et nous oublions le moine. Une femme a les yeux charmants, la plus jolie bouche, des tétons à affoler: voilà la malle. Il nous vint à Grimm et moi, en même temps, une bonne application de ce conte. La comédienne Lepri n'aurait pas été dans le cas de s'écrier: Ah! scellerato! si elle se fût fait montrer le moine.

Et puis à propos de ce qu'il ne faut point faire faire son rôle à un autre, il racontait qu'un général d'ordre fit une visite à un cardinal dans un moment où, en petite veste, la tête nue et déshabillé, il s'amusait avec ses amis. Jamais visite ne lui sembla plus à contre-temps. Il en prit de l'humeur. Il fallait s'habiller décemment, ou renvoyer le général. Mais il n'était guère possible de prendre ce dernier parti. Un des amis du cardinal lui dit: «Monseigneur, laissez-moi faire. Je vais prendre vos habits, et dans un moment je vous débarrasse de ce maudit général.» Le cardinal y consentit, et voilà la toque jetée sur sa tête, et la barrette jetée sur les épaules du représentant de Son Éminence. Mais Son Éminence était grasse et replète, et son représentant était un petit homme maigre et fluet. Ajoutez que le général avait vu, par hasard, une fois ou deux Son Éminence; aussi le premier mot dont il le salua, c'est qu'il le trouvait bien changé. «Il est vrai, lui répondit le feux cardinal; c'est l'effet d'une maladie vénérienne qu'on n'a jamais bien pu guérir. » Et l'Éminence vraie, qui était aux aguets pour voir comment son représentant s'en tirerait, et qui entendit cette réponse, d'oublier son déshabillé indécent, et de se jeter tout au milieu du salon, et de crier au général: «Cet homme ne sait ce qu'il dit; c'est moi qui suis Son Éminence, et qui n'ai point eu le mal qu'il me donne, mais bien la honte de vous recevoir dans l'état où vous me voyez.» J'en aurais bien un autre meilleur à vous faire, mais je n'en ai pas le temps, et puis cela ne vous amuserait peut-être pas autant écrit que cela nous amuse récité. Sans cela, je vous peindrais un archevêque contrefaisant une duchesse dans le lit de la duchesse, et se taisant donner le pot de chambre par un cardinal. Mais pour cela il faut savoir, comme l'abbé, tous les propos de l'archevêque en duchesse, tous les propos du cardinal trompé, les sonnettes tirées, et personne ne venant, les sonnettes toujours tirées et personne toujours ne venant, le besoin pressant de la duchesse, enfin l'offre officieuse du cardinal, et la manière dont il est détrompé.

Adieu, ma tendre amie! je vous embrasse de toute mon âme. J'ai la folie de croire que cette lettre vous rencontrera à Vitry-le-François. Ah! c'est bien une folie! Madame se porte assez bien, Angélique à merveille, moi couci couci. La chère sœur m'a enfin répondu; je mens, car sa réponse est adressée à madame. Le saint prêtre n'a pas encore fait tout le mal qu'il a à faire, mais je vois qu'il est en bon train. Ce tempérament, qu'on a imaginé pour ne le point offenser, montre toute la faiblesse qu'on aura s'il insiste, et il insistera. Si les choses en viennent à un certain point, je vais en province, je vends mon patrimoine, et j'oublie des gens qui ne méritent pas un frère tel que moi. Les oublier! je ne sais ce que je dis, je ne le saurais jamais; c'est comme si j'avais à me plaindre de vous, et que je disse dans un moment de dépit: Voilà qui est fait, je ne l'aimerai plus.

J'ai reçu, ce matin, la visite de M. de Buffon. J'irai un de ces soirs passer quelques heures avec lui. J'aime les hommes qui ont une grande confiance en leurs talents. Il est directeur de l'Académie française, et, en cette qualité, chargé de trois ou quatre discours de réception; c'est une cruelle corvée. Que dire d'un M. de Limoges[99]? Que dire d'un M. Watelet[100]? Que dire des morts et des vivants? Cependant il n'est pas permis de les offenser par le mépris; il faudra donc qu'il les loue, et il disait: «Eh bien! je les louerai, je les louerai bien, et l'on m'applaudira. Est-ce que l'homme éloquent trouve quelque sujet stérile? Est-ce qu'il y a quelque chose dont il ne sache pas parler? » C'est bien par désintéressement que je loue cette confiance: car je ne l'ai point. Tout m'effraie au premier coup d'œil, et il faut que je sois de cent coudées au-dessus d'une besogne, quand je ne la trouve pas de cent pieds au-dessus de moi.

Adieu, ma tendre amie, quand est-ce que je vous embrasserai vraiment? Sera-ce demain, après, ou après? Cela me fera bien autant de plaisir qu'à vous: car votre absence a bien été pour moi aussi longue que la mienne pour vous. Tenez, la première fois qu'on nous séparera, prenons le parti de ne nous plus aimer.

LVI

Paris, le 1er décembre 1760.

Non, je ne vous attends plus. Je souffre trop à être trompé. J'ai remis votre lettre à Mlle Boileau. J'ai plaisanté M. de Prisye sur les dernières lignes de celle que je lui ai envoyée de vous. Tout cela s'est fort bien passé, et je suis chargé de vous présenter les amitiés de tout le monde. On vous aime ici et on vous y estime beaucoup. Ce n'est point un compliment flatteur qu'on veuille me faire.

Voici donc de nouvelles brouilleries qui s'apprêtent[101]; vous en jugerez par un arrêt du Parlement, que je vous envoie. Autre nouvelle qui vous fera plus de plaisir. On joue à présent à Marseille le Père de Famille. Je suis désolé de ne pouvoir vous envoyer la gazette qui fait mention de son succès. Toutes les têtes en sont tournées. Entre autres choses qu'on y dit, et qui me font plaisir, c'est qu'à peine la première scène est-elle jouée, qu'on croit être en famille, et qu'on oublie qu'on est devant un théâtre. Ce ne sont plus des tréteaux, c'est une maison particulière. Si ces gens-là ont parlé d'après l'impression, il faut qu'elle ait été bien violente. Jamais aucune pièce n'a été louée comme elle est là. On la rejoue pour une actrice à qui on fait le cadeau de la recette d'une représentation. Un mot encore là-dessus: c'est qu'on ajoute que la difficulté de la déclamation et du jeu n'a pas, à beaucoup près, autant dérouté les acteurs qu'on le craignait.

Malgré moi, malgré vous, il a bien fallu écrire à cet illustre réfugié du lac[102]. Il a écrit deux lettres charmantes, l'une à Thiriot, l'autre à Damilaville; elles sont pleines des choses les plus douces et les plus obligeantes. Thiriot a été chargé de me remettre les vingt volumes reliés de ses œuvres. Je les reçus mercredi; vendredi mon remerciement était fait, il était en chemin pour Genève le samedi Damilaville et Thiriot disent qu'il est fort bien. C'est une critique assez sensée de son Tancrède, c'est un éloge de ses ouvrages, surtout de son Histoire universelle[103], dont ils pensent que j'ai parlé sublimement; c'est une excuse de ma paresse, c'est une exhortation à nous conserver une vie que je regarde comme la plus précieuse et la plus honorable à l'univers: car on a des rois, des souverains, des juges, des ministres en tout temps; il faut des siècles pour recouvrer un homme comme lui, etc.

Trois hommes, M. de Limoges, M. Watelet, M. de La Condamine, concourent pour entrer à l'Académie. Il n'y avait que deux places vacantes; M. de Limoges, à qui la première était assurée, s'est retiré, afin qu'aucun de ses deux concurrents n'eût le désagrément d'un refus. Cela est bien honnête. Il se fait cent mille actions comme celle-là par jour. Nous nous sommes arraché le blanc des yeux, Helvétius, Saurin et moi. Hier au soir ils prétendaient qu'il y avait des hommes qui n'avaient aucun sentiment d'honnêteté, ni aucune idée de l'immortalité; nous plaidions avec chaleur, comme il arrivera toujours quand on aura des femmes pour juges. Mme de Valory, Mme d'Épinay, Mme d'Holbach siégèrent. J'avouais que la crainte du ressentiment était bien la plus forte digue de la méchanceté, mais je voulais qu'à ce motif on en joignît un autre qui naissait de l'essence même de la vertu, si la vertu n'était pas un mot. Je voulais que le caractère ne s'en effaçât jamais entièrement, même dans les âmes les plus dégradées; je voulais qu'un homme qui préférait son intérêt propre au bien public sentît plus ou moins qu'on pouvait faire mieux, et qu'il s'estimât moins de n'avoir pas la force de se sacrifier; je voulais, puisqu'on ne pouvait pas se rendre fou à discrétion, qu'on ne pût pas non plus se rendre plus méchant; que si l'ordre était quelque chose, on ne réussît jamais à l'ignorer comme si de rien n'était; que, quelque mépris que l'on fît de la postérité, il n'y eût personne qui ne souffrît un peu si on l'assurait que ceux qu'il n'entendrait pas diraient de lui qu'il était un scélérat. Cela fût vif; mais ce qui me plut singulièrement, c'est qu'à peine la dispute fut-elle apaisée, que ces honnêtes gens-là, sans s'en apercevoir, dirent les choses les plus fortes en faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre. Ils disaient d'eux-mêmes la réfutation de leur opinion, mais Socrate, à ma place, la leur aurait arrachée; puis il aurait mis leur discours du moment en contradiction avec leur discours du moment précédent, puis il leur aurait tourné le dos en souriant finement. Chère amie, si vous vouliez faire usage de cette méthode avec la finesse, le sang-froid, la justesse que vous avez, personne n'y réussirait comme vous, et vous seriez mon Aspasie. Cette Aspasie-là de Socrate n'était pas si sage que vous. J'ai mille choses à faire. Je devrais être à l'Hôtel des Fermes, je devrais être chez le caissier de M. de Saint-Julien, je devrais être chez Mme d'Épinay, et je suis avec vous, et je ne saurais vous quitter. Adieu, mon amie. Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime. Vous ne prenez pas le retard de votre retour comme moi. Tant mieux: vous seriez trop à plaindre, si vous étiez aussi malade d'amour que moi. Il est fait, ce portrait qui me ressemble; il sera chez Grimm demain. C'est lui qui m'aura. Adieu, adieu.

LVII

À Paris, le 12 septembre 1761.

J'ai l'âme flétrie de tous côtés. Il y avait environ vingt-cinq jours que je n'avais aperçu mon enfant, je l'ai trouvée tout à fait empirée. Elle grasseyé, elle minaude, elle grimace; elle connaît tout le pouvoir de son humeur et de ses larmes; elle boude et pleure pour rien; elle a la mémoire pleine de sots rébus; elle est dégingandée; on n'en peut venir à bout; le goût du travail et de la lecture, qui lui était naturel, se perd. Je vois tout cela, et je m'en désolerais, si l'effet de ma présence depuis quelques jours ne me laissait espérer quelque réforme. Elle est grande, elle est assez bien de visage, elle a de l'aptitude à tous les exercices du corps et de l'esprit; Uranie ou sa sœur en aurait fait un sujet surprenant. Sa mère, qui s'en est emparée, ne souffrira jamais que j'en fasse quelque chose. Eh bien! elle ressemblera à cent mille autres, et si elle a un sot mari, comme il y a cent mille à parier contre un que cela arrivera, elle en sera moins mécontente que si une meilleure éducation l'eût rendue plus difficile.

Autre sujet de peine. Cette terrible révision est finie. J'y ai passé vingt-cinq jours de suite, à dix heures de travail par jour. Mes corsaires ont tous leurs manuscrits sous les yeux. C'est une masse énorme qui les effraye. Ils surfont eux-mêmes mon travail, et moi je dis: «Donc, je n'en obtiendrai rien. La conséquence est juste. S'ils avaient envie de le payer, ce travail, ils le déprimeraient.» Je suis si sûr de ma logique, que je ne m'attends à rien, mais à rien absolument. Si par hasard je me suis trompé, je ne rougirai point d'en convenir; mais je ne me trompe pas, je gage ce qu'on voudra.

Grimm arrive ce soir de la Chevrette. Je lui avais promis d'aller au Salon, et de lui esquisser un jugement rapide des principaux morceaux qui y sont exposés; le dégoût, l'ennui, la mélancolie m'ont empêché de lui tenir parole, et c'est encore un chagrin pour moi.

Comme je finissais hier la lettre que je vous écrivis, arriva l'abbé de La Porte, ami du directeur des eaux de Passy, qui nous raconta les détails suivants de l'aventure de la petite Hus[104]. Mais je suis bien maussade aujourd'hui pour entamer une chose aussi gaie; n'importe, quand vous l'aurez lue, vous fermerez ma lettre, et vous en ferez de vous-même un meilleur récit.

M. Bertin[105] a une maisonnette de 50,000 à 60,000 francs à Passy; c'est là qu'il va passer une partie de la belle saison avec Mlle Hus.

Cette maison est tout à côté des vieilles eaux. Le maître de ces eaux est un jeune homme beau, bien fait, leste d'action et de propos, ayant de l'esprit et du jargon, fréquentant le monde, et en possédant à fond les manières. Il s'appelle Vielard. Il y avait environ dix-huit mois que l'équitable Mlle Hus avait rendu justice dans son cœur au mérite de M. Vielard, et que M. Vielard avait rendu justice dans le sien aux charmes de Mlle Hus. Dans les commencements, M. Bertin était enchanté d'avoir M. Vielard; dans la suite il devint froid avec lui, puis impoli, puis insolent; ensuite il lui fit fermer sa porte, ensuite insulter par ses gens. M. Vielard aimait et patientait. Il y eut avant-hier huit jours que M. Bertin s'éloigna de Mlle Hus sur les dix heures du matin, pour aller de Passy à Paris. Il faut passer sous les fenêtres de M. Vielard. Celui-ci ne s'est pas plus tôt assuré que son rival est au pied de la montagne, qu'il sort de chez lui, s'approche de la porte de la maison qu'habite Mlle Hus, la trouve ouverte, entre, et monte à l'appartement de sa bien-aimée. À peine est-il entré que toutes les portes se ferment sur lui M. Vielard et Mlle Hus dînèrent ensemble. Le temps passe vite; il était quatre heures du soir qu'ils ne s'étaient pas encore dit toutes les choses douces qu'ils avaient retenues depuis un temps infini que la jalousie les tenait séparés. Ils entendent le bruit d'un carrosse qui s'arrête sous les fenêtres; ils soupçonnent qui ce peut être. Pour s'en assurer, Vielard s'échappe par une garderobe, et grimpe par un escalier dérobé au haut d'un belvédère qui couronne la maison; de là il voit avec effroi descendre M. Bertin de sa voiture; il se précipite à travers le petit escalier; il avertit la petite Hus, et remonte. Il sortait par une porte et M. Bertin entrait par une autre. Le voilà à son belvédère, et M. Bertin assis chez Mlle Hus; il l'embrasse, il lui parle de ce qu'il a fait, de ce qu'il fera: pas le moindre signe d'altération sur son visage. Elle l'embrasse, elle lui parle de l'emploi de son temps et du plaisir qu'elle a de le revoir quelques heures plus tôt qu'elle ne l'attendait. Même assurance, même tranquillité de sa part. Une heure, deux heures, trois heures se passent. M. Bertin propose un piquet, la petite Hus l'accepte. Cependant l'homme du belvédère profite de l'obscurité pour descendre, et s'adresser à toutes les portes qu'il trouve fermées. Il examine s'il n'y aurait pas moyen de franchir les murs; aucun, sans risquer de se briser une ou deux jambes. Il regagne sa demeure aérienne; Mlle Hus, de son côté, a, de quart d'heure en quart d'heure, des petits besoins. Elle sort, elle va de son belvédère dans la cour, cherchant une issue à son prisonnier, sans la trouver. M. Bertin voit tout cela sans rien dire; le piquet s'achève; le souper sonne; ou sert; on soupe. Après le souper, ou cause. Après avoir causé jusqu'à minuit, on se retire, M. Berlin chez lui, Mlle Hus chez elle. M. Bertin dort ou paraît dormir profondément. La petite Hus descend, va dans les offices, charge sur des assiettes tout ce qui lui tombe sous la main, sert un mauvais souper à son ami, qui se morfondait au haut du belvédère, d'où il descend dans son appartement. Après souper, on délibère sur ce qu'on fera. La fin de la délibération, ce fut de se coucher, pour achever de se communiquer ce qu'on pouvait encore avoir à se dire. Ils se couchèrent donc; mais comme il y avait un peu plus d'inconvénient pour M. Vielard à se lever une heure trop tard qu'une heure trop tôt, il était tout habillé, lorsque M. Bertin, qui avait apparemment fait la même réflexion, vint sur les huit heures frapper à la porte de Mlle Hus; point de réponse. Il refrappe, on s'obstine à se taire. Il appelle, on n'entend pas. Il descend, et tandis qu'il descend, la garde-robe de Mlle Hus s'ouvre, et Vielard regrimpe au belvédère. Pour cette fois, il y trouve en sentinelles deux laquais de son rival. Il les regarde sans s'étonner, et leur dit: «Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? Oui, c'est moi, pourquoi toutes les portes sont-elles fermées? » Comme il achevait cette courte harangue, il entend du bruit sur les degrés au-dessous de lui. Il met l'épée à la main, il descend, il rencontre l'intendant de M. Bertin, accompagné d'un serrurier; il présente la pointe de l'épée à la gorge du premier, en lui criant: «Descends, suis-moi et ouvre, ou je te tue.» L'intendant, effrayé du discours et de la pointe qui le menaçait, oublie qu'il est sur un escalier, se renverse en arrière, tombe sur le serrurier, et le culbute. L'intrépide Vielard profite de leur chute, leur passe sur le ventre, saute le reste des degrés, arrive dans la cour, va à la principale porte où il trouve un petit groupe de femmes qui jasaient tout bas. Il leur crie d'une voix troublée, d'un œil hagard, et d'une épée qui lui vacillait dans les mains; «Qu'on m'ouvre!» Toutes ces femmes effarouchées se sauvent en poussant des cris. Vielard aperçoit la grosse clef à la porte, il ouvre; le voilà dans la rue, et de la rue, en deux sauts, chez lui Deux heures après on aperçoit M. Berlin qui regagnait Paris dans sa voiture, et deux autres heures après Mlle Hus en fiacre, environnée de paquets, qui regagnait la grande ville, et le lendemain un fourgon qui transportait tous les débris d'un ménage. Il y avait quinze ans qu'ils vivaient ensemble; M. Bertin en avait eu une poussinée d'enfants. Ces enfants, une vieille passion le tireront; il suivra; il demandera à rentrer en grâce, et il sera exaucé pour dix mille écus; voilà la gageure que je propose à quiconque voudra[106].

Je répondrai une autre fois à votre numéro 25 que je reçois. Écrivez sur-le-champ, ou plutôt faites écrire par Uranie sur la première lettre que vous écrirez à M. Vialet: Oui vraiment, oui l'Anjou, et le plus tôt que faire se pourra. Il entendra ces mots, il les baisera. Je serai servi promptement, et j'en aurai l'obligation à Uranie. Ajoutez, si vous voulez, qu'il y a dans sa lettre un diable m 'emporte qui m'a fait mourir de rire; croyez qu'il peut compter sur mon dévouement en tout et partout.

LVIII

À Paris, le 17 septembre 1761.

J'ai l'âme toute renversée. Je ne vous écris que pour vous empêcher de prendre de l'inquiétude. Vous savez le mal sensible que me causent l'injustice et la déraison; eh bien, imaginez qu'il a fallu en supporter un débordement qui a duré plus de deux heures à s'écouler. Mais dites-moi quel avantage il en reviendra à cette femme, lorsqu'elle m'aura fait rompre un vaisseau dans la poitrine, ou dérangé les fibres du cerveau? Ah! que la vie me paraît dure à passer! combien de moments où j'en accepterais la fin avec joie! Ne vous offensez pas de ces sentiments. Vous êtes loin de moi, et mon cœur est encore tout gonflé. Dans trois ou quatre heures je dormirai. Demain je retrouverai l'amour au fond de cette âme que l'impatience et l'indignation occupent maintenant et tourmentent, les finies s'en seront allées pendant le sommeil; la tendresse et tout son doux cortège reprendra sa place, et je ne voudrai plus mourir. Je vous plaignais d'être séparées; je vous plains d'être l'une à côté de l'autre, sans jouir de ce bonheur.

Ce que vous me dites de l'enterrement et du testament de Clarisse[107], je l'avais éprouvé; c'est seulement une preuve de plus de la ressemblance de nos âmes. Seulement encore mes yeux se remplirent de larmes. Je ne pouvais plus lire, je me levai, et je me mis à me désoler, à apostropher le frère, la sœur, le père, la mère et les oncles, et à parler tout haut, au grand étonnement de Damilaville qui n'entendait rien ni à mon transport ni à mes discours, et qui me demandait à qui j'en avais. Il est sûr que ces lectures sont très-malsaines après le repas, et que vous choisissez mal votre moment; c'est avant la promenade qu'il faudrait prendre le livre. Il n'y a pas une lettre où l'on ne puisse trouver deux ou trois textes de morale à discuter.

Uranie, Uranie, chère sœur, vous négligez votre santé! vous perdez votre estomac et vos forces sans ressource; vous serez infirme à la fleur de votre âge, et vous quitterez la vie au moment où vos conseils, votre indulgence et vos secours seraient si nécessaires au petit sauvage. Ce fait quand Télémaque fut chez Calypso qu'il eut besoin de Minerve, et vous risquez de l'abandonner dans le vestibule de la caverne enchanteresse. Vous êtes juste. La vie est une mauvaise chose. Nous en convenons avec vous, elle et moi. Mais il faut la conserver en faveur de ceux à qui on a eu le malheur de la donner.

Non, je ne suis pas pressé de ces fragments; vous me les renverrez quand il vous plaira. Je m'étais presque engagé d'aller retrouver, à la Chevrette, mes pigeons, mes oies, mes poulets, mes canetons et le cher cénobite. C'est une partie remise. Je viens de recevoir de Grimm un billet qui blesse mon âme trop délicate. Je me suis engagé à lui faire quelques lignes sur les tableaux exposés au Salon; il m'écrit que, si cela n'est pas prêt demain, il est inutile que j'achève. Je serai vengé de cette espèce de dureté, et je le serai comme il me convient. J'ai travaillé hier toute la journée, aujourd'hui tout le jour. Je passerai la nuit et toute la journée de demain, et, à neuf heures, il recevra un volume d'écriture.

Il a l'air un peu sot, notre ami Saurin.

Les Cacouacs[108]? c'est ainsi qu'on appelait, l'hiver passé, tous ceux qui appréciaient les principes de la morale au taux de la raison, qui remarquaient les sottises du gouvernement et qui s'en expliquaient librement, et qui traînaient Briochet le père, le fils et l'abbé dans la boue. Il ne vous manque plus que de me demander ce que c'est que Briochet. C'est le premier joueur de marionnettes qui ait existé dans le monde. Tout cela bien compris, vous comprendrez encore que je suis Cacouac en diable, que vous l'êtes un peu, et votre sœur aussi, et qu'il n'y a guère de bon esprit et d'honnête homme qui ne soit plus ou moins de la clique.

Vous croyez qu'un jour Saurin saura tout. Il ne sera pas de bonne humeur ce jour-là[109].

Oui, la Clytemnestre[110] du comte de Lauraguais est en vers, et quelquefois en très-beaux vers. Lorsqu'il me les lisait, je lui disais: «Mais, monsieur le comte, c'est une langue que cela; où l'avez-vous apprise?» On dit qu'il a à côté de lui un nommé Clinchant qui la sait. Mais que m'importe à moi que les beaux vers soient de Clinchant ou du comte? le point important c'est qu'ils soient faits, et ils le sont.

On répand, depuis quelques jours, la mort de Mlle Arnould; cela mérite confirmation. En attendant, l'abbé Raynal m'a fait son oraison funèbre, en me récitant quelques traits d'une conversation qu'elle avait eue avec Mme Portail, et où il m'a semblé que celle-ci avait fait le rôle de catin, et la petite actrice celui d'honnête femme. «Mais, mademoiselle, vous n'avez point de diamants.—Non, madame, et je ne vois pas qu'ils soient fort essentiels à une petite bourgeoise de la rue du Four.—Vous avez donc des rentes?—Des rentes! et pourquoi, madame? M. de Lauraguais a une femme, des enfants, un état à soutenir, et je ne vois pas que je puisse honnêtement accepter la moindre portion d'une fortune qui appartient à d'autres plus légitimement qu'à moi—Oh! par ma foi, pour moi je le quitterais.—Cela se peut, mais il a du goût pour moi, j'en ai pour lui. Ç'a peut-être été une imprudence que de le prendre; mais puisque je l'ai faite, je le garderai...» Je ne me souviens pas du reste. Il me reste seulement l'idée qu'il était aussi malhonnête de la part de la présidente, et aussi honnête de la part de l'actrice.

Votre morale et votre religion sont bonnes. Je n'en ai pas une autre, et je m'en tiens là. Adieu, mes bonnes amies; commencez-vous à entrevoir dans l'éloignement la possibilité de votre retour? Je vous embrasse toutes deux. Mme Le Gendre sur ses joues vermeilles; car elle a seule le secret d'avoir des chairs fraîches et fermes et des joues vermeilles avec une mauvaise santé.

LIX

À Paris, le 22 septembre 1761.

Eh bien! voilà un bon effet de cette lecture. Imaginez que cet ouvrage est répandu sur toute la surface de la terre, et que voilà Richardson l'auteur de cent bonnes actions par jour. Imaginez qu'il fera le bien de toutes les contrées, de longs siècles après sa mort.

Ces deux femmes-là se ressemblaient si fort d'esprit, de caractère, qu'il était difficile que l'une ne se reconnût pas dans l'autre...

Toute la vie d'Uranie se serait passée à dire à un jeune homme: mon ami, voyez combien je suis estimable! combien je suis aimable! estimez-moi tant qu'il vous plaira, mais gardez-vous bien de m'aimer; et le jeune homme aurait fini par en perdre le repos, la tête et la vie.

Où j'étais ces jours derniers qu'il faisait si beau? J'étais enfermé dans un appartement très-obscur, à m'user les yeux, à collationner des planches avec leurs explications, à achever de m'hébéter pour des gens qui ne me donneront pas un verre d'eau lorsqu'ils n'auront plus besoin de moi, et qui ont dès à présent bien de la peine à garder avec moi la mesure.

Vous voilà bien fière d'avoir tremblé que miss Howe ne tombât entre les mains de l'ami Lovelace, et vous me croyez bien humilié d'avoir découvert au fond de mon cœur un sentiment aussi horrible que celui que je vous ai avoué. Affaire de goût, mon amie; envie de compliquer le roman, et puis c'est tout. Cette fille pétulante ne fait que causer; j'aurais voulu la voir en action. Clarisse est un agneau tombé sous la dent d'un loup, et qui n'a pour se garantir que sa pusillanimité, sa pénétration, sa prudence; miss Howe aurait été plus le fait de Lovelace. Ces deux êtres-là se seraient donné du fil à retordre. Un beau jour, Lovelace aurait fait l'insolent, et miss Howe lui aurait arraché la peau du visage avec ses ongles, et peut-être crevé un œil avec la pointe de ses ciseaux. Clarisse tourne ses mains contre elle-même, dans un moment de désespoir. Dans un pareil moment, où l'on n'est plus à soi, miss Howe, machinalement, d'instinct, simplement, parce qu'elle était la fille de son père et de sa mère, aurait tourné les siennes contre son persécuteur. Si les choses s'étaient fait comme je le souhaitais, Clarisse eût été sauvée. Il est fort incertain que notre sublime brigand fût venu à bout de miss Howe; il aurait eu au moins une oreille déchirée; et vous, trouvez-vous qu'il valait mieux que tout se passât comme il s'est passé? À la bonne heure, j'y consens. Je n'aurais pas été lâché, pour sauver Clarisse, d'aventurer un peu son amie. J'ai pensé comme cette amie a cent fois pensé elle-même. Mes souhaits la portaient où elle était tentée d'aller. Cela ne vous convient pas; n'en parlons plus.

Tout ce que vous faites pour Morphyse est fort beau; je le loue. Elle ne vous en chérit pas davantage; mais vos devoirs sont remplis, et vous vous en estimez plus. Et puis je ne sais si l'on n'en acquiert pas une force qu'on n'aurait pas sans cela. On craint de gâter ce qu'on a fait de bien, et l'on en supporte plus facilement l'humeur et ses bourrasques... Quand je me porte bien, je suis plaisant et gai. Je me porte mal, je digère difficilement, la vésicule du fiel est gonflée, quand je moralise. Votre sœur vous aime bien; j'admire comme elle se prête à votre délire. Ne levons pas tout à fait ce petit rideau; c'est bien assez d'en avoir écarté un point. Si vous saviez, mon amie, combien les discours les plus passionnés sont maussades pour ceux qui les écoutent de sang-froid! Uranie nous voit tous deux dans la cahutte à travers les barreaux; elle vient s'appuyer sur le trou, et causer gaiement avec nous. C'est la sagesse qui fait un tour aux Petites-Maisons, et qui dissimule aux habitants du lieu, par humanité, qu'ils sont fous. Je ne sais si elle gagne quelque chose à la folie que je vous ai donnée; mais je suis sûr, par un grand nombre d'expériences, que je perds toujours quelque chose aux sentiments que sa présence vous inspire dans le premier moment. Si cela n'est pas, dites-moi pourquoi j'en ai fait dix fois l'observation, et cela à des intervalles très-éloignés.

Vous comptez encore sur quelques beaux jours que vous n'aurez pas. Adieu les jolies promenades! adieu les petites causeries solitaires! adieu la verdure des vordes. Nous avons déjà vu du feu. Hier nous allâmes voir le palais de M. d'Argenson. Le maître n'y était pas, et nous y arrivâmes au moment où un autre ministre disgracié, M. Rouillé, venait d'y expirer. Voyez la rêverie où ces circonstances ont du me jeter.

Non, ce ne sont pas des indigestions, mais des ardeurs d'entrailles que je prends, courbé des journées entières sur un bureau.

Je vous prie de demander à Uranie pourquoi elle ne crève pas les yeux à ses enfants. L'ignorance est la mère de toutes nos erreurs. Est-il bon de connaître la vérité? Est-il bon d'aimer la vertu? Est-il important de connaître le bien et le mal, le prix des choses de la vie, ce que l'on se doit à soi-même et aux autres? ou vaut-il mieux errer dans les ténèbres, n'avoir aucune idée arrêtée, faire le bien par sottise, le mal sans savoir pourquoi, tomber dans le mépris, vivre sans considération, et cætera, et cætera? Voilà à peu près à quoi se réduit l'observation d'Uranie. Les lumières sont un bien dont on peut abuser, sans doute. L'ignorance et la stupidité, compagnes de l'injustice, de l'erreur et de la superstition, sont toujours des maux.

Je ne crois pas avoir traité l'article de M. Vialet légèrement. J'avais comparé ce qu'on appelle des faveurs avec la vie d'un homme de bien qu'on avait compromise par une conduite indiscrète, et j'avais prononcé qu'à mes yeux ces choses n'étaient pas d'un prix à comparer; et je persiste.

M. l'ambassadeur[111] vient d'en user un peu durement avec moi. Il me demande un mot sur les tableaux: je vais les voir, je reviens, j'écris, j'écris un volume; je passe les jours et les nuits pour le contenter; vous verrez, par sa lettre, comme j'y ai réussi; je vous l'envoie. Il faut que vous sachiez que je lui avais écrit un mot où je lui disais de ne me pas parler de reconnaissance parce que ce propos semblait en exiger de moi.

Vous ne me verrez pas cette année à Isle! et qui sait cela? Nous allons publier un volume de planches; il faut voir comment il réussira.

Je vous ai déjà dit que M. Rouillé était mort à Neuilly dans le palais d'Argenson, dimanche, sur les trois heures[112]. Voici encore des nouvelles. Je fais de mon mieux pour vous donner de l'importance. Le roi vient d'accorder le commandement du Languedoc à M. le duc de Fitz-James. M. de Caraman a enlevé un camp des ennemis, leur a tué, pris beaucoup de monde, s'est emparé d'un drapeau, de trois pièces de canon, et de tous les équipages. Un M. de Vignolles, colonel d'une troupe légère, y a reçu une blessure mortelle. M. Clermont d'Amboise est mort. M. le baron de Montmorency a le commandement de la Bourgogne à la place de M. de Tavannes. Les Enfants de France seront baptisés à la fin du mois. M. le duc de Berri aura pour parrain le roi de Pologne, électeur de Saxe, et pour marraine Madame; M. le comte de Provence, pour parrain le roi de Pologne, duc de Lorraine, et Mme Victoire pour marraine; M. le comte d'Artois, pour parrain M. le duc de Berri et pour marraine Mme Sophie; la petite Madame, pour parrain M. le duc d'Orléans, et pour marraine Mme Louise. Tous les bureaux de la marine cassés au Havre, à Dunkerque, etc. On n'en a plus que faire. Toutes ces choses ingénieuses-là ne sont pas de moi au moins; c'est une lettre de la cour que je vous copie, mot pour mot.

Mme Arnould est plus violente et plus aimable que jamais. On l'avait tuée au Marais. Le comte, son Myrtil[113], s'en va à Genève avec une Iphigénie en Tauride en poche[114]. Je l'ai vu dimanche passé, et je n'ai jamais vu d'amour-propre plus intrépide. «Eh bien! que dites-vous de ma Clytemnestre?—Qu'il y a de beaux vers.—Voltaire m'a écrit que son Oreste n'était qu'une froide déclamation, une plate machine en comparaison.—Il vous a écrit cela?—Dix fois au lieu d'une.—Oh! je vous proteste que le perfide n'en croit pas un mot.—Eh bien! Il a tort.» Qu'en dites-vous? Voilà ce qu'on appelle une tête tournée. Tant mieux, morbleu! tant mieux, c'est comme cela qu'il faut être, et cent fois plus ridiculement encore épris de soi, pour faire une grande chose; car c'est en se croyant capable qu'on la fait, ou du moins qu'on la tente. Adieu, mes amies. Voilà une bien mauvaise lettre, bien froide, pas un petit mot ni d'amitié ni d'amour. Cela est bien mal. Je commets là une faute que je ne vous pardonnerais pas. Je sens pourtant là bien des sentiments accumulés. Quand tout pela se répandra-t-il dans votre sein? Adieu, âmes célestes. Seriez-vous des âmes célestes, si la nuit avec ses ténèbres...? Vous entendez, Uranie.

LX

À Paris, le 28 septembre 1761.

Depuis plus de huit jours, je n'avais pas entendu parler de vous, et, ne faisant pas grand fonds sur votre santé, je craignais que ces occupations domestiques, qui se renouvellent sans cesse, ne l'eussent encore dérangée. Comment! vous ne pourrez jamais vous rappeler que vous n'êtes qu'un tissu de chènevottes, et qu'une huitaine de complaisances, aussi mal entendues de la part de celle qui les a que de celle qui les accorde, peut vous briser sans ressource?

Mme d'Épinay, dont vous m'avez tant de fois demandé des nouvelles, se porte assez bien. Elle me souhaite plus à la Chevrette qu'elle ne m'y attend, et elle a raison. Grimm me paraît en user bien avec elle; leur vie de campagne est tout à fait douce; ils ont peu de monde, et ils font de longues promenades.....

Allons, mes amies, courage! Détruisez, purgez le monde de tous les êtres malfaisants. Je vois que vous vous êtes arrogé la toute-puissance et la souveraine justice. Pourriez-vous me dire si Morphyse vit encore? Rassurez-moi sur tous vos parents et tous vos amis; rassurez-moi sur vous-mêmes. Au premier mécontentement, au premier malentendu, celle qui gagnera l'autre de vitesse restera toute seule jusqu'au moment où, se rappelant le meurtre de tant de gens sur lesquels elle n'avait aucun droit, qu'elle a jugés sur une action, dont elle a prévenu le repentir, elle exerce l'acte de destructeur sur elle-même, monstre plus hideux qu'aucun de ceux qu'elle aurait anéantis. Voici ce que c'est. Vous trouvez que le monde va mal; vous vous mettez à la place de celui qui l'a fait et qui le gouverne, et vous réparez ses sottises... Vous jugez les actions des hommes! vous! Vous instituez des châtiments et des récompenses entre des choses qui n'ont aucun rapport; vous prononcez sur la bonté et sur la malice des êtres: vous avez lu sans doute au fond des cœurs? Vous connaissez toute l'impétuosité des passions, vous avez tout pesé dans vos balances éternelles... Êtes-vous bien sûres l'une et l'autre de n'avoir pas commis quelques actions injustes, que vous vous êtes pardonnées, parce que l'objet en était frivole, mais qui marquaient au fond plus de malice qu'un crime inspiré par la misère ou par la fureur?... Je vous prie, mes amies, de vous défaire incessamment de votre charge de lieutenant-criminel de l'univers. Les magistrats, assistés de l'expérience, des bis, des conventions qui les contraignent quelquefois, et les autorisent à juger contre le témoignage de leur conscience, tremblent encore quand ils ont à prononcer sur le sort d'un accusé. Et depuis quand a-t-il été permis à un autre être qu'à Dieu d'être en même temps le juge et le délateur?

C'est que ce Lovelace est d'une figure charmante, qui vous plaît comme à tout le monde, et que vous en avez dans l'esprit une image qui vous séduit; c'est qu'il a de l'élévation dans l'âme, de l'éducation, des connaissances, tous les talents agréables, de la légèreté, de la force, du courage; c'est qu'il n'y a rien de vil dans sa scélératesse; c'est qu'il vous est impossible de le mépriser; c'est que vous préférez mourir Lovelace, de la main du capitaine Morden, que vivre Solmes; c'est qu'à tout prendre, nous aimons mieux un être moitié bon, moitié mauvais qu'un être indifférent. Nous espérons de notre bonheur ou de notre adresse d'esquiver à sa malice, et de profiter, dans l'occasion, de sa bonté. Croyez-vous que quelqu'un sous le ciel eût osé impunément faire souffrir à Clarisse la centième partie des injures que Lovelace lui fait? C'est quelque chose qu'un persécuteur qui, en même temps qu'il nous tourmente, nous protège contre tout ce qui nous environne et nous menace. Et puis, c'est que vous avez un pressentiment que cet homme, qui s'est endurci pour une autre, se serait adouci pour vous.

La première question n'est pas de savoir si l'homicide est un bien ou un mal; c'est ce qui est bien ou mal qui mérite punition ou récompense, grâce ou peine de mort; si celui que vous détruisez de votre autorité n'eût pas fait plus de bien au monde par une seule action, qu'il n'a jamais pu y faire de désordres. C'est que vous décidez de plusieurs choses très-obscures. Qui est-ce qui vous a dit qu'il fût permis d'ôter la vie à qui que ce soit au monde, à moins qu'on en veuille à la nôtre?... S'il est permis de tuer pour un vol, il n'y a rien pour quoi on ne puisse tuer: on tuera pour une épingle. Si l'homicide ordonné par les lois n'était pas une convention à laquelle nous avons tous souscrit, je ne sais comment on pourrait le justifier. À quoi servent les lois, si vous vous mettez à leur place, et si vous sévissez pour des crimes inconnus? Qui est-ce qui vous justifiera aux yeux des hommes? J'ai bien peur que votre solution ne vous embarrasse que parce que vous avez fait entrer dans le problème des conditions impossibles. Restez dans la nature; ne sortez pas de votre condition; supposez l'ordre nécessaire, et vous verrez que tous vos fantômes s'évanouiront si le crime est inconnu, et que rien ne justifie votre châtiment; ne voyez-vous pas que celui qui s'arroge le même despotisme que vous peut sévir contre vous, sans blesser ni l'humanité, ni la justice, ni sa conscience, ni les lois? Appuyez sur cette réflexion, que sans mission, sans caractère, vous jugez de toute la vie d'un homme sur quelques instants. Hélas! ce malheureux que vous anéantissez pour une action, qui vous a dit qu'il n'en a pas par-devers lui plusieurs pour lesquelles vous le ressusciteriez, mieux connu de vous? Ne vous êtes vous assise sur le tribunal que pour exterminer?—Vous laissez en sûreté les gens de bien.—Mais ce n'est pas de ceux-là qu'il s'agit, c'est de la foule, qui est alternativement bonne ou mauvaise. Faites d'abord le triage de leur mérite et de leur démérite, et puis après vous prononcerez.

Votre migraine était une indigestion. Mais à quoi sert donc que vous ayez la sagesse à côté de vous, si vous faites tout ce qu'il vous plaît? Uranie, Uranie, vous oubliez votre devoir, et c'est à vous que je m'en prendrai. Ici je lui disais: Je ne veux pas que vous mangiez davantage, et elle m'obéissait. L'amitié serait-elle moins attentive ou moins absolue que l'amour?

Savez-vous comment je me suis vengé de Grimm? D'abord il a lu le volume sur les tableaux, et il l'a trouvé rempli d'idées fines et très-agréables. Pendant qu'il le lisait, je lui faisais deux autres morceaux, que je viens de lui envoyer, l'un sur les probabilités des événements, l'autre sur les avantages ou les désavantages de l'inoculation, sujets de deux mémoires que d'Alembert vient de publier avec d'autres opuscules mathématiques[115]. Voilà ce que j'ai fait hier en attendant impatiemment de vos nouvelles; j'ai lu en même temps un peu d'histoire. Je ne suis plus surpris de l'impression que l'histoire fait sur le Baron; elle a produit le même effet sur moi. Il n'y a pas un homme de bien sur mille scélérats, et l'homme de bien est presque toujours victime. Vous exterminez, en lisant Clarisse; moi j'exterminais de mon côté, en lisant les guerres civiles de Naples, sous Henri de Lorraine, duc de Guise. Il n'y avait guère de jour que cet homme vertueux ne fît couper la tête, et pendre par le pied. J'étais bien plus sévère que lui; combien de têtes et de pieds qu'il épargnait et que je faisais sauter et percer! En vérité, je crois que le fruit de l'histoire bien lue est d'inspirer la haine, le mépris et la méfiance avec la cruauté.

Voici la suite de l'histoire de Mlle Hus, puisque vous me la demandez. Elle donnait des fêtes à son amant; Brizard en était toujours; un certain mauvais comédien appelé Dauberval avait tenté inutilement d'en être; il était à Passy lors de l'aventure en question. On l'ignorait encore à Paris, lorsqu'il y revint; la première chose qu'il fait, c'est d'aller chez Brizard et de lui dire: «Camarade, vous ne savez pas? Mlle Hus vient de donner une fête charmante à M. Bertin; tous les amis secrets en étaient: pourquoi pas vous? Est-ce que vous êtes brouillés? » À ce propos il ajoute tous ceux qui pouvaient engager Brizard à se plaindre à Mlle Hus. Ce qui arriva. Le lendemain, Brizard s'habille; il va chez Mlle Hus. Après quelques propos vagues: «Comment vous portez-vous? Quand retournez-vous à Passy?» etc. «Mais vous ne parlez pas d'une fête charmante que vous avez donnée hier à M. Bertin; il n'est bruit que de cela.» À ces mots, Mlle Hus s'imagine que Brizard la persifle; elle se lève et lui applique deux soufflets. Brizard, fort étonné, lui saisit les mains; elle crie qu'il est un insolent qui vient l'insulter chez elle. On s'explique et il se trouve que c'est Dauberval qui est un mauvais plaisant, et Mlle Hus une impertinente qui a la main leste.

Je travaille toujours; ce sont des figures que j'explique. Les libraires ont rougi de leur dureté; je crois qu'ils m'accorderont pourtant par volume de planches le même honoraire mesquin qu'ils me font par volume de discours; si je ne m'enrichis pas, au moins je ne m'appauvrirai pas. À propos, ma bibliothèque est comme vendue; ce sont MM. Palesy, de Farges et un troisième qui la prennent[116].

Mais vous ne m'avez rien dit d'un papier de Voltaire que je vous ai envoyé la dernière fois.

J'ai enfin cette tragédie allemande, et l'agréable, c'est que je ne la tiens pas de M. de Montigny. Je reçois de temps en temps la visite de deux petits Allemands; ce sont deux enfants tout à fait aimables et bien élevés. Je leur ai témoigné l'envie de connaître cet ouvrage, et ils me l'ont traduit en deux ou trois jours; je ne sais encore ce que c'est. Il est difficile qu'un ouvrage dont Grimm fait un cas surprenant ait été défiguré au point de ne pas mériter de vous être envoyé... Je vous rendrai si intéressante là-bas que je me susciterai quelque autre rivale qu'Uranie, qui nous coupera l'herbe sous le pied à tous deux. Adieu. Soyez plus sage, et vous vous porterez mieux. Vous souhaiteriez que le moine blanc et Morphyse s'entendissent: vous ne voulez donc pas revoir Paris?

LXI

À Paris, le 2 octobre 1761.

Ils sont venus à Paris précisément comme j'en sortais, et nous ne nous sommes point vus; seulement, à mon retour de la campagne, j'ai trouvé deux billets, un d'elle et l'autre de lui.

J'ai passé deux jours à Massy avec le mari et la femme[117]; nous nous sommes beaucoup promenés. Mme Le Breton est mille fois plus folle qu'il ne convient à son âge, à sa piété et à son caractère. Je voudrais bien savoir ce que cette femme a été dans sa jeunesse. Elle était fort liée avec une Mme de la Martillière; ainsi à la juger d'après le proverbe[118] tout serait dit. Vous savez ou vous ne savez pas que je m'amuse quelquefois à jouer le passionné auprès d'elle; elle ne s'y méprend pas, ni son mari non plus, et cela donne un tour plaisant et gai à la conversation. Il commence à faire froid; hier nous étions autour d'un bon feu. Il était tait des douves d'un vieux tonneau, celle de la bonde nous présentait son ouverture tout enflammée. La vieille extravagante me dit: «Philosophe, il y a longtemps que vous sollicitez mes laveurs, voici le moment de les obtenir; tenez, allez vous purifier là, et je vous accepte.»

Ce cénobite[119] est un personnage très-heureux qui s'est établi dans un coin de la basse-cour. Il boit, il mange, il s'engraisse à vue d'œil; il sort peu; je ne saurais vous dire s'il réfléchit beaucoup. Je le crois de la secte d'Épicure. Sa gaieté, au sortir de sa cellule, me donne la meilleure opinion de l'emploi qu'il y fait de son temps. Nous l'allions visiter deux fois par jour; je vous assure qu'il ne se souciait guère de nous. Quand il était très-jeune, il n'avait point de nom: je l'ai appelé Antoine ou don Antonio. C'est la fermière qui a soin de son entretien et de sa nourriture; il n'est pas difficile; ce n'est pas qu'il ne gronde souvent, mais c'est moins d'humeur que par un tour de caractère qui lui est propre. Si le reste de son histoire vous intéresse, je m'en instruirai; je suis peu curieux, je jouis des gens, sans m'informer qui ils sont ni d'où ils viennent. Un de ces jours que je témoignais à mon hôtesse de Massy combien j'étais surpris de ses inégalités, elle me fit une réponse assez singulière: «C'est, me dit-elle, ma foi, qu'il n'y a point de dévots, et qu'il n'y a que des hypocrites. On a beau, ajouta-t-elle, se mettre à genoux, prier, veiller, jeûner, joindre les mains, élever son cœur et ses yeux au ciel, la nature ne change pas, on reste ce que l'on est. Un homme prend un habit bleu, il attache une aiguillette sur sur son épaule, il suspend à son côté une longue épée, il charge de plumes son chapeau; mais il a beau affecter une démarche fière, relever sa tête, menacer du regard, c'est un lâche qui a tous les dehors d'un homme de cœur. Quand je suis réservée, sérieuse, composée, c'est que je ne suis pas moi. J'ai un air d'église, un air du monde, un air de comptoir, un air de maîtresse, voilà ma vie grimacière; ma vie réelle, mon vrai visage, mon allure naturelle, je la prends rarement, mais c'est autre chose; je la garde peu, mais alors je dis bien des sottises, et je ne m'arrête que parce qu'il me semble que j'entends encore ma mère qui me dit: Eh bien, petite fille! et puis je me renferme, et me voilà sous le voile. Quand je suis moi avec les autres, il est rare que je ne m'en repente pas à l'église. Avec tout cela les gens que j'aime le mieux, ce sont ceux avec qui je suis le plus sujette à revenir à ma malhonnêteté de nature. Quand on me gêne, je suis belle et pudique comme une grenade fichée.»

Le comte de Lauraguais a laissé là Mlle Arnould. Au lieu de se reposer voluptueusement sur le sein d'une des plus aimables filles du monde, une folle vanité l'agite et le promène de Paris à Montbard, de Montbard à Genève. Il est allé là avec un rouleau de beaux vers tout faits par un autre, mais qu'il refera à côté de Voltaire, pour lui persuader qu'ils sont de lui. C'est une singulière créature. Il s'est attaché deux jeunes chimistes. Un jour il s'éveille à quatre heures du matin, il va les éveiller dans leur grenier, il les prend dans son carrosse. Les chevaux les avaient conduits à Sèvres qu'ils n'avaient pas encore les yeux ouverts. Il les fait entrer dans sa petite maison; quand ils y sont, il leur dit: «Messieurs, vous voilà ici; il me faut une découverte, vous ne sortirez pas qu'elle ne soit faite. Adieu, je reviendrai dans huit jours; vous avez des vaisseaux, des fourneaux et du charbon; on vous nourrira; travaillez.» Cela dit, il referme la porte sur eux et le voilà parti. Il revient, la découverte s'est faite, on la lui communique, et au même instant le voilà convaincu qu'elle est de lui; il s'en vante; il est tout fier, même vis-à-vis de ces deux pauvres diables à qui elle appartient, qu'il traite avec mépris comme des sots, et qu'il fait mourir de faim. Encore, s'il disait: Vous avez du génie et point d'argent; moi j'ai de l'argent, et je veux avoir du génie, entendons-nous; vous aurez des culottes et j'aurai de la gloire.

Je ne sortirai point de Paris en automne. Les ennuis succèdent aux ennuis. J'use mes yeux sur des planches hérissées de chiffres et de lettres, et, au milieu de ce pénible travail, la pensée amère que des injures, des persécutions, des tourments, des avanies en seront le fruit; cela n'est-il pas agréable? L'ami Grimm aura beau prêcher, il n'en sera ni plus ni moins; je ne saurais plus me repaire de fumée. Un repos délicieux, une lecture douce, une promenade dans un lieu frais et solitaire, une conversation où l'on ouvre son cœur, où l'on se livre à toute sa sensibilité, une émotion forte qui amène des larmes sur le bord des paupières, qui fait palpiter le cœur, qui coupe la voix, qui ravit d'extase, soit qu'elle naisse ou du récit d'une action généreuse, ou d'un sentiment de tendresse, de la santé, de la gaieté, de la liberté, de l'oisiveté, de l'aisance: le voilà, le vrai bonheur, je n'en connaîtrai jamais d'autre. Il faut seulement jeter les yeux à quelques lieues de soi, prévoir le moment où les yeux de ma petite fille s'ouvriront, où sa gorge s'arrondira, où sa gaieté tombera, où elle commencera à devenir soumise, où il s'élèvera dans ses sens un trouble inconnu, dans son cœur un je ne sais quel désir. Ce sera alors aussi le temps des rêves pendant la nuit, des soupirs étouffés, des regards furtifs sur les hommes pendant le jour, et celui de partager ma petite fortune en deux. Il faudra que ce que je lui en céderai suffise à son aisance, et que ce qui m'en restera suffise à la mienne. Adieu, mes bonnes amies. Disputez bien sur Clarisse. Soyez sûres que c'est vous qui sentez juste. Morphyse a une ou deux vues de côté qui la font dire tout de travers. Je vous embrasse de toute mon âme. Les sentiments de tendresse et d'amitié que vous m'avez inspirés font et feront à jamais la partie la plus douce de mon bonheur.

Notes in this chapter

Note 1 · Diderot partageait les préjuges de ses contemporains contre ce savant, à qui l'on peut reprocher des observations légèrement faites ou inutiNote 2 · C'est l'aventure de Margency et de Mme de Verdelin, racontée par Mme d'Épinay. Mémoires, 2e partie, chap. VI.Note 3 · Dans les notes si curieuses du libraire Prault sur quelques littérateurs de son temps, notes publiées par M. Rathery (Bulletin du bibliophilNote 4 · Diderot veut parler ici de la Relation de la maladie, de la confession et de la fin de M. de Voltaire et de ce qui s'ensuivit, par moi JosepNote 5 · Cette lettre de Voltaire ne se trouve pas dans sa Correspondance.Note 6 · Son frère le chanoine.Note 7 · Allusion à l'aventure de nuit de Mme d'Aine. Voir précédemment, t. XVIII, page 515.Note 8 · Caliste fut jouée, pour la première fois, le 12 novembre 1760, et obtint dix représentations.Note 9 · Caliste, acte V.Note 10 · Voltaire. La lettre que Diderot lui écrivit est du 28 novembre 1760; on la trouvera dans la Correspondance générale.Note 11 · Grimm.Note 12 · M. de Coetlosquet, ancien évêque de Limoges, dont l'élection était assurée, eut la délicatesse de se retirer pour faire place à La CondamineNote 13 · Watelet, élu à la place de Mirabaud, fut en effet reçu par Buffon, le 19 janvier 1761. La réponse de ce dernier se trouve également dans sesNote 14 · Pour la publication de l'Encyclopédie.Note 15 · Voltaire.Note 16 · L'Essai sur les mœurs.Note 17 · Mlle Hus, dont parle le neveu de Rameau, on sait en quels termes (voir t. V, p. 404), d'abord actrice à la Comédie-Française, puis à Saint-PNote 18 · Trésorier des parties casuelles.Note 19 · Diderot eût perdu la gageure; voir ci-après la lettre LXII.Note 20 · Clarisse Harlowe.Note 21 · Mlle Volland avait sans doute demandé à Diderot la signification de ce mot. Moreau, l'historiographe, qui était fort hostile aux encyclopédiNote 22 · Voir ci-après, p. 64.Note 23 · 1761, in-8°, non représentée. C'est Malfilâtre, et non Clinchant, qui fut le collaborateur de Lauraguais.Note 24 · Allusion au titre de chargé d'affaires de la ville de Francfort qu'avait Grimm et peut-être à ses airs hautains. Ailleurs Diderot l'appelle Note 25 · Antoine-Louis Rouillé, comte de Jouy, ministre de la marine, puis des affaires étrangères, né le 7 juin 1689, mort le 20 septembre 1761.Note 26 · Lauraguais.Note 27 · Il ne mit jamais sans doute ce projet à exécution. On ne connaît du moins de Lauraguais que sa Clytemnestre dont Diderot a parlé dans sa letNote 28 · Voir ces deux morceaux, t. IX, p. 192 et 207.Note 29 · Ce marché ne se réalisa pas. Ce ne fut qu'on 1765 que Diderot vendit sa bibliothèque à l'impératrice Catherine.Note 30 · Avec Le Breton et avec sa femme.Note 31 · Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es.Note 32 · Un porc de la ferme de Massy.
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