DENIS DIDEROT (continued 10)
Reading edition
XCV
À Paris, le 10 novembre 1765.
Enfin, chère amie, m'en voilà quitte après quinze jours du travail le plus opiniâtre. Grimm, qui porte l'intégrité en tout, se reproche l'interruption de notre commerce qu'il regarde avec juste raison comme l'unique douceur qui nous reste; mon absence de la synagogue de la rue Royale où j'étais désiré par mes amis; le danger auquel il croit qu'il a exposé ma santé par une aussi longue solitude, et des tours de force qu'il prétend qu'on ne fait impunément à aucun âge, moins encore au mien et au sortir d'un travail de vingt années; au demeurant il est resté stupéfait. Il jure sur son âme, dans deux ou trois de ses lettres, qu'aucun homme sous le ciel n'a fait et ne fera jamais un pareil ouvrage sur cette matière. Quelquefois c'est la conversation toute pure comme on la fait au coin du feu; d'autres fois, c'est tout ce qu'on peut imaginer ou d'éloquent ou de profond. Je me trouve tiraillé par des sentiments tout opposés. Il y a des moments où je voudrais que cette besogne tombât du ciel tout imprimée au milieu de la capitale; plus souvent, lorsque je réfléchis à la douleur profonde qu'elle causerait à une infinité d'artistes qui ne méritent pas d'être si cruellement punis d'avoir fait des efforts inutiles pour mériter notre admiration, je serais désolé qu'elle parût. Je suis bien loin encore de garder dans mon cœur un sentiment de vanité aussi déplacé, lorsque j'imagine qu'il n'en faudrait pas davantage pour décrier et arracher le pain à de pauvres artistes qui font à la vérité de pitoyables choses, mais qui ne sont plus d'âge à changer d'état et qui ont une femme, et une famille bien nombreuse; alors je condamne à l'obscurité une production dont il ne me serait pas difficile de recueillir gloire et profit. C'est encore un des chagrins de Grimm que de voir enfermer dans sa boutique, comme il l'appelle, une chose qui certainement ne paraît pas avoir été faite pour être ignorée. Ç'a été une assez douce satisfaction pour moi que cet essai Je me suis convaincu qu'il me restait pleinement, entièrement toute l'imagination et la chaleur de trente ans, avec un fonds de connaissances et de jugement que je n'avais point alors; j'ai pris la plume; j'ai écrit quinze jours de suite, du soir au matin, et j'ai rempli d'idées et de style plus de deux cents pages de l'écriture petite et menue dont je vous écris mes longues lettres, et sur le même papier; ce qui fournirait un bon volume d'impression; j'ai appris en même temps que mon amour-propre n'avait pas besoin d'une rétribution populaire, qu'il m'était même assez indifferent d'être plus ou moins apprécié par ceux que je fréquente habituellement, et que je pourrais être satisfait, s'il y avait au monde un homme que j'estimasse et qui sût bien ce que je vaux. Grimm le sait, et peut-être ne l'a-t-il jamais su comme à présent! Il m'est doux aussi de penser que j'aurai procuré quelques moments d'amusement à ma bienfaitrice de Russie, écrasé par-ci, par-là, le fanatisme et les préjugés, et donné par occasion quelques leçons aux souverains, qui n'en deviendront pas meilleurs pour cela; mais ce ne sera pas faute d'avoir entendu la vérité, et de l'avoir entendue sans ménagement; ils sont de temps en temps apostrophés et peints comme des artisans de malheur et d'illusions, et des marchands de crainte et d'espérance. Cette longue retraite a intrigué M. Gaschon; il s'est donné la peine de venir chez moi. Il s'y est trouvé en même temps que M. Le Gendre. Vous ne tarderez pas à voir ce dernier. Pour moi, je vous apparaîtrai lorsque votre solitude sera complète et que le mauvais temps vous aura renfermée. Je vous arriverai avec les glaces, les neiges et les frimas. Bonjour, mon amie; continuez de vous bien porter. Présentez mon respect à madame votre mère, et à tous ses enfants et petits-enfants. Je vous aime de tout mon cœur, et votre sœur aussi De quelque manière que vous entendiez cette dernière ligne, elle est vraie. Bonjour, bonjour.
XCVI
Paris, le 17 novembre 1765.
Je n'entends rien à vos reproches; je vous proteste, mon amie, que, malgré l'agréable mais énorme besogne que je m'étais engagé à finir en quinze jours, je ne me suis jamais refusé le plaisir de vous écrire un petit mot aux jours accoutumés. Comptez mes feuilletons, et vous en trouverez quatre; et puis une longue et volumineuse lettre à l'ordinaire, toute pleine de mes radoteries et de celles de mes amis. Après mon examen de conscience fait, et m'être bien dit à moi-même que vous m'êtes aussi chère que le premier jour, je vais continuer.
Je vous ai raconté, je crois, comme quoi M. Le Gendre et M. Gaschon s'étaient trouvés chez moi dans la même matinée. M. Gaschon ne s'assit point; le froid de mon âtre le fit sauver. M. Le Gendre ayant beaucoup d'affaires, et peu de temps à rester à Paris, nous sortîmes ensemble; il me conduisit à la porte des Tuileries; chemin faisant, il me dit qu'il était très-occupé à chercher un reste de bail. Le lendemain il m'apprit, par un petit billet, qu'il en avait trouvé un sur le Palais-Royal, où il comptait vous rassembler toutes, en attendant que la rue Sainte-Arme devînt habitable. Il ajoutait que M. Duval avait sa procuration à cet effet. Avec tout cela, je gagerais presque que cet arrangement n'aura pas lieu, soit par des difficultés imprévues qui surviendront, soit par une bonne et ferme résolution de madame votre mère à ne pas faire trois déménagements. Son projet était de me mener dîner chez M. Duval, mais c'était jour de synagogue; Grimm était venu de la Briche pour conférer avec moi sur la manière dont il userait de mes papiers; d'ailleurs il n'était guère possible de faire durer plus longtemps une éclipse qu'on ne cessait de lui reprocher. Ce fut ce jour-là que nous allâmes en corps entendre le Pantalone[172]. La Baronne nous prit, Grimm, M. de Sevelinges et moi, dans son carrosse; les autres suivirent en fiacre. Grimm lui fit quelques compliments sur la conquête de l'abbé Coyer. Il est vrai qu'elle avait été exposée pendant toute la soirée à sa galanterie, qu'elle appelait du miel de Narbonne gâté.
Dussé-je causer à Mlle Mélanie les regrets les plus offensants pour vous toutes, je ne puis m'empêcher de vous dire que je ne crois pas que la musique m'ait jamais procuré une pareille ivresse. Imaginez un instrument immense pour la variété des tons, qui a toutes sortes de caractères, des petits sons faibles et fugitifs comme le luth lorsqu'il est pincé avec la dernière délicatesse; des basses les plus fortes et les plus harmonieuses, et une tête de musicien meublée de chants propres à toutes sortes d'affections d'âme, tantôt grands, nobles et majestueux, un moment après doux, pathétiques et tendres, faisant succéder avec un art incompréhensible la délicatesse à la force, la gaieté à la mélancolie, le sauvage, l'extraordinaire à la simplicité, à la finesse, à la grâce, à tous les caractères rendus aussi piquants qu'ils peuvent l'être par leur contraste subit. Je ne sais comment cet homme réussissait à lier tant d'idées disparates; mais il est certain qu'elles étaient liées, et que vingt fois, en l'écoutant, cette histoire ou ce conte du musicien de l'antiquité qui faisait passer à discrétion ses auditeurs de la fureur à la joie, et de la joie à la fureur, me revint à l'esprit et me parut croyable. Je vous jure, mon amie, que je n'exagère point quand je vous dis que je me suis senti frémir et changer de visage; que j'ai vu les visages des autres changer comme le mien, et que je n'aurais pas douté qu'ils n'eussent éprouvé le même frémissement quand ils ne l'auraient pas avoué. Ajoutez à cela la main la plus légère, l'exécution la plus brillante et la plus précieuse, l'harmonie la plus pure et la plus sévère, et de la part de cet Osbruck une âme douce et sensible, une tête chaude, enthousiaste, qui s'allume, qui se perd, qui s'oublie si parfaitement qu'à la fin d'un morceau il a l'air effaré d'un homme qui revient d'un rêve. Si cet homme n'était pas né robuste, son instrument et son talent le tueraient. Oh! pour le coup je suis sûr qu'avec des cordes de boyau et de soie, des sons, et deux petits bâtons, on peut faire de nous tout ce qu'on veut.
À notre retour nous trouvâmes Suard tout seul devant le feu, enfoncé dans la plus profonde mélancolie. Il était resté, et vous en devinez la raison de reste. Vingt fois le petit salon où nous étions retentit d'exclamations; nous n'avions pas la force de causer en revenant; seulement de temps en temps, nous nous écriions encore: «Ma foi, cela était beau! Quel instrument! quelle musique! quel homme!» comme au retour d'une tragédie où l'âme violemment agitée conserve encore l'impression qu'elle a reçue; revenus chez le Baron, nous restâmes tous assis sans mot dire; nos âmes n'étaient pas remises des secousses qu'elles avaient éprouvées, et nous ne pouvions ni penser ni parler. Voilà l'effet, selon Grimm, que les arts doivent produire, ou ne pas s'en mêler.
Je crains bien que le goût que j'ai pris pour la solitude ne soit plus durable que je ne croyais. J'ai passé le vendredi, le samedi les deux fêtes et le mardi sans sortir de la robe de chambre. J'ai lu, j'ai rêvé, j'ai écrit, j'ai nigaudé en famille; c'est un plaisir que j'ai trouvé fort doux. Aujourd'hui mercredi je suis sorti pour aller chez M. Dumont chercher l'ouvrage dont il s'était chargé pour moi. J'en suis satisfait. Au sortir de là, ne sachant que devenir, je me suis fait conduire chez un galant homme que je ne vous nommerai pas, parce que je vais vous conter son histoire. Belle matière à causerie pour les vordes.
Une femme de votre connaissance, jeune tout à fait, mais tout à fait douce, honnête, aimable, c'est du moins ainsi que vous m'en avez parlé toutes, car pour moi je ne la connais presque point, est exposée par son état à se trouver sans cesse à côté d'un homme à peu près de son âge, froid de caractère, mais rempli de qualités très-estimables; de la sagesse, du jugement, de l'esprit, des connaissances, de l'équité, de la sensibilité même; c'était son ami, son confident, son conseil et son consolateur; car cette femme avait des peines domestiques. Il est arrivé à cet homme ce qui arrivera infailliblement à tout homme qui se chargera du soin indiscret et périlleux d'écouter la peine d'une femme jeune, aimable, et d'essuyer ses larmes; il en versera d'abord de commisération; puis il en versera d'autres qu'on laissera couler sans les essuyer, et qu'on essuiera. On essuya les siennes. Cette passion a duré pendant deux ans. Après ce court intervalle, sans infidélité, sans mécontentement, sans aucune de ces raisons qui amènent communément la tiédeur et le dégoût, le sentiment tendre et passionné a dégénéré, de la part de l'homme seulement, en une amitié très-vraie et un attachement solide dont on a reçu et dont on reçoit en toutes circonstances les témoignages les moins équivoques. Mais il n'y a plus, plus d'amour. On se voit toujours, mais c'est comme un frère qui vient voir une sœur qui lui est chère. La femme n'a pas vu ce changement sans en éprouver la douleur la plus profonde. L'ami, le confident, le conseil, le consolateur qui lui restait, la soulageait de la perte de l'amour. Elle en était là lorsqu'un autre homme, qui était à mille lieues de soupçonner qu'elle eût jamais eu aucun engagement, simplement attiré par la jeunesse, l'esprit, la douceur, les charmes, les talents de la personne, et peut-être un peu encouragé par son indifférence pour son époux, qui certainement ne mérite pas mieux, s'est mis sur les rangs; c'est l'homme avec lequel j'ai dîné aujourd'hui. Il a de l'esprit, des connaissances, de la jeunesse, de la figure; c'est, sans aucune exception, l'enfant le plus sage que je connaisse. Il a trente ans; il n'a point encore eu de passion, et je ne crois pas qu'il ait connu de femmes, quoiqu'il ait le cœur très-sensible et la tête très-chaude. C'est une affaire de timidité, d'éducation et de circonstances. Il rend des assiduités; il fait tout ce qu'un honnête homme peut se permettre pour plaire; il se tait, mais toute sa personne et toute sa conduite parlaient si clairement que deux personnes l'entendirent à la fois; et voici ce qui lui arrive dans un même jour. Il va le matin faire sa cour à celle qu'il aime. D'abord la conversation est vague; puis elle l'est moins, puis elle devient plus intéressante; et l'intérêt allant toujours croissant il vint un moment où, sans être ni fou, ni un étourdi, ni un impertinent, mon jeune homme se crut autorisé à se jeter à genoux, à prendre une main, à la baiser, à avouer qu'il ressentait la première passion qu'il eût ressentie de sa vie, et la plus violente qu'aucun homme eût peut-être connue. Cette femme, loin de retirer sa main, que mon jeune homme dévorait, le relève doucement, le fait asseoir devant elle, et lui montre un visage tout baigné de pleurs. Jugez quelle impression fit ce visage, où l'on voyait la douleur dans toute sa violence, sans le moindre vestige ni de colère, ni de surprise, ni de mépris, ni d'indifférence!
«Madame, lui dit mon jeune homme, vous pleurez?—Oui, je pleure.—Qu'avez-vous? Aurais-je eu le malheur de vous déplaire, de vous affliger?—De me déplaire! non; de m'affliger! oui. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour éloigner ce moment; croyez qu'il y a longtemps que je vois que vous m'aimez, et que je vois arriver votre peine à la mienne. Vous m'aimez?—Si je vous aime!—Eh bien! je crois que je vous aime aussi: mais de quoi peut vous servir cet aveu, après celui qui me reste à vous faire! Vous allez connaître du moins jusqu'à quel point je vous estime; une femme fait rarement une confidence telle que celle que je vais vous faire; il est plus rare encore que ce soit à un homme de votre âge. Mais je vous connais, et je vous connais bien.» Ensuite elle lui raconte toute son histoire; et tandis que mon jeune homme, plus surpris, plus affligé que je ne saurais vous dire, cherchait ce qu'il avait à lui répondre, elle ajouta: «Ce qui me désespère, c'est l'incertitude de ce cœur; vous y êtes, j'en suis sûre; mais je ne suis pas sûre que l'autre en soit exclu. C'est un embarras; une obscurité, une nuit, un labyrinthe où je me perds. Ce cœur est depuis un temps une énigme que je ne saurais expliquer. Il y a des moments où je voudrais être morte.» Et puis voilà des larmes qui se mettent à couler en abondance, une femme que ses sanglots étouffent et qui dit: «Que deviendrais-je, que deviendriez-vous, si je vous écoutais, et qu'après vous avoir écouté, cet homme allât reprendre ses premiers sentiments et les faire renaître en moi? Je suis enchantée de vous connaître; je voudrais ne vous avoir jamais connu; vous ne pouvez ni vous approcher d'une autre, ni vous approcher de moi, sans me causer une peine mortelle. J'ai souhaité cent fois que vous vous attachiez ailleurs; mais c'était le souhait de ma raison, et le serrement subit de mon cœur ne m'apprenait que trop qu'il désavouait ce souhait. Je suis folle; je ne me conçois pas; ce que je sais, c'est que je mourrais plutôt mille fois que de rien faire, tant que ce cruel état durera, qui puisse compromettre le bonheur d'un homme.» Je suivrai cette conversation beaucoup plus foin si je voulais, mais vous y suppléerez dans les vordes. Nos deux amants se séparèrent. Vous remarquerez que la femme n'avait point nommé l'objet de sa première passion, et que mon jeune homme aurait été indiscret à le demander.
Il s'en va, se trouvant très à plaindre, mais trouvant celle qu'il laissait peut-être plus à plaindre que lui; abîmé dans ses pensées, ne sachant où porter ses pas. Il était à peu près l'heure du dîner; il entre chez un ami; cet ami l'embrasse, l'accueille et lui dit: «Vous arrivez on ne saurait plus à propos. Tenez, voilà le billet que je vous écrivais, pour que vous vinssiez passer le reste de la journée avec moi. J'ai l'âme pleine d'un souci qui me tourmente depuis longtemps, et que je me reproche de vous avoir celé. Dînons d'abord. J'ai fait fermer ma porte; après dîner, nous causerons tout à notre aise.» En dînant, l'ami s'aperçoit du trouble, de la tristesse, de la profonde mélancolie de mon jeune homme, son ami. Il lui en fait des plaisanteries, «Si je ne connaissais, lui dit-il, votre éloignement pour les femmes, je croirais que vous êtes amant et amant malheureux.» Le jeune homme lui répond: «Laissons là ma peine; ce n'est rien; cela se passera peut-être. Sachons votre souci—Mon souci? en deux mots: je crois m'être aperçu que vous rendiez des assiduités à madame une telle. Eh bien! mon ami, c'est une femme que j'ai aimée de la passion la plus forte et la plus tendre, et pour laquelle je conserve et je conserverai jusqu'au tombeau l'amitié la plus sincère, l'estime, la vénération, le dévouement le plus complet. Je n'ai plus d'amour, elle ne l'ignore pas; malgré cela je suis resté libre: je n'ai point pris de nouvel engagement. C'est la seule femme que je voie, et les soins que vous lui avez rendus, la manière dont elle les a reçus, m'ont causé du chagrin. Je me suis demandé cent fois la raison de ce chagrin sans pouvoir me répondre. Cela n'a pas le sens commun; je me le dis, et tout en me le disant je sens que mon cœur souffre. Ce n'est pas tout: en souffrant, j'ai continué de vivre avec elle sur le ton de l'amitié la plus pure. Je l'ai vue cent fois sans être tenté une seule de la remettre sur la voie de notre première liaison, quoique je ne visse en elle aucune répugnance à m'écouter. Si je l'aimais encore d'amour, je vous dirais: Mon ami, j'aime d'amour madame une telle, et j'espérerais de votre amitié une conduite conforme à ma tranquillité: mais je ne saurais vous parler ainsi; car je vous avouerais un sentiment que je ne sens ni près ni foin d'elle. Si j'étais sûr de ne jamais reprendre de passion, je me tairais, et, loin de souffrir de la cour que vous lui faites, je vous féliciterais de votre choix, car il est sûr qu'il ne serait pas possible d'en faire un meilleur; je me ferais même un devoir de seconder vos vues. Mais mon âme est une âme à laquelle je n'entends rien. Lorsque je vous sais avec elle, je ne vais jamais rompre vos tête-à-tête; mais j'en suis tenté. Lorsque nous mangeons ensemble chez nos amis, et qu'on vous place à côté d'elle, je suis troublé, et il faut que dans les premiers moments je me fasse violence pour paraître gai. Ce n'est pas que je voulusse être à votre place; quand vous n'y êtes pas, je ne m'y mets point, et je ne me soucie ni d'y être ni qu'un autre y soit. Vous avez des rivaux, même dangereux; je n'ai jamais fait la moindre attention ni à ce qu'ils lui disaient, ni à ce qu'elle leur répondait. Il y a quelque temps, je ne sais ce qu'elle avait à vous lire, vous me demandâtes la clef de mon cabinet, je vous la donnai; mais je trouvai que vous étiez longtemps ensemble: avec cela j'ai été huit jours sans la voir, et n'ai pas même songé à m'informer de ce dont il s'agissait entre vous. Le soir, lorsque vous la reconduisiez chez elle, je n'ai jamais fait la moindre démarche pour savoir si vous y montiez; cependant j'en ai eu quelque curiosité. Vous ne m'inquiétez vraiment que quand je vous vois ou vous soupçonne ensemble: en tout autre moment je n'y pense pas. J'ai passé tout le mois à la campagne. J'y ai été content, gai, satisfait, et la pensée que peut-être vous employiez vos journées à lui dire que vous l'aimez, et elle à vous écouter, ou ne m'est pas venue, ou elle a passé si légèrement que je ne m'en souviens pas. Si quelqu'un, à mon retour de la campagne, m'avait rendu de vos moments un compte qui m'eût rassuré sur votre commerce, il me semble qu'il ne m'aurait pas déplu. Je ne sais ni ce que je veux, ni ce que je voudrais. Je ne sais ni ce que je suis ni ce que je serai. Je n'exige rien de vous. Je ne vous fais aucune question; c'est peut-être que je crains votre sincérité, sans m'en aperçoir. Je vous explique seulement la situation de mon âme, afin que vous en usiez, après cela, tout comme il vous plaira. Quoi que vous fassiez, je n'aurai point à me plaindre de vous, de même que j'espère que, quoi qu'il m'arrive dans la suite, vous n'aurez point à vous plaindre de moi; et cependant il pourra très-bien se faire que vous fassiez ma désolation et que je fesse la vôtre. Je vous demande pour toute chose, mon ami, d'y regarder, et d'y regarder de près. Vous êtes jeune, mais vous êtes plus sage qu'on ne l'est communément avec le double de votre âge et de votre expérience. Vous avez ignoré que j'eusse jamais eu du goût pour madame une telle; vous ne savez pas même à présent si j'en ai: et comment le sauriez-vous, puisque je l'ignore moi-même? Ainsi je n'ai point de reproche à vous faire sur le passé ni sur le présent; et je déclare que je n'en puis avoir à vous faire sur l'avenir. Mais comme nous sommes tous deux mauvais juges dans cette affaire, je consens que vous exposiez votre situation et la mienne à quelque homme de sens qui peut-être y verra plus clair que nous, et à qui nous pourrons avoir, elle, vous et moi, l'obligation de notre bonheur.»
Eh bien! chère et tendre amie, que diable voulez-vous que l'on conseille à des gens dans une aussi étrange position? Au demeurant, je vous prie de croire qu'il n'y a pas un mot ni à ajouter ni à retrancher à tout cela: c'est la vérité pure, à l'exception de quelques discours que j'ai peut-être faits mieux ou moins bien qu'ils n'ont été tenus. Là-dessus mettez toutes vos têtes en un bonnet, et tâchez de me trouver un conseil sans inconvénient. Ce qui m'en plaît, c'est que voilà certainement trois honnêtes créatures, et bien raisonnables. Je ferais tout aussi bien de continuer à vous écrire; car il est deux heures du matin, et cette singulière aventure ne me laissera pas dormir.
Vous dormez, vous! Vous ne pensez pas qu'il y a à soixante lieues de vous un homme qui vous aime, et qui s'entretient avec vous tandis que tout dort autour de lui. Demain je serai une de vos premières pensées. Adieu, mon amie; je vous aime comme vous voulez, comme vous méritez d'être aimée, et c'est pour toujours. Mon respect à toutes vos dames; un petit mot bien doux, bien doux à notre bien-aimée. Comme tout cela va vous faire causer! Je voudrais bien être là, seulement pour vous entendre.
XCVII
À Paris, le 21 novembre 1765.
Je croyais être à la fin de ma corvée; point du tout: quelques plaisanteries du sculpteur Falconet m'ont fait entreprendre très-sérieusement la défense du sentiment de l'immortalité et du respect de la postérité.
Ou je me trompe fort, ou il y a dans ce morceau des idées qui vous plairaient, et d'autres idées qui feraient tressaillir de joie la sœur bien-aimée; vingt fois, en l'écrivant, je croyais vous parler; vingt fois je croyais m'adresser à elle. Quand je disais des choses justes, sensées, réfléchies, c'est vous qui m'écoutiez. Quand je disais des choses douces, hautes, pathétiques, pleines de verve, de sentiment et d'enthousiasme, c'est elle que je regardais.
Mon goût pour la solitude s'accroît de moment en moment; hier je sortis en robe de chambre et en bonnet de nuit, pour aller dîner chez Damilaville. J'ai pris en aversion l'habit de visite; ma barbe croît tant qu'il lui plaît. Encore un mois de cette vie sédentaire, et les déserts de Pacôme n'auront pas vu un anachorète mieux conditionné. Je vous jure que si le Prieur des Chartreux m'avait pris au mot, lorsqu'à l'âge de dix-huit à dix-neuf ans j'allai lui offrir un novice, il ne m'aurait pas fait un trop mauvais tour: j'aurais employé une partie de mon temps à tourner des manches de balais, à bêcher mon petit jardin, à observer mon baromètre, à méditer sur le sort déplorable de ceux qui courent les rues, boivent de bons vins, cajolent de jolies femmes, et l'autre partie à adresser à Dieu les prières les plus ferventes et les plus tendres, l'aimant de tout mon cœur comme je vous aime, m'enivrant des espérances les plus flatteuses comme je fais, et plaignant très-sincèrement les insensés qui préfèrent de pauvres joies momentanées, de petites jouissances passagères, à la douceur d'une extase éternelle dont je ne me soucie guère.
N'ayez nulle inquiétude sur ma santé; voici le temps des brouillards, et vous savez que les métaphysiciens ressemblent aux bécasses.
Vous venez de me faire sentir l'inconvénient de l'exactitude; c'est aujourd'hui jeudi, j'ai couru rue Neuve-Luxembourg, dans l'espérance d'y trouver une lettre, et dans cette lettre le conseil dont j'ai besoin. Point de lettre et point de conseil; le pis c'est que votre silence n'est pas sans conséquence comme le mien. À Paris, embarrassé d'affaires, distrait par des amis, des indifférents, des importuns de toutes les couleurs, vous pouvez toujours faire quelque supposition qui vous tranquillise; à la campagne, libre de toute occupation qui vous commande, maîtresse absolue de vos instants, lorsque je n'entends point parler de vous, je n'en saurais imaginer qu'une raison qui me rend fou.
Le domestique de Grimm m'a promis que je le verrais demain dans la matinée. Je vais tâcher de dormir sur l'espérance de savoir à mon réveil que vous vous portez bien.
Le voilà donc inspecteur ou ingénieur à Caen[173]: je crois qu'il se pendrait de désespoir s'il croyait en avoir l'obligation à M. de ....
Tout ce que vous me dites de la raquette qui vous jette au Château-du-Coq, du Château-du-Coq au Palais-Royal, du Palais-Royal rue Sainte-Anne, est vrai; mais sans l'âge de madame votre mère, qu'est-ce qu'un bond de plus ou de moins lorsqu'il s'agit de se fixer pour toujours!
Bonsoir, mon amie. Si les choses suivent la pente que je leur vois prendre, je ne désespérerai pas de vous ramener à Paris.
M. Le Gendre compte nous rendre la sœur bien-aimée au commencement du mois prochain. Mlle et Mlle de Blacy vous resteront-elles?
L'hiver débute ici fort sérieusement. Adieu, bonne et tendre amie. Gardez le coin du feu.
Mon respect à ces dames. À propos, voici le temps de parler à Damilaville; ce sera pour la première fois que je le verrai.
XCVIII
Paris, le 1er décembre 1765.
Je ne sais que devenir. J'ai toutes sortes d'occupations autour de moi; aucune ne me convient. Je voudrais sortir, et je sens qu'en quelque endroit que j'aille, j'y porterais et trouverais l'ennui. Le domestique de Grimm ne m'a point apparu; demain dimanche, s'il finit que je revienne à vide de la rue Neuve-Luxembourg, il est sûr que je serai l'homme du monde le plus inquiet et le plus malheureux. Vous croyez que si c'était à recommencer, je vous aimerais, ni vous ni aucune autre; que je ferais assez peu de cas du repos, de la liberté, du sens commun, pour le confier derechef à personne! Cassez-moi aux gages, seulement une fois, pour voir. En vérité, il est bien triste de s'être attaché à une créature à laquelle on ne saurait se promettre d'avoir jamais le moindre reproche à faire, ni infidélité, ni dégoût, ni travers sur lesquels on puisse compter; n'avoir ni le courage de lui manquer, ni la moindre espérance qu'elle nous manquera; se trouver dans la nécessité ou de se haïr soi-même ou de l'adorer tant qu'on vivra; cela est à désespérer. C'est une aventure unique à laquelle j'étais réservé.
Vous savez sans doute que M. Breuzart est encore veuf? n'est-ce pas sa troisième femme? Cela lui a fait une réputation extraordinaire. On prétend qu'il a fait mourir celle-ci à force de plaisirs.
Il nous est revenu un de nos convives de la rue Royale; et nous en attendons incessamment un autre. Le premier est M. Wilkes, et le second est l'abbé Galiani.
Vous aimerez toutes M. Wilkes à la folie, lorsque vous saurez son histoire. Il arrive à Naples; il met ses grisons en campagne, pour lui trouver une courtisane italienne ou grecque: il donne l'état des qualités, perfections, talents, commodités qu'il désire dans sa maîtresse. Cependant on lui meuble, sur les bords de la mer, la demeure la plus voluptueuse et la plus belle. Lorsque la demeure est prête à recevoir son hôte, il s'y rend; et un des premiers objets qui le frappent, c'est une femme belle par admiration, sous la parure la plus élégante et la plus légère, négligemment couchée sur un canapé, la gorge à demi nue, la tête penchée sur une de ses mains, et le coude appuyé sur un gros oreiller. On se retire; il reste seul avec cette femme; il se jette à ses pieds; il lui baise les mains, il lui adresse les discours les plus tendres, les plus passionnés, les plus galants; on l'écoute; et quand on l'a écouté en silence, deux bras d'albâtre viennent se reposer sur ses épaules, et une bouche vermeille comme la rose se presser sur la sienne. Il vit six mois avec cette courtisane dans une ivresse dont il ne parle pas encore sans émotion. Il aurait donné sa fortune et sa vie pour elle. Un jour que quelques affaires d'intérêt l'appelaient à Naples pour la journée entière, à peine est-il sorti que dona Flaminia (c'est le nom de la courtisane) ouvre son coffre-fort, en tire tout ce qu'il y avait d'or et d'argent, s'empare de ses flambeaux et de toute sa vaisselle, fait mettre quatre chevaux à un des carrosses de monsieur, et disparaît. Wilkes revient le soir; l'absence de sa maîtresse l'a bientôt éclairé sur le reste. Il en tombe dans une mélancolie profonde; il en perd l'appétit, le sommeil, la santé, la raison; il s'écrie: «Eh! pourquoi me voler ce qu'elle n'avait qu'à me demander!» Cent fois il est près de faire mettre à sa chaise de poste les deux seuls chevaux qui lui restent et de courir après son ingrate, ou plutôt son infâme..., mais l'indignation le retient. Le vol avait transpiré par les domestiques. La justice en prend connaissance: on se transporte chez M. Wilkes; on l'interroge; Wilkes, pour toute réponse, dit au commissaire ou juge de quoi il se mêle? que s'il a été volé, c'est son affaire; qu'il ne se plaint de rien; et qu'il le prie de se retirer, de demeurer en repos et de l'y laisser. Cependant les affaires de Wilkes se terminent, et il se dispose à repasser en France. C'est alors que cette femme, qui comptait assez sur l'empire qu'elle avait pris sur lui pour croire qu'il la suivrait à Bologne où elle s'était réfugiée, lui écrit qu'elle est la plus malheureuse des créatures, qu'elle est en exécration dans la ville; que, quoiqu'il n'y ait aucune plainte contre elle, cependant on prend des informations, et qu'elle risque d'être arrêtée. Wilkes laisse là son voyage de France, part pour Bologne, se met tout au travers de la procédure commencée, rend à cette indigne la sécurité, et même l'honneur autant qu'il est en lui, et revient à Naples sans l'avoir vue, l'âme remplie de passion, mais un peu soulagée par la conduite généreuse qu'il avait tenue. Il arrive le soir chez lui, et son premier mouvement est de tourner les yeux sur ce canapé où il avait vu la première fois cette femme. Qui retrouve-t-il sur ce canapé? Sa Flaminia, sa maîtresse. Elle l'avait devancé, et rapporté tous les effets qu'elle avait pris. Wilkes la reconnaît, pousse un cri, et se sauve chez l'abbé Galiani à qui il apprend la dernière circonstance de son aventure, la seule qu'il ignorât. Cette femme suit Wilkes chez l'abbé; elle se jette à ses pieds; elle demande à se jeter aux pieds de Wilkes, et elle accompagne sa prière d'un geste bien pathétique; en se relevant elle montre à l'abbé qu'elle est mère, ajoutant que, quelle qu'ait été sa conduite, M. Wilkes ne doutera point que l'enfant qu'elle porte ne soit de lui Voilà Wilkes et l'abbé très-embarrassés. Après un moment de silence, Wilkes se lève, et dit à l'abbé: «Mon ami, mon parti est pris; voyez cette femme, conduisez-la chez moi, ordonnez qu'on la serve comme auparavant, et dites-lui qu'elle y attende en repos ma résolution.» L'abbé exécute ce que Wilkes lui dit; cependant celui-ci fait faire ses malles, et cet homme, qui n'avait pas mis le pied dans un vaisseau du roi sans frémir, par la crainte involontaire de la mer et de l'eau, s'expose dans un bateau grand comme une chambre, et traverse la Méditerranée, au hasard de périr cent fois, laissant en partant, à la femme qu'il fuyait, ses chevaux, ses équipages, sa vaisselle, ses meubles, tout ce qu'il y avait dans sa maison, avec trois cents guinées qu'il charge l'abbé de lui remettre. On lit dans les gazettes publiques une partie de ce que je vous dis, et l'abbé Galiani a écrit le reste à Grimm, à peu près comme vous le savez à présent.
Je ne sais ce que vous penserez de Wilkes, mais ce procédé m'a donné la meilleure opinion de son cœur. Si cet homme en use ainsi avec une courtisane ingrate et malhonnête, que ne fera-t-il point pour un ami malheureux, pour une femme tendre, honnête et fidèle?
Voici une histoire qui s'est passée à ma porte, et qui n'est pas tout à fait de la même couleur. Le lieu de la scène est à la Charité. Le frère Côme avait besoin d'un cadavre pour faire quelques expériences sur la taille. Il s'adresse au père infirmier; celui-ci lui dit: a Vous venez tout à temps. Il y a là, numéro 46, un grand garçon qui n'a plus que deux heures à aller.—Deux heures? lui répond le frère Côme; ce n'est pas tout à fait mon compte. Il faut que j'aille ce soir à Fontainebleau, d'où je ne reviendrai que demain au soir sur les sept heures au plus tôt.—Eh bien! cela ne fait rien, lui dit l'infirmier, parlez toujours; on tâchera de vous le pousser.» Le frère Côme part, l'infirmier s'en va à l'apothicairerie, ordonne un bon cordial pour le numéro 46. Le cordial fait à merveille; le malade dort cinq à six heures. Le lendemain l'infirmier s'en va à son lit; il le trouve sur son séant, toussant et crachant librement; presque plus de fièvre, plus d'oppression, pas le moindre mal de côté. «Ah! père, lui dit le malade, je ne sais ce que vous m'avez donné, mais vous m'avez rendu la vie.—Tout de bon?—Rien n'est plus vrai Encore une potion comme celle-là, et je suis hors d'affaire.—Oui, et le frère Côme! qu'en, dira-t-il?—Que dites-vous du frère Côme?—Rien, rien», répondit l'infirmier en se frottant le menton avec la main et un peu contristé, décontenancé. «Père, lui dit le malade, vous faites la mine; vous voilà comme si vous étiez fâché de ce que je vais mieux.—Non, non, ce n'est pas cela.» Cependant, d'heure en heure, l'infirmier allait au lit du malade, et lui disait: «Eh bien! l'ami, comment cela va-t-il?—Père, à merveille.» Et l'infirmier en s'éloignant disait: « Si cela allait tenir? Je vous l'aurai si bien poussé qu'il en reviendra »; ce qui fut en effet. Le lendemain, le frère Côme arrive pour son expérience: «Eh bien! dit-il à l'infirmier, mon cadavre?—Votre cadavre! il n'y en a point.—Comment, il n'y en a point!—Non. Aussi c'est de votre faute. Notre homme ne demandait pas mieux que de mourir, c'est vous qui êtes la cause qu'il en est revenu. Pour votre peine vous attendrez. Que diable aussi, pourquoi vous en aller à Fontainebleau? Si vous étiez resté, je n'aurais jamais pensé à lui donner ce cordial qui l'a guéri, et votre expérience serait faite.—Eh bien! dit le frère Côme, il n'y a pas grand mal à cela; nous attendrons, ce sera pour une autre fois.»
Pour celle-ci, vous en croirez ce qu'il vous plaira; quant à la précédente, n'en rabattez pas un mot.
Vous pouvez presque vous dispenser de m'envoyer votre conseil sur la conduite de la femme et des deux hommes dont je vous ai raconté la position dans ma lettre précédente. Le jeune homme en est tombé malade. Il est alité, et je ne réponds pas qu'il n'en meure. Ce que je puis vous assurer sur quelques lettres de lui qui m'ont été communiquées, c'est qu'il n'est retenu à la vie que par les considérations les plus fortes et les plus honnêtes, la crainte d'abandonner une mère âgée à la misère, ou à la dureté d'un frère cadet. Sa passion dans ses lettres est peinte d'une manière qui fait frémir; c'est un trouble, un désordre, ce sont des exclamations si violentes et si douloureuses, un mélange d'emportement et de tendresse, de délire et de sensibilité que je ne puis vous faire concevoir que par l'impression qu'on en ressent, la commisération et l'effroi. Je ne doute point que la lecture d'une de ces lettres n'ôtât à notre sœur bien-aimée une nuit de sommeil. J'en suis resté, moi, tout triste et tout pensif Les exemples d'hommes et de femmes qui se sont délivrés d'une passion malheureuse par une mort violente ne sont ni bien communs ni bien rares. Celui-ci pourrait bien être le troisième de ma connaissance. Le troisième? le quatrième.
J'ai prédit à M. Wilkes que sa dona Flaminia le poursuivrait jusqu'à Paris, et qu'il pouvait s'attendre à la trouver un de ces soirs chez lui avec son bambin pendu à sa mamelle.
Il y a quelques jours que j'allai voir mon jeune homme. Je le trouvai couché sur son lit, en bonnet de nuit et en robe de chambre, le visage tiré comme s'il avait fait une longue maladie, les yeux renfoncés dans la tête, et le teint plus jaune que le souci Je lui parlai longtemps sans qu'il me répondît: il me tenait seulement la main qu'il serrait de temps en temps avec violence en poussant de profonds soupirs. Je ne sais si vous connaissez un certain souris passager, compagnon du désespoir; je le voyais de temps en temps sur ses lèvres. Je lui représentais qu'il n'était pas d'un homme de sens, d'une âme forte comme la sienne, de s'abandonner comme il taisait. «Et croyez-vous, me dit-il, que je ne me secoure pas tant que je puis! mais les forces s'épuisent et la passion reste.» Comme je continuais de lui donner les conseils qui me semblaient les plus convenables à son état, il joignit ses mains, et en les élevant en haut il s'écriait: «Ah! ma mère!»
Sa pauvre mère se désespère; elle n'entend rien à son état; elle croit que son enfant devient fou. Elle me dit qu'il change cent fois de volonté dans la journée: qu'il se lève, qu'il se met subitement à table; qu'il écrit, qu'il déchire ce qu'il écrit; qu'il lit, qu'il jette les livres dans un coin; qu'il envoie chercher son perruquier pour se coiffer, qu'il le renvoie, ou qu'après s'être fait accommoder, avoir pris du linge, mis son habit, il se déshabille sur-le-champ, remet sa robe de chambre, se promène d'un appartement dans un autre et se couche; que d'autres fois il va jusqu'à la porte de la rue, et puis qu'il remonte; que, quand elle lui remontre qu'il manque à ses devoirs, qu'il oublie les fonctions de son état, que cette négligence peut avoir les suites les plus fâcheuses, il se met à pleurer; il dit: «Je le sais bien, je le voudrais bien, je ne saurais»; il l'embrasse avec une tendresse qui lui déchire l'âme; mais il a surtout une manière de la regarder à laquelle il lui est impossible de résister. Quand il la regarde ainsi, elle n'y sait autre chose que de s'en aller pleurer toute seule; elle ajoute: «Si je lui avais jamais remarqué du goût pour les femmes, je le croirais pris de quelque passion malheureuse; mais il a toujours été si réservé de ce côté-là; en vérité, je ne crois pas qu'il ait encore connu une femme. Je ne sais ce que c'est.»
Nous connaissons l'un et l'autre une honnête femme de par le monde, pour qui le spectacle de ce jeune homme-là serait une terrible leçon. Adieu, mon amie; n'est-il pas vrai qu'il ne faut laisser concevoir aux hommes aucune espérance vaine? L'amour! c'est une bête cruelle et sauvage.
XCIX
Le 20 décembre 1765.
Les occupations se succèdent sans interruption, et je commence à me désabuser de la chimère du repos. Il y avait avant-hier, sur mon bureau, une comédie, une tragédie, une traduction, un ouvrage politique et un mémoire, sans compter un opéra-comique. L'opéra-comique est de Marmontel; c'est son conte de la Bergère des Alpes qu'il a mis en scène. On me l'a envoyé afin que j'en dise mon avis. Mon avis est que le sujet est ingrat, et qu'à moins que le musicien ne fesse des prodiges, l'ouvrage ne réussira pas[174]. La Baronne ne sait sur quel pied danser dans cette aventure; elle n'aime pas le poète, mais elle prend l'intérêt le plus vrai au musicien: c'est de Kohaut, son maître de luth, celui qui a fait une si jolie soirée à Mme Le Gendre et à Mlle Mélanie. J'arrivai hier comme l'auteur et le musicien se querellaient, «Eh! mes amis, leur dis-je, vous vous pressez trop; attendez après la première représentation.»
La comédie est d'un de ces jeunes Marseillais[175] que l'ami Gaschon m'a amenés; elle est mauvaise, et le pis c'est qu'elle ne promet rien de mieux.
La tragédie est d'un jeune homme, grand admirateur du Siège de Calais, à qui j'ai eu bien de la peine à faire entendre que le temps des reconnaissances et des conjurations était passé, et qu'il y avait presque autant de difficulté à présent à trouver un sujet heureux, intéressant et neuf, qu'à le bien traiter.
La traduction est celle que l'abbé Le Monnier a faite de Térence. En vérité, j'ignore quand le pauvre abbé sortira de mes mains; car les amis, qu'on craint moins de mécontenter que les indifférents, sont toujours les derniers servis.
L'ouvrage politique[176] est de ce pauvre abbé Raynal que je fais sécher d'impatience et d'ennui depuis six mois; et le mémoire est d'un Écossais appelé M. Fluart, qui dispute un grand titre et un héritage de plusieurs millions à un enfant supposé par des parents entêtés de la postéromanie. C'est presque une cause autant du ressort du géomètre que de l'homme de toi C'est là qu'un homme qui saurait calculer les probabilités aurait beau jeu. Si cette affaire m'était personnelle, je chercherais quel est le degré de vraisemblance d'après lequel le juge se croit autorisé à condamner à mort un coupable, et je ne crois pas que je fusse embarrassé à démontrer que la vraisemblance de la supposition de l'enfant dont il s'agit est la plus grande; d'où je conclurais contre les juges mêmes qu'il y aurait bien de l'atrocité à exiger des preuves plus fortes pour ôter à un homme sa fortune et son nom que celles qu'on exige pour lui ôter l'honneur et la vie. Je ne sais si vous étiez encore à Paris lorsque je fus appelé chez M. d'Outremont pour décider si des lettres produites dans cette affaire étaient réelles ou contrefaites. J'ai relu ces lettres; il est pour moi de la dernière évidence que ces lettres ne sont pas d'un Français; qu'elles sont d'un Anglais, et que cet Anglais est le père prétendu de l'enfant, qu'il les a écrites sous le nom emprunté d'un accoucheur.
Vous voyez que je suis toujours le plan que je me suis fait de ne vous laisser ignorer aucun des instants de ma vie. Nous avons perdu aujourd'hui, vendredi veille de Saint-Thomas, M. le Dauphin[177], après une longue et cruelle maladie dont il a supporté les douleurs avec une patience vraiment héroïque. On en raconte une infinité de beaux traits. On dit qu'il y a quelque temps qu'il se coupa les cheveux, qu'il les partagea entre ses sœurs comme l'unique présent qu'il eût à leur faire. Il y a dans cette action je ne sais quoi de touchant et d'antique qui me plat infiniment. Un grand seigneur lui écrivit une lettre tout à fait ridicule, pour l'engager à demander au roi une grâce qu'il obtiendrait certainement; parce que, disait-il à M. le Dauphin, il était dans un moment où l'on n'aurait rien à lui refuser. M. le Dauphin plaisanta de cette impertinence, et ne nomma point celui qui l'avait faite. Il a eu, pendant tout le cours de sa maladie, la délicatesse de montrer à ceux qui l'environnaient une sécurité sur sa santé et sur sa vie qu'il état impossible qu'il eût. Il n'a témoigné du regret de la vie que dans un moment où il recevait de son père une marque de tendresse dont il était touché. J'ai ouï dire à M. Hume, qui le tenait de M. de Nivernais, qu'il y a quelques mois, ce duc étant allé rendre ses devoirs à M. le Dauphin, il le trouva qui lisait dans son lit les ouvrages philosophiques de Hume, ouvrages que vous connaissez sans doute et qui ne sont pas célèbres par leur orthodoxie. Le duc en fit surpris; et il dut l'être bien davantage, s'il est vrai, comme M. Hume me l'a dit, que M. le Dauphin a ajouté: «Cette lecture est très consolante dans l'état où je suis.» C'est une chose bien certaine que M. le Dauphin avait beaucoup lu, beaucoup réfléchi, et qu'il y avait peu de matières importantes sur lesquelles il ne fut pas très-instruit. Il y a plusieurs traits de lui qui ne permettent pas de douter qu'il n'eût même le ton léger et la plaisanterie assez preste. On dit qu'en dernier lieu, ayant appris qu'on ne permettait pas au Genevois Rousseau de s'établir à Strasbourg, il avait désapprouvé cette sévérité, quoiqu'il ne pût douter qu'elle était exigée par les circonstances, et qu'il avait trouvé que c'était un homme à plaindre et non à persécuter. Cela n'est certainement pas d'un intolérant.
Il y a trois jours que Rousseau est à Paris[178]. Je ne m'attends pas à sa visite; mais je ne vous célerai pas qu'elle me ferait grand plaisir; je serais bien aise de voir comment il justifierait sa conduite à mon égard. Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer; c'est une plaie qui ne cautérise jamais bien. Il y a quelque temps qu'il me tomba sous les mains une lettre de lui où il y a des choses charmantes. Il y disait des prêtres qu'ils s'étaient constitués juges du scandale, qu'ils excitaient le scandale, et qu'en conséquence du scandale qu'ils avaient excité ils appelaient ensuite les hommes à leur tribunal pour y être punis de la faute qu'ils avaient eux-mêmes commise; moyen infaillible, ajoutait-il, pour vexer à discrétion le particulier, la société, le sujet, le magistrat, le souverain, une nation entière, toute la terre; il les comparait ensuite à ce chirurgien logé à l'angle d'un carrefour et dont la boutique s'ouvrait sur deux rues. Ce chirurgien sortait par une porte et blessait les passants; puis il rentrait subitement et ressortait par l'autre porte, pour panser ceux qu'il avait blessés; avec cette petite différence que l'homme de l'encoignure guérissait en effet le mal qu'il avait fait, au lieu que le prêtre n'accourt que pour l'augmenter.
Rousseau passera ici une quinzaine; il y attendra le départ de M. Hume, qui le conduira en Angleterre et l'installera à Pelham, petit village situé sur les bords de la Tamise, où il jouira du repos, s'il est vrai qu'il le cherche. M. de Saint-Lambert a dit de lui un mot charmant: Ne le plaignez pas trop; il voyage avec sa maîtresse, la Réputation.
À l'heure où je vous écris, vous êtes seule avec maman, et vous faites la fable du Pigeon sédentaire et du Pigeon voyageur. Où sont-elles à présent? Les chemins son bien mauvais! Elles auront bien souffert du froid! Mlle Mélanie arrivera huit jours trop tard pour entendre le Pantaleone.
Vous me faites bien plaisir de m'apprendre que je pourrai voir la chère sœur sans courir le risque de rencontrer Mlle Boileau. Je crains celle-ci comme le feu. J'ai tort avec elle; mais je suis plus embarrassé que lâché de ce tort-là.
On a beau battre cette pauvre petite sœur, elle ne se fait point aux coups; cela est malheureux. Il y a bien pis, c'est qu'elle s'amuse à se battre elle-même, quand les autres sont las.
Vous faites trop d'honneur à ma pénétration. Quand on a un peu d'habitude de lire dans son propre cœur, on est bien savant sur ce qui se passe dans le cœur des autres; combien de prétextes honnêtes que j'ai pris dans ma vie pour de bonnes raisons! Cet examen assidu de soi-même sert moins à rendre meilleur qu'à apprendre que ni soi ni les autres ne sont pas trop bons. Voulez-vous que je vous dise le dernier mot sur la petite sœur? Il n'y a plus de ressource pour elle que dans la caducité de l'homme. C'est un oiseau que cette petite sœur, et nous ne sommes plus dans l'âge où l'on tire au vol. Cela me rappelle un propos bien plaisant qu'elle ne lui tiendra pas. Un homme pressait très-vivement une femme, et cette femme soupçonnait que cet homme n'avait pas la raison qu'il faut pour être pressant; elle lui disait: «Monsieur, prenez-y garde, je m'en vais me rendre.» Passé cinquante ans, il n'y en a presque aucun de nous que cette franchise n'embarrassât. Faites-en l'essai dans l'occasion, et vous verrez. J'en excepte cependant les prêtres et les moines, parce qu'il y a des grâces d'état.
Et pourquoi donc est-ce que la petite sœur n'a pas voulu se charger de la commission fâcheuse? C'est une maladresse de sa part.
Oh! ne me dites rien de ce que maman fera ou ne fera pas. Je vous jure qu'elle n'en sait rien elle-même, et que je ne serais pas plus avancé à sa place. Je vois que, quand il s'agit de se faire du mal ou d'en faire aux autres, les honnêtes gens finissent toujours par se donner la préférence. Mais pourquoi lisez-vous comme cela aux autres ce que je n'écris qu'à vous? Un jour, on craignait que cette confiance ne me mît trop bien avec la nièce; et moi je crains qu'un jour elle ne mette fort mal avec ses tantes. Je ne veux ni l'un ni l'autre. Vous êtes devenue bien circonspecte; est-ce que, quand vous vous retenez, vous n'en êtes pas incommodée?
Je dis toujours, sauf à m'en gronder après: Comment! don Diego me prendra un mois de suite pour une grue, et je ne lui ferai jamais entrevoir que c'est lui qui l'est? Cela est trop pénible.
Si j'ai peu vu Mlle Boileau, en revanche j'ai beaucoup vécu avec l'abbé fabuliste[179].
La pièce de Sedaine a été jouée, et jouée avec le succès que j'en attendais[180]. Le premier jour, combat à mort; les honnêtes gens, les artistes et les gens de goût d'un côté; la foule de l'autre. Ma bonne amie, ne le dites à personne; mais je vous jure que ceux qui prônent à présent le plus haut cet ouvrage n'en sentent pas le mérite. Cela est si exquis, si simple, si vrai! Piscis hic non est omnium. Je suis sûr que Saurin, Helvétius et d'autres ont pitié du public. Mon amie, ou cela est vrai ou cela est feux (je parle de la pièce). Si cela est faux, cela est détestable; mais si cela est vrai, combien de prétendues belles choses détestables!
Pourriez-vous me dire si je dois payer? J'ai gagé avec l'abbé que les comédiens feraient retrancher une certaine scène de génie; les comédiens ne l'ont pas fait retrancher, mais c'est le public. J'ai vu clairement, à la première représentation, qu'entre deux mille personnes il y en avait très-peu qui sentissent le mérite de ce poëme. Il demande un tact bien pur et bien fin. Je n'ai même encore aujourd'hui foi qu'en quelques bonnes âmes d'hommes tout ronds et de femmes sans prétentions, qui en ont été enchantés d'instinct, sans savoir pourquoi Les gens à protase n'y sont pas. Écoutez bien mon pronostic: Voltaire en dira pis que pendre. Et la cour? Elle appellera cela du commérage et du caquet; oui, mais c'est du caquet et du commérage comme Lélius et Scipion étaient soupçonnés d'en dicter à Térence, avec moins d'élégance et plus de verve. C'est le contraire que je voulais dire; ce sont les terreurs de la tragédie produites avec les moyens de l'opéra-comique. A l'avant-dernière scène, il y a quelques jours qu'une jeune fille s'écria du milieu de l'amphithéâtre: Ah! il est mort! Je voudrais bien que cette petite fille-là eût été la mienne. Comme je l'aurais baisée, et devant tout le monde!
Me faire autre? Oui, en tout, excepté l'amant, auquel je ne veux pas toucher; il est bien, mais fort bien, qu'en pensez-vous? Il n'y manque qu'une chose, c'est d'être à côté de celle qu'il aime; et c'est un défaut dont il est bien pressé de se corriger. Bonjour, bonne amie; mon respect à maman.
C
Paris, le 30 décembre 1765.
(Le commencement de la lettre manque.)
Elle[181] est logée sur le Palais-Royal, et dans un très-bel appartement. J'ai eu le plus grand plaisir à la revoir, et à la revoir en santé. Nous avons fait déjà une ou deux causeries à perte de vue. La première, ce ne fut que des caresses, de la joie, des questions sans fin sur elle, sur vous, sur madame votre mère. Le retour de don Diego les abrégea. La seconde, nous allions entamer des choses plus intéressantes, lorsque nous firmes interrompus par Mlle Boileau, qui me cribla de plaisanteries, moitié douces, moitié amères. Mais, Dieu merci m'en voilà quitte; à moins qu'avec le temps et les mêmes négligences je ne donne lieu aux mêmes reproches; ce qui pourrait bien arriver. Je suis incorrigible sur les choses qui ne cadrent point avec mes principes, bons ou mauvais. Je lui ai fait lire votre rêve, à cette petite sœur, et elle trouve que vous rêvez avec plus de sens commun que les autres n'en ont éveillés; et puis nous étions en train de discuter l'affaire des maisons, lorsque M. de .... arriva. Je crus qu'il était honnête de laisser ensemble des gens qui ne s'étaient vus depuis si longtemps, et qui devaient avoir beaucoup de choses à se dire, toutes celles qu'ils s'étaient écrites. J'allai voir Mme et Mlle de Blacy; elles m'ont paru se bien porter l'une et l'autre.
Vous savez sans doute que Fayolle s'est marié; je n'entends rien à cet enfant-là. Il a la meilleure conduite avec les indifférents, et la plus mauvaise avec ses parents. Tous les Cayennois, qui sont occupés ici à s'entre-accuser, s'accordent à en dire du bien. M. Aublet[182] est de retour. Croyez-vous que cette gibecière que nous vîmes partir avec Fayolle, si à contre-cœur, lui a été d'un grand secours? C'est M. Aublet qui me l'a dit. Ces insulaires sont sots et ennuyés. Ils ont le plus grand besoin d'être amusés, et on les émerveille à peu de frais.
J'attends les ordres de Mme d'Holbach, qui m'a promis de me voiturer à Versailles où je trouverai M. Dubucq, premier commis de la marine pour les colonies, tout disposé à m'accorder ce que j'ai à lui demander pour le petit cousin. La première chose, c'est qu'il soit conservé dans son poste; la seconde, c'est qu'on lui donne un brevet d'écrivain. La première est de justice; l'autre est de grâce. Nous verrons. Par la même occasion, je tourmenterai M. Rodier pour cette Mme du Bois à qui j'ai fait un enfant sans l'avoir jamais vue. Songez à votre santé. La mienne est une de ces choses rares dans ce monde, dont on ne vient point à bout.
Je suis bien loin de vos camisoles et de vos flanelles. Tâchez de me persuader auparavant d'avoir du feu.
Ce logement sur le Palais-Royal est bien séduisant. Je ne vous conseille pas de le voir, si vous ne voulez pas l'habiter. Mais si, dans l'incertitude sur le temps où la rue Sainte-Anne sera habitable, on obtenait du propriétaire de prolonger le bail de six mois, et qu'on l'obtînt; si vous étiez maîtresse de la location; si, ce prix une fois fixé à votre volonté, on ne l'augmentait pas, quoique celui de la location totale fût de cinq mille francs; si l'on déterminait le principal locataire de Mme de Blacy à la garder neuf mois en lui payant le foyer d'un an! n'allez pas me dire qu'il serait malhonnête d'être logés, sans entrer à proportion dans le prix de la location entière. Ce serait une délicatesse bien mal entendue. Encore vaut-il mieux qu'il leur en coûte cinq mille cinq cents, moins quinze ou seize cents livres, que cinq mille cinq cents livres. Avec ces précautions, on risquerait un déménagement de moins, la rue Sainte-Anne s'arrangerait; on s'y établirait, ou l'on ne s'y établirait pas, selon que le logement plairait ou déplairait. Le gîte de Meudon m'est plus assuré que jamais. La robe de chambre tant plus que jamais. J'aime mon cabinet et mes livres plus que jamais; et nous sommes presque convenus, la petite sœur et moi, qu'elle ne m'arracherait à ma solitude que dans les cas urgents. Savez-vous quand elle n'aura qu'un cri après moi? C'est lorsque les liens qui commencent à l'enlacer auront fait tant de tours autour d'elle, qu'il n'y aura presque plus moyen de l'en débarrasser.
Adieu, mon amie, portez-vous bien; recevez le serment que je vous renouvelle, de vous aimer tant que je vivrai Présentez pour moi à madame votre mère les mêmes souhaits que vous lui ferez en votre nom; c'est demain le dernier jour de l'an; c'est demain que je vous aurais accablée de baisers, c'est le jour de demain qui eût été un beau jour! Mais ne pensons pas trop à cela: adieu, adieu, cela fait du mal.
CI
Paris, le 18 janvier 1766.
Il me prend une bonne envie de vous gronder; comment! vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi, et vous ne vous en plaignez pas? Ah! mon amie, l'absence opère; vous m'aimez moins; vous vous souciez moins d'entendre parler de moi; vous me faites entrevoir un temps où vous pourriez vous en passer tout à M; et un peu plus éloigné où peut-être... Mon amie, ne vous affligez pas: je ne pense pas ce que je vous dis là. Vous avez de l'indulgence pour mes affaires. C'est ma situation seule que vous accusez, et vous avez la délicatesse de n'en pas accroître le désagrément par vos reproches. Vous attendrez toujours mes lettres avec impatience; vous les lirez toujours avec plaisir. Ce sera la principale allégeance de votre ennui, dans l'exil où je vous vois condamnée à vivre. Qu'il est triste à présent, cet exil! Endurez-le, mon amie; endurez-le encore un moment; bientôt celui qui vous aime, celui que votre cœur désire, vous apparaîtra, et sa présence dissipera toute la tristesse qui vous environne.
Nous avons passé trois jours de suite ensemble, la chère sœur et moi Elle avait été malade; elle commençait à recouvrer sa santé lorsqu'elle s'est avisée, par une complaisance assez déplacée, de fixer une indisposition qui tirait à sa fin. Don Diego avait invité douze personnes à dîner; elle descendit dans une petite salle à manger où elle fut exposée aux alternatives du froid et du chaud, et au bruit de la redoutable poitrine de Soufflot, qui ne cessa pas de tonner trois ou quatre heures de suite à ses oreilles délicates; elle remonta avec un mal de tête à devenir folle; la fièvre survint. La nuit fut abominable; la matinée ne fut pas meilleure; et il lui reste encore aujourd'hui un torticolis qui n'est guère moins douloureux qu'incommode. Comme si ce n'était pas assez que son indisposition, elle a encore trouvé le secret de se faire une tracasserie domestique. Oh! pour cette fois-ci, don Diego avait raison; et je trouve qu'elle s'est conduite ou comme une femme galante des plus lestes, ou comme une coquette qui a projeté de renverser la tête à son mari, ou comme une étourdie qui ne prévoit les conséquences de rien. Imaginez qu'elle avait envie de voir le Philosophe sans le savoir; c'est le titre de la pièce de Sedaine; elle avait donc chargé l'ami Gaschon de prendre une toge louée. Gaschon tombe malade de son côté, elle du sien, et la voilà occupée à chercher pratique pour ses billets. Elle y réussit. Le mercredi matin, jour de l'ouverture du théâtre, Mme Trouard, qui en avait pris deux, lui en M demander un troisième; elle pense en elle-même que M. de... n'en a pris un que par égard pour elle, et qu'il ne se soucie guère d'aller au spectacle, surtout un jour d'Académie, et la voilà qui écrit à M. de... que peut-être il emploierait mieux sa soirée ailleurs que dans une loge, et que s'il voulait lui renvoyer son billet, ce serait un moyen pour elle de faire un heureux. M. de... renvoie son billet de toge, et vient passer la soirée avec la chère sœur; tandis que le mari, qui avait gardé le sien, se rend à l'extrémité de Paris, où il avait affaire; au spectacle, où il n'arrive que vers la fin du dernier acte, et où il n'aperçoit point le seul homme dont l'absence pouvait l'intriguer. Aussitôt les soupçons lui brouillent la cervelle; il revient; il apprend que M. de... a passé la soirée chez lui, et tout le reste. Jugez de sa belle humeur! Il ne manquait à cela qu'un hasard qui eût fait tomber le singulier billet à M. de... entre les mains du mari, et due le présent du mari le lendemain, lorsque la chère sœur faisant à Gaschon le petit dénombrement de ceux qui avaient occupé la loge, et lui nommant M. de.. Fanfan ajouta tout de suite: Il a bien mieux aimé venir prendre les mains à maman que d'aller à la comédie. En vérité, il n'était pas impossible que toutes ces circonstances se réunissent.
M. Suard est marié d'hier. Depuis environ un mois qu'il m'a confié cette folie qu'il vient de consommer, je porte un malaise dont je ne suis pas encore quitte. Suard est un homme que j'aime; c'est une des âmes les plus belles et les plus tendres que je connaisse; tout plein d'esprit, de goût, de connaissances, d'usage du monde, de politesse, de délicatesse. Qu'un Carmontelle, qu'un comte de Nesselrode, qu'un Grimm même se marient, je ne serai point inquiet de leur bonheur. Les premiers sont des pierres, et le dernier, quoique sensible, a tant de courage, de ressource, et de fermeté! Mais Suard, le triste, le délicat, le mélancolique Suard! S'il n'a pas le cœur blessé de cent piqûres avant qu'il soit un mois, il faut que sa femme soit capable d'une attention bien rare. Lorsqu'il me consulta, je lui tins deux propos bien effrayants ce me semble. «N'avez-vous pas été, lui dis-je, autrefois renfermé dans un cachot? Eh bien, mon ami, prenez garde de vous rappeler ce cachot et de le regretter.» J'ajoutai que je l'avais vu, il y a quelque temps, rôder sur les bords de la rivière; que, quoiqu'il me fût cher et que je fusse vivement touché de son état, il m'avait causé moins d'inquiétudes qu'aujourd'hui; car, après tout, ce n'était qu'un mauvais moment. Je l'invitai ensuite à venir passer une matinée chez moi où nous causerions plus à notre aise d'une affaire qui demandait d'autant plus de réflexion, qu'elle ne laissait à l'homme malheureux aucune ressource; il me promit, et ne vint pas. J'ai entendu dire depuis qu'il y avait des raisons d'honneur et de maladresse. On ajoute que sa femme est très-jolie, et que, quand on était occupé à lui démontrer qu'on l'aimait, rien n'était plus facile que de pousser la démonstration trop loin. Mais j'ai l'âme malade. Je n'ai pas le courage de plaisanter. Il a peu de fortune; ce qu'il a en est précaire; elle n'en a, elle, ni précaire ni autre. Il est paresseux, fastueux, élégant, généreux; elle est jeune, folle, gaie, dissipatrice, fastueuse, élégante. Les enfants viendront. Plus j'y réfléchis, plus cet homme me paraît perdu. Grimm prétend que s'il ne s'est pas noyé, ce n'est qu'une partie remise. Il y a quelques jours que je disais à la Baronne que ce maudit mariage était un de ses forfaits.
Il me semble que vous ne vous intéressez plus guère à mon jeune amoureux. Oh! il lui est arrivé une aventure à laquelle vous ne vous attendez guère, et qui était bien propre à nous rattacher à la vie. La femme dont il s'agissait a une amie intime; cette amie, le jour de l'an, avait fait des comets de dragées qu'elle distribuait en étreinnes. Elle en offrit un à mon jeune amoureux. Mais savez-vous quel papier faisait son cornet? Ce papier était une lettre de sa déesse, où elle disait le diable de lui. Je l'ai vue, je l'ai tenue, cette lettre; et ce qu'il y a de singulier, c'est que cela ne s'est point fait de concert; qu'il n'y a que de l'étourderie, du hasard, nulle méchanceté. La preuve, c'est que les deux amies s'en sont arraché les yeux, et que l'étourdie en a été dans le plus grand désespoir. Nous pensions bien qu'on mettrait tout en œuvre pour replâtrer cela. On n'y a pas manqué. Nous, de notre côté, nous avons joué l'indignation, le mépris, la rupture, et nous continuons. Nous n'allons plus au rendez-vous; quand nous y allons, nous n'y restons qu'un moment. Plus de soupers; des égards, de l'honnêteté, de la politesse; mais pas un mot doux. Cependant on étouffe; on jette des mots que nous n'entendons pas; nous sommes d'un renchéri du diable. On fait semblant de se rejeter de l'autre côté; on cherche à nous donner de la jalousie que nous ne prenons pas, d'autant moins que l'autre côté a soupçonné sinon la chose, du moins quelque chose qui en approche, et qu'il ne se prête point du tout au rôle qu'on veut lui faire jouer. Celui-ci, parlant de lui, de mon jeune homme et du mari, disait à la dame: « Qu'avez-vous donc, madame? Vous rêvez; vous avez un air triste, désolé; on dirait d'un vaisseau battu par trois tempêtes.»
Bonsoir, mon amie. L'amour franc, honnête, vrai, tel que celui que nous nous portons, est le seul qui puisse être heureux. Aimons-nous comme toujours.
CII
Paris, le 3 février 1766.
Je vous donne, à vous et à votre maman, à deviner en cent ce qui m'occupe maintenant. Les artistes m'ont chargé du projet du tombeau que le roi a ordonné pour le Dauphin[183]. Moi! moi! silence là-dessus. Il ne faut point gâter un service par une indiscrétion. J'en suis à ma troisième tentative. Vous me direz celle qui vous plaît le plus; il faut savoir d'abord que le monument doit être placé au milieu de la cathédrale de Sens, et qu'il doit avoir un rapport visible à la réunion des deux époux. Voici le premier:
J'élève une couche funèbre. Sur cette couche funèbre, je suppose deux oreillers. L'un de ces oreillers reste vacant. La tête de l'époux repose sur l'autre. Il dort de ce sommeil doux et tranquille que la vertu et la religion ont promis à l'homme juste. Il a un de ses bras mollement étendu; de l'autre, il se presse doucement la cuisse, comme un époux qui s'est retiré le premier, et qui ménage une place à son épouse. Les anciens s'en seraient tenus à cette seule et unique figure sur laquelle ils auraient épuisé tout leur savoir. Mais les modernes veulent être riches; ils ne sentent pas que la richesse est la mort du sublime. Pour me plier à leur mauvais goût, j'enrichis donc; mais j'enrichis avec force, noblesse et grandeur. Je place au chevet du lit la Religion. Elle a un bras appuyé sur sa large croix. La main de ce bras montre le ciel de l'index. L'épouse est à côté d'elle, un bras appuyé sur la cuisse de la Religion, en disant de l'autre: Voyez, il me fait place; il m'appelle. L'Amour Conjugal, placé de l'autre côté, l'invite à se reposer auprès de son époux; mais la Religion interpose sa main, et lui dit: J'approuve votre douleur; mais il faut attendre l'ordre d'en haut. Cependant la France, assise aux pieds de la couche, et le dos tourné à la scène, médite sur la perte qu'elle vient de faire. Elle tient le plus petit des enfants caché dans son giron. L'un des deux autres a la main posée sur l'épaule de son père. Il a la bouche ouverte; il crie; il l'appelle avec douleur et effroi L'aîné, debout, attache ses regards sur la Religion; il attend de sa bouche un mot qui lui conserve sa mère. J'ajoute que si l'on trouve le monument trop riche, on n'a qu'à supprimer la France et les trois enfants, et qu'il n'en sera que plus simple et plus beau. Je n'entre point dans le caractère, la position, les différents groupes, les vêtements, le mouvement; l'action de ces figures. J'ai donné toutes ces choses de technique: je ne vous expose que l'idée.
Ce premier monument montre le moment du sommeil. J'ai voulu montrer, dans le second, celui du réveil, le moment du triomphe de la vertu à la venue du grand jour. Je place au pied de la couche funèbre un grand ange qui sonne le réveil des morts. L'épouse et l'époux se sont, réveillés. Ils se reconnaissent avec une joie mêlée de surprise. L'époux a un de ses bras jeté sur les épaules de sa moitié. Ils se disent: Ah! c'est vous! Je vous revois, je ne vous perdrai plus! Ils se sont relevés de dessus leurs oreillers. Ils sont assis au chevet du lit funéraire; du côté de l'épouse, c'est l'Amour Conjugal qui rallume ses flambeaux en les secouant l'un sur l'autre; du côté de l'époux, c'est la Religion, une main posée sur l'épaule de l'Amour Conjugal, son visage tourné et son second bras étendu vers une autre figure assise de son côté sur les bords de sa couche. Cette autre figure, c'est la Justice éternelle, les reins ceints du serpent qui se mord la queue, les pieds posés sur les attributs de la grandeur humaine éclipsée, ayant sur les genoux les balances où elle pèse les actions des hommes, et présentant à la Religion deux couronnes d'étoiles. Ou je me trompe fort, ou vous trouverez mes images grandes.
Voici le troisième monument que je propose. Imaginez un caveau. Une figure effrayante s'élève de ce caveau; en s'élevant, elle soulève de l'épaule la pierre qui le couvre. Cette figure, c'est la Maladie: c'est celle dont le Dauphin est mort. Elle appelle; elle fait le signe impérieux de descendre. Le Dauphin, debout sur le bord du caveau entr'ouvert, ne la regarde ni ne l'écoute: il est tranquille; il a le visage tourné vers son épouse; il la console en lui montrant ses enfants. La Dauphine a un de ses bras entrelacé avec celui de son époux. Elle se couvre les yeux de son autre main; elle semble craindre de laisser tomber ses regards sur des objets qui peuvent l'attacher à la vie. Les enfants lui sont présentés par la Sagesse. Elle en a deux devant elle: ce sont les plus jeunes. L'aîné est par derrière, ses deux bras appuyés sur l'épaule de la Sagesse, et la tête penchée sur ses deux bras. Tout près de cet enfant, on voit la France prosternée vers les autels, et implorant le secours du ciel.
Choisissez, mesdames. Si aucun des trois ne vous convenait, proposez-moi vos difficultés. Faites mieux; s'il vous venait quelque nouvelle idée, dites-la-moi J'en rumine une quatrième, où je voudrais que l'époux dît aux hommes: Apprenez à mourir; et où l'épouse dît aux femmes: Apprenez à aimer. S'il vous venait quelques moyens de rendre ces deux mots sensibles, vous me feriez vraiment plaisir de me les communiquer, car la chose me paraît vraiment difficile.
Beau passe-temps, me direz-vous, que de promener son imagination parmi des tombeaux! Pardon, mesdames; mais aussi pourquoi êtes-vous des femmes fortes? je vous jure que je n'en connais pas deux autres au monde à qui j'eusse osé demander le même service; quoique ce genre de poésie auquel j'ai donné quelques instants ne m'ait point du tout attristé. À tout hasard, s'il m'est arrivé de jeter du noir dans vos têtes, l'abbé de Boufflers va m'aider à le dissiper. Voici des bouts-rimés qu'il a remplis:
Enfants de saint Benoît, sous la guimpe et le froc. Du calice chrétien savourez l'amertume. Vous, musulmans, suivez votre triste coutume: Buvez de l'eau, tandis que je vide mon broc. Par vos raisonnements, moins ébranlé qu'un roc, Je crains peu cette mer de soufre et de bitume Où vos sots docteurs ont coutume De noyer les Césars et les rois de Maroc. Quel que puisse être le maroufle Que vous nommez pape ou mufti, Je ne baiserai point son cul, ni sa pantoufle. Prêtres noirs qui damnez Marc-Aurèle et Zampti, Par qui Confucius comme un lièvre est rôti. Le diable qui les brûle est celui qui vous souffle.
Ces diables, ce bitume, ces prêtres vous chiffonnent-ils encore l'imagination, et voulez-vous quelque chose de plus gai, de plus fou? Voici une autre pièce adressée à sa sœur:
Vivons en famille: C'est le destin le plus doux De tous. Nous serons, ma fille. Heureux sans sortir de chez nous. Les honnêtes gens Des premiers temps Avaient d'assez bonnes mœurs; Et sans chercher ailleurs, Ils offraient leurs cœurs À leurs sœurs. Sur ce point-là nos aïeux N'étaient point scrupuleux. Nous pourrions faire, Ma chère, Aussi bien qu'eux, Nos neveux[184].
Les suivants ont été faits pour une jeune personne née le jour du solstice d'été:
On vous ébauchait en automne, On vous achève dans l'été. Vous pourriez ressembler à Cérès ou Pomone; Mais, à dire la vérité, Vous tenez de plus près à Flore qu'à personne. Tout l'univers fit son devoir, Au moment où vous êtes née. Le soleil s'arrêta pour vous mieux recevoir, Et toute la terre étonnée A trouvé que les jours les plus longs de l'année Sont encor trop courts pour vous voir.
En voilà dont la délicatesse demande grâce pour les précédents, et mérite de l'obtenir. Moi, je suis bon; je pardonnerais en leur faveur même aux quatre qui suivent. Ils ont été Ms et envoyés sur une carte à une femme qui avait engagé M. de Choiseul à écrire une satire contre lui:
Pour me déchirer quelque femme, Choiseul, t'a payé sûrement; Et je gagerais sur mon âme Qu'elle t'a payé largement.
Mme Le Gendre prétend que vous n'entendrez pas ceux-là. Bonsoir, mon amie. Dites-moi donc que vous m'aimez comme vous me l'avez dit la dernière fois; cela me fait si aise! La chère sœur est toujours malade. C'est bien sûrement la coqueluche qu'elle a prise de son fils.
CIII
Paris, le 20 février 1766.
Vous aimeriez mieux qu'il n'y eût ni France ni enfants? Eh bien! c'est tout juste ce que je leur avais laissé la liberté d'ôter; quoique le plus jeune, caché entre les genoux de la France, pût un jour devenir une prophétie.
Mon amie, quand on compose ou quand on juge un monument religieux, il faut se prêter au système. Si vous étiez un peu conséquente, le premier, où l'on voit une Religion qui arrête la Tendresse conjugale en lui montrant le ciel, perdrait aussi son intérêt et son pathétique. Les anciens, qui savaient que la richesse est l'ennemie du sublime, s'en seraient tenus aux deux oreillers et à la seule figure de l'époux qui se range; car cette figure est vraiment sublime. Pour le sentir, supposez que vous soyez l'épouse, et que vous regardez cet homme qui dort, qui se presse doucement la cuisse et qui vous fait place. Supposez seulement que ce soit ce frère si chéri!
Si vous considérez le second monument en place, cet ange qui annonce le grand jour, tourné vers la porte du temple; cette Justice éternelle, ceinte du serpent qui se mord la queue, ayant sur ses genoux la balance dont elle pèse les actions des hommes et les palmes dont elle couronne le juste, les attributs de la grandeur humaine éclipsée sous ses pieds; vous trouveriez cela beau, parce que cela est vrai, grand et beau. Quand je dis vrai, c'est dans le système.
Le rapport du troisième avec celui de Pigalle est bien léger; d'ailleurs cette Maladie, qui pousse la pierre de son épaule, est terrible. Cet époux, qui ne la voit ni ne l'écoute, marque un bien parfait mépris de la vie; et ces enfants, présentés à l'épouse par la Sagesse, sont tout à fait touchants.
J'aurais bien rendu palpables les deux mots: Apprenez à mourir, apprenez à aimer; mais c'est par un moyen trop simple, trop au-dessus de notre goût pour être adopté; deux spectateurs, un homme debout qui regarderait l'époux avec un étonnement sérieux et pensif; une femme à ses pieds, qui regarderait l'épouse avec une admiration mêlée de douleur et de joie. J'y avais pensé.
Au reste, Cochin m'écrit de ces trois projets, que je lui ai envoyé trois enfants bien forts, bien beaux, bien vigoureux, mais bien difficiles à emmaillotter. Il ajoute que ce ne sera pas lui qui choisira; mais la cour, où il y a beaucoup de flatteurs et peu de gens de goût. Il craint que le mauvais goût, aidé de la flatterie, ne demande que ces figures soit ressemblantes; ce qui rendrait le monument plat et maussade. Je réponds que des ressemblances légères, dont la poésie disposerait à son gré, en donnant à la scène un caractère naturel et vrai, ne la rendrait que plus belle et plus pathétique; que les physionomies changent bien en dix ans, et que, quand elles resteraient ce qu'elles sont à présent, plus les figures seront grandes, nobles et belles, plus la flatterie les retrouvera ressemblantes.
Pour éviter cet écueil des ressemblances, Cochin a demandé qu'en conservant toujours la condition donnée de la réunion future des deux époux, je lui en imaginasse un quatrième où il n'y eût que des figures symboliques. Je l'ai fait, et le voici.
Élevez un mausolée. Placez-y deux urnes, l'une fermée et l'autre ouverte. Asseyez entre ces deux urnes la Justice éternelle qui pose d'une main la couronne et la palme éternelles sur l'urne fermée, et qui tient sur son genou, de l'autre main, la couronne et la palme éternelles dont elle couvrira un jour l'urne ouverte. Voilà ce que les anciens auraient appelé un monument.
Imaginez près de ce monument la Religion debout, foulant aux pieds la Mort et le Temps. La Mort, enveloppée de ses longs draps et la face tournée contre terre; le Temps, dans une attitude contraire, courroucé d'un monument élevé de nos jours à la tendresse conjugale, et le frappant de sa feux qui se met en pièces.
La Religion montre les urnes à la Tendresse conjugale, et lui dit: Là repose sa cendre; là doit un jour reposer la vôtre, et les mêmes honneurs qu'il a reçus vous sont destinés.
La Tendresse conjugale, désolée, a le visage caché dans le sein de la Religion; elle a laissé tomber à ses pieds les deux flambeaux, dont l'un est éteint et l'autre brûle encore. Un bel et grand enfant tout nu, symbole de la famille, s'est saisi d'un de ses bras sur lequel il a la bouche collée.
Voilà celui qui plaît le plus à Cochin. L'idée des urnes lui paraît noble et ingénieuse; cette Mort foulée aux pieds par la Religion, et ce Temps courroucé contre le monument, deux figures parlantes; et ce grand et bel enfant tout nu forme, avec les deux autres figures, un groupe vraiment intéressant. Vous vous doutez bien que la feux brisée lui a tourné la tête.
J'en ai un cinquième; et celui-là, je l'appelle le mien. Peut-être ne sera-t-il pas le vôtre. Je n'en conclurai rien que la diversité de nos goûts. J'aime les impressions fortes, et le tableau que je vais vous décrire fait frémir.
Imaginez un mausolée au haut duquel on arrive par des degrés. Là, je suppose un cénotaphe ou tombeau creux où l'on n'aperçoit que le sommet d'une tête couverte d'un linceul, avec un grand bras nu qui pend au dehors.
La Tendresse conjugale a déjà franchi les premiers degrés et se hâte d'aller saisir ce bras.
La Religion l'arrête, en lui montrant le ciel; tandis qu'un grand enfant tout nu, sur lequel la Tendresse conjugale a tourné tendrement ses regards, la retient par un des pans de son vêtement.
L'enfant a la tête tournée vers le ciel et pousse des cris. À quoi sert, s'il vous plaît, que ces gens-là soufflent dans leurs palais le gladiateur qui expire, Niobé, les enfants de Laocoon percés de traits, et le Laocoon déchiré par des serpents, s'ils en détournent leurs yeux? Pour moi, voilà ce que j'appelle de la sculpture.
Mais il faut dissiper ces images tristes par quelque chose de gai On disputait, il y a quelques jours, sur les vanités dont les hommes sont les plus entêtés. Quelqu'un prétendit qu'il n'y en avait aucune dont l'ivresse fut plus violente que celle de la vanité littéraire. Pour nous le prouver, il nous disait qu'à Rome les cardinaux ont des espions qui viennent leur rapporter tout ce qui se débite sur leur compte. Il faut supposer un de ces cardinaux à son bureau écrivant, et l'espion debout devant lui.
LE CARDINAL.
Eh bien! qu'est-ce qu'on dit?
L'ESPION.
Seigneur, on dit... on dit...
LE CARDINAL.
Vous plairait-il d'achever? On dit...?
L'ESPION.
On dit que vous avez un page charmant qui se porte mal, et que c'est de votre faute.
LE CARDINAL, continuant d'écrire.
Cela n'est pas vrai. C'est moi qui suis malade, et c'est de la sienne.
L'ESPION.
On ajoute que le cardinal un tel a voulu vous enlever ce page charmant, et que vous l'avez fait assassiner.
LE CARDINAL, écrivant toujours.
Ce n'est pas du tout pour cela.
L'ESPION.
On parle de votre dernier ouvrage, et l'on assure qu'il est mauvais, et que c'est un autre qui l'a fait
LE CARDINAL, cessant d'écrire et se levant avec fureur.
Eh! pourriez-vous, monsieur le maroufle, me nommer quelques-uns de ces gens-là?
Avez-vous jamais entendu parler d'une demoiselle Basse, danseuse d'Opéra? Elle était entretenue et, qui pis est, aimée par un M. Prévôt que vous connaissez. Il se présente un grand parti pour ce jeune homme; de la beauté, de la jeunesse, de l'esprit, des talents: cela ne se refuse pas sans quelque raison secrète. Les parents suivent la conduite de leur fils. Ils découvrent l'intrigue. La mère du jeune homme s'adresse à Mlle Basse, et la conjure de fermer sa porte à son fils et de se joindre à une famille désespérée pour ramener son enfant. Elle le promet; mais pour un moyen qu'elle avait d'éloigner son amant, celui-ci en avait cent de se rapprocher d'elle. Elle finit par se mettre au couvent. Le jeune homme se marie. La mère va trouver Mlle Basse et lui présente un contrat. Mlle Basse le refuse, et dit à Mme Prévôt qu'elle avait plus de fortune qu'il ne lui en fallait pour le parti qu'elle avait résolu de prendre: le lendemain, en effet, elle se fait carmélite.
Nous avons achevé l'histoire de Mlle Basse. Nous prétendons qu'un de ces matins elle sautera par-dessus la clôture, et que Mme Prévôt ira lui porter, dans un grenier, le contrat qu'elle a refusé et qu'elle acceptera.
M. le marquis de Gouffier s'est entêté de Mlle d'Oligny. Il lui a fait faire les propositions les plus folles qu'elle a refusées. Il s'est offert à l'épouser. Mlle d'Oligny a répondu qu'elle serait honteuse d'être sa maîtresse, et qu'il serait honteux d'être son mari. Le marquis, un de ces jours qu'au sortir de la Comédie elle s'en retournait chez elle avec sa mère, renverse la mère par terre, tandis que quatre estafiers, dont il était accompagné, se saisissent de la fille et la jettent dans un fiacre. La mère crie, la fille crie. Le fiacre ne veut pas marcher. La garde vient; on arrête les ravisseurs. L'affaire est jugée à Versailles, et le marquis enfermé.
Êtes-vous encore parmi les tombeaux? Voyez-vous toujours cette tête couverte d'un linceul, et ce grand bras nu qui pend? Tâchons d'effacer de votre imagination les mausolées, en y élevant un autel, et en vous montrant devant cet autel les jeunes époux. J'avais autrefois un ami qui ne manquait pas un mariage. Pour peu que la mariée fut jolie, le gros Bouchant, c'est le nom de l'homme en question, disait, au moment de l'anneau, avec une mine et un ton d'humeur difficiles à rendre: Ah! le bourreau!
Une mademoiselle Fiteau, fille d'un maître des comptes, était promise à un quidam qu'on ne nomme pas. Voilà le contrat passé, et le jour du sacrement venu. Le matin, l'époux futur se ravise. Il trouve qu'il manque trente mille francs à la dot de Mlle Fiteau; il en dit les raisons au père. Le père trouve ces raisons bonnes, et promet les trente mille francs. On conduit les époux à l'autel L'époux, interrogé s'il accepte mademoiselle pour sa femme, répond que oui, à condition que celui-ci se ressouviendra de la promesse qu'il lui a faite. La demoiselle, interrogée ensuite si elle accepte monsieur pour époux, répond: «Non, non non; je ne serai jamais à un homme qui se rappelle, dans ce moment-ci, un sentiment d'intérêt, et qui a l'indécence de le montrer à mon père.»
Le paragraphe qui suit est pour vous.
La santé de la petite sœur n'est guère meilleure: elle avait encore de la fièvre ce soir. Cependant la toux me semble un peu plus moelleuse. Il est survenu depuis trois jours une diarrhée dont j'avais espéré plus de soulagement. Je crains que la poitrine ne s'affaisse, et le médecin le craint apparemment aussi, puisqu'il attend la cessation de la fièvre pour ordonner le lait de chèvre. L'époux est plein d'attentions; je ne ferais pas mieux à sa place. L'enfant est guéri. J'ai passé la soirée avec Vialet. Ah! je voudrais être à côté de vous. Je péris ici de chagrin, d'impatience et d'ennui.
CIV
À Paris, ce 8 septembre 1767.
Vous ne faites rien du tout, tendre amie, de ce que je vous ai demandé. Je voulais un détail circonstancié de votre voyage; vous me l'aviez promis; et vous vous croyez quitte en m'écrivant: «Nous sommes arrivées à deux heures du matin à Châlons. La belle dame a un peu dormi; maman a été tourmentée de sa colique.» Réparez ce laconisme-là, s'il vous plaît. Le jeudi matin, j'allai savoir de Mme de Blacy à quelle heure vous étiez parties; de là au Salon, où j'employai mon temps à louer un peu, à blâmer beaucoup, jusqu'à deux heures que je me rendis chez Mme Le Gendre; elle avait le cœur bien gros de vous savoir évadées sans l'en avoir prévenue, sans lui avoir dit adieu. «On trouve, disait-elle, toujours bien un moment à travers les embarras et les soins d'un départ; on l'aurait bien trouvé autrefois, mais l'on ne m'aime plus.» Je lui répondis qu'à neuf heures du soir, vous ne saviez pas encore si vous auriez des chevaux pour le lendemain, et que rien n'était plus incertain que le moment de votre départ; qu'il pouvait se faire à la minute ou être différé de deux ou trois jours.
Je lui ramenais Mme de Blacy qu'elle avait invitée et qui s'en était excusée. Nous dînâmes; nous dînâmes gaiement; nous passâmes tous ensemble une partie de la soirée: M. de .... y était et nous nous aperçûmes, Mme de Blacy et moi, que le froid instituteur et la mère coquette faisaient bien du chemin en s'en apercevant ou sans s'en apercevoir. Nous nous séparâmes de bonne heure, parce qu'il fallut remettre à son couvent une amie de Mlle Le Gendre. Celle-ci est une jolie enfant et qui a le cœur beaucoup plus tendre qu'on ne l'imagine. En arrivant, je la trouvai qui pleurait de ce qu'on différait trop à aller chercher son amie. La mère l'en grondait, et moi je lui en faisais compliment.
Le lendemain, c'était vendredi, autre séance aux tableaux où il y a quelques belles choses qui perdent à l'examen. Je sortis de là pour aller dîner au restaurateur de la rue des Poulies; on y est bien, mais chèrement traité. L'hôtesse est vraiment une très-belle créature. Beau visage, plutôt grec que romain; beaux yeux, belle bouche, ni trop, ni trop peu d'embonpoint, grande et belle taille, démarche élégante et légère; mais vilains bras et vilaines mains[185].
De là, j'allai passer la soirée chez Van Loo, qu'on avait saigné du bras et qu'on a depuis saigné du pied pour un mal de tête violent dont la cause est une dartre rentrée. Cette grosse bête de Lamotte, son médecin, ne voit pas que tant que la maladie cutanée ne reparaîtra pas, il tirerait à son malade jusqu'à la dernière goutte du sang vicié, qu'il ne le guérirait pas.
J'allai souper rue Neuve-Saint-Augustin où nous parlâmes beaucoup de vous. C'est vraiment un amoureux de toute pièce. Il ne s'accommode pas de l'absence: il est triste, mélancolique, ennuyé et jaloux. Je m'amusai, avec ce sang-froid que j'ai quelquefois, à le désespérer, en mettant les choses au pis aller, et en ne voyant aucun inconvénient à ce que M. d'Estaing mît des conditions à l'avancement des deux frères de la belle dame, parce que chaque chose a son prix. Raphaël nous joua, une heure ou deux, de la harpe et du clavecin, et nous nous souhaitâmes le bonsoir à l'heure accoutumée.
J'allai samedi à Monceaux avec l'ami Naigeon; à neuf heures j'étais chez Mlle Le Gendre. Elle revenait du spectacle; elle était morte de lassitude, et elle tombait de sommeil. Nous nous assènes sur des chaises de paille dans l'antichambre de son fils, où nous n'avions qu'un quart d'heure à passer. Cependant elle dénouait ses rubans; elle détachait ses jupons, et nous y étions encore à une heure et demie du matin. Nous parlâmes beaucoup de M. ... Je lui prédis qu'avant trois mois elle en entendrait une déclaration en forme. «Vous vous trompez.—C'est vous-même.—Il est froid.—Il s'échauffera.—Personne n'est plus réservé.—D'accord; mais voici son histoire: il croira vous estimer seulement, et il vous aimera. Il sera peut-être plus longtemps qu'un autre à démêler la nature de ses sentiments: mais il la démêlera. Il voudra vaincre sa passion; mais il n'y réussira pas. Il la renfermera longtemps; il se taira; il sera triste, mélancolique; il souffrira; mais il s'ennuiera de souffrir. Il jettera des mots que vous n'entendrez point, parce qu'ils ne seront pas clairs. Il en jettera de plus clairs que vous n'entendrez pas davantage; et l'impatience et le moment amèneront une scène je ne sais quelle, peut-être des larmes, peut-être une main prise et dévorée, peut-être une chute aux genoux, et puis des propos troublés, interrompus de votre part, de la sienne.—Le beau roman! Comme votre tête va et arrange!—Mais, si j'avais introduit un pareil personnage dans un roman, et que je lui eusse fait tenir cette conduite, comment le trouveriez-vous?—Vrai—Et pourquoi dans le roman, sinon parce qu'il l'est en nature?—Laissez-moi en repos: vous m'embarrassez.—Mais savez-vous qu'avant cela, peut-être me prendra-t-il pour confident?—Cela ne se peut; mais si cela était, que lui diriez-vous?—Ce que je lui dirais! ce qu'Horace disait à un ami qui était devenu amoureux de son esclave: Il est beau, il est adroit, il a des mœurs, de l'esprit, des connaissances; c'est un enfant parfait de tous points, mais, je vous en préviens, il est un peu fuyard...» Et puis voilà des éclats de rire, la lassitude qui s'oublie, le sommeil qui s'en va, et la nuit qui se passe à causer.
J'oubliais de vous dire qu'au milieu de tout cela je n'ai pas négligé Mme de Blacy; je l'ai vue; je l'ai vue souvent, et nous avons eu des moments tout à fait doux. Nous parlions de maman, et nous parlions de vous; et c'était à qui vous aimerait le mieux et le dirait plus souvent. Votre sœur est une femme dont je fais un cas tout particulier, d'une probité tout à fait rigoureuse, et qui serait à tout moment dans la société, lorsqu'on y parle de vertu et de probité, autorisée à dire: Ce que tous ces gens-là mettent en maxime, moi je le fais.
Le dimanche matin, car c'est là, je crois, que j'en suis, je passai la matinée à rédiger mes observations de peinture. J'allai dîner rue Sainte-Anne, où je m'étais engagé à condition qu'on me renverrait à trois heures et demie, ce qu'on fit. Et me voilà cheminant vers Sainte-Périne de Chaillot, par le plus bel orage.—A pied?—Non: est-ce que je vais à pied?—Et qu'alliez-vous faire à Sainte-Périne de Chaillot?—Voir une femme, cela va sans dire.—Et qu'aviez-vous à faire à cette femme?—Mais, rien.—Et qu'aviez-vous donc à lui dire? C'est l'un ou l'autre, quand ce n'est pas tous les deux.—Lui dire qu'il vaut mieux être bonne mère que bonne amante; que le remords est pire que la douleur, etc., etc. C'est une histoire qui n'aurait point de fin, et qu'il vaut mieux que je vous réserve pour votre retour. Je crois que la Providence a résolu de m'adresser tous les malheureux de ce monde.
De retour de Sainte-Périne, où j'avais travaillé pendant trois heures à élever la tendresse maternelle et ses devoirs sur les ruines de la passion la plus douce, la plus honnête, la plus durable et la plus tendre, je revins passer la soirée avec Mme de Blacy.
Mais à propos, je voudrais bien savoir quel parti vous prendriez s'il fallait quitter un amant, mais le quitter pour toujours, et un amant bien cher, pour aller faire l'éducation de votre fille, prête à sortir du couvent et exposée à tomber en mauvaises mains. L'amant a été de mon avis: il s'est sacrifié. Que vous dirai-je? Je n'aime pas les amants si généreux Je les admire, mais je ne les imiterai jamais. Il me semble que, de toute éternité, la raison fut faite pour être foulée aux pieds par l'amour. Il me semble qu'on aime mal quand on connaît quelques devoirs. Je ne saurais m'empêcher de soupçonner les amants si sages de s'en imposer à eux-mêmes; de croire qu'ils aiment comme au premier moment, parce qu'ils ont le langage du premier moment; je crois que, parce qu'ils disent comme autrefois, ils pensent sentir comme autrefois, et qu'il n'en est rien: parce qu'ils n'ont aucune raison de se plaindre réciproquement l'un de l'autre, ils se persuadent qu'ils sont les mêmes; qu'ils n'ont point changé l'un pour l'autre, parce qu'ils ne voient en eux aucun motif d'inconstance. Cette justice est dans la tête; elle n'est point dans le cœur. La tête dit ce qu'elle veut; le cœur sent comme il lui plaît. Rien n'est plus commun que de prendre sa tête pour son cœur.
Mes amies, mes bonnes amies, je suis le plus heureux de tous les hommes; ma tête me dit que j'ai mille raisons de vous aimer, et mon cœur ne l'en dédit pas. Puisse ce bonheur et ce concert durer toujours! Mais il durera, si dix à douze ans d'expérience suffisent pour me garantir l'avenir.