BOUQUET DE VIOLETTES
Reading edition
L'ÉPÉE ET LA CHARRUE
Nos aïeux, sur ce sol, avec leur fière épée Ont écrit ce grand mot: civilisation! Nous, avec la charrue, achevons l'épopée Par ce terme viril: colonisation!
LA PRESSE
La presse, c'est le phare illuminant le monde, Le phare qui répand sa lumière féconde Dans les nombreux esprits où l'erreur existait. Mais la mauvaise presse attaque la morale Sape l'autorité, provoque le scandale Et renverserait tout, si Dieu ne l'arrêtait!
RICHESSE ET PAUVRETÉ
De la richesse naît quelquefois l'avarice, Et le coeur de l'avare est toujours malheureux; Mais de la pauvreté jamais ne vient ce vice Voilà pourquoi le pauvre est si souvent joyeux.
L'ORPHELINE ET SA MÈRE
Une orpheline, un jour, demandait à sa mère Pourquoi, soir et matin, elle priait Jésus? C'est que, répondit-elle, en lui je vois un père Qui remplace celui que tu n'embrasse plus!
LE DOIGT DE DIEU
Par un froid de décembre, une tremblante mère Chez un riche orgueilleux alla tendre la main; Le riche en blasphémant repoussa sa prière, Mais l'ange de la mort le foudroya soudain.
LA RECONNAISSANCE
Tout bienfaiteur a droit à la reconnaissance; L'être suprême à qui nous devons l'existence A les prémices de ce droit. C'est un devoir auquel chaque bienfait nous lie, Et l'ingrat est un monstre indigne de la vie, Un être à l'esprit trop étroit!
MA POLITIQUE
Ma politique à moi, voulez-vous la connaître? --Non, dites-vous?--Alors, ce sera plus tôt fait! D'ailleurs, je vous dirais qu'elle est encore à naître: Quoi! cela vous étonne? et pourtant c'est un fait.
A NOS FRÈRES EXILÉS
O frères, qui vivez loin de notre patrie Et qui gardez encore avec idolâtrie Les coutumes, les moeurs et la foi des aïeux, Soyez bénis! Nos coeurs caressent l'espérance Qu'un jour vous reviendrez dans la Nouvelle-France Partager nos travaux et leurs fruits glorieux!
AH! LES ENFANTS!
Bébé fait le malin depuis une heure entière, Et la faible maman ne peut le maîtriser. Soudain le père arrive et se met en colère, Mais bébé l'adoucit avec un seul baiser...
LES PARVENUS
Il est des parvenus qui croient, dans leur folie, Que la toilette et l'or éclipsent le génie, Et que tous leurs désirs doivent être exaucés. Erreur! car ici-bas le génie est le maître, Et quand ces pauvres sots s'efforcent de paraître, Ils sont pris en pitié par les hommes sensés!
TEL PÈRE, TEL FILS
Autrefois, j'ai connu, tout près de cette ville, Un gamin de neuf ans qui blasphémait déjà. «Enfant, lui dis-je un jour, cette habitude est vile. «Monsieur, répondit-il, je fais comme papa!»
LE MOT PATRIE
Le mot patrie est doux à l'oreille de l'homme; L'enfant, sans le comprendre, avec amour le nomme; L'adulte en l'entendant sent palpiter son coeur. A ce mot nous volons sur le champ de bataille, Et pour lui nous bravons le fer de la mitraille; Ce mot veut dire enfin: pays, famille, honneur! 22 octobre 1887.
LA SAINT-JEAN-BAPTISTE
A M. AMÉDÉE ROBITAILLE
Président général de la société St-Jean-Baptiste.
Quand brille à l'horizon le jour de la patrie, Les Canadiens-Français, l'âme toute attendrie, Célèbrent des aïeux les vertus, les exploits; Et, léguant à l'oubli tout ce qui les divise, Ils suivent l'étendard qui porte leur devise: «Nos institutions, notre langue et nos lois!» Ils marchent, le front haut, sur ce sol où leurs pères Ont posé les jalons de ces villes prospères Que le touriste admire aux bords du Saint-Laurent. Ils s'arrêtent parfois dans leur pèlerinage Pour saluer le nom d'un noble personnage Buriné sur l'airain d'un humble monument. Ils vont se recueillir un instant dans le temple Sous le tendre regard de Dieu qui les contemple Et les fait triompher d'ennemis dangereux; Ils retrempent leur foi--la foi des leurs ancêtres-- Que savent leur transmettre une foule de prêtres Aussi braves et saints que Brébeuf et Buteux. Et lorsqu'ils ont offert au ciel un pur hommage, Ils retournent chacun festoyer sous l'ombrage Des érables plantés en l'honneur de saint Jean. O les joyeux refrains que chantent les poitrines Que de mots répétés par des voix argentines Et qui mettent la joie au coeur de l'indigent... Puis, le soir, ils s'en vont sur la place publique Où d'éloquents tribuns, à la voix sympathique, Redisent la valeur de ceux qui ne sont plus; Il sont heureux d'entendre exalter la mémoire De ces fameux héros dont nous parle l'histoire, Et jurent d'imiter leurs brillantes vertus! O Canadiens-Français d'une même croyance, Vous dont le fier esprit égale la vaillance, Fêtez avec éclat ce jour! Portant de Carillon l'immortelle bannière Allez au champ d'honneur vénérer la poussière Des guerriers morts pour votre amour! Juin 1889
IL SERA PRÊTRE!
A MADAME L. G. V...
Le prêtre est un pont jeté entre le ciel et la terre. Le jour où il n'y aurait plus de prêtres, le monde s'abîmerait dans une immense ruine. C'était un beau matin. Les cloches de l'église Mêlaient joyeusement aux accords de la brise Leurs sons harmonieux; Le peuple agenouillé dans notre basilique, Adressait en son coeur une douce supplique Au Monarque des cieux. A l'autel se tenaient douze jeunes lévites Venus pour dire au monde, aux plaisirs illicites Un éternel adieu; Leurs lèvres murmuraient d'ineffables prières Et des larmes d'amour nageaient sous leurs paupières Quand ils firent le voeu. Que c'est donc merveilleux cette cérémonie! Quel cachet de grandeur, de sainte poésie Ne contient-elle pas? Et ces fils d'Adam, nés comme nous dans les larmes, Livreront à satan et ses compagnons d'armes Des valeureux combats! Quelle langue pourrait, ô noble et digne femme! Exprimer le bonheur dont fut pleine votre âme Au «voeu» de votre enfant? Ah! vous étiez heureuses au delà de tout rêve, Car l'évêque sacrait, ô pauvre fille d'Ève, Le sang de votre sang! Oui, vous étiez heureuse, ô bonne et tendre mère, Plus que si des honneurs la couronne éphémère Eût ceint ce front aimé; Heureuse jusqu'au point de croire que Dieu même N'avait jamais offert de plus beau diadème En son ciel embaumé. Réjouissez-vous bien, naïve et sainte femme! Exaltez cet enfant que l'Église proclame Un dévoué pasteur; Contemplez son regard où la pureté brille, Son front calme et serein où la grâce scintille, Ses traits pleins de douceur! Vous l'aimiez!... Cependant lorsqu'il vous fit connaître Que le ciel l'appelait à devenir un prêtre, L'ami des malheureux, Alors vous avez dit, avec le saint prophète; «Que votre volonté, verbe divin soit faite Ici-bas comme aux cieux!» Il sera prêtre! Ainsi, joyeux, il abandonne Les passagers plaisirs auxquels l'homme s'adonne, Et qui font son malheur; Il quitte sans regret amis, parents richesses; Son coeur--brûlant foyer des pures allégresses-- Palpite avec ardeur! Ses mains que pressiez jadis avec tendresse, Toucheront désormais, durant la sainte messe, Le corps, le sang de Dieu; Ses pieds qu'avec amour vous baisiez dans les langes Serviront à porter l'auguste pains des anges Aux mortels, en tout lieu! Femme, vous n'aurez pas l'orgueil d'être grand'mère, Mais votre fils unique aura, sur cette terre, Une postérité: Elle renfermera le grand, le prolétaire; Le vieillard et l'enfant le nommeront «mon père», L'oeil brillant de fierté. Il sera prêtre! Aussi que de brebis errantes Reprendront sous ses soins, heureuses, repentantes, La route du bercail; Et que de malheureux, guidés par sa parole, A son exemple, iront, de l'Équateur au Pôle, Achever son travail! Nouveau Vincent de Paul, cet homme charitable Pressera sur son sein le pauvre misérable, Abandonné de tous; Il lui prodiguera les plus grandes tendresses, Et ce pauvre, touché, contera ses faiblesses En tombant à genoux! Puis, lorsque les méchants, le coeur rempli de rage Maudiront, saliront de leur ignoble outrage L'apôtre du Seigneur, Alors cet homme saint sentira dans son âme Un amour plus ardent, une plus vive flamme Pour le faible pécheur? Il est consacré prêtre! Et vous, sa bonne mère, Vous goûtez ardemment sa parole sincère, Pleine d'émotion. Vous assistez tremblante, à la première messe De ce fils qui vous donne--ô sublime caresse!-- Sa bénédiction... Femme, allez maintenant à vos oeuvres pieuses, Et lorsque sonneront les heures douloureuses, Pensez à votre enfant; Pensez aux doux bienfaits qu'il sème sur la terre: Ce souvenir sera le baume salutaire De votre coeur souffrant Juin 1879.
LE FAUBOURG SAINT-ROCH
Le vieux faubourg Saint-Roch s'incline sur le bord De l'anse sablonneuse où le Saint-Charles endort Son flot bleu qui palpite; C'est là que la vertu romaine vit toujours Et que sa mâle voix--sa voix des anciens jours-- Parle à des coeurs d'élite! C'est là que Cartier vint, pour la première fois, Ennoblir notre sol en y plantant la croix Sous l'ombrage des hêtres; C'est là que sont empreints les pas des découvreurs, C'est là qu'ont abordé nos vaillants laboureurs Avec nos premiers prêtres! C'est là d'où sont partis ces humbles conquérants Qui portaient à travers forêts, monts et torrents La parole bénie A l'enfant des déserts que la foi réclamait... C'est enfin le berceau grandiose où germait La noble colonie! J'aime ce vieux faubourg coquet et florissant, Où le riche à sa table accueille le passant Qui demande une obole; Car c'est là que s'exerce avec simplicité La bienfaisante loi de l'hospitalité Qui ravit et console! Oui, je t'aime, ô Saint-Roch! A ton passé rêvant, Parfois je crois ouïr un poème émouvant Dans la rumeur de l'onde Où se mirent les toits de la fière cité Dont l'immortel Champlain devina la beauté Qui charme le Vieux-Monde! Je t'aime! car je sais qu'à l'ombre de la croix Vaillamment tu luttas pour défendre nos droits Contre le despotisme; Et qu'en toi bat le coeur de notre nation; O boulevard béni de la religion Et du patriotisme! Mai 1880.
A LA BRISE
Haleine du printemps, ô brise parfumée, Errant de fleur en fleur, de vallon en vallon! L'amoureux, pour ouïr ta roulade animée, S'arrache sans regret aux plaisirs du salon. Il place sur ton aile, aimable messagère, Ses longs soupirs d'amour, ses rêves de bonheur, Et tu vas les porter à l'amante sincère Qui, là-bas, les reçoit dans les plis de son coeur. Que de fois le poète a redit sur sa lyre Les gracieux accords qui vibraient dans ta voix, Et que de fois l'oiseau dans un joyeux délire S'est mis à les chanter sous les arceaux des bois! O brise enivre-moi longtemps de ton arôme! Viens rafraîchir mon âme où germe la douleur! Passe devant mes yeux comme un léger fantôme, Et porte jusqu'à Dieu l'écho de mon malheur! Mai 1882.
OCTAVE CRÉMAZIE
Prions pour l'exilé, qui, loin de sa patrie, Expira sans entendre une parole amie; Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort, Personne ne viendra donner une prière, L'aumône d'une larme à la tombe étrangère! Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort? OCTAVE CRÉMAZIE. S'il est un nom qui rime avec la poésie, C'est celui de l'illustre Octave Crémazie, Le nom d'un barde bien-aimé; D'un barde qui creusa, comme le vieil Horace Dans le champ du génie une profonde trace Que suivent Fréchette et Lemay. Bien des fois, secouant sa sombre rêverie, Il chanta sur son luth l'amour de la patrie Et les vertus de nos aïeux; Du prêtre canadien il chanta la science, La foi, la charité le dévouement immense Et les triomphes glorieux! En pleurant il chanta le drapeau de la France, Ce riche talisman, témoin de la vaillance De nos soldats à Carillon; A ce vieux drapeau blanc environné de gloire, Rappelait à son coeur la plus belle victoire Qu'eût remportée un bataillon! Il chanta les vallons tapissés de verdure Que le ciel a jetés, ainsi qu'une bordure, Sur les rives du Saint-Laurent; Il chanta les ruisseaux, les lacs et les rivières Qui fécondent le sol, et les cimes altières Où gronde et bondit le torrent. Il chanta tour à tour le zéphyr, l'hirondelle, Le site merveilleux de notre citadelle Et nos modestes monuments. La foi de nos martyrs inspirait ses mélanges Qui semblaient aussi doux que les hymnes des anges Envolés au souffle des vents! Mais un jour--oubliant la sainte poésie-- Il eut, dans un moment de gêne et de folie, Une coupable illusion: Comme l'arbre géant brisé par la tempête, Le poète courba sa belle et noble tête Sous la peine du talion... Bien des ans ont passé depuis cette heure sombre! Crémazie, en voyant à son étoile une ombre, A fui le lieu de ses malheurs... Il a vécu longtemps sur la terre étrangère, Abandonné de tous, en proie à la misère, Vidant la coupe des douleurs! Aujourd'hui... mais silence!... Il sommeille sous terre Dans un coin de la France, au fond d'un cimetière, Où nul peut-être ne priera... L'inexorable mort l'a couché dans la bière En attendant qu'un jour revienne sa poussière En ce pays qu'il illustra! Reçois avec tendresse, ô barde que j'admire, Ces vers que je redis sur ma craintive lyre, Et que l'amitié m'inspira! Puisse les Canadiens dresser à ta mémoire Sur le roc de Québec un monument de gloire! Et l'Amérique applaudira! 1er août 1877.
LA CITÉ DE CHAMPLAIN
Assise sur un roc où notre espoir se fonde, Tu mires ta grandeur dans la vague profonde Du fleuve Saint-Laurent; Tes vieux créneaux noircis par la poudre et la flamme Ont l'air de regarder s'envoler la grande âme De Montcalm expirant! Aux jours anciens, la voix de la mitraille Sur tes remparts a retenti souvent; Et l'étranger sur ta haute muraille Peut lire encore ce poème éloquent. Un siècle et plus, les enfants de la France Ont répandu pour toi leur noble sang, Mais délaissés par une vile engeance, Ils t'ont perdue avec le drapeau blanc... Depuis longtemps l'amour et l'harmonie Ont remplacé les haines d'autrefois; Et l'Angleterre avec art s'ingénie A rendre heureux les rejetons gaulois. Si dans ton sein la lutte recommence Entre ces coeurs vibrant à l'unisson, C'est une lutte où l'esprit, la science Ont plus de part que l'éclat du canon! 24 juin 1885
UN ORPHELIN [3]
[Note 3: Joseph-Orance de Grandbois, né à Saint-Casimir, comté de Portneuf, le 3 mai 1884, devint orphelin de père et de mère à l'âge de deux ans, et fut confié aux révérendes Soeurs de la Charité de Québec, le 17 mars 1886. Le 11 juin de la même année, M. l'abbé H.-R. Casgrain.--qui avait été chargé par le comte A.-H. de Villeneuve, de Paris, France, de lui choisir un petit orphelin canadien-français, qu'il désirait adopter pour son enfant--vint chercher Joseph-Orance qu'il envoya à Paris sous les soins d'une brave femme de Saint-Casimir, nommée Béonie Hardy. Le 8 novembre 1890, l'honorable M. H. Mercier, premier ministre de la province de Québec, présenta à la législature un projet de loi pour permettre à l'heureux orphelin d'ajouter à son nom celui de «de Villeneuve». Aujourd'hui l'enfant est l'unique héritier d'un titre honorable et d'une immense fortune.]
Joseph-Orance avait la beauté pour parure; De longs et noirs cheveux encadraient sa figure Pleine de grâce et de candeur. Un sourire angélique ornait sa bouche rose Qui déjà soupirait une prière éclose Dans les plis de son tendre coeur. A peine deux printemps doraient sa belle tête, Que la mort lui ravit--ô terrible conquête!-- Famille, appui, félicité! Mais Dieu prit l'orphelin sous sa puissante égide Et lui donna pour mère et pour fidèle guide Une des soeurs de charité. Les soeurs de charité! quelles femmes divines! Et qui peut dignement chanter ces héroïnes Que vivent dans l'humilité? Pour sauver l'orphelin de l'affreuse indigence, Former sa foi, son coeur et son intelligence, Elles épuisent leur santé! Qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, pleuve ou grêle, Elles vont mendier, d'une voix faible et grêle, Pour l'enfant que prie au saint lieu. Et l'homme que leur voix attendrit et console, Leur verse avec bonheur dans la main une obole Qui réjouit le coeur de Dieu! Oui, ces soeurs-que la providence Éprouve et bénit tour à tour-- Accueillirent Joseph-Orance Avec un vrai transport d'amour. Et le bel ange oublia vite Le pauvre toit de ses aïeux, Puisqu'il avait--outre le gîte-- Trouvé des coeurs affectueux. Ses yeux rayonnaient d'allégresse; Ses lèvres gazouillaient toujours; Ses mains ne donnaient que caresse A celles qui charmaient ses jours. Oh! que de chauds baisers sa bouche Imprimait au front de la soeur, Qui penchée auprès de sa couche, Lui parlait du divin Sauveur! En savourant ce pur langage, Plus doux que le chant de l'oiseau, Il croyait voir l'auguste image De la Vierge sur son berceau! Et lorsqu'il entendait redire Le nom si doux de l'Éternel, Alors on le voyait sourire Et tourner ses yeux vers le ciel. Le soir, en fermant sa paupière, Il bredouillait du fond du coeur Cette humble et magique prière: «Veillez toujours sur moi, Seigneur!» Dans la saison des fleurs de la présente année, Par une radieuse et chaude matinée, Un prêtre en cet asile entrait; Il était le porteur d'un aimable message, Et la joie éclairant son austère visage Mieux que sa bouche l'annonçait. «Mes bonnes soeurs, dit-il, j'arrive de la France, Et je viens en votre âme adoucir la souffrance Que le ciel y verse souvent; Un comte de Paris, pieux et charitable, Voudrait pour héritier de son titre honorable Un orphelin intelligent; «Un orphelin issu d'honnêtes père et mère, Ayant un doux visage, un noble caractère Et du goût pour la piété; Il ferait à l'enfant une heureuse existence Et lui mettrait en main l'arme de la science Pour défendre la vérité! «Je vois dans cet asile un essaim de beaux anges Dont les ris et les chants--harmonieux mélanges-- Pourraient nous faire rajeunir... Je laisse à votre esprit le soin patriotique De choisir l'orphelin que ce grand catholique Destine au plus bel avenir!» Joseph-Orance obtint la palme sur le nombre; Mais son front se couvrit d'un nuage bien sombre Lorsqu'on le mit dans le secret... Et la soeur Saint-Vincent, qu'il appelait sa mère, Ne pouvait voir partir, sans une peine amère, Cet orphelin qu'elle adorait! Le petit se cachait dans les plis de sa robe: Telle contre une fleur l'abeille se dérobe A l'oeil du ravisseur sournois! Et la Soeur voulait dire à ce joli rebelle: «Va donc, ô mon enfant, où le destin t'appelle!» Mais la douleur glaçait sa voix. Le prêtre avait prévu les larmes douloureuses Que verseraient l'enfant et les religieuses A l'heure triste des adieux; Aussi, pour les sécher, trouva-t-il des paroles Pures comme le miel qui tombent des corolles, Et douces comme un chant des cieux! Levant de l'avenir un coin du voile rose, Il peignit à l'enfant le destin grandiose Que le Seigneur lui réservait. Les pleurs brillaient encor sous plus d'une paupière, Mais de tous ces coeurs purs une ardente prière Vers le vaste ciel s'élevait! Un mois s'est écoulé depuis l'heure touchante Où nous étions témoins de la scène émouvante Que ne peut rendre mon pinceau; L'orphelin que le prêtre a tiré de l'hospice, Et qui devait plus tard boire l'amer calice, Loge à Paris dans un château... Ses nobles protecteurs, le comte et la comtesse, Dont l'âme est un foyer d'amour et de tendresse, Lui prodiguent tous les égards; Ils l'entourent des soins que permet la fortune, Afin de dissiper la tristesse importune Qui trouble parfois ses regards; Car, ici, dans l'asile où brilla son étoile, Il a quitté deux soeurs qui suivirent la voile L'emportant sur le flot moqueur... Souvent il les appelle au milieu de ses fêtes; Et la nuit, dans le songe, il brave les tempêtes Pour les serrer contre son coeur... Mais la tristesse, un jour, s'enfuira de son âme, Car elle est, chez l'enfant, semblable à cette flamme Qui luit et s'efface aussitôt. Puis une heure viendra--joyeuse et fortunée-- Où l'ange comprendra sa haute destinée, Et cette heure viendra bientôt! Que sera-t-il plus tard? mystère! C'est le secret du Créateur. Prions pour que ce jeune frère Soit notre gloire et notre honneur! 15 juillet 1886.
MAUVAIS ARTISAN
C'est le samedi soir. Au sein d'une chaumière, Où pénètre le froid, quatre jeunes enfants Se pressent, tout pâlis, aux genoux de leur mère; L'âtre n'a plus de feu, la table d'aliments. «J'ai faim! J'ai froid!» Ces mots, mêlés de pleurs étranges, Résonnent comme un glas dans ce foyer malsain; Et la mère répond: «Ne pleurez pas, mes anges, Votre père bientôt vous donnera du pain...» Mais l'horloge là-haut sonne déjà dix heures, Et le père et le pain surtout n'arrivent pas! La marmaille, apaisée un instant par des leurres, Saute à faire crouler le parquet sous ses pas... «J'ai faim! J'ai froid! du feu!» Ce chant de la misère-- Douloureuse clameur--retenti de nouveau. L'un des jeunes martyrs sollicite sa mère De réduire en brasier les planches du berceau... Écoutez! au dehors des voix sourdes murmurent: Aux malheureux sans doute on vient porter secours. Prêtez l'oreille encor! mais qu'est-ce? ces voix jurent Et maudissent le Dieu qui veille sur nos jours!... Qui donc ose approcher, le blasphème à la bouche, Du seuil où la misère étend son voile noir? --Ce sont deux artisans, avinés, l'oeil farouche, Qui traîne sur le sol un homme affreux à voir. Et cet homme est le chef de la pauvre famille-- C'est le père annoncé tantôt comme un sauveur!-- Voyez-le, sous les feux de la lune qui brille, Étendu sur le seuil sans voix et sans vigueur! La femme ouvre la porte, et, tremblante, s'empresse Auprès du malheureux dont les traits sont flétris; Paraissant oublier sa peine et sa détresse, Elle lui parle même avec un doux souris! L'ivrogne veut répondre à ces élans sublimes, Mais de profonds soupirs entrecoupent sa voix. A leur tour ses enfants, ou plutôt ses victimes Lui demandent du pain, des vêtements, du bois! Hélas! pauvres petits, votre prière est vaine! Vains aussi vos sanglots, vos plaintes, vos douleurs! Car votre père à mis l'argent de la semaine Au cabaret... Séchez ces inutiles pleurs! Que dis-je? oh, non, pleurez! et les nombreuses larmes, Que votre âme innocente en priant versera, Toucheront votre père--Employez donc ces armes, Et la victoire, enfants, un jour vous restera! Du mauvais artisan cet ivrogne est l'image, Car l'ivresse affaiblit les coeurs les plus vaillants; Elle étend sur notre âme un lugubre nuage Qui lui cache du ciel les horizons brillants; Elle éloigne l'époux du foyer domestique, Où longtemps il goûta la joie et le bonheur, Et lorsqu'il y revient, sombre et mélancolique, Il porte sur le front le sceau du déshonneur! Ce homme était jadis un artisan modèle; On vantait sa sagesse et son habileté; Au dur labeur jamais il n'était infidèle, Et c'est là qu'il puisait la force et la santé. Mais quelle affreuse chute! En moins de trois années, Il a perdu la foi, l'énergie et l'amour! Il donne au cabaret le fruit de ses journées, Pendant qu'à sa demeure on souffre nuit et jour... Le monde quelquefois repousse avec malice L'enfant qui, tout en pleurs, lui tend sa maigre main; «Quoi! te faire l'aumône? encourager le vice «De ton père, un ivrogne?.... Éloigne-toi, gamin...» Ce langage est cruel, déraisonnable, impie-- Faire expier au fils le crime des parents!-- Rappelons-nous ces mots du maître de la vie: «Laissez venir à tous les petits enfants!» Ah! ne laissons jamais à leur sort misérable, Ces enfants dont le père est parfois un bandit; Mais faisons-les plutôt asseoir à notre table En leur donnant le pain du corps et de l'esprit. Nos bienfaits trouveront mille échos dans leur âme-- Leur âme si sensible aux élans généreux-- Et, plus tard, la vertu--cette céleste flamme-- Réchauffera leurs coeurs en les rendant heureux. Du mauvais artisan et de ses habitudes Il ne leur restera qu'un pâle souvenir. Joyeux, ils rempliront les tâches les plus rudes, Sous le regard de Dieu, sans craindre l'avenir! 1er octobre 1889
QU'EST-CE QUE LA VIE?
Pièce traduite de «What is Life?» de Samuel Moore.
Je demandais un jour à l'un de ces vieillards, Dont la pâle figure et les sombres regards Accusent la souffrance et l'amère ironie, S'il pouvait m'expliquer ce simple mot: la vie? Courbant sa tête blanche, il dit en soupirant: «La vie est une scène où le pauvre et le grand Luttent pour obtenir l'honneur et la richesse; Quelques rayons d'amour, de joie et de tristesse; Des efforts pour saisir un brillant lendemain; Une flamme qui luit et disparaît soudain; Un flot que le torrent caresse, agite, emporte; Une rose qui naît et bientôt sera morte; La vie est ce chemin qui commence au berceau, Et qu'on a parcouru lorsqu'on touche au tombeau! L'homme croit au bonheur, et depuis son enfance, Pour l'atteindre, il travaille, use son existence; Mais au lieu du bonheur il trouve le trépas, Et devient ce limon qu'on foule sous nos pas...» Si le néant était le terme de la vie, Dieu, lui, dis-je, serait un infâme génie. Comment! nous serions tous destinés à souffrir, A vivre sans espoir et sans espoir mourir?... Votre vie est affreuse: elle est la mort de l'âme; Car l'âme juste espère en Dieu qui la réclame. Plus ému que content des paroles du vieux-- Paroles qui blessaient mes sentiments pieux-- J'abordai sur la route un homme au doux visage, Un homme dont l'esprit me parut droit et sage, Et je lui demandai, d'un ton respectueux, De résoudre pour moi le problème épineux. Une lueur d'espoir éclaira sa figure, Et, s'inclinant, il dit d'une voix mâle et pure: «La vie est pour connaître et servir le Seigneur, Recevoir sa doctrine avec joie et douceur, Imiter les vertus du Christ--divin modèle-- Afin de vivre un jour de sa vie immortelle. «la vie est un foyer qu'alimente la foi; Un livre où le Seigneur a buriné sa loi; Un creuset où notre âme, au feu de la souffrance, S'épure et sent grandir en elle l'espérance. Il vit, l'homme qui sait ses crimes pardonnés, Il entrevoit du ciel les justes couronnés; En mourant au péché, son âme se délie Et recouvre aussitôt la véritable vie. Vivre enfin, ici-bas, c'est souffrir et lutter; Vivre aussi, c'est le Christ! mourir, c'est triompher! Notre corps, je le sais, est tiré de la terre, Et doit, après la mort, redevenir poussière; Mais l'âme--souffle pur sorti du coeur de Dieu-- Quittera pour toujours ce misérable lieu!» Ah! s'il faut vivre ainsi, lui dis-je, je veux vivre! Vivre sous les regards de Celui qui délivre L'âme de sa prison pour la conduire au port; Oui, je veux triompher du vice et de la mort! Juillet 1888.
ADIEU A LA NOUVELLE-ÉCOSSE
Pièce traduite de l'anglais.
Quelque soit ton destin, ô ma Nouvelle-Écosse-- Doux nid que le devoir, dans sa rigueur atroce, M'ordonna de quitter--jusqu'au dernier soupir Je jure de garder ton tendre souvenir! A tes monts que l'été couronne de verdure, A ton sol généreux qui donne sans mesure, Aux côtes de granit qui te font un rempart, J'accorde volontiers de mon coeur une part! Dans tes vieilles forêts--grandes comme un royaume-- Le sapin résineux répand son doux arôme; Et, défiant toujours l'ouragan furieux, Le chêne y dresse aussi son front majestueux! Puis dans tes champs rayonne, à travers la rosée, Une fleur que ma main à souvent caressée; Son nom est May flower, l'orgueil de l'Écossais, Témoin de ses revers et de tous ses succès! Je n'aurai plus peut-être, un jour, l'heureuse chance De pouvoir t'admirer, lieu cher de ma naissance! Mais du moins quand mes yeux verront la May flower, Ils la contemplerons longtemps avec bonheur... Adieu, Nouvelle-Écosse, ô ma belle patrie! Quoique éloigné de toi, je t'aime à la folie! Si les ans entre nous passent comme les flots, Mon amour grandira nourri par mes sanglots! 1er mai 1883
LOUIS FRÉCHETTE
POÈTE LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Il est de notre peuple et l'orgueil et la gloire Ce barde dont le nom, au livre de l'Histoire, Aura sa place à part. Il quitte ce pays qu'il aime et qu'il admire Pour aller retremper son génie et sa lyre A la source de l'art! Comme l'aigle volant vers la voûte sphérique Où semble l'attirer la puissance magique De l'astre aux rayons d'or; De même vers Paris, le soleil de la France, L'aigle du Canada, guidé par l'espérance, Prend son sublime essor! Il sent que, par l'effort de son intelligence, Il saura recueillir au champ de la science Des moissons de lauriers; Car n'a-t-il pas naguère, affrontant la critique, Conquis la palme d'or au tournoi poétique Sur cent esprits altiers? De notre histoire ouvrant les pages vénérables, Sur sa lyre il dira les luttes admirables De nos vaillants aïeux; Il en composera de suaves poèmes Que la France lira, mieux que ses oeuvres mêmes, Des larmes plein les yeux! La France acclamera la nouvelle épopée De ce barde qui suit la trace de Coppée Et de Victor Hugo; Châteauguay, Carillon et mainte autre victoire, Pour elle brilleront au temple de Mémoire Autant que Marengo! Et la France bientôt, grâce à Louis Fréchette, Grâce à nos écrivains, prosateur ou poète, Se souviendra de nous. Alors elle viendra visiter nos rivages Où fleurissent ses lois, sa langue et ses usages, Et nous bénira tous! 22 octobre 1887.
LE MOIS DES MORTS
Le sol n'est plus velouté de verdure; Le vent gémit, et le chantre des bois Aiguillonné par la faim, la froidure, Redit ses chants pour la dernière fois. Les milles fleurs qui doraient la prairie Ont disparu sous un épais frimas. Adieu, parfums! Adieu, mousse fleurie Où nous prenions de si joyeux ébats! «Oyez! la cloche sonne Son hymne monotone Au clocher du saint lieu; Cette voix gémissante S'élève, suppliante Jusqu'au trône de Dieu! C'est le sanglot d'une âme Qui soupire et réclame Dans sa prison de feu. Eh! bien, qu'une prière Monte, monte, sincère, De nos coeurs jusqu'à dieu!» L'astre du jour, derrière les nuages, Cache ses feux, La nature est en deuil. Hier, la neige, aujourd'hui les orages: Tout se transforme et passe en un clin-d'oeil. Le moissonneur ne tresse plus les gerbes Qui ravissaient son coeur reconnaissant; Le sol est mort. Nos montagnes superbes Dressent au loin leur faîte jaunissant. «Oyez! la cloche sonne Son hymne monotone Au clocher du saint lieu; Cette voix gémissante S'élève, suppliante Jusqu'au trône de Dieu! C'est le sanglot d'une âme Qui soupire et réclame Dans sa prison de feu. Eh! bien, qu'une prière Monte, monte, sincère, De nos coeurs jusqu'à dieu!» Durant ce mois de deuil et de tristesse, Chrétiens, fuyons les frivoles plaisirs; Pensons aux morts qui soupirent sans cesse Après le ciel, objets de leurs désirs. Ah! oui, pensons à l'affreux purgatoire, Où Dieu peut-être un jour nous conviera, Car du péché c'est l'urne épuratoire, Inévitable, où notre âme expiera! «Oyez! la cloche sonne Son hymne monotone Au clocher du saint lieu; Cette voix gémissante S'élève, suppliante Jusqu'au trône de Dieu! C'est le sanglot d'une âme Qui soupire et réclame Dans sa prison de feu. Eh! bien, qu'une prière Monte, monte, sincère, De nos coeurs jusqu'à dieu!» Entendez-vous ces plaintes déchirantes, Ces longs appels, ces sanglots douloureux?... Prions! Prions! Nos prières ardentes Délivreront des flots de malheureux. Puis quand la mort, au jour de ses vendanges, De notre vie aura tranché le cours, Alors ces saints--devenus nos bons anges-- Nous prêteront leur merveilleux secours! «Oyez! la cloche sonne Son hymne monotone Au clocher du saint lieu; Cette voix gémissante S'élève, suppliante Jusqu'au trône de Dieu! C'est le sanglot d'une âme Qui soupire et réclame Dans sa prison de feu. Eh! bien, qu'une prière Monte, monte, sincère, De nos coeurs jusqu'à dieu!» 1er novembre 1881.
SACHONS LUTTER!
A. M. C. A. GAUVREAU, membre de l'Académie des Muses Santones.
Toute vie est un flot de la mer de douleur. Leur amertume un jour sera ton ambroisie, Car l'urne de la gloire et de la poésie, Ne se remplit que de nos pleurs! L'autre soir, accoudé sur le bord de ma table, La cigarette aux dents et la plume à la main, J'essayais de ravir à ma muse indomptable Des vers que je voulais risquer le lendemain. Mais, hélas! la cruelle avec indifférence Accueillait les soupirs s'exhalant de mon coeur, Et, malgré mes appels et ma persévérance, Ne daignait m'accorder qu'un «silence moqueur.» Alors, en grommelant, je rejetai ma plume Que j'avais pris la peine, entre vingt, de choisir! Ma foi, j'aurais troqué mon luth contre l'enclume Que l'artisan du coin fait vibrer à loisir... Je vouais à Pluton l'objet de ma tendresse-- La muse qui m'avait tant de fois consolé-- Quand l'on vint me remettre un chant, à mon adresse, Que votre lyre avait, la veille, modulé. «Sachons lutter!» Tel est le titre du poème Où votre âme meurtrie épanche ses douleurs, Implorant la pitié pour le malheureux même Dont le fol égoïsme causé vos malheurs! L'égoïsme a chassé l'ange de l'espérance Qui berçait votre esprit du rêve le plus beau; Il ne vous reste plus que l'amère souffrance, Aussi lourde à porter qu'un marbre de tombeau! Ah! votre coeur croyait--avec raison sans doute-- Que l'homme parvenu doit être bienfaisant, Quand le hasard, un soir, plaça sur votre route Un sot que la fortune a rendu méprisant! Votre coeur ignorait qu'ici-bas, en grand nombre, Il est des êtres vils au visage de saint Qui se cachent parfois, comme un serpent dans l'ombre, Pour lancer le dard qui perce notre sein... Comme vous j'ai souffert de la malice humaine; De vieux amis j'ai vu l'affreuse trahison; D'illustres vaniteux j'ai mérité la haine, M'étant permis de rire un peu de leur blason... Et pour avoir, jadis, proclamé que ma race Secouerait tôt ou tard l'insupportable affront De vivre sous le joug, j'ai payé cette audace De lèse-loyauté... mais je tiens haut le front! Barde, vous l'avez dit: «Il faut souffrir, pleurer. La souffrance à tout front doit mettre son empreinte Et toujours et sans cesse et devra durer Et pas un n'est exempt de sa fatale étreinte.» Mais ne désespérons ni de Dieu ni des hommes: Dieu récompense un jour ceux qui savent lutter, Et nous, pauvres humains--dieux tombés que nous sommes-- Si nous causons des torts, sachons les racheter! Avril 1887
LA MISÈRE
Donnez! pour être aimés de Dieu que se fit homme, Pour que le méchant même en s'inclinant vous nomme, Pour que votre foyer soit calme et fraternel; Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière, Contre tous vos péchés vous ayiez la prière D'un mendiant puissant au ciel. VICTOR HUGO. Qu'il fait froid, ô mon Dieu, dans la pauvre chaumière! Plus de bois, ni de pain pour les enfants en pleurs! La mère vers le ciel exhale sa prière, Et ce parfum de l'âme adoucit ses malheurs! Après avoir redit le sublime symbole Et prié le Seigneur de bénir ses enfants, Elle s'approche deux, et--gracieuse obole-- Leur donne des baisers à défaut d'aliments!... C'est le premier de l'an. Chez le riche on festonne; Les bambins, tout joyeux, embrassent leurs parents; Sur ces candides fronts l'espérance rayonne, Comme une étoile d'or sur un ciel de printemps! Un arôme suave embaume la demeure Des fruits en pyramide et des gâteaux charmants Trônent sur le cristal en attendant cette heure Où leur fera la guerre un essaim de gourmands. Sous ces lambris dorés, le père de famille Contemple tous les siens d'un oeil plein de douceur; Dans l'âtre, près de lui, joyeusement pétille Un bon feu d'où jaillit une ardente chaleur. Ainsi, dans les palais des riches de ce monde, L'on voit briller partout la joie et le bonheur; L'on ne redoute pas la tempête qui gronde Et glace, en son chemin, le pauvre de terreur... Il fait froid. Le soleil, sous un épais nuage, Dérobe les reflets de ses rayons dorés; Au loin le vent mugit, solennel en sa rage, Et soulève la neige en tourbillons serrés. Mais que vois-je, soudain, à travers la tempête? Ciel! une femme pâle à l'air triste et souffrant! Ses membres sont glacés; elle avance, s'arrête, Et presse sur son coeur un jeune et frêle enfant! Cette femme débile, à la démarche lente, Qui brave en grelottant de froid impétueux, A laissé la chaumière, et, comme une âme errante, S'en va tendre la main aux portes des heureux. Elle franchit le seuil d'une villa gothique Aux magnifiques arcs aux superbes balcons, Mais là sa voix rencontre un coeur dur et sceptique Qui méprise sa plainte et rit de ses haillons... Le lendemain au soir de ce jour mémorable, Vers la chaumière allait le bon curé du lieu. Il frémit en voyant--spectacle épouvantable-- Trois cadavres blottis près de l'âtre sans feu! Ils étaient morts, la nuit, de peine et de misère, Pendant que les heureux fêtaient jusqu'au matin... Mais ne les plaignons pas, car Dieu, ce tendre père, Les avait conviés à l'éternel festin... Janvier 1870.
AUX POLITICIENS
O défenseurs de nos droits politiques, Fiers rejetons d'un peuple valeureux, Vous qui dictez les lois patriotiques, Vivez longtemps, surtout vivez heureux! Rouges ou bleus--qu'importe la nuance, N'êtes-vous pas de nos droits les gardiens?-- Or moi je dis avec indépendance: Soyez bénis de tous les Canadiens! Soyez bénis par le céleste Père, Vous, citoyens, qui travaillez toujours Pour assurer un avenir prospère Au Canada, mon pays, mes amours! Votre travail reste sans récompense: Le monde, hélas! est composé d'ingrats... Mais la patrie, elle, aime et récompense Ses braves fils qui lui prêtent leurs bras! Faites la guerre au sombre fanatisme, Ce ver hideux qui ronge tant de coeurs; Luttez aussi contre le népotisme Qui donne au lâche un titre et des honneurs... De ses devoirs instruisez la jeunesse Que Dieu destine aux luttes à venir, Afin qu'elle ait pour flambeau la sagesse, Et pour seul rêve un honnête avenir. Parlez partout l'harmonieux langage Qu'avec le lait vous puisiez au berceau; Conservez-le comme un bel héritage: De notre race il est le noble sceau! Ah! pratiquez des aïeux la devise «Vivre en Français et mourir en Chrétien!» Soyez unis; et que votre âme vise A rendre heureux le peuple canadien! A l'ouverture des chambres 1880.
A MON AMI M. W. CHAPMAN
Lorsque la renommée embouche sa trompette Pour redire aux échos le nom d'un Canadien, Émule de Taché, de Casgrain, de Fréchette, Il me semble toujours que ce nom est le tien! Car déjà, mon ami, les poètes de France, --Des rivaux fraternels--applaudissent tes chants. Leur éloge flatteur exprime l'espérance Que ta muse obtiendra des succès éclatants. Moi qui prête à ta lyre une oreille attentive, Qui m'enivre parfois aux flots de l'art divin, Qui des sons de mon luth quelquefois te ravive, Je m'unis à ces coeurs pour te serrer la main! 6 juin 1880.
ELLE EST MORTE!
Rose avait dix sept ans; elle était belle et blonde; Sur son front les rayons de la candeur brillaient; Les perles de sa bouche enchantaient tout le monde; Ses cheveux en flots d'or jusqu'à ses pieds roulaient. Ses lèvres souriaient comme celles d'un ange; Son oeil d'azur jetant un vif rayonnement; Sa voix avait parfois une harmonie étrange Qui me plongeant soudain dans le ravissement! Quand venait le printemps avec ses nids de mousse, Ses brises, ses parfums, son soleil radieux, Nous allions, elle et moi,--réminiscence douce-- Tout pensifs, nous asseoir sur le gazon soyeux. Et là nous admirions le couchant et l'aurore Déployant à notre oeil leurs tableaux gracieux; Et nos coeurs bénissaient l'Artiste que décore Toute l'immensité de la terre et des cieux. Aux coupes de l'espoir nous abreuvions notre âme; Un heureux avenir brillait dans le lointain; L'Hymen allait bientôt nous verser son dictame, Mais, hélas! nous comptions sans le cruel destin! Et maintenant, voyez: elle est là qui repose Sous la terre où chacun tôt ou tard doit dormir! Et tout ce qui me reste aujourd'hui de ma Rose, C'est le parfum que m'a laissé son souvenir... Avril 1879
A BEAUPORT
A MESSIRE ADOLPHE LÉGARÉ
Drapé dans son manteau de verdure odorante, En face de Québec, de l'Île de Lévis, Beauport baigne ses pieds dans l'onde murmurante Du fleuve dont nos yeux sont sans cesse ravis. Son temple--vrai bijou que des mains artistiques Ont orné de tableaux aux riantes couleurs-- Dresse vers le ciel bleu ses deux flèches gothiques Que souvent le soleil dore de ses lueurs. [4]
[Note 4: Cette église a été incendiée le 24 janvier 1889.]
Depuis douze ou treize ans, au sein de ce village Ont surgi des villas et quasi des palais Aux donjons tapissés de fleur et de feuillage, Où le mortel ennui ne vient s'asseoir jamais. L'habitant de Beauport est du Breton le type: Charitable, joyeux, prompt, vif et grand parleur; Puis en morale il a l'admirable principe De garder à nos moeurs leur antique splendeur. Beauport! ce nom figure au livre de la gloire, Car son sol autrefois a bu le sang des preux; Laverdière, Garneau, Ferland, dans leur histoire Parlent de cet endroit en termes chaleureux. C'est de là que partaient ces bombes meurtrières Qui jetaient la terreur au milieu des Anglais, Quand ceux-ci, s'avançant sur leurs longues voilières, Voulaient ravir Québec au pouvoir des Français. Parfois on y découvre, en remuant la terre, Des sabres, des boulets, des débris d'arme à feu; Et l'on m'a raconté qu'on y trouvait naguère Des ossements humains, car tout parle en ce lieu. Ces objets que la rouille a rongés sous la glaise, Rappellent à nos coeurs les mémorables jours Où nos pères luttaient contre l'armée anglaise Pour défendre leurs droits, leurs foyers, leurs amours. Ce lieu possède encore, en ses riches annales, Plus d'un illustre nom par les hommes chéri; C'est là qu'ont vu le jour deux gloires sans rivales: L'humble Étienne Parent et de Salaberry! Dès que le printemps brille, et jusques à l'automne, J'habite sous ton ciel, ô village enchanteur! De la ville je fuis le fracas monotone, L'air impur, la poussière et l'ardente chaleur. Je respire à longs traits les parfums de tes roses Et les douces senteurs qui s'exhalent des bois; J'observe les ébats des ailés virtuoses, Et j'écoute, ravi, leurs gracieuses voix. Puis le soir je contemple, assis au bord des vagues, Toute l'immensité de la mer et des cieux; Parfois je crois ouïr des bruits étranges, vagues: C'est le flot qui redit ton passé glorieux! Alors, le coeur ému, je prends mon humble lyre Et mêle mes accords à ces concerts géants Qui s'élèvent des bois, de la chute en délire, Du fleuve, des ruisseaux et des gouffres béants! 20 juillet 1887.
LE JOUR DE L'AN
Douze sanglots ont vibré dans l'espace, --Sont-ce les pleurs du lugubre beffroi? --C'est l'avenir jetant à l'an qui passe, Avec mépris, un adieu sombre et froid! Un nouvel an, constellé de promesses, Vient de surgir des vastes profondeurs; Accordons-lui nos plus tendres caresses, Car il promet d'ineffables bonheurs. L'an dernier fut désastreux et terrible: Il a semé partout tant de revers... Il a changé--ce despote inflexible-- Nos rêves d'or en mille maux divers! N'en parlons plus! Et saluons l'aurore Du nouveau jour qui brille à l'horizon; Que de nos coeurs parte un hymne sonore Pour acclamer l'hôte de la saison! Voyez là-bas, dans la pauvre chaumière, Le malheureux amaigri par la faim: Du nouvel an, il attend, il espère Plus de bonheur et le morceau de pain! Sous les lambris, où la pourpre rayonne, Le riche aussi formule ses désirs: «Bel an, dit-il d'un pur éclat couronne Nos doux banquets, nos fêtes, nos plaisirs!» Au saint autel, le prêtre vénérable Pour le pécheur implore le bon Dieu; Son chant d'amour--cri de joie admirable-- Comme l'encens monte vers le ciel bleu... ....................................... Dès ce moment, oublions nos rancunes; A l'ennemi présentons notre main. Après les jours de noires infortunes, Dieu nous réserve un heureux lendemain!
ÉLÉGIE
A MONSIEUR E. G.... qui vient de perdre sa femme.
Tout est fini! La tombe Te couvre pour toujours... Mon pauvre coeur succombe Sous le fardeau des jours... Dieu m'a ravi la joie En t'appelant aux cieux, Et la douleur déploie Son voile sur mes yeux! Du haut du ciel, ô femme Veille sur nos enfants, Afin que leur jeune âme Ressemble au pur encens. Obtiens-leur l'avantage D'aimer le doux Jésus, De suivre sa loi sage, D'imiter ses vertus Et lorsque la souffrance Viendra les visiter, Donne-leur la vaillance De bien la supporter. Oui, fais qu'à ton exemple, Au jour de la douleur, Ils aillent dans le temple Implorer le Seigneur. Et moi qui suis le père De ces trois malheureux, Je serai, je l'espère, Un modèle pour eux. Adieu, femme adorée! Dors sous ce tertre en fleurs Que mon âme navrée Féconde de ses pleurs! 15 septembre 1886.
AU PEUPLE CANADIEN
A M. L. O. DAVID.
O peuple canadien, tressaille d'allégresse, Plonge ton noble coeur dans une sainte ivresse, Entonne des hymnes d'amour! Déroule avec orgueil les plis de tes bannières, Fais retentir partout tes fanfares guerrières, Car de Saint-Jean c'est le beau jour! L'astre d'or, ce matin, à l'horizon sans bornes, S'est levé radieux, posant au front des mornes Un diadème de rayons; Le vaste Saint-Laurent roule sa vague pure, Et les petits oiseaux cachés dans la verdure Disent leurs plus douces chansons. La forêt secouant sa crinière brillante, Jette mille clameurs à la brise odorante; Le ruisseau, serpentant dans les vallons en fleur Mêle au concert des bois sa suave harmonie; L'airain lance aux échos sa mâle symphonie: Tout sous le soleil chante une hymne au Créateur! Joignant ta voix aux voix de la nature entière, Peuple, au pied des autels, courbant la tête altière, Va chanter et prier ton glorieux patron. Pour retremper ton coeur aux sources de la gloire, Étale les feuillets de ta sublime histoire, De tes fastes dorés rouvre le panthéon! C'est toi qui, découvrant nos forêts et nos ondes, Les baptisa d'un nom français, Et c'est toi que plantas sur ces rives fécondes Le doux symbole de la paix. Tu rêvais pour tes fils un avenir prospère Sur la plage que nous foulons, Quand, un jour, contre toi la puissante Angleterre Déchaîna ses gros bataillons. Tu sentis bouillonner dans tes veines la sève Vigoureuse de tes aïeux, Et combattis longtemps sans repos et sans trève, Mais ne fus pas victorieux. Et ton heureux vainqueur, pour prix d'une victoire, Pauvre peuple, te demanda Tes villes, tes hameaux, et tout le territoire Qui s'appelle le Canada!... Alors, abandonné par ta mère la France, Ou plutôt par son lâche roi, Tu cédas ce trésor, ayant eu l'assurance De garder ta langue et ta foi! Peuple, en ce jour béni de la Saint-Jean-Baptiste, Démontre avec éclat que dans ton âme existe L'amour pur de la liberté! Redis à l'étranger ton histoire héroïque, Affirme hautement ta constance stoïque Ta force et ta vitalité! 24 juin 1878.
L'AUTOMNE
Le ciel n'a plus d'azur; l'atmosphère est de glace; La splendeur du soleil pâlit de jour en jour; Sur l'arbre dépouillé que le frimas enlace, L'oiseau ne redit plus sa romance d'amour. La nature a souillé la robe éblouissante Qui parait les coteaux de ses replis soyeux; Les fleurs ont disparu; l'abeille vigilante Ne dore plus nos bois de son miel savoureux. Les torrents écumeux, grandis par les orages, Font retentir les airs de lugubres sanglots; Et, bondissant soudain par dessus les rivages, Dévastent les moissons de leurs terribles flots. Quand tu parais, automne, aussitôt la tristesse Sur notre front serein pose son noir bandeau; Tu viens ravir aux champs leur brillante jeunesse, Tu nous donnes des jours sombres comme un tombeau! Au vieillard que les ans inclinent vers la tombe, Et qui plonge son coeur aux sources des plaisirs, Tu dis: «Lève la tête, et vois ce fruit qui tombe, Ainsi tu tomberas avec tes vains désirs...» L'automne, de la vie est la fidèle image: Les jours calmes et doux sont nos jours sans remords; Les bosquets dénudés rappellent le vieil âge; La neige et les frimas, le blanc linceul des morts!... Eh bien! puisque l'automne en souverain commande, Inclinons tous nos fronts devant sa majesté; Car sa voix est l'écho de Dieu qui réprimande Ceux qui ne pensent pas à leur éternité. Novembre 1883.
AUX CÉLIBATAIRES
Allons, debout! pauvres célibataires, Vous que la femme abreuve de mépris! Abandonnez vos gîtes solitaire, Où l'on ne voit que des chats favoris! De votre coeur bannissez la souffrance: Ne soyez plus désormais soucieux; Et saluez avec joie, espérance, Le nouvel an qui brille au front des cieux! Car en ce jour de fête universelle, La fille d'Ève absout les amoureux; Sa douce voix attendrit l'infidèle, Et son regard rend les hommes heureux. En votre honneur elle fait sa toilette; Elle embellit de fleurs ses longs cheveux; A son faux col rayonne l'épinglette Qu'elle reçut un soir avec vos voeux! Vite, debout! accourez donc vers elle Vous que l'ennui torture tous les jours! Et dites-lui: «Ma tendre demoiselle, Je pleure encor mes premières amours; «Je suis cruel, barbare et bien coupable D'avoir blessé vos nobles sentiments; Mais mon offense est-elle impardonnable? Oh! non; alors, reprenez mes serments.» Mariez-vous! l'Évangile l'ordonne; C'est un devoir sacré pour le chrétien, Aux bons époux parfois le Seigneur donne La paix de l'âme et le pain quotidien. C'est le souhait, braves célibataires, Que je formule en ce beau jour de l'an A l'avenir, soyez moins solitaires; Rendez des points aux plus jeunes galants! 1er janvier 1883.
SUR L'ALBUM DE MLLE D. M...
Le souvenir c'est tout; C'est l'âme de la vie. J'aime souvent, l'oeil perdu dans l'espace, A remonter l'échelle d'or du temps; Je vois alors, comme une aube qui passe, L'éclair serein de mes premiers printemps. Et j'aperçois la pauvre maisonnette Où je naquis et coulai d'heureux jours, Les beaux enfants à la figure honnête Qui me juraient de m'estimer toujours! Nous descendions la pente de la vie, Insoucieux des heures à venir; Et pensions, dans notre étourderie, Que le bonheur ne peut jamais fuir! Hélas! pourtant (penser qui me chagrine) Dieu moissonna mes amis tour à tour... Je m'inclinai devant sa loi divine, Car je compris pour l'enfant son amour. Huit ans plus tard, je rencontrai vos frères-- Que le hasard sur ma route avait mis-- En entendant leurs paroles sincères, Je m'écriai: soyons toujours unis! Leur amitié fut l'écho de la mienne: Nous étions faits, je crois pour nous aimer! Et leur gaîté--leur gaîté canadienne-- Sut de tout temps me plaire et me charmer. Souvent le soir, aux lumières de l'âtre, Nous prenions part à des festins joyeux, Où notre esprit, ironique et folâtre, Faisait la guerre aux sujets sérieux! Oui, nous fêtions à la bonne franquette, Comme fêtaient nos aimable aïeux; Nous nous moquions de l'absurde étiquette Que le mondain s'impose en certains lieux. Vous étiez jeune alors, mademoiselle: L'on vous montrait encor le B-A: ba! Vous ne rêviez que de poupée et dentelle, Que ruban rose et succulent baba... Mais, aujourd'hui, (Dieu, que le monde change!) Vous n'êtes plus la «p'tite» d'autrefois; Vous possédez la sagesse d'un ange; Vous êtes grande et savante à la fois! Vous avez eu--superbe récompense-- A l'examen une médaille d'or: C'est le fruit mûr d'une belle semence, Oh! gardez-la, comme on garde un trésor! Sur votre front rayonne l'allégresse: Rendez-en grâce au divin Créateur; Demandez-lui, pour unique richesse, D'éterniser en vous tant de bonheur! 25 août 1882.
A MADAME B... CANTATRICE
(Vers écrits sur un album au-dessous d'une pièce signée: N. Legendre.)
Madame, si, comme Legendre, J'étais un pur littérateur, Et si j'avais votre voix tendre Qui charme l'oreille et le coeur, Je chanterais la Canadienne Au front rayonnant de candeur, Je chanterais cette gardienne De notre foi, de notre honneur. Mais, hélas! je n'ai qu'une lyre Peut-être indigne de ce nom Qui ne saurait jamais redire Les vertus de cette Ève; oh! non... Septembre 1885.
SUR L'ALBUM DE MLLE R. D...
Si c'est votre désir, aimable demoiselle, Que je trace en ce livre un mot vite oublié, Je dois vous obéir, car, en étant rebelle, Je manquerais aux lois de la bonne amitié! Avril 1878.
SUR L'ALBUM DE MLLE J. M. F.
Autrefois de mon coeur la joie était bannie, Et j'appelais la mort tant j'étais malheureux! Mais votre doux regard me rattache à la vie, Et lorsque je vous vois, je deviens tout joyeux... Mai 1880.
SUR L'ALBUM DE MME DR M. F...
(IMPROMPTU)
Vous travaillez depuis longtemps, Madame, Pour ceux que Dieu mit dans la pauvreté Je vous admire! Ah! retrempez votre âme Au feu divin de l'humble charité! A la kermesse des pauvres, à Québec, 1880.
SUR L'ALBUM DE MLLE A. H. T...
Je connais une chose, à nulle autre pareille, Qui germe dans le coeur et souvent y réveille L'amour et la pitié; Plus douce que le miel, plus belle que la rose, Plus pure que le lis et que le bébé rose: C'est la franche amitié. Mai 1880.
UN HÉROS DE 1870
(A mon bienfaiteur et vieil ami, M. Philéas Huot.)
Il offrit à la France et son coeur et sa vie.
I
En l'an de grâce mil huit cent soixante et quatre, Dans le froid célibat vivait Pierre Francoeur; Contre l'amour son âme avait voulu combattre, Mais à la fin l'amour était resté vainqueur! Un soir, se promenant sur l'immense terrasse Qui couronne le front du haut Cap Diamant, Pierre avait aperçu--vrai type de sa race-- Une blonde fillette au visage charmant. Il se souvint qu'un jour, quittant la cathédrale, La jeune fille et lui s'étaient vus en passant; Il avait même osé lui tendre l'eau lustrale Qu'elle avait acceptée en le remerciant... Mais ce soir, elle était au bras de son vieux père, Comme une belle pêche aux branches du pêcher; Son coeur avait battu lorsqu'elle avait vu Pierre Qui semblait du regard vouloir la rechercher. Le père, en remarquant l'émotion de Rose, (Car Rose était son nom) avait tout deviné. «Allons, avait-il dit, pourquoi cet air morose? Et pourquoi donc ton oeil s'est-il illuminé? Quoi! tu ne parles plus? tu n'étais pas muette, Ma petite, tantôt. Tu trembles follement: Aurais-tu peur? voyons, une bonne fillette A son père, toujours doit parler franchement.» Rose voulait parler, mais ses lèvres timides Ne faisaient qu'exhaler des soupirs douloureux; Et ses grands yeux d'azur, si doux et si limpides, Se troublaient et parfois lançaient d'étranges feux. Le vieillard, en voyant l'embarras de sa fille, Qu'il n'aurait pas voulu davantage effrayer, Après avoir jeté sur elle une mantille, L'avait, le coeur ému, ramenée au foyer. Pierre était resté là, droit comme une statue, Regardant s'envoler l'objet de ses amours; Car il l'aimait déjà, cette belle inconnue, Et son coeur lui disait qu'il l'aimerait toujours! Il y rêvait encore, quand l'airain de l'église, Égrenant dans les airs les notes de minuit, Le tira de son rêve, et, prompt comme la brise, Il courut aussitôt vers son humble réduit. Le lendemain matin, avec la pâle aurore, Rose s'était levée en proie à la douleur. Pensive, elle écoutait l'hymne doux et sonore Que les chantres ailés adressaient au Seigneur. Puis des larmes voilaient l'éclat de sa prunelle; Sa bouche murmurait des mots incohérents. «Je le reverrai donc, ici, soupira-t-elle, Du moins c'est le désir de mes tendres parents...» De fait, la veille au soir, à sa fille chérie, Ce père avait parlé le langage du coeur; «J'ai deviné l'amour, ou plutôt la folie qui trouble en ce moment ta joie et ton bonheur. Ce jeune homme me plaît; il a bonne figure, Taille robuste, oeil vif et mains d'un travailleur; Ces dons du corps, souvent, sont d'un superbe augure, Mais aimer Dieu, ma fille, est un don des meilleurs. Est-il un bon chrétien? J'en jugerai moi-même, Oui, car avant longtemps je le rencontrerai; Si je suis convaincu qu'avec ardeur il t'aime, Ma parole d'honneur! Je te l'amènerai...» Le nom de ce vieillard, de ce père excentrique, Était Jacques Benoit. Il ne redoutait rien; Il eut versé son sang pour la foi catholique; Il se glorifiait d'être né Canadien! Pierre enfin se coucha; mais l'amère insomnie Jusques au point du jour tortura son cerveau; Espérant mettre un terme à sa longue agonie, Dans sa forge, il alla manoeuvrer le marteau. Il tenait à Saint-Roch une large boutique Où le bruit de l'enclume aux rires se mêlait. Le soir, après souper, pour parler politique, Sous ce toit enfumé souvent l'on s'assemblait. Pierre, ce matin-là, suait à grosses gouttes, Lui, le gai forgeron aux bras si vigoureux! Ah! c'est qu'alors son coeur entretenait des doutes Sur l'accomplissement de ses projets heureux... «Pourtant, se disait-il, il faut que je connaisse Cet ange blond qui fait ma joie et mon tourment; Je veux mettre à son front, où brille la jeunesse, Les roses de l'hymen--divin couronnement!» Cinq jours plus tard, assis sur le seuil de sa porte, Il respirait du soir l'agréable fraîcheur; Devant lui défilait la nombreuse cohorte Des braves ouvriers revenant du labeur. --Eh! bonjour, Messieu Pierre! exclamait tout le monde, Car il était connu parmi les travailleurs; On proclamait sa force une lieue à la ronde: A lui seul! il avait rossé trois batailleurs... Mais Pierre, tout-à-coup, s'élança dans la rue Pour saisir un coursier qui venait au galop, Trimbalant dans un fiacre une enfant éperdue Dont la terreur offrait le plus triste tableau. Notre héros, soudain, au péril de sa vie, Bondit comme un lion au cou de l'animal Qui s'élança d'abord avec plus de furie, Mais se calma bientôt, vaincu par son rival! Presque aussitôt survint un homme à barbe blanche: C'était Jacques Benoit, le maître du cheval!... Dans Pierre il reconnut, à sa figure franche, Celui que son enfant nommait son idéal! Prenant du forgeron la main forte et grossière, Il sa serra longtemps avec effusion: «Ami, vous êtes brave et d'une race fière, Car de là-bas j'ai vu votre belle action. Comment vous exprimer ce qu'éprouve mon âme? Ajouta le vieillard, visiblement confus; La gratitude, allez!--cette vivace flamme-- Brûlera dans mon coeur pour ne s'éteindre plus! Oui, sans vous la fillette, à l'heure où je vous parle, Serait peut-être morte, oh! j'en frémis d'horreur! Je vous cherchais... pardon... je cherchais l'ami Charle... Quand mon fougueux coursier a fui comme un voleur!» Pierre, d'emblée, avait reconnu le vieux père De l'ange au front rêveur qui troublait son repos; Et, surpris de le voir, il regardait la terre Sans pouvoir seulement bredouiller quelques mots! Mais bientôt, recouvrant son ferme caractère, Il dit, en désignant sa modeste maison: --«Entrez donc sous le toit d'un vieux célibataire! --Vieux, dites-vous? Ah! Ah! oui, vieux... par la raison! --Vous êtes trop flatteur; je passe la trentaine Depuis quatre printemps. --Ne vous désolez pas, Car, à trente-quatre ans, la vieillesse est lointaine, C'est l'âge où l'on ne voit que les fleurs sous ses pas.» Laissons-les discourir, en prenant le breuvage, Sur l'étrange incident qui les a réunis, Et revenons à Rose. Elle veille au ménage, Y mettant une adresse et des soins infinis. Ses mains ont tout rangé dans un ordre admirable, Depuis les objets d'art jusqu'au luisant miroir; Et par la porte ouverte, on aperçoit la table sur laquelle est l'humble repas du soir. Sa mère, vieille femme, arrive de l'église, Où souvent elle va prier le roi des cieux; Mais sur son front de suite éclate la surprise En ne voyant que Rose apparaître à ses yeux. --«Et ton bon père, enfant? --Pas de retour encore! --Pauvre vieux! de ce train il sera bientôt mort! Car pour trouver celui que ta jeune âme adore, Il peut mettre à l'envers tout Québec et Beauport... --«Ciel! que vois-je! fit Rose, en courant vers la porte: Mon père qui revient avec notre inconnu... Mais, réprimant alors l'ardeur qui la transporte, Elle recule et dit: Qu'il soit le bienvenu!» En effet aussitôt sautèrent de voiture Pierre et Jacques Benoit, ce vieux Roger-Bontemps. La gaîté rayonnait sur leur bonne figure, Mais, hélas! la gaîté ne dura pas longtemps! Lorsque la jeune fille ouït la voix vibrante De l'homme qu'elle aimait, son coeur battit bien fort; Elle rougit, s'émut; et sa lèvre brûlante Laissa tomber un cri d'ineffable transport! «Mordienne! qu'as-tu donc, ô mon enfant chérie, S'écria le vieillard, lui saisissant la main; Nous t'aimons, tu le sais, avec idolâtrie, Et voulons du bonheur te tracer le chemin. Monsieur Pierre Francoeur--que tout le monde approche, Et que je suis heureux de recevoir chez moi-- Est un noble artisan sans peur et sans reproche, Qui serait enchanté de vivre sous ta loi; Il m'a fait cet aveu quand j'étais à sa table, (Car tu sauras tantôt comment je l'ai connu). Catholique fervent, honnête et charitable, Enfant, tel est celui que tu crois inconnu! Tu pleures à présent! voyons, voyons petite! Sèche ces vilains pleurs qui rougissent tes yeux; Prouve à ce beau Monsieur qu'ici la joie habite Et que notre étiquette est celle des aïeux! Rose, en effet, pleurait! Ses bienfaisantes larmes, Comme des diamants jusqu'à ses pieds roulaient; Cet aimable chagrin faisait briller ses charmes; Pierre et les deux vieillards, ravis, la contemplaient. Oui, cette enfant pleurait! mais un chaste délice Sous ce voile de pleurs alors se déguisait; Elle avait mis sa lèvre à l'enivrant calice, Et pleurait le bonheur que son coeur y puisait! O larmes précieuses, Douces, silencieuses, Baume consolateur Inénarrable joie, Que du ciel nous envoie Le divin Créateur! Des grands yeux bleus de Rose, Coule, rosée éclose Du pur et saint amour; Ah! rafraîchis son âme Dont la soif te réclame; Oui, coule en ce beau jour! Mais Rose, revenant de la folle surprise Qu'elle avait éprouvée en revoyant Francoeur, Lui dit: «Veuillez, Monsieur, excuser ma franchise: Vous m'avez trop causé de joie et de bonheur!...» Ce gracieux reproche, au lieu de blesser Pierre, Alluma dans son âme une lueur d'espoir; Il répondit: «Le ciel exauce ma prière, Puisque l'ai maintenant l'honneur de vous revoir.» «Bravo! bravissimo! trois fois bravo, mordienne! Glapit Jacques Benoit, tout fier de ce début; Merveilleusement dit, ma parole chrétienne! De ce pas, mes enfants, vous atteindrez le but! Allons, Monsieur Francoeur, allons, sans gêne, à table! Nous avons, il est vrai, chez vous fait bon repas; Mais ma femme et ma fille ont de la dent, que diable! Et le jeûne ce soir ne leur conviendrait pas!» Le galant accepta la franche politesse, Puis, en homme d'usage, il but et mangea peu. De Rose il admira la beauté, la finesse, Et la complimenta sur l'exquis pot-au-feu. Après ce gai repas, on fit de la musique Dans un petit salon de fleurs tout embaumé; Rose, en s'accompagnant, chanta plus d'un cantique Où le nom de Marie était souvent rimé. Pierre ne chantait pas, lui, selon les principes; Il en connaissait point l'art des dilettanti; Il ignorait aussi l'accord des participes, Mais chanta volontiers plus d'un couplet joli. Ce soir-là, chez Benoit, on était en liesse; Les coeurs, jeunes et vieux, vibraient à l'unisson. Les deux vieillards tout bas, se répétaient sans cesse Que Rose pour époux aurait un beau garçon! «Comment le trouves-tu, Rose et toi, bonne vieille? Demanda le vieillard, quand Pierre fut parti. Rose joyeuse, dit: --Vraiment il m'émerveille! Et sa mère ajouta: --C'est un fameux parti!...» Dieu! que les vrais plaisirs sont de courte durée! Pensait, en cheminant, le jeune homme amoureux; Je veux garder toujours de ma belle soirée Dans les plis de mon coeur, le souvenir heureux!
II
Dans le bourg Sainte-Foye, auprès de la barrière S'élevait un logis touré de bouleaux; Sur ses murs crevassés le houblon et le lierre, Ainsi que des serpents déroulaient leurs anneaux. C'était un beau soir d'août. Dans un ciel sans nuages, L'astre du jour lançait sa dernière lueur, Et les oiseaux mêlaient leurs gracieux ramages A la voix du Zéphyr volant de fleur en fleur. L'air était tout rempli de senteurs odorantes Que le foin, en séchant, exhalait en foison; Et la gentille abeille, aux ailes transparentes Buvait avec ivresse aux perles du gazon. Trois personnes causaient, assises sur un banc; La fine humeur gauloise animait leur langage Et l'écho répétait parfois leur rire franc. Cependant la plus belle, une blonde fillette, Interrompit soudain son rire harmonieux Pour aller recevoir, à la bonne franquette, Deux nouveaux arrivants, l'un jeune et l'autre vieux. --«Salut à vous, salut! Mademoiselle Rose, Lui dit en s'inclinant le plus âgé des deux; Votre teint à toujours l'incarnat de la rose Et mon ami de vous a droit d'être orgueilleux.» Pierre à son tour reprit: --«J'approuve le notaire Qui sait dire à propos toute la vérité; Mieux que lui je connais votre doux caractère, Et j'admire avec lui votre rare beauté.» --«De grâce, c'est assez! assez! répliqua-t-elle, Je ne mérite pas tous ces beaux compliments; Spirituels moqueurs, venez sous la tonnelle Où nous retrouverons mes excellents parents.» Ils furent accueillis d'une façon charmante Par Benoit et sa femme. Et Pierre, ce soir-là, Vint s'asseoir sans trembler auprès de son amante, Qui portait à ravir la robe de gala. Pourquoi tant de gaîté sur toutes ces figures? Et pourquoi le notaire était-il chez Benoit? C'est que, par un contrat, deux jeunes créatures, Allaient en ce beau soir, s'unir devant la loi. Pierre, depuis trois mois, sur l'océan du Tendre Confiait son esquif au doux vent de l'espoir; Car Rose quelquefois osait lui faire entendre Ces cinq mots consolants: «Ainsi j'aime à te voir!» Or, un jour de juillet--il m'en souvient encore-- Pierre chez son amante arrivait tout rêveur. «Je viens, avait-il dit, ô fille que j'adore, T'offrir en ce moment et ma vie et mon coeur. Je veux me marier: la raison me l'ordonne; Et n'est-ce pas d'ailleurs le devoir d'un chrétien? A tous les bons époux le Maître du ciel donne Au foyer l'harmonie et le pain quotidien. Ne me repousse pas, idole de ma vie, Toi qui portes au front la suave candeur! Au banquet de l'hymen le Seigneur nous convie: O Rose, accepte donc avec moi cet honneur...» Rose avait reparti: «J'admire ta franchise Et les fiers sentiments que tu viens d'exprimer; Mais, sans voir mes parents auxquels je suis soumise Je ne puis te répondre: ils pourraient me blâmer.» Cette soumission et ce hardi langage Jetèrent notre ami dans le ravissement. «Tu parles bien, dit-il; je n'ai pas le courage «De répliquer un mot à ton raisonnement.» Pierre, le lendemain, rayonnant d'espérance Et frais comme une fleur, arrivait chez Benoit. Le bonhomme lui dit: --«Écoutez ma sentence: Vous voulez épouser ma fillette?... eh bien, soit! Dans les premiers jours d'août, amenez M. Fabre, Ce notaire galant que nous estimons tous; Il manie encor mieux la plume que le sabre, Quoiqu'il porte cette arme avec un soin jaloux. Puis, le contrat passé, nous fixerons la date De votre mariage. Au pied des saints autels, Le prêtre célébrant (oh! ce dessein me flatte!) Sera mon vieux cousin, Messire Désautels. Nous ferons, n'est-ce pas? une noce tranquille, Nos aïeux s'amusaient de cette façon-là; N'allons pas imiter les «noceurs» de la ville, Je n'ai jamais aimé leur bruit ni leur éclat.» Pierre, tout ému, dit: «Mon cher futur beau-père, Votre sentence est douce, et j'en suis bien heureux. Je suivrai vos conseils et saurai, je l'espère, Éviter des «noceurs» les écarts dangereux.» Maintenant le lecteur sait pourquoi le notaire Chez le père Benoit accompagnait Francoeur, L'habile homme de loi montra son savoir-faire En dressant le contrat sans commettre une erreur. Au moment solennel où l'épouse future Prenait la plume d'or pour signer le contrat, Le notaire, vers elle inclinant sa figure, Mit un léger baiser sur son front incarnat. «Vous êtes fin voleur, dit en souriant Rose; Je ne vous donne point de petit baiser-là! Quoi! reprit le notaire, il faudra, je suppose, Pour être pardonné, vous remettre cela? Comment, vous oseriez?... non, non, riposta-t-elle, Je préfère excuser plutôt votre larcin; Vous avez de l'esprit, oh! oui, plein la cervelle, Mais je n'approuve pas votre hardi dessein!...» --C'est bien, faisons l'accord, ma bonne demoiselle, Et, comme la musique est l'accord le meilleur, Veuillez donc chanter la romance nouvelle Que vient de publier l'artiste Lavigueur.» Quand l'acte fut signé, les chansons et le rire Retentirent longtemps dans ce logis heureux; Les futurs époux--illusoire délire-- Crurent que leur bonheur valait celui des cieux!... Par un soleil brillant, un superbe carrosse, Traîné par deux chevaux, arrêta chez Benoit. Pierre, charmant à voir sous son habit de noce, Sauta de la voiture, aussi fier que le roi! Mais quand il aperçut Rose en toilette blanche Et le front couronné des fleurs de l'oranger, Il ne put retenir cette parole franche: «Le Créateur en toi ne peut rien corriger! Accepte ces bouquets, cadeau du jeune prêtre, L'aimable et généreux curé de Charlesbourg; Il doit, au saint autel, implorer le grand Maître Pour qu'il daigne bénir notre sincère amour.» --«Oui, j'accepte ces fleurs, merci du fond de l'âme! Veuillez assurer l'abbé de mon profond respect; Puisse de cette vertu la douce et sainte flamme Produire sur nous deux son salutaire effet...» Après s'être adressé les compliments d'usage, Jacque Benoit, Jean Fabre[5] et les futurs époux Prirent place, joyeux, dans le bel équipage Pour se rendre à l'église et se mettre aux genoux de l'abbé Désautels.
[Note 5: M. Jean Fabre, le notaire dont j'ai parlé plus haut, servait de père à Pierre Francoeur, qui avait perdu ses père et mère depuis plusieurs années.]
L'église de Sainte-Foye Brillait de mille feux, de fleurs et d'ornement. La foule était nombreuse; une céleste joie Répandait sur les fronts de vifs rayonnements. Car le peuple aimait Rose et savait bien que Pierre Avait le coeur honnête et le bras vigoureux; Et, de là, concluait qu'une belle carrière, Après leur mariage, allait s'ouvrir pour eux. Peindre l'émotion et la joie indicible Qui firent tressaillir ce couple vertueux Au moment d'être uni, n'est pas chose possible: Ils avaient du bonheur plein l'âme et plein les yeux. O jour de mariage Incomparable page Du livre des mortels; Époque de la vie Où se fait l'harmonie Des coeurs près des autels. Ineffable mystère: Un ange de la terre A l'homme vient s'unir; Et ces deux créatures, Aux riantes figures, Ont foi dans l'avenir; Car devant la Madone Un apôtre leur donne Sa bénédiction; Et, selon sa promesse, Le roi des cieux s'empresse De sceller l'union. Or, avec cette force, (Primant celle du Corse Le grand Napoléon) Ces époux seront braves Et riront des entraves Que dresse le démon! O divin mariage, Toi le fidèle gage Du bonheur des époux, Puissent l'homme et la femme Imprimer en leur âme Ton souvenir si doux! Quatre ans avaient passé depuis le mariage De Rose et de Francoeur. Nos héros habitaient Dans le faubourg Saint-Roch, sur le bord du rivage, Une belle demeure où les amis fêtaient. Ils ne désiraient rien, la sainte Providence Leur ayant départi joie et prospérité; Aussi conservaient-ils de la reconnaissance Pour le Dieu qui soutient la pauvre humanité. Deux jolis jumeaux blonds, un garçon, une fille Étaient venus au monde un soir de février; Et ces charmants amours--bijoux de la famille-- Égayaient de leurs cris cet aimable foyer. Ils avaient vingt-deux mois, Pierre-Émile et Corinne. (Ainsi les appelaient le père et la maman). Vingt-deux mois! c'est l'âge où la lèvre purpurine De ces êtres chéris bredouille gentiment! Qu'il était beau de voir ces figures joyeuses, Ces fronts où rayonnait la divine candeur, Ces teints couleur de rose--images gracieuses-- Que n'avait pas ternis le vent de la douleur! Chaque soir, à genoux près de leur bonne mère, Par sa bouche inspirée ils parlaient au bon Dieu; Et, semblable à l'encens, leur naïve prière. Dans un nimbe brillant montait vers le ciel bleu! Ils ignoraient que l'homme a des songes moroses, Que ses yeux quelquefois sont rougis par les pleurs; Ces anges ne voyaient que joie et rêves roses Où l'homme trop souvent n'aperçoit que malheurs!... .................................................. Lorsque Pierre sortait le soir de sa boutique, Les membres fatigués par le rude labeur, Les joyeux papillons du foyer domestique Lui faisaient oublier et fatigue et douleur; Volant à sa rencontre, ils ouvraient sa figure De sonores baisers en riant aux éclats; Il les faisait sauter, rouler sur la verdure Et savourait longtemps leurs gracieux ébats! Rose cherchait sans cesse, en femme aimable et bonne, A prévenir les goûts du maître de son coeur; Elle y réussissait, grâce à l'humble Madone, Qu'elle implorait toujours avec grande ferveur, De notre Canadienne elle était le vrai type: Taille moyenne, oeil doux et teint plein de fraîcheur; En morale, elle avait l'admirable principe De garder à nos moeurs leur antique splendeur. Son mari! ses enfants!... ah! qui pourrait redire La tendresse et l'amour qu'elle éprouvait pour eux? Seuls les anges du ciel sur leur divine lyre Auraient pu retracer ces sentiments pieux! Pierre et Rose étaient fiers de se sentir revivre Dans les doux jumeaux blonds aux yeux intelligents; Nous leur enseignerons la route qu'il faut suivre Pour accomplir le bien, disaient ces bons parents. Mais ce rêve enchanteur, ces projets fort louables Ne devaient pas avoir leur accomplissement, Car Dieu, dont les décrets sont tous impénétrables, Allait anéantir leur rêve en un moment. Le trois septembre au soir, par un beau clair de lune, Pierre, la rame en main, refoulait le courant. L'air était embaumé, mais le sournois Neptune Agitait quelquefois les flots du Saint-Laurent. Rose et les chérubins se tenaient près de Pierre, Assis en cercle, au fond de l'embarcation, Et contemplaient ravis, l'éclatante lumière Que l'astre répandait sur la création. --«Voyez-donc, chers parents, comme la lune est belle, S'écria Pierre-Émile, en croquant un gâteau.» Rose reprit: --«Pourtant, ce n'est qu'une étincelle Qui s'échappe la nuit du céleste Flambeau! Mais si vous restez bons, pieux et charitables, Si vous savez porter des malheurs le fardeau, Un jour vous quitterez tous nos biens périssables Pour aller contempler cet astre encor plus beau!» Pierre, depuis longtemps observait le silence; Un noir pressentiment faisait battre son coeur; Il avait beau lutter, se faire violence, Il restait au pouvoir de l'occulte oppresseur. Aussi redoutait-il ces bourrasques fréquentes Qui sont le cauchemar du courageux marin, Car le vent soulevait des vagues écumantes, L'air devenait plus lourd, et le ciel moins serein. Tout à coup un éclair, un éclair grandiose, Décrivit dans l'espace un long serpent de feu, Et l'orage éclata. Les deux enfants et Rose, Affolés de terreur, tremblaient en priant Dieu. Pierre les rassurait en montrant le rivage Qu'il s'efforçait d'atteindre avec son vieux canot; Le vent le repoussait. Sous un épais nuage La lampe de la nuit se déroba bientôt! Les malheureux étaient plongés dans les ténèbres Et ballottés ainsi qu'un fragile roseau. Le tonnerre aux échos jeta des sons funèbres, Et la vague lança les promeneurs à l'eau... Mais Pierre, redoublant aussitôt de courage, Saisit d'une main Rose et de l'autre un enfant; Et, vif comme un poisson, il revint à la nage Sur les flots tourmentés sans cesse par le vent. Eh! que pourrait-il faire ainsi sans assistance, N'ayant plus de canot ni la moindre clarté? Mourir... hélas! oui, car une bonne distance Le séparait encor de sa chère cité!... Quoi! mourir à cet âge où la vie est si belle, Où tout sous le soleil nous parle joie, amours... Mourir! lorsqu'on possède une épouse modèle Dont l'esprit, les vertus embellissent nos jours... Ce lugubre penser hanta l'esprit de Pierre, Mais il le repoussa de suite avec dédain; Puis, bravant derechef du fleuve l'onde amère, Il se mit à jouer du pied et de la main. Le nageur quelquefois disparaissait dans l'onde, Entraîné par sa femme et l'un de ses enfants; N'importe, il n'aurait pas--pour les trésors du monde-- Voulu laisser périr ces deux êtres charmants! Mais ses forces d'Hercule à la fin s'épuisèrent; Le Saint-Laurent allait se referment sur eux, Quand six robustes bras prestement les tirèrent De ce gouffre, ou plutôt de ce tombeau honteux! Les sauveurs étaient trois bateliers de Saint-Pierre, En route pour Québec avec un lot de bois. Ils avaient aperçu sur le fleuve en colère, Cet homme que la vague enveloppait parfois. Ils firent à la hâte un lit de fraîche paille, Au fond de leur bateau, pour les trois malheureux. Mais, ô fatalité! le sort, de sa tenaille, Voulait broyer le coeur du père courageux. Car, spectacle navrant! c'était deux corps livides, Deux cadavres que Pierre avait ravis aux flots! Ils étaient là, gisant sur les grabats humides, Le visage éclairé par le feu des falots... Pierre était atterré. Des larmes abondantes Inondaient sa figure aux traits mâles et beaux; Debout, pâle, muet, il ressemblait aux plantes Qui vivent sans chaleur à l'ombre des tombeaux! Il avait tout perdu dans l'espace d'une heure; Son adorable femme et ses fiers rejetons; Il ne lui restait plus que sa sombre demeure Où les sanglots allaient remplacer les chansons! Les bateliers, émus, regardaient en silence L'éloquente douleur de notre infortuné, Et suppliaient tout bas la sainte Providence De consoler ce brave au chagrin destiné. Mais Pierre, tout à coup, vaincu par la souffrance, --Ce mal dont les humains doivent subir la loi-- Roula sur le carreau, privé de connaissance, En s'écriant: «Seigneur, ayez pitié de moi!» Trois semaines après cette scène terrible, Que la plume ne peut fidèlement tracer, Pierre quittait le lit. Il était impossible, Pour qui l'avait connu, de le voir sans pleurer, Ce n'était plus cet homme à la forte encolure, Au visage serein, aux bras si vigoureux! Du vieillard il avait déjà l'allure, La tristesse trônait sur son front anguleux. Il ne ressentait plus de douleurs corporelles; Son estomac pouvait recevoir tous les mets, Mais l'âme, hélas! portait des blessures cruelles Que les princes de l'art ne guérissent jamais... C'est en vain qu'il cherchait souvent à se distraire En lisant les journaux ou quelques bons romans; L'inexorable sort semblait toujours se plaire A lui rendre odieux ces doux amusements. Alors il s'écriait, la voix pleine de larmes: «Accordez-moi, mon Dieu, la résignation, Ou faites-moi goûter las douceurs de vos charmes En daignant m'appeler dans la sainte Sion!» Enfin Dieu lui donna la force et le courage De porter des revers le pénible fardeau. A la forge bientôt il conduisait l'ouvrage Pendant que trois gaillards manoeuvraient le marteau. Un illustre défunt qui vit dans la mémoire Des hommes d'aujourd'hui, le bon curé Charest, Venait parfois le voir pour lui parler d'histoire Et surtout des héros que Francoeur admirait. Le malade écoutait les récits du vieux prêtre, Récits qui l'enflammaient au suprême degré; Au seul nom de la France, il sentait tout son être Tressaillir. Ah! ce nom était pour lui sacré. Aussi, c'est qu'il l'aimait ce beau pays de France, --Soleil que les prussiens ne pourront obscurcir!-- C'est là que ses aïeux prirent jadis naissance, Et c'est là qu'il aurait voulu vivre et mourir! Or, depuis que la mort de sa faux redoutable Avait moissonné Rose et ses deux chers enfants, Il ne nourrissait plus qu'un désir admirable: Combattre en Canadien contre les allemands! Il lui fallait partir, car l'eau de notre fleuve Rappelait à son âme un spectacle navrant: Toujours il croyait voir--insupportable épreuve-- Les défunts entraînés par l'horrible courant... Mais un autre motif plus grand que la souffrance L'engageait à partir pour le sol étranger; Il se disait souvent: «Quand on aime la France, On doit la secourir à l'heure du danger!»
III
L'été de mil huit cent soixante et dix achève; L'oiseau commence à fuir vers des climats plus doux; Le soleil, triste et pâle, à l'horizon se lève; La ramure secoue au vent ses cheveux roux. C'est le dimanche au soir. Une foule innombrable Envahit le forum (place Jacques-Cartier); On dirait, à la voir, qu'un malheur effroyable Menace les mortels de l'univers entier. Que s'est-il donc passé de si grand sous les astres Pour que sur tous ces fronts éclate le chagrin? Ah! la France se meurt! déjà quatre désastres: Weissembourg, Reischofen, Forbach et Spickerin! Eh! oui, voilà pourquoi l'on pleure et l'on murmure Dans la ville où grandit l'héroïque valeur; Quand la France reçoit au coeur une blessure, Les habitants d'ici tressaillent de douleur! «Je vole à son secours, s'écrie un patriote, Et vais au consulat offrir mes faibles mains. Et si je dois tomber sous le fer du despote, Je mourrai, sans regret comme les vieux Romains!» Il part, la tête haute et l'oeil plein de lumière, Et va chez le consul, qui l'accueille fort bien. «J'appartiens, Excellence, à la classe ouvrière, Dit-il, et j'ai l'honneur d'être né Canadien. Or, j'apprends que la France où naquirent nos pères, --Belle France que j'aime autant que mon pays!-- Est soumise à cette heure aux troupes meurtrières Que commandent Von Molke et ses cruels amis! Eh bien, mille tambours! je vends maison, boutique, Pour aller me ranger sous son noble drapeau; Oui, si j'obtiens de vous une pièce authentique, Je troquerai l'outil contre le chassepot!» --«Quel est donc votre nom, homme plein de courage? --Pierre Francoeur, obscur artisan, de Saint-Roch. --Quoi! c'est à vous qu'un soir le fleuve, dans sa rage, Ravissait et l'épouse et les enfants en bloc?... --«Hélas! oui, c'est à moi que le fleuve en colère,-- Ce fleuve au bord duquel j'aimais à respirer--, A ravi les trois coeur, les plus purs de la terre... Et depuis cet instant je ne fais que pleurer... --O le deuil éprouvé des époux et des pères! Je comprends vos malheurs et sais y compatir; Vous êtes un héros tel que l'on n'en voit guères, Et la France de vous n'aura pas à rougir. Prenez ce sauf-conduit cacheté de mes armes, Puis rendez vous auprès du gouverneur Trochu; Devant ce pli les Francs abaisseront leurs armes, Et par eux vous serez, au besoin, secouru.» «--Pour vos bontés, merci mille fois, Excellence! Je serai, je l'espère, un valeureux soldat, Car je sens dans mon coeur refleurir la vaillance Que Montcalm a légué aux fils du Canada!» Le lendemain au soir, à genoux sur la terre Où dormaient pour toujours Rose et les deux jumeaux, Pierre parlait tout bas dans ce lieu solitaire, Mais l'indiscret zéphyr nous apporta ces mots: Adieu, tombe chérie, Sombre et muet séjour Où tous, après la vie Nous dormirons un jour! Demeure des trois anges Que follement j'aimais Et que les viles fanges Ne salirent jamais! Adieu, charmante femme, Adieu, fruits de son flanc: A vous, j'offre mon âme, A la France, mon sang! Demain, avant l'aurore, Je quitterai ces lieux; --Vous reverrai-je encore? Oui, plus tard, dans les cieux! Mais, vive inquiétude, Qui me remplacera? En cette solitude Qui vous visitera? Hélas! sur votre tombe Que j'arrose de pleurs, Nul ne viendra quand tombe Le jour, mettre des fleurs! Ni faire la prière, Cette aumône du coeur, Que le céleste Père Accueille avec bonheur. Non, car l'homme se livre Ici-bas aux plaisirs, Et n'aspire qu'à vivre Pour combler ses désirs! Eh bien, puisque le monde Ne songe qu'à jouir, Moi, sur la terre et l'onde Pour vous je veux souffrir! Donc, adieu, tendre femme, Adieu, fruits de son flanc! A vous, j'offre mon âme, A la France, mon sang!» Laissons dormir en paix dans leur sombre retraite Ces trois infortunés, et rejoignons Francoeur, Qui, près de Châtillon, à la lutte s'apprête Sous le commandement d'un général de coeur. Il a pu parvenir jusque là sans entrave, Grâce à l'aimable pli du consul québecquois; Du reste, en le voyant, on devinait un brave Dans les veines duquel coulait le sang gaulois! La France tous les jours éprouve les défaites; Nos vaillants soldats sont par le nombre écrasés; Et déjà les Prussiens se préparent des fêtes Dans les riches hameaux qu'ils ont germanisés. Ils ne respectent rien, ces conquérants d'une heure! Ils insultent l'enfant, la femme, le vieillard, Détruisent la moisson et brûlent la demeure Où vit paisiblement l'honnête montagnard. Ivres d'or et de sang, ils attaquent les villes Qu'ils pillent aussitôt et plongent dans le deuil; Puis, l'esprit ébranlé par leurs succès faciles, Ils lancent sur Paris un envieux coup d'oeil! Halte-là! car Paris, le vrai coeur de la France, Le royaume des arts, l'imprenable cité, Secoue avec éclat sa folle insouciance Et veut garder encor son immortalité! Jules Favre aux Prussiens demande un armistice, Afin d'examiner leurs nombreux armements: Mais de Bismark répond: «Je ne puis, en justice, L'accorder... Agréez mes meilleurs sentiments!» Cette froide réponse allume la colère et l'indignation dans l'âme des Français. «C'est bien, disent plusieurs, fertilisons la terre, Les cadavres prussiens nous serviront d'engrais! Tout Paris se prépare à combattre les reîtres, Les jeunes et les vieux marchent sous les drapeaux; On jure de tuer, sans pitié, tous les traîtres Et de livrer leur chair en pâture aux corbeaux! Les fusils, les canons, les boulets et la poudre Sont vite fabriqués et remis aux soldats; Et, quand sonnera l'heure, aussi prompts que la foudre, Ces terribles engins feront mille dégâts... C'est le vingt-deux septembre. Escorté de ses troupes Le général Ducrot traverse Châtillon; Les habitants du lieu, qui se tiennent par groupes Agitent devant lui maint et maint pavillon. Ducrot s'incline et dit: «Priez pour nous, mes frères, Afin que du combat nous sortions triomphants; Demain nous camperons près des hautes Bruyères Où les Prussiens encor se montrent turbulents.» Et quittant à regret ce peuple qu'il estime, Esclave du devoir, il poursuit son chemin; Il n'a plus qu'un désir--désir vraiment sublime-- Lutter, et, s'il le faut, mourir le lendemain! De bonne heure, Ducrot le lendemain arrive A l'endroit redoutable avec ses bataillons. «Tenez-vous, leur dit-il, tous sur la défensive, Car l'ennemi déjà doit charger ses canons. A peine a-t-il parlé, qu'une balle prussienne Laboure jusqu'à l'os le flanc de son cheval! La bête de douleur rugit comme l'hyène Qui se trouve placée en face d'un rival. Les ennemis alors sortent de leur cachette En lançant des obus à travers les bosquets; Mais Ducrot, sans frayeur, à ses soldats répète: Laissez-les dépenser leur force et leurs boulets! Cependant les Prussiens--que ce silence intrigue-- Osent se découvrir aux regards des Français. Ducrot les voit venir, et, fier de son intrigue, Jubile en présentant un glorieux succès! «A l'oeuvre! ordonne-t-il; déplantez-moi ces rustres. Que l'orgueil a rendu méchants, audacieux! La France attend de vous les faits les plus illustres, Allons donc, en avant! ô soldats valeureux!» Aussitôt des milliers de boulets et de balles Tombent comme un orage au milieu des Prussiens. Et l'air redit alors des clameurs infernales Qui ressemblent aux cris d'une meute de chiens! Çà et là des blessés étendus en grand nombre Exhalent leurs douleurs et maudissent le sort, Puis d'autres effrayés par ce spectacle sombre, Sous les bois vont se mettre à l'abri de la mort. Les chevaux, l'oeil en feu, les naseau pleins d'écume, Affolés de terreur, s'élancent au galop, Mutilant de leurs fers le cadavre qui fume Sur le sol détrempé par le sang et par l'eau! C'est un sauve-qui-peut: le général lui-même, Espèce de colosse au coeur ambitieux, Est obligé de fuir; et, dans sa rage extrême, Maudit, en se sauvant, les Français et les dieux... Maintenant, grâce au ciel, sur les Hautes-Bruyères, Le vieux drapeau français déroule au vent ses plis; Il semble défier les hordes meurtrières Qui nourrissent l'espoir de bombarder Paris. Neuf jours ont fui. Ducrot à cheval se promène En rêvant au plaisir de revoir l'ennemi, Car il l'attend. Depuis bientôt une semaine Ce général fameux n'a presque point dormi. Au détour d'une route, à travers le feuillage, Il croit voir onduler dans le lointain brumeux Une mer de soldats: tel on voit un rivage Mollement s'avancer les flots silencieux. Tiens! ce sont les enfants de la blonde Allemagne, Se dit le promeneur, en mettant son lorgnon; Nous leur ferons danser, ici, dans la montagne, Un joli moulinet aux accords du canon... Ils aiment ce jeu-là, si j'en crois ma mémoire, Eh bien, ces beaux danseurs ne seront pas déçus! Mais! ils sont très nombreux: la plaine en est toute noire! Bah! qu'importe leur nombre, ils seront bien reçus! Sur ce, le général pique au flanc sa monture Et s'élance au galop vers le champ des soldats. «--Aux armes! leur dit-il, de sa voix mâle et pure, Les Allemands sur nous s'avancent à grands pas! Leur nombre est légion; mais vous êtes des braves Que ne comptez jamais le nombre des rivaux; Si vous ne voulez pas devenir leurs esclaves, Ni même leur livrer vos glorieux drapeaux, Alors, repoussez-les! N'ayez aucune crainte, Soldats, d'être vaincus; non luttez vaillamment, Sous le regard de Dieu, car votre cause est sainte Et Dieu vous aidera jusqu'au dernier moment!» Tous les soldats en choeur à cet appel répondent: --Nous vous suivrons partout, ô noble général! --Ah! merci, fait Ducrot; vos cris puissants inondent Mon âme d'allégresse... Attendez le signal! L'heure succède à l'heure et l'ombre à la lumière; La nuit sur la nature étend son voile noir. La lune, au bord du ciel, montrant sa tête altière, Scintille tout à coup comme un bel ostensoir. Tout est silencieux. Ducrot et son armée Attendent, l'arme aux bras, le terrible moment Où la tourbe prussienne--ivre de renommée-- Viendra le attaquer dans leur retranchement. Mais le temps passe, et rien ne trouble le silence, Si ce n'est quelquefois les murmures du vent. Enfin l'aube paraît et l'horizon immense Reflète les clartés d'un beau soleil levant. Les belliqueux Français sont ennuyés d'attendre; Ils ne redoutent pas leurs ennemis, oh! non! Car leur unique voeu, maintenant, est d'entendre La voix de la trompette et de celle du canon. Néanmoins, imitant du général l'exemple, Ils offrent au Seigneur les prémices du jour, Et ce champ de combat se convertit en temple D'où montent vers le ciel des prières d'amour. Puis, ce devoir rempli, les cuisiniers préparent, Avec habileté, le modeste repas. La marmite est au feu. Tous les soldats s'emparent De leurs brillants couteaux pour trancher le lard gras. Bref, le tout est servi. La cloche carillonne Invitant la milice à manger sans façon. Le vin ne manque pas. La bonne humeur rayonne Sur les fronts, et le coeurs vibrent à l'unisson. Mais, dominant les ris, les tirades joyeuses, La voix du général fait entendre ces mots: «Aux armes! j'aperçois les cohortes nombreuses; Vainquons! car la défaite est le plus grand des maux!» Les soldats, oubliant le vin et la gamelle Obéissent de suite à l'ordre de Ducrot, Qui suit leurs mouvements de sa vive prunelle En allant et venant sur son coursier au trot. Les Prussiens, l'air railleur, vers les Français s'avancent, Mais ceux-ci sont déjà prêts à les recevoir, Les soldats de Ducrot à leurs ennemis lancent Un regard dont l'éclair paraît les émouvoir. Ducrot ordonne alors de commencer la lutte. Par un feu bien nourri. Le feu gronde aussitôt; Et, spectacle effrayant, des deux côtés on lutte Avec un héroïsme où la colère éclot. Allemands et Français combattent face à face Et semblent décidés à vaincre ou bien mourir, Car lorsqu'un soldat tombe, un autre le remplace, Convaincu qu'à son tour la mort va le saisir! La mort, sans préférence, enlève aux deux armées Des hommes de valeur, que dis-je? des héros! Elle n'a pas d'égard pour leurs jeunes années, Non! comme les blés mûrs ils tombent sous sa faux! O mort, cruelle mort! pour assouvir ta haine, Tu fais couler à flot le sang de tous ces preux; Tu plonges à la fois dans le deuil et la peine Des mères au coeur d'or et des enfants heureux! Ils n'ont plus de soutien, ils n'ont plus d'espérance! Ah! qui donc désormais leur donnera du pain? Qui les consolera quand l'amère souffrance Posera sur leur front sa redoutable main?... Mais la mort ne dort pas, au contraire elle veille Et moissonne à son gré les faibles et les forts: On a beau la prier, elle n'a point d'oreille Pour écouter nos voix, nos douloureux accords... Elle épargne à présent les soldats de la Prusse Et frappe les Français qui luttent vainement; Ceux-ci vont succomber, quand Ducrot, plein d'astuce, Sous le dôme d'un bois les place adroitement. Le pauvre général a la douleur dans l'âme: Six cents vingt-deux des siens sont au nombre des morts! Que faire? va-t-il fuir? Non! ce serait infâme, Et partout le suivrait la honte et le remords... Mais il devra lutter, hélas! sans espoir même, Car les Prussiens à peine ont perdu cent soldats. «N'importe! je mourrai pour la France que j'aime, Dit-il: un Français meurt, mais il ne se rend pas...» Il crie à ses héros: «Quittons notre retraite Et derechef allons au poste de l'honneur: Impossible pour nous d'éviter la défaite; Prouvons donc aux Prussiens que nous avons du coeur!» La résignation brille sur la figure De ces braves soldats luttant vingt contre cent; Mais personne ne jette une plainte, un murmure, Ils ont déjà juré de répandre leur sang! Le général alors à leur tête se place En leur disant: «Soldats, imitons nos aïeux; Lorsque des ennemis s'emparaient d'une place, Ils les en délogeaient, eh bien, faisons comme eux!» Sur ce, l'oeil enflammé, le voilà qui s'élance, Vers la vaste clarière où règnent les Teutons; Il y parvient bientôt trompant leur vigilance, Et fait pleuvoir sur eux le fer de ses canons. Les Allemands, surpris d'une attaque aussi rude, Ne peuvent tout d'abord riposter à ce feu; Mais leur général parle, et sa ferme attitude Leur donne du courage et les rassure un peu. Puis un combat nouveau, gigantesque, commence; Ces puissants ennemis ne se ménagent pas. On dirait, à les voir, qu'ils sont pris de démence, Tant ils semblent contents s'affronter le trépas. Balles, boulets, obus tombent comme la grêle; Une épaisse fumée aveugle les soldats; Aux plaintes des blessés, la trompette entremêle Sa larmoyante voix, aussi triste qu'un glas. Les Français luttent bien. Le bruit de la mitraille, Loin de les effrayer, augmente leur ardeur; Ils veulent à tout prix gagner cette bataille Que renferme pour eux le salut et l'honneur! Mais, qu'est-ce? entendez-vous les hourras frénétiques Qu'ils poussent vers le ciel en combattant toujours? Ils viennent de ravir aux sujets germaniques Douze ou treize canons aux énormes contours! Alors les Allemands, le front chargé de rage, Font mine d'avancer sous le feu des Français, Mais en vain! car ceux-ci redoublent de courage Et leur font essuyer un nouvel insuccès! Ducrot observe tout. Il voit parmi ses braves Un homme culbuter à lui seul maints Prussiens, Leur infligeant à tous de ces blessures graves Que ne peuvent guérir les savants chirurgiens; Car ceux qui sont tombés sous sa fatale étreinte Sont là, sans mouvement, sur le terne gazon, La poitrine brisée et la prunelle éteinte, Mêlant leur dernier râle à la voix du canon! Mais ce chanceux tireur que l'héroïsme guide, Pourra-t-il résister aux coups des ennemis? Regardez-le: de sang sa tunique est humide; N'importe! il lutte encore, les membres tout meurtris! Puis, ô bonheur! il voit que l'ennemi recule; Il avance à la course avec ses compagnons, Poursuivant les fuyards les tuant sans scrupule, Comme on écraserait du pied des moucherons!... Tout à coup il terrasse un soldat héroïque Qui vient de dérober aux Français un drapeau; Il arrache au voleur cette belle relique, Plus pure à ses regards que le cristal de l'eau! Quel est donc ce héros à la fière encolure Que Bellone a chargé des lauriers du vainqueur? Examinez les traits de sa noble figure, Et vous reconnaîtrez le forgeron Francoeur!... Les malheurs ont blanchi ses beaux cheveux d'ébène Et creusé sur son front un glorieux sillon; Blessé, mais non soumis, il est semblable au chêne Qui résiste longtemps aux coups du bûcheron... Il baise avec amour le drapeau de ses pères, Après l'avoir pressé tendrement sur son coeur; Et, sans respect humain, récite des prières Que sa famille, au ciel doit répéter en choeur! L'ardeur chez les Prussiens semble un instant renaître, Car leur mitraille gronde encore avec éclat; Mais, d'un coup d'oeil, il est aisé de reconnaître Que c'est le désespoir qui les pousse au combat. Ducrot veut balayer ces bandes étrangères Qui croyaient par leur nombre effrayer les Français: «Braves soldats! chassez ces infâmes vipères Pour qu'elles n'osent plus nous troubler désormais...» Pierre alors se redresse et prend sa carabine, De l'échec de la veille il veut venger l'affront. Ciel! soudain son bras tremble et sa tête s'incline: Il vient de recevoir deux balles dans le front! Il tombe sur le sol, théâtre de sa gloire, Ce modeste artisan que rien n'intimida, En murmurant ces mots que je livre à l'Histoire: Adieu, France chérie! Adieu, beau Canada... 1er février 1887.