L’HOMME LE PLUS MÉCHANT ET LE PLUS STUPIDE DE TURQUIE (D’APRÈS SAMUEL COX)
François de Gaïl translation
Il y a quelques années de cela, le drogman de la légation américaine à Constantinople fut appelé à servir d’arbitre dans une contestation entre un étranger et un vieux Turc, docteur en droit et en théologie. Après plusieurs tentatives de conciliation, le drogman conclut que le docteur était un individu méchant et rébarbatif. Ce dernier avait précédemment exercé les fonctions de cadi au tribunal civil de Smyrne. Le drogman lui conta une histoire pour son instruction. Le fait se passe dans le vieux Stamboul, peu importe l’époque, la morale qui en découle peut s’appliquer à n’importe quelle région et à n’importe quel temps.
Nous dirons que l’histoire remonte à la fin du XVIᵉ siècle, époque à laquelle l’empire turc était florissant et en pleine prospérité, sous le règne d’Amurath III, sixième empereur ottoman, petit fils de Suliman le Magnifique.
Comme cette histoire le prouvera, ce sultan n’était pas le plus médiocre des empereurs ottomans: grand, l’air viril, plutôt gros de constitution, très pâle de figure, il portait une longue barbe effilée. Il n’avait pas l’air aussi féroce que les autres sultans; beaucoup moins débauché et pas du tout viveur, il châtiait les ivrognes et s’accordait à peine chaque jour un petit verre d’absinthe.
Son peuple savait qu’il aimait la justice; on le considérait comme un bon prince, bien qu’il ait fait étrangler ses frères; l’histoire ajoute qu’à la vue de leurs cadavres il ne put retenir ses larmes, car il ne se complaisait pas dans ces actes de cruauté barbare exigés par la forme et le bon ordre de son gouvernement.
Mais revenons à notre histoire du drogman. Elle fut ainsi racontée à la légation, l’été dernier, pendant une sieste de doux farniente:
Il y avait un homme appelé Mustapha qui vivait près de la Porte d’Or; il était très vieux, très riche; sur le point de mourir il fit venir son fils et lui tint le langage suivant:
—Mon cher enfant, je vais mourir; avant de vous quitter, je veux vous indiquer mes dernières volontés. Voici cent livres, vous les donnerez à l’homme le plus méchant que vous rencontrerez. Voici cent autres livres, vous les donnerez à l’homme le plus stupide que vous découvrirez.
Quelques jours après le père mourut; son fils se mit en quête du méchant homme; on lui en indiqua plusieurs, mais ils ne lui parurent point assez méchants. De guerre lasse, il loua un cheval et se rendit à Yosgat, en Asie-Mineure. Là tous les habitants à l’unanimité lui désignèrent leur cadi comme l’homme le plus exécrable du monde. Cette révélation donna entière satisfaction au jeune homme. Il se rendit chez le cadi, lui raconta l’histoire du testament de son père et ajouta:
—Comme je tiens à accomplir la volonté de mon père, je vous prie d’accepter ces cent livres.
—Mais, objecta le cadi, comment savez-vous que je suis si méchant?
—Le témoignage de toute la ville me l’indique, répondit le fils.
—Notez bien, jeune homme, reprit le cadi, qu’il est contraire à mes principes d’accepter le moindre présent; si je reçois de l’argent, c’est à un point de vue tout spécial; je n’accepterai votre offre que si je puis vous donner l’équivalent de votre argent.
Cette réponse du cadi paraissait juste et elle embarrassa le jeune homme; cependant, comme il désirait avant tout accomplir la volonté de son père, il insista auprès du cadi.
—Monsieur le juge, reprit-il, si vous me vendiez quelque chose, la volonté de mon père n’en serait pas moins respectée, il me semble?
—Ceci demande réflexion, reprit le cadi en regardant tout autour de lui comme s’il cherchait quel objet il pourrait vendre au jeune homme en respectant la volonté du testament.
Il réfléchit longtemps; soudain, une idée lumineuse jaillit de son esprit: apercevant deux pieds de neige dans la cour devant sa maison, il dit au jeune homme:
—Je vais vous vendre de la neige, cette neige que vous voyez là; acceptez-vous le marché?
—Oui, répondit l’autre, comprenant que la neige ne représentait rien de précieux.
Le cadi établit un acte régulier dont les frais furent payés naturellement par l’acquéreur en plus des cent livres représentant le prix de la neige. Le jeune homme retourna chez lui, se demandant, un peu soucieux, s’il avait strictement accompli la volonté de son père, car, après tout, le cadi ne lui semblait pas si méchant; n’avait-il pas en effet refusé énergiquement d’accepter l’argent sans un échange de bon aloi? Sa perplexité fut de courte durée.
Le second jour, de bon matin, le secrétaire du cadi vint trouver le jeune homme pour lui dire que son maître désirait le voir.
—Soit, j’irai le trouver, répondit le jeune homme.
—Non, dit le secrétaire, j’ai l’ordre de vous ramener avec moi.
Le jeune homme résista, mais le secrétaire insista. Ce dernier l’emporta enfin et tous deux se mirent en route.
—Que me voulez-vous, cadi Effendi? demanda le jeune homme.
—Soyez le bienvenu, répondit le cadi, je vous ai prié de venir, parce que votre neige me gêne beaucoup dans ma cour. Les autorités ne veulent plus en supporter la responsabilité. C’est un dépôt dangereux, on ne peut pas le mettre en sûreté comme un autre objet de valeur. De plus, elle encombre la route sur laquelle chacun a le droit de circuler. Que s’en suit-il? Votre neige sera piétinée ou volée, ou bien elle fondra et toute la responsabilité en pèsera sur moi. C’est ce que je veux éviter, aussi je vous prie d’enlever votre neige.
—Mais, cadi Effendi, répliqua le jeune homme, qu’à cela ne tienne, laissez-la fondre, laissez-la voler ou piétiner, je ne vous en réclamerai pas la valeur.
—Pas le moins du monde, dit le cadi, vous n’avez pas le droit d’obstruer ainsi la voie publique; faites-moi le plaisir d’enlever votre neige ou je me verrai dans l’obligation de vous mettre en prison et de vous rendre responsable du gaspillage d’une propriété que vos héritiers pourront revendiquer un jour ou l’autre.
—Faites-la balayer, reprit le jeune homme, j’en supporterai les frais.
—Par exemple, répondit le cadi indigné, me prenez-vous pour votre domestique? Vous n’avez pas l’air de vous douter que ce balayage coûterait encore fort cher.
—J’en paierai la dépense, quelle qu’elle soit, répéta le jeune homme.
—Eh bien, elle se montera à vingt livres, dit le cadi.
—Je les paierai, répondit le jeune homme.
C’est ainsi que le cadi extorqua vingt livres supplémentaires au fils du défunt.
Pourtant le jeune homme se déclara satisfait. Il fut enchanté de trouver en la personne de ce cadi un homme dont la bassesse de caractère lui permettait d’accomplir la volonté de son père.
Après cette expérience, le jeune homme se mit à la recherche de l’homme stupide pour accomplir la deuxième clause du testament de son père. Cette fois il limita ses recherches à la cité de Stamboul, qu’il habitait. Il montait la rue qui mène à la Sublime Porte lorsqu’il entendit résonner l’écho d’un brillant orchestre. Il se dirigea du côté de la musique; arrivé à une petite distance, il aperçut une grande procession avec un déploiement de soldats. Un homme très âgé, revêtu d’un magnifique uniforme, montait un cheval arabe, dont la robe était d’une blancheur immaculée. Une quantité de décorations de toutes tailles et de toutes couleurs couvrait la poitrine de ce vieillard. Le harnachement du cheval était constellé de broderies d’or.
Une douzaine de hauts fonctionnaires du gouvernement d’Amurath III entouraient le vieillard; eux aussi portaient des vêtements magnifiques; ils étaient revenus récemment du Caucase avec un chargement de richesses et ils profitaient de cette occasion aujourd’hui pour exhiber leurs longues robes et leurs bijoux; ils portaient tous des uniformes merveilleusement brodés et montaient des chevaux superbes; une immense multitude les suivait. Tous les habitants de Galata et de Stamboul s’étaient réunis pour jouir de ce spectacle. Un murmure de peut-être soixante dialectes s’élevait de cette foule bigarrée. Le fils de Mustapha se mit à suivre la procession.
Il demanda à un piéton coiffé d’un turban vert, qui était assis sur une fontaine, ce que signifiait cette procession. L’autre lui apprit que le vieillard était le nouveau grand vizir d’Amurath; ce vizir venait d’être nommé et il allait prendre possession de son poste. Suivant la solennité d’usage, on escortait toujours ainsi les grands vizirs.
Lorsque la procession arriva à la Sublime Porte, le grand vizir descendit de cheval sur le seuil de la porte; là, chose étrange à dire, se trouvait un grand plateau et sur ce plateau une tête humaine fraîchement décapitée. Cette vue, bien faite pour donner la chair de poule, frappa d’horreur le jeune homme; recouvrant peu à peu ses sens, il demanda ce que signifiait cet usage. On lui apprit que la tête sanglante était celle du précédent grand vizir qui avait été décapité pour expier un méfait.
—La tête de son successeur figurera-t-elle aussi un jour sur le plateau? demanda le jeune homme à un soldat qui maintenait l’ordre de la procession.
—De nos jours il est difficile d’y échapper, répondit le soldat.
Après cela le jeune homme posa immédiatement d’autres questions; il se mit à la recherche du kiahaja du nouveau grand vizir (car tout grand vizir a un factotum); il trouva le kiahaja et le pria de remettre au grand vizir les cent livres léguées par son père.
Le kiahaja, après avoir fait décliner au jeune homme ses nom et qualités, reçut l’argent et le remit plus tard au grand vizir. Ce grand fonctionnaire n’en croyait pas ses yeux.
—Quel ami, demanda-t-il, peut bien me laisser cet argent et pourquoi ce legs?
Il fit ensuite appeler le jeune homme et le questionna sur son père. Le fils répondit:
—Mon père s’appelait Mustapha, il habitait près de la Porte d’Or, mais vous ne le connaissiez pas, maître.
—Lui me connaissait-il?
—Non, Seigneur, répondit le jeune homme.
—Mais alors pourquoi ce legs en ma faveur?
Le fils raconta l’histoire au grand vizir et lui avoua qu’il ne lui paraissait pas possible de trouver un homme plus stupide et plus idiot que lui; voilà pourquoi les cent livres léguées par son père devaient revenir à ce haut fonctionnaire.
Cette révélation stupéfia le grand vizir qui demanda:
—Comment savez-vous que je suis si stupide? Ni vous ni votre père ne me connaissiez.
—Votre acceptation du poste de grand vizir en présence de la tête décapitée de votre prédécesseur en dit assez long. Inutile de fournir d’autres explications.
A ces mots le grand vizir resta coi; ne trouvant pas de réponse plausible, il saisit sa barbe à pleines mains, la tira et réfléchit quelques instants. S’adressant au jeune homme il lui dit:
—Fils du grand et sage Mustapha, faites-moi le plaisir d’accepter d’être mon hôte ce soir; demain matin j’aurai un petit entretien avec vous.
Le jeune homme accepta l’invitation. Le lendemain le grand vizir le fit demander et lui apprit qu’il allait se rendre au palais d’Amurath, à la pointe de Seraglio. Il pria le jeune homme de l’accompagner. Celui-ci essaya de refuser, mais en vain, car le grand vizir l’entraîna avec lui.
Arrivé au palais, le grand vizir va droit au chef des Eunuques et s’adressant à ce superbe Arabe:
—Votre Grandeur, dit-il, je sais que Sa Majesté, en me confiant le poste très recherché de grand vizir, m’a fait le plus grand honneur du monde; je lui voue une profonde reconnaissance pour cette rare distinction. Cependant, Excellence, ce jeune homme que vous voyez est venu me trouver aujourd’hui et il m’a tenu un langage tel que je suis décidé à donner ma démission; je me sens incapable de servir Sa Majesté avec le dévouement qu’elle mérite.
L’Eunuque resta pétrifié: c’était la première fois qu’un grand vizir osait parler de démission. L’acte du grand vizir parut si étrange à l’Eunuque que celui-ci se rendit immédiatement chez le Sultan pour lui faire son rapport. Le Sultan fut aussi stupéfait qu’indigné et manda aussitôt le grand vizir avec son jeune acolyte. Quand ils arrivèrent en présence d’Amurath, ils le trouvèrent de plutôt mauvaise humeur.
Les Janissaires avaient conspiré contre lui; sa femme, sa sœur et sa mère, sur lesquelles il comptait pour soulager sa santé précaire et sa détresse mentale, avaient en vain essayé de le calmer et d’apaiser sa colère. Son visage pâle devint écarlate de rage.
S’adressant avec fureur au grand vizir:
—Comment se fait-il, coquin, que vous osiez parler de votre démission?
—Majesté, reprit le grand vizir, je sais parfaitement que je commets un acte téméraire, mais c’est ce jeune garçon (et ce disant il montra du doigt le jeune homme) qui m’y oblige. Si Votre Majesté désire connaître les raisons impérieuses auxquelles je cède, qu’Elle daigne interroger ce jeune homme. Lorsque Votre Majesté connaîtra ces motifs, Elle comprendra que je suis l’homme le plus stupide de son empire et qu’il serait contraire à sa dignité de me conserver plus longtemps comme son représentant immédiat.
Le jeune homme est ensuite appelé; il raconte son histoire. Le sultan sourit et finit par céder au sentiment de justice inné en lui. Il décrète par un iradé spécial que désormais aucun grand vizir ne serait plus décapité.