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Lettres à Mademoiselle de Volland

DENIS DIDEROT (continued 12)

Reading edition

Ce jour, la place du Louvre est couverte d'artistes, d'élèves et de citoyens de tous les ordres. On y attend en silence la nomination de l'Académie.

Le prix de peinture fut accordé à un jeune homme appelé Vincent. Aussitôt il se fit un bruit d'acclamations et d'applaudissements. Le mérite, en effet, avait été récompensé. Le vainqueur, élevé sur les épaules de ses camarades, fut promené tout autour de la place; et après avoir joui des honneurs de cette espèce d'ovation, il fut déposé à la pension. C'est une cérémonie d'usage qui me plaît et qui vous fera plaisir.

Cela fait, on attendit en silence la nomination du prix de sculpture. H y avait trois bas-reliefs de la première force. Les jeunes élèves qui les avaient faits, et qui espéraient que le prix appartiendrait à l'un d'eux, se disaient amicalement: «J'ai fait une assez bonne chose, mais tu en as fait une belle; et si tu as le prix, je m'en consolerai» Eh bien, mesdames, ils en ont été frustrés tous les trois. La cabale l'a adjugé à un nommé Moitte, élève de Pigalle... Revenons à nos assistants sur la place du Louvre.

C'était une consternation muette. L'élève appelé Millot, à qui le public, la partie saine de l'Académie, et ses camarades, avaient adjugé le prix, se trouva mal. Alors il s'éleva un murmure, puis des cris, des injures, des huées, de la fureur. Ce fut un tumulte effroyable. Le premier qui se présenta pour sortir fut l'abbé Pommyer, membre honoraire. La porte était obsédée; il demanda qu'on lui fît passage. La foule s'ouvrit, et tandis qu'il traversait, on lui criait: Passe... L'élève injustement couronné parut ensuite; les plus jeunes de ses camarades s'attachèrent à ses vêtements et lui crièrent: Croûte, croûte abominable, tu n'entreras pas; nous t'assommerons plutôt. Et puis, c'était un redoublement de cris, de huées à ne pas s'entendre. Ce Moitte, tout tremblant, tout déconcerté, leur disait: «Messieurs! ce n'est pas moi, c'est l'Académie»; et on lui répondait: «Si tu n'es pas un infâme, remonte et va leur dire que tu ne veux pas entrer.» Il s'éleva, dans ces entrefaites, une voix qui disait: Mettons-le à quatre pattes, et promenons-le autour de la place, avec Millet sur son dos. Peu s'en fallut que cela ne s'exécutât. Cependant les académiciens, qui s'attendaient à être sifflés, honnis, bafoués, n'osaient se montrer. Ils ne se trompaient pas: ils le forent avec le plus grand éclat possible. Cochin avait beau leur crier: Que les mécontents viennent s'inscrire chez moi, on ne l'écoutait pas; on bafouait, on sifflait, on honnissait. Pigalle, le chapeau sur la tête, et du ton que vous lui connaissez, s'adressa à un particulier qu'il prit pour un artiste et qui ne l'était pas; il lui demanda s'il était en état de juger mieux que lui. Ce particulier, enfonçant son chapeau sur sa tête, lui répondit qu'il ne s'entendait pas en bas-reliefs, mais qu'il se connaissait en insolents. Vous croyez peut-être que la nuit survint, et que tout s'apaisa. Pas tout à fait: les élèves indignés s'ameutèrent, et concertèrent pour la première assemblée de l'Académie une nouvelle avanie. Ils s'informèrent exactement qui est-ce qui avait été pour Millot, et qui est-ce qui avait été pour Moitte. Us s'assemblèrent tous le samedi suivant sur la place du Louvre, avec tous les instruments d'un charivari, et bonne résolution de les employer; mais cette résolution ne tint pas contre la crainte de la garde et de la prison. Ils se contentèrent de former une haie au milieu de laquelle tous leurs maîtres seraient forcés de passer. Boucher, Dumont, Van Loo et quelques autres défenseurs du mérite, se présentèrent les premiers, et les voilà entourés, accueillis, embrassés et applaudis. Arrive Pigalle. A peine est-il engagé dans la file qu'on s'écrie: du dos! qu'il se fait un demi-tour, et qu'on le salue du derrière. Mêmes honneurs à Cochin, mêmes honneurs à M. et à Mme Vien, mêmes honneurs aux autres.

Les académiciens ont fait casser tous les bas-reliefs, afin qu'il ne restât aucune trace de leur injustice. Vous ne serez peut-être pas fâchée de connaître celui de Millot; je l'ai vu et je vais vous le décrire.

À droite, trois grands Philistins, bien contrits, bien humiliés; l'un les bras liés sur le dos; un Israélite, occupé à lier les bras des deux autres. Ensuite, le jeune David, porté sur son char par des femmes dont une, prosternée, embrasse ses jambes; d'autres l'élèvent; une dernière le couronne. Puis son char attelé de deux chevaux fougueux; à la tête de ces chevaux, un écuyer qui les tient par la bride, et se dispose à remettre les rênes au triomphateur. Sur le devant, un vigoureux Israélite qui enfonce une pique dans la tête de Goliath, qu'on voit énorme, renversé, effroyable, les cheveux épars sur la terre. Plus loin, à gauche, des femmes qui dansent, qui chantent, qui accordent leurs instruments. Parmi celles qui dansent, une espèce de bacchante, frappant du tambour, déploie, avec une grâce infinie, jambes et bras en l'air. Sur le devant, une autre danseuse qui tient son enfant par la main; l'enfant danse aussi; mais il a le regard attaché sur l'horrible tête, et son expression est mêlée de terreur et de joie. Sur le fond, des hommes, des femmes, la bouche ouverte, les bras élevés, en acclamation.

Ils ont dit que ce n'était pas là le sujet, et on leur a répondu qu'ils reprochaient à l'élève d'avoir du génie. Ils ont repris le char, qui n'est pas même une licence. Cochin, plus adroit, m'a écrit que chacun jugeait par ses yeux, et que celui qu'il avait couronné lui avait montré plus de talent; discours d'un homme sans goût et sans bonne foi D'autres ont avoué que le bas-relief de Millot était excellent, à la vérité; mais que Moitte était plus habile, et on leur a demandé à quoi bon les prix si l'on jugeait la personne et non pas l'ouvrage?

Mais écoutez une singulière rencontre de circonstances. C'est qu'au moment où Millot était dépouillé par l'Académie, mais au même moment, je lisais une lettre de Falconet où il me disait: «J'ai vu chez Le Moyne un élève appelé Millot, qui m'a paru avoir du talent et de l'honnêteté; tâchez de me l'envoyer; je vous laisse le maître des conditions.» Je cours chez Le Moyne; je lui fais part de ma commission. Le Moyne lève les mains au ciel, et s'écrie: «La Providence! la Providence!» Et moi, d'un ton bourru, je réponds: «La Providence! la Providence! Est-ce que tu crois que la Providence a été faite pour réparer vos sottises!» Millot survient; je l'invite à me venir voir. Le lendemain, il est chez moi. Ce jeune homme était défait comme après une longue maladie; il avait les yeux gonflés et rouges; il me disait d'un ton à me déchirer: «Après avoir été à charge à mes pauvres parents pendant dix-sept ans, au moment où j'espérais! Après avoir travaillé dix-sept ans, depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit! Ah! monsieur! je suis perdu. Encore, si j'avais l'espérance de gagner le prix l'an qui vient; mais rien n'est plus incertain; il y a là un Stouf, un Foucou!» Ce sont les noms de ses deux concurrents de cette année. Je lui proposai le voyage de Russie; il me demanda le reste de la journée pour en délibérer avec lui-même et ses amis. Il revint, il y a quelques jours, et voici sa réponse: «Monsieur, je suis on ne saurait plus sensible à vos offres; j'en sens tout l'avantage; mais on ne suit pas notre talent par intérêt. Il faut présenter aux académiciens une occasion de réparer leur injustice; il faut aller à Rome ou mourir!» Et voilà, bonnes amies, comme on décourage, on désole le mérite; comme on se déshonore soi-même et son corps; comme on fait le malheur d'un élève et le malheur d'un autre, à qui ses camarades jetteront au nez, sept ans de suite, la honte de sa réception, et comme il y a quelquefois du sang répandu.

L'Académie inclinait à décimer les élèves. Boucher, doyen de l'Académie, refusa d'assister à cette délibération. Van Loo représenta qu'ils étaient tous également innocents ou coupables; que leur code n'était pas militaire; et qu'il ne répondait pas des suites. En effet, si ce projet avait passé, les décimés étaient bien résolus à cribler Cochin de coups d'épée. Cochin, plus en faveur et plus envié, a supporté la plus forte partie de la haine des élèves et du blâme public.

Je lui écrivais, il y a quelques jours: «Eh bien! vous avez donc été hués, honnis, bafoués par vos élèves. Ils pourraient bien avoir tort; mais il y a cent à parier contre un qu'ils ont raison. Ces enfants-là ont des yeux, et ce serait pour la première fois qu'ils se seraient trompés.»

En effet, à peine les prix sont-ils exposés qu'ils sont jugés par les élèves, et qu'ils ont dit: Voilà le meilleur. J'ai appris, à cette occasion, un trait singulier de Falconet. Son fils avait concouru. Les prix étaient exposés, et celui du jeune Falconet n'était pas bon. Son père le prit par la main, et, le conduisant dans le salon, il lui dit: «Tiens, juge toi-même.» L'enfant avait la tête baissée, et ne répondait rien. Alors le père, se tournant vers les académiciens, ses confrères, leur dit: «Il a M un sot prix, et il n'a pas le courage de le retirer. Ce n'est pas lui, messieurs, qui l'emporte, c'est moi.» Puis il mit le tableau de son fils sous son bras, et s'en alla. Ah! si ce bourru-là, qui est juste et qui déteste Pigalle, avait été à Paris, et à la séance de l'Académie!...

Depuis que les pièces de poésie qui ont concouru ont été imprimées, on a fait ces deux vers à propos de celle de M. de Langeac:

Ordre à nos grands esprits de trouver ces vers beaux.

Signé LOUIS, et plus bas PHELIPPEAUX.

Eh bien! mademoiselle, voilà ma question; et, si une de mes lignes vaut une page des vôtres, où en êtes-vous? Quand serez-vous quitte? Mais dormez sur cette dette; j'ai de la conscience, et je sais qu'un grain d'or vaut une masse de billon.

Il y a quatre jours que Damilaville demeure rue Saint-Honoré; il y en a trois que Mme Duclos est partie. Elle n'espère plus revoir son ami, et elle s'en est séparée désolée. C'est une belle et bonne âme. Elle a bien souffert. Mlle de Meaux y était-elle, son malade la traitait précisément comme une garde. N'y était-elle pas, le ton honnête reprenait. J'allai le voir avant-hier. Il y avait la dame en question, sa fille, le joli doyen, Grimm, d'Alembert, Mme d'Épinay, je ne sais qui encore, et moi

Chacun de ces oiseaux avait son ramage, et je vous jure que le voisinage de cette volière ne vous aurait pas déplu. On remarqua que la galanterie était en nature; que les animaux étaient galants; que l'homme devait avoir sa manière propre de l'être: et puis voilà les mœurs des différents peuples en jeu. Le sauvage, qui se grille avec des allumettes; le Musulman, qui se taillade avec son couteau; l'Espagnol, qui se transit sous une gouttière, la guitare à la main; le Français, qui pirouette, siffle, persifle, montre sa jambe et ses dents. M. le doyen en est pour le physique bien pur, bien dégagé de toute la mauvaise morale de cette passion. C'est une affaire de la part des femmes: témoin ces rustres à larges épaules qui les traitent mal, et dont elles raffolent. Je croyais, moi, que les femmes ne leur restaient que parce qu'elles n'étaient jamais sûres d'en être aimées; affaire de vanité. Ce texte mène loin, je les y laissai.*

Je m'en revenais; ce vent, à écorner les chèvres, ne soufflait plus; il faisait doux, le ciel était étoilé, et je m'en réjouissais pour les promenades douces qu'il promettait à mes amies.

Je ne vous ai pas dit un mot de la santé du malade. Il est plus faible et plus maigre que jamais; la fièvre est continue, les douleurs sans rémission, les glandes plus enflées; il y en a même sous le menton de nouvelles; les maxillaires si grosses qu'il ne peut baisser le bras. Bordeu dit tant pis; Tronchin dit tant mieux. J'ai bien peur que Bordeu ne soit un grand médecin. Mme Duclos m'a dit que les symptômes et les souffrances étaient précisément comme il les avait prédites. Au reste, il a le plus gai des appartements: les bocages du président Hénault et d'autres sont sous fenêtres; le massif des arbres des Tuileries au delà.

Eh bien! la lettre sublime à M. de Saint-Florentin n'a pas été inutile. Il a envoyé, par une croix, quelques louis qu'on a laissés honnêtement sur la cheminée, et promis des secours et une visite en personne. Il n'est donc pas tout à fait inutile de savoir écrire; et l'éloquence peut briser les pierres.

Je bois du lait le matin, de la limonade le soir; je me porte bien; j'en suis surpris; et le Baron me prouve, par Stahl et Beccher, que j'ai tort d'être surpris.

J'aurais bien encore une autre belle lettre à vous faire voir, un placet de Poinsinet à vous envoyer, votre dernière à répondre; mais la marge me manque. Rappelez-moi tout cela, avec une fable et un ou même deux contes de ma façon.

Continuez toutes trois de vous bien porter: c'est une des conditions de notre traité. Je reçois une carte dans ce moment; c'est d'une des demoiselles Artault, qui me charge de vous apprendre la mort de M. Dupérier, arrivée la veille de la fête de la Vierge. Il était mort à deux heures après midi; à trois, le scellé était apposé.

Mes respects à toutes. Il n'y a pas de place pour davantage.

CXIII

Paris, le 1er octobre 1788.

Mademoiselle, vous n'écrivez point; vous ne répondez point aux lettres qu'on vous écrit; vous vous laissez fourvoyer par l'abbé Marin, que je commence à haïr, et que j'abhorrerai incessamment. Je vous boude, et, tout en vous boudant, j'allais oublier que c'est demain la fête de maman. Je vous prie de lui offrir mes souhaits, mon tendre et sincère attachement, et tout mon respect. Dites-lui bien que tant que je vivrai il lui restera un joli enfant; et puis vous irez prendre Mme de Blacy par la main, et vous leur offrirez à chacune un baiser de ma part. Voilà, par exemple, une commission qui ne vous déplaira pas.

Il faut que vous sachiez que M. d'Invaux a commencé à faire des siennes. À juger de son projet par sa première opération, il est excellent; c'est de couper, autant qu'il pourra, de ces mains inutiles et rapaces par lesquelles passent les revenus du roi, avant que d'arriver à la dernière.

M. de Boulogne, intendant des finances, chassé.

M. Amelin, en fuite.

M. Cromot, plus rien.

Je vous jure que les receveurs généraux des finances ne dorment pas si paisiblement que moi.

Les premiers fermiers généraux s'entendaient mieux que leurs successeurs. Ils n'avaient garde de faire parade de leurs énormes fortunes. Ils avaient une apparence modeste. Ils mouraient, et leurs enfants trouvaient des tonnes d'or. Boësnier est un des premiers qui aient étalé tout le faste de l'opulence. Je trouve à cela plus de maladresse encore que d'imprudence. Quelle opinion peut-on avoir d'un Collet d'Hauteville, qu'une ou deux campagnes enrichissent de sept à huit millions; d'un Amelin, qui est pauvre comme Job, et qui fait montre de quatre-vingt mille livres de rente acquises en cinq à six années; d'un Cromot, qu'on voit passer rapidement de la boutique d'un notaire, aux titres, aux terres, et au faste d'un grand seigneur? Il faut que ces gens-là aient une grande crainte de ne point passer pour fripons. Avec un peu de sens, ne se cacheraient-ils pas tant qu'ils pourraient? Ma foi, tout ceci est peut-être une affaire de mœurs générales. Peut-être pensent-ils que, pourvu qu'on sache qu'un homme est riche, on ne s'avise guère de demander comment il l'est devenu; et peut-être ont-ils raison.

Damilaville a pensé mourir. Nous avons cm que les glandes de l'estomac s'embarrassaient; heureusement ce n'était pas cela. C'était une fonte de l'humeur qui cherchait à s'échapper par cette voie; mais cette humeur était si caustique, qu'il se sentait consumé de la soif; si abondante, que les yeux s'éteignirent, les oreilles tintèrent, l'esprit se perdit, les défaillances se succédèrent, et que nous crûmes qu'il touchait à la fin de sa vie et de ses douleurs.

L'évacuation s'est faite; toutes les glandes se sont considérablement affaissées, et il est mieux jusqu'à une pareille crise; car il en faut peut-être une vingtaine pour vider ces énormes poches qui embarrassent son cou et sa poitrine.

On a déjà fait un calembour sur M. Maynon d'Invaux. On a dit: Nous avons un habile contrôleur général, mais non.

Je n'ai point encore vu les demoiselles Artault; ainsi je ne saurais rien vous en dire.

Cette humeur qui tiraillait les pieds de ma femme s'est mise à voyager; ce n'est pas sans peine qu'on l'a délogée de la tête, des yeux, de la poitrine où elle s'était arrêtée.

Notre justification va toujours son train.

Il n'y a encore rien de nouveau à vous apprendre sur un certain rendez-vous dont je vous ai parlé.

Mademoiselle, je ne vous aime plus; vous me négligez.

CXIV

Paris, le 8 octobre 1768.

Ce n'est pas tout; M. de Laverdy a travaillé dimanche avec le roi; et il s'en allait, plein de sécurité, à Neuville, sa maison de campagne, pourvoir aux arrangements arrêtés. Il y attendait, le lundi, différents particuliers à qui il avait donné rendez-vous. Il comptait s'en revenir le mardi à ses fonctions accoutumées; mais ce jour même, M. de Saint-Florentin lui apparut sur les dix heures. Tout en apercevant le secrétaire d'État, M. de Laverdy lui dit: «Monsieur le comte, c'est trop matin pour une visite»; et il avait raison. On dit que le roi n'a jamais le visage plus serein et plus ouvert avec un ministre que la veille de sa disgrâce. Je ne sais ce qui en est; mais croiriez-vous bien que je n'oserais l'en blâmer? Les courtisans ont une si grande habitude des différentes physionomies de leur maître, que si celui-ci ne se composait pas, il serait deviné sur-le-champ, et qu'il serait accablé de tant de sollicitations, qu'il ne parviendrait pas à renvoyer un serviteur dont il serait mécontent, sans en affliger un grand nombre d'autres qu'il aime peut-être. C'est une dissimulation d'autant plus nécessaire qu'on a le caractère plus facile, sans compter les importunités des hommes habiles à succéder et celles de leurs protecteurs. Il n'a guère que ce moyen de se réserver la liberté du choix, et de prévenir toutes les calomnies qui le rendraient perplexe.

Il vient d'arriver ici une petite aventure qui prouve que tous nos beaux sermons sur l'intolérance n'ont pas encore porté de grands fruits. Un jeune homme bien né, les uns disent garçon apothicaire, d'autres garçon épicier, avait dessein de faire un cours de chimie; son maître y consentit, à condition qu'il payerait pension; le garçon y souscrivit. Au bout du quartier, le maître demanda de l'argent, et l'apprenti paya. Peu de temps après, autre demande du maître, à qui l'apprenti représenta qu'il devait à peine un quartier. Le maître nia qu'il eût acquitté le précédent. L'affaire est portée aux juges consuls. On prend le maître à son serment: il jure. Il n'est pas plutôt parjure que l'apprenti produit sa quittance, et voilà le maître amendé, déshonoré: c'était un fripon qui le méritait; mais l'apprenti fut au moins un étourdi, à qui il en a coûté plus cher que la vie. Il avait reçu en payement ou autrement, d'un colporteur appelé Lécuyer, deux exemplaires du Christianisme dévoilé; et il avait vendu un de ces exemplaires à son maître. Celui-ci le défère au lieutenant de police. Le colporteur, sa femme et l'apprenti sont arrêtés tous les trois; ils viennent d'être piloriés, fouettés et marqués, et l'apprenti condamné à neuf ans de galères, le colporteur à cinq ans, et la femme à l'Hôpital pour toute sa vie. L'arrêt associe au Christianisme dévoilé, l'Homme aux quarante écus et les Vestales[204], tragédie que nous avons lue manuscrite. Il n'y a qu'un cri contre M. de Sartine. Mais voyez-vous les suites de cet arrêt? Un colporteur m'apporte un ouvrage prohibé. Si j'en achète plus d'un exemplaire, je suis censé fauteur d'un commerce illicite, et exposé à une poursuite effroyable. Vous connaissez l'Homme aux quarante écus, et vous aurez bien de la peine à deviner par quelle raison il se trouve dans cet arrêt infamant. C'est la suite du profond ressentiment que nos seigneurs gardent d'un certain article Tyran du Dictionnaire portatif[205], dont vous vous souviendrez peut-être. Ils ne pardonneront jamais à Voltaire d'avoir dit qu'il valait mieux avoir affaire à une seule bête féroce, qu'on pouvait éviter, qu'à une bande de petits tigres subalternes qu'on trouvait sans cesse entre ses jambes. Et voilà la raison pour laquelle le Dictionnaire portatif a été brûlé dans l'affaire du jeune La Barre qui n'avait point ce livre.

Je crains bien qu'en dépit de toute sa considération, de toute sa protection, de tous ses rares talents, de tous ses beaux ouvrages, ces gens-là ne jouent quelque mauvais tour à notre pauvre patriarche. Je sais bien que la postérité reversera sur eux l'ignominie dont ils auront prétendu le couvrir; mais de quoi cela guérira-t-il l'homme réduit en cendres? Savez-vous qu'ils ont délibéré, il y a trois jours, de le décréter?

Je reviens sur ces deux malheureux qu'ils ont condamnés aux galères. Au sortir de là, que deviendront-ils? Il ne leur reste plus qu'à se faire voleurs de grands chemins. Les peines infamantes, qui ôtent à l'homme toute ressource, sont pires que les peines capitales qui lui ôtent la vie.

J'ai vu M. de La Fargue bien maigre, bien défait, bien jaune. Il m'a appris d'abord de vos nouvelles, de votre santé, du désir que vous avez de me voir à Isle, où je voudrais être; ensuite du merveilleux effet de ma lettre à M. Trouard. Serais-je assez heureux pour que, d'une douzaine d'affaires pareilles dont je me suis mêlé depuis trois ou quatre mois, celle-ci, à laquelle je prends mille fois plus d'intérêt qu'aux autres, fît précisément la seule qui manquât!

Je dois dîner un de ces jours entre M. Dubucq et une grande dame qu'on ne me nomme pas. Vous vous doutez bien, madame de Blacy, que je n'oublierai pas le petit cousin, qui, j'espère, ne vit plus de singes et de perroquets.

Une autre affaire dont j'oubliais de vous parler. Si le bureau de la rue Sainte-Anne est supprimé, comme on le dit, que deviendront nos amours?

On ajoute que l'intérêt de l'argent va être mis à cinq pour cent.

Je vous conseille de vous plaindre de moi, mademoiselle! Comptez mes lettres, et faites-moi réparation, s'il vous plat.

Damilaville, hélas! le pauvre Damilaville souffre, se courbe, maigrit, se rapetisse à vue d'œil; il ne peut plus marcher du tout. Si Tronchin le tire de là, je crois à la médecine et aux miracles.

Ce n'est plus l'enfant qui est malade, c'est la mère; sa goutte lui est remontée dans la tête, la poitrine et les yeux Ce ne sera rien; elle en sera quitte pour la peur, et nous pour quelques bouffées de mauvaise humeur qu'il a fallu supporter. Mme Diderot est du petit nombre des femmes qui ne savent pas souffrir.

Je suis tracassé, depuis une huitaine, par des maux d'estomac, qui ne seront rien non plus parce que je n'y fais rien. Mais, par Dieu! Faites du feu si vous avez froid, et ne vous enrhumez pas. Ce n'est pas à vous ni à Mme de Blacy, qui êtes deux volailles mortes, que je m'adresse: il vous est permis d'être malades tant qu'il vous plaira; mais maman, elle qui, pour se bien porter, n'a qu'à le vouloir. Tenez; cela est insupportable.

Si je savais quel jour c'était le 4 octobre? Je ne daigne seulement pas répondre à cela.

Tous ces bouquets-là me feront grand plaisir, car j'aime bien baiser et j'aime encore mieux l'être; mais gardez cela pour votre retour: cela ne se moisit pas. Une des choses qui m'ont fait le plus de joie, c'est d'apprendre de M. de La Fargue que je vous reverrais dans six semaines; il m'a semblé que six semaines étaient moins longues qu'un mois et demi.

N'allez pas faire honneur à M. Le Gendre de toute cette belle éloquence qui vous émerveille; ce sont des bribes décousues de différentes lettres de condoléance qu'on lui a écrites et qu'il s'est rappelées. L'ami Digeon est bien occupé d'autre chose que d'exalter la tête froide de son futur beau-père. Au reste, il fait très-bien, celui-ci, de vous cajoler toutes deux. Il ne sait pas le secret.

Point de vin! Mademoiselle, cela vous plaît à dire. Ma sœur est fort contente de ses vendanges. Je crains seulement que le vin ne se garde pas. Mais il y a un remède, c'est de le boire plus vite.

Je vous fois mon compliment sur vos récoltes. Si la cherté du blé continue, c'est qu'il ne peut plus y en avoir de vieux, et que le nouveau n'est pas battu. Je n'ai point de foi au monopole. Le monopole du blé ne peut nuire, à moins qu'il ne s'y joigne de l'autorité.

Que faites-vous de M. Gras? Qu'il lasse le commerce de grains tant qu'il voudra, mais qu'il ne vous fesse pas brûler. On n'a que faire de recommander à maman de s'expliquer là-dessus, et de prendre sa grosse voix.

Ah! Dieu soit loué! voilà donc dom Micon Marin parti; et vous ne vous excédez plus de fatigue avec lui. S'il ne vous a pas renvoyé deux lettres au moins, je n'y entends plus rien, car il me semble que j'ai écrit presque tous les jours.

Le prince de Galitzin est à Bruxelles; il y restera deux mois. Il en repartira pour Berlin, où il passera l'hiver, si on le laisse en repos. De Berlin, il se rendra à Pétersbourg, où je veux absolument qu'il emmène sa femme; car on dit que si elle manque de quelque chose, ce n'est pas de finesse, éloge qu'on peut faire de presque toutes les femmes; j'en excepte pourtant le mouton de Dieu, que j'aime pour la rareté et pour d'autres belles et bonnes qualités. Ah! si elle voulait seulement pour un an... Mademoiselle, proposez-lui encore.

Ah! ah! vous courez sur les brisées de votre concierge! Il vous faut aussi du clergé! Mais ce n'est pas un trop mauvais pis-aller. Un homme comme un autre est un prêtre tout nu: demandez plutôt à l'abbé Marin, ou à Mme de Meaux de Vitry.

Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus que je vous aime; ou si je vous le dis, ce sera malgré moi: c'est que je ne pourrai résister à l'habitude.

Je crois vous avoir dit avant-hier que je vous haïssais. Cela n'est pas vrai; ne le croyez pas.

Saluez bien maman pour moi; saluez bien aussi Mme de Blacy, et finissons ces rhumes, qui m'ennuient malgré leur bon acabit.

CXV

Paris, le 20 octobre 1768.

Votre dernière lettre, n° 8, mademoiselle, est du 29 septembre; et c'est aujourd'hui jeudi 20 octobre[206]. Faites-moi la grâce de m'apprendre si j'ai commis quelque faute qui m'ait fait perdre l'amitié de madame votre mère, l'estime de Mme de Blacy ou la vôtre. Un silence de vingt jours est bien propre à me donner les plus vives inquiétudes sur mon compte ou sur le vôtre. Je n'ai pas manqué un seul jour d'aller chez Damilaville y chercher une ligne de votre main. Comme il pourrait lui paraître, et que, depuis quelques jours, il me semble à moi-même, que ce n'est pas l'intérêt de sa santé qui me conduit chez lui, je n'ose plus lui demander s'il n'a rien à me remettre. J'aime mieux attendre jusqu'à neuf heures, dix heures du soir, qu'il songe de lui-même à m'offrir quelqu'une de vos lettres; et je ne devrais pas vous dire tout le chagrin que je ressens lorsque je vois arriver le moment de le quitter sans en avoir reçu.

S'il est arrivé quelque accident à l'une de vous, ne me le laissez pas ignorer plus longtemps. Vous ne savez pas les idées qui me passent par la tête: c'est à me la faire tourner.

J'aurais à vous amuser d'une infinité de choses extraordinaires, parmi lesquelles une aussi extraordinaire qu'il m'en soit jamais arrivé dans ma vie, et que j'avais devinée, annoncée d'avance; mais je n'ai pas la liberté d'esprit nécessaire pour un récit de cette nature. Ayez donc la bonté de me rendre le sens commun: j'en ai encore besoin quelquefois. Mademoiselle, si vous n'êtes pas dangereusement malade, ou Mme de Blacy ou maman, vous êtes bien cruelle. Vingt-un jours de suite sans dire un mot, sans donner le moindre signe de vie; je n'y conçois rien, mais rien du tout, et j'aime mieux n'y rien concevoir que de me livrer à mes conjectures. Intercepte-t-on mes lettres? Vos réponses se perdent-elles? Je vous ai écrit avec la plus grande exactitude. Je ne vis Damilaville avant-hier qu'un moment, fort tard. C'était un jour de bataille. Je ne le vis point hier. La mauvaise santé de la mère et de sa fille avait fait renvoyer mon bouquet au 13. O mon Dieu, que je suis étourdi! Tenez, sans cette circonstance, je ne me serais pas aperçu que ce n'est qu'aujourd'hui le 13.

Vous êtes moins coupable d'une semaine; c'est quelque chose; cela me rassure un peu. J'irai cette après-midi chez Damilaville, et j'espère en revenir plus content de vous. Il faut que le temps m'ait cruellement duré. N'allez pas prendre cet ennui pour la mesure de mon attachement. Ce serait pis que le premier jour; je veux bien que cela soit, mais je ne veux pas que vous le sachiez. Ah! si je puis une fois cesser de vous aimer toutes, je n'aimerai plus personne: cela fait trop de mal. Mais je crains bien d'en avoir pour toute ma vie.

Bonjour, maman. Je vous prie en grâce de gronder un peu mademoiselle. Je me suis amendé, moi; mais voyez comme cela me réussit. Je vous présente mon respect. J'embrasse de tout mon cœur Mme de Blacy, si elle le permet; mais pour ce méchant enfant qui s'obstine à se taire, rien, rien, rien du tout. Oh! je suis bien piqué! Ce qui me fait enrager, c'est que cela ne durera pas, et que ce soir je serai peut-être plus doux qu'un agneau.

CXVI

Paris, le 20 octobre 1768.

J'entends: mademoiselle est au régime. Tous les huit jours une fois; elle ne peut pas écrire davantage. Qu'en arrive-t-il? c'est que pour peu que M.*** soit ivre le soir, il remet au lendemain l'ouverture de son paquet; pour peu que le commissionnaire de l'hôtel de Clermont soit paresseux, il diffère sa course rue Saint-Honoré; pour peu que je mette d'intervalle entre les visites que je rends au malade, je suis la quinzaine sans entendre parler de mes amies. Et puis la colère me prend, et j'écris un billet doux tel que celui que vous lisez dans ce moment.

Votre parent est un bourru; il a perdu sa femme, et la perte n'en est peut-être pas grande; il s'est tout fait donner par elle; je ne l'en blâme pas. Les héritiers en sont enragés, et c'est bien fait à eux. Ils ont réclamé une certaine chaise à porteurs dont il a tant été question par le passé. Ils se sont adressés à Mme Geoffrin, qui leur a répondu qu'elle avait été délivrée à M. de ***; mais qu'en tout cas, il n'y avait qu'à y mettre un prix, et qu'elle le payerait sans qu'il fiât besoin d'élever de nouvelles tracasseries pour cette guenille. M. de ***, qui est processif autant que la dame de la rue Saint-Honoré l'est peu, s'est jeté à la traverse, a soutenu la validité de la délivrance de la chaise à porteurs, et offert à Mme Geoffrin des armes contre les héritiers.

Mme Geoffrin lui a répondu qu'on n'avait que faire d'armes quand on n'avait point envie de se battre. Réplique de l'homme de Gisors; réplique à la réplique, tant et si bien que la vivacité, les mots, l'aigreur s'en sont mêlés, et qu'il est arrivé de Gisors une dernière lettre pleine d'injures grossières accompagnées de la menace d'un libelle. Là-dessus, voilà la dame de la rue Saint-Honoré qui grimpe à mon grenier, qui se précipite sur une chaise et qui m'étale tous ses papiers. Je me suis fâché; j'ai écrit à M. de *** une lettre honnête, mais ferme; je lui laisse voir mon goût pour la paix; mais je ne lui dissimule pas que si la guerre a lieu, je la ferai à feu et à sang. Je le préviens en même temps qu'ayant à batailler avec un de vos parents, je croirais manquer à tout bon procédé, si je ne vous en demandais la permission. Ne pourrez-vous pas partir de là pour tacher de passer la main sur le dos de ce sanglier hérissé? Je vous jure qu'il joue un mauvais jeu.

Si Mme Geoffrin se plaint à ses amis, elle sera vengée. Ne conviendrez-vous pas qu'une femme à qui il en coûte dix mille flancs et par-delà pour un acte de bienfaisance mal entendu a le droit d'avoir de l'humeur et la prétention bien achetée de demeurer en repos! Je vous prie, mon amie, d'écrire un mot de pacification à ce hargneux; assurez-le bien que s'il me met en besogne, j'inventerai pendant un mois de suit les contes les plus ridicules sur l'homme de Gisors, et que de deux jours l'un on le vendra dans les rues à deux liards la pièce, et que je saurai bien le faire mourir de rage sans me compromettre.

On dit que M. de Laverdy a été chassé sans pension. On dit que le premier projet de M. d'invaux est de chasser tous les robins de la finance; ce sont gens qu'il faut acheter les uns après les autres, et trop cher.

M. d'Invaux est très-bien lié: c'est l'ami de MM. de Montigny, Turgot, Morellet. Ce dernier va devenir bien rauque. Il est fait secrétaire du bureau du commerce, place de quatre mille livres de rente. La confiance du mérite se joignant à celle de la richesse, qui est-ce qui le supportera?

Il est tout jeune, ce M. de Villeneuve! Ce qui achèvera de vous confondre, c'est qu'il est la bonté, la douceur, la politesse, l'affabilité mêmes; et que madame est une bonne grosse femme, bien grasse, bien dodue, belle peau, grands yeux couverts, de grands sourcils noirs, et point du tout à dédaigner. Il y a quelque diablerie là-dessous que je n'ose déchiffrer; cet homme si doux, si bon, si affable, a le ton singulier.

À votre avis, son procédé est donc bien inhumain? Votre bonté m'enchante, et ma conscience commence à se tranquilliser. Vous avez raison: j'aurais été un homme abominable.

Le rendez-vous mystérieux vous intrigue donc beaucoup? Au reste, j'en suis de retour, et voici la copie des quatre lettres qui l'ont précédé.

PREMIÈRE LETTRE

Si dix-neuf ans d'absence ne m'ont pas, monsieur, absolument effacée de votre souvenir, je vous demande un jour où je puisse vous communiquer des choses fort importantes pour moi et peut-être pour vous. J'ai trois endroits où je puis vous voir avec tout le secret que vous exigerez: ici, à Paris, ou hors des barrières Saint-Michel où l'on m'a prêté une maison où je vais dissiper un noir chagrin qui me consume. La cause en est si connue que vous la savez sans doute. Ou vous êtes bien changé de ce que vous étiez, ou j'ai lieu d'attendre de vous la complaisance que je vous demande. Adressez votre réponse ici: on n'ouvre point mes lettres.

Réponse.

MADAME,

Je suis à vos ordres. Des trois endroits que vous me proposez, choisissez celui qui vous sera le plus commode; et j'y serai au jour, à l'heure que vous m'indiquerez. S'il est des sentiments que le temps efface, il en est d'autres qu'un galant homme retrouve toujours en soi.

DEUXIÈME LETTRE

Je vous reconnais, monsieur, aux derniers mots de votre lettre, et notre rendez-vous serait déjà arrangé, si je n'avais voulu en assurer la tranquillité. Elle est tout à fait nécessaire aux choses que nous avons à nous dire; je tâcherai que ce soit ici Je vous renouvelle les assurances de toute mon estime.

TROISIÈME LETTRE

J'ai enfin arrangé notre entrevue à mardi, 11 du mois. Vous viendrez à... vous y serez rendu à cinq heures au plus tôt et au plus tard. Mon appartement est aux entresols, n°... Vous laisserez votre voiture dans un des coins..., et vous monterez par l'escalier qui est au bout du corridor du côté... Cette attente a le pouvoir de suspendre mon profond chagrin. Ou je me trompe fort, ou vous aurez le secret de l'adoucir, ce qui est impossible à tout autre. J'ai eu quelques aventures singulières en ma vie, mais aucune autant que celle-ci. Elle m'a fait beaucoup rêver. Damilaville, que je consultai, et qui me conseilla d'aller, me rendra justice que j'avais deviné l'énigme. À vous, mesdames; je vous jure que si vous rencontrez, je vous avouerai tout. Je vous assure, mademoiselle, que la position de M. de la Villemenne n'y fait œuvre, et que j'ai bien moins besoin d'indulgence que lui. Après cet aveu, n'allez pas revenir sur vos pas: il faut avoir des principes ou non. Un peu de baume, madame de Blacy, une goutte seulement et point de prières. Mais grand merci de l'un et de l'autre: je n'en ai que faire.

La maladie de la mère avait différé le bouquet de l'enfant au mercredi suivant: c'était Bron, Naigeon, un certain provincial que vous ne connaissez pas, et si vous le connaissez, c'est M. Touche, mon commissaire, qui est trop délicieux pour s'en passer, un M. Fèvre qui est fou de ma fille; et moi Je ne compte pas les femmes, les musiciens. Nous avons soupé jusqu'à dix heures du matin. Je n'ai pas bu une goutte d'eau; ils chancelaient tous, j'étais ferme sur mes pieds. Dix bouteilles de Champagne rouge, trois de Champagne mousseux blanc, une bouteille de Canarie, des liqueurs de deux ou trois sortes, et du café; sans la moindre insomnie, ni le plus léger mal de tête. Je ne vous disais pas que, le reste de la compagnie partie, nous avons joué, le commissaire Touche et moi, au trictrac jusqu'à cinq heures du matin; et puis me voilà à mon lait le matin et à ma limonade le soir; et frais comme une rose... un peu passée.

Le prince a pensé me faire devenir fou; mais comme il est honnête et bon, tout s'est arrangé. Il est venu à l'heure du souper, et voulait à toute force être du nombre des convives. Je l'ai déterminé à nous laisser; mais ce n'a pas été sans peine.

Eh bien, vous aurez donc encore votre abbé Marin? Mademoiselle, si vous vous en trouvez mal, cherchez quelque autre que moi qui vous plaigne.

Les portraits! les portraits! Le hourvari de la petite maison que nous avons évacuée, notre installation dans un hôtel garni, ont un peu dérangé les suites de notre mystification. Ce volume, c'est moi qui l'ai écrit; c'est la chose comme elle s'est passée. Hélas, oui! Nous revoilà dans l'hôtel garni.

Je comptais avoir de la place pour quelques douceurs. Je comptais aussi répondre à Mme de Blacy; mais voilà mes quatre pages remplies: c'est ma tâche. Bonsoir, mesdames.

CXVII

Paris, le 4 novembre 1768.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Avez-vous reçu un gros paquet que j'avais envoyé au bureau du Vingtième pour y être contre-signé? Maman se prête-t-elle un peu à mes vues? Se fera-t-elle apôtre de l'inoculation dans les campagnes? Le bien trouve mille obstacles dans les grandes villes, où il y a toujours une multitude d'hommes intéressés à ce que le mal se perpétue; où de petits intérêts particuliers, des considérations personnelles de nulle valeur s'opposent à l'utilité générale; où l'on ne rejette une chose que parce qu'elle a été proposée par un étranger, un concurrent, quelqu'un que l'on jalouse. C'est des campagnes que l'inoculation serait entrée sans contradiction dans les villes; et c'est des villes qu'elle aura toutes les peines du monde à gagner les campagnes. On veut commencer par l'aire des expériences sur ceux qui mettent une importance infime à leur vie. Cela n'a pas le sens commun Si ces expériences s'étaient faites sur des âmes qu'ils appellent viles, tout le monde aurait applaudi.

Si mon début est grave et sévère, c'est que je suis juste; si mon ton se radoucit sur la fin, c'est qu'il y a des gens contre lesquels la colère ne saurait durer, qui le savent bien, et qui en abusent.

M. de Laverdy se porte à merveille. Il a ses vingt mille francs de retraite. Il a chassé son cuisinier. Il a pris une cuisinière. Il joue la parade de l'homme pauvre, et il laisse chanter à nos polissons dans les rues, sur l'air de la Bourbonnaise:

Le roi, dimanche, Dit à Laverdy, Dit à Laverdy: Le roi, dimanche, Dit à Laverdy: «Va-t'en lundi»

Les deux rois se sont vus[207] Us se sont dit tout plein de choses douces: «Vous êtes monté bien jeune sur le trône!—Sire, vos sujets ont encore été plus heureux que les miens.—Je n'ai point encore eu l'honneur de voir votre famille.—Cela ne se peut pas: vous ne nous restez pas assez de temps; ma famille est si nombreuse; ce sont mes sujets.» Et puis tous les crocodiles qui étaient là présents se sont mis à pleurer.

Ce despote du Nord est de la plus grande affabilité. Il est honnête, il est généreux. Il a été aux Gobelins. On lui a montré les tapisseries; et le duc de Duras, qui l'accompagnait, lui ayant demandé quelle était celle qu'il avait trouvée la plus belle, il l'a désignée; et aussitôt le duc lui dit qu'il avait ordre du roi son maître de la lui offrir. Il y avait là Soufflot, Cochin, Van Loo et d'autres. Il a commandé son portrait à Van Loo.

Une bouquetière voulait lui présenter un bouquet. M. de Duras l'écartait, et la bouquetière lui dit: «Monsieur, laissez-moi approcher. Il n'est pas si ordinaire de voir un roi à pied dans les rues.»

Il a été à Warwick[208], qui l'a ennuyé; aux Fausses Infidélités, qui l'ont amusé; il en a fait compliment à Barthe, qui lui a répondu que son rang était enclin à l'indulgence.

Ne me parlez pas de votre M. de ***. Mademoiselle, je sens en écrivant son nom que ma tête se trouble et que tout le corps me frissonne.

Je n'ai pas été si loin que le Monomotapa. Le rendez-vous en question était à Vincennes; c'est maman qui a deviné. Ainsi, voilà le lieu de la scène connu. Mais le sujet? c'est là le point. Imaginez, mesdames, et lorsque vous aurez imaginé quelque chose de commun, dites tout de suite: Ce n'est pas cela.

Je n'ai point supprimé de lettres; il y en a quatre: trois de la dame Dolovide, une de moi.

Ne craignez rien pour ma santé. Je ne me suis jamais si bien porté que le lendemain de notre orgie, et cela dure. Un peu de libertinage par intervalle ne nuit pas.

Quand la raison vient aux hommes? Le lendemain des femmes; et ils attendent toujours ce lendemain.

Vous avez très-bien fait de laisser à votre pauvre religieuse le plaisir d'invoquer tous les matins son amie.

Ah! le bon billet qu'a La Châtre!

Rien n'est si commun, quand nos vignes gèlent, que de donner la pépie aux cannibales. Je crois qu'on ne va plus aux spectacles. Je suis toujours étonné quand je vois sortir quelqu'un de l'église. Nous faisons tous plus ou moins le rôle du vieillard dans la rue Froidmanteau. Vous savez le conte. C'étaient des mousquetaires qui faisaient bacchanal dans un lieu de plaisir. La foule s'était assemblée. Dans cette foule, une jeune fille à qui le vieillard s'adressa pour savoir la cause de ce concours le lui dit; le vieillard, tout étonné, lui demanda: Mademoiselle, est-ce que Comment achèverai-je sa question? si je l'allonge, elle sera mauvaise.

M. Digeon est plus fin que Mme de Blacy; mais il ne l'est pas plus que moi.

Si le mari en use avec lui comme vous le prophétisez, ce sera bien là le cas du proverbe: Aussi bien mordu d'un chien que d'une chienne.

Je ne me pique point du tout, mesdames, d'entendre de ce livre-là ce qui n'est pas intelligible pour vous, et je me souviens très-bien d'y avoir rencontré des endroits fort obscurs. L'établir pour l'instruction publique? le maintenir par la force générale d'un peuple qu'on ne résout pas aisément à brûler ses moissons! car lorsque le peuple est instruit, c'est la conséquence évidente pour lui d'un mauvais édit.

Quand vous désirerez que je commence ma lettre par des douceurs, faites en sorte que je ne commence pas par être taché.

J'attends une visite de l'abbé Le Monnier et de M. Trouard. J'ai un peu questionné l'abbé sur le succès de notre affaire. Il ne m'a rien dit, rien voulu dire. Je n'en augure pas plus mal. Si j'avais réussi! Ah! madame de Blacy, je crois que j'en mourrais de joie. Je préférerais ce succès à une nuit d'une femme que j'aimerais... que j'aimerais autant que vous.

Notre malade a fait une observation singulière, c'est que ses glandes augmentent quand ses douleurs diminuent, et réciproquement. Ses glandes sont énormes, aussi ne souffre-t-il plus; il dort, mais il ne saurait marcher. Il mange, mais c'est avec dégoût. Tronchin ne sait où il en est, car il a abandonné son premier traitement: il tâtonne.

Voltaire vient de nous envoyer une table charmante; elle a deux ou trois cents vers: c'est le Marseillais et le Lion. On ne saurait conter avec plus d'esprit, plus de gaieté, plus de facilité, plus de grâce. C'est l'ouvrage de la jeunesse; si elle me tombe sous la main, je vous l'envoie.

Je suis brouillé avec Grimm. Il y a ici un jeune prince de Saxe-Gotha. Il fallait lui faire une visite; il fallait le conduire chez Mlle Biberon; il fallait aller dîner avec lui J'étais excédé de ces sortes de corvées. Je m'en suis expliqué fortement. Je me console du mal que me fait cette brouillerie par la certitude que nous nous raccommoderons, et l'espérance qu'il n'y reviendra plus. Ces ridicules parades-là m'étaient insupportables.

M. Devaisnes[209] est marié. Il m'a écrit une lettre charmante pour m'inviter à faire liaison avec sa famille. Je m'y suis refusé nettement.

J'ai reçu de Sainte-Périne une lettre qui déchire l'âme.

Le Baron a fait quelques voyages à Paris. Je vois qu'il ne me pardonne pas la solitude dans laquelle je l'ai laissé. Cela s'entend; il fallait laisser souffrir Damilaville tout seul à Paris, et m'en aller passer gaiement un ou deux mois au Grandval.

Mme Therbouche me fera devenir fou. Vous savez qu'elle est retombée dans l'abîme de l'hôtel garni Un de ces matins, je ferai un signe de croix sur sa tête, et je me retirerai chez moi.

J'ai entrepris de faire payer cinq ou six créanciers de ce qui leur est dû. Madame de Blacy, je me recommande à vos saintes prières.

J'ai bien peur que l'ami Naigeon ne soit un peu coiffe de la belle dame; il est brillant tous les soirs, et ce n'est pas vers le Louvre qu'il porte ses pas. S'il allait en faire sa femme! Il a des moments diablement soucieux.

Dieu soit loué! je touche à la fin de mon Salon. Si vous étiez ici, on vous en lirait des lambeaux qui vous amuseraient, mais on ne saurait jouir de tout à la fois.

Il va y avoir un procès singulier. Une fille veut se marier; elle va lever son extrait baptistaire, et elle se trouve baptisée sous le nom d'un garçon. Mon avis est qu'il faut préalablement vérifier le sexe.

Bonjour, mesdames et bonnes amies. Je vous souhaite du beau temps; cela est assez généreux.

J'ai mille respects de Bruxelles à vous offrir. Vous n'êtes pas oubliées une seule fois. Pas un mot de douceur pour Mlle de ***: cela s'obtient, mais cela ne se commande pas. Eh bien, n'appelez-vous pas cela de la fatuité?

CXVIII

À Paris, le 12 novembre 1768.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Vous ne voulez pas que je me fâche; je ne me fâcherai pas. Je vais vous parler du plus beau sang-froid, puisque vous l'aimez mieux. Je vous ai dépêché sous le contre-seing de M. d'Ormesson un paquet qui contenait une brochure avec une lettre. Je n'ai point entendu parler de ce paquet.

Je vous ai demandé par une lettre suivante si ce paquet vous était parvenu. Pas plus de nouvelles de cette lettre que du paquet qui l'a précédée.

Je vous suppliais par une troisième lettre de prier maman de vouloir bien être un élève de Gatti. Pas un mot de réponse là-dessus.

En sorte qu'il m'est absolument impossible de deviner pourquoi vous êtes à peu près contente de mon exactitude, puisque je ne m'aperçois pas qu'il vous parvienne un mot de moi.

C'est un pieux M. de Saint-Fargeau qui a jugé le colporteur et le garçon épicier[210]. Ce même homme opinait, il y a peu de temps, à appliquer un fils à la question pour le rendre accusateur de son père; il disait qu'il y avait des casuistes qui autorisaient cette atrocité. Un jeune conseiller lui répondit: «J'ai peu lu vos casuistes; j'ignore ce qu'ils permettent; mais je connais la nature qui les défend.»

Croiriez-vous bien que cette fille qui a été baptisée garçon risque de perdre son état? et cela vraisemblablement par une étourderie de sacristain.

Vous ai-je dit que j'avais appris, découvert par la voie de Pantin et de Mlle Guimard, que ce dîner clandestin avec M. Dubucq devait se faire chez Mme de Coaslin? J'ai beau lire et relire vos lettres, elles ne me rappellent jamais ce que je vous ai ou n'ai pas dit.

J'avais trois amis: j'étais froidement avec l'un; presque brouillé avec l'autre; le troisième était malade à mourir. Cette position m'avait causé un tel dégoût des hommes, que j'ai été sur le point de me claquemurer.

Le Baron est de retour; je dînai hier lundi avec lui Cela s'est un peu rajusté. L'abbé Galiani y était; il prêcha beaucoup contre l'exportation des grains, et cela par une raison qui n'est pas commune: c'est qu'il faut laisser subsister les mauvaises fois partout où il n'y a pas dans le ministère des hommes d'assez de tête pour faire exécuter les bonnes en pourvoyant aux inconvénients des innovations les plus avantageuses.

Il prêcha contre la faveur accordée à l'agriculture par une raison très-bizarre: il disait que l'agriculture était la plus importante des conditions, et qu'il avait fallu plus de quatre mille ans d'efforts pour l'avilir, et que chercher à la tirer de cet avilissement c'était travailler à réduire les ducs et pairs à rien, et à mener le roi dans son Parlement accompagné de douze boulangers. «D'accord, l'abbé, lui répondis-je; mais dans douze mille ans d'ici» Oh! combien de choses on peut faire sans conséquence pour les laboureurs, avant que le cortège du roi en soit composé!

Voltaire a publié deux tables agréables toutes doux, mais la première charmante: le Marseillais et le Lion; les Trois Empereurs en Sorbonne. On risquerait de vous les envoyer, si l'on pouvait seulement se promettre de savoir qu'elles vous sont ou ne vous sont pas parvenues. Je ne me tâche pas, vous voyez bien, on ne saurait être plus modéré.

À propos du singulier abbé, il avait autrefois entrepris l'apologie de Tibère et de Néron. Il entama hier celle de Caligula. Il prétendait que Tacite et Suétone n'étaient que des pauvres gens qui avaient forci leurs ouvrages des impertinents propos de la populace.

J'aime encore mieux ces folies-là qui marquent du génie, des lumières, un penseur, que de plates et fastidieuses rabâcheries sur Jésus-Christ et ses apôtres.

Le Baron fit pourtant une observation qui m'était venue longtemps avant lui: c'est par quel tour bizarre la religion d'un homme qui avait passé sa vie et qui l'avait perdue pour avoir prêché contre les temples et les prêtres était pleine de temples et de prêtres.

Je n'entends pas comment ou ne passe que deux jours à Isle, quand on fait tant que d'y aller. Je ne doute pas que ces deux jours ne se soient passés bien gaiement: les hôtesses du château ne sont pas tristes, ni les survenants non plus.

Je n'aime pas les femmes méchantes; cela est presque contre nature. C'est à nous qui sommes forts qu'il appartient d'être méchants. Si M. Évrard vous a tenu parole, vous devez avoir eu le plaisir du spectacle que vous vous promettiez.

On ennuie ici à plaisir ce roi de Danemark qui est tout à fait aimable. Les pauvres têtes n'ont pu imaginer que la ressource des spectacles, et ils lui font entendre quatorze actes en un jour[211]. Ils sont embarrassés de remplir les journées d'un voyageur qui séjourne un mois dans un pays où il y a de quoi voir pour dix ans.

Ce prince est souvent très-fin dans ses réponses et dans des occasions difficiles. Le roi lui disait, en lui montrant Mme de Flavacourt: « Sire, vous voyez cette femme-là; elle est belle; croiriez-vous qu'elle a cinquante-huit ans? oui, cinquante-huit ans: elle est d'un an plus jeune que moi—Sire, lui répondit le jeune souverain, je vois qu'on ne vieillit pas dans votre royaume.»

Il en est arrivé de ce prince tout au rebours des autres; le contraire de la feble des Bâtons flottants.

J'attends que l'histoire de votre remboursement et ses suites soient finies, pour en rire à mon aise.

J'ai beau vous dire que je vous haïrai toutes si vous continuez à vous porter mal, il n'y a que Mlle de *** à qui cela fasse peur.

Vous pouvez soupirer après l'abbé Marin tant qu'il vous plaira; je ne veux plus m'en soucier.

Moi, je respire. La pauvre artiste [212] n'est pas encore à la barrière de Charenton, mais elle y sera bientôt; je vous ferai ce conte-là quand il en sera temps.

Agréez et faites agréer mon respect. Je suis toujours le même, mon amie; oui, toujours. Revenez, si vous en doutez.

CXIX

À Paris, le 15 novembre 1768.

Je vous supplie, mon amie, de ne pas vous plaindre de ma négligence: je réponds sur-le-champ. Votre dernière me parvint le 13 novembre, et votre avant-dernière était datée des derniers jours d'octobre.

Je n'ai pas eu le moindre doute que maman, bonne, humaine, bienfaisante, heureuse comme le sont presque toujours les personnes prudentes, n'aquiesçât à la proposition que je lui faisais. J'en ai prévenu Gatti, qui attend son retour avec la même impatience que moi, et qui ne demande pas mieux que de l'initier dans cette pratique de l'inoculation. Il faut qu'au même moment où je la sollicite, le hasard lui envoie une pauvre créature aveuglée par la petite vérole naturelle pour appuyer ma demande.

Ne craignez-vous pas que cette méchante femme n'apprenne ou ne soupçonne que vous êtes au fond de cette petite correction, et qu'elle ne fesse quelque coup de tête violent? Mes amies, prenez-y garde.

Le portrait de Mme Bouchard a été gâté chez elle, et gâté presque sans ressource; l'artiste y a fait ce qu'il a pu, et il est à peu près comme au sortir de ses mains.

J'oubliais de vous dire qu'il est sorti du petit hôpital de Gatti soixante et un enfants inoculés sans qu'il y en ait eu un seul alité.

J'embrasse de tout mon cœur le garçon chirurgien qui s'occupe à bien faire depuis le matin jusqu'au soir, et qui sait si grand gré à ceux qui le suivent de loin.

Je crois que vous m'aimez toujours; je m'en rapporte plus volontiers à votre goût pour la justice qu'aux apparences.

Pour maman, je suis très-sûr que je lui suis cher: cela tout simplement parce qu'elle vous permet de me le dire.

Quel diable d'amphigouri me faites-vous sur les grains? Il y a à la halle deux sortes de fermes: il y a de la ferme dite malicet, du nom de celui qui la fournit, qui est plus belle, plus chère, et peut-être dans des sacs cachetés.

J'aime la conduite de vos magistrats; il est rare que des officiers municipaux aient cette fermeté-là.

Si je ne me mêle pas de tramer le cher parent dans la boue, je l'abandonnerai à un certain Target qui s'en acquittera bien pour moi.

J'avoue que je ne connais pas quelle affaire nous pouvons avoir à démêler avec lui. Il a fait ses demandes; elles ont été accordées. Il était fondé de procuration; il a transigé pour lui et ses ayants cause. C'est donc un libelle qu'il veut publier; il font l'attendre, et avoir confiance dans nos ongles et ceux des lois.

C'est un conte que le bel ange: il y a eu ici quelque rumeur; mais il était question de tout autre chose.

Écoutez la bonne, la grande, l'heureuse nouvelle: Mme Therbouche est partie; elle s'avance de dimanche au soir, entre neuf et dix, vers Bruxelles, dans une chaise de poste; car elle n'a jamais voulu honorer la diligence de sa personne. Il y a cent autres traits de puérile vanité de cette force-là.

Je suis chargé de l'achat de tous les tableaux Gaignat, et je vais y procéder.

Je vous ai dit que Grimm m'avait fait bien du mal.

Hier, ce fut la répétition de la même scène avec le Baron.

Ces gens-là ne veulent pas que je sois moi; je les planterai tous là, et je vivrai dans un trou: il y a longtemps que ce projet me roule par la tête.

Damilaville est moribond. Plus de force, pas même pour faire un pas. Plus d'appétit; nausées, défaillances, et abandon de médecin.

Je ne saurais vous répondre sur l'histoire des portraits: je ne sais plus ce que c'est. Aussi y a-t-il toujours une bonne quinzaine entre mes lettres et os réponses! Voulez-vous parler de la mystification? Les embarras d'un départ prochain ont tout suspendu, et le départ tout réduit à rien. Il ne nous reste de cela qu'une scène excellente, l'attente trompée de trois ou quatre autres, mais point de portraits.

Je n'ai point vu M. Trouard. J'attends toujours sa visite promise par l'abbé. S'il ne vient pas, j'irai.

Ce dîner, je crois vous l'avoir dit, était un guet-apens où j'aurais bien donné sans un de ces hasards de ce pays-ci Je devais me trouver en tête-à-tête avec Mme de Coaslin. Cela s'est éventé par la Guimard qui le savait, et qui le confia à un libertin de sa société qui m'en avertit. Ô la belle contrée où un libertin tient un philosophe par la main, et où la duchesse n'est séparée de la fille que par un intermédiaire commun qui dit souvent à la fille ce qu'il laisse ignorer à la duchesse!

J'espère quelquefois que M. Trouard veut me présenter la nomination de l'abbé; c'est un tour tout à l'ait à la façon de l'autre: il faut voir, et ne pas le leurrer de fausses espérances.

Perdez, madame, perdez au trictrac tant qu'il vous plaira, mais n'allez pas gagner au whist; cela ne serait pas honnête.

Ah! voilà M. l'abbé Marin arrivé! J'entendrai parler de vous quand il plaira à Dieu. Mais je commence à me résigner à tout.

Je savais tout ce que vous me dites de M. et de Mme Duclos; celui-ci est bien heureux de ne pouvoir vieillir; je lui envie ce secret, et le plaisir d'être auprès de vous. Voilà une ligne que vous ne passerez pas, parce qu'écrite elle ne signifie pas grand'chose, et que passée, on y mettrait de l'importance.

Agréez tout mon respect.

CXX

Paris, le 22 novembre 1768.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Votre départ n'est pas encore fixé. Est-ce que ces mauvais temps-ci ne hâteront pas votre retour? Que faites-vous au château d'Isle, que vous ne fissiez mieux encore dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre? Il y a là un jardinet pour le premier rayon du soleil; des amis que vous désirez et qui vous attendent; une petite table verte sur laquelle on peut s'accouder; des nouvelles vraies ou fausses qu'on tient de la première main; un âtre autour duquel on peut se presser dans les grands froids; quelques amusements que rien ne peut remplacer à la campagne, lorsque la pluie, les vents, les frimas, ne permettent plus de s'éloigner de la maison. Il y a des jours où nous ferions bien à trois ou quatre la monnaie de l'abbé Marin.

Où est le temps où mon impatience, mon dépit, ma colère vous auraient M grand plaisir? où vous auriez été enchantée que je n'eusse donné le temps ni à mes lettres ni à vos réponses d'arriver? où deux jours passés sans avoir entendu parler de moi m'auraient été reprochés comme un silence de deux semaines? Cela vous paraît injuste aujourd'hui: vous êtes d'une justesse admirable dans vos calculs; on ne saurait avoir plus de raison que vous en avez acquis; vous ne vous fâchez plus; vous ne voulez plus que je me fâche; voilà qui est dit: je ne me fâcherai plus.

Mme Van Loo a pensé mourir d'une humeur dartreuse qui s'était jetée sur la poitrine; mais les crachements de sang purulent ont cessé, et elle court les rues jusqu'à nouvel ordre.

Mme de Coaslin ne me verra pas: je l'ai déclaré net à M. Dubucq, qui entrait chez moi au moment même où j'ouvrais le gros paquet de Mme de Blacy. Dites à cette bonne mère d'être parfaitement tranquille sur le compte de son fils; il a tout ce qu'il lui faut, j'en ai la parole expresse de M. Dubucq qui n'est homme ni à promettre ce qu'il ne veut pas faire, ni à garantir comme fait ce qui ne l'est pas. Les lettres que vous m'adressez par Damilaville me parviennent franches; si je ne vous ai pas répondu plus tôt sur cet article, c'est qu'il est on ne saurait moins important.

D'où je connais Mlle Guimard? Mais, de tout temps, il y a eu cent moyens, et, à mon âge, il y a cent raisons de connaître la Guimard. On trouve dans ces filles-là je ne sais combien de ressources essentielles qu'on ne peut espérer dans une honnête femme, sans compter celle d'être avec elles comme on veut: bien, sans vanité; mal, sans honte. Au reste, c'est M. de Falbaire, l'auteur de l'Honnête criminel, qui la fréquente, je ne sais pas pourquoi, qui m'a garanti, par son indiscrétion, de l'embûche de M. Dubucq et de Mme de Coaslin.

Je me suis trouvé au rendez-vous mystérieux; mais je me suis refusé net à ce qu'on en attendait. Qu'en attendait-on? Si maman se met à y rêver, elle le trouvera avant la fin de deux ourlets. Pour vous, mesdames, je vous conseille de ménager vos têtes: cela est au-dessus de vos forces.

Que diable votre religieuse ne jette-t-elle son froc aux orties, et ne se réfugie-t-elle dans quelque coin ignoré où elle vivrait et mourrait en paix? Donnez-lui ce conseil que Mlle de Blacy ne désapprouvera pas. Il faut être Épictète en personne pour ne se pas damner dans un cachot.

J'y ferai de mon mieux pour qu'elles vous parviennent, ces fables de Voltaire; mais vous seriez bien aimables de venir les chercher. C'est entendre assez mal son intérêt que de vous envoyer de l'amusement; si vous pouvez avoir la ville à la campagne, je ne vois plus de raison de revenir de la campagne à la ville.

Raccommodé avec Grimm? Mais oui, ou à peu près, je le crois; la chose s'est faite comme je l'avais prédite: j'ai eu la douleur et ne me suis pas sauvé de la visite.

Le prince est venu passer deux heures chez moi en chenille[213]: c'était le mercredi Le jeudi, je passai toute la journée avec lui chez le Baron, sans le connaître, du moins à ce qu'ils croyaient tous; mais le Baron m'avait averti, et les trompeurs ont été trompés; j'ai joué mon rôle comme un ange[214].

À propos de Sainte-Périne, c'est une nièce de M. de Neufond que nous avons épousée; je ne le sais que d'aujourd'hui; jugez combien l'oubli de toute cette histoire est nécessaire.

J'ai démontré à notre artiste, deux heures avant son départ, qu'en moins de quinze mois elle avait dépensé à peu près huit cents buis. Elle est partie; elle est à Bruxelles. Le prince Galitzin la remettra dans sa patrie, dans sa famille, avec dignité, et ce ne sera pas de ma faute si son fils n'est pas secrétaire d'ambassadeur.

L'ami Naigeon s'empiége tant qu'il peut. Eheu! quanto laboras in Charybdi, digne puer meliore flammâ! M. l'abbé Marin vous expliquera ce latin-là. Au reste, la belle dame a pensé mourir d'une vapeur hystérique accompagnée subitement d'une inflammation de bas-ventre et d'une perte.

Vous avez raison de regretter un peu la lecture de ce Salon; car il y a, ma foi, d'assez belles choses, et d'autres moins sérieuses et plus amusantes.

Je ne sais qui plaidera pour notre mal baptisée. Si vous avez un peu médité cette affaire, vous y aurez vu plus de difficultés qu'elle n'en présente d'abord[215].

Avant que de prononcer si ferme sur votre exactitude, je voudrais savoir à quel numéro j'en suis.

Il n'y a plus de bon vin dans la cave de ma sœur; elle m'a envoyé les deux malheureuses pièces qui restaient.

Chanson que tout ce que vous me dites de maman. Voici le fait. Vous lui persuadez qu'elle a les jambes mauvaises. Mme de Blacy lui fait compagnie; et vous allez courir les champs en tête-à-tête avec l'abbé. Cela n'est pas maladroit.

Je suis fou à lier de ma fille. Elle dit que sa maman prie Dieu et que son papa fait le bien; que ma façon de penser ressemble à mes brodequins, qu'on ne met pas pour le monde, mais pour avoir les pieds chauds; qu'il en est des actions qui nous sont utiles et qui nuisent aux autres, comme de l'ail qu'on ne mange pas quoiqu'on l'aime, parce qu'il infecte; que, quand elle regarde ce qui se passe autour d'elle, elle n'ose pas rire des Égyptiens; que si, mère d'une nombreuse famille, il y avait un enfant bien méchant, bien méchant, elle ne se résoudrait jamais à le prendre par les pieds et à lui mettre la tête dans un poêle. Et tout cela en une heure et demie de causerie, en attendant le dîner.

Je l'ai trouvée si avancée, que dimanche passé, chargé par sa mère de la promener, j'ai pris mon parti et lui ai révélé tout ce qui tient à l'état de femme, débutant par cette question: «Savez-vous quelle est la différence des deux sexes?» De là, je pris occasion de lui commenter toutes ces galanteries qu'on adresse aux femmes. « Cela signifie, lui dis-je: Mademoiselle, voudriez-vous bien, par complaisance pour moi, vous déshonorer, perdre tout état, vous bannir de la société, vous renfermer à jamais dans un couvent, et faire mourir de douleur votre père et votre mère?» Je lui ai appris ce qu'il fallait dire et taire, entendre et ne pas écouter; le droit qu'avait sa mère à son obéissance; combien était noire l'ingratitude d'un enfant qui affligeait celle qui avait risqué sa vie pour la lui donner; qu'elle ne me devait de la tendresse et du respect que comme à un bienfaiteur; qu'il n'en était pas ainsi de sa mère; quelle était la vraie base de la décence, la nécessité de voiler des parties de soi-même dont la vue inviterait au vice. Je ne lui laissai rien ignorer de tout ce qui pouvait se dire décemment, et là-dessus, elle remarqua qu'instruite à présent, une faute commise la rendrait bien plus coupable, parce qu'il n'y aurait plus ni l'excuse de l'ignorance, ni celle de la curiosité. À propos de la formation du lait dans les mamelles et de la nécessité de l'employer à la nourriture de son enfant ou de le perdre par une autre voie, elle s'écria: «Ah! mon papa, qu'il est horrible d'aller jeter dans la garde-robe l'aliment de son enfant!» Quel chemin on ferait faire à cette tête-là, si l'on osait! fine s'agirait que de laisser tramer quelques livres.

J'ai consulté sur cet entretien quelques gens sensés; ils m'ont tous dit que j'avais bien fait. Serait-ce qu'il ne faut point blâmer une chose à laquelle il n'y a plus de remède?

Elle m'a dit qu'elle ne s'était jamais occupée de ces choses-là, parce qu'il viendrait apparemment un moment où il conviendrait de les lui apprendre: qu'elle n'avait pas encore songé au mariage; mais que si cette fantaisie l'importunait, elle ne s'en cacherait pas, et qu'elle nous dirait nettement à sa mère et à moi: «Papa, maman, mariez-moi»; parce qu'elle ne voyait point de honte à cela.

Si je perdais cet enfant, je crois que j'en périrais de douleur: je l'aime plus que je ne saurais vous dire.

La dévotion qui impose des pratiques affligeantes donne communément de l'humeur qui se répand sur les autres.

Enfin, l'abbé Galiani s'est expliqué net. Ou il n'y a rien de démontré en politique, ou il l'est que l'exportation est une folie. Je vous jure, mon amie, que personne jusqu'à présent n'a dit le premier mot de cette question; je me suis prosterné devant lui pour qu'il publiât ses idées. Voici seulement un de ses principes: Qu'est-ce que vendre du blé? C'est échanger du blé contre de l'argent. Vous ne savez pas ce que vous dites: c'est échanger du blé contre du blé. A présent pouvez-vous jamais échanger avec avantage le blé que vous avez contre du blé qu'on vous vendra? Il nous montra toutes les branches de cette loi; et elles sont immenses. Il nous expliqua la cause de la cherté présente; et nous vîmes que personne ne s'en était douté. Je ne l'ai jamais écouté de ma vie avec autant de plaisir.

Encore une fois, bonnes amies, prenez garde que la méchante femme ne vous devine. Eh! quelle anicroche voulez-vous que votre remboursement souffre?

Je ne sais ce que vous voulez dire avec votre barrière de Charenton: vous avez mal lu, ou je n'ai su ce que j'écrivais.

Je vous ai dit ce qui était arrivé du portrait de Mme Bouchard, quoi que l'artiste ait pu faire, il est resté un peu nébuleux, défaut qu'on n'aurait pu lui ôter qu'en le repeignant en entier.

Eh! vraiment oui, le jeune roi nous aurait vus tous! C'était une affaire arrangée en dépit de ses, ministres et des nôtres. Nous devions dîner chez le baron de Gleichen; il devait survenir et nous surprendre, mais il est tombé malade, excédé de fêtes et d'ennui Le baron prétend que c'est seulement une partie remise; je le souhaite, afin de montrer à ces ânes-là que l'on fait ailleurs quelque cas de nous. Je ne voulais pas être de ce dîner; voilà ce qui a occasionné entre le Baron et moi précisément la même scène que j'avais eue huit jours auparavant avec Grimm[216].

Les bienfaits ne nous réussissent pas. Nous avons donné gîte à une de nos compatriotes qu'une affaire malheureuse avait appelée à Paris. Elle s'est amusée pendant trois mois à mettre, par ses caquets, tout mon peuple en combustion.

Tandis que vous restez là, casanières à Isle, vous ne savez pas combien vous me serviriez à Paris. Je viens de recevoir ordre de l'impératrice de faire l'acquisition du cabinet Gaignat.

Il pleut des bombes dans la maison du Seigneur; je tremble toujours que quelqu'un de ces téméraires artilleurs-là ne s'en trouve mal Ce sont des Lettres philosophiques traduites ou supposées traduites de l'anglais de Toland; ce sont des Lettres à Eugénie, c'est la Contagion sacrée; c'est l'Examen des prophéties; c'est la Vie de David ou de l'homme selon le cœur de Dieu[217]: ce sont mille diables déchaînés. Ah! madame de Blacy, je crains bien que le Fils de l'Homme ne soit à la porte; que la venue d'Élie ne soit proche, et que nous ne touchions au règne de l'Antéchrist. Tous les jours, quand je me lève, je regarde par ma fenêtre, si la grande prostituée de Babylone ne se promène point déjà dans les rues, avec sa grande coupe à la main, et s'il ne se fait aucun des signes prédits dans le firmament. Que faites-vous à Isle? Revenez-vous-en vite ici, afin que nous assistions tous ensemble à la résurrection générale des morts. Si vous attendez que le soleil s'éteigne, comment ferez-vous pour revenir à Paris? il ne fait pas bon voyager quand on ne voit goutte.

Mais M. Trouard ne vient point; si je l'allais voir, ferais-je donc si mal?

Je vous salue et vous embrasse toutes ensemble, et chacune en particulier, avec les distinctions qui conviennent.

Je me porte bien aussi de mon côté, avec de la limonade le matin et du lait froid le soir. Gatti prétend que ce régime n'est pas si fou qu'on croirait bien.

Je ne m'endors pas comme vous, mademoiselle, quoiqu'il en soit bien l'heure.

CXXI

Paris, le 24 juillet 1769.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Grondez-moi un peu; mais plaignez-moi beaucoup. Je me porte bien, je ne sais pour jusqu'à quand. Joignez à l'accablement du travail celui de la chaleur; je ne crois pas avoir autant travaillé de ma vie. Je me couche de bonne heure; je me lève de grand matin; et tant que la journée dure, je suis attaché à mon bureau. Je veux absolument qu'à votre retour, vous me trouviez dégagé de tout lien. Mes libraires veulent publier deux volumes à la fois; ainsi voyez-moi entouré de planches de la tête aux pieds. L'absence de Grimm me donne une peine que je ne connaissais pas[218] Je ne voudrais pas, pour autant d'or que je suis gros, continuer cette corvée le reste de ma vie. Et puis l'ouvrage de l'abbé Galiani[219] qu'il a fallu lire, relire et corriger. Ajoutez à cela toutes les distractions occasionnées par la bienfaisance et les importuns, qui, sûrs de me trouver chez moi, s'y rendent plus communs que jamais. Vous m'adressez des reproches de tous côtés; il m'en vient d'Isle par mon amoureuse, il m'en vient de la rue des Vieux-Augustins par Mme Bouchard, il m'envient de la rue Sainte-Anne par M. Digeon; et ceux que je me fois à moi-même, je vous assure que ce ne sont pas les moins durs. Malgré ma négligence, si vous ne voulez pas me châtier trop durement, croyez que je vous suis aussi tendrement attaché que jamais.

J'oubliais, parmi les occupations qui prennent mon temps, les soins que je prends de l'éducation de mon enfant: ah! mademoiselle, la jolie enfant que j'ai là. Je vous jure qu'elle vous ferait tourner la tête à toutes. Il est incroyable le chemin que cette imagination a fait toute seule, combien cela a rêvé! combien cela a réfléchi! combien cela a vu de choses! Il y a quelques jours que je lui confiai un ouvrage assez fort pour son âge; à moitié de la lecture, elle me dit: «Cet homme-là ne m'a rien appris jusqu'à présent; j'en savais autant que lui»; et je jugeai aux réponses qu'elle fit à mes questions qu'elle disait vrai Voilà tout mon bonheur pendant votre absence.

Bonjour, mes bonnes et tendres amies, comptez que les moments que je pourrai vous refuser, je vous les restituerai bien à votre retour. Je me prosterne aux pieds de maman, et je la supplie de ne me plus faire les gros yeux. Je tâcherai à l'avenir d'être un peu plus joli garçon. J'embrasse Mme de Blacy de tout mon cœur. Vous, mademoiselle, tendez-moi la main et faisons la paix. Quand j'y pense, je ne conçois pas moi-même comment on peut alarmer, inquiéter, faire du mal à celle qu'on aime, quand il ne faut que quatre lignes bien douces pour le lui épargner, et que l'âme, toujours la même, en dicterait un cent tout de suite. Je vous prie de dire à Mme de Blacy que je n'ai rien négligé jusqu'à présent de toutes les petites commissions qu'elle m'a données; je ne désespère point des bons offices de M. Fontaine: un homme qui craint de s'éloigner sans donner signe de vie me paraît bien intentionné. M. Fontaine m'est venu voir purement et simplement pour me rassurer sur son silence et son absence. J'oubliais de vous dire que j'avais risqué d'aller voir Mme Bouchard, et que j'avais été effrayé au premier aspect de son mari; il faut qu'il ait été à toute extrémité. J'ai bien peur qu'elle n'ait un peu enchéri sur les injures dont on l'avait chargée pour moi.

Bonjour, mesdames et tendres amies, Aimez-moi toujours avec mon défaut; je tâcherai de m'amender. Voilà pourtant un Salon qui me va tomber sur le corps[220]. C'est bien dommage que je ne puisse plus vous rendre compte de mes pensées comme autrefois; je vous proteste que nous y perdons tous des moments fort doux. Avez-vous fait de belles récoltes? Êtes-vous bien riches cette année? Quoique je ne vous dise rien de ma vie, ne me laissez rien ignorer de la vôtre, à laquelle je ne saurais prendre un médiocre intérêt sans être le plus ingrat des hommes.

CXXII

Paris, le 10 août 1769.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Oh! qu'il fait chaud! Il me semble que je vous vois toutes trois en chemise de bain. Vous avez grande raison, mademoiselle, lorsque vous dites qu'il est bien cruel de travailler par ce temps-là; mais il le faut: on en est quitte pour penser lâchement et pour écrire de même.

Mais savez-vous mon grand chagrin? c'est de n'avoir personne à qui lire une foule de petits papiers délicieux. Comme cela vous amuserait, et comme l'espérance de vous amuser me soutiendrait dans mon travail! À l'occasion d'un poème médiocre, intitulé Narcisse[221], j'en ai fait un papier joli pour la naïveté, la chaleur et les idées voluptueuses. Tout ce qu'il est possible d'imaginer y est, et cependant Mme de Blacy le lirait en société sans rougir et sans bégayer.

Je ne saurais écrire l'après-midi, et quand j'en aurais envie, ma fille m'en empêcherait; elle prétend que quand je ne suis pas seul, il faut que je sois avec elle. Oh! le beau chemin que cette enfant-là a fait toute seule! Je m'avisai, il y a quelques jours, de lui demander ce que c'était que l'âme. «L'âme! me répondit elle; mais, on fait de l'âme quand on fait de la chair.»

J'étais appelé au Grand val, et si je n'ai pas fait ce petit voyage, j'en ai été bien fâché: je ne manque jamais une occasion d'être utile sans regret. J'étais allé dîner à la Chevrette; je comptais reprendre mon bâton à la chute du jour, et regagner mon logis; point du tout; j'y soupai. Sedaine vint. J'entendis la lecture d'un ouvrage de sa façon, le Faucon[222], opéra-comique: et à deux heures du matin, e n'étais pas encore à ma porte.

L'abbé Le Monnier m'écrit des duretés; et il se soucie fort peu que je lui réponde ou non; mais je ne lui réponds pas; il faut qu'il ignore si vous vous portez bien, si vous l'aimez toujours; il faut que vous ignoriez aussi qu'il jouit de la plus belle santé; que mieux il se porte, plus il se souvient de vous! et voilà ce qu'il ne saurait me pardonner. Vous ne m'avez point fait de reproches; cela se peut; vous n'avez peut-être pas même pensé que j'en méritais; Mme de Blacy qui m'aime, elle, me l'a bien témoigné, et je vous réponds que ses lettres ne sont pas de paille. Je croyais qu'il n'y avait que les prêtres et les curés qu'elle sût malmener; oh! elle ose les gros mots aussi pour les philosophes.

Tenez, mesdames et bonnes amies, je suis et serai le même tant que je vivrai, et si je me casse une jambe, comme j'ai pensé faire hier, je vous l'écrirai tout de suite. Dites-moi, mon amie, est-ce que vous êtes malade? J'accepte la main de maman; je me relève, car j'étais resté à genoux depuis quinze jours; je prends la plume et je m'amende.

Il y eut hier un bacchanal du diable à la Compagnie des Indes. Le ministre l'anéantit. L'abbé Morellet a publié un mémoire qui a fort mal pris. On compare l'abbé attaquant la Compagnie à l'abbé Terrasson défendant le système de Law. À sa place, je n'aimerais pas ce parallèle. Le comte de Lauraguais a écrit une lettre infâme contre l'abbé. Mais ce n'est pas là tout: il se fait un autre charivari à la Comédie-Française; et devineriez-vous bien la cause de ce charivari? C'est moi, c'est le Père de Famille qu'on y joue aujourd'hui, malgré toutes les menées de mes ennemis. Brizard fait le père; Molé, l'amant; Mlle Doligny, Sophie; Mme Préville, Cécile; le Commandeur, je ne sais qui. Ce pauvre Commandeur a du malheur. Je vous jure que je trouve bien mauvais qu'on me traîne ainsi en public, malgré moi La première fois, je vous instruirai de ma chute ou de mon succès.

Bonjour, mesdames et bonnes amies. La sueur de mes mains mouille mon papier. Vos récoltes sont-elles faites? Je vous salue, je vous embrasse sur le front, sur les yeux, partout où vous le permettez.

CXXIII

Paris, le 23 août 1769.

Voilà qui est bien, ma tendre amie; vous m'instruisez de l'emploi de votre temps, de vos amusements, de vos récoltes. Vous supposez que j'y prends intérêt, et vous avez raison. Vos granges et vos greniers sont donc bien pleins! Vous serez donc bien riches! Il n'y aura donc point de pauvres cette année, que les paresseux! Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me fait.

Ce pied de maman me chiffonne. Je ne sais comment cela se fait, mais je me soucie moins de vos santés que de la sienne. Je vous aime pourtant toutes également. Si cela n'est pas vrai, maman et sa fille aînée ne le voudraient pas; lisez-leur, si vous voulez, cela; et j'espère qu'elles auront le bon esprit de m'entendre et de ne s'en point fâcher. Voilà pourtant un mot doux, et c'est moi qui l'ai dit: il en amènera peut-être d'autres de ma part.

Mes brouillons sont indéchiffrables. Celui qui en fait des copies pour Grimm m'aura l'obligation de la perte de ses yeux; cependant je verrai: je vous jure que je suis aussi jaloux de vous envoyer les papiers dont je fais quelque cas que vous pouvez l'être de les avoir. Ne voyez-vous pas qu'après le plaisir de servir mon ami, ma récompense la plus douce est d'amuser un moment mes amies?

Je vais demain jeudi passer la journée au Grandval. Nous n'avons jamais pu former une carrossée. Il me semble que l'année est mauvaise pour les amitiés. J'espère que la nôtre se sauvera de cette épidémie.

On l'a donc joué, ce Père de Famille! Molé Saint-Albin est sublime; Brizard est passable; Cécile Mme Préville presque rien; Germeuil est mauvais; le Commandeur Auger, médiocre, excepté dans quelques scènes. Mlle Doligny Sophie, bien, très-bien. Mais une justice que je leur dois à tous, c'est d'y avoir mis tout leur savoir-faire, et de jouer avec un concert si parfait que l'ensemble répare les défauts du détail L'ouvrage est si rapide, si violent, si fort, qu'il est impossible de le tuer; enfin, il a été senti, et il a obtenu les applaudissements. Ç'a été, et c'est à toutes les représentations, un monde et un tumulte épouvantables. On n'a pas mémoire d'un succès pareil, surtout à la première représentation, où la pièce était, pour ainsi dire, presque nouvelle. Il n'y a qu'une voix, c'est un bel ouvrage. J'en ai moi-même été surpris. Il a un tout autre effet encore au théâtre qu'à la lecture. Votre absence nous a tous privés d'un grand plaisir. Si tous les rôles étaient remplis comme celui de Saint-Albin, on n'y tiendrait pas. Qu'on ne me redemande plus une pareille corvée, je n'y suffirais pas. Je ne me sens plus la tête avec laquelle on ordonne une pareille machine. Duclos disait, en sortant, que trois pièces comme celle-là par an tueraient la tragédie. Qu'ils se fassent à ces émotions-là, et qu'ils supportent après cela, s'ils le peuvent, Destouches et Lachaussée. Je désirais savoir s'il fallait écrire la comédie comme je l'ai écrite, ou comme Sedaine. C'est une question bien décidée, et pour moi et pour tout le monde.

Mes amis sont au comble de la joie; je les ai tous vus. Croiriez-vous bien que Marmontel en a pleuré en m'embrassant! Ma fille y a été, et en est revenue stupide d'étonnement et d'ivresse. Au milieu de tout cela, vous me croyez fort heureux; je ne le suis pas; je ne sais ce qui se passe au fond de mon âme, qui me chagrine: j'ai de l'ennui. Ce pauvre Grimm reviendra tout juste la veille de la dernière représentation. Son ouvrage m'accable. Si vous voyiez la masse énorme que cela forme, et les lectures qu'elle suppose, vous croiriez que j'ai écrit et lu du matin au soir.

Voilà donc la Compagnie des Indes anéantie. L'abbé Morellet a fait un mémoire contre la Compagnie; il s'est montré un mercenaire qui vend sa plume au gouvernement contre ses concitoyens. M. Necker lui a répondu avec une gravité, une hauteur et un mépris qui doivent le désoler. L'abbé se propose de répondre; c'est-à-dire qu'après avoir donné un coup de poignard à l'homme, il veut avoir le plaisir de fouler aux pieds le cadavre. L'abbé voit mieux que nous tous: dans un an d'ici, personne ne pensera plus à l'action, et il jouira de la pension qu'on lui a promise.

Bonjour, ma bonne et tendre amie. Avancez vos deux joues que je les baise, et que je vous souhaite une bonne fête. M. Perronet[223], à côté de qui j'étais tout à l'heure à la Comédie, me chargea d'ajouter une fleur à mon bouquet. Maman, madame de Blacy, aurez-vous la bonté de donner chacune un baiser pour moi à mademoiselle? Je vous présente à toutes mon respect.

J'ai vu une seconde fois Mme Bouchard: son mari m'a paru mieux.

CXXIV

À Paris, le 2 septembre 1769.

Mais, ma bonne amie, vous n'aviez pas raison de vous plaindre: je vous avais écrit; et dans ce moment, vous recevez une autre lettre de moi; car je n'ai point de foi aux lettres perdues. Comment vouliez-vous que j'oubliasse que le 25 était le jour de votre fête? Aussi assuré que je le suis de l'intérêt que vous prenez à ce qui me touche, comment pouvais-je manquer à vous instruire de mon succès? A qui vouliez-vous donc que j'en parlasse? Quoiqu'il n'y ait presque personne à Paris, le spectacle a toujours été plein jusqu'à la dernière représentation, et quiconque voulait y trouver place devait s'y prendre de bonne heure. Les comédiens ont été forcés de donner la pièce deux fois de plus qu'ils ne se l'étaient proposé, le parterre l'ayant redemandée. C'est M. Digeon qui m'a instruit de cette particularité que j'ignorais; car je vous proteste que mes amis ont été plus sensibles à cet événement que moi-même. Il y avait longtemps que je m'étais expliqué avec moi-même sur la considération publique; mais l'expérience m'a bien appris que le peu de cas que j'en faisais était très-réel. Enfin Mme Diderot prit, le vendredi au soir, la veille de la dernière représentation, le parti d'y aller avec sa fille: elle sentit l'indécence qu'il y avait à répondre, à tous ceux qui lui faisaient compliment, qu'elle n'y avait pas été. Les comédiens jouèrent ce jour-là comme ils n'avaient pas encore fait; elle fut obligée de se prêter, malgré elle, au prestige de l'ouvrage et du jeu. Sa fille me dit qu'elle avait été aussi fortement remuée qu'aucun des spectateurs. Ce qui m'a plu davantage de tout cela, c'est d'avoir été embrassé bien serré par toutes ces actrices parmi lesquelles il y en a trois ou quatre qui ne sont pas trop déchirées. Comme tout s'arrange dans ce monde-ci! De tous ceux que j'aurais désirés là, et à qui ce succès aurait tourné la tête, l'un n'est plus, l'autre court les champs[224], et vous êtes à votre campagne. Ils prétendent que cela doit m'encourager à reprendre ce genre de travail; pour moi, je n'en crois rien. La tête qui s'exalte à ce point-là, je ne l'ai plus. Soyez bien convaincue qu'un poète qui devient paresseux fait fort bien de l'être; et quel que soit son prétexte, la vraie raison de sa répugnance, c'est que le talent l'abandonne; c'est comme un vieillard qui ne se soucie plus de courir: si maman aime encore à galoper, malgré sa patte douloureuse, c'est qu'elle n'est pas encore vieille. Puisque je me plais tant à lire les ouvrages des autres, c'est qu'apparemment le temps d'en faire est passé. Nous verrons pourtant: j'ai un certain Shérif par la tête et dont il faudra bien que je me délivre[225], ainsi que des importuns qui me le demandent. En attendant, j'ai de la besogne jusque par-dessus les oreilles; je suis trois ou quatre jours de suite enfermé dans la robe de chambre. La boutique de Grimm sera bien fourrée à son retour. Je me suis mis à deux ou trois ouvrages après lesquels les auteurs qui mes les avaient confies soupiraient depuis longtemps. Je vais au Grandval; je n'en reviendrai pas sans avoir mis la dernière main à ma correspondance avec Falconet. Je suis à présent à la révision de l'ouvrage de l'abbé Galiani, et à la correction de ses épreuves. Tandis que je serai absent, qui me remplacera pour cette édition? À vous dire vrai, il y a un homme qui en aurait la bonne volonté, mais à qui je n'en crois pas le talent. Tout cela me soucie: je voudrais bien contenter le Baron, et je ne voudrais pas délaisser l'abbé, d'autant plus qu'il est absent, et que je ne voudrais pas qu'il dît que les absents ont tort. Autre aventure; je viens de recevoir une comédie de Voltaire[226] à présenter aux comédiens: c'est Gourville qui donne la moitié de sa fortune à un dévot, qui nie le dépôt, et l'autre moitié à Ninon, qui le rend fidèlement, quoique, dans l'absence de Gourville, elle se soit trouvée dans la plus grande détresse. Tout cela est encore fourré de trois ou quatre personnages bizarres et comiques. Elle est en vers et en cinq actes. Je doute que les comédiens l'acceptent; et quand les comédiens l'accepteraient, je doute que la police la permette: c'est une copie du Tartuffe. Deuxième aventure dont je ne sais, ma foi, comment nous sortirons. Le censeur que M. de Sartine nous a donné pour l'ouvrage est un capucin renforcé qui joue de la serpe à tort et à travers. J'en ai déjà écrit quatre ou cinq fois au sublime magistrat, lui protestant sur mon honneur que celui qui faisait les lacunes aurait pour agréable de les remplir.

Tout mon plaisir se réduit à vous écrire quelques lignes à la dérobée, et à m'en aller dans la chambre voisine, quand la tête est bien lasse, persifler la mère et l'enfant. Hier, l'enfant était sur le point de sortir, et voici une petite ébauche de notre causerie. «Qu'as-tu là sur la tête, qui te la rend grosse comme une citrouille?—C'est une calèche.—Mais on ne saurait te voir au fond de cette calèche, puisque calèche il y a.—Tant mieux: on en est plus regardée.—Est-ce que tu aimes à être regardée?—Cela ne me déplaît pas.—Tu es donc coquette?—Un peu. L'un vous dit: Elle n'est pas mal; un autre: Elle est bien; un troisième: Elle est jolie. On revient avec toutes ces petites douceurs-là, et cela fait plaisir.—Beau plaisir!—Tenez, mon papa, à tout prendre, j'aimerais mieux plaire un peu à beaucoup de gens que de plaire beaucoup à un seul—Ah ça, va-t'en vite avec ta calèche.—Allez, laissez-nous faire; nous savons bien ce qui nous va, et croyez qu'une calèche a bien ses petits avantages.—Et ces avantages?—D'abord, les regards partent en échappade (c'est son mot); le haut du visage est dans l'ombre; le bas en paraît plus blanc; et puis l'ampleur de cette machine rend le visage mignon,» etc., etc.

Je crois vous avoir dit que j'avais fait un Dialogue entre d'Alembert et moi En le relisant, il m'a pris fantaisie d'en faire un second, et il a été fait. Les interlocuteurs sont d'Alembert, qui rêve, Bordeu, et l'amie de d'Alembert, Mlle de l'Espinasse. Il est intitulé le Rêve de d'Alembert. Il n'est pas possible d'être plus profond et plus fou. J'y ai ajouté après coup cinq ou six pages capables de faire dresser les cheveux à mon amoureuse; aussi ne les verra-t-elle jamais. Mais ce qui va bien vous surprendre, c'est qu'il n'y a pas un mot de religion, et pas un seul mot déshonnête. Après cela je vous délie de deviner ce que ce peut être. À propos de mon amoureuse, eh bien, je lui ai envoyé une lettre de M. Dubucq, qui la doit mettre un peu à son aise. Dites-lui que j'ai fait toutes ses commissions, et que je ne l'en aime pas moins, quoiqu'elle ne cesse de me gronder: les amoureux qui ne se querellent pas de temps en temps ne s'aiment guère. Je n'ai pas vu Mme Bouchard, depuis que je lui ai fait le petit plaisir de l'envoyer à la Comédie: eh bien, elle m'embrassera donc dans la rue si elle m'y rencontre! Ma foi, partout où elle voudra: il est difficile d'être cruel avec ces femmes-là. Ma comédienne de Bordeaux me ferait enrager, si je m'y intéressais jusqu'à un certain point[227]. Imaginez qu'elle est fille de protestants, et qu'elle jouit d'une pension de deux cents livres, en qualité de nouvelle convertie, qui touche tous les ans deux cents francs pour se mettre à genoux quand le bon Dieu passe, s'est avisée de s'en moquer un jour qu'il passait; on a rapporté ses propos au procureur général: elle a été décrétée, prise et mise en prison, d'où elle n'est sortie qu'à force d'argent. M. Perronet est très-sérieusement malade; il est renfermé, il ne parle à personne. L'abbé Morellet passe les jours et les nuits à répondre à M. Necker.

J'étais invité à aller dîner aujourd'hui à Châtillon, avec M. et Mme de Trudaine, qui ont de l'amitié pour moi Je m'en suis excusé comme j'ai pu; mais tout cela n'est que reculer pour mieux sauter. Oh! cette pièce a fait une diable de sensation. Comme un autre en tirerait bon parti pour se faufiler avec toute la terre! Cela ne m'arrivera pas, ou je changerais bien. Je n'ai pourtant pas pu me tirer des avances et des cajoleries de M. et de Mme de Salverte. J'en suis à mon second voyage à leur maison de campagne, une des plus agréables qu'il y ait aux environs de Paris; elle est située comme la maison du père Lachaise: Paris paraît avoir été bâti pour elle.

Bonsoir, bonnes amies; aimez-moi toujours, malgré mon indignité. Portez-vous bien; que M. Gras guérisse, et que ces maudites pluies-ci ne vous chagrinent pas. J'ai écrit à ma sœur pour avoir du vin; à peine en fera-t-elle pour sa provision; et si ce temps dure, il sera cher et détestable. Mais attendons, et voyons ce que les vendanges deviendront.

CXXV

Paris, le 11 septembre 1769

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Je suis tout à fait sur les dents. Il est temps que Grimm arrive et que je lui remette le tablier de sa boutique. Je suis las de ce métier, et vous conviendrez que c'est le plus plat métier qu'il y ait au monde que celui de lire tous les plats ouvrages qui paraissent. On me donnerait aussi gros d'or que moi, et je ne suis pas des plus minces, que je ne voudrais pas continuer. Réjouissez-vous; me voilà enfin tout à fait débarrassé de cette édition de l'Encyclopédie, grâce à l'impertinence d'un des entrepreneurs. M. Panckoucke, enflé de l'arrogance d'un nouveau parvenu, et croyant en user avec moi comme il en use apparemment avec quelques pauvres diables à qui il donne du pain, bien cher s'ils sont obligés de digérer ses sottises, s'est avisé de s'échapper chez moi; ce qui ne lui a point réussi du tout. Je l'ai laissé aller tant qu'il a voulu; puis me levant brusquement, je l'ai pris par la main; je lui ai dit: «Monsieur Panckoucke, en quelque lieu du monde que ce soit, dans la rue, dans l'église, en mauvais lieu, à qui que ce soit, il faut toujours parler honnêtement; mais cela est bien plus nécessaire encore quand on parle à un homme qui n'est pas plus endurant que moi, et qu'on lui parle chez lui Allez au diable... vous et votre ouvrage; je n'y veux point travailler. Vous me donneriez vingt mille louis, et je pourrais expédier votre besogne en un clin d'œil, que je n'en ferais rien. Ayez pour agréable de sortir d'ici, et de me laisser en repos.» Ainsi, voilà, je crois, une inquiétude bien finie.

Notes in this chapter

Note 1 · Éricie ou la Vestale, drame en trois actes, par Fontanelle. Londres (Paris), 1768, in-8.Note 2 · Premier titre du Dictionnaire philosophique.Note 3 · Diderot commet ici une erreur qu'il explique et rectifie dans le cours de cette lettre; elle devrait porter la date du 13 octobre.Note 4 · Christian VII, roi de Danemark, était alors à Paris. Né en 1749, il était monté sur le trône en 1766. Victime d'intrigues ourdies par sa mèrNote 5 · Tragédie de La Harpe.Note 6 · M. Devaisnes était alors premier commis des finances.Note 7 · Voir précédemment, p. 283.Note 8 · C'était le duc de Duras qui était chargé de promener le prince. On fit courir le quatrain suivant mis dans la bouche de l'étranger fatigué: Note 9 · Mme Therbouche.Note 10 · En chenille, en négligé, expression du temps.Note 11 · Il paraît qu'en effet Diderot le joua très-bien, car Grimm, dans sa Correspondance, 15 décembre 1768, rend compte de cette journée, et s'amuNote 12 · Voir précédemment, p. 297.Note 13 · Diderot vit Christian VII le 20 novembre 1768, à l'hôtel d'York, où tout le parti philosophique avait été convoqué. Grimm (Corr. litt., 15 dNote 14 · Tous ces ouvrages, imprimes en 1768, à Amsterdam, sous la rubrique de Londres, sont du baron d'Holbach, aidé de Naigeon.Note 15 · Diderot s'était chargé de continuer sa Correspondance.Note 16 · Dialogues sur le commerce des blés. Londres (Paris, Merlin), 1770, in-8.Note 17 · Celui de 1769.Note 18 · Par Malfilâtre. Voir ce morceau, t. VI, p. 355.Note 19 · Représenté le 19 mars 1772.Note 20 · Jean-Rodolphe Perronet, célèbre ingénieur des ponts et chaussées, né à Suresnes, en 1708, mort à Paris en 1794.Note 21 · Damilaville, mort le 13 décembre 1768, et Grimm.Note 22 · Voir le plan de cette pièce, t. VIII, p. 5.Note 23 · Le Dépositaire, comédie de société, jouée à la campagne en 1767.Note 24 · Mlle Jodin. Voir plus loin les lettres qui lui sont adressées.
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