Les amours du Chico (continued 6)
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L'instinct de la conservation, si puissant, à défaut du raisonnement, à jamais aboli, peut-être, fit que Pardaillan découvrit l'unique chance qui lui restait de sauver cette vie à laquelle il tenait tant maintenant. Voici quelle était cette chance:
Ce plancher mobile était maintenu d'un côté par des charnières puissantes. Ces charnières n'étaient pas placées contre le mur qui soutenait le plancher. Elles étaient sous le plancher même. C'est-à-dire que, du côté opposé à la pente, on avait posé une forte traverse de métal.
C'est sur cette traverse qu'étaient vissées les charnières. Si cette traverse avait eu quelques centimètres de plus dans sa largeur, Pardaillan eût pu à la rigueur se poser là-dessus et attendre aussi longtemps que ses forces le lui eussent permis. Malheureusement, la traverse était trop étroite. Mais, s'il n'était pas possible de se poser là-dessus, on pouvait du moins s'y accrocher et s'y maintenir en se couchant à plat ventre, suspendu par le bout des doigts. Le fou—nous ne voyons pas d'autre nom à lui donner—avait vu cela.
C'était, tout bonnement, une manière de prolonger son supplice de quelques secondes. Il était évident qu'il ne pourrait se maintenir longtemps dans cette position et même, en admettant que le mouvement de descente s'arrêtât, la pente était déjà assez raide pour rendre la chute inévitable.
Le fou ne raisonna pas tant. Il vit là une chance de prolonger son agonie, et, désespérément, il s'accrocha à ce rebord sauveur. Il y gagna du moins qu'il ne vit plus les épouvantables hachoirs qui avaient le don de l'affoler.
Le plancher continuait sa descente. Maintenant, la cloison était tapissée du haut en bas et dans toute sa largeur de faux qui continuaient immuablement leur mouvement de hachoir et semblaient appeler la proie convoitée.
Pardaillan, suspendu dans le vide, sentait ses forces l'abandonner de plus en plus; ses doigts, gonflés par l'effort, s'engourdissaient; la tête lui tournait et, malgré son état, il comprenait que, bientôt, dans un instant, il lâcherait prise, et ce serait fini: il roulerait là-bas se faire hacher par la hideuse machine.
Il râlait, et, cependant, son désir de vivre était si prodigieusement tenace qu'il trouvait encore, et malgré tout, la force de crier presque sans discontinuer:
«Arrêtez! Arrêtez!...»
Bientôt, il fut à bout de force. Sa main gauche glissa, lâcha prise. Il se maintint un instant de sa seule main droite. Les doigts de cette main, à leur tour, le trahirent un à un. Deux doigts seuls restèrent désespérément incrustés dans le métal et supportèrent le poids de son corps un inappréciable instant.
Alors, il ferma les yeux, un soupir atroce gonfla sa poitrine, un cri terrible, un cri de bête qu'on égorge, jaillit de ses lèvres tuméfiées, et il roula, roula là-bas sur les hachoirs qui le saisirent.
XVII
LE PHILTRE DU MOINE
Or, Pardaillan n'était pas mort.
La machine à hacher était une sinistre comédie imaginée par Fausta, de concert avec d'Espinosa.
Fausta avait indiqué au grand inquisiteur un moyen qui, dans son infernale barbarie, lui avait paru le meilleur. Il l'avait adopté et perfectionné dans les détails. On serait venu lui en indiquer un autre qui lui eût paru supérieur, il aurait renoncé à celui de Fausta pour adopter celui-là.
Il poursuivait la mise à exécution de son plan avec une rigueur d'autant plus inexorable qu'elle était froidement raisonnée. Il agissait pour un principe—et c'est ce qui le faisait si terrible, si redoutable—non pour l'assouvissement d'une haine personnelle. Il n'avait pas menti lorsqu'il l'avait dit à Pardaillan.
Cette incroyable et abominable invention de la machine à hacher était donc destinée non à broyer le chevalier, mais à achever de porter l'épouvante dans son esprit déprimé par les tortures de la faim et de la soif.
Et cette épouvante, amenée à son paroxysme par une graduation dosée avec un art infernal, avait été initialement préparée par un stupéfiant, et en même temps devait compléter l'oeuvre dévastatrice de ce poison.
En conséquence, les premières faux apparues étaient réellement de bel et de bon acier; elles étaient parfaitement tranchantes et acérées. Mais, les hachoirs du bas, ceux que Pardaillan n'avait pu voir, attendu que, étendu à plat ventre sur le plancher, cramponné à la traverse, il leur tournait le dos, ces hachoirs du bas, sur lesquels, grâce à la déclivité du plancher, son corps devait rouler, étaient placés là comme un leurre et s'étaient repliés comme du caoutchouc sous le poids du corps qu'ils auraient dû hacher.
Pardaillan, lorsqu'il avait lâché prise, était à moitié évanoui. Lorsqu'il parvint, sans se faire du mal, au bas de la pente, il demeura étendu à terre, sans connaissance.
Longtemps, il resta ainsi privé de sentiment. Petit à petit, il revint à lui et jeta autour de lui un regard, sans vie.
Il se trouvait dans un cachot de dimensions exactement égales à celles de la chambre d'où il venait d'être précipité. Le plancher d'acier était remonté automatiquement et constituait le plafond de sa nouvelle cellule.
Ici, comme à l'étage supérieur, il n'y avait aucun meuble, pas d'issues visibles autres qu'une porte de fer dûment verrouillée. Seulement, ici le sol était en terre battue, les murs étaient épais et couverts d'une couche de moisissure et de salpêtre, l'air chaud et fétide.
Pardaillan regarda tous ces détails d'un oeil sans expression et ne vit rien. Il prit un coin de son manteau qui avait roulé avec lui, il se mit à le tortiller comme un enfant qui, d'un chiffon, s'amuse à fabriquer une poupée, et il éclata de rire.
Longtemps, avec cette gravité particulière aux tout-petits et aux grands dont l'intelligence s'est éteinte, il s'occupa à cette distraction enfantine.
Comme un enfant, il parlait à la poupée, que ses doigts tortillaient inlassablement; il lui disait des choses puériles qui n'avaient aucun sens, il la pressait dans ses bras, la repoussait, la grondait avec des airs courroucés, puis la reprenait, la berçait, la consolait et, fréquemment, sans motif apparent, il laissait échapper le même éclat de rire sans expression.
Ce jeu dura des heures sans qu'il parût se lasser; il n'avait plus conscience du temps.
La porte s'ouvrit. Un moine parut. Il apportait un pain et une cruche d'eau. Mais sans doute craignait-on un retour d'intelligence, une crise de révolte et de fureur, car ce moine, solidement bâti, tenait un fouet à la main.
Il ne fit pas un geste de menace, il ne parut même pas regarder le prisonnier. Sa présence seule suffit. Dès qu'il aperçut ce moine, Pardaillan poussa un cri de détresse, se blottit dans un coin et, cachant son visage dans son bras replié—le geste d'un enfant qui veut se garer de la taloche—il hoqueta d'une voix suppliante:
«Ne... me... battez pas!... Ne me battez pas!»
Le moine posa tranquillement à terre le pain et la cruche et le regarda un instant curieusement. Lentement, il leva le bras armé du fouet.
«Grâce!» gémit Pardaillan, sans chercher d'ailleurs à éviter le coup.
Le bras du moine retomba doucement sans frapper. Il hocha la tête en le regardant, toujours avec la même attention curieuse, et murmura:
«Il est inutile de le prévenir que je lui apporte sa pitance d'un jour: il ne comprendrait pas. Il est inutile de le frapper, c'est un enfant inoffensif.»
Et il sortit.
Pardaillan resta longtemps sans bouger, dans le coin où il s'était réfugié. Peu à peu, il se risqua, écarta son bras, et, ne voyant plus personne, rassuré, il reprit son jeu avec le pan de son manteau.
Deux fois, le moine se présenta ainsi pour renouveler ses provisions. Chaque fois, la même scène se produisit. La troisième fois, le moine était accompagné d'Espinosa. Et, cette fois encore, Pardaillan montra la même terreur enfantine.
«Vous voyez, monseigneur, fit le moine, c'est toujours ainsi. Le sire de Pardaillan n'existe plus, c'est maintenant un enfant faible et peureux. De toutes les secousses qu'il a reçues, et aussi grâce à mon philtre, il ne reste plus qu'un sentiment vivant en lui: la peur. Son intelligence remarquable: abolie. Sa force extraordinaire: détruite. Regardez-le! Il ne peut même pas se tenir debout. C'est miracle vraiment qu'il soit encore vivant.
—Je vois, dit paisiblement d'Espinosa. Je connaissais la puissance dévastatrice de votre poison. J'avoue cependant que je redoutais qu'il ne produisît pas tout l'effet désirable. C'est que le sujet sur lequel nous avions à l'appliquer était doué d'une constitution exceptionnellement vigoureuse. Vous avez trouvé là quelque chose de vraiment remarquable.
Pendant cet entretien, Pardaillan, réfugié dans son coin, le visage enfoui dans son bras, secoué de tremblements convulsifs, gémissait doucement. Et le grand inquisiteur et le moine savant parlaient et agissaient devant lui comme s'il n'eût pas existé.
—Pour ce que j'ai à lui dire, reprit d'Espinosa, après un silence passé à considérer froidement le prisonnier de l'Inquisition, j'ai besoin qu'il retrouve un moment l'intelligence nécessaire pour me comprendre.
—J'étais prévenu, dit le moine avec une paisible assurance, j'ai apporté ce qu'il faut. Quelques gouttes de la liqueur contenue dans ce flacon vont lui rendre ses forces et son intelligence. Mais, monseigneur, l'effet de cette liqueur ne se fera sentir guère plus d'une demi-heure.
—C'est plus qu'il m'en faut pour ce que j'ai à lui dire.
Le moine, sans s'attarder davantage, s'approcha du prisonnier qui redoubla de gémissements, mais ne fit pas un geste pour éviter l'approche de celui qui l'effrayait à ce point.
Avec autorité, le moine saisit le coude, écarta le bras, mit le visage de Pardaillan à découvert, sans que celui-ci opposât la moindre résistance, fît autre chose que de continuer à gémir doucement. Le moine écarta les lèvres et approcha son flacon. Il allait verser la liqueur, préalablement dosée, lorsque, posant sa main sur son bras, d'Espinosa l'arrêta en disant:
—Faites attention, mon révérend père, que je vais rester en tête-à-tête avec le prisonnier. Cette liqueur doit lui rendre sa vigueur, dites-vous, il ne faudrait pourtant pas que je sois exposé...
—Rassurez-vous, monseigneur, fit respectueusement le moine, le prisonnier retrouvera, pour quelques jours, sa vigueur primitive. Mais son intelligence sera à peine galvanisée. L'idée ne lui viendra pas de faire usage de sa force redoutable. Il restera ce qu'il est maintenant: un enfant craintif. J'en réponds.
Et, sur un geste d'autorisation, il vida le contenu d'un minuscule flacon entre les lèvres du prisonnier qui, d'ailleurs, n'opposa aucune résistance, et, se redressant:
—Avant cinq minutes, monseigneur, le prisonnier sera en état de vous comprendre... à peu près, dit-il.
—C'est bien, dit le grand inquisiteur. Allez, fermez la porte à l'extérieur et remontez sans m'attendre.
—Et monseigneur? dit-il respectueusement.
—Ne vous inquiétez pas, sourit d'Espinosa, je sais le moyen de sortir de ce cachot sans passer par cette porte.
Sans plus insister, le moine s'inclina devant son chef suprême et obéit passivement à l'ordre reçu. D'Espinosa, sans manifester ni inquiétude ni émotion, entendit les verrous grincer à l'extérieur, avec ce calme qui ne l'abandonnait jamais. Il se tourna vers Pardaillan et, à la lueur blafarde d'une lampe que le moine avait posée à terre, il se mit à étudier curieusement l'effet produit par la liqueur qu'on lui avait fait absorber. Galvanisé par le remède violent, le prisonnier parut retrouver une vie nouvelle.
Tout d'abord, il fut secoué d'un long frisson, puis son torse affaissé se redressa lentement. Comme s'il avait été, jusque-là, oppressé jusqu'à la suffocation, il respira longuement, bruyamment, le sang afflua à ses pommettes livides, l'oeil morne, éteint, retrouva une partie de son éclat, laissa percevoir une vague lueur d'intelligence. Et il se redressa, se mit sur ses pieds, s'étira longuement, avec un sourire de satisfaction.
Il regarda autour de lui avec un étonnement visible et aperçut d'Espinosa. Alors, comme un effrayé, il se recula vivement jusqu'au mur, qui l'arrêta. Mais il ne se cacha pas le visage, il ne cria pas, il ne gémit pas. Cependant, il considérait d'Espinosa avec une inquiétude manifeste. Le grand inquisiteur, qui le tenait sous le poids de son regard froid et volontaire, fit deux pas vers lui. Pardaillan jeta autour de lui ce regard de la bête menacée qui cherche le trou où elle pourra se terrer. Et, ne trouvant rien, ne pouvant plus reculer, il effectua le seul mouvement possible: il s'écarta. Et, en exécutant ce mouvement, il surveillait attentivement le grand inquisiteur, qu'il ne paraissait pas reconnaître.
D'Espinosa sourit. Il se sentit pleinement rassuré. Non qu'il eût peur, il était brave, la mort ne l'effrayait pas.
Mais il avait une tâche à accomplir et il ne voulait pas partir en laissant son oeuvre inachevée.
Il s'approcha donc de Pardaillan avec assurance et, de sa voix très calme, presque douce:
—Eh bien, Pardaillan, ne me reconnaissez-vous pas?...
—Pardaillan? répéta le chevalier, qui paraissait faire des efforts de mémoire prodigieux pour fixer les souvenirs confus que ce nom évoquait dans son esprit.
—Oui, Pardaillan... C'est toi qui es Pardaillan, reprit d'Espinosa en le fixant.
Pardaillan se mit à rire doucement et murmura:
—Je ne connais pas ce nom-là.
Et cependant il ne cessait de surveiller celui qui lui parlait, avec une inquiétude manifeste. D'Espinosa fit un pas de plus et lui mit la main sur l'épaule. Pardaillan se mit à trembler, et d'Espinosa, sous son étreinte, le sentit chanceler, prêt à s'abattre. Pour la deuxième fois, il eut ce même sourire livide, et, avec une grande douceur, il dit:
—Rassure-toi, Pardaillan, je ne veux pas te faire de mal.
—Vrai? fit anxieusement le fou.
—Ne le vois-tu pas? dit l'inquisiteur.
Pardaillan le considéra longuement avec une méfiance visible et, peu à peu, convaincu sans doute, il se rasséréna et, finalement, se mit à sourire, d'un sourire sans expression. Le voyant tout à fait rassuré, d'Espinosa reprit:
—Il faut te souvenir. Il le faut... entends-tu? Tu es Pardaillan.
—C'est un jeu? demanda le fou d'un air amusé. Alors, je veux bien être Par...dail...lan... Et vous, qui êtes-vous?
—Je suis d'Espinosa.
—D'Espinosa? répéta le fou qui cherchait à se souvenir. D'Espinosa!... je connais ce nom-là...
Et, tout à coup, il parut avoir trouvé.
—Oh! s'écria-t-il, en donnant tous les signes d'une vive terreur... Oui, je me souviens!... D'Espinosa... c'est un méchant... prenez garde... il va nous battre!
—Ah! gronda d'Espinosa, tu commences à te souvenir. Oui, je suis d'Espinosa et toi tu es Pardaillan. Pardaillan, l'ami de Fausta.
—Fausta! dit le fou sans hésitation; j'ai connu une femme qui s'appelait ainsi. C'est une méchante femme!...
—C'est bien celle-là, sourit d'Espinosa. La mémoire te revient tout à fait.
Mais le dément avait une idée fixe et il la suivait sans défaillir. Il se pencha sur d'Espinosa et, sur un ton confidentiel:
—Vous me plaisez, dit-il. Écoutez, je vais vous dire, il ne faut pas jouer avec d'Espinosa et Fausta. Ce sont des méchants... Ils nous feront du mal.
—Misérable fou! grinça d'Espinosa, impatienté. Je te dis que d'Espinosa c'est moi. Rappelle-toi!
Il l'avait pris par les deux mains et, penché sur lui, à deux pouces de son visage, il fixait sur lui un regard ardent comme s'il avait espéré lui communiquer ainsi un peu de cette intelligence qu'il s'était acharné à abolir. Et, soit par hasard, soit qu'il eût réussi à lui imposer sa volonté, le fou poussa un grand cri, se dégagea d'une brusque secousse, se rencogna dans un angle du cachot, et, d'une voix qui haletait, il râla:
—Je vous reconnais... Vous êtes d'Espinosa... Oui... Je me souviens... Vous m'avez fait souffrir... la faim, l'horrible faim et la soif... et cette galerie abominable où l'on suppliciait tant de pauvres malheureux!...
—Enfin! tu te souviens!
—N'approchez pas!... hurla le fou au comble de l'épouvante. Je vous reconnais... Que voulez-vous?
—Cette fois, tu me reconnais bien. Oui, tu étais un homme fort et vaillant, et maintenant qu'es-tu? Un enfant qu'un rien épouvante. Et c'est moi qui t'ai mis dans cet état. Tu me comprends un peu, Pardaillan; une vague lueur d'intelligence illumine en ce moment ton cerveau. Mais tout à l'heure la nuit se fera de nouveau en toi et tu redeviendras ce que tu étais à l'instant: un pauvre fou.
—Et sais-tu qui m'a donné l'idée de t'infliger les tortures qui devaient faire sombrer ton intelligence? Ton amie Fausta. Oui, c'est elle qui a eu cette idée que je n'aurais pas eue, je l'avoue. Oui, tu l'as dit: je vais te tuer. Oh! ne crie pas ainsi. Je ne veux pas te tuer d'un coup de poignard, ce serait une mort trop douce et trop rapide. Tu mourras lentement, dans la nuit, muré dans une tombe. Tu achèveras de mourir par la faim, l'horrible faim, comme tu disais tout à l'heure. Regarde, Pardaillan, voici ton tombeau.
En disant ces mots, d'Espinosa avait sans doute actionné quelque invisible ressort, car une ouverture apparut soudain, au milieu d'une des parois du cachot.
D'Espinosa prit la lampe d'une main, alla chercher Pardaillan et le saisit de l'autre, et, sans qu'il opposât la moindre résistance, car, le malheureux, inconscient de sa force revenue, se contentait de gémir, il le traîna jusqu'à cette ouverture, et, élevant sa lampe pour qu'il pût mieux voir:
—Regarde, Pardaillan! répéta-t-il d'une voix vibrante. Vois-tu? Ici, pas de lumière, autant dire pas d'air. C'est une tombe, une véritable tombe où tu te consumeras lentement par la faim. Nul au monde ne connaît ce tombeau; nul que moi.
—Et sais-tu? Pardaillan, tiens, je vais te le dire à seule fin que ton supplice soit plus grand—si toutefois tu te souviens de mes paroles—ce tombeau qui tout à l'heure sera le tien, il a une issue secrète que, seul, je connais.
—Tu la chercheras cette issue, Pardaillan, cela te fera une occupation qui te distraira. Tu la chercheras, car tu ne veux pas mourir maintenant. Mais tu ne la trouveras pas. Nul que moi ne saurait la trouver. Et moi, dans un instant, je sortirai d'ici pour ne plus y revenir. Mais, avant de sortir, je vais te pousser là et toi, en posant le pied sur cette dalle que tu vois là, devant toi, tu actionneras toi-même le ressort de la porte de fer qui doit te murer vivant là-dedans.
—Grâce! gémit le malheureux fou qui se raidit. Je ne veux pas mourir! Grâce!...
—Je le sais bien, reprit d'Espinosa avec son calme terrible. Et, cependant, tout à l'heure, tu entreras là, et, à compter de cet instant, tu n'existeras plus.
—Et maintenant que tu sais ce qui t'attend, il faut que tu saches pourquoi, n'ayant pas de haine contre toi, je l'ai fait: parce que les hommes de ta trempe, s'ils ne viennent pas à nous, s'ils ne sont pas avec nous, sont un danger permanent pour l'ordre de choses établi par notre sainte mère l'Eglise. Parce que tu as insulté à la majesté royale de mon souverain. Parce que tu t'es dressé menaçant devant lui et que tu as voulu faire avorter ses vastes projets.
—Et maintenant que tu sais tout cela, maintenant que tu sais que tu vas mourir, il faut que tu meures désespéré de savoir que tu as échoué dans toutes tes entreprises contre nous. Sache donc que ce parchemin que tu es venu chercher de si loin, il est en ma possession!
—Le parchemin!... bégaya Pardaillan.
—Tu ne comprends pas? Il faut que tu comprennes cependant. Tiens, regarde. Le voici, ce parchemin. Vois-tu? C'est la déclaration du feu roi Henri troisième qui lègue le royaume de France à mon souverain. Regarde-le bien, ce parchemin. C'est grâce à lui que ton pays deviendra espagnol.
Un instant, d'Espinosa laissa sous les yeux du fou le parchemin qu'il avait sorti de son sein. Puis, voyant que l'autre le regardait d'un air hébété, sans comprendre, il haussa doucement les épaules, replia le précieux document, le remit où il l'avait pris, et, abattant sa main robuste sur l'épaule de Pardaillan, il le tira facilement à lui, car l'autre n'opposait qu'une faible résistance, et, sur un ton impératif:
—Maintenant que je t'ai dit ce que j'avais à te dire, entre dans la mort.
Et il abattit son autre main sur l'épaule de Pardaillan et le poussa rudement jusqu'au seuil de l'ouverture béante, en ajoutant:
—Voici ta tombe.
Alors, une voix narquoise qu'il connaissait bien, une voix qui le fit frémir de la nuque aux talons, tonna soudain:
—Mordieu! mourons ensemble!
Et, avant qu'il eût pu faire un mouvement, une main de fer le saisissait à la gorge et l'étranglait.
D'Espinosa lâcha l'épaule de Pardaillan. Sa main alla chercher la dague dont il avait eu la précaution de s'armer. Il n'eut pas la force d'achever le geste. La main de fer resserra son étreinte et le grand inquisiteur fit entendre un râle étouffé. Alors, Pardaillan lâcha la gorge, et, le saisissant à bras le corps, il le souleva, l'arracha de terre, le tint un instant suspendu à bout de bras et le lança à toute volée dans ce qui devait être sa tombe.
Posément, Pardaillan ramassa la lampe que d'Espinosa avait reposée à terre, alla prendre son manteau—ce fameux manteau dont il ne pouvait plus se séparer et avec lequel il s'était amusé à fabriquer des embryons de poupée—et, sa lampe à la main, il franchit le seuil de l'ouverture mystérieuse, en ayant soin de poser fortement le pied sur la dalle qui actionnait le ressort fermant la porte, et qu'il avait, il faut croire, bien remarquée lorsque d'Espinosa la lui avait montrée.
En effet, il entendit un bruit sec. Il se retourna et vit que le mur avait repris sa place. Il n'y avait plus là d'ouverture visible.
Pardaillan venait de s'enfermer lui-même dans ce trou noir qui, comme l'avait dit d'Espinosa, étendu sans connaissance sur le sol, ressemblait assez à une tombe.
Pardaillan venait de s'enfermer dans cette tombe, mais il y avait d'abord jeté son puissant et implacable adversaire.
XVIII
CHANGEMENT DE RÔLES
Pardaillan posa le manteau et la lampe par terre. Dans ce tombeau, comme dans les deux précédents cachots où il venait de séjourner, il n'y avait aucun meuble; pas de fenêtre, pas de porte. Il lui eût été difficile de retrouver l'emplacement de la porte secrète, qui s'était refermée d'elle-même.
Pardaillan accomplissait ses gestes avec un calme prodigieux. La facilité avec laquelle il avait à demi étranglé son ennemi et l'avait projeté dans ce trou prouvait que ses forces lui étaient revenues.
Ce n'était d'ailleurs pas le seul changement survenu dans sa personne. En même temps que la vigueur, l'intelligence paraissait lui être revenue.
Il n'avait plus cet air morne, hébété, peureux qu'il avait quelques instants plus tôt. Il avait ce visage impénétrable, froidement résolu, et cependant nuancé d'ironie, qu'il avait autrefois, lorsqu'il se disposait à accomplir quelque coup de folie.
Il se dirigea vers d'Espinosa, le fouilla sans hâte, prit le parchemin, qu'il étudia attentivement, et, ayant reconnu que ce n'était pas une copie, mais l'original parfaitement authentique, il le plia soigneusement et, à son tour, il le mit dans son sein.
Ceci fait, il prit la dague, qu'il passa à sa ceinture, et s'assura que d'Espinosa n'avait pas d'autre arme cachée, ni aucun papier susceptible de lui être utile, le cas échéant et, n'ayant rien trouvé, il s'assit paisiblement à terre, près de la lampe et du manteau, et attendit avec un sourire indéchiffrable aux lèvres.
Assez promptement, le grand inquisiteur revint à lui. Ses yeux se portèrent sur Pardaillan et, en voyant cette physionomie qui avait retrouvé son expression d'audace étincelante, il hocha gravement la tête, sans dire un mot.
Pas un instant, il ne perdit cet air calme, rigide, qui était le sien. Son regard se posa sur celui de Pardaillan, aussi ferme et assuré que s'il avait été dans le palais, entouré de gardes et de serviteurs. Il ne montra ni étonnement, ni crainte, ni gêne. Seulement, son oeil de feu ne cessait pas de scruter Pardaillan avec une attention passionnée.
Il se disait qu'il avait encore une chance de salut, puisque le remède, grâce à quoi son prisonnier avait retrouvé assez de lucidité pour essayer de l'entraîner dans la mort avec lui, perdrait toute sa force stimulante au bout d'une demi-heure.
Il s'agissait donc de se dérober à une nouvelle attaque du prisonnier jusqu'à ce que, le stimulant n'ayant plus d'action, il redevînt ce qu'il était avant, ce qu'il resterait jusqu'à sa mort: un enfant inoffensif et peureux.
En somme, lui, d'Espinosa, était vigoureux et adroit. Il ne chercherait pas à lutter contre son adversaire; tous ses efforts se borneraient à éviter un corps à corps dans lequel il savait bien qu'il serait battu. Il fallait gagner quelques minutes. Toute la question se résumait à cela.
Coûte que coûte donc, il gagnerait les quelques minutes nécessaires. Et, si le prisonnier devenait trop menaçant, il s'en débarrasserait d'un coup de dague.
Voilà ce que se disait le grand inquisiteur en étudiant Pardaillan, cependant que sa main, sous la robe rouge, cherchait la dague qu'il avait cachée. Alors seulement il s'aperçut qu'il n'avait plus cette arme sur laquelle il comptait en cas de suprême péril.
Il sentit la sueur de l'angoisse perler à la racine de ses cheveux. Mais il montra le même visage impassible, le même regard aigu qui n'avait rien perdu de son assurance. Et comme il croyait toujours que Pardaillan, en le saisissant à la gorge, avait obéi à un mouvement tout impulsif, non raisonné, il pensa que dans sa chute la dague s'était peut-être détachée de sa ceinture et qu'elle gisait à terre, peut-être tout près de lui. Il fallait la retrouver à l'instant. Et du regard il se mit à fureter partout.
—Alors, avec cet air d'ingénuité aiguë, sur un ton narquois, le prisonnier lui dit:
—Ne cherchez pas plus longtemps, voici l'objet.
Et en disant ces mots il frappait doucement sur la poignée de la dague passée à sa ceinture et il ajoutait avec un sourire railleur:
—Je vous remercie, monsieur, d'avoir eu l'attention de songer à m'apporter une arme...
D'Espinosa ne sourcilla pas. C'était un lutteur digne de se mesurer avec le redoutable adversaire qu'il avait devant lui.
Au même instant, une idée lui traversa le cerveau comme un éclair et, d'un geste instinctif, il porta les mains à son sein où il avait caché le fameux parchemin.
Une teinte terreuse, à peine perceptible, se répandit sur son visage. Le coup lui était, certes, plus sensible que la perte de l'arme qui devait le sauver.
Alors, seulement, il commença de soupçonner la vérité et qu'il avait été joué de main de maître par cet homme vraiment extraordinaire, qui avait su déjouer la surveillance d'une nuée d'espions invisibles; cet homme qui avait su tromper les moines médecins qui avaient passé de longues heures à l'étudier et à l'observer; cet homme, enfin, qui avait su si bien jouer le rôle qu'il s'était donné qu'il en avait été dupe, lui d'Espinosa.
Il jeta sur celui dont il était le prisonnier—par un renversement de rôles inouï d'audace—un regard d'admiration sincère en même temps qu'un soupir douloureux trahissait le désespoir que lui causait sa défaite.
Et comme il avait lu dans son esprit, Pardaillan dit, sans nulle raillerie, avec une pointe de commisération que l'oreille subtile d'Espinosa perçut nettement et qui l'humilia profondément:
—Le parchemin que vous cherchez est en ma possession... comme votre dague. Je suis vraiment honteux du peu de difficulté que j'ai rencontrée dans l'accomplissement de la mission qui m'était confiée.
—Mais aussi, monseigneur, convenez que vous avez agi avec une étourderie sans égale. A force de vouloir pousser les choses à l'excès, à force de présomption, vous avez fini par perdre la partie que vous aviez si belle. Convenez qu'elle n'était pourtant pas égale, cette partie, et que vous aviez tous les atouts dans votre jeu. Convenez aussi que je ne vous ai pas pris en traître, et vous ne sauriez en dire autant... soit dit sans vous offenser.
D'Espinosa avait écouté jusqu'au bout avec une attention soutenue. Il ne manifestait ni dépit, ni crainte, ni colère.
—Ainsi, fit-il, vous avez pu résister à la puissance du stupéfiant qu'on vous a fait boire?
Pardaillan se mit à rire doucement, du bout des dents.
—Mais, monsieur, fit-il avec son air ingénument étonné, quand on veut faire prendre un stupéfiant pareil à celui dont vous parlez, encore faut-il s'arranger de manière que ce stupéfiant ne trahisse pas sa présence par un goût particulier. Voyons, c'est élémentaire, cela.
—Cependant, vous avez absorbé le narcotique.
—Eh! précisément, monsieur. Raisonnablement, pouvez-vous penser qu'un homme comme moi se sentira terrassé par un sommeil invincible pour une ou deux malheureuses bouteilles qu'il aura vidées, sans que ce sommeil suspect éveille sa méfiance? Cette méfiance a suffi pour me faire remarquer que votre stupéfiant avait changé—oh! d'une manière imperceptible—le goût du Saumur que je connais fort bien.
Cela a suffi pour que le contenu de la bouteille suspecte s'en allât se mélanger aux eaux sales de mes ablutions.
—Cela tient, dit gravement d'Espinosa, à ce que, me méfiant de votre vigueur exceptionnelle, j'avais recommandé de forcer un peu la dose du poison. N'importe, je rends hommage à la délicatesse de votre odorat et de votre palais, qui vous a permis d'éventer le piège auquel d'autres, réputés délicats, s'étaient laissé prendre.
Pardaillan s'inclina poliment, comme s'il était flatté du compliment. D'Espinosa reprit:
—En ce qui concerne le poison, la question est élucidée. Mais comment avez-vous pu deviner que mon dessein était de vous acculer à la folie?
—Il ne fallait pas, dit Pardaillan en haussant les épaules, il ne fallait pas dire, devant moi, certaines paroles imprudentes que vous avez prononcées et que Fausta, plus experte que vous, vous a reprochées incontinent. Fausta elle-même n'aurait pas dû me dire certaines autres paroles qui ont éveillé mon attention. Enfin, il ne fallait pas, ayant commis ces écarts de langage, me faire admirer avec tant d'insistance cette jolie invention de la cage où vous enfermez ceux que vous avez fait sombrer dans la folie. Il ne fallait pas m'expliquer, si complaisamment, que vous obteniez ce résultat en leur faisant absorber une drogue pernicieuse qui obscurcissait leur intelligence, et que vous acheviez l'oeuvre du poison en les soumettant à un régime de terreur continu, en les frappant à coups d'épouvante, si je puis ainsi dire.
—Oui, fit d'Espinosa, d'un air rêveur, vous avez raison; à force d'outrance, j'ai dépassé le but. J'aurais dû me souvenir qu'avec un observateur profond tel que vous, il fallait, avant tout, se tenir dans une juste mesure. C'est une leçon; je ne l'oublierai pas.
Pardaillan s'inclina derechef, et de cet air naïf et narquois qu'il avait quand il était satisfait:
—Est-ce tout ce que vous désiriez savoir? dit-il. Ne vous gênez pas, je vous prie... Nous avons du temps devant nous.
—J'userai donc de la permission que vous m'octroyez si complaisamment, et je vous dirai que je reste confondu de la force de résistance que vous possédez.
Car enfin, si je sais bien compter, voici quinze longs jours que vous n'avez fait que deux repas. Je ne compte pas le pain qu'on vous donnait: il était mesuré pour entretenir chez vous les tortures de la faim et non pour vous sustenter.
En disant ces mots, d'Espinosa le fouillait de son regard aigu. Et encore une fois, Pardaillan déchiffra sa pensée dans ses yeux, car il répondit en souriant:
Je pourrais vous laisser croire que je suis en effet d'une force de résistance exceptionnelle qui me permet de résister aux affres de la faim et, là où d'autres succomberaient, de conserver mes forces et ma lucidité. Mais comme vous paraissez fonder je ne sais quel espoir sur mon état de faiblesse, je juge préférable de vous faire connaître la vérité.
Et allongeant la main, sans se déranger, il attira à lui ce fameux manteau dont il ne pouvait plus se séparer, et aux yeux étonnés de d'Espinosa, il en tira un jambon de dimensions respectables, un flacon rempli d'eau et quelques fruits.
—Voici, dit-il, mon garde-manger. Lors du mirifique festin que me firent faire mes deux moines geôliers, je mangeai et bus assez sobrement, ainsi que le commandait la prudence, vu l'état de délabrement dans lequel m'avaient mis cinq longs jours de jeûne. Mais si je mangeai peu, je profitai de ce que mes gardiens n'avaient d'yeux que pour les provisions accumulées sur ma table et je fis disparaître quelques-unes de ces provisions, plus deux flacons de bon vin, plus quelques fruits et menues pâtisseries.
—Ces provisions me furent d'un grand secours et c'est grâce à elles que vous me voyez si vigoureux. Quand mes deux flacons de vin furent vides, j'eus soin de les remplir de l'eau claire, quoique pas très fraîche, qu'on me distribuait. Je ne savais pas, en effet, si un jour on ne me priverait pas complètement de nourriture et de boisson.
—Or, je tenais à prolonger mon existence autant qu'il serait en mon pouvoir de le faire. J'espérais, pour ne point vous le celer, que vous commettriez cette suprême faute de vous enfermer en tête à tête avec moi. L'événement a justifié mes prévisions et bien m'en a pris d'avoir agi en conséquence.
—Ainsi, fit lentement d'Espinosa, vous aviez à peu près tout prévu, tout deviné? Cependant, les différentes épreuves auxquelles vous avez été soumis étaient de nature à ébranler une raison aussi solide que la vôtre.
—J'avoue que cette invention de la machine à hacher, avec les différents incidents qui l'agrémentent, est une assez hideuse invention. Mais quoi? Je savais que je ne devais pas mourir encore, puisque je ne vous avais pas revu, et au surplus, tel n'était pas votre but. Je pensai donc que les hachoirs, le chaud, le froid, le soleil ardent, l'asphyxie, tout cela disparaîtrait successivement en temps voulu. C'était un moment fort désagréable à passer. Je me résignai à le supporter de mon mieux.
D'Espinosa le considéra longuement sans mot dire, puis, avec un long soupir:
—Quel dommage, fit-il, qu'un homme tel que vous ne soit pas à nous!
Et voyant que Pardaillan se hérissait:
—Rassurez-vous, reprit-il, je ne prétends pas essayer de vous soudoyer. Ce serait vous faire injure. Je sais que les hommes de votre trempe se dévouent à une cause qui leur paraît belle et juste... mais ne se vendent pas.
Et il demeura un moment songeur sous l'oeil narquois de Pardaillan, qui l'observait sans en avoir l'air et respectait sa méditation. Enfin il redressa la tête, et regardant son adversaire en face, sans trouble apparent, sans provocation, avec une aisance admirable:
—Et maintenant que je suis votre prisonnier—car je suis votre prisonnier—que comptez-vous faire?
—Mais, fit Pardaillan avec son air le plus naïf et comme s'il disait la chose la plus naturelle du monde, je compte vous prier d'ouvrir cette fameuse porte secrète, et que vous êtes seul au monde à connaître, et qui nous permettra de sortir de ce lieu, qui n'a rien de bien plaisant.
—Et si je refuse? demanda d'Espinosa sans sourciller.
—Nous mourrons ensemble ici, dit Pardaillan avec une froide résolution.
—Soit, dit d'Espinosa avec non moins de résolution, mourons ensemble. Au bout du compte le supplice sera égal pour tous les deux, et si la vie mérite un regret, vous aurez ce regret au même degré que moi.
—Vous vous trompez, dit froidement Pardaillan. Le supplice ne sera pas égal. Je suis plus vigoureux que vous et j'ai des provisions qui dureront quelques jours, en les rationnant convenablement. Il est clair que vous succomberez par la faim et la soif. J'ai tâté de ce genre de supplice, je puis vous assurer qu'il est assez affreux. Quand vous ne serez plus qu'un cadavre, moi, avec le fer que voici, je pourrai abréger mon agonie.
Si fort, si maître de lui qu'il fût, d'Espinosa ne put réprimer un frisson.
—Nous n'aurons pas les mêmes regrets en face de la mort, continua Pardaillan de sa voix implacablement calme. Le seul regret que j'éprouverai sera de ne pouvoir, avant de m'en aller, dire deux mots à Mme Fausta. C'est une satisfaction que j'aurais voulu me donner, je l'avoue. Mais bah! on ne fait pas toujours comme on veut. Je partirai donc sans regret, avec la satisfaction de me dire que j'ai accompli, avant, jusqu'au bout, la mission que je m'étais donnée: arracher au roi Philippe ce document qui lui livrait la France, mon pays. Vous, monsieur, êtes-vous sûr qu'il en soit de même pour vous?
—Que voulez-vous dire? haleta d'Espinosa, qui se redressa comme s'il avait été piqué par un fer rouge.
—Ceci que je vous ai entendu dire à vous-même: le grand inquisiteur ne saurait mourir avant d'avoir mené à bien la tâche qu'il s'est imposée pour le plus grand profit de notre sainte mère l'Eglise.
—Démon! rugit d'Espinosa, douloureusement atteint dans ce qui lui tenait le plus au coeur.
—Vous voyez donc bien, continua Pardaillan, implacable, que nous ne sommes nullement logés à la même enseigne. Je m'en irai sans regret. Vous, monsieur, vous mourrez désespéré de laisser votre oeuvre inachevée. Ceci dit, monsieur, j'attendrai que vous reveniez vous-même sur ce sujet. Quant à moi, je suis résolu à ne plus vous en parler. Quand vous serez décidé, vous me le direz. Bonsoir!
Et Pardaillan, sans plus s'occuper de d'Espinosa, s'accota contre le mur, s'arrangea le mieux qu'il put avec son manteau et parut s'endormir.
D'Espinosa le considéra longuement, sans faire un mouvement. La pensée de sauter sur lui à l'improviste, de lui arracher la dague, de le poignarder avec et de s'enfuir ensuite l'obsédait. Mais il se dit qu'un homme comme Pardaillan ne se laissait pas surprendre aussi aisément.
Il renonça donc à cette idée, qu'il reconnaissait impraticable. Mais en écartant cette idée il lui en vint une autre. Pourquoi ne profiterait-il pas du sommeil apparent ou réel de Pardaillan pour ouvrir la porte secrète et d'un bond se mettre hors de toute atteinte? En y réfléchissant bien, ceci lui parut peut-être réalisable. C'était une chance à courir. Que risquait-il? Rien. S'il réussissait, c'était sa délivrance et la mort certaine de Pardaillan.
Que fallait-il pour cela? Ramper un instant dans une direction opposée précisément à celle où se trouvait Pardaillan.
Ayant décidé de tenter l'aventure, avec des précautions infinies, il se mit en marche. Il avait avancé de quelques pieds et commençait à espérer qu'il pourrait mener à bien sa tentative, lorsque Pardaillan, sans bouger de sa place, lui dit tranquillement:
—Je sais maintenant dans quelle direction il me faudra chercher la sortie... quand vous aurez cessé de vivre. Mais, monsieur, votre compagnie m'est si précieuse que je ne saurais m'en passer. Veuillez donc venir vous asseoir ici près de moi.
Et sur un ton rude:
—Et n'oubliez pas, monsieur, qu'au moindre mouvement suspect de votre part, je serai obligé, à mon grand regret, de vous plonger ce fer dans la gorge. Nous sortirons d'ici ensemble, et je vous ferai grâce de la vie, ou nous y resterons ensemble jusqu'à votre mort!
D'Espinosa se mordit les lèvres jusqu'au sang. Une fois de plus, il venait de se laisser duper par ce terrible jouteur. Sans dire un mot, sans essayer une résistance qu'il savait inutile, il vint s'asseoir près de Pardaillan, ainsi que celui-ci l'avait ordonné, et muet, farouche, il se plongea dans ses pensées.
La situation était terrible. Mourir pour lui n'était rien, et il était résolu à accepter la mort plutôt que délivrer Pardaillan. Mais ce qui lui broyait le coeur, c'était la pensée de laisser son oeuvre inachevée.
Par un incroyable et fabuleux renversement des rôles, lui, le chef suprême, dans ce couvent où tout était à lui: choses et gens, où tout lui obéissait au geste, il était le prisonnier de cet aventurier qu'il croyait tenir dans sa main puissante, et qui maintenant pouvait d'un geste détruire, avec sa vie, tout ce qu'il représentait de puissance, de richesse, d'autorité, d'ambition.
Oui, ceci était lamentable et grotesque. Quel effarement dans le monde religieux lorsqu'on apprendrait que Inigo d'Espinosa, cardinal-archevêque de Tolède, grand inquisiteur, avait mystérieusement disparu au moment où, un nouveau pape devant être élu, tous les yeux étaient tournés vers lui, attendant qu'il désignât le successeur de Sixte-Quint. Quelle stupeur lorsque l'on saurait que cette disparition coïncidait avec une visite faite à un prisonnier, dans un des cachots de ce couvent San Pablo où tout lui appartenait!
Telles étaient les pensées que ressassait d'Espinosa dans son coin.
Pardaillan ne paraissait pas s'occuper de lui. Mais d'Espinosa savait qu'il ne le perdait pas de vue et qu'au moindre mouvement il le verrait se dresser devant lui.
Il n'avait d'ailleurs aucune velléité de résistance. Il commençait à apprécier son adversaire à sa juste valeur et sentait confusément que le mieux qu'il eût à faire était de s'abandonner à sa générosité; il en tirerait certes plus d'avantages qu'à tenter de se soustraire par la force ou par la ruse.
Après s'être dit qu'il consentait à la mort pourvu que Pardaillan mourût avec lui, il avait fait le compte de ce que lui coûterait cette satisfaction, et en ressassant les pensées que nous avons essayé de traduire plus haut, il avait trouvé que, tout compte fait, la mort de Pardaillan lui coûterait cher. C'était un petit pas vers la capitulation.
Il n'était pas éloigné de partager l'avis de Fausta, qui prétendait que Pardaillan était invulnérable. Il se disait que cet être exceptionnel était de force à attendre patiemment qu'il fût mort de faim, lui Espinosa, ainsi qu'il l'en avait menacé, après quoi il chercherait et trouverait la porte secrète.
Il avait commis l'impardonnable faute de limiter ses recherches. Certes, la découverte du ressort caché n'était pas besogne facile. Elle n'était cependant pas impossible. Pour un observateur sagace comme cet aventurier, cette besogne se simplifiait beaucoup.
Évidemment, la porte ouverte, il fallait sortir. Mais maintenant il croyait Pardaillan capable de renverser tous les obstacles. Il le voyait libre et joyeux, chevauchant avec insouciance vers la France, rapportant à Henri de Navarre ce précieux parchemin qu'il avait conquis de haute lutte.
Non, cent fois non! Mieux valait le prendre lui-même par la main et le conduire hors de cette tombe, mieux valait au besoin lui donner une escorte pour le conduire hors du royaume, et s'il l'exigeait, pour sa sécurité, l'accompagner lui-même, mais rester vivant et continuer l'oeuvre entreprise. Sa résolution prise, il ne différa pas un instant la mise à exécution et, s'adressant à Pardaillan:
—Monsieur, dit-il, j'ai réfléchi longuement, et s'il vous convient d'accepter certaines conditions, je suis tout prêt à vous tirer d'ici.
—Un instant, monsieur, fit Pardaillan sans montrer ni joie ni surprise, je ne suis pas pressé, nous pouvons causer un peu, que diable! Moi aussi, j'ai mes petites conditions à poser. Nous allons donc, s'il vous plaît, les discuter, avant les vôtres... que je devine, au surplus.
—Voyons vos conditions?
—Ma mission, dit paisiblement Pardaillan, étant accomplie, je quitterai l'Espagne... aussitôt que j'aurai terminé certaines petites affaires que j'ai à régler. Vous voyez, monsieur, que je souscris une des deux conditions que vous vouliez m'imposer.
Si maître de lui qu'il fût, d'Espinosa ne put réprimer un geste de surprise. Pardaillan eut un léger sourire et continua avec cet air glacial qui dénotait une inébranlable résolution:
—Pareillement, je souscris à votre seconde condition et je vous engage ma parole d'honneur que nul ne saura que j'ai tenu le grand inquisiteur d'Espagne à ma merci et que je lui ai fait grâce de la vie.
Pour le coup d'Espinosa fut assommé par cette pénétration qui tenait du prodige et il le laissa voir.
—Quoi! balbutia-t-il, vous avez deviné!
Encore une fois, Pardaillan eut un sourire énigmatique et reprit:
—Je ne vois pas que vous ayez d'autres conditions à me poser. Si je me suis trompé, dites-le.
—Vous ne vous êtes pas trompé, fit d'Espinosa qui s'était ressaisi.
—Et maintenant voici mes petites conditions à moi. Premièrement, je ne serai pas inquiété pendant le court séjour que j'ai à faire ici et je quitterai le royaume avec tous les honneurs dus au représentant de Sa Majesté le roi de France.
—Accordé! fit d'Espinosa sans hésiter.
—Secondement, nul ne pourra être inquiété du fait d'avoir montré quelque sympathie à l'adversaire que j'ai été pour vous.
—Accordé, accordé!
—Troisièmement enfin, il ne sera rien entrepris contre le fils de don Carlos, connu sous le nom de don César el Torero.
—Vous savez?...
—Je sais cela... et bien d'autres choses, dit froidement Pardaillan. Il ne sera rien entrepris contre don César et sa fiancée, connue sous le nom de la Giralda.
Il pourra, avec sa fiancée, quitter librement l'Espagne sous la sauvegarde de l'ambassadeur de France. Et comme il ne serait pas digne que le petit-fils d'un monarque puissant vécût pauvre et misérable à l'étranger, il lui sera remis une somme—que je laisse à votre générosité le soin de fixer—et avec laquelle il pourra s'établir en France et y faire honorable figure. En échange de quoi j'engage ma parole que le prince ne tentera jamais de rentrer en Espagne et ignorera, du moins de mon fait, le secret de sa naissance.
A cette proposition, évidemment inattendue, d'Espinosa réfléchit un instant, et, fixant son oeil clair sur l'oeil loyal de Pardaillan, il dit:
—Vous vous portez garant que le prince n'entreprendra rien contre le trône, qu'il ne tentera pas de rentrer dans le royaume?
—J'ai engagé ma parole, fit Pardaillan glacial. Cela suffit, je pense.
—Cela suffit, en effet, dit vivement d'Espinosa. Peut-être avez-vous trouvé la meilleure solution de cette grave affaire.
—En tout cas, dit gravement Pardaillan, ce que je vous propose est humain... je ne saurais en dire autant de ce que vous vouliez faire.
—Eh bien, ceci est accordé comme le reste.
—En ce cas, dit Pardaillan en se levant, il ne nous reste plus qu'à quitter au plus tôt ce lieu. L'air qu'on y respire n'est pas précisément agréable.
—D'Espinosa se leva à son tour, et au moment d'ouvrir la porte secrète:
—Quelles garanties exigez-vous de la loyale exécution du pacte qui nous unit? dit-il.
Pardaillan le regarda un instant droit dans les yeux et s'inclinant avec une certaine déférence.
—Votre parole, monseigneur, dit-il très simplement, votre parole de gentilhomme.
Pour la première fois de sa vie, peut-être, d'Espinosa se sentit violemment ému. Qu'un tel homme, après tout ce qu'il avait tenté contre lui, lui donnât une telle marque d'estime et de confiance, cela l'étonnait prodigieusement et bouleversait toutes ses idées.
D'Espinosa, sous le coup de l'émotion, soutint le regard de Pardaillan avec une loyauté égale à celle de son ancien ennemi et, aussi simplement que lui, il dit gravement:
—Sire de Pardaillan, vous avez ma parole de gentilhomme.
Et aussitôt, pour témoigner que lui aussi il avait pleine confiance, il ouvrit la porte secrète sans chercher à cacher où se trouvait le ressort qui actionnait cette porte. Ce que voyant, Pardaillan eut un sourire indéfinissable.
Quelques instants plus tard, le grand inquisiteur et Pardaillan se trouvaient sur le seuil d'une maison de modeste apparence. Pour arriver là, il leur avait fallu ouvrir plusieurs portes secrètes. Et toujours d'Espinosa avait dévoilé sans hésiter le secret de ces ouvertures, alors qu'il lui eût été facile de le dissimuler.
Remontant à la lumière, ils avaient traversé des galeries, des cours, des jardins, de vastes pièces, croisant à tout instant des moines qui circulaient affairés.
Aucun de ces moines ne s'était permis le moindre geste de surprise à la vue du prisonnier, paraissant sain et vigoureux, et s'entretenant familièrement avec le grand inquisiteur. Et au sein de ce va-et-vient continuel, à d'Espinosa qui l'observait du coin de l'oeil, Pardaillan montra le même visage calme et confiant, la même liberté d'esprit. Seulement, dame! lorsqu'il se vit enfin dans la rue, le soupir qu'il poussa en dit long sur les transes qu'il venait d'endurer.
Au moment où Pardaillan allait le quitter, d'Espinosa demanda:
—Vous comptez continuer à loger à l'auberge de la Tour jusqu'à votre départ?
—Oui, monsieur.
—Bien, monsieur.
Il eut une imperceptible hésitation, et brusquement:
—J'ai cru comprendre que vous portiez un vif intérêt à cette jeune fille... la Giralda.
—C'est la fiancée de don César pour qui je me sens une vive affection, expliqua Pardaillan qui fixait d'Espinosa.
—Je sais, fit doucement celui-ci. C'est pourquoi je pense qu'il vous importe peut-être de savoir où la trouver.
—Il m'importe beaucoup, en effet. A moins, reprit-il en fixant davantage d'Espinosa, à moins qu'on ne l'ait arrêtée... avec le Torero, peut-être?
—Non, fit d'Espinosa avec une évidente sincérité. Le Torero n'a pas été arrêté. On le cache. J'ai tout lieu de croire que maintenant que vous voilà libre, ceux qui le séquestrent comprendront qu'ils n'ont plus rien à espérer puisque nous sommes d'accord et que vous emmenez le prince avec vous, en France. En conséquence, ils ne feront pas de difficulté à lui rendre la liberté. Si vous tenez à le délivrer, orientez vos recherches du côté de la maison des Cyprès.
—Fausta! s'exclama Pardaillan.
—Je ne l'ai pas nommée, sourit doucement d'Espinosa.
Et, sur un ton indifférent, il ajouta:
—Ce vous sera une occasion toute trouvée de lui dire ces deux mots que vous regrettiez si vivement de ne pouvoir lui dire avant votre départ pour l'éternel voyage. Mais je reviens à cette jeune fille. Elle, aussi, elle est séquestrée. Si vous voulez la retrouver, allez donc du côté de la porte de Bib-Alzar, passez le cimetière, faites une petite lieue, vous trouverez un château fort, le premier que vous rencontrerez. C'est une résidence d'été de notre sire le roi qu'on appelle le Bib-Alzar, à cause de sa proximité de la porte de ce nom. Soyez demain matin, avant onze heures, devant le pont-levis du château. Attendez là, vous ne tarderez pas à voir paraître celle que vous cherchez. Un dernier mot à ce sujet: il ne serait peut-être pas mauvais que vous fussiez accompagné de quelques solides lames, et souvenez-vous que passé onze heures vous arriverez trop tard.
Pardaillan avait écouté avec une attention soutenue. Quand le grand inquisiteur eut fini, il lui dit, avec une douceur qui contrastait étrangement avec le ton narquois qu'il avait eu jusque-là:
—Je vous remercie, monsieur... Voici qui rachète bien des choses.
D'Espinosa eut un geste détaché, et, avec un mince sourire, il dit:
—A propos, monsieur, remontez donc cette ruelle. Vous aboutirez à la place San Francisco, c'est votre chemin. Mais sur la place, détournez-vous un instant de votre chemin. Allez donc devant l'entrée du couvent San Pablo... vous y trouverez quelqu'un qui, j'imagine, sera bien content de vous revoir, attendu que tous les jours il vient là passer de longues heures... je ne sais trop pourquoi.
Et sur ces mots, il fit un geste d'adieu, rentra dans la maison et poussa la porte derrière lui.
XIX
LIBRE!
Tant qu'il s'était trouvé avec d'Espinosa, Pardaillan était resté impassible.
Mais lorsqu'il se vit dans la ruelle déserte, sous les rayons obliques d'un soleil brûlant—il était environ cinq heures de l'après-midi—il aspira l'air chaud avec délice, et en s'éloignant à grandes enjambées dans la direction que lui avait indiquée d'Espinosa, il laissait éclater sa joie intérieurement.
Et levant la tête, contemplant avec des yeux émerveillés l'air éclatant d'un ciel sans nuages:
«Mort-dieu! il fait bon respirer un air autre que l'air fétide d'un cachot: il fait bon contempler cette voûte azurée et non une voûte de pierres noires, humides et froides. Et toi, rutilant soleil!... Salut!... soleil, soutien et réconfort des vieux routiers tels que moi!»
Puis changeant d'idée, avec un sourire terrible:
«Ah! Fausta! je crois que l'heure est enfin venue de régler nos comptes!»
En songeant de la sorte, il était arrivé sur la place San Francisco.
«Allons chercher ce pauvre Chico, fit-il avec un sourire attendri. Pauvre bougre! c'est qu'il a tenu parole... il n'a pas quitté la porte de ma prison. Et s'il n'a rien fait pour moi, ce n'est pas la bonne volonté qui lui a manqué... Ah! petit Chico! si tu savais comme ton humble dévouement me réchauffe le coeur!...»
Il était maintenant dans la rue San-Pablo—du nom du couvent—et il approchait de la porte de cette extraordinaire prison où il venait de passer quinze jours qui eussent anéanti tout autre que lui. Il cherchait des yeux le Chico et ne parvenait pas à le découvrir. Il commençait à se demander si d'Espinosa ne s'était pas trompée ou si, entre-temps, le nain ne s'était pas éloigné, lorsqu'il entendit une voix, qu'il reconnut aussitôt, lui dire mystérieusement:
—Suivez-moi!
Il se faisait un plaisir malicieux de surprendre le nain: ce fut lui qui fut surpris. Il se retourna et aperçut le Chico qui, d'un air indifférent, s'éloignait vivement de la porte du couvent. Il le suivit cependant sans rien dire, en se demandant quels motifs il pouvait bien avoir d'agir de la sorte.
Le nain, sans se retourner, d'un pas vif et léger, contourna le mur du couvent et s'engagea dans un dédale de ruelles étroites et caillouteuses. Là, il s'arrêta enfin, et saisissant la main de Pardaillan étonné, il la porta à ses lèvres en s'écriant avec un accent de conviction touchant dans sa naïveté:
—Ah! je savais bien, moi, que vous seriez plus fort qu'eux tous! Je savais bien que vous vous en iriez quand vous voudriez! Vite, maintenant, ne perdons pas de temps! Suivez-moi!
Pardaillan, doucement ému, le considérait avec un inexprimable attendrissement.
—Où diable veux-tu donc me conduire? dit-il doucement.
Le Chico se mit à rire:
—Je veux vous cacher, tiens! Je vous réponds qu'ils ne vous trouveront pas là où je vous conduirai.
—Me cacher!... Pour quoi faire?
—Pour qu'ils ne vous reprennent pas, tiens!
A son tour, Pardaillan se mit à rire de bon coeur.
—Je n'ai pas besoin de me cacher, fit-il. Sois tranquille, ils ne me reprendront pas.
Le Chico n'insista pas; il ne posa aucune question, il ne témoigna ni surprise ni inquiétude.
Pardaillan avait dit qu'il n'avait pas besoin de se cacher et qu'on ne le reprendrait pas. Cela lui suffisait. Et comme son petit coeur débordait de joie, il saisit une deuxième fois la main de Pardaillan, et il allait la porter à ses lèvres, lorsque celui-ci, se penchant, l'enleva dans ses bras, en disant:
—Que fais-tu, nigaud?... Embrasse-moi!...
Et il appliqua deux baisers sonores sur les joues fraîches et veloutées du petit hommes, qui rougit de plaisir et rendit l'étreinte de toute la force de ses petits bras.
En le reposant à terre, il dit, avec une brusquerie destinée à cacher son émotion.
—En route, maintenant! Et puisque tu veux absolument me conduire quelque part, conduis-moi vers certaine hôtellerie de la Tour, où nous serons tous deux, je le crois du moins, admirablement reçus par la plus jeune, la plus fraîche et la plus gente des hôtesses d'Espagne.
Quelques instants plus tard, ils faisaient leur entrée dans le patio de l'auberge de la Tour, à peu près désert en ce moment, et où Pardaillan commença de mener un tel tapage que ce qu'il avait voulu amener se produisit: c'est-à-dire que la petite Juana se montra pour voir qui était ce client qui faisait un tel vacarme.
Elle était bien changée, la mignonne Juana. Elle paraissait dolente, languissante, indifférente. On eût dit qu'elle relevait de maladie. Et pourtant malgré cet état inquiétant, malgré un air visiblement découragé et comme détaché de tout, Pardaillan, qui la détaillait d'un coup d'oeil prompt et sûr, remarqua qu'elle était restée aussi coquette, plus coquette que jamais, même.
En reconnaissant Pardaillan et le Chico, une lueur illumina ses yeux languissants, une bouffée de sang rosa ses joues si pâles, et, joignant ses petites mains amaigries, dans un cri qui ressemblait à un gémissement, elle fit:
—Sainte Marie!... Monsieur le chevalier!...
Et après ce petit cri d'oiseau blessé, elle chancela et serait tombée si, d'un bond, Pardaillan ne l'avait saisie dans ses bras. Et chose curieuse, qui accentua le sourire malicieux de Pardaillan, elle avait crié: «Monsieur le chevalier!» et c'est sur le Chico que ses yeux s'étaient portés, c'est en regardant le Chico qu'elle s'était évanouie.
Pardaillan l'enleva comme une plume et, la posant délicatement sur un siège, il lui tapota doucement les mains en disant:
—Là, là, doucement, ma mignonne... Ouvrez ces jolis yeux.
Et au Chico pétrifié, plus pâle, certes, que la gracieuse créature évanouie:
—Ce n'est rien, vois-tu. C'est la joie.
Et avec un redoublement de malice:
—Elle ne s'attendait pas à me revoir aussi brusquement, après ma soudaine disparition. Je n'aurais jamais cru que cette petite eût tant d'affection pour moi...
L'évanouissement ne fut pas long. Le petite Juana rouvrit presque aussitôt les yeux, et, se dégageant doucement, confuse et rougissante, elle dit avec un délicieux sourire:
—Ce n'est rien... C'est la joie...
Et par un hasard fortuit, sans aucun doute, il se trouva qu'en disant ces mots, ses yeux étaient braqués sur le Chico, son sourire s'adressait à lui.
—C'est bien ce que je disais à l'instant même: c'est la joie, fit Pardaillan, de son air le plus naïf.
Et aussitôt il ajouta:
—Or ça, ma mignonne, puisque vous revoilà solide et vaillante, sachez que j'enrage de faim et de soif et de sommeil... Sachez que voici quinze jours, que je n'ai ni mangé, ni bu, ni dormi.
—Quinze jours! s'écria Juana, terrifiée. Est-ce possible?
Le Chico crispa ses petits poings et, d'une voix sourde:
—Ils vous ont infligé le supplice de la faim? fit-il d'une voix qui tremblait. Oh! les misérables!...
—Oui, mordieu! Quinze jours! C'est vous dire, ma jolie Juana, que je vous recommande de soigner le repas que vous allez me faire servir et de soigner surtout le lit dans lequel je compte m'étendre aussitôt après. Car j'ai besoin de toutes mes forces pour demain. Seulement, comme j'ai besoin de m'entretenir avec mon ami Chico de choses qui ne doivent être surprises par nulle oreille humaine—à part les vôtres, si petites et si rosés—je vous demanderai de me faire servir dans un endroit où je sois sûr de ne pas être entendu.
—Je vais vous conduire chez moi, en ce cas, et je vous servirai moi-même, s'écria gaiement Juana, qui paraissait renaître à la vie.
Lorsqu'elle les eut introduits dans ce cabinet qui lui était personnel, elle voulut sortir, pour donner ses ordres, mais Pardaillan l'arrêta et, avec une gravité comique:
—Petite Juana, dit-il, et sa voix avait des inflexions d'une douceur pénétrante—je vous ai dit que vous seriez une petite soeur pour moi. N'est-ce donc pas l'usage ici, comme en France, que frère et soeur s'embrassent après une longue séparation?
—Oh! de grand coeur! dit Juana, sans manifester ni trouble ni embarras.
Et sans plus se faire prier, elle tendit ses joues sur lesquelles Pardaillan déposa deux baisers fraternels. Après quoi, avec un naturel, une bonhomie admirables, il se tourna vers le Chico et, le désignant à Juana:
—Et celui-ci? fit-il. N'est-il pas... un peu plus qu'un frère pour vous? Ne l'embrassez-vous pas aussi?
Or, chose curieuse, la petite Juana qui avait chastement, ingénument tendu ses joues appétissantes, la petite Juana, à la proposition d'embrasser le Chico, rougit jusqu'aux oreilles.
Et le Chico, qui avait rougi aussi, était, en voyant cet embarras subit, devenu pâle comme une cire, crispait son poing sur la table à laquelle il s'appuyait, ses jambes se dérobant sous lui, et la regardait anxieusement avec des yeux embués de larmes.
Cependant, comme Juana demeurait toujours immobile, les yeux baissés, l'air embarrassé, tortillant nerveusement le coin de son tablier; comme le Chico, de son côté, plus embarrassé peut-être que sa petite maîtresse, n'osait faire un mouvement, Pardaillan prit un air courroucé et gronda:
—Mordieu! qu'attendez-vous, avec vos airs effarouchés? Ce baiser vous serait-il si pénible?
Et, poussant le Chico par les épaules:
—Va donc! niais, puisque tu en meurs d'envie... et elle pareillement!
Poussé malgré lui, le nain n'osa pas encore s'exécuter.
—Juana! fit-il dans un murmure.
Et cela signifiait: tu permets?
Elle leva sur lui ses grands yeux brillants de larmes contenues et gazouilla avec une tendresse infinie;
—Luis!
Et ils ne bougeaient toujours pas. Ce que voyant, Pardaillan bougonna:
—Morbleu! que de manières pour un pauvre petit baiser!
Et, riant sous cape, il les jeta brusquement dans les bras l'un de l'autre.
Oh! ce fut le plus chaste des baisers! Les lèvres du Chico effleurèrent à peine le front rougissant de la jeune fille. Et, comme il se reculait respectueusement, brusquement elle enfouit son visage dans ses deux mains, et se mit à pleurer doucement.
—Juana! cria le nain bouleversé.
Juana s'était laissée aller dans ce vaste fauteuil de chêne qui était son siège préféré. Le Chico s'était agenouillé sur le tabouret de bois, haut et large comme une petite estrade. Pressé contre ses genoux, il tenait ses mains dans les siennes et la contemplait avec cette adoration fervente qu'elle connaissait, qui la flattait autrefois et qui, aujourd'hui, la faisait rougir de plaisir et lui ensoleillait le coeur.
—Méchant!... murmura Juana d'une voix qui ressemblait au gazouillis d'un oiseau. Méchant! voici quinze grands jours que je ne t'ai vu!
Il baissa la tête comme un coupable et balbutia:
—Ce n'est pas ma faute... Je n'ai pas pu...
—Dis-moi plutôt que tu n'as pas voulu!... N'était-il pas convenu que nous devions agir de concert... le délivrer ensemble, ou mourir ensemble, avec lui?
—Oh! oh! songea Pardaillan qui prit ce visage hermétique qu'il avait dans ses moments d'émotion violente, voici du nouveau, par exemple!
Et, avec un frémissement:
—Quoi! cette chose affreuse aurait pu se produire? Ma mort eût été la condamnation de ces deux adorables enfants? Par Pilate! je ne pensais pas qu'en travaillant à sauver ma peau, je travaillais en même temps pour le salut de ces deux innocentes créatures...
Le Chico avoua dans un souffle:
—Je ne voulais pas que tu meures!... je ne pouvais pas accepter cela... non, je ne le pouvais pas.
—Tu préférais mourir seul?... Et moi, méchant, que serais-je devenue?... Ne serais-je pas morte aussi si...
Elle n'acheva pas et, rougissant plus fort, elle cacha sa tête, à nouveau, dans ses mains. Et ce fut encore une fatalité qu'elle n'eût pas le courage de terminer sa phrase. Car le Chico, qui la considéra un moment avec une ineffable tendresse, hochant la tête d'un air apitoyé, acheva ainsi la phrase: «Je serais morte aussi... s'il était mort.» Et, le regard douloureux et cependant toujours affectueusement dévoué qu'il jeta sur Pardaillan, en se redressant lentement, exprimait si clairement cette pensée que celui-ci, emporté malgré lui, lui cria:
—Imbécile!...
Le Chico le regarda d'un air effaré, ne comprenant rien à cette exclamation peu flatteuse, encore moins pourquoi son grand ami paraissait si fort en colère contre Lui.
XX
BIB-ALZAR
Pardaillan comprit que la situation risquait de se prolonger indéfiniment sans amener le dénouement qu'il voulait. Il renonça donc, momentanément, à son projet au sujet des deux naïfs amoureux, et, de sa voix bougonne, coupa court en s'écriant:
—Morbleu! ma gentille Juana, vous oubliez décidément que j'enrage de faim et de soif et que je tombe de sommeil. Ça, vivement, deux couverts ici, pour mon ami Chico et moi. Et ne ménagez ni les victuailles ni les bons vins!
—Ah! mon Dieu! s'écria Juana en bondissant, et moi qui oubliais que, depuis quinze jours, vous n'avez rien pris!
Et Pardaillan qui souriait, d'un sourire presque paternel, l'entendit crier: «Barbara, Brigida, vite, le couvert dans mon cabinet... le couvert de grande cérémonie. Laura, à la cave, ma fille, et montez les plus vieux vins et les meilleurs. Voyez s'il ne reste pas quelques bouteilles de vouvray, montez-en deux!...
Et, à son père, qui trônait, de blanc vêtu, dans la cuisine reluisante, entouré de ses marmitons, gâte-sauce, aides et apprentis:
—Vite, padre, aux fourneaux, et préparez un de ces repas comme vous en feriez pour Mgr d'Espinosa lui-même!
Et la voix tendrement bourrue de Manuel qui répondait:
—Eh! bon Dieu! fillette, quel client illustre avons-nous donc à satisfaire? Serait-ce pas quelque infant, par hasard?
—Mieux que cela, mon père: c'est le seigneur de Pardaillan qui est de retour!
Et l'accent triomphal, la profonde admiration avec laquelle elle prononçait ces simples paroles en disaient plus long que le plus long des discours. Et il faut croire qu'elle n'était pas seule à partager cet enthousiasme, car le digne Manuel lâcha aussitôt ses fourneaux pour aller faire son compliment à cet hôte illustre.
C'est que Pardaillan ignorait que son intervention à la corrida et la manière magistrale dont il avait estoqué le taureau l'avaient rendu populaire.
On savait qu'il avait risqué sa vie pour sauver celle de Barba Roja—qu'il avait cependant des motifs de ne pas aimer, puisqu'il lui avait infligé une de ces corrections qui comptent dans la vie d'un homme et dont la cour et la ville s'étaient entretenues plusieurs jours durant. On connaissait son arrestation et la manière prodigieusement inusitée qu'il avait fallu employer pour la mener à bien.
Enfin—mais ceci, on le chuchotait tout bas—on savait qu'il s'était attiré l'inimitié du roi en prenant énergiquement la défense du Torero menacé. Or, le Torero était la coqueluche, l'adoration des Sévillans en particulier et de tous les Andalous en général.
Tout ceci faisait que Pardaillan était également admiré et de la noblesse et du peuple.
Enfin, le couvert fut dressé, les premiers plats furent posés à côté des hors-d'oeuvre, rangés en bon ordre: Le dîner de Manuel n'était peut-être pas l'incomparable chef-d'oeuvre qu'il avait pompeusement annoncé, mais les vins étaient authentiques, d'âge respectable, onctueux et veloutés à souhait, les pâtisseries fines et délicates, les fruits délicieux. Et le gracieux sourire de la mignonne servante volontaire aidant, Pardaillan, qui avait pourtant fait dans sa vie aventureuse bien des dîners plantureux et délicats, put compter celui-ci parmi les meilleurs.
Mais, tout en mangeant de son robuste appétit, tout en veillant à ce que le Chico fût copieusement servi, il ne perdait pas de vue qu'il avait encore à faire et n'arrêtait pas de poser question sur question au petit homme.
De cette sorte d'interrogatoire serré, il résulta que: le Chico ayant trouvé un blanc-seing—qu'il remit à Pardaillan en assurant que c'était lui qui l'avait perdu—avait eu l'idée de remplir ce blanc-seing, de façon à pénétrer dans le couvent, et, en vertu de l'ordre dont il aurait été le possesseur, à le faire élargir immédiatement.
Malheureusement, il ne pouvait jouer lui-même le rôle du personnage qu'impliquait la possession d'un tel document. Il avait donc pensé à don César. Mais il n'avait pu approcher le Torero. Tout ce qu'il avait pu faire, c'était de surprendre qu'on l'avait tiré de la maison où il était gardé pour le transporter de nuit à la maison des Cyprès. Il avait immédiatement conçu le projet de délivrer le Torero, à seule fin qu'il pût à son tour délivrer le chevalier.
En le transportant dans cette maison, dont il connaissait à merveille toutes les caches, comme il disait, on lui facilitait singulièrement la besogne.
Mais il avait vainement fouillé les sous-sols de la maison sans y découvrir celui qu'il cherchait.
Il avait pensé que le prisonnier devait être gardé en haut, dans les appartements. Il savait bien comment pénétrer là, ce n'était pas cela qui l'eût embarrassé; mais en haut, au milieu de gardes et de serviteurs, il ne pouvait plus être question d'une surprise.
L'aventure tournait au coup de main et ce n'était pas lui, faible et chétif, qui pouvait le tenter. Il avait essayé cependant. Il avait failli se faire surprendre et n'avait rien trouvé. Alors, en désespoir de cause, il avait pensé à don Cervantes.
Par fatalité, le poète, employé au gouvernement des Indes, avait été envoyé en mission à Cadix et il avait dû se morfondre.
En ce qui concernait la Giralda, il avait pu, en suivant tantôt Centurion, tantôt son sergent, découvrir le lieu de sa retraite.
Elle était enfermée au château de Bib-Alzar. Et le terrible, pour elle, c'est que Barba Roja, qui avait été assez sérieusement blessé par le taureau. Barba Roja était maintenant sur pied, complètement remis, et certainement il ne tarderait pas à l'aller chercher pour l'emmener chez lui.
Tels étaient, résumés, les renseignements que le nain fournit à Pardaillan, attentif.
Au reste, il n'était pas seul à écouter le petit homme.
Juana ne perdait pas une de ses paroles et le contemplait avec une évidente admiration que Pardaillan remarqua fort bien. Une chose qu'il remarqua aussi, c'est que le nain affectait maintenant une singulière indifférence vis-à-vis de la jeune fille, qui, elle, au contraire, n'avait d'yeux et d'attentions que pour lui et le traitait avec une douceur déférente à laquelle il ne paraissait pas prêter attention, bien qu'elle fût toute nouvelle pour lui et dût lui paraître très douce.
—Sais-tu, dit Pardaillan très sérieusement, lorsque le nain eut terminé son récit, sais-tu que tu es un hardi et délié compagnon?
Le compliment, venant de lui, n'avait pas de prix. Le Chico et la petite Juana en devinrent écarlates de plaisir et d'orgueil. Seulement, alors que la jeune fille semblait approuver hautement ces paroles par une mimique expressive, le petit homme eut un geste confus qui voulait dire: ne vous moquez pas de moi.
Devant son geste, Pardaillan insista:
—Puisque je te le dis... Je m'y connais un peu, il me semble. Quel dommage que tu n'aies pas plus de forces qu'un oiselet chétif! Mais j'y songe!... A tout prendre, c'est un malheur facilement réparable... et je veux le réparer... Comment n'y ai-je pas songé plus tôt?... Je veux t'apprendre à manier une épée...
A cette offre inespérée, quoique secrètement désirée sans doute, le nain bondit, et, les yeux brillants de joie, joignant ses petites mains, il s'écria:
—Quoi!... Vous consentiriez?...
—Par Pilate! comme disait monsieur mon père, je ne me dédis jamais, tu sauras cela, mon Chico! Et la preuve, c'est que je vais te donner ta première leçon... à l'instant même.
Le nain se mit à sauter de joie, et Juana, aussi joyeuse que lui, battit des mains. Seulement, la joie de la jeune fille fondit comme neige au soleil quand elle entendait Pardaillan ajouter d'un air très détaché:
—D'autant que pour l'expédition que nous allons entreprendre ce soir et celle de demain matin, le peu que je vais t'enseigner en une leçon te sera peut-être utile...
Et, sans paraître remarquer la soudaine pâleur de la jeune fille, ni le regard de douloureux reproche qu'elle attachait sur lui, il ajouta:
—Juana, ma mignonne, envoyez donc chercher dans ma chambre deux épées... sans oublier les boutons que vous trouverez dans quelque poche d'habit pendu au mur.
Et, tandis que la triste Juana, courbant la tête, sortait pour chercher les épées demandées, s'adressant au nain qui, dans sa joie exubérante, gambadait comme un fou:
—Tu n'as pas peur, au moins? fit-il en souriant.
—Peur?... fit le Chico étonné, peur de quoi?...
—Dame! fit Pardaillan de son air le plus ingénu, il va y avoir des horions à donner et à recevoir!
—On tâchera de les donner... et de ne pas les recevoir, fit le Chico en riant. Et puis, vous serez là, tiens?
—Tu ne me demandes pas où je veux te conduire?
—Tiens! comme c'est difficile à deviner! fit le Chico en haussant les épaules d'un air entendu. J'imagine que nous allons, ce soir, à la maison des Cyprès, et demain matin au château de Bib-Alzar!
Juana avait apporté les épées et les boutons, que le chevalier ajusta à la pointe des lames, et, la table poussée dans un coin, dans le petit cabinet même, la leçon commença, sous l'oeil apeuré de Juana.
Les épées de Pardaillan étaient de longues et lourdes rapières.
Tout d'abord le Chico éprouva quelque peine à les manier. Mais il était nerveux et souple; peu à peu, le poignet s'entraîna et il ne sentit plus le poids de la rapière, plus longue que lui de près d'un pied.
La leçon se poursuivit jusqu'à ce que la nuit fût tombée tout à fait, avec une patience inaltérable de la part du maître, une bonne volonté que rien ne rebutait de la part de l'élève.
Lorsque Pardaillan jugea que la soirée était assez avancée et que l'heure était venue, il arrêta la leçon et déclara gravement qu'il était content; le Chico avait des dispositions et il en ferait un escrimeur passable, ce qui transporta d'aise le petit homme et fit plaisir à Juana, qui avait assisté à la leçon.
Le moment étant venu, Pardaillan ceignit son épée, choisit dans sa collection une dague assez longue, légère et résistante, quoique flexible, et la ceignit lui-même à la taille du nain, très fier de voir cette épée—car, pour sa taille, c'était une longue épée—qui lui battait les mollets.
Quand Juana vit qu'ils se disposaient à sortir, elle fit une tentative désespérée et demanda timidement:
—Je croyais, seigneur de Pardaillan, que vous vouliez vous reposer?... Je vous ai fait préparer un lit douillet à faire envie à un moine!
—Misère de moi! gémit Pardaillan, voilà bien ma malchance... Mais, ma mignonne, j'utiliserai ce lit douillet à mon retour et ferai de mon mieux pour rattraper le temps perdu.
—Et si vous... ne revenez pas? dit faiblement Juana.
—Pourquoi ne reviendrais-je pas? s'étonna Pardaillan.
—Puisque vous dites que... l'expédition est... dangereuse... vous pourriez... être... blessé...
—Impossible! assura Pardaillan.
—Pourquoi? demanda Juana, qui sentit l'espoir renaître en elle.
—Parce qu'une expédition—autrement dangereuse, celle-là—m'attend demain matin. Et, comme il n'y a que moi qui puisse la mener à bien, il est clair que je reviendrai pour l'accomplir.
Et, riant sous cape, il sortit avec le Chico, laissant Juana écrasée par cette bizarre logique et plus inquiète qu'avant.
Pardaillan, guidé par le Chico, pénétra dans les sous-sols de la mystérieuse maison des Cyprès. Au bout de deux heures environ, Pardaillan et le nain sortirent, comme ils étaient entrés, sans avoir été découverts, sans qu'il leur fût arrivé la moindre mésaventure. Mais ils sortaient à deux comme ils étaient entrés.
Pardaillan avait-il réussi ou échoué dans ce qu'il était venu tenter? C'est ce que nous ne saurions dire.
Il était un peu plus de onze heures lorsqu'ils rentrèrent à l'hôtellerie. Ils n'eurent pas la peine de frapper; la petite Juana les attendait sur le seuil de la porte.
La jeune fille avait passé tout le temps qu'avait duré leur absence à guetter leur retour, dans des transes mortelles. Du premier coup d'oeil, elle avait constaté qu'ils étaient, tous les deux, en parfait état. Un long soupir de soulagement avait gonflé son sein et ses beaux yeux noirs avaient aussitôt retrouvé leur éclat joyeux.
Elle avait voulu les faire souper, leur montrant la table toute dressée et chargée de victuailles appétissantes. Mais Pardaillan avait déclaré qu'il avait besoin de repos et il avait fait un signe imperceptible au Chico, lequel, répondant par un signe de tête affirmatif, déclara que, lui aussi, tombait de sommeil.
Le Chico parti, Pardaillan se fit conduire à sa chambre, se glissa entre les draps blancs et fleurant bon la lavande de ce lit douillet, préparé expressément à son intention, et dormit tout d'une traite jusqu'à six heures du matin.
XXI
BARBA ROJA
Il se leva et s'habilla en un tour de main. Frais et dispos, il sortit aussitôt et s'en fut droit chez un armurier où il choisit une mignonne petite épée qui avait les apparences d'un jouet, mais qui était une arme parfaite, flexible et résistante, en dur acier forgé et non trempé. C'était le présent qu'il voulait faire au Chico.
Son acquisition faite, il revint à l'hôtellerie. Son absence n'avait pas duré une demi-heure, et le nain, qu'il attendait, n'étant pas encore arrivé, il fit préparer un déjeuner substantiel pour lui et son compagnon.
Enfin, le nain parut. Sur une interrogation muette de Pardaillan, il dit:
—Barba Roja vient de sortir du palais. Ils sont douze, parmi lesquels Centurion et Barrigon. Ils vont là-bas... je les ai suivis un moment pour être sûr.
—Tout va bien! s'écria joyeusement Pardaillan. Tu es un adroit compère... C'est un plaisir de travailler avec toi!
Le nain rougit de plaisir.
Il était à ce moment un peu plus de sept heures et demie. Pardaillan calcula qu'il avait du temps devant lui et résolut, pour tuer une heure, de donner une deuxième leçon à son petit ami.
Le nain accepta avec un empressement et une joie qui témoignaient du vif plaisir qu'il avait de profiter de sa bonne aubaine et d'arriver à un résultat appréciable. Mais sa joie devint du délire et il se montra ému jusqu'aux larmes lorsqu'il vit la superbe petite épée que Pardaillan était allé acheter à son intention.
Pour couper court à son émotion et à ses remerciements, Pardaillan expliqua:
—Tu comprends que tu ne peux pas t'armer comme tout le monde. Il te faut donc compenser par une habileté, une adresse et une vivacité supérieures l'inégalité des armes. En conséquence, il te faut, dès maintenant, t'habituer à lutter avec cette petite aiguille contre ma rapière du double plus longue.
La leçon se prolongea le temps fixé par Pardaillan. Comme la veille, le professeur se déclara satisfait et assura que l'élève deviendrait un escrimeur passable. Passable, dans la bouche de Pardaillan, voulait dire redoutable.
Après la leçon, ils expédièrent rapidement le déjeuner qui les attendait et, sans s'occuper des mines désespérées de Juana, Pardaillan et le Chico se mirent en route, se dirigeant vers la porte de Bib-Alzar.
Très triste, agitée de pressentiments sinistres, la petite Juana se remit sur le pas de la porte et les suivit du regard, tant qu'elle put les apercevoir. Après quoi, elle rentra dans son cabinet et se mit à pleurer doucement. Mais, c'était une fille de tête que la petite Juana. Obligée par les circonstances de diriger une maison à un âge où l'on n'a guère d'autre souci que se livrer à des jeux plus ou moins bruyants, elle avait appris à prendre de promptes résolutions.
Le résultat de ses réflexions fut qu'elle alla tout droit trouver un de ses domestiques nommé José, lequel José détenait les importantes fonctions de chef palefrenier de l'hôtellerie, et lui donna ses ordres.
Un petit quart d'heure plus tard, José sortit de l'auberge conduisant par la bride un vigoureux cheval attelé à une petite charrette. Dans la charrette, étendues sur des bottes de paille, bien enveloppées dans de grandes mantes noires dont les capuchons étaient rabattus sur la figure, étaient la petite Juana et sa nourrice Barbara. Et le palefrenier, marchant d'un bon pas à cote du cheval, prit le chemin de la porte de Bib-Alzar...
Le même chemin que venait de prendre Pardaillan.
Le château fort de Bib-Alzar, construction massive et trapue, véritable nid de vautours, remontait à l'époque des grandes luttes contre les Maures envahisseurs.
Suivant les règles du temps, concernant l'art de la fortification, il était bâti sur une emmenée. Ses tours crénelées, dressées menaçantes vers le ciel, étaient dominées par la masse centrale du donjon, lequel était surmonté, au nord et au midi, de deux échauguettes en poivrière: yeux monstrueux ouverts sur l'horizon qu'ils scrutaient avec une vigilance de tous les instants.
Comme dans toute résidence royale, il y avait là une petite garnison et de nombreux serviteurs. Les uns et les autres saisissaient avec empressement toutes les occasions de se rendre à la ville proche.
En ce moment, grâce à la présence du roi à Séville, l'ennui pesait plus que jamais sur la garnison, attendu qu'il était interdit, sous peine de mort, de sortir du château, sous quelque prétexte que ce fût, à moins d'un ordre formel du roi ou du grand inquisiteur.
Cette défense, bien entendu, ne concernait que les officiers et soldats, et non les serviteurs.
La grand-route passait au pied de l'éminence que dominait le château. Là, elle bifurquait et s'ouvrait un sentier, assez large pour permettre à la litière royale de passer. C'était le seul chemin visible qui permettait d'aboutir du château à la route.
Il devait certainement y avoir d'autres voies souterraines qui permettaient de gagner la campagne, mais personne ne les connaissait, à part le gouverneur, et encore n'était-ce pas bien sûr.
Telles étaient les explications que le Chico avait données à Pardaillan. Lorsqu'ils arrivèrent au pied de l'éminence, il était un peu plus de dix heures.
Pardaillan était donc en avance de près d'une heure sur l'heure que lui avait indiquée d'Espinosa.
D'un coup d'oeil expert, il eût tôt fait de se rendre compte de la disposition, et vit avec satisfaction que toute personne qui sortirait de la forteresse devait passer forcément devant lui. Donc, il était impossible qu'on emmenât la Giralda sans qu'on la vît.
En attendant, il plaça le Chico en sentinelle, derrière un quartier de roche, dans un endroit assez éloigné de la porte d'entrée.
Il n'avait nullement besoin de faire surveiller cet endroit, mais il tenait à ce que le petit homme qui, en tant que combattant, ne pouvait lui être d'aucune utilité, ne se trouvât pas exposé inutilement.
Après quoi, tranquille de ce côté, il vint se poster à quelques toises du pont-levis, en se dissimulant de son mieux dans l'herbe qui poussait, haute et drue, sur les côtés, bordant les fossés de la petite esplanade qui s'étendait devant l'entrée du château fort. Et il attendit.
Il entendit enfin le bruit des chaînes qui se déroulaient et vit le pont-levis s'abaisser lentement.
Il eut un sourire de satisfaction et, sans se redresser, il mit l'épée à la main.
En effet, c'était bien Barba Roja tenant dans ses bras la Giralda endormie ou évanouie.
Mais le colosse était entouré d'une troupe d'hommes d'armes dont les sinistres physionomies étaient, à elles seules, un épouvantail capable de mettre en fuite le plus résolu des chercheurs d'aventures. Et, en tête de la troupe qui pouvait bien se composer d'une quinzaine de sacripants, tous gens de sac et de corde, soigneusement triés sur le volet, immédiatement derrière Barba Roja venaient l'ex-bachelier Centurion et son sergent Barrigon.
Pardaillan ne prêta qu'une médiocre attention à cette bande de malandrins armés de formidables rapières, sans compter la dague qu'ils avaient tous, pendue au côté droit.
Il ne vit et ne voulut voir que Barba Roja et celle qu'il tenait dans ses bras. Il laissa la troupe, tout entière sortir de la voûte et s'engager sur la petite esplanade.
Lorsque le pont-levis, en se relevant, lui fit comprendre que toute la bande était sortie, il se redressa doucement et, sans hâte, il alla se camper au milieu du chemin. Et, d'une voix terrible à force de calme et de froide résolution, il cria, comme un officier commandant une manoeuvre:
—Halte... On ne passe pas!
Barba Roja crut que, derrière cet extravagant audacieux, devait se trouver une troupe au moins égale à la sienne, et il s'arrêta net, immobilisant ses hommes derrière lui.
Alors, seulement, il reconnut Pardaillan et vit qu'il était seul, parfaitement seul, au milieu du chemin.
Il eut un sourire terrible.
Par Dieu! la partie était belle!
Il allait s'emparer de son ennemi, l'emmener proprement ficelé, l'obliger à assister au déshonneur de la donzelle qu'il aimait, après quoi un coup de poignard bien appliqué le débarrasserait à tout jamais du Français maudit.
Tel fut le plan qui germa instantanément dans la cervelle du colosse, et de la réussite duquel il ne douta pas un instant.
Peut-être eût-il montré moins d'assurance s'il avait pu lire ce qui se passait dans l'esprit de ses diables à quatre. En effet, en exceptant Centurion et Barrigon, qui avaient mille et une bonnes raisons de lui rester fidèles, les treize autres ne paraissaient pas montrer cet entrain qui décide de la victoire... surtout quand on a pour soi le nombre.
C'est que ces treize-là avaient déjà eu affaire à Pardaillan; ces treize-là étaient ceux qui avaient été si fort malmenés dans la fameuse grotte de la maison des Cyprès.
Malheureusement pour lui. Barba Roja ne se rendit pas compte de cet état d'esprit qui pouvait faire avorter son dessein de s'emparer de Pardaillan.
Il se crut sincèrement le plus fort, assuré de la victoire, et résolut de s'amuser un peu, tel le chat qui joue avec la souris avant de l'abattre d'un coup de griffe. Il mit tout ce qu'il put mettre d'ironie et de mépris dans sa voix pour s'écrier:
—Ça, que veut ce truand?... Si c'est une bourse qu'il cherche, qu'il prenne garde de trouver les étrivières... en attendant une bonne corde!
—Fi donc! répliqua la voix très calme de Pardaillan. Votre bourse, mon petit Barba Roja, si je l'avais voulue, je l'aurais prise ce jour où je dus, pour sauver votre carcasse, mettre à mal une pauvre bête, assurément moins brute que vous!
Barba Roja avait espéré s'amuser aux dépens de Pardaillan. Il aurait dû cependant se souvenir de la scène de l'antichambre royale et savoir qu'à ce jeu-là, comme aux autres, il n'était pas de force à se mesurer avec lui.
Du premier coup, il perdit son sang-froid. En entendant Pardaillan lui rappeler que, somme toute, il lui avait sauvé la vie, il étrangla de honte et de fureur. Il ne chercha plus à railler et à s'amuser, et il grinça:
—Misérable mécréant! c'est bien pour cela que ma haine pour toi s'est encore accrue... ce que je n'aurais pas cru possible...
—Parbleu! dit froidement Pardaillan. Quant aux étrivières, on les applique aux petits garçons malappris tels que vous. Je ne sais ce qui me retient de vous les appliquer séance tenante... ne fût-ce que pour voir si vous sautez toujours aussi bien... Vous souvenez-vous, mon petit?
Barba Roja écumait. Il acheva de perdre la tête et, sans trop savoir ce qu'il disait, cria:
—Ça, que veux-tu?
—Moi? fit Pardaillan de son air le plus naïf. Je veux simplement te débarrasser du fardeau de cette jeune fille... Tu vois bien qu'elle est trop lourde pour tes faibles bras... Tu vas la laisser choir, mon petit!
—Place! par le Christ! hurla le colosse.
—On ne passe pas! répéta Pardaillan en lui présentant la pointe de sa rapière.
A ce moment-là, il n'avait qu'une crainte: c'est que le colosse ne s'obstinât à garder la jeune fille dans ses bras, ce qui l'eût fort embarrassé.
Heureusement, l'intelligence du colosse était loin d'égaler sa force. Exaspéré par les paroles de Pardaillan, il posa rudement la jeune fille à terre et se rua tête baissé, l'épée haute.
En même temps que lui. Centurion, Barrigon et les autres attaquèrent. Pardaillan eut devant lui un cercle d'acier qui cherchait de toutes parts à l'atteindre. Il dédaigna de s'en occuper.
Il porta toute son attention sur Barba Roja, pensant, non sans raison, que le chef atteint les autres ne compteraient plus. Et, d'un coup droit, foudroyant, presque au jugé, il se fendit à fond.
Barba Roja, traversé de part en part, leva les bras, laissa tomber son épée et se renversa comme une masse en rendant des flots de sang.
Un instant, il talonna le sol à coups furieux, puis il se tint immobile: il était mort.
Alors, Pardaillan se tourna vers Centurion. Il sentait que, celui-là, comme Barba Roja, agissait pour son compte personnel. Celui-là avait aussi une haine à satisfaire.
Ce ne fut pas long. D'un coup de pointe, il atteignit Centurion à l'épaule, d'un coup de revers il enleva une partie de la joue de Barrigon, qui le serrait de trop près.
Il y eut un double hurlement suivi d'une double chute, et Pardaillan n'eut plus devant lui que les treize, lesquels, se battant uniquement pour gagner honnêtement l'argent qu'on leur donnait, étaient loin de montrer la même ardeur que les trois chefs qui venaient d'être mis hors de combat.
—A qui le tour? lança Pardaillan d'une voix tonnante. Qui veut tâter de Giboulée?
Et aussitôt deux hurlement attestèrent que deux hommes avaient tâté de Giboulée.
Les treize, en effet, avaient eu cette suprême pudeur de tenter—pour la forme—une illusoire résistance. Lorsqu'ils entendirent le double hurlement de douleur de deux des leurs, ils étaient déjà prêts à lâcher pied.
Pour comble de malchance, voici qu'à cet instant précis des glapissements aigus se firent entendre sur leur flanc. Et quelque chose, ils ne savaient quoi, un étrange petit animal, quelque petit démon, suppôt de ce grand diable, sans doute, qui n'arrêtait pas de pousser des cris perçants qui leur déchiraient les oreilles, se glissa entre leurs jambes et, partout où cette fantastique et insaisissable petite bête se faufilait ainsi, un combattant atteint soit au mollet, à la cuisse ou au ventre, jamais plus haut, poussait un hurlement où la terreur superstitieuse tenait autant de place que la douleur réelle, et, sans demander son reste, le blessé, réunissant toutes ses forces, se hâtait de tirer au large, se défilant de son mieux le long des bas-côtés du sentier.
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, la place se trouva déblayée.
Sur le champ de bataille, il ne restait que le cadavre de Barba Roja et les corps évanouis, ou morts, de Barrigon et de Centurion, tombés non loin de la Giralda.
XXII
L'AVEU DU CHICO
Alors, Pardaillan partit d'un long éclat de rire, et, s'adressant à ce diablotin qui avait semé la panique dans la troupe des spadassins, et continuait à pousser des clameurs aiguës, entrecoupées d'éclats de rire sardoniques, et se démenait en brandissant une longue aiguille à tricoter et contrefaisait les contorsions et les grimaces des vaincus blessés et fuyant, tels des lièvres:
—Bravo, Chico! cria-t-il enthousiasmé.
Mais, aussitôt, il se reprit et, très sévère:
—Est-ce ainsi que tu obéis à mes ordres?...
La joie qui animait la tête fine et intelligente du nain tomba soudain.
Piteusement, il expliqua qu'il avait bien compris l'intention de Pardaillan, et qu'il serait mort de honte s'il avait poussé la poltronnerie jusqu'à demeurer spectateur impassible de l'inégale lutte.
—Imbécile! fit Pardaillan en dissimulant un sourire de satisfaction. La lutte était inégale, en effet... mais pas à leur avantage... puisqu'ils sont en fuite.
—C'est vrai, tout de même, avoua le nain.
—Malheureux! Et si tu avais été tué?... Je n'aurais jamais osé me représenter devant certaine hôtesse que tu connais.
Et, pour couper court à l'embarras du Chico, il se dirigea vers la Giralda, évanouie et non endormie, s'accroupit devant elle et, du tranchant de son épée, se mit à couper les cordes qui liaient ses pieds et ses mains. A ce moment, il entendit la voix étranglée du Chico crier:
—Gardez-vous!...
En même temps, il perçut comme un glissement sur son dos, et, tout de suite après, un grand cri suivi d'un râle. Il se redressa d'un bond, l'épée à la main, et vit d'un coup d'oeil ce qui s'était passé.
Centurion, qu'il avait cru mort ou évanoui, n'avait pas perdu connaissance, malgré sa blessure.
Or, Pardaillan s'était accroupi à quelques pas du bravo et lui tournait le dos. Alors, celui-ci s'était dit que, s'il pouvait ramper jusqu'à lui, il pourrait, d'un coup de dague donné dans le dos, assouvir sa haine. Et il s'était mis en marche, avec des précautions infinies, étouffant de son mieux les gémissements que chacun de ses mouvements lui arrachait, car sa blessure le faisait cruellement souffrir.
Au moment où il se redressait péniblement pour porter le coup mortel à l'homme qu'il haïssait, le nain l'avait aperçu et s'était jeté devant lui, le bras levé.
Le pauvre petit homme avait reçu le coup de dague en pleine poitrine, et c'était lui qui avait poussé ce grand cri qui avait fait frissonner Pardaillan. Mais, en même temps, il avait eu la satisfaction de plonger sa petite épée, jusqu'à la garde, dans la gorge du misérable qui avait fait entendre ce râle étouffé et s'était abattu, la face contre terre.
Fou de douleur à la vue du nain qui perdait des flots de sang, Pardaillan, pris d'une de ces colères terribles, cria:
—Ah! vipère!
Et, levant le pied, d'un coup de talon furieux, il broya la tête du misérable, qui se tordit un moment et demeura enfin immobile à jamais.
Ainsi finit don Cristobal Centurion, qui avait espéré, grâce à l'appui de Fausta, devenir un puissant personnage.
—Chico! mon pauvre petit Chico! râla Pardaillan, qui prit doucement le nain dans ses bras.
Le Chico jeta sur lui un regard qui exprimait tout le dévouement et toute l'affection dont son petit coeur était rempli; un sourire très doux erra sur ses lèvres, et il murmura:
—Je... suis... content!
Et il s'abandonna, évanoui, dans les bras qui le soutenaient.
Pâle de douleur et de désespoir, Pardaillan défit rapidement le pourpoint et se mit à vérifier la blessure avec la compétence d'un chirurgien consommé. Alors, un immense soupir s'exhala de sa poitrine oppressée, et, avec un sourire radieux, il s'écria tout haut:
—C'est un vrai miracle!... La lame a glissé sur les côtes... Dans huit jours il sera sur pied, dans quinze il n'y paraîtra plus... C'est égal, j'ai eu peur!
Tranquillisé sur le sort de son petit ami, son naturel insouciant et railleur reprit le dessus, et il songea:
—Me Voilà bien loti!... une femme évanouie et un enfant blessé sur les bras!... Hé! mais... morbleu! voici mon affaire.
Ce qui motivait cette exclamation, c'était la vue d'une charrette qui s'était arrêtée en bas, sur la route, et dont le conducteur, qui se tenait à côté du cheval, semblait se demander ce qu'il devait faire: ou continuer par la grand-route ou grimper par le sentier.
Pardaillan jeta un coup d'oeil sur les deux corps étendus à terre. Et sa résolution fut prise. Il cria à pleins poumons au charretier:
Ho! l'homme!... Si vous êtes chrétien, attendez un moment!
Il faut croire qu'il fut entendu et compris, car il vit une silhouette féminine se dresser debout dans la charrette, descendre précipitamment, et se ruer à l'assaut du sentier.
«Bon! songea Pardaillan, tout va bien.»
Et, se baissant, il prit dans ses bras robustes la Giralda et le Chico et se mit à descendre doucement, sans paraître gêné par son double fardeau. Au fur et à mesure qu'il descendait, la silhouette qui montait à sa rencontre précipitait sa marche, et, bientôt, malgré la mante qui la recouvrait, il la reconnut.
—Par ma foi, c'est la petite Juana! se dit-il, enchanté au fond de la rencontre. Pour une fois, voici donc une femme qui sait arriver à propos!...
En effet, c'était la petite Juana qui grimpait précipitamment le sentier, suivie de loin par la vieille Barbara, suant, soufflant... et pestant, à son ordinaire.
A la vue de Pardaillan, seul sur l'esplanade, elle avait senti une angoisse mortelle l'étreindre; en l'entendant appeler, elle avait compris qu'un malheur était arrivé. Elle en avait le pressentiment douloureux puisque c'est ce qui l'avait décidée à tenter cette démarche plutôt risquée.
Elle avait bondi hors de la charrette et s'était mise à courir à la rencontre du chevalier.
En approchant, elle avait vu que le chevalier portait dans ses bras deux corps qui semblaient privés de vie.
Un affreux sanglot déchira sa gorge contractée. Le malheur pressenti était arrivé!
Sans forces, elle s'arrêta, plus pâle peut-être que le blessé que Pardaillan tenait dans ses bras, et elle râla:
—Il est mort, n'est-ce pas?
Comme s'il avait la tête égarée par la douleur, Pardaillan répondit d'une voix sourde:
—Pas encore!
Et il continua son chemin, comme inconscient du coup terrible qu'il venait de porter, se dirigeant vivement vers la charrette.
La petite Juana n'eut pas un cri, pas une plainte, pas une larme. Seulement, de pâle qu'elle était, elle devint livide, et, lorsque Pardaillan passa près d'elle, il courba la tête d'un air honteux, sous le regard de douloureux reproche qu'elle lui décocha.
Et elle se mit à le suivre, du pas raide, saccadé d'un automate.
Près de la charrette, Pardaillan déposa la Giralda dans les bras de la duègne en disant d'un air bourru:
—Occupez-vous de celle-ci.
Et, se baissant, il étendit doucement le blessé sur l'herbe roussie qui bordait la route.
En voyant son compagnon d'enfance, son petit jouet vivant, livide, couvert de sang, ses paupières mi-closes laissant apercevoir le blanc de l'oeil révulsé, la petite Juana sentit un affreux déchirement dans tout son être et s'abattit sur les genoux.
Elle prit doucement dans ses bras la tête si pâle de son ami, et, sans rien voir autour d'elle, non plus que Pardaillan, qui paraissait horriblement gêné par le spectacle de ce désespoir morne, elle se mit à le bercer doucement, dans un geste maternel, tandis qu'elle balbutiait, avec une tendresse infinie:
—Chico!... Chico!... Chico!...
Et, sous cette caresse tendrement berceuse, l'amour qui emplissait le coeur fidèle du petit homme, l'amour puissant, naïf et sincère, montra une fois de plus quel était son pouvoir: le blessé reprit ses sens.