LIVRE II. LE SAINT-GRAAL.
Reading edition
LE SAINT-GRAAL.
I. JOSEPH ET SON FILS JOSEPHE ARRIVENT À SARRAS.—SACRE DE JOSEPHE.—PREMIER SACRIFICE DE LA MESSE.
Nous quittons le poëme de Robert de Boron pour suivre les deux Joseph et leurs parents, nouvellement baptisés, sur le chemin qui conduit à Sarras, ville principale d'un royaume du même nom qui confinait à l'Égypte. C'est de cette ville, qui devait une des premières adopter la fausse religion de Mahomet, que tirent leur nom ceux qui croient aujourd'hui à ce faux prophète.
Ils n'emportaient avec eux d'autre trésor, d'autres provisions, que la sainte écuelle rendue par Jésus-Christ lui-même à Joseph d'Arimathie: Joseph à la présence de cette précieuse relique avait dû de ne pas sentir la faim ni la soif: les quarante années de sa captivité n'avaient été qu'un instant pour lui. Avant d'arriver à Sarras, il avait entendu le Fils de Dieu lui commander, comme autrefois Dieu le Père à Moïse, de faire une arche ou châsse, pour y enfermer ce vase. Les chrétiens qu'il conduisait devaient faire à l'avenir leurs dévotions devant l'arche. À Joseph et à son fils seuls le droit de l'ouvrir, de regarder dans le vase, de le prendre dans leurs mains. Deux hommes choisis entre tous devaient porter l'arche sur leurs épaules, toutes les fois que la caravane serait en marche.
Le Saint-Esprit dit à Joseph: «Quand l'aube prochaine éclairera l'arche, quand tes soixante-cinq compagnons auront fait leurs génuflexions devant elle, je prendrai ton fils, je l'ordonnerai prêtre, je lui donnerai ma chair et mon sang à garder.»
Et le lendemain, la même voix divine, parlant aux chrétiens assemblés: «Écoutez, nouveaux enfants! Les anciens prophètes eurent le don de mon Saint-Esprit; vous l'obtiendrez également, et vous aurez bien plus encore, car vous aurez chaque jour mon corps en votre compagnie, tel que je le revêtis sur la terre. La seule différence, c'est que vous ne me verrez pas en cette semblance. Ô mon serviteur Josephe! je t'ai jugé digne de recevoir en ta garde la chair et le sang de ton Sauveur. Je t'ai reconnu pour le plus pur des mortels et le plus exempt de péchés, le mieux dégagé de convoitise, d'orgueil et de mensonge: ton cœur est chaste, ton corps est vierge; reçois le don le plus élevé que mortel puisse souhaiter: seul tu le recevras de ma main, et tous ceux qui l'auront plus tard devront le recevoir de la tienne. Ouvre la porte de l'arche, et demeure ferme à la vue de ce qui te sera découvert.»
Alors Josephe ouvrit l'arche en tremblant de tous ses membres.
Il vit dedans un homme vêtu d'une robe plus rouge et plus éclatante que le feu ardent. Tels étaient aussi ses pieds, ses mains et son visage.
Cinq anges l'entouraient, vêtus de même, et portant chacun six ailes flamboyantes. L'un tenait une grande croix sanglante; le second trois clous d'où le sang paraissait dégoutter; le troisième une lance dont le fer était également rouge de sang; le quatrième étendait devant le visage de l'homme une ceinture ensanglantée; dans la main du cinquième était une verge tortillée, également humide de sang. Sur une bande que les cinq anges tenaient développée, il y avait des lettres qui disaient: Ce sont les armes avec lesquelles le Juge de tout le monde a vaincu la mort; et sur le front de l'homme d'autres lettres blanches: En cette forme viendrai-je juger toutes choses, au jour épouvantable.
La terre sous les pieds de l'homme paraissait couverte d'une rosée sanglante qui la rendait toute vermeille.
Et l'arche semblait avoir alors dix fois sa première étendue. Les cinq anges circulaient sans peine dans l'intérieur autour de l'homme, qu'ils contemplaient les yeux remplis de larmes.
Josephe, ébloui de tout ce qu'il voyait, ne put prononcer une parole; il s'inclina, baissa la tête et restait tout abîmé dans ses pensées, quand la voix céleste l'appela; aussitôt il releva le front et vit un autre tableau.
L'homme était attaché sur la croix que tenaient les cinq anges. Les clous étaient entrés dans ses pieds et dans ses mains; la ceinture serrait le milieu de son corps, sa tête retombait sur la poitrine; on eût dit un homme dans les angoisses de la mort. Le fer de la lance pénétrait dans le côté, d'où jaillissait un ruisselet d'eau et de sang; sous les pieds était l'écuelle de Joseph, recueillant le sang qui dégouttait des mains et du côté; elle en était remplie au point de donner à croire qu'elle allait déborder.
Puis les clous parurent se détacher, et l'homme tomber à terre la tête la première. Alors Josephe, d'un mouvement involontaire, se jeta en avant pour le soutenir: comme il avançait un pied dans l'arche, cinq anges s'élancèrent, les uns vibrant contre lui la pointe de leurs épées, les autres élevant leurs lances comme prêtes à le frapper. Il essaya pourtant de passer, tant il avait à cœur de venir en aide à celui qu'il reconnaissait déjà pour son Sauveur et son Dieu; mais la force invincible d'un ange le retint malgré lui.
Comme il demeurait immobile, Joseph, incliné à quelque distance, s'inquiétait de voir son fils arrêté au seuil de l'arche: il se leva et se rapprocha de lui. Mais Josephe, le retenant de la main: «Ah! père,» dit-il, «ne me touche pas, ne m'enlève pas de la gloire où je suis. L'Esprit-Saint me transporte par-delà la terre.» Ces mots redoublèrent la curiosité du père, et, sans égard pour la défense, il se laissa tomber à genoux devant l'arche, en cherchant à découvrir ce qui se passait à l'intérieur.
Il y vit un petit autel couvert d'un linge blanc sous un premier drap vermeil. Sur l'autel étaient posés trois clous et un fer de lance. Un vase d'or en forme de hanap occupait la place du milieu. La toile blanche jetée sur le hanap ne lui permit pas de distinguer le couvercle et ce qu'il enfermait. Devant l'autel, il vit trois mains tenir une croix vermeille et deux cierges, mais il ne sut pas reconnaître à quels corps ces mains appartenaient.
Il entendit un léger bruit; une porte s'ouvrit et laissa voir une chambre dans laquelle deux anges tenaient, l'un une aiguière, l'autre un gettoir ou aspersoir. Après eux venaient deux autres anges portant deux grands bassins d'or, et à leur cou deux toiles de merveilleuse finesse. Trois autres portaient des encensoirs d'or illuminés de pierres précieuses, et de leur autre main des boîtes pleines d'encens, de myrrhe et d'épices dont la suave odeur se répandait à l'entour. Ils sortirent de la chambre les uns après les autres. Puis un septième ange, ayant sur son front des lettres qui disaient: Je suis appelé la force du haut Seigneur, tenait dans ses mains un drap vert comme émeraude qui enveloppait la sainte écuelle. Trois anges allèrent à sa rencontre portant des cierges dont la flamme produisait les plus belles couleurs du monde. Alors Josephe vit paraître Jésus-Christ lui-même sous l'apparence qu'il avait en pénétrant dans sa prison, et tel qu'il s'était levé du sépulcre. Seulement son corps était enveloppé des vêtements qui appartiennent au sacerdoce.
L'ange chargé du gettoir puisa dans l'aiguière, et en arrosa les nouveaux chrétiens; mais les deux Joseph pouvaient seuls le suivre des yeux.
Alors Joseph s'adressant à son fils: «Sais-tu maintenant, beau fils, quel homme conduit cette belle compagnie?—Oui, mon père; c'est celui dont David a dit au Psautier: «Dieu a commandé à ses anges de le garder partout où il ira.»
Tout le cortége passa devant eux et parcourut les détours du palais que le roi Évalac avait mis à leur disposition; palais que Daniel, jadis, dans une intention prophétique, avait appelé le Palais spirituel. Et quand ils arrivaient devant l'arche et avant d'y rentrer, chacun des anges s'inclinait une première fois pour Jésus-Christ, debout dans le fond; une seconde fois pour l'arche.
Notre-Seigneur s'approchant alors de Josephe: «Apprends,» lui dit-il, «l'intention de cette eau que tu as vu jeter de part et d'autre. C'est la purification des lieux où le mauvais esprit a séjourné. La présence du Saint-Esprit les avait déjà sanctifiés, mais j'ai voulu te donner l'exemple de ce que tu feras, partout où mon service sera célébré.—Mon Seigneur,» demanda Josephe, «comment l'eau pourra-t-elle purifier, si elle n'est pas elle-même purifiée?—Elle le sera par le signe de la rédemption que tu lui imposeras, en prononçant ces paroles: Que ce soit au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!
«Maintenant je vais te conférer la grâce suprême que je t'ai promise; le sacrement de ma chair et de mon sang, que, cette première fois, mon peuple verra clairement, pour que tous puissent, devant les rois et les princes du monde, témoigner que je t'ai choisi pour être le PREMIER PASTEUR de mes nouvelles brebis, et pour établir les pasteurs chargés de nommer ceux qui, dans les âges suivants, gouverneront mon peuple. Moïse avait conduit et gouverné les fils d'Israël par la puissance que je lui avais donnée: de même seras-tu le guide et le gardien de ce nouveau peuple: ils apprendront de ta bouche comment ils me doivent servir, et comment ils pourront demeurer dans la vraie créance.»
Jésus-Christ prit alors Josephe par la main droite et l'attira vers lui. Tout le peuple assemblé le vit clairement ainsi que les anges dont il était environné.
Alors tous les anges vinrent devant lui. Notre-Seigneur le sacra et l'oignit de l'huile prise dans l'ampoule que tenait celui des anges qui l'avait arrêté précédemment au seuil de l'arche. De la même ampoule fut prise l'onction qui, plus tard, servit à sacrer les rois chrétiens de la Grande-Bretagne jusqu'au père d'Artus, le roi Uter-Pendragon. Notre-Seigneur lui mit ensuite la crosse en main, et lui passa dans un de ses doigts l'anneau que nul mortel ne pourrait contrefaire, nulle force de pierre séparer. «Josephe,» lui dit-il, «je t'ai oint et sacré évêque en présence de tout mon peuple. Apprends le sens des vêtements que je t'ai choisis: les sandales avertissent de ne pas faire un pas inutile, et de tenir les pieds si nets qu'ils n'entrent dans nulle maligne souillure, et ne marchent que pour donner conseil et bon exemple à ceux qui en auraient besoin.
«Les deux robes qui couvrent la première jupe sont blanches, pour répondre aux deux vertus sœurs, la chasteté et la virginité. Le capuchon qui enferme la tête est l'emblème, et de l'humilité qui fait marcher le visage incliné vers la terre, et de la patience que les ennuis et les contrariétés ne détournent pas de la droite voie.
«Le nœud suspendu au bras gauche indique l'abstinence; on le place ainsi parce que le propre de ce bras est de répandre, comme le propre du bras droit est de retenir. Le lien du col, semblable au joug des bœufs, signifie obéissance à l'égard de toutes les bonnes gens. Enfin la chape ou vêtement supérieur est vermeille, pour exprimer la charité, qui doit être brûlante comme le charbon ardent.
«Le bâton recourbé que doit tenir la main gauche a deux sens: vengeance et miséricorde. Vengeance pour la pointe qui le termine; miséricorde en raison de sa courbure. L'évêque doit en effet commencer par exhorter charitablement le pécheur: mais, s'il le voit trop endurci, il ne doit pas hésiter à le frapper.
«L'anneau passé au doigt est le signe du mariage contracté par l'évêque avec l'Église, mariage que nulle puissance ne peut dissoudre.
«Le chapeau cornu signifie confession. Il est blanc, en raison de la netteté que l'absolution donne. Les deux cornes répondent l'une au repentir, l'autre à la satisfaction: car l'absolution ne porte ses fruits qu'après la satisfaction ou pénitence accomplie.»
«Avance maintenant, Josephe,» ajouta Notre-Seigneur, «viens offrir le sacrifice de ma chair et de mon sang, à la vue de tout mon peuple.» Tous alors virent Josephe entrer dans l'arche, et les anges aller et venir autour de lui. Ce fut le premier sacrement de l'autel. Josephe mit peu de temps à l'accomplir; il ne dit que ces paroles de Jésus-Christ à la Cène: Tenez et mangez, c'est le vrai corps qui sera tourmenté pour vous et pour les nations. Puis, en prenant le vin: Tenez et buvez, c'est le sang de la loi nouvelle, c'est mon propre sang, qui sera répandu en rémission des péchés. Il prononça ces paroles en posant le pain sur la patène du calice; soudain le pain devint chair, le vin sang. Il vit clairement entre ses mains le corps d'un enfant dont le sang paraissait recueilli dans le calice. Troublé, interdit à cette vue, il ne savait plus que faire: il demeurait immobile, et les larmes coulaient de ses yeux en abondance. Notre-Seigneur lui dit: «Démembre ce que tu tiens, et fais-en trois pièces.»—«Ah! Seigneur,» répondit Josephe, «ayez pitié de votre serviteur! Jamais je n'aurai la force de démembrer si belle créature!—Fais mon commandement,» reprit le Seigneur, «ou renonce à ta part dans mon héritage.»
Alors Josephe sépara la tête, puis le tronc du reste du corps, aussi facilement que si les chairs eussent été cuites; mais il n'obéit qu'avec crainte, soupirs et grande abondance de larmes.
Et comme il commençait à faire la séparation, tous les anges tombèrent à genoux devant l'autel et demeurèrent ainsi jusqu'à ce que Notre-Seigneur dît à Josephe: «Qu'attends-tu maintenant? Reçois ce qui est devant toi, c'est-à-dire ton Sauveur.» Josephe se mit à genoux, frappa sa poitrine et implora le pardon de ses péchés. En se relevant, il ne vit plus sur la patène que l'apparence d'un pain. Il le prit, l'éleva, rendit grâces à Notre-Seigneur, ouvrit la bouche et voulut l'y porter; mais le pain était devenu un corps entier: il essaya de l'éloigner de son visage; une force invincible le fit pénétrer dans sa bouche. Dès qu'il fut entré, il se sentit inondé de toutes les douceurs et suavités les plus ineffables. Il saisit ensuite le calice, but le vin qui s'y trouvait renfermé, et qui s'était, en approchant de ses lèvres, transformé en véritable sang.
Le sacrifice achevé, un ange prit le calice et la patène et les mit l'un sur l'autre. Sur la patène se trouvaient plusieurs apparences de morceaux de pain. Un second ange posa ses deux mains sur la patène, l'éleva et l'emporta hors de l'arche. Un troisième prit la toile et suivit le second. Dès qu'ils furent hors de l'arche et à la vue de tout le peuple, une voix dit: «Mon petit peuple nouvellement régénéré, j'apporte la rançon; c'est mon corps qui, pour le sauver, voulut naître et mourir. Prends garde de recevoir avec recueillement cette faveur. Nul n'en peut être digne, s'il n'est pur d'œuvres et de pensées, et s'il n'a ferme créance.»
Alors l'ange qui portait la patène s'agenouilla; il reçut dignement le Sauveur, et chacun des assistants après lui. Tous, en ouvrant la bouche, reconnaissaient, au lieu du morceau de pain, un enfant admirablement formé. Quand ils furent tous remplis de la délicieuse nourriture, les anges retournèrent dans l'arche et déposèrent les objets dont ils venaient de se servir. Josephe quitta les habits dont Notre-Seigneur l'avait revêtu, referma l'arche, et le peuple fut congédié.
Pour complément de cette grande cérémonie, Josephe, appelant un de ses cousins nommé Lucain, dont il connaissait la prud'homie, le chargea particulièrement de la garde de l'arche, durant la nuit et le jour. C'est à l'exemple de Lucain qu'on trouve encore aujourd'hui, dans les grandes églises, un ministre désigné sous le nom de trésorier, chargé de la garde des reliques et des ornements de la maison de Dieu.
II. ÉVALAC, ROI DE SARRAS.—SERAPHE, SON SEROURGE.—THOLOMÉE SERASTE, ROI D'ÉGYPTE.—BAPTÊME D'ÉVALAC ET DE SERAPHE, SOUS LES NOMS DE MORDRAIN ET DE NASCIEN.—VOYAGE DE MORDRAIN.—L'ÎLE DU PORT PÉRILLEUX.
C'était la fille du duc d'Orcanie, et la sœur de Seraphe ou Nascien. Il y avait trente ans qu'un saint ermite nommé Saluste l'avait convertie, et, depuis qu'elle était devenue reine de Sarras, elle n'attendait qu'un moment favorable pour essayer d'ôter le bandeau qui couvrait les yeux de son époux. Mais l'honneur de répandre la bonne nouvelle dans cette contrée était réservé aux deux Joseph. Nous citerons un seul trait de leurs travaux apostoliques.
Tandis que le père baptisait les gens du royaume de Sarras, le fils suivait Nascien en Orcanie et faisait aux idoles une guerre impitoyable. Dans le temple de la ville d'Orcan était une figure posée sur le maître-autel. Josephe dénoua sa ceinture et se plaça devant elle, en conjurant le démon d'en sortir d'une façon visible; en même temps il jeta la ceinture autour du cou de l'idole, et la traîna en dehors du temple jusqu'aux pieds de Mordrain. Le diable poussait des cris aigus qui faisaient accourir de tous côtés la foule. «Pourquoi me tourmenter ainsi?» disait-il à Josephe.—«Tu le sauras: mais j'apprends en ce moment la mort de Tholomée Seraste, dis-moi pourquoi tu l'as tué.—Je répondrai, si tu me desserres le cou.» Josephe, lâchant la ceinture et prenant l'idole par le haut de la tête: «Parle maintenant.—Je voyais les miracles que Dieu opérait, j'étais témoin du baptême d'Évalac, je craignais pour l'âme de Tholomée; alors je pris la figure d'un messager et je vins lui dire qu'Évalac voulait le faire pendre; que je le garantirais, s'il voulait se donner à moi. Il me fit hommage: je pris la forme d'un griffon, il monta sur moi en croupe; et quand je me fus élevé à une certaine hauteur, je le laissai choir et se casser les os.»
Josephe remit alors sa ceinture au cou de l'idole, et la promena par toutes les rues de la ville. «Voilà,» disait-il à la foule, «voilà les dieux dont vous aviez peur! Frappez vos poitrines et reconnaissez un seul Dieu en trois personnes!» Ensuite il demanda au diable son nom: «Je suis Ascalaphas, chargé de porter aux gens et de répandre dans le monde les méchants bruits, les fausses nouvelles.»
Josephe, guéri de la plaie angélique, acheva la conversion de tous les gens de Sarras et d'Orcanie. Des soixante-deux, soixante-cinq ou soixante-douze parents sortis avec lui de Jérusalem, il en sacra trentre-trois, comme évêques d'autant de cités dans ces deux contrées. Les autres, après avoir été ordonnés prêtres, furent dispersés dans les villes moins importantes.
Il découvrit ensuite les lieux où reposaient les corps de deux ermites à l'un desquels la reine Saracinthe, femme de Mordrain, avait dû sa conversion. Un livret conservé dans chacune des fosses disait, le premier: «Ci gist Saluste de Bethléem, le beau sergent de Jésus-Christ, qui fut trente-sept ans ermite, et ne mangea plus aucune viande accommodée de la main des hommes.» Le second: «Ci gist Hermoines, de Tarse, qui vécut trentre-quatre ans et sept mois, sans changer une fois de souliers ni de vêtements.» Les deux corps furent transportés, l'un à Sarras, l'autre en Orcanie, et devinrent l'objet d'une dévotion que des miracles multipliés ne laissèrent pas ralentir.
Josephe eut ensuite à purifier le roi Mordrain, nouvellement converti, d'une dernière souillure qui avait résisté à l'eau du baptême. Ce prince avait fait depuis longtemps construire dans les parois de sa chambre une cellule réservée à certaine idole féminine dont il était épris. C'était, dit le roman, une image de beauté merveilleuse que le roi habillait lui-même des robes les plus riches. Dès que la reine Saracinthe était levée, il prenait une petite clef qui pénétrait dans une fissure imperceptible de la muraille, atteignait un petit maillet qu'elle écartait pour laisser une grande barre de fer se dresser en permettant d'ouvrir une porte secrète. Le roi tirait alors à lui l'idole et lui faisait partager sa couche. Quand il en avait eu son plaisir, il la faisait rentrer dans sa cellule, la porte se refermait, et sur le maillet retombait la barre de fer qui la rendait impénétrable à tous. Il y avait quinze ans qu'il se complaisait dans cette honteuse habitude, quand un songe dont Josephe lui donna l'explication lui prouva que rien ne pouvait rester caché aux amis de Dieu. Il confessa son crime, fit venir la reine, son serourge et Josephe, puis, en leur présence, jeta l'idole dans les flammes en témoignant le plus grand repentir.
Ce fut le dernier acte de Josephe dans le pays de Sarras. Une voix céleste l'avertit de prendre congé du roi et d'emmener avec lui la plupart de ses compagnons pour aller prêcher la foi nouvelle chez les Gentils. Dans le cours de ce grand voyage, les denrées venant à leur manquer, il s'agenouilla devant l'arche du saint vase pour implorer le secours de Dieu. Alors eut lieu le repas spirituel dont Robert de Boron avait parlé le premier, mais qu'il avait eu soin de distinguer de la communion eucharistique. Dans notre roman, les deux tables ici n'en font réellement qu'une, et l'hérésie se trouve parfaitement accentuée. On en va juger.
La voix dit à Joseph: «Fais mettre les nappes sur l'herbe fraîche: que ton peuple se place à l'entour. Quand ils seront disposés à manger, dis à ton fils Josephe de prendre le vase, et de faire avec lui trois fois le tour de la nappe. Aussitôt ceux qui seront purs de cœur seront remplis de toutes les douceurs du monde. Ils feront de même, chaque jour, à l'heure de Prime. Mais, dès qu'ils auront cédé au vilain péché de luxure, ils perdront la grâce d'où leur arrivait tant de délices. Quand tu auras ainsi établi le premier repas, tu iras vers ta femme Enigée, et tu la connaîtras charnellement. Elle concevra un fils qui recevra en baptême le non de Galaad le Fort. Il aura grande force et foi robuste: si bien qu'il prévaudra contre tous les mécréants de son temps.»
Le lendemain de ce grand jour, la voix dit à Josephe: «Va-t'en droit à la mer: il te faut aller habiter la terre promise à ta lignée: quand tu seras arrivé sur le rivage, à défaut de navire, tu avanceras le premier, étendras ta chemise en guise de nef: elle se développera en raison du nombre de ceux qui seront exempts de péché mortel.»
Josephe, arrivé sur le bord de la mer, ôta de son dos la chemise, et l'ayant étendue sur l'eau, monta le premier sur l'une des manches, puis son père Joseph sur l'autre. Devant eux se placèrent Nascien et les porteurs de l'arche; les flots qui les soutenaient ne mouillèrent pas même la plante de leurs pieds. Enigée, Bron, Éliab et leurs douze enfants, montèrent sur le milieu de la chemise, qui s'étendit en proportion du nombre de ceux qui arrivaient; leur exemple décida tous les autres, ils se trouvèrent ainsi au nombre de cent quarante-huit. Deux juifs à demi convertis, Moïse et Simon son père, bien que peu confiants dans la vertu de la chemise, voulurent essayer d'y passer: à peine avaient-ils fait trois pas que les flots les entourèrent et que les autres gens demeurés sur le rivage eurent grand'peine à les recueillir. Pour Josephe et tous ceux qui l'avaient suivi, ils s'éloignèrent, malgré les prières de ceux qui étaient demeurés à terre, et qui les conjuraient d'attendre. «Ah! folles gens,» leur dit Josephe, «le péché de luxure vous a retardés. Vous n'êtes pas à la fin de vos peines; faites pénitence et méritez de nous rejoindre bientôt.»
Après quelques jours de traversée, Josephe et ses compagnons abordèrent dans la Grande-Bretagne, où nous les prierons de nous attendre, pour nous donner le temps de retourner aux autres personnages du roman, et d'abord au roi Mordrain.
Il avait été, peu de jours après le départ de Josephe, visité par un nouveau songe qui lui exposa d'une façon très-claire pour nous, mais pour lui très-obscure, la destinée glorieuse des enfants qui devaient naître de lui et de Nascien, son serourge. Comme il en demandait vainement l'explication à ceux qui l'entouraient, voilà qu'une tempête effroyable ébranle le palais; il est pris aux cheveux par une main sortant d'un nuage, et transporté au milieu des mers sur une roche aiguë, située à dix-sept journées de Sarras. Grande fut la douleur des barons du pays en apprenant qu'il avait disparu. Nascien fut accusé de l'avoir tué, dans l'espoir de régner à sa place. Excités par un traître chevalier nommé Calafer, les barons saisirent Nascien et le jetèrent en prison, en lui déclarant qu'il n'en sortirait pas avant que le roi Mordrain ne leur fût rendu.
La roche aride sur laquelle celui-ci avait été déposé était appelée la Roche du Port périlleux. Elle se dressait au milieu de la mer, sur la ligne qui de la terre d'Égypte conduit directement à l'Irlande. Si loin que l'œil pouvait s'étendre, on apercevait à droite les côtes d'Espagne, à gauche les terres qui formaient la dernière ceinture de l'Océan. Quelques débris de constructions annonçaient pourtant que la Roche avait été jadis habitée. Elle avait en effet servi longtemps de repaire à un insigne brigand nommé Focart, qui sur la plus haute pointe avait fait dresser un château où pouvaient héberger vingt de ses compagnons; mais, comme ils étaient ordinairement trois ou quatre fois plus nombreux, les autres se tenaient dans plusieurs galères arrêtées sous un petit abri couvert, et, toutes les nuits, ils allumaient un grand brandon pour avertir les vaisseaux de passage de venir se reposer dans cet îlot, comme dans un port de salut. Mais les abords en étaient si dangereux que les bâtiments se brisaient contre les rochers, de sorte que les passagers ne pouvaient échapper soit à la fureur des flots, soit à celle des brigands, qui mettaient à mort ceux que la mer n'avait pas engloutis.
Focart jouissait du fruit de ses crimes, quand le grand Pompée, empereur, passa de Grèce en Syrie, après avoir mis sous le joug de Rome tout l'Orient. En apprenant le mauvais repaire de la Roche du Port périlleux, il jura de purger la terre de ces odieux brigands, et ne perdit pas un moment pour mettre en état de voguer une petite flotte bien garnie de bons et vaillants chevaliers. Il savait quels écueils bordaient la Roche, et il sut les éviter en approchant à la nuit serrée. Focart n'en fut pas moins averti de son approche, et, donnant le signal aux larrons qui ne quittaient pas les galères, il entra lui-même dans une d'elles et commanda l'attaque de la flottille romaine. Mais les soldats de Pompée s'étaient munis de grands crocs, avec lesquels ils abordèrent les galères, l'épée à la main, et parvinrent à couler la plus redoutable. Les autres furent abandonnées, et les brigands regagnèrent à grande peine la Roche, où les Romains les poursuivirent en tâtonnant çà et là. De la hauteur, Focart faisait tomber sur eux d'énormes poutres et d'autres débris de mâts qui tuèrent une partie des assaillants et contraignirent les autres à regagner les vaisseaux. Mais, au point du jour, Pompée reprit l'offensive: malgré l'âpreté du lieu et les difficultés de la montée, les Romains forcèrent les brigands à chercher un refuge dans une caverne creusée sous leur château, et qu'ils fermèrent de toutes les planches et bruyères qu'ils avaient accumulés. Pompée y fit mettre le feu; alors, pour éviter d'être étouffés, Focart ordonna de verser de grandes tonnes d'eau sur les flammes, qui, prenant la direction opposée, contraignirent les Romains à reculer à leur tour. Les brigands sortirent et reprirent l'offensive. Les soldats de Pompée, forcés de reculer l'un sur l'autre, avaient peine à défendre leur vie. L'empereur Pompée seul ne quitta pas la place: revêtu de ses armes, il attendit Focart, s'élança la hache à la main sur lui, finit par l'abattre et lui trancher la tête. Cependant les Romains, honteux d'avoir un instant abandonné leur empereur, étaient revenus à la charge; les brigands ne leur opposèrent plus qu'une faible résistance. Tous furent mis à mort, leurs corps jetés à la mer, et, depuis ce temps, le Port périlleux cessa d'être l'effroi des navigateurs; mais son approche inspirait toujours une certaine terreur, et personne ne s'avisait d'y aborder.
Telle était donc la Roche du Port périlleux, sur laquelle le roi Mordrain avait été transporté. Plus il regardait autour de lui, plus il perdait l'espoir de vivre en un tel lieu. Tout à coup il voit approcher une petite nef, d'une forme singulièrement agréable. Le mât, les voiles et les cordages étaient de la blancheur de la fleur de lis, et au-dessus de la nef était dressée une croix vermeille. Quand elle eut touché la roche, un nuage de délicieuses odeurs se répandit à l'entour et parvint jusqu'à Mordrain, déjà rassuré par la vue de la croix. Un homme de la plus excellente beauté se leva dans la nef, et demanda au roi qui il était, d'où il venait, et comment il se trouvait là. «Je suis chrétien,» répondit Mordrain, «mais j'ignore comment je me trouve ici; et vous, beau voyageur, vous plairait-il de m'apprendre ce que vous êtes et ce que vous savez faire?—Je suis,» répondit l'inconnu, «ménestrel d'un métier qui n'a pas son pareil. Je sais faire d'une femme laide et d'un homme laid la plus belle des femmes et le plus beau des hommes. Tout ce que l'on sait, on l'apprend de moi; je donne au pauvre la richesse, la sagesse au fou, la puissance au faible.»—«Voilà,» dit Mordrain, d'admirables secrets; mais ne me direz-vous pas qui vous êtes?»—«Qui veut justement m'appeler me nomme Tout en tout.»
—«C'est,» dit Mordrain, «un beau nom; bien plus, il me semble par le signe dont votre nef est parée que vous êtes chrétien.—«Vous dites vrai, sachez que sans cela il n'y a pas d'œuvre parfaitement bonne. Ce signe vous assure contre tous les maux; malheur à qui s'accompagnerait d'une autre bannière; il ne pourrait venir de Dieu.»
Mordrain, en l'écoutant, sentait son corps pénétré de mille douceurs: il oubliait qu'il était privé depuis deux jours de toute nourriture. «Pourriez-vous m'apprendre,» lui dit-il, «si je dois être tiré d'ici ou y demeurer toute ma vie?—Eh quoi!» répondit l'inconnu, «n'as-tu pas ta créance en Jésus-Christ, et ne sais-tu pas qu'il n'oublie jamais ceux qui l'aiment? Il les chérit plus qu'ils ne s'aiment eux-mêmes; comment, avec un si bon et si puissant gardien, s'inquiéter du lendemain?
«Ne fais pas comme ceux-là qui disent: Dieu a trop affaire ailleurs pour avoir le temps de penser à moi, et s'il voulait s'occuper d'une si faible créature, il n'y suffirait jamais. Ceux qui parlent ainsi sont plus hérétiques que popelicans.»
Ces paroles jetèrent Mordrain dans une profonde et délicieuse rêverie. Quand il releva la tête, il ne vit plus la nef ni le bel homme qui la conduisait; tout avait disparu. Combien alors il regretta de ne pas l'avoir assez regardé! car il ne doutait plus que ne ce fût un messager de Dieu ou Dieu lui-même.
Comme il regrettait de n'avoir pas demandé à cette belle dame qui elle était et d'où elle sortait, il revint sur tout ce qu'elle lui avait dit; que jamais il n'aurait de joie ni de paix tant qu'il garderait sa créance: il se représenta les richesses, les honneurs et les prospérités qu'il avait longtemps eus, les terreurs, les ennuis qui l'accompagnaient depuis qu'il avait reçu le baptême, si bien que le trouble de son cœur le fit tomber presque en désespérance.
Pour comble d'épouvante, la mer fut battue d'une horrible tempête. Mordrain, dans la crainte d'être submergé par les flots déchaînés, gravit péniblement la roche jusqu'à l'entrée sombre de la caverne. Il voulait y entrer pour se mettre à couvert des vents, de la pluie et des vagues, quand il se sentit arrêté par une force invincible, comme si deux mains l'eussent violemment retenu par les cheveux. La nuit vint, il se crut engouffré dans un abîme sans fond; à force de souffrir, il cessa de sentir et tomba dans une faiblesse dont il ne revint qu'au retour du jour, quand la mer se fut calmée et que la pluie, la grêle et les vents se furent apaisés. Alors il fit le signe de la croix, s'inclina vers Orient, dans la direction de Jérusalem, et pria longuement. Comme il se relevait, il vit revenir à lui la nef et le bel homme qui l'avait une première fois visité.
Celui-ci lui reprocha ses doutes et la complaisance avec laquelle il s'était laissé prendre à la beauté d'une femme. Il devait s'en rapporter, non pas à ses yeux, mais au cri de son cœur. Le cœur seul devait être interrogé, car les yeux sont la vue du corps, et le cœur seul est la vue de l'âme. «Cette femme qui t'a semblé si belle et si richement vêtue l'était cent fois davantage quand elle avait entrée dans ma maison; elle y avait tout à souhait, rien ne lui était refusé: je l'ai réellement beaucoup aimée; mais elle espéra devenir plus grande et plus puissante que moi-même. Son orgueil la perdit, je la chassai de ma cour, et depuis ce temps elle cherche à se venger sur tous ceux auxquels j'accorde mes grâces particulières; tous les moyens lui sont bons pour les rendre aussi coupables et aussi malheureux qu'elle-même.»
Après le départ du Saint-Esprit, car c'était Dieu lui-même, la belle femme revint, ou plutôt le démon qui avait pris cette forme. Elle sut encore ébranler un instant la foi de Mordrain en lui annonçant mensongèrement la mort de Seraphe et de Saracinthe, en lui découvrant les immenses richesses dont sa nef était remplie; mais elle ne le décida pas à la suivre. Le lendemain, Mordrain, exténué de faim et de lassitude, vit assez près de lui un pain noir qu'il se hâta de saisir. Comme il le portait avidement à ses lèvres, il entendit un immense bruissement dans les airs, comme si tous les habitants du ciel se fussent réunis sur sa tête. Un oiseau des plus merveilleux lui arracha le pain des mains. Il avait la tête d'un serpent noir et cornu, les yeux et les dents rouges comme charbons embrasés, le cou d'un dragon, la poitrine d'un lion, les pieds d'un aigle, et deux ailes dont l'une, placée au haut de la poitrine, avait la force et l'apparence de l'acier, aussi tranchante que le glaive le mieux effilé; l'autre, au milieu des reins, était blanche comme la neige et bruyante comme la tempête, agitant les branches des plus grands arbres. Enfin l'extrémité de sa queue présentait une épée flamboyante capable de foudroyer tout ce qu'elle touchait.
Les docteurs disent que cet oiseau apparaît seulement dans le cas où le Seigneur veut inspirer au pécheur qu'il aime une épouvante salutaire. À son approche, tous les autres oiseaux du ciel prennent la fuite, comme les ténèbres devant le soleil. Sa nature est de rester seul sur la terre. Ils naissent pourtant au nombre de trois et sont conçus sans accouplement. Quand la mère a pondu trois œufs, elle sent en elle une froideur glaciale, si bien que, pour les faire éclore, elle a recours à une pierre nommée piratite, que l'on trouve dans la vallée d'Ébron, et dont la propriété est d'échauffer et brûler tout ce qui vient à la frotter. Si elle est doucement touchée, elle retient sa chaleur première, et dès que l'oiseau l'a trouvée, il la lève avec précaution, la dépose sur son nid, et la frotte assez pour qu'elle embrase le nid et fasse éclore les œufs. Bientôt, enflammée par le mouvement qu'elle s'est donné, la mère est réduite dans une cendre que ses nouveau-nés dévorent à défaut d'autres aliments. Ils naissent deux mâles et une femelle: le désir de posséder la femelle rend les deux frères ennemis mortels. Ils s'attaquent, se déchirent et meurent des coups terribles qu'ils se sont mutuellement portés. Si bien que la femelle, restée seule, se reproduit comme on vient de voir: on lui donne le nom de Serpelion.
Il est fâcheux qu'un oiseau si merveilleux et si rare ne vienne ici que pour effrayer le pauvre roi Mordrain et pour lui enlever son pain bis. Mais à ces moments d'angoisse succédèrent des heures plus riantes: le roi, sans avoir mangé, se trouva parfaitement rassasié: le bel homme revint le visiter à plusieurs reprises, et pourtant ses exhortations ne l'empêchèrent pas de céder à une dernière séduction de la belle femme; mais il avait déjà tant souffert! Il se voyait transporté sur une roche aride et hideuse, dont une partie venait de se fendre et tomber avec fracas dans la mer; à la grêle la plus dure, à la gelée la plus rude, succédait une température embrasée; pas un abri contre les vents, la gelée, la grêle, les ardeurs plus insupportables encore d'un soleil de plomb: devant lui, une nef aux brillantes couleurs qui lui promettait un doux abri, la plus somptueuse abondance de toutes choses, l'amour de la plus belle femme du monde. Il avait été inaccessible à tant de séductions. Les orages avaient cessé, la grande ardeur du jour était tombée, l'air était redevenu pur et serein, quand il vit approcher une grande nef au châtelet de laquelle étaient suspendus deux écus; c'étaient, il n'en douta pas, le sien et celui de Nascien, son serourge. Il entendit les hennissements de son cheval qu'il n'eut pas de peine à reconnaître, à la façon dont il piaffait et grattait des pieds. La nef ayant touché la roche, Mordrain s'en approcha et la vit remplie d'hommes noblement vêtus; le premier chevalier qu'il aperçut était le frère de son sénéchal tué dans la dernière bataille d'Orcan. Le chevalier salua le roi: «Sire,» lui dit-il en pleurant, «j'apporte de tristes nouvelles: vous avez perdu le meilleur de vos amis, le duc Seraphe, votre serourge. Il est là, mort, dans cette nef.» En même temps il lui tendit la main, le fit entrer dans la nef, lui montra la bière qui semblait recouvrir le corps de Nascien, puis leva le drap qui le cachait et Mordrain reconnut la figure de son beau-frère. Il tomba sans connaissance: quand il revint à lui, la Roche du Port périlleux était à si grande distance qu'à peine pouvait-il encore la distinguer comme un point dans l'espace. Heureusement la douleur ne l'empêcha pas de faire le signe de la croix, et soudain disparurent les hommes et les femmes qu'il avait vus, la bière même et ce qu'elle contenait. Il demeura seul dans la nef, regrettant l'illusion qui l'avait fait contrevenir aux ordres de Dieu en quittant la Roche du Port périlleux.
Alors apparut le bel homme qui l'avait si souvent réconforté de bonnes paroles: «Essuie tes larmes,» lui dit-il, «mais prépare-toi à de nouvelles épreuves. D'abord tu ne mangeras pas avant d'être réuni à Nascien, et ta délivrance suivra de près son arrivée. C'est l'esprit de mensonge qui t'annonçait sa mort; c'est le démon qui, sous la forme d'une belle femme, puis sous celle d'un chevalier, était enfin parvenu à te pousser dans cette nef: le signe de la croix dont tu as su t'armer fit disparaître les mauvais esprits. Garde-toi mieux à l'avenir de tels artifices.»
Saint Saluste, ayant ainsi parlé, disparut.
Telles furent les aventures du roi Évalac devenu Mordrain, jusqu'au jour où il retrouvera les personnages qui composent sa famille. Nous reviendrons à lui quand nous aurons dit les non moins surprenantes épreuves réservées à Nascien son serourge, à Saracinthe sa femme, à Célidoine son neveu. Le récit en est fort long dans le roman; nous l'abrégerons, autant que nous le pourrons sans nuire à la clarté de l'ensemble de la composition.
III. AVENTURES DE NASCIEN.—L'ÎLE TOURNOYANTE.—LA NEF DE SALOMON.
On a vu que Nascien avait été accusé de la disparition de son beau-frère, le roi Mordrain. Calafer, le plus méchant de ses accusateurs, l'avait fait jeter en prison avec son jeune fils, l'aimable Célidoine. Mais il ne put l'y retenir longtemps; Nascien, favorisé d'un songe prophétique, vit une main entr'ouvrir la voûte de son cachot, le saisir par les cheveux et le transporter à treize journées de sa ville d'Orbérique, dans une île que nous allons décrire. À quelque temps de là, l'impie Calafer fut lui-même foudroyé, après avoir vu le jeune Célidoine échapper miraculeusement à la mort qu'il lui réservait. Nous suivrons d'abord Nascien dans les lieux où la main mystérieuse vient de le déposer.
C'était une île située au milieu de la mer d'Occident; les gens du pays l'appelaient l'île Tournoyante, et ce n'était pas sans raison, ainsi qu'on va l'exposer; car ici l'on n'avance rien qu'on n'en donne l'explication: sans cela on ne verrait dans le Graal qu'un enlacement de paroles, et l'on n'en garderait qu'une idée confuse; mais dans ce livre, qui est l'histoire de toutes les histoires, il ne faut laisser aucun doute sur rien de ce qu'on rapporte.
Au reste, ajoute ici notre conteur, le Livre ne garantit pas que l'île Tournoyante ne fût encore d'une plus grande étendue; il se contente d'affirmer qu'elle avait au moins celle qu'il lui assigne. Le Graal dit quelquefois moins, mais jamais plus que la vérité. Nul mortel assurément ne connaîtra tout-à-fait ce que renferme le Graal, mais au moins pouvons-nous promettre qu'on n'y trouvera jamais rien qui s'écarte de la vérité. Et qui oserait douter des paroles écrites par Jésus-Christ lui-même, c'est-à-dire par la source de toutes les vérités? On sait que Notre-Seigneur, avant de monter au ciel, avait seulement deux fois tracé des lettres. La première fois, quand il fit la digne oraison de la Patenôtre; il la traça de son pouce sur la pierre. La seconde fois, quand, les Juifs ayant amené la femme adultère, il écrivit sur le sable: «Que celui de vous tous qui est sans péché lui jette la première pierre.» Puis, un instant après, il ajouta: «Ah! terre, comment oses-tu accuser la terre!» Comme s'il eût écrit: «Homme, fait de si vile argile, comment peux-tu punir chez les autres les péchés que tu es si disposé toi-même à commettre!»
Nascien, après avoir longtemps examiné les lieux, descendit vers le point où la mer lui semblait plus proche, et, quand il aperçut les flots, il distingua en même temps, dans la plaine liquide, une nef qui arrivait à lui. Plus elle approchait, plus il la voyait grande et somptueuse. Elle parut jeter l'ancre sur le rivage; alors il s'étonna de ne voir et de n'entendre personne sur le pont, et voulut juger par lui-même si la beauté de l'intérieur répondait à celle du dehors. Mais il fut arrêté par une inscription chaldéenne dont le sens était:
Toi qui veux entrer ici, prends garde d'avoir une foi parfaite. Il n'y a ici que foi et vraie créance. Si tu faiblis sur ce point, n'espère jamais de moi le moindre secours.
Nascien lut ensuite les lettres tracées sur la partie découverte de la lame; elles disaient: Que nul ne soit assez hardi pour achever de me tirer, s'il ne sait mieux frapper que personne. Tout autre serait puni de sa témérité par une mort soudaine.
Il examina ensuite le fourreau, dont il ne put reconnaître la véritable matière. Il était de la couleur d'une feuille de rose, et portait une inscription en lettres d'or et d'azur. Quant aux bandes ou renges qui tenaient le fourreau, elles étaient tout à fait indignes d'un si noble emploi; on eût dit de la mauvaise étoupe de chanvre, si bien qu'en les prenant pour lever l'épée, on n'aurait pas manqué de les déchiqueter. Voici le sens des lettres tracées sur le fourreau:
Qui me portera devra être le plus preux de tous les hommes; et tant qu'il portera ces renges autour du corps, il n'aura pas à craindre d'être honni. Malheur à qui voudra remplacer les renges; il attirera sur lui les plus grandes calamités. Il n'est réservé de les changer qu'à la main d'une femme, fille de roi et de reine. Elle seule pourra les remplacer par une chose qu'elle portera sur elle et qu'elle aimera le plus. Elle nous donnera, à l'épée et à moi, le vrai nom qui nous appartient.
Et Nascien, ayant voulu voir encore si les deux côtés de l'épée étaient semblables, y porta la main et tourna la lame dans l'autre sens. Il vit qu'elle était de couleur de sang, et qu'on lisait sur la partie que le fourreau n'enfermait pas: Qui plus me prisera aura le plus sujet de se plaindre de moi. Qui devrait me trouver la plus favorable me trouvera la plus dangereuse, au moins pour la première fois.
Tels étaient donc le lit, la couronne, l'épée et ses renges. Mais il y avait encore trois fuseaux dont l'intention semblera plus merveilleuse. Le premier était dressé au milieu du bois de lit. Du côté opposé s'en trouvait un autre dressé de la même manière. Un troisième était posé en travers du lit et comme chevillé aux deux autres. De ces fuseaux, le premier était blanc comme la neige, le second vermeil comme sang; on eût dit le troisième fait de la plus belle émeraude. Ces couleurs ne devaient rien à l'invention humaine. Et, comme on pourrait douter de ce qu'on vient de dire, il est à propos d'en expliquer le sens et la véritable origine. Cela nous écartera un peu de notre sujet, mais l'histoire en est agréable à entendre; d'ailleurs, de la connaissance de ces fuseaux dépend celle de la nef.
Quand Ève la pécheresse, prêtant l'oreille aux conseils de l'Ennemi, eut cueilli le fruit défendu, elle arracha de l'arbre, avec la seconde pomme, le rameau auquel elle était attachée. Adam la prit, et laissa le rameau entre les mains d'Ève, qui le garda sans y penser, comme il arrive souvent à ceux qui retiennent en main une chose qu'ils auraient aussi bien pu laisser tomber. À peine eurent-ils mangé le fruit, que leur nature fut transformée: ils se regardèrent, rougirent à la vue de leur chair, et se hâtèrent de couvrir de la main leurs parties honteuses.
Ève cependant avait toujours le rameau à la main. En sortant du paradis, elle le regarda; il était du plus beau vert, et, comme il venait de l'arbre funeste, occasion de leur perte, elle dit qu'en souvenir de son péché, elle le conserverait tant qu'elle pourrait, et le placerait dans un lieu où elle irait souvent le voir, pour y pleurer sa désobéissance. Comme il n'y avait pas encore de huche ou de boîte où l'on pût renfermer quelque chose, elle piqua le rameau en terre, et se promit de ne pas l'oublier.
La tige crût aussitôt et prit racine; mais nous devons le dire: tant qu'Ève le tint à la main, il était pour elle une enseigne de réparation, et lui représentait la postérité qu'elle devait avoir. Dans l'état où Dieu l'avait créée et mise dans le Paradis, elle devait demeurer vierge, n'étant pas vouée à la mort; mais, après sa chute et celle d'Adam, le genre humain devait se perpétuer par elle; et, le rameau lui paraissant une image de sa postérité, elle lui souriait en disant: «Ne vous désolez pas; vous n'avez pas à jamais perdu l'héritage dont nous vous avons privés.» Maintenant, si l'on demande pourquoi ce ne fut pas Adam qui emporta du Paradis le rameau, l'homme étant de plus haute nature que la femme, nous répondrons que la femme dut le retenir, parce que par elle était la vie perdue, et par elle devait-elle être recouvrée.
Le rameau devint un grand arbre: sa tige, ses branches, ses feuilles et son écorce furent de la blancheur de la neige tombée. La blancheur est la couleur de la chasteté. Et vous devez savoir ici qu'entre virginité et chasteté, la distance est grande. La première est un don qui appartient à toute femme qui n'a jamais subi d'assemblage charnel; la seconde est une haute vertu propre à celles qui n'ont jamais eu le moindre désir de cet assemblage, telle qu'Ève était encore, le jour qu'elle fut chassée du Paradis et qu'elle planta le rameau en terre.
La beauté, la vigueur de l'arbre sous lequel ils aimaient à se reposer, les engagea bientôt à en détacher quelques autres rameaux qu'ils plantèrent, et qui prirent également racine. Ils en formèrent une espèce de forêt, et tous conservèrent la blancheur éclatante de celui dont ils venaient. Or, il arriva qu'un jour (c'était, dit la sainte bouche de Jésus-Christ, un vendredi), comme ils reposaient à l'ombre du premier arbre, ils entendirent une voix qui leur ordonnait de se réunir charnellement. Mais telle fut leur confusion et leur vergogne, qu'ils ne purent supporter la vue ni même la pensée d'une œuvre aussi vilaine, l'homme ici n'étant pas moins honteux que la femme. Ils se regardèrent longtemps sans avoir le courage d'aller au delà, si bien que notre sire eut pitié de leur embarras. Et comme il avait la ferme volonté de former l'humain lignage et de lui donner la place que la dixième légion de ses anges avait perdue par son orgueil, il fit descendre sur eux un nuage qui ne leur permit pas de se voir l'un l'autre.
Étonnés de cette obscurité soudaine, qu'ils attribuèrent à la bonté de Dieu, ils s'appelèrent de la voix et, sans se voir, se rapprochèrent, se touchèrent, et enfin se joignirent charnellement. Alors ils sentirent quelque allégement de leur péché; Adam avait engendré, Ève avait conçu Abel le juste, celui qui rendit toujours loyalement à son créateur ce qu'il lui devait.
Au moment de cette conception, l'arbre, qui avait été jusque-là d'une blancheur éclatante, devint vert et de la couleur de l'herbe des prés. Pour la première fois il commença à fleurir et porter des fruits. Et tous ceux qui, à compter de ce moment, descendirent de lui, furent comme lui de couleur verte. Mais ceux qu'il avait produits avant la conception d'Abel restèrent blancs et privés de fleurs et de fruits.
Cet arbre et ceux qui en vinrent conservèrent leur verdure jusqu'au temps où Abel devint pour son frère Caïn un objet de haine et de jalousie. Un jour, comme Abel avait conduit ses brebis assez loin du manoir de son père, et près de l'arbre de vie enlevé du Paradis terrestre, la grande chaleur du jour l'engagea à se reposer sous l'ombrage de cet arbre. Comme il commençait à sommeiller, il entendit venir Caïn, et se levant aussitôt: «Soyez le bienvenu, mon frère!» dit-il. L'autre lui rendit son salut, en l'invitant à se rasseoir; mais, comme Abel se tournait pour le faire, Caïn, tirant un couteau recourbé, le lui plongea dans la poitrine. Il était né le vendredi, et ce fut un autre jour de vendredi qu'il reçut la mort.
Notre-Seigneur maudit Caïn, mais il ne maudit pas l'arbre sous lequel Abel avait été tué. Seulement il lui ôta sa couleur verte et le rendit entièrement vermeil, en mémoire du sang qu'il avait vu répandre. Il ne produisit plus ni fleurs ni fruits; nul de ses rameaux ne reprit en terre; d'ailleurs ce fut le plus bel arbre qu'on pût voir.
Tous ces arbres, les blancs, qui étaient nés avant la conception d'Abel, les verts, produits avant le crime de Caïn, et l'arbre vermeil, unique de sa couleur et nommé d'abord arbre de mort, puis arbre de vie, puis arbre d'aide et de confort, tous ces arbres, disons-nous, subsistèrent et ne perdirent leurs vertus ni leur beauté, à l'époque du déluge; ils conservaient encore leur premier éclat au temps où régna le grand roi Salomon, fils de David. Dieu avait donné à ce roi sens et discrétion outre mesure d'homme; il savait tout ce qu'on peut savoir de la force des herbes, du mouvement des étoiles, de la vertu des pierres précieuses; et cependant il fut tellement aveuglé et déçu par la beauté d'une femme, qu'il en oublia ce qu'il devait à Dieu. Il devinait bien que cette femme le trompait et lui faisait toutes les hontes qu'elle pouvait imaginer; mais il l'aimait trop pour avoir la force de s'en garder, tant il est vrai que toute la science de l'homme ne saurait empêcher la femme de le décevoir, quand elle en a pris la résolution; et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on peut en voir la preuve, mais à partir du commencement du monde.
Voilà pourquoi Salomon a dit, dans son livre appelé Paraboles: «J'ai fait le tour du monde; j'ai parcouru les mers et les terres habitées; je n'ai pas rencontré une prude femme.» Le soir même où il avait écrit cela, il entendit une voix céleste qui dit: «Salomon, ne prends pas en tel dédain les femmes; si le mal vint d'abord par la première dans le monde, une autre doit un jour apporter aux hommes plus de joie qu'ils n'avaient éprouvé de peines. Par la femme sera guérie la blessure faite par la femme. Et c'est de ton lignage que la guérison viendra.»
Tout ravi que fût Salomon de ces nouvelles, il regrettait encore que l'avénement de ce chevalier fût remis à une époque trop éloignée pour lui laisser la moindre espérance de le voir. Deux mille ans et plus devaient séparer son siècle de celui de son dernier et glorieux descendant. Si seulement il pouvait trouver un moyen de lui faire savoir que sa venue avait été prévue et pressentie! Il rêvait jour et nuit à cela, si bien que sa femme s'aperçut de ses préoccupations; elle en prit ombrage, pensant qu'il avait peut-être découvert quelqu'une de ses ruses et tromperies. Une nuit qu'elle le vit mieux disposé, plus enjoué que d'ordinaire, elle lui demanda quel était le sujet de ses longues rêveries. Salomon savait que nul homme n'était capable de résoudre la difficulté qui le tourmentait; mais peut-être, se dit-il, la femme, dont l'esprit est plus subtil, y parviendrait-elle. Il lui découvrit donc toute sa pensée, ce qu'il avait deviné, et ce que la voix céleste lui avait appris; enfin son désir de faire parvenir au dernier chevalier de son lignage la preuve que le roi Salomon avait prédit ses hauts faits et connu le temps de son avénement.
«Sire,» fait alors la dame, «je vous demande trois jours pour penser à ce que vous m'avez dit.» Et, la troisième nuit venue: «J'ai,» dit-elle, «longuement cherché comment le dernier chevalier de votre lignage pourrait savoir que vous avez prévu son avénement, et voici le moyen que j'ai trouvé: vous manderez tous les charpentiers de votre royaume; quand ils seront réunis, vous leur ordonnerez de construire une nef d'un bois qui ne puisse redouter de l'eau ou du temps la moindre pourriture, avant quatre mille ans. Pendant qu'ils disposeront cette nef, je me chargerai du reste.»
Salomon prit confiance en ces paroles. Le lendemain, il manda les charpentiers, auxquels il donna ses ordres; la nef fut construite en six mois. La dame alors: «Sire, puisque ce chevalier doit passer en prouesse tous ceux qui furent ou qui après lui seront, il conviendrait de lui préparer une arme également supérieure à toutes les autres armes, et qu'il porterait en votre remembrance.—«Où trouver une telle arme?» demanda Salomon.—«Je le vous dirai. Il y a, dans le temple que vous avez fait bâtir en l'honneur de Jésus-Christ, l'épée du roi David, votre père. C'est la meilleure et la plus précieuse qu'on ait jamais forgée: prenez-la, séparez-la de sa poignée et de sa garde. Vous qui connaissez la force des herbes et la vertu des pierres, vous ferez une poignée d'un mélange de pierres précieuses tellement subtil que personne ne puisse distinguer l'une de l'autre, ni douter qu'elle ne soit faite d'une matière unique. La poignée, le fourreau, répondront à l'excellence de l'épée. Et quant aux renges, je me réserve le soin de les fournir.»
Salomon fit tout ce que lui conseillait sa femme: il tira du Temple l'épée de David, en fabriqua lui-même la poignée; mais, au lieu de fondre ensemble un grand nombre de pierres, il en choisit une seule qui réunissait toutes les couleurs qu'on peut imaginer. Et, regardant alors l'épée, le fourreau, la garde et la poignée, ainsi qu'il était parvenu à les réunir, il fut convaincu que jamais chevalier n'avait possédé une arme pareille. «Plaise à Dieu maintenant,» s'écria-t-il, «que nulle autre main que celle de l'incomparable chevalier auquel elle est destinée ne se hasarde à la tirer du fourreau, sans en être aussitôt puni!—Salomon,» dit alors une voix, «ton désir sera exaucé. Nul ne tirera cette épée qu'il n'ait sujet de s'en repentir, si ce n'est celui auquel elle est destinée.»
Restait à tracer sur l'épée les lettres qui devaient la faire distinguer de toutes les autres, et à fabriquer les renges qui devaient la joindre au côté de celui qui la posséderait. Salomon traça les inscriptions. Quant aux renges, la femme du roi les apporta. Elles étaient laides, misérables, faites de chanvre si mal lié qu'on ne pouvait y suspendre l'épée sans que bientôt elle ne dût s'en détacher. «Y pensez-vous?» dit Salomon; «jamais la plus vile épée ne tint à d'aussi viles renges.—C'est pour cela que j'entends les joindre à la plus merveilleuse de toutes les épées. Dans les temps à venir, une demoiselle saura bien les changer contre d'autres plus dignes de la soutenir. Et l'on reconnaîtra ici l'influence des deux femmes dont je vous entends parler; car, de même que la Vierge bienheureuse réparera le tort de notre première mère, ainsi la demoiselle ôtera les renges qui déshonorent votre épée, et les remplacera par les plus belles et les plus précieuses du monde.» Plus la dame parlait, et plus Salomon s'émerveillait de la subtilité de son esprit et de la justesse de ses inventions. Il fit alors transporter dans la nef un lit du bois le plus précieux, sur lequel il mit, comme on a vu, la couronne et l'épée du roi David.
Mais la dame aperçut qu'il manquait encore quelque chose à la perfection de l'œuvre. Elle conduisit des charpentiers devant l'arbre de vie sous lequel Abel avait été tué: «Vous voyez,» leur dit-elle, «cet arbre vermeil, et ces autres arbres, les uns blancs, les autres verts; vous allez en couper trois fuseaux, l'un vermeil, l'autre vert et l'autre blanc.» Les charpentiers hésitèrent, parce que, jusqu'alors, personne n'avait eu la hardiesse de toucher à la première de ces tiges. Mais enfin, cédant aux menaces de la dame, ils l'entamèrent de leurs cognées. Quelle ne fut pas leur surprise quand ils en virent jaillir des gouttes de sang, abondantes comme si elles fussent sorties d'un bras d'homme nouvellement coupé! Ils n'osaient continuer, mais il fallut obéir à de nouvelles injonctions de la dame. Les trois fuseaux furent portés dans la nef, et disposés comme on a vu: «Sachez,» dit la dame, «que personne ne verra ces trois fuseaux sans penser au paradis terrestre, à la naissance et à la mort d'Abel.» Comme elle disait ces mots, on apprit que les charpentiers qui avaient tranché les fuseaux étaient frappés d'aveuglement. Salomon accusa justement sa femme de leur malheur et déposa dans la nef un bref où ces lignes étaient tracées:
«Ô bon chevalier, qui dois être le dernier de ma race, si tu veux conserver paix, vertu, et sagesse, garde-toi de la subtilité des femmes. Rien n'est plus à craindre que la femme. Si tu la crois, ton sens ni ta prouesse ne t'empêcheront pas d'être trompé.»
Puis, au chevet du lit et sous la couronne, il mit un autre bref exposant les vertus de la nef, du lit, des fuseaux et de l'épée, enfin l'intention qu'avait eue le roi Salomon en la faisant construire. Cette intention ne suffisait pas pour expliquer la véritable signification de l'œuvre; la voix céleste crut devoir le lui révéler dans un songe: «Cette nef,» dit-elle, représentera ma nouvelle maison et sera l'image de l'Église, dans laquelle on ne doit pas entrer si l'on n'est simple de foi, pur de péché, ou du moins repentant des outrages que l'on aurait commis envers la majesté de Dieu. Les nefs ordinaires ont été faites pour contenir ceux qui veulent passer d'un rivage à un autre rivage; la nef de sainte Église est destinée à soutenir les chrétiens sur la mer du monde, pour les conduire au port de salut, qui est le ciel.»
Salomon, ayant alors recouvert sa nef d'un drap de soie que la pourriture ne pouvait atteindre, la fit transporter sur la rive de mer la plus prochaine. Puis on dressa près de là par son ordre plusieurs pavillons qu'il vint occuper, lui, sa femme et une partie de leurs gens.
Le Roi ne fut pas longtemps sans souhaiter d'entrer dans la nef, en la voyant si belle et si remplie de précieux objets; mais il fut retenu par une voix qui lui cria: «Arrête, si tu ne veux mourir; laisse la nef flotter à l'aventure. Elle sera vue maintes fois avant d'être rencontrée par celui qui doit en découvrir tous les mystères.»
Alors le vent enfla les voiles, la nef prit le large, et se perdit bientôt dans le lointain.
Telle était donc la nef qui s'était arrêtée devant l'île Tournoyante où le duc Nascien venait d'être transporté. Sa grande foi lui avait permis d'y entrer et de bien considérer le lit, la couronne et l'épée. Mais il ne put conserver jusqu'à la fin sa robuste créance, et, à la vue des trois fuseaux qui, suivant les lettres, étaient de la couleur primitive du bois qui les avait fournis: «Non,» dit-il, «je ne puis me persuader que tant de merveilles soient réelles: il faut qu'il y ait ici quelque chose de mensonger.» À peine eut-il prononcé ces mots que la nef s'entr'ouvrit sous ses pieds et le laissa glisser dans la mer. Heureusement il se hâta de recommander son âme à Dieu, et, à force de nager, il regagna l'île Tournoyante, d'où il était passé dans la nef: alors il demanda pardon à Dieu, pria beaucoup, s'endormit, et, quand il se réveilla, il ne vit plus la nef de Salomon, qui avait poursuivi sa route.
Nous laisserons Nascien dans l'île Tournoyante, et nous vous parlerons de son fils.
Célidoine était né sous les plus heureuses influences célestes. Le soleil était en plein midi quand sa mère l'avait mis au monde; aussitôt on avait vu l'astre rebrousser chemin vers l'horizon, et la lune paraître au couchant dans tout son éclat. On en conclut que l'enfant aurait toutes les vertus et toute la science que pouvait avoir un homme, et on lui donna le nom de Célidoine, c'est-à-dire, donné par le ciel.
Cet enfant, que l'odieux Calafer avait fait enfermer dans le même souterrain que son père, avait été délivré d'une façon non moins miraculeuse. Après l'enlèvement de Nascien, dont nous avons parlé, le tyran avait ordonné que l'on précipitât Célidoine du sommet de la plus haute tour d'Orbérique: à peine les bourreaux de Calafer l'eurent-ils laissé tomber que neuf mains dont les corps étaient cachés par un nuage l'arrêtèrent et le transportèrent au loin. C'est à quelques jours de là que la foudre céleste avait atteint Calafer.
Ici notre auteur laisse le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine, pour nous entretenir de la reine Sarracinthe et de la duchesse Flégétine, femme de Nascien, demeurées dans le royaume de Sarras après l'éloignement de leurs époux.
IV. VOYAGE DES MESSAGERS EN QUÊTE DE MORDRAIN, DE NASCIEN ET DE CÉLIDOINE.
La nouvelle de la mort de Calafer et de la disparition de Nascien fut, on peut le croire, un grand sujet d'étonnement pour la bonne et belle duchesse Flégétine. Nascien son époux lui apparut bientôt en songe, pour la consoler et l'avertir que Dieu voulait les réunir un jour et établir leur postérité dans une contrée lointaine, vers Occident. La dame prit aussitôt la résolution de quitter sa ville d'Orbérique et de suivre pour sa quête la direction assez vague que la vision lui avait indiquée. Elle venait de partir, accompagnée d'un vavasseur loyal, quand la reine Sarracinthe, écoutant une impulsion analogue, chargeait cinq fidèles sergents d'entreprendre un autre voyage en quête de Mordrain. Les messagers partirent, munis d'un bref qui devait, à l'occasion, leur servir de lettres de créance, et où se trouvaient indiqués le but de leur voyage et l'histoire des épreuves subies par le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine.
Les cinq prud'hommes prirent leur chemin vers Égypte, et arrivèrent dans la ville de Coquehan, patrie de l'aïeul de la bonne dame Marie l'Égyptienne. Avertis, dans un songe, qu'ils faisaient fausse route, et que celui qu'ils cherchaient errait en ce moment sur la mer de Grèce, ils revinrent sur leurs pas et entrèrent dans Alexandrie, où ils ensevelirent un de leurs compagnons qui n'avait pu supporter la chaleur excessive du climat.
Sur le rivage ils aperçurent une nef qui semblait abandonnée. Grande fut leur surprise, en l'abordant, de trouver sur le pont et dans le fond de la nef deux cents cadavres. Ils regardèrent çà et là, et découvrirent enfin une jeune dame qui fondait en pleurs. Comment et par quelle aventure se trouvait-elle en pareil lieu? «Seigneurs,» leur dit-elle, «si vous promettez de m'épargner, je vous le dirai: les gens que vous voyez étaient sujets du roi Label, mon père; il prit envie, il y a quelque temps, au roi Ménélau, un de mes oncles, d'aller voir son fils, gouverneur de Syrie. Il se mit en mer et me permit de l'accompagner. Le roi de Tarse, qui depuis longtemps était en guerre avec lui, ayant avis de son départ, fit équiper un grand nombre de nefs et vint croiser et attaquer la nôtre. Le combat fut long et des plus acharnés, mais il fallut céder au nombre; mon oncle mourut les armes à la main: ceux qui l'accompagnaient eurent le même sort; c'est eux dont les corps sont étendus devant vous. Par une sorte de compassion pour ma jeunesse, la vie que j'aurais tant désiré perdre me fut laissée. C'est à vous de voir s'il ne conviendrait pas mieux de me faire mourir.»
Ils ne manquèrent pas de se mettre à genoux, et d'implorer à chaudes larmes la protection céleste. Le matin du quatrième jour, leur nef fut poussée contre une île hérissée de rochers et se fendit en quatre morceaux. Des quatre messagers, deux furent noyés, les deux autres gagnèrent les rochers qui bordaient cette île. Pour la demoiselle, elle se soutenait sur une planche en implorant la pitié de ses compagnons de voyage. L'un d'eux, au risque de se noyer lui-même, ôta ses vêtements, s'élança vers elle à la nage, et la traîna jusqu'à l'endroit qui les avait recueillis.
Alors ils regardèrent de tous côtés et aperçurent à la droite de la roche un petit sentier qui conduisait à la cime d'une montagne fermée par les rochers du rivage opposé. À mesure qu'ils avançaient, ils découvraient de bonnes terres, des vergers, des jardins depuis longtemps incultes; puis un château grand et fort à merveille, bien que plusieurs pans de muraille en fussent abattus. Dans une enceinte démantelée s'élevait un palais ruiné, mais somptueux, construit en marbre de couleurs variées, dont plusieurs piliers étaient encore debout. Quel prince avait possédé, quel maître avait pu construire un si merveilleux édifice? En regardant de tous côtés, ils découvrirent, sous un portique de marbre incrusté d'or, d'argent et d'agate, un lit, le plus riche du monde, dont les quatre pieds étaient émaillés et couverts de pierres précieuses. Sous le lit avait été déposée une tombe d'ivoire ornée de figures d'oiseaux et sur laquelle on lisait en lettres d'or: Ci-gît Ipocras, le plus grand des physiciens, qui fut trompé et mis à mort, par l'engin et la malice des femmes.
L'histoire des philosophes atteste qu'Ipocras fut le plus habile de tous les hommes dans l'art de physique. Il vécut longtemps sans être grandement renommé; mais une chose qu'il fit à Rome répandit en tous lieux le bruit de sa science incomparable.
C'était au temps de l'empereur Augustus César. Ipocras en entrant dans Rome fut étonné de voir tout le monde en deuil, comme si chacun des citoyens eût perdu son enfant. Une demoiselle descendait alors les degrés du palais; il l'arrête par le giron et la prie de lui apprendre la cause d'une si grande douleur: «C'est,» lui répond cette demoiselle, «que Gaius, le neveu de l'empereur, est en ce moment mort ou peu s'en faut. L'empereur n'a pas d'autre héritier, et Rome fait à sa mort la plus grande perte du monde, car c'était un très-bon et très-beau jeune homme, bien enseigné, large aumônier envers les pauvres gens, humble et doux envers tout le monde.—Où est le corps?» demanda Ipocras.—«Dans la salle de l'empereur.»
L'empereur arrive: «Sire, que me donnerez-vous si je vous rends votre neveu sain et guéri?—Tout ce que vous demanderez. Vous serez à jamais mon ami, mon maître.—En prenez-vous l'engagement?—Oui, sauf mon honneur.—Oh! quant à votre honneur,» répond Ipocras, «vous n'avez rien à craindre, je le tiens plus cher que tout votre empire.»
Alors il tira de son aumônière une herbe qu'il détrempa dans la liqueur d'une fiole qu'il portait toujours sur lui; puis, faisant ouvrir les fenêtres, il desserra les dents de Gaius avec son petit canivet, et fit pénétrer dans la bouche tout ce qu'il put de son breuvage. Aussitôt l'enfant commence à se plaindre et entr'ouvre les yeux; il demande à voix basse où il était. Qu'on juge de la joie de l'empereur! Chacun des jours suivants, Gaius sentit la douleur diminuer et les forces revenir, si bien qu'au bout d'un mois il fut aussi sain, aussi bien portant qu'il eût jamais été.
Dès ce moment on ne parla plus que d'Ipocras dans Rome; tous les malades venaient à lui et s'en retournaient guéris. Il parcourut les environs de Rome et conquit ainsi l'amour et la reconnaissance de tous ceux qui réclamèrent son secours. Il ne demandait jamais de salaire, mais on le comblait de présents, si bien qu'il devint très-riche. Ce fut en vain que l'empereur lui offrit des terres, des honneurs; il répondit qu'il n'avait rien à souhaiter s'il avait son amour. Seulement il consentit à vivre au pain, au vin et à la viande de l'empereur, et à recevoir de lui ses robes. Mais cela ne suffisait pas au cœur de César Auguste, et voici le moyen qu'il imagina pour reconnaître ce qu'Ipocras avait fait pour lui.
Il fit élever au milieu de Rome un pilier de marbre plus haut que la plus haute tour, et par son ordre on plaça au sommet deux images de pierre, représentant, l'une Ipocras, l'autre Gaius. De la main gauche, Ipocras tenait une tablette sur laquelle était écrit en grandes lettres d'or:
C'est Ipocras, le premier des philosophes, lequel mit de mort à vie le neveu de l'Empereur, Gaius dont voici l'image.
Le jour même où ces images furent découvertes, l'empereur prit Ipocras par la main et le conduisit aux fenêtres de son palais d'où l'on pouvait voir le pilier. «Quelles sont,» dit Ipocras, «ces deux images?—Vous pouvez bien le voir,» répond l'empereur; «vous savez assez de lettres pour lire celles qui sont là tracées.—Elles sont bien éloignées,» dit Ipocras. Cependant il prit un miroir et avisa les lettres. Il les vit retournées, mais n'en reconnut pas moins ce qu'elles signifiaient. «Sire,» dit-il à l'empereur, «vous auriez bien pu, sauf votre grâce, vous dispenser de dresser ces images: je n'en vaudrai pas mieux pour elles. Elles ont coûté grand, et peu valent. Mon véritable gain, c'est votre amour que j'ai conquis. Et, comme dit la vieille sentence: Qui à prud'homme s'accompagne est assez payé de son service.»
Dans le temps qu'Ipocras était en si grand honneur à Rome, une dame, née des parties de Gaule, vint séjourner dans cette noble ville. Elle était d'une grande beauté; tout annonçait en elle une naissance illustre. Elle serait venue pour épouser l'empereur, qu'elle n'eût pas porté des vêtements plus riches et mieux assortis à sa personne. L'empereur, en la voyant si belle, voulut qu'elle fût de son hôtel, qu'elle prît de ses viandes. On lui donna pour elle seule une chambre, et des dames et demoiselles pour lui faire compagnie. Elle vivait déjà depuis quelque temps à Rome, quand un jour l'empereur, Ipocras et quelques autres chevaliers de la cour s'arrêtèrent devant sa chambre. Dès qu'elle les entendit parler, elle entr'ouvrit sa porte, et les rayons du soleil, qui frappaient alors sur l'or dont les deux images étaient décorées, vinrent retomber sur son visage et l'éblouirent au point de l'empêcher de voir l'empereur. À quelques moments de là, voulant savoir ce qui l'avait ainsi éblouie, elle aperçut les deux images sur le pilier; on lui dit que c'était Gaius, le neveu de l'empereur, et celui qui avait ramené Gaius de mort à vie, c'est-à-dire Ipocras, le plus sage des philosophes. «Oh!» reprit-elle, «celui-là qui peut ramener un homme de mort à vie n'est pas encore né. Que cet Ipocras soit le premier des philosophes, j'y consens; mais, si je voulais m'en entremettre, je n'aurais besoin que d'un jour pour en faire le plus grand fou de la ville.»
Le mot fut rapporté à Ipocras, qui le prit en dédain, parce qu'il avait été dit par une femme. Toutefois il pria l'empereur de lui donner les moyens de voir celle qui avait ainsi parlé.—«Je vous la montrerai demain, quand nous irons faire nos prières au Temple.» De son côté, la dame, à partir de ce jour, prit un plus grand soin de se parer, pour arrêter plus sûrement les regards d'Ipocras.
Le lendemain, à heure de Primes, l'empereur alla, comme il en avait l'habitude, au Temple, et mena Ipocras avec lui. Ils se placèrent aux siéges réservés des clercs. La dame de Gaule eut soin de se mettre en face, et, quand elle se leva pour l'offrande, on admira la beauté de son visage et de ses vêtements. L'empereur alors faisant un signe à Ipocras: «La voilà,» dit-il. Ipocras suivit des yeux la dame à l'aller et au retour; elle, en passant devant leurs siéges, jeta sur lui à la dérobée un regard doux et amoureux; puis, revenue à sa place, elle ne cessa de le regarder, si bien qu'Ipocras fut aussitôt troublé, surpris et enflammé. À la fin du service, il eut grand'peine à regagner son hôtel, se mit au lit et resta plusieurs jours sans manger, le cœur gonflé, les yeux remplis de larmes, et tellement confus qu'il aimait mieux se laisser mourir que d'en révéler la cause.
Toute la ville de Rome fut consternée en apprenant que le grand philosophe était atteint d'un mal qu'il ne pouvait ou ne voulait guérir. Son hôtel était constamment rempli des gens qui venaient demander s'il n'y avait aucune espérance de le sauver. Un jour toutes les dames de la cour se réunirent pour aller le voir, et du nombre se trouva la belle Gauloise, dans la plus riche parure du monde. Quand il les eut toutes remerciées de leur visite, et qu'elles commencèrent à prendre congé, il fit avertir la belle dame de rester, pour lui parler un instant seul à seule. Elle se douta déjà de son intention, et revenant près de son lit: «Ipocras, beau doux ami,» lui dit-elle, «est-il vrai que vous désiriez me parler? Je suis prête à faire tout ce qu'il vous plaira de demander.—Ah! dame,» répondit Ipocras, «je n'aurais pas le moindre mal, si vous m'aviez dit cela plus tôt. Je meurs par vous, pour l'amour dont vous m'avez brûlé. Et si je ne vous ai entre mes bras, comme amant pouvant tout réclamer de son amie, je n'éviterai pas de mourir.—Que dites-vous là?» répond la dame, «mieux vaudrait que je fusse morte, moi et cent autres telles que moi, à la condition de vous laisser vivre. Reprenez courage: buvez, mangez, tenez-vous en joie; nous prendrons notre temps, et je n'entends rien vous refuser.—Grand merci, dame: pensez à votre promesse, quand vous me reverrez à la cour.»
Elle sortit, et Ipocras, à partir de ce moment, revint en couleur, en bonne disposition. Il ne refusa plus les aliments, se leva, et quelques jours suffirent pour que la nouvelle de la guérison du grand philosophe se répandît dans toute la ville. Il reparut à la cour, et Dieu sait l'accueil et la belle chère qu'on lui fit; mais personne ne le reçut plus gracieusement que la dame gauloise qui, mettant sa main dans la sienne, le fit monter au haut de la tour du palais, jusqu'aux créneaux auxquels une longue et forte corde était attachée. «Voyez-vous cette corde, bel ami?» dit-elle.—«Oui.—Savez-vous quel est son usage? Nullement.—Je vais vous le dire. Dans une des chambres de la tour où nous sommes est enfermé Glaucus, le fils du roi de Babylone. On ne veut pas que sa porte soit jamais ouverte: quand il doit manger on pose sa viande dans la corbeille que vous voyez attachée près de la terre, et on la fait monter jusqu'à la petite fenêtre qui répond à sa chambre. Beau très-doux ami, écoutez-moi bien; si vous souhaitez faire de moi votre volonté, vous viendrez devant la fenêtre de ma chambre, au-dessous de celle de Glaucus: dès qu'il fera nuit, vous vous placerez dans la corbeille; nous tirerons la corde jusqu'à nous, moi et ma demoiselle; vous entrerez, et nous pourrons converser librement jusqu'au point du jour: vous descendrez comme vous serez monté, et nous continuerons à nous voir aussi souvent qu'il nous plaira.»
Ipocras, loin d'entendre malice à ces paroles, remercia grandement la dame et promit bien de faire ce qu'elle lui proposait, sitôt que la nuit serait venue, et que l'empereur serait couché. Mais il arrive trop souvent qu'on se promet grand plaisir de ce qui doit causer le plus d'ennui, et ce fut justement le cas d'Ipocras. Il ne pouvait détourner les yeux du solier où reposait la dame qu'il devait visiter, et il lui tardait de voir arriver la nuit. Enfin les sergents cornèrent le souper: les nappes mises, l'empereur s'assit et fit asseoir autour de lui ses chevaliers et Ipocras, auquel chacun portait honneur: car il était beau bachelier, le teint brun et amoureux, agréable en paroles, et toujours vêtu de belles robes. Il but et mangea beaucoup au souper, il fut plus avenant, mieux parlant que jamais, comme celui qui comptait avoir bientôt joie et liesse de sa mie. Au sortir de table, l'empereur annonça qu'il irait le lendemain chasser avant le point du jour, et se retira de bonne heure, tandis qu'Ipocras passa chez les dames pour converser et s'ébatre avec elles jusqu'au moment où chacun prit congé pour aller reposer. Minuit arriva: quand tout le monde fut endormi du premier sommeil, Ipocras se leva, se chaussa, se vêtit et s'en vint doucement au corbillon. La dame et sa demoiselle étaient en aguet à leur fenêtre: elles tirèrent la corde jusqu'à la hauteur de la chambre où Ipocras pensait entrer; puis elles continuèrent à tirer, si bien que, le corbillon s'éleva plus de deux lances au-dessus de leur fenêtre. Alors elles attachèrent la corde à un crochet enfoncé dans la tour, et crièrent: «Tenez-vous en joie, Ipocras, ainsi doit-on mener les musards tels que vous.»
Or ce corbillon n'était pas là pour transporter les denrées au fils du roi de Babylone: il servait à exposer les malfaiteurs avant d'en faire justice, comme les piloris établis aujourd'hui dans les bonnes villes. On peut juger quelles furent la douleur et la confusion d'Ipocras en entendant les paroles de la dame, et en se voyant ainsi trompé. Il demeura dans cette corbeille toute la nuit et le lendemain jusqu'à vêpres: car l'empereur ne revint de la chasse que tard, et ne put auparavant savoir mot de ce qui ne manqua pas de faire l'entretien de toute la ville. Dès que le jour fut levé, et qu'on aperçut le corbillon empli: «Allons voir,» se dit-on l'un l'autre, «allons voir quel est le malfaiteur qu'on a exposé, si c'est un voleur ou bien un meurtrier.» Et quand on reconnut que c'était Ipocras, le sage philosophe, le bruit devint plus fort que jamais. «Eh quoi! c'est Ipocras!—Eh! qu'a-t-il fait? Comment a-t-il pu mériter si grande honte?»—On avertit les sénateurs, on s'enquiert d'eux si le jugement vient d'eux ou de l'empereur; mais personne ne sait en donner raison. «L'empereur,» disait-on, «n'a pu ordonner cela; il aimait trop Ipocras; il sera très-courroucé en apprenant qu'on l'a si indignement traité: il faut descendre la corbeille.—Non,» disaient les autres, «encore ne savons-nous bien si l'empereur n'a pas eu ses raisons d'agir ainsi. En tout cas, il aura bien mal reconnu les grands services qu'Ipocras a rendus à lui et à tant d'autres bonnes gens de la ville.»
Ainsi parlaient petits et grands autour de la corbeille, si haut levée qu'une pelote la mieux lancée n'aurait pu l'atteindre. Pour Ipocras, il avait remonté son chaperon, et se tenait si profondément pensif qu'il se fût laissé volontiers tomber, sans l'espoir qu'il gardait de se venger. Cependant l'empereur revint de sa chasse, tout joyeux de la venaison qu'il rapportait. Il aperçut le corbillon, et demanda quel était le malfaiteur qu'on y avait exposé. «Eh! Sire, ne le savez-vous pas? c'est Ipocras, votre grand ami; n'est-ce pas vous qui avez ordonné de le punir ainsi?—Moi, puissants dieux! avez-vous pu le croire? Qui osa lui faire un tel affront? Malheur à lui, je le ferai pendre. Qu'on descende la corbeille, et qu'on m'amène Ipocras.»
Il fut sur-le-champ descendu. L'empereur, en le voyant venir, courut au-devant et lui jetant les bras au cou: «Ah! mon cher Ipocras, qui vous a pu faire une pareille honte?—Sire,» répondit-il tristement, «je ne sais, et, quand je le connaîtrais, je ne saurais dire pourquoi. Je dois attendre patiemment le moment d'en avoir satisfaction.» Quelque soin que prît l'empereur de lui en faire dire plus, il ne put y parvenir; Ipocras, évitant avec grand soin de parler de rien qui pût rappeler sa triste aventure.
Seulement, à partir de ce jour, il cessa de visiter les malades et de répondre à ceux qui vinrent le consulter sur leurs infirmités. L'empereur, auquel tout le monde se plaignait du silence d'Ipocras, eut beau le prier, il répondit qu'il avait perdu toute sa science, et qu'il ne la pourrait retrouver qu'après avoir obtenu vengeance de la honte qu'on lui avait faite.
Revenons maintenant à la belle dame, la plus heureuse d'entre toutes les femmes, pour avoir ainsi trompé le plus sage des hommes. Elle ne s'en tint pas encore là; mais, faisant venir un orfèvre de Rome qu'elle connaissait beaucoup, et, comme elle, venu des parties de la Gaule, elle lui dit, sous le sceau du secret, ce qu'elle avait fait d'Ipocras. «Je vous prie maintenant,» lui dit-elle, «de disposer pour moi une table dorée de votre meilleur travail, avec l'image d'Ipocras au moment où il entre dans la corbeille, à laquelle tiendra une corde. Dès que vous l'aurez faite, vous attendrez la nuit, et vous la porterez vous-même sur le pilier où sont déjà les images d'Ipocras et de Gaius. Surtout, si vous aimez votre vie, faites que personne ne sache rien de tout cela.» L'orfèvre promit tout, et la table qu'il exécuta fut plus belle, l'image d'Ipocras plus fidèle que la dame ne l'avait espéré.
Quand il fut parvenu secrètement à la fixer sur le pilier, durant une nuit des plus sombres, toute la ville la vit flamboyer le lendemain aux premiers rayons du soleil. Ce fut pour tous un nouveau sujet de surprise et de chuchotements qui tournaient encore à la honte d'Ipocras: on se souvenait de son aventure, on se demandait qui pouvait l'avoir aussi bien représentée. L'empereur était alors absent de la ville: quand il y revint, un de ses premiers soins fut de paraître aux fenêtres avec Ipocras. Ayant arrêté les yeux sur les deux images: «Quel sens a cette nouvelle table,» dit-il au philosophe, «et qui a pu oser la placer sans mon ordre?—Ah! Sire,» répondit Ipocras, n'y voyez-vous pas l'intention d'ajouter à ma honte? Si vous m'aimez, ordonnez, je vous prie, que la table et les statues soient abattues sur-le-champ; autrement, je quitterai la ville et vous ne me reverrez jamais.»
L'empereur fit ce qu'Ipocras désirait, et c'est ainsi qu'on perdit le souvenir du séjour du grand médecin dans la ville et de ses merveilleuses guérisons. La dame ne s'en félicita que plus d'avoir réduit à néant la renommée de celui qu'on disait le plus sage des hommes. Pour Ipocras, on ne le vit plus rire et se jouer avec les dames: il restait dans sa chambre et répondait à peine à ceux qui se présentaient pour jouir de son entretien. Un jour qu'il était tristement appuyé à l'une des fenêtres du palais, il vit sortir, d'un trou pratiqué sous les degrés, un nain boiteux et noir, au visage écrasé, aux yeux éraillés, aux cheveux hérissés, en un mot, la plus laide créature que l'on pût imaginer. Le malheureux vivait des reliefs de la table et des aumônes que lui faisaient les gens du palais. L'empereur, ému de compassion, lui avait permis de placer dans ce trou un méchant lit et d'en faire sa demeure ordinaire.
Ipocras choisit ce monstre pour l'instrument de sa vengeance. Il alla cueillir une herbe dont il connaissait la vertu, fit sur elle un certain charme, et quand il l'eut conjurée comme il l'entendait, il s'en vint au bossu, et se mit à parler et plaisanter avec lui. «Vois-tu,» lui dit-il, «cette herbe que je tiens à la main? Si tu pouvais la faire toucher à la plus belle femme, à celle que tu aimerais le mieux, tu la rendrais aussitôt amoureuse de toi, et tu ferais d'elle ta volonté.—Ah!» reprit le bossu, «vous me gabez, sire Ipocras. Si j'avais une herbe pareille, j'éprouverais sa vertu près de la plus belle dame de Rome, celle qui vint de Gaule.—Promets-moi,» reprend Ipocras, «que tu ne la feras toucher à nulle autre et que tu me garderas le secret.—Je vous le promets sur ma foi et sur nos dieux.»
L'herbe fut donnée, et le lendemain, de grand matin, le nain se plaça sur la voie que l'on suivait pour aller au temple. Quand la dame de Gaule passa devant lui, il s'approcha, et, tout en riant: «Ah! Madame, que vous avez la jambe belle et blanche! Heureux le chevalier qui pourrait la toucher!» La dame était en petits souliers ouverts que l'on appelle escarpins; le nain l'arrêta par le pan de son hermine, et, portant l'autre main sur le soulier étroitement chaussé, appliqua l'herbe sur le bas de la jambe, en disant: «Faites-moi l'aumône, Madame, ou donnez-moi votre amour.» La dame passa tête baissée sans mot répondre: mais sous sa guimpe elle ne put se tenir de sourire. Arrivée au temple avec les autres, elle se sentit tout émue et ne put dire sa prière. Elle devint toute rouge, en ne pouvant détourner du nain sa pensée: si bien qu'elle fit un grand effort pour ne pas revenir à l'endroit où il lui avait parlé. Elle ne suivit pas ses demoiselles au retour du temple, mais retourna précipitamment à sa chambre, se jeta sur son lit, fondit en larmes et en soupirs tout le reste du jour et la nuit suivante. Quand vint la minuit, tout éperdue, elle quitta sa couche, et s'en alla seule vers le repaire du nain, dont la porte était demeurée entr'ouverte. Elle y pénétra, comme si elle eût été poursuivie. «Qui est là?» dit-elle.—«Dame!» répondit le nain, «votre ami, qui vous attendait.» Aussitôt elle se précipita sur lui, les bras ouverts, et l'embrassa mille fois. L'heure de primes arriva qu'elle le tenait encore fortement serré contre son beau corps. Or Ipocras, averti par son valet, l'avait vue arriver aux degrés. Il courut éveiller l'empereur: «Venez, Sire, voir merveilles, venez, vous et vos chevaliers.» Ils descendirent le degré, et arrivèrent au lit du nain, qu'ils trouvèrent amoureusement uni à la belle Gauloise échevelée.
«En vérité,» dit l'empereur en parlant à ses chevaliers, «voilà bien ce qui prouve que la femme est la plus vile chose du monde.» L'emperière, bientôt appelée à voir ce tableau, en témoigna une honte extrême en songeant que toutes les autres femmes souffriraient de l'affront. Comme l'empereur ne voulut pas permettre à la dame de rentrer au palais dans ses chambres, il n'y eut personne à Rome qui ne vînt la visiter sur la couche de l'affreux nain, qu'elle ne pouvait, malgré son dépit, s'empêcher de regarder amoureusement. Telle était l'indignation générale qu'on parlait de mettre le feu au lit et de les brûler tous deux: mais Ipocras s'y opposa vivement, et se contenta d'engager l'empereur à les marier et à donner à la dame la charge de lavandière du palais. Le mariage fut donc célébré à deux jours de là; on leur donna dix livrées de terre et un logis près des degrés. La dame savait travailler en fils d'or et de soie: elle fit des ceintures, des aumônières, des chaperons de drap ornés d'oiseaux et de toute espèce de bêtes; elle amassa dans sa nouvelle condition de grandes richesses, dont elle fit part au nain, qu'elle ne cessa d'aimer uniquement, jusqu'à sa mort; et quand, après dix ans, elle le perdit, elle demeura en viduité et ne voulut jamais entendre à d'autre amour.
Ainsi parvint Ipocras à se venger de la belle dame gauloise, et à prouver que la sagesse de l'homme pouvait l'emporter sur la subtilité de la femme. Dès lors il reprit son ancienne sérénité. Il consentit à visiter, à guérir les malades, et à faire l'agrément des dames et des demoiselles, avec lesquelles il passait tout le temps qu'il ne donnait pas soit à l'empereur, soit à ceux qui se réclamaient de sa haute science.
C'est en ce temps-là qu'un chevalier, revenant à Rome après un grand voyage, se rendit au palais, où l'empereur, après l'avoir fait asseoir à sa table, lui demanda de quel pays il arrivait. «Sire, de la terre de Galilée, où je vis faire les choses les plus merveilleuses à un homme de ce pays. C'est pourtant un pauvre hère; mais il faut avoir été témoin de ses œuvres pour y ajouter la moindre foi.—Voyons,» dit Ipocras, «racontez-nous ces grandes merveilles.—Sire, il fait voir les aveugles, il fait entendre les sourds, il fait marcher droit les boiteux.—Oh!» fit Ipocras, «tout cela, je le puis faire aussi bien que lui.—Il fait plus encore: il donne de l'entendement à ceux qui en étaient privés.—Je ne vois en cela rien que je ne puisse faire.—Mais voilà ce que vous n'oseriez vous vanter d'accomplir: il a fait revenir de mort à vie un homme qui durant trois jours avait été dans le tombeau. Pour cela, il n'eut besoin que de l'appeler: le mort se leva mieux portant qu'il n'avait jamais été.»
«Au nom de Dieu,» dit Ipocras, «s'il a fait ce que vous contez là, il faut qu'il soit au-dessus de tous les hommes dont on ait jamais parlé.—Comment,» dit l'empereur, «l'appelle-t-on?—Sire, on l'appelle Jésus de Nazareth, et ceux qui le connaissent ne doutent pas qu'il ne soit un grand prophète.—Puisqu'il en est ainsi», dit Ipocras, «je n'aurai pas de repos avant d'être allé en Galilée pour le voir de mes propres yeux. S'il en sait plus que moi, je serai son disciple; et, si j'en sais plus que lui, je prétends qu'il soit le mien.»
Antoine ne savait comment il pourrait reconnaître le grand service qu'Ipocras venait de lui rendre; et, comme son intention était d'aller visiter le roi de Tyr, qui avait épousé sa fille, il proposa à Ipocras de le conduire en Syrie. Ils se mirent en mer, et arrivèrent après une heureuse traversée. Antoine, en présentant Ipocras à son gendre, lui raconta comment il avait rendu la santé à son fils, et le roi de Tyr prit en si grande amitié le philosophe qu'il s'engagea, comme Antoine, à lui accorder tout ce qu'il lui demanderait, à la condition de rester quelque temps auprès de lui.
Ce prince avait une fille de l'âge de douze ans, très-belle et avenante, autant qu'on pouvait l'imaginer. Ipocras ne fut pas longtemps sans en devenir amoureux. Un jour, se tenant entre le roi de Perse et celui de Tyr: «Chacun de vous,» leur dit-il, «me doit un don. Le moment est venu de vous acquitter. Vous, roi de Tyr, je vous demande la main de votre fille. Et vous, roi de Perse, je vous demande de faire en sorte qu'elle me soit accordée.» Les deux rois, d'abord fort étonnés, demandèrent le temps de se conseiller. «En vérité,» dit le roi de Tyr, «je n'entends pas que ma fille me fasse manquer à mon serment.—Je vous approuve,» reprit le roi Antoine, «car, pour m'acquitter envers Ipocras, j'irais jusqu'à vous enlever la demoiselle, afin de la lui donner.» Ainsi devint Ipocras le gendre du roi de Tyr; les noces furent belles et somptueuses. On s'étonnerait aujourd'hui d'un semblable mariage; mais autrefois les philosophes étaient en aussi grand honneur que s'ils avaient tenu le plus puissant état. Les temps sont bien changés.
Après les noces, Ipocras, s'adressant à ceux qui connaissaient le mieux la mer, les pria de lui indiquer une île voisine de Tyr qui lui offrît une habitation agréable et sûre. Ils lui indiquèrent l'île alors appelée au Géant, parce qu'elle avait appartenu à un des plus puissants géants dont on ait parlé, et qu'avait mis à mort Hercule, parent du fort Samson. Ipocras s'y fit conduire, et, la trouvant bien à son gré, donna le plan de ces belles constructions, dont les messagers en quête de Nascien avaient admiré les dernières traces.
Or la fille du roi de Tyr, orgueilleuse de sa naissance, avait à contre-cœur épousé un simple philosophe: elle ne put l'aimer, et ne songeait qu'aux moyens de le tromper et de se défaire de lui. Il n'en était pas ainsi d'Ipocras, qui la chérissait plus que lui-même, mais qui, depuis l'aventure de la dame de Gaule, ne se fiait en aucune femme. Il avait fait une coupe merveilleuse dans laquelle tous les poisons, même les plus subtils, perdaient leur force, par la vertu des pierres précieuses qu'il y avait incrustées. Maintes fois, sa femme lui prépara des boissons envenimées, qu'elle détrempait du sang de crapauds et couleuvres; Ipocras les prenait sans en être pour cela moins sain et moins allègre: si bien qu'elle s'aperçut de la vertu de la coupe. Alors elle fit tant qu'elle parvint à s'en emparer; tout aussitôt elle la jeta dans la mer. Grand dommage assurément, car nous ne pensons pas qu'on l'ait encore retrouvée.
Il en fit une autre aussitôt, moins belle, mais de plus grande vertu; car il suffisait de la poser sur table pour enlever à toutes les viandes qu'on y étalait leur puissance pernicieuse. Il fallut bien que la méchante femme renonçât à l'espoir de faire ainsi mourir son mari. Et c'était déjà beaucoup de l'avoir détourné de se rendre en Judée pour y voir les merveilles accomplies par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui eût été son sauveur, comme il sera celui de tous les hommes qui ont cru et qui croiront en lui.
Il arriva que le roi Antoine, tenant grande cour, fit prier Ipocras de venir le voir: Ipocras y consentit, emmenant avec lui sa femme, qu'il aimait toujours sans qu'elle lui en sût le moindre gré. La cour fut grande et somptueuse, les festins abondants et multipliés. Un jour, en sortant de table, après avoir bu et mangé plus que de coutume, Ipocras, voulant prendre l'air, conduisit sa femme devant les loges, ou galeries, qui répondaient à la cour. Comme ils étaient appuyés sur le bord des loges, ils virent passer devant eux une truie en chaleur que suivait un verrat. «Regardez cette bête,» dit alors Ipocras. «Si on la tuait au moment où elle est ainsi échauffée, il n'est pas d'homme qui pût impunément manger de la tête.—Sire, que dites-vous là?» fit sa femme. «Comment! on en mourrait, et sans remède?—Assurément; à moins qu'on ne bût aussitôt de l'eau dans laquelle la hure aurait été cuite.»
La dame fit grande attention à ces paroles: elle n'en laissa rien voir, sourit et changea de conversation. On entendit alors le son des tambours et des instruments; Ipocras la quitta pour aller aux ménétriers. Elle, sans perdre de temps, appela le maître-queux, et lui désignant la truie: «Monseigneur Ipocras désire manger de la tête de cette bête à souper, ayez soin d'en mettre dans son écuelle: voici pour votre récompense. Et vous aurez encore soin, quand la tête sera préparée, de jeter l'eau dans laquelle elle aura bouilli sur un tas de pierres ou dans un fumier.—Je n'y manquerai pas,» dit le queux. Il accommoda la tête; on corna le souper, les nappes furent mises; quand on eut lavé, le roi s'assit, et fit placer Ipocras et les autres. Or, Ipocras était l'homme du monde qui aimait le mieux un rôt de tête de porc. Dès qu'il en vit son écuelle chargée, il se fit un plaisir d'en manger. Mais à peine le premier morceau eut-il passé le nœud de la gorge qu'il sentit une grande oppression dans son pouls et dans son haleine. Alors son premier mot fut: «Je suis un homme mort, et je meurs par ma faute; qui n'est pas maître de son secret ne l'est pas de celui des autres.» Il quitta la table aussitôt, courut à la cuisine et demanda au maître queux l'eau dans laquelle avait été mise la tête de la truie.—«Je l'ai jetée,» dit l'autre, sur le fumier que vous voyez.» Ipocras y courut, essaya d'aspirer quelques gouttes de cette eau, mais en vain; la fièvre, une soif ardente le saisit: et quand il sentit qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre, il fit approcher le roi et lui dit: «Sire, je ne devais avoir confiance en aucune femme, je meurs par ma faute.—Ne connaissez-vous,» dit Antoine, «aucun remède?—Il y en a bien un; ce serait une grande table de marbre qu'une femme entièrement nue parviendrait à chauffer au point de la rendre brûlante.—Eh bien! faisons l'essai, et, puisque votre femme est la cause de votre mort, c'est elle que nous étendrons sur le marbre.—Oh! non,» dit Ipocras, «elle en pourrait mourir.—Comment!» reprit le roi, «je ne vous comprends pas. Vous craignez pour la vie de celle qui vous donne la mort! Tout le monde doit la haïr, et vous l'aimez encore! Oh! que c'est bien là nature d'homme et de femme! Plus nous les aimons, plus nous plions devant leurs volontés, et plus elles se donnent de mal afin de nous perdre.» Mais Ipocras parlait ainsi pour mieux assurer sa vengeance. La dame fut donc étendue sur le marbre, et, le froid de la pierre la gagnant peu à peu, elle mourut dans de cruelles angoisses, une heure avant Ipocras, qui ne put s'empêcher de dire: «Elle voulait ma mort, elle ne l'a pas vue, je vivrai plus qu'elle. Je demande au roi, pour dernière grâce, qu'il me fasse conduire dans l'île qui, désormais, sera nommée l'île d'Ipocras. Je désire que mon corps soit déposé dans la tombe qu'on trouvera sous le portique, et qu'on trace sur la dalle de marbre les lettres qui diront: