LA FÊTE DISPENDIEUSE DU COLONEL MOSES GRICE (D’APRÈS RICHARD JOHNSTON)
François de Gaïl translation
A part la visite d’un ventriloque débutant qui venait de passer dans cette région en faisant son tour de province, la petite ville de Dukesborough n’avait jamais vu d’autre spectacle qu’une exhibition de quelques figures en cire.
Autant que je m’en souviens, l’une de ces figures représentait William Pitt, l’autre la Belle-au-bois-dormant; la première semblait appartenir à l’homme d’Etat le plus triste et le plus jaune que j’aie jamais rencontré; quant à l’autre, elle me donna l’impression d’un cadavre, tant son sommeil paraissait profond. Aggy, ma bonne, me voyant terrifié à l’aspect de cette figure, me répéta sur un ton solennel:
—Cette dame est fatiguée, voyez-vous! elle s’est endormie d’un sommeil profond.
—Je criai tant et si bien qu’Aggy fut obligée de m’emmener.
Les gens de Dukesborough, quoique très arriérés, éprouvèrent une grande déception en voyant ces figures de cire, et ils déclarèrent que si tous les divertissements publics devaient ressembler à celui-là, il vaudrait mieux pour Dukesborough supprimer toute communication avec le genre humain, fermer ses écoles, ses deux ou trois magasins, sa taverne, son bureau de poste, la boutique du cordonnier et du forgeron, en un mot réduire la localité à sa plus simple expression.
Ils ne se servirent pas exactement de ces termes, mais ce fut bien le fond de leur pensée lorsque William Pitt, la Belle-au-bois-dormant et leurs pâles acolytes quittèrent la ville silencieusement.
On n’avait jamais vu de cirque à Dukesborough; les habitants ne connaissaient cette invention que par ouï-dire; même le colonel Moses Grice, du 14ᵉ régiment de la milice géorgienne, malgré ses trente-cinq ans, ses six pieds de haut, sa belle prestance, ses riches plantations et ses vingt-cinq nègres, n’avait jamais assisté dans sa vie qu’à trois représentations théâtrales à la petite ville d’Augusta. Il rapporta une telle impression de ces représentations, qu’il jura d’en garder toute sa vie un souvenir impérissable.
Depuis longtemps il désirait voir un cirque, persuadé que, d’après ce qu’il en avait entendu dire, il trouverait cette exhibition fort intéressante. Or, il arriva qu’un jour où il s’était rendu à Augusta pour accompagner un wagon chargé de coton récolté sur ses plantations, il rencontra à la taverne le directeur d’un cirque qui distribuait des prospectus et faisait une tournée de réclame avant le passage de sa troupe.
Le colonel Grice se lia immédiatement avec cet individu qui lui parut fort intelligent et de relation agréable. Il lui fit de Dukesborough une telle description que, bien que cette ville ne figurât pas sur l’itinéraire de la tournée (le directeur lui avoua, à sa grande honte, qu’il n’avait jamais entendu parler de cette localité), il fixa un jour pour visiter Dukesborough et pour présenter à ses habitants le Grand Cirque Universel fin de siècle, si apprécié à Londres, à Paris et à New-York.
Jamais on n’avait vu sur les murs de si grandes et de si brillantes affiches; les enfants passèrent des heures devant les grandes lettres noires et rouges qui tapissaient les murailles de la taverne; de plusieurs lieues à la ronde, tout le monde accourut pour lire les mots magiques et contempler les dessins suggestifs. On découvrit que le colonel Grice était le principal instigateur de la venue du Cirque, et tous l’accablèrent de questions sur l’importance de la troupe, sur la nature de ses exercices, sur l’influence que cet événement pourrait exercer sur l’avenir du Dukesborough et sur le caractère de ses habitants.
On se méfiait bien un peu de l’influence morale et religieuse que pourrait avoir ce cirque sur le public, mais, comme on le verra plus tard, le directeur du Grand Cirque Universel avait tout prévu à cet égard.
Le colonel Grice manifesta son intention d’aller à la rencontre du Cirque et d’assister à l’avance aux deux ou trois représentations qu’il devait donner avant son arrivée à Dukesborough. Il pourrait ainsi mettre le directeur au courant des goûts et de la mentalité des habitants de cette localité.
Le colonel habitait à cinq milles au sud du village; il était marié, mais n’avait pas d’enfants (ce qui l’attristait un peu); on ne lui connaissait pas de dettes, il était très hospitalier et toujours prêt à encourager, surtout en paroles, les entreprises publiques et privées; on savait qu’il adorait la carrière militaire, bien qu’il n’eût jamais vu le feu; suivant sa propre expression, sa carrière était «sa seconde femme».
En dehors du service, il était d’une affabilité charmante, très rare chez les militaires. Lorsqu’on le voyait en grand uniforme à la tête de son régiment et l’épée au côté, on sentait qu’il n’était pas homme à badiner. Le ton sur lequel il donnait ses ordres et sa forte voix de commandement indiquaient assez qu’il exigeait une obéissance rapide et complète.
Dès que ses hommes avaient rompu les rangs, le colonel se départissait de son air grave et on le voyait sourire aimablement comme s’il voulait rassurer les spectateurs et indiquer que, pour le moment, le danger était passé et que ses amis pouvaient approcher sans crainte.
Le colonel rejoignit le cirque plus loin qu’il ne se l’était d’abord proposé. Il voulait l’étudier à fond, aussi ne recula-t-il pas devant une chevauchée de 70 milles pour assister à toutes ses représentations. Plusieurs fois pendant son voyage, et plus tard le jour de la grande représentation à Dukesborough, il déclara qu’un seul mot pouvait résumer son appréciation sur le cirque: celui de «grandeur».
—Quant au caractère moral et religieux des gens qui composaient ce cirque, disait-il, voyez-vous, messieurs, hum! hum!... voyez-vous, mesdames, je n’ai pas la prétention d’être très pratiquant, mais je respecte la religion plus que n’importe quel citoyen de l’état de Géorgie; je ne dirai donc pas que la troupe est d’une moralité exemplaire ni d’une piété rigoureuse. Voyez-vous, messieurs, ces gens-là ne s’occupent pas de religion; ils n’assistent pas au prêche, on ne les entend jamais chanter des cantiques. Comment les définir? Je me sens très embarrassé; bref, voyez-vous, ils font tout ce qu’ils peuvent et se tirent d’affaire le mieux possible. Décidément le mot «grandeur» est celui qui s’applique le mieux à tous leurs exercices. Quand vous verrez ce cirque, et qu’impatients vous vous précipiterez sous la tente après l’ouverture des portes, vous verrez que j’avais raison de vous parler de «grandeur». Je vous garantis que Dukesborough n’oubliera pas ce spectacle; c’est tout ce que je puis vous dire.
Le colonel Grice, devenu très intime avec le directeur du cirque, je dirai même pris d’une affection pour lui aussi grande que s’il eût été son frère, avait invité, chemin faisant, toute la troupe à déjeuner; l’invitation fut acceptée.
La réception eut lieu chez le colonel; sa femme, d’abord effrayée d’une telle invasion de gens, se montre aussi accueillante et aussi hospitalière que le colonel.
Les enfants, comme les grandes personnes, attendaient avec beaucoup d’impatience la grande exhibition du lendemain. Le maître d’école ne paraissait pas décidé à octroyer à ses élèves un jour de congé; ceci les rendait très anxieux, car les jours de congé étaient bien rares.
Le maître d’école, cédant au désir général, se laissa heureusement persuader.
Le grand jour était enfin venu! Ceux qui savaient que le cirque arrivait sous l’escorte du colonel Grice se portèrent à sa rencontre, les uns à pied, les autres à cheval. Certains partirent en tilbury, puis ils dételèrent leurs chevaux, les attachèrent aux arbres d’un bosquet et continuèrent à pied un peu plus loin.
Dans le défilé, les plus belles voitures ouvraient la marche, mais personne ne put dire exactement ce que les individus au costume bariolé qui ouvraient la marche portaient dans leurs mains: un habitant de Dukesborough, qui passait pour avoir du jugement, affirma qu’ils portaient une espèce de tambour de dimension énorme; mais on n’adopta pas son idée.
Il est impossible de décrire l’effet que produisit l’orchestre dans la longue voiture couverte qui, tirée par six chevaux gris, s’avançait en tête du cortège. Tous, jeunes comme vieux, frissonnèrent d’émotion.
Le vieux monsieur Leadbetter était en train de lire un chapitre de la bible, lorsqu’aux premiers sons de l’orchestre ses lunettes sautèrent par-dessus son nez. Il avoua plus tard confidentiellement qu’il ne les avait jamais retrouvées.
Le Cirque Universel comportait aussi une petite ménagerie d’animaux qui devait être exhibée au public dès l’ouverture des portes. Il y avait un chameau, un zèbre, un lion, une hyène, deux léopards, un porc-épic, six singes, un vautour et quelques perroquets.
Pendant le défilé de la cavalcade, il fallait voir avec quelle rapidité les curieux arrivés en retard dans leurs voitures firent faire demi-tour à leurs chevaux par crainte de la musique et de l’odeur des bêtes fauves. Pour la première et unique fois dans l’histoire de Dukesborough, on vit, dans l’unique rue de cette localité, un encombrement momentané de voitures, et un véritable danger d’accrochage de roues.
—Avance un peu, dit le vieux Tony au nègre qui conduisait la voiture devant lui, avance un peu, la tête du chameau entre dans ma voiture!
Pour une raison inconnue, peut-être à cause de sa haute taille, et de la longue ouverture de sa mâchoire, le chameau semblait être regardé comme le fauve le plus carnivore et le plus friand de chair humaine.
La place choisie pour dresser la tente du cirque fut le rond-point au pied de la colline sur laquelle s’élève l’hôtel Basil. Dès l’ouverture des portes, la foule se pressa à l’intérieur. Le colonel Grice se tenait à l’entrée pour s’assurer que tout le monde pourrait jouir du spectacle, même ceux qui n’auraient pas les moyens de payer leur place; le brave colonel, en effet, voulait que tous ses voisins pussent profiter de cette fête organisée par lui, et que la réjouissance fût complète. Pénétrant à l’intérieur du cirque, avec l’allure décidée d’un propriétaire, il jeta un coup d’œil circulaire de bienveillante satisfaction. Les dames et les messieurs qui se trouvèrent autour de lui, lorsqu’il passa l’inspection des stalles contenant les animaux, purent entendre ses paternels avertissements:
—Faites attention, mes amis, faites attention, dit-il gentiment à quelques jeunes garçons qui s’appuyaient contre la balustrade de la stalle du porc-épic; faites attention, voici le fameux porc-épic; vous voyez ses piquants; lorsqu’il est en colère, il fait le gros dos et transperce ceux qui l’approchent.
Les enfants reculèrent effrayés, bien que le pauvre petit animal parût extrêmement pacifique.
—Voici la hyène, continua le colonel en avançant de quelques pas; sa nourriture favorite est la chair humaine; aussitôt que cet animal apprend la mort de quelqu’un, il vient quelques jours après rôder autour du cimetière, et se met à gratter la terre; dans les régions fréquentées par les hyènes, les habitants sont obligés d’enterrer leurs parents dans des cercueils de pierre.
—Oh! grands dieux, colonel! éloignons-nous!
Cette exclamation fut poussée par Miss Angeline Spouter, la plus mince de la bande des spectateurs, qui marchait bras-dessus bras-dessous avec Miss Georgiana Pea.
—Il n’y a pas de danger, Miss Angeline, pas le moindre danger, répondit le colonel en regardant l’animal dans les yeux, comme s’il voulait lui intimer l’ordre de rester couché dans son coin. Rassurez-vous, pour sortir il lui faudrait passer par-dessus mon corps; je vous assure que vous ne courez pas le plus petit danger; d’ailleurs cet animal est surtout friand de cadavres.
—Pourtant, objecta Miss Pea (j’oubliais de dire que cette jeune fille était douée d’un bel embonpoint), s’il prenait à la hyène l’envie de goûter de la chair vivante, je serais certainement pour elle un morceau de premier choix!
La hyène réputée si féroce ne daignait même pas regarder ses spectateurs; mais elle continuait à arpenter son étroite cage et à frotter son nez contre le plafond comme si elle voulait faire monter vers le ciel ses intimes pensées. Je n’oublierai jamais combien cette pauvre bête paraissait malheureuse. Les autres animaux semblaient adoucir leur captivité en entretenant avec l’homme des rapports de domesticité plus ou moins cordiaux. Le lion évidemment aimait son gardien; les léopards donnaient la même impression; mais la hyène, plus étroitement encagée que tous les autres, conquise, non soumise, complètement sauvage, roulait sans cesse ses féroces yeux gris, et semblait emmagasiner dans sa tête d’amers projets de vengeance. Je suis persuadé que si la hyène un jour venait à s’échapper, avant de songer à manger les morts du cimetière, elle s’offrirait comme premier régal le directeur du Grand Cirque Universel.
Au moment même où les spectateurs passaient devant elle, la hyène s’arrêta, colla son nez contre le plafond de la voiture et poussa plusieurs hurlements brefs, rauques et terrifiants. Miss Spouter cria d’effroi, Miss Pea éclata d’un rire hystérique; quant au colonel Grice, d’un mouvement instinctif, il recula de plusieurs pas. Reprenant courage (il n’avait à ses côtés ni son épée ni ses pistolets), il revint d’un bond au milieu des spectateurs, puis, regardant d’un air courroucé et presque dédaigneux la hyène qui avait repris sa promenade, il s’écria:
—Infect animal, tu penses sans doute aux tombes que tu as violées, et tu soupires après d’autres cadavres! Ne t’y trompe pas, nous sommes tous vivants ici, personne d’entre nous, du moins je l’espère, avant longtemps ne servira à assouvir ton ignoble voracité.
Puis il se dirigea du côté des singes:
—Hallo, hallo, Bill, je savais bien que je vous trouverais ici! Je vois que vous avez avec vous vos enfants.
La personne à laquelle s’adressait le colonel Grice était un jeune fermier, grand et fort, qui portait par-dessus ses vêtements une veste ronde d’étoffe grossière garnie de poches spacieuses. Dans chacune de ces poches étaient enfouis un pied et une moitié de jambe appartenant à un enfant d’environ deux ans. Le père tenait dans chacune de ses mains un pied de l’autre enfant qui se cramponnait à son cou en l’enlaçant de ses bras.
Les deux enfants se ressemblaient trait pour trait, à part une légère différence dans la couleur de leurs yeux. Ce monsieur, Bill Williams, père des deux enfants, avait épousé trois ans auparavant Miss Caroline Thigpea.
La naissance de ces deux jumeaux avait rempli M. Williams d’une joie exultante; il avait choisi pour eux, très peu de temps après leur venue en ce monde, les noms des descendants de Mars et de Rhée Sylvia; mais pour des raisons personnelles à lui, il modifia légèrement ces noms et les appela Romerlus et Rémerlus.
—C’est Rémus, monsieur Bill, protesta l’ami qui lui avait suggéré le choix des noms; Rémus et non Rémerlus; les vrais noms sont Romulus et Rémus.
—Non, Philippe, avait répondu M. Bill, je choisis Romerlus et Rémerlus. Mes deux fils sont nés en même temps; aussi forts l’un que l’autre, aussi bien venus, ils ont les mêmes traits harmonieux et je ne vois pas pourquoi l’un d’eux aurait un nom plus long que l’autre.
Dès qu’ils avaient été capables de se tenir debout, leur père les avait accoutumés à ce mode de voyage, et il se sentait radieux quand il s’exhibait en public avec ses deux jumeaux à cheval en croupe sur son dos.
—Je savais bien que je vous trouverais ici, Bill, avec vos deux garçons.
—En effet, colonel, je suis venu ici pour voir ces animaux et pour inculquer à mes fils les premiers éléments de géographie. Voyons Rom et Rem, ne me serrez donc pas tant, vous m’étranglez; vous voyez bien qu’il n’y a pas de danger!
Ces enfants, très dégourdis pour leur âge, s’accommodaient parfaitement de cette façon de voyager; mais quand ils se trouvèrent en présence des animaux féroces, ils furent pris de terreur et se cramponnèrent à leur père.
Le colonel Grice, revenu de la frayeur que lui avait causée la hyène, trouva drôle la peur des jumeaux.
—C’est très naturel, Bill, parfaitement naturel: certains, vous le savez, prétendent que les singes sont nos parents; vos fils sans doute n’aiment pas soutenir les regards de leurs semblables.
—Les singes ne sont ni mes parents, ni ceux de mes enfants, colonel, répondit M. Bill; si vous croyez qu’ils appartiennent à l’espèce humaine, pourquoi, vous qui n’avez pas d’enfants, ne les adopteriez-vous pas comme vôtres?
M. Bill supposait que le colonel faisait allusion à la légende de la louve; mais le colonel ne se doutait pas de l’étrange origine de Rome; sa remarque était un pur jeu d’esprit, un trait naturel de bonne humeur.
Après l’inspection des bêtes fauves, chacun regagna sa place. Le colonel Grice s’assit sur un gradin dominant l’entrée principale par laquelle devaient arriver les artistes du Cirque. M. Williams était assis au premier rang près de l’entrée opposée. Il avait sorti ses deux jumeaux de ses poches et les tenait sur ses genoux. Le colonel ne perdait pas une occasion d’attirer de son côté l’attention de l’écuyer-chef, qui lui répondait par un petit sourire bienveillant.
A ce moment, le rideau de la porte principale s’écarta, l’orchestre préluda par une marche et les chevaux-pie firent leur entrée avec leurs cavaliers silencieux qui avaient tous l’air de sortir du bain dans leur accoutrement des plus primitifs. La vieille miss Sally Casch, cousine et voisine du colonel Grice, s’écria:
—Grands dieux, Moses! Ce ne sont pas des êtres animés! Ils ressemblent à des figures de cire.
—Je vous assure, cousine Sally, que ce sont des hommes, répondit le colonel avec une candeur accentuée.
Au même instant, un clown moucheté et tout bariolé se précipita sur la piste en criant: «Nous voici, messieurs!»
—Dieu tout puissant! s’écrièrent Miss Cash et toutes les dames qui l’entouraient.
Seul, le colonel Grice, qui avait assisté à la représentation de la veille, put garder son sang froid; tous les autres restèrent émerveillés.
—J’ai soixante-neuf ans, dit le vieux M. Pate, et je n’ai jamais vu pareil spectacle.
Tandis que les clowns évoluaient dans tous les sens et faisaient les pirouettes les plus variées, le vieux bonhomme les suivait des yeux, sans perdre un seul de leurs mouvements.
—Trouvez-vous tout cela décent, Moses? demanda Miss Cash.
Les clowns exécutaient à ce moment leurs sauts périlleux, tombant pêle-mêle l’un sur l’autre, sur le dos, à plat ventre, et ils ne s’arrêtèrent que lorsque l’essoufflement de leurs poumons les y obligea.
—Voyez-vous, dit le colonel, en jetant un petit regard de côté sur sa femme et sur les amis des deux sexes qui l’entouraient, personne n’est obligé de rester et d’assister à ce spectacle. Ceux qui en ont assez peuvent s’en aller, rien ne les en empêche.
—Certes non, répondit Miss Cash d’un air pincé; j’ai payé un dollar à l’entrée et je veux en avoir pour mon argent.
L’exercice qui suivit fut celui auquel le colonel Grice attachait le plus d’importance. Un cheval aussi farouche en apparence que les coursiers de Mazeppa bondit sur la piste; le chef-écuyer demanda à un clown où était le cavalier de l’animal; le clown lui répondit avec un air navré que le cavalier était malade et que personne de la troupe ne serait capable de le remplacer. Alors commença la plaisanterie d’usage: le chef-écuyer ordonna au clown de monter le cheval; le clown après maintes tergiversations essaya d’attraper l’animal, qui se sauva et se fit donner la chasse.
L’écuyer-chef, furieux, administra une volée de coups de fouet au cheval récalcitrant, et demanda un cavalier de bonne volonté pour essayer de le dompter. Sur ces entrefaites, un jeune homme plutôt mal vêtu, dans un complet état d’ébriété, pénétra sur la piste par l’entrée principale, et, après une violente altercation avec le gardien, vint se planter droit devant M. Bill Williams, et le dévisagea.
—Tiens, deux enfants! L’un d’eux vous appartient, je suppose?
—Oui, répondit M. Bill.
—Et l’autre?
—A ma femme, continua M. Bill; d’ailleurs cela ne regarde personne; passez votre chemin, s’il vous plaît!
L’étranger se retourna, et fixant son attention sur ce qui se passait sur la piste, s’écria:
—Je peux monter ce cheval.
A peine l’individu avait-il prononcé ces mots qu’il trébucha et s’aplatit dans la sciure de bois, deux pas derrière les talons du cheval. Toute l’assistance, à l’exception du Colonel Grice, se leva et se mit à crier d’horreur:
—Relevez-le, Bill, emportez-le! cria le colonel Grice.
M. Bill ne se le fit pas dire deux fois: déposant ses deux bébés dans le giron de sa femme, il s’efforça d’entraîner le pochard hors de la piste. Ce dernier se débattait et cherchait à revenir en arrière.
—Voyons, mon ami, dit M. Bill, j’ignore qui vous êtes, et personne ici n’a l’air de vous connaître; voyez-vous, si je n’avais pas tenu Rom et Rem...
L’individu se débattit de plus belle; M. Bill le prit à bras-le-corps, mais recevant un croc-en-jambe, il tomba à plat ventre; l’étranger en profita pour s’élancer de nouveau sur la piste, derrière le cheval. Le chef-écuyer semblait fort embarrassé.
—Oh! laissez-le monter un instant, capitaine, cria le colonel Grice; il est tellement ivre que s’il tombe il ne se fera pas le moindre mal.
—C’est une honte, Moses, protesta Miss Cash, je ne suis pas venue ici et je n’ai pas payé un dollar à la porte pour voir tuer les gens. Un individu pris de boisson a le droit de vivre comme les autres.
Pendant ce temps, le cheval s’était laissé monter et venait de repartir au grand galop. Si Miss Cash avait tout à l’heure réclamé l’exécution complète du programme, ce qu’elle voyait maintenant était bien de nature à lui faire fermer les yeux en se voilant la face: l’animal, fou furieux, galopait à perdre haleine, tandis que le malheureux pochard restait couché sur la crinière. Tous les spectateurs étaient anxieux; les gens au cœur tendre regrettaient d’être venus. Dans cette lutte entre la vie et la mort, l’étranger semblait pourtant commencer à se dégriser. Au grand étonnement de tous, il se releva sur l’encolure, rassembla les rênes, sortit de ses pieds les souliers grossiers qu’il portait, fit voler en l’air son vieux chapeau, remit en ordre sa chevelure ébouriffée et avant que Miss Cash ait pu prononcer une parole, il se trouva debout sur la selle.
Alors se produisit l’étrange et successive métamorphose qui stupéfia tous les assistants, et dont le vieux M. Pate ne cessa de parler plus tard.
L’étranger enleva veste sur veste, gilet sur gilet, pantalon sur pantalon, chemise sur chemise, et finit par se trouver aussi peu habillé qu’un épi de blé. Lorsque les spectateurs s’aperçurent que ce prétendu ivrogne appartenait à la troupe du cirque, ils se livrèrent à une bruyante hilarité qui se prolongea pendant plusieurs minutes. Quant au colonel Grice, son mouchoir était littéralement trempé des larmes qu’il venait de verser. Au milieu de ce fou-rire général, M. Bill lui-même oublia sa propre déconfiture:
—C’est infâme, Moses, cria Miss Cash, de faire jouer un tel tour à Bill Williams sous les yeux de sa femme. Vous mériteriez qu’il vous rendît la pareille.
Personne ne perdra le souvenir de la charmante jeune fille (annoncée sur l’affiche du cirque sous le nom de Mˡˡᵉ Louise, la plus célèbre écuyère du monde), qui se présenta devant le public avec une jupe délicieuse, des bas roses, un corsage garni de volants dorés, une ceinture d’un bleu azur, des joues d’un rose couleur de pêche, de jolis cheveux blonds frisés et qui envoya à pleines mains des baisers à l’assistance. Les jeunes gens en perdirent la tête lorsqu’ils virent la charmante écuyère danser sur son cheval lancé à plein galop, sauter par-dessus son fouet et à travers des cerceaux, enfin, s’asseoir sur la selle et caresser gracieusement sa jupe de tulle avec des gestes arrondis et un abandon exquis.
Le jeune Jack Wats, à peine âgé de dix ans (à l’exemple de son frère aîné Tommy, qui à treize ans se déclarait amoureux de Miss Wilkins, la maîtresse d’école), s’enfuit le lendemain matin de la maison paternelle, et accompagna le cirque à plus de trois milles; il alla même jusqu’à supplier le directeur de l’enrôler dans sa troupe, ne demandant pour tout salaire que le logement et la nourriture.
Repris, ramené chez ses parents et fortement tancé par sa mère, le bambin confessa que son seul but avait été de s’emparer de la personne de Mˡˡᵉ Louise et des immenses trésors que son imagination lui prêtait; après cela, le jeune ravisseur aurait emporté son butin vers quelque rivage lointain, que, dans son affolement, il n’avait pas pris le temps de choisir d’avance.
Avant la pantomime finale, un petit incident se produisit qui ne figurait pas au programme—sorte d’intermède improvisé par l’esprit exubérant des spectateurs et des forains. Le colonel Grice, très satisfait du succès de cette représentation qu’il considérait en quelque sorte comme une fête organisée par lui, se sentait parfaitement d’humeur à accepter des compliments, voire même des remerciements de toute l’assistance. Quand le soi-disant pochard eut sauté à bas de Mazeppa, le clown sortit une bouteille de sa poche, la porta à ses lèvres en se dissimulant derrière le dos du chef-écuyer. Un autre clown l’aperçut et lui reprocha de ne pas inviter ses amis à partager cette bouteille. Tous deux se trouvaient à ce moment-là sur la piste, contre l’entrée principale.
—Pourquoi n’invitez-vous pas le colonel Grice à boire avec vous? suggéra M. Bill Williams à voix basse; il en serait enchanté.
Le clown ne se le fit pas dire deux fois; sans la moindre hésitation il éleva sa bouteille et dit:
—Si le colonel Grice veut bien...
—Silence, murmura le chef-écuyer, taisez-vous.
Mais c’était trop tard: le colonel venait de se lever et descendait pour rejoindre le clown.
—Vous n’allez pas faire cela, Moses, s’écria Miss Cash! Vraiment ce pauvre Moses a la tête perdue par ce cirque et par toute cette bande d’énergumènes!
Après avoir enjambé les têtes et les épaules de plusieurs rangées de spectateurs, le colonel se trouvait maintenant dans l’arène; il paraissait très digne, quoique évidemment gêné par cette timidité à laquelle n’échappent pas même les plus grands hommes de guerre, lorsque, dépouillés de leurs armes, ils sentent que l’attention d’un grand nombre de civils des deux sexes est braquée sur leur propre personne.
Le colonel marcha droit sur le clown et tendit la main vers lui pour saisir la bouteille. Le clown, dans un accès de folle gaieté, retira brusquement la bouteille, leva une jambe en l’air, puis, s’accroupissant par terre, appuya sur son nez le pouce de la main qui lui restait libre et fit au colonel un gigantesque pied-de-nez; il espérait que le colonel ferait durer plus longtemps la plaisanterie en essayant de rattraper la bouteille.
En cela il se trompait.
Les personnes qui croyaient avoir vu précédemment le colonel Grice se mettre en colère reconnurent que cette fois il venait d’atteindre le paroxysme de la fureur, lorsque toute l’assistance, à commencer par Miss Cash, se tordit littéralement de rire au moment où le clown retira la bouteille. Fort heureusement, le colonel n’avait à portée de sa main ni épée, ni pistolet, ni canne de promenade; la seule arme qui lui restait était sa langue. Se reculant d’un pas ou deux, et lançant sur le clown accroupi des regards furieux, il s’écria:
—Infâme pitre au dos moucheté, aux jambes bariolées, à la face barbouillée, vilain bouffon au chapeau pointu!
A chacune de ces apostrophes violentes, le pauvre clown tendit le cou et se leva progressivement; lorsque le colonel eut apaisé son répertoire d’injures, le clown se trouvait debout et d’un air piteux bégaya:
—Mon cher colonel Grice.....
—Fermez votre ignoble bouche rouge, tonna le colonel, je me moque pas mal de votre whisky! j’en ai du meilleur chez moi; vous, pauvre hère, vous n’avez jamais bu son pareil. Lorsque vous m’avez demandé de boire avec vous, pour ne pas vous humilier j’étais prêt à accepter votre invitation. Voilà plusieurs jours que je vous régale, vous et tous vos piètres compagnons; je vous ai amené plus de cinquante spectateurs et pour me récompenser vous...
—Mon cher colonel Grice, recommença le clown...
Le colonel reprit la série de ses épithètes injurieuses; à ce moment, le chef-écuyer, qui n’avait pu encore placer un seul mot, s’écria sur un ton calme:
—Ne voyez-vous donc pas, colonel Grice, que tout cela n’est qu’une plaisanterie suggérée par un de vos voisins? La bouteille ne contenait que de l’eau; je vous demande bien pardon si cette farce vous a déplu, mais il me semble que les épithètes dont vous vous êtes servi valent déjà une expiation.
—Venez, Moses, venez, cria miss Cash, qui venait seulement de maîtriser son fou rire; nous appellerons cela un prêté-rendu, Moses; vous avez joué un tour à Bill Williams qui n’a pas protesté; maintenant il vous rend la monnaie de votre pièce et vous vous indignez. Ah! Ah! qu’en dites-vous?
A ces mots, tous les assistants partirent d’un violent éclat de rire.
Le colonel hésita un instant; puis, comprenant que sa place n’était pas au milieu d’une arène de cirque, il fit demi-tour et se dirigea vers la sortie.
—Comment, lui demanda miss Cash, vous partez avant la fin, sans même vous faire rembourser une partie de votre argent?
Le colonel fit volte-face. Comme il lui coûtait de manquer la pantomime finale et en particulier la scène de l’arrachage de dents, il s’arrêta et resta jusqu’à la fin de la représentation.
Le directeur du cirque crut comprendre que la colère du colonel s’était un peu calmée; s’approchant de lui avec précaution il lui présenta des excuses au nom du clown et de toute sa troupe, et le pria de vouloir bien accepter un verre de Porto à la «Spouter Taverne». Le colonel ne se sentit pas le courage de refuser; il ne le pouvait d’ailleurs pas et il accepta.
—Voulez-vous vous joindre à nous, Messieurs? dit le directeur en s’adressant à M. Williams. Nous nous sommes un peu amusés à vos dépens; mais j’espère que vous n’y verrez aucune malice; d’ailleurs nous n’avons jamais eu l’intention de vous froisser.
—Je ne bois jamais d’alcool, répondit M. Bill; mais par exception je veux bien prendre en votre compagnie la valeur d’un petit dé à coudre.
La réunion à la taverne fut des plus cordiales. M. Bill assit Rom et Rem sur le comptoir et le clown leur donna un gros morceau de sucre.
—Ils ont l’air de braves petits bonshommes bien pacifiques, remarqua le clown; ils ne doivent jamais se disputer.
—Oh! non, pas trop, répondit M. Bill; quelquefois Rom (c’est celui qui a les yeux les plus bleus) veut être servi avant Rem: il tire à lui la cuiller en faisant passer la nourriture sous le nez de Rem. Mais quand je vois cela, je le fais descendre de sa chaise et je l’oblige à attendre que Rem ait fini. Je cherche le plus possible à obtenir que mes deux garçons vivent en bonne intelligence, «comme deux bons frères», ce qui n’est pas toujours le cas en famille.
M. Bill savait que le colonel Grice et son plus jeune frère Adam ne se parlaient plus depuis de nombreuses années.
—Vous avez raison, Bill, reprit le colonel, parfaitement raison; élevez-les bien, et prenez grand soin de vos fils; deux enfants à élever à la fois représentent plutôt une lourde tâche, n’est-ce pas, Bill? Voire même une grosse charge!
Et ce disant le colonel cligna de l’œil malicieusement en regardant autour de lui.
—Merci, colonel, je fais certes de mon mieux pour les élever, je les aime autant l’un que l’autre; non, voyez-vous, colonel, deux enfants ne sont pas une si grosse charge; maintenant que j’en ai deux au lieu d’un, comme ils sont de la même taille je me sens tout déséquilibré lorsque je ne les prends pas avec moi. Voyez-vous, colonel, mes jumeaux se font «contre-poids dans mes poches», j’aime beaucoup mieux en avoir deux que pas un seul. Viens, Rom, viens, Rem, il faut que nous partions.
M. Bill s’approcha du comptoir, les deux bambins rengainèrent leurs morceaux de sucre, et le trio s’en alla.
A partir de ce jour, la petite ville de Dukesborough se demanda pourquoi elle ne figurerait pas parmi les villes principales de Géorgie.