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Les voix intimes

SONNETS

Reading edition

MONTRÉAL

A M. LOUIS FRÉCHETTE

Bâtie au pied d'un roc à l'aspect grandiose, Et que Jacques Cartier appela Mont-Royal Cette belle cité, que le Pactole arrose, Attache le progrès à son char triomphal. Le commerce fleurit où fleurissait la rose, Car il a détrôné le règne végétal; La voix de la vapeur--moderne virtuose-- Fait retentir les airs d'un hymne magistral. Là vit dans l'harmonie un peuple hétérogène Dont les fils, chaque jour, descendent dans l'arène Au seul mot d'industrie ou de prospérité. Ils rêvent d'établir sur ce sol historique Une ville prospère, heureuse, magnifique, Et ce beau rêve touche à la réalité! 1er mars 1889.

QUÉBEC

A M. NAPOLÉON LEGENDRE

Assise sur le haut d'un vaste promontoire D'où le regard embrasse un féerique tableau, La ville de Québec semble du territoire Être la sentinelle ou le porte-drapeau! Ses vieux murs délabrés, qui faisaient notre gloire, Tombent de jour en jour sous les coups du marteau; N'importe! elle progresse, et son nom dans l'histoire N'en brillera pas moins d'un éclat pur et beau! Elle a dormi longtemps; la voilà qui se lève! Un pont traversera, de l'une à l'autre grève, Le cours majestueux du large Saint-Laurent. De superbes palais embelliront ses rues; Des hôtels dresseront leurs dômes dans les nues; Et l'immortel Champlain aura son monument! 1er mars 1889.

ROSE FANÉE

L'autre soir, en ouvrant quelques feuillets de prose Cachés sous la poussière et jaunis par le temps, J'en vis rouler à terre une petite rose Qui me rappela l'heure où j'avais dix-sept ans. A sa tige pendait un bout de satin rose Où j'aperçus le nom d'un ange aux traits charmants Qu'autrefois j'adorai mais, fleur à peine éclose, La mort vint la cueillir à quatorze printemps... Je priai ce soir-là--le coeur plein de tristesse-- Pour celle qui dora l'aube de ma jeunesse Des rayons les plus purs des plaisirs et des ris... Depuis, un autre amour a germé dans mon âme, Et je vois tous les jours sa bienfaisante flamme Illuminer le coeur de mes enfants chéris. 1er juin 1889.

A M. E. AUBÉ, JOURNALISTE

A l'occasion de son mariage.

Au banquet de l'hymen le seigneur te convie; Accepte avec fierté, jeune homme, cet honneur. Un ange d'ici-bas te consacre sa vie, Son amour, ses secrets, ses espoirs de bonheur! Il faut se marier! C'est bien là ce qu'envie Tout être raisonnable et doué d'un bon coeur; Mais, dans ce siècle où l'âme à l'or est asservie, Trop de femmes, hélas! ne rêvent que grandeur!... Sois heureux! sois heureux dans ton humble ménage! Chasse loin les doucis, et que pas un nuage N'assombrisse un instant le ciel de tes amours! Dieu te donne aujourd'hui--récompense ineffable-- Une épouse au coeur d'or, intelligente, affable, Qui fera de ta vie un tissu de beaux jours! Juillet 1881.

A L'AMIRAL THOMASSET

DE LA «MAGICIENNE»

Va sur le Saint-Laurent, ô ma muse chérie, Offrir un humble hommage aux marins valeureux Qui viennent sur nos bords, l'âme toute attendrie, Pour voir ce beau pays fondé par leurs aïeux! O muse, ne crains pas d'être mal accueillie, Les Français sont toujours courtois et généreux; S'ils s'arment quelquefois du dard de l'ironie, Ce n'est que pour punir les sots, les orgueilleux. Dis-leur que, sur le sol de la libre Amérique, Deux millions de coeurs, à la trempe énergique, Ont promis aux Français un éternel amour; Et dis-leur que, malgré l'épreuve et la souffrance, La haine des tyrans et l'oubli de la France, Ils n'ont voulu trahir leur promesse un seul jour! 1er août 1878.

A M. P.-C. BEAULIEU

RÉPONSE

Oh! qu'ils sont beaux ces jours où la sainte espérance Entonnait dans mon âme un chant plein de douceur! Mon rêve se brisa, je connus la souffrance Et pleurai, mais en vain, ces moments de bonheur... Berthe vivait pour moi; j'avais sa confiance. D'un amour grandissant nous goûtions la saveur; Le prêtre allait bientôt bénir notre alliance, Mais Berthe un soir partit pour un monde meilleur! Je souffre maintenant--oui, je souffre en silence-- Et pourtant je bénis l'austère Providence Qui me versa l'absinthe et lui tendit le miel! Je garderai toujours, mon ami, souvenance De celle qui dora longtemps mon existence Et brille désormais dans les splendeurs du ciel! Avril 1880.

LE LAC BEAUPORT

A. M. M. PELLETIER

J'aime à te contempler, ô lac, que la nature A placé dans un lieu poétique et charmant! J'aime à voir tes flots noirs refléter la ramure Des pins que le zéphyr agite mollement! Et je songe que là, dans leur retraite obscure, Les Hurons, autrefois, vivaient paisiblement; Mais sur tes bords mon oeil ne voit plus la figure D'un seul de ces héros: ils sont morts vaillamment... Que de fois, ô beau lac, après une victoire, Les Hurons revenaient, le front chargé de gloire, Reposer près de toi leur membres tout meurtris; Et, que de fois aussi, l'humble missionnaire, Portant pour bouclier la croix, le scapulaire, Allait y consoler ces malheureux conscrits! 1er août 1880.

A MONSIEUR C...

Depuis deux ans, poète à l'âme tendre, Ta lyre d'or a suspendu ses chants. Souffrirais-tu? Mais l'oiseau fait entendre Dans la douleur des murmures touchants. Ton noble coeur doit pouvoir se défendre Du désespoir et des chagrins cuisants. Tous nos pensers, tu le sais, doivent tendre Vers le séjour du Maître des puissants. Sois courageux! car c'est dans la souffrance Que nos aïeux retrempaient leur vaillance Quand ils luttaient pour la foi du chrétien! Oui, chante encor: ta voix mélodieuse Fera connaître à la France oublieuse Les grands exploits du peuple canadien! 8 septembre 1885.

RÉPONSE

L'autre jour, en passant, je vis dans le vallon Une harpe au rameau d'un arbre suspendue; Le soleil lui versait comme des jets de plomb, Et nul vent ne touchait sa corde détendue. Un silence de mort pesait sur l'étendue, Mais soudain un zéphyr, caché dans un buisson, S'en vint tourbillonner sur la harpe éperdue, Et l'instrument divin rendit encore un son. Ami, mon luth gisait, frappé par la souffrance; Dans son désert brûlant nul souffle d'espérance Ne caressait mon coeur navré par les chagrins. Mais hier votre muse, harmonieuse brise, Effleura de son vol ma lyre qui se brise. Et je fredonne encor mes modestes refrains! C... 15 septembre 1885.

LE PRINTEMPS

A M. PIERRE-GEO. ROY, DU «GLANEUR».

Le givre a disparu. L'oiseau dans la ramée Exhale vers le ciel ses chants mélodieux; L'aurore verse à flots sur la rose embaumée Comme des perles d'or, les charmes de ses yeux. C'est le printemps vermeil; la brise parfumée Mêle au bruit du ruisseau son murmure joyeux; Dans les bosquets en fleurs, l'abeille, ranimée Bourdonne en butinant le miel délicieux. O résurrection de la grande nature! Doux printemps, j'aime à voir ta riante verdure Dérouler sur le sol son tapis de velours! Quand tu brilles, le front du malheureux se dresse; Les coeurs, jeunes ou vieux, tressaillent d'allégresse, Et d'une même voix célèbrent les beaux jours! Mai 1891.

A L'AUTEUR

Oui, puisqu'il plût à Dieu de te faire poète, Courage donc, jeune homme, au front plein de fierté! Et, malgré les clameurs de la foule inquiète, Redis-nous plus souvent tes chants de piété. Chante aussi nos forêts, notre rive coquette, La jeunesse, l'amour et les beaux soirs d'été; Exalte les grands noms que l'Histoire répète, Célèbre les aïeux, chante la liberté! Chante avec les ruisseaux, les oiseaux et la brise. Rappelle-toi toujours que l'art nous civilise Et fait naître l'espoir dans tout coeur ulcéré. Souviens-toi que chacun se doit à sa patrie, Et que l'homme oubliant son talent, son génie, Est indigne d'avoir au front ce feu sacré. W... Août 1877

RÉPONSE

Penser avant d'écrire est un principe exprès: Il est trop d'écrivains qui ne pensent qu'après... Ayant ces deux beaux vers gravés dans la mémoire, Je devrais, n'est-ce pas? en faire mon profit; Mais le désir d'écrire, hélas! parfois me fit Oublier ce conseil d'un écrivain notoire! Dis ton mea culpa, car tes vers m'ont fait croire Que j'étais un poète et même un érudit... Alors, ai-je besoin de me creuser l'esprit Avant d'écrire? oh! non--pour d'autres cette histoire... Soudain je m'aperçois que ma vilaine lyre Ne rend que des sons creux... Allons, avant d'écrire, J'aurais dû, mon ami, penser et repenser! Désormais je mettrai ce précepte en pratique, Ainsi je serai moins mordu par la critique Dont la terrible dent ne cherche qu'à blesser! Août 1877.

A L'AMIRAL CAVELIER DE CUVERVILLE

Lu à l'amiral par une orpheline des Soeurs de la Charité.

Notre âme a tressailli de joie et d'allégresse, O pieux amiral, quand notre bon pasteur Nous a transmis ces mots, doux comme une caresse: «La France vous envoie un noble visiteur!» Nous connaissions déjà les vertus, la tendresse De l'ange dont Veuillot parle en admirateur;[6] Vous avez hérité de sa grande sagesse, Puisque votre France est celle du Sacré-Coeur! Ah! nous l'aimons aussi votre admirable France! Son nom est buriné dans le coeur de l'enfance Et brille en lettres d'or sur tous nos monuments. Par elle nos aïeux se sont couverts de gloire; Or comment voulez-vous qu'en lisant leur histoire, Nous n'aimions pas la mère autant que les enfants... 19 août 1891.

[Note 6: Madame de Cuverville, mère de l'amiral.]

UN NOM GLORIEUX

A MES PETITS ENFANTS

Rosa mystica. Il est un nom que tout chrétien vénère Et qu'il apprend à chérir au berceau, Un nom qui brille au ciel et sur la terre, Dans la cité, comme dans le hameau. Un nom puissant qui calme l'onde amère Et mène au port le fragile vaisseau, Nom glorieux que des hommes de guerre, En lettres d'or, mettent sur leur drapeau! Et ce grand nom, c'est le vôtre, ô Marie! Nom que redoute et respecte l'impie Et que, parfois, il invoque à genoux... Que votre nom, ô mère virginale! Soit le dernier que notre bouche exhale Quand s'ouvrira l'éternité pour nous! 1er mars 1892.

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