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Les Peterkins

UN SAUTEUR MEXICAIN PUR-SANG

François de Gaïl translation

Je m’étais décidé à acheter un cheval de selle. En dehors d’un cirque, je n’avais jamais vu monter à cheval aussi vigoureusement et avec autant d’élégance que ces Mexicains, ces Californiens, ces Américains mexicanisés, qui, chaque jour, s’exhibaient dans les rues avec des costumes aussi pittoresques que bariolés. Comme ils montaient à cheval! Penchés légèrement en avant sur leurs selles, souples et nonchalants, avec leurs grands chapeaux de feutre brun aux larges bords relevés sur le front et leurs longues plumes empanachées, ces cavaliers passaient dans la ville comme un tourbillon de vent et ne laissaient derrière eux que des nuages de poussière.

Lorsqu’ils trottaient, ils s’enlevaient avec une cadence gracieuse et semblaient faire corps avec leur cheval. Je savais tout juste distinguer un cheval d’une vache et je désirais vivement étendre le domaine de mes connaissances hippiques. Je me décidai donc à acheter un cheval.

Tandis que je ruminais cette idée dans mon esprit, le commissaire aux enchères présenta un cheval noir, presque aussi bossu qu’un dromadaire, qui me parut particulièrement déplaisant.

La mise à prix fut proclamée à 22 dollars.

—Allons, messieurs; cheval, selle et bride à 22 dollars!

Je me sentis incapable de résister à la tentation.

Un homme que je ne connaissais pas, mais qui semblait être le frère du commissaire aux enchères, lut dans mes yeux mon désir ardent, et me fit remarquer que le cheval était merveilleux pour ce prix; il ajouta que seule la selle valait 22 dollars. C’était une selle espagnole, garnie de riches panneaux, chamarrée de broderies d’or. Je répondis à cet étranger que j’avais une médiocre envie de couvrir l’enchère; je crus d’abord que cet individu roublard voulait me tâter, mais ce soupçon disparut lorsqu’il me parla sur un ton qui m’inspira toute confiance.

—Je connais ce cheval, me dit-il, je le connais parfaitement. En votre qualité d’étranger vous pourriez vous méprendre sur son origine et croire que c’est un cheval américain; mais je vous garantis que non, c’est tout autre chose (excusez-moi de vous parler si bas, mais les gens qui m’entourent pourraient nous entendre); ce cheval est, sans l’ombre d’un doute, un «sauteur Mexicain pur-sang».

Cette dénomination de «Sauteur mexicain» ne me disait pas grand’chose, mais l’attitude de cet homme m’inspira une telle confiance que je jurai dans mon for intérieur de posséder un «sauteur mexicain pur-sang» ou de mourir.

—Ce cheval possède-t-il d’autres qualités? demandai-je, sans manifester trop d’empressement.

Passant son index dans la poche de mon veston, il m’entraîna à part et murmura à mon oreille ces mots impressionnants:

—Il n’existe pas d’obstacle en Amérique que ce cheval ne puisse franchir.

—Allons, messieurs, allons, à 24 dollars et demi!

—27, criai-je avec frénésie.

—Vendu! dit le préposé aux enchères; et il m’adjugea le sauteur mexicain pur-sang.

Je pouvais à peine contenir ma joie. J’acquittai l’argent et plaçai l’animal dans une pension des environs pour qu’il puisse manger et se reposer.

Dans l’après-midi, je ramenai mon cheval sur la place du marché; des badauds complaisants lui maintinrent la tête et la queue pendant que je l’enfourchais. A peine étais-je assis qu’il rassembla ses quatre pieds sous lui, céda du rein, puis soudain arqua le dos et m’envoya en l’air à 3 ou 4 pieds de hauteur! Je retombai droit dans ma selle; malheureusement il recommença son coup de raquette; je repartis en l’air et retombai sur le pommeau d’abord, puis sur le cou du cheval (tout cela en l’espace de trois ou quatre secondes); à ce moment il pointa et se tint presque debout sur ses jambes de derrière; saisissant désespérément le cou de ma monture, je me retrouvai en selle et tint bon. L’animal se reçut sur ses jambes de devant et levant sa croupe en l’air, il décocha vers le ciel une formidable ruade et resta en équilibre sur ses pieds de devant. Sa croupe s’abaissa de nouveau et il continua cet étrange exercice qui consistait à m’envoyer en l’air pour me faire redescendre ensuite. Lorsque pour la troisième fois je repartis en l’air, j’entendis un étranger qui disait: Oh! quel merveilleux sauteur!

Sur ces entrefaites, quelqu’un administra au cheval un bruyant coup de chambrière; lorsque je me ramassai par terre, mon fameux sauteur américain avait disparu. Un jeune Californien lui donna la chasse, le rattrapa et me demanda la permission de le monter. Je lui accordai cette faveur spéciale. Il enfourcha mon pur-sang, partit en l’air une première fois, mais quand il redescendit il planta ses éperons dans les flancs de l’animal qui partit comme un dard, droit devant lui. Léger comme un oiseau, il vola par-dessus trois barrières consécutives et descendit à toute allure la route qui conduisait à la vallée de Washoe.

Je m’assis sur une borne en poussant un soupir, et machinalement je portai une main à mon front et l’autre au creux de mon estomac. Pour la première fois de ma vie, je constatai la pauvreté de la machine humaine, car, cette fois, il m’aurait fallu deux ou trois mains supplémentaires pour contenir les autres points douloureux de mon corps. Je n’essaierai pas de vous décrire combien je me sentais meurtri, courbaturé, quel désordre général interne et externe j’éprouvais après cette navrante équipée. Une foule plutôt sympathique m’entourait; un homme d’un certain âge me prodigua ses bonnes paroles de consolation.

—Etranger, on vous a mis dedans. Tout le monde dans ce camp connaît ce cheval; le premier enfant venu vous aurait dit que c’est un rueur de profession, l’animal le plus vicieux et le plus infernal de tout le continent américain. Je m’appelle Curry; je suis le vieux Curry, le vieil Abel Curry; entendez-moi bien, votre cheval est un sauteur mexicain pur-sang peu ordinaire dans son genre, je vous assure. Maladroit que vous êtes, par votre manque de sang-froid et de clairvoyance vous avez raté l’occasion d’acheter un cheval «américain» pour presque le même prix que cette satanée vieille relique étrangère.

Je n’accusai pas le coup, mais je pensai en moi-même que si l’enterrement du frère du commissaire aux enchères avait lieu pendant que je me trouvais sur le territoire, je sacrifierais tout au plaisir d’y assister.

Après un temps de galop de seize lieues, le jeune Californien et le sauteur mexicain pur-sang revinrent à la ville, jetant autour d’eux des flocons d’écume semblables aux embruns qu’un typhon chasse devant lui; finalement, l’animal et son cavalier sautèrent par-dessus un Chinois qui poussait une brouette et ils s’arrêtèrent en plein devant le parlement.

Pantelant, soufflant le feu par ses naseaux embrasés, l’animal jetait autour de lui des yeux hagards! Vous croyez peut-être que cette bête infernale était réduite! Nullement. Le président du parlement le croyait lui aussi et il l’enfourcha pour aller au Capitole; mais le premier obstacle que l’animal heurta fut une pile de poteaux télégraphiques presque aussi haute qu’une église; il franchit les deux lieues qui le séparaient du Capitole en battant le record de la vitesse obtenue jusqu’à ce jour; à vrai dire, il ne parcourut réellement qu’une lieue et préféra manger l’autre en sautant par-dessus les barrières et les fossés pour couper au plus court et éviter les sinuosités de la route. Lorsque le président arriva au Capitole, il déclara qu’il venait de voyager dans les airs comme s’il avait fait son excursion sur le dos d’une comète.

Le soir, le président rentra chez lui à pied pour prendre de l’exercice et il fit attacher le sauteur mexicain derrière une voiture de pierres. Le jour suivant, je prêtai mon animal au secrétaire du parlement pour se rendre à la mine argentifère de Dana, éloignée de six lieues; il revint lui aussi à pied pour prendre l’exercice et fit remorquer sa monture. Toutes les personnes auxquelles je le prêtai revenaient toutes à pied; il leur fallait à tout prix prendre de l’exercice. Je n’en continuai pas moins à le prêter à quiconque désirait s’en servir; j’espérais qu’un beau jour on me l’estropierait ou même qu’on le tuerait et qu’ainsi je pourrais me faire rembourser le prix de mon sauteur mexicain.

Malheureusement aucun accroc ne lui arriva; à sa place tous les chevaux auraient péri, lui s’en tira toujours sain et sauf. Il faisait tous les jours des escapades impossibles et n’y laissait jamais sa peau. Quelquefois il calculait mal son coup et endommageait fortement son cavalier, mais à lui il n’arrivait jamais rien.

J’essayai de le vendre par tous les moyens possibles; mes efforts me valurent une réputation de naïveté bien établie. Le commissaire aux enchères parcourut les rues bride abattue pendant quatre jours sur le dos de mon animal, bousculant la populace, interrompant les conversations, écrasant les enfants; jamais il ne reçut une offre sérieuse. Les gens souriaient avec malice et rengaînaient instantanément leur désir de l’acheter.

D’accord avec le commissaire aux ventes, je retirai mon cheval du marché. Nous essayâmes de le faire passer dans une vente privée et de l’échanger à perte contre des tombes d’occasion, de la ferraille, des traités de tempérance, bref contre toutes sortes d’objets. Mais aucun propriétaire ne se prêta à notre combinaison et nous dûmes encore retirer l’animal du marché.

A partir de ce jour je renonçai à monter mon cheval; la marche était un exercice bien suffisant pour un homme comme moi, criblé de blessures, de fractures et de contusions. De guerre lasse j’essayai de me débarrasser de lui, mais ce fut en vain; en dernier ressort, je l’offris au gouverneur pour l’usage de sa brigade; il parut d’abord bien accueillir ma proposition, mais son visage se renfrogna et il me répondit que «cela ferait un effet déplorable». A ce moment-là le patron de la pension de mon cheval m’apporta sa note pour les six semaines de soins donnés à l’animal: écurie pour le cheval, 15 dollars; foin pour le cheval, 250 dollars! Mon sauteur mexicain avait mangé une tonne de foin et l’homme ajouta qu’il en aurait mangé plus de cent s’il ne lui avait pas coupé les vivres.

Je dois vous faire remarquer ici judicieusement que le prix courant du foin pendant cette même année et une partie de l’année suivante fut réellement de 250 dollars la tonne. Pendant l’année précédente le foin s’était vendu 500 dollars or, et pendant l’hiver précédent il y avait eu en certains endroits telle pénurie de ce produit que sa valeur avait atteint jusqu’à 800 dollars la tonne!

La conclusion de cet état de choses est facile à tirer: les gens épuisèrent leur provision de foin, la disette s’en suivit pour le bétail et avant l’arrivée du printemps, les vallées de Carson et d’Eagle se trouvèrent littéralement jonchées de carcasses. Ce que j’affirme est d’ailleurs facile à vérifier.

Je me débrouillai pour payer la pension de mon cheval, et le même jour, je donnai mon sauteur mexicain pur sang à un émigrant de l’Arkansas que le sort me fit rencontrer. Si mon récit lui tombe jamais sous les yeux il se souviendra certainement de ma donation.

Quiconque a eu jamais la bonne fortune de monter un véritable sauteur mexicain reconnaîtra l’exactitude de la description que je fais de cet animal dans ce chapitre. Il ne la trouvera pas exagérée; mais quiconque ne connaît pas ce genre d’animal très spécial me reprochera sans doute d’en faire un portrait grotesque et fantasque.

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