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Les Pardaillan — Tome 06

Les amours du Chico (continued 5)

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Ayant ainsi décidé, il prit les provisions qui lui restaient, en fit deux parts, et attaqua bravement la première. Quand il ne resta plus miette de la ration qu'il s'était accordée, il prit la deuxième part et alla l'enfermer dans le coffre à habits. Et il attendit.

Il paraissait très calme en apparence, mais, de l'effort qu'il faisait pour se maîtriser, il sentait la sueur perler à son front. En effet, savait-il si on n'avait pas profité de son sommeil pour mêler à ces restes le poison qui devait le foudroyer, disait le billet de Chico.

Entre-temps, on lui avait apporté son déjeuner. Les moines qui le servaient avaient paru s'étonner de la disparition des restes du souper de la veille. Mais, comme le prisonnier avait refusé de toucher au déjeuner qu'ils apportaient, ils avaient dû penser que, pris d'une fringale subite, il avait préféré se contenter de ces restes et que, maintenant, il n'avait plus faim. Ils avaient donc laissé la table servie et s'étaient retirés, toujours sans ouvrir la bouche.

Certain maintenant de ne pas être empoisonné—pour le moment, du moins—il se mit à réfléchir.

A vrai dire, il s'étonnait un peu que Fausta et d'Espinosa n'eussent pas trouvé quelque supplice plus long, plus raffiné. Mais, somme toute, savait-il quel genre de poison lui serait administré? Savait-il si ce poison foudroyant ne le ferait pas souffrir, durant quelques minutes, plus que la plus cruelle des tortures? Puis, quoi? Il n'y avait pas à douter, il avait vu de ses propres yeux le Chico traverser furtivement le jardin et lui faire un geste amical. Donc, le billet était bien du nain, donc son avis devait être exact, donc il avait bien fait de le suivre.

Il fut interrompu dans ses réflexions par l'arrivée soudaine du grand inquisiteur.

«Enfin! songea Pardaillan, je vais savoir quelque chose.»

D'Espinosa avait son immuable visage calme, indifférent, pourrait-on dire. Dans son attitude aisée, correcte, pas l'ombre de défi, pas la moindre manifestation de satisfaction de son succès. On eût dit d'un gentilhomme venant faire une visite courtoise à un autre gentilhomme.

Dès que Pardaillan avait été emmené par ses hommes, d'Espinosa s'était rendu directement à la Tour de l'Or. C'est là, si on ne l'a pas oublié, que le cardinal Montalte et le duc de Ponte-Maggiore, réconciliés dans leur haine commune de Pardaillan, étaient soignés, sur l'ordre de d'Espinosa, par un moine médecin.

D'Espinosa avait décidé de les faire partir pour Rome et de se servir de leur influence réelle pour peser sur les décisions du conclave, à l'effet de faire élire un pape de son choix. Sans doute avait-il des moyens à lui d'imposer ses volontés, car, après une résistance sérieuse, le cardinal et le duc, vaincus, durent se résigner à obéir. Cependant, Ponte-Maggiore qui, n'étant pas prêtre, n'avait rien à espérer personnellement dans cette élection, s'était montré plus rebelle que Montalte qui, lui, prince de l'Eglise, était éligible et pouvait espérer succéder à son oncle Sixte-Quint.

D'Espinosa sentit que, pour vaincre définitivement la résistance de ces deux hommes que la jalousie torturait, il lui fallait leur prouver qu'ils pouvaient quitter Fausta sans avoir rien à redouter de Pardaillan. Il n'avait pas hésité un seul instant.

Très faibles encore, leurs blessures à peine cicatrisées, il les avait conduits au couvent San Pablo, les avait fait pénétrer dans la chambre de Pardaillan et le leur avait montré, profondément endormi, sous l'influence du narcotique puissant qui avait été versé dans son vin. Et il leur avait dit ce qu'il comptait en faire.

Et ils étaient partis, sûrs que, désormais, Pardaillan n'existait plus. Quant à Fausta, leur mission remplie, ils sauraient bien la retrouver et, en attendant, délivrés du cauchemar de Pardaillan, ils se surveillaient mutuellement très étroitement, repris par leur haine jalouse, l'un contre l'autre.

—Monsieur le chevalier, dit doucement d'Espinosa, comme s'il se fût excusé, vous me voyez désespéré de la violence que j'ai été contraint de vous faire.

—Monsieur le cardinal, répondit poliment Pardaillan, votre désespoir me touche à un point que je ne saurais dire.

—Convenez du moins, monsieur, que j'ai tout fait pour vous éviter cette fâcheuse extrémité.

—Je confesse volontiers que vous m'avez averti loyalement. Quoique, à vrai dire, je cherche vainement cette même loyauté dans la manière spéciale dont vous vous êtes emparé de ma personne.

—Ceci doit vous prouver, dit gravement d'Espinosa, et l'importance que j'attachais à m'assurer de votre personne et la haute estime que je professe pour votre force et votre vaillance.

—L'honneur n'est pas mince, j'en conviens, fit Pardaillan, avec son plus gracieux sourire. Il a du moins cet avantage de me rassurer pleinement sur l'avenir de mon pays. Jamais votre maître ne régnera chez nous. Il lui faut renoncer à ce rêve.

—Pourquoi cela, monsieur?

—Mais, sourit Pardaillan, avec son air ingénu, s'il faut mille Espagnols pour arrêter un Français, convenez que je peux être bien tranquille. Jamais S.M. Philippe d'Espagne n'aura assez de troupes pour s'emparer de la plus mince portion de la plus petite de nos provinces!

—Il vous plaît d'oublier, monsieur, que tous les Français ne valent pas M. de Pardaillan.

—Paroles précieuses, venant d'un homme tel que vous, répondit Pardaillan, en s'inclinant. Mais, prenez garde, monsieur, avec de telles paroles, vous allez m'inciter à pécher par orgueil!

—S'il en est ainsi, je suis prêtre, vous le savez, et ne vous refuserai pas l'absolution. Mais je suis venu ici m'assurer si vous ne manquez de rien et si, durant cette longue semaine de détention, on a bien eu pour vous tous les égards auxquels vous avez droit.

—Mille grâces, monsieur. Je suis on ne peut mieux traité. C'est à tel point que, lorsqu'il me faudra quitter ces lieux—car il faudra bien que je m'en aille—j'éprouverai un véritable déchirement. Mais, puisque vous êtes si bien disposé à mon égard, tirez-moi, je vous prie, de l'incertitude où je suis plongé par suite de vos paroles.

—Parlez, monsieur de Pardaillan.

—Eh bien, vous venez de dire que j'ai passé une longue semaine de détention. Quel jour sommes-nous donc?

—Samedi, monsieur, ne le savez-vous pas? fit d'Espinosa avec surprise.

—Pardonnez-moi d'insister, monsieur. Vous êtes bien sûr que c'est aujourd'hui samedi?

D'Espinosa le considéra une seconde avec une surprise grandissante et une inquiétude qu'il ne cherchait pas à dissimuler. Pour toute réponse, il porta à ses lèvres un petit sifflet d'argent et fit entendre une modulation. A cet appel, deux moines parurent aussitôt.

—Quel jour sommes-nous? demanda d'Espinosa.

—Samedi, monseigneur, répondirent les moines d'une même voix.

D'Espinosa fit un geste impérieux. Les deux moines sortirent sans ajouter un mot de plus.

—Vous voyez, dit alors d'Espinosa en se tournant vers Pardaillan qui songeait:

«Ainsi donc j'aurai dormi sans m'en douter deux jours et deux nuits. Bizarre! Où veut-il en venir et quel sort me réserve-t-il?»

Voyant qu'il se taisait, d'Espinosa reprit avec une sollicitude que trahissait l'attention soutenue avec laquelle il le dévisageait:

—Se peut-il que vous ayez été impressionné à ce point que vous avez perdu la notion du temps? Depuis combien de temps pensiez-vous être ici?

—Depuis trois jours seulement, dit Pardaillan en le fouillant de son clair regard.

—Seriez-vous malade? dit d'Espinosa qui paraissait très sincère.

Et remarquant alors le déjeuner encore intact:

—Dieu me pardonne! vous n'avez pas touché à votre repas. Ce menu ne vous convient-il pas? Les vins ne sont-ils pas de votre goût? Commandez ce qui vous plaira le mieux. Les révérends pères qui vous gardent ont l'ordre formel de contenter tous vos désirs, quels qu'ils soient...

—De grâce, monsieur, quittez tout souci à mon sujet.

Vous me voyez vraiment confus des soins et des prévenances dont vous m'accablez.

S'il y avait une ironie dans ces paroles, elle était si bien voilée que d'Espinosa ne la perçut pas.

—Je vois ce que c'est, dit-il d'un air paternel. Vous manquez d'exercice. Oui. Évidemment, un homme d'action comme vous s'accommode mal à ce régime sédentaire. Une promenade au grand air vous fera du bien. Vous serait-il agréable de faire, avec moi, un tour dans les jardins du couvent?

—Cela me sera d'autant plus agréable, monsieur, que le plaisir de la promenade se doublera de l'honneur de votre compagnie.

—Venez donc, en ce cas.

De nouveau d'Espinosa fit entendre un appel de son sifflet d'argent. De nouveau les deux moines reparurent et se tinrent immobiles.

—Monsieur le chevalier, dit d'Espinosa en écartant les moines d'un geste, je passe devant vous pour vous montrer le chemin.

—Faites, monsieur.

Et il passa devant les moines qui ne sourcillèrent pas. Seulement, dès que Pardaillan et d'Espinosa se furent engagés dans le couloir, les deux moines rejoignirent deux autres moines qui étaient restés dehors et tous les quatre ils se mirent à suivre silencieusement leur prisonnier, se maintenant toujours à quelques pas derrière lui, s'arrêtant quand il s'arrêtait, reprenant leur marche dès qu'il se remettait à marcher.

En sorte que Pardaillan, qui avait accepté cette promenade avec le vague espoir qu'une occasion inespérée se présenterait peut-être de fausser compagnie à son obligeant guide, dut s'avouer que ce serait une insigne folie de tenter quoi que ce soit dans ces conditions.

Et, quand bien même il serait parvenu à se défaire du grand inquisiteur, comment fût-il sorti de ce dédale de couloirs larges et clairs, étroits et obscurs, sans cesse sillonnés en tous sens par des groupes de religieux? Comment enfin eût-il pu franchir les hautes murailles qui ceinturaient cours et jardins de tous côtés?

Il estima que le mieux était de ne rien tenter pour le moment. Mais, tout en marchant posément à côté d'Espinosa, tout en paraissant écouter avec une attention souriante les explications qu'il lui donnait complaisamment sur les occupations variées des membres de la communauté, il se tenait sur ses gardes, prêt à saisir la moindre occasion propice qui se présenterait.

Pardaillan se disait que d'Espinosa n'était pas homme à lui faire faire une promenade dans les jardins, d'ailleurs admirables, uniquement par humanité. Il pensait, non sans raison, que le grand inquisiteur avait une idée bien arrêtée qu'il finirait par exprimer.

Mais d'Espinosa continuait à parler de choses indifférentes.

Toujours accompagné de Pardaillan, il franchit une dizaine de marches et s'engagea dans une large galerie.

Cette galerie s'étendait sur toute la longueur du corps de bâtiment où ils se trouvaient. Tout un côté était occupé par de minces colonnettes dans le style mauresque, reliées entre elles par un garde-fou qui était une merveille de mosaïque et de sculpture.

Cela constituait une longue suite de larges baies par où la lumière entrait à flots. Le côté opposé était percé, de distance en distance, de portes massives: cellules sans doute.

Sur le seuil de la galerie, une dizaine de moines, qui paraissaient les attendre, les entourèrent silencieusement. Pardaillan remarqua la manoeuvre. Il remarqua aussi que ces moines étaient taillés en athlètes.

«Bon! songea-t-il avec un mince sourire, nous approchons du dénouement. Mais diantre! il paraît que ce que M. d'Espinosa veut faire ne laisse pas que de l'inquiéter, puisqu'il me fait garder de près par ces dignes révérends qui me paraissent taillés pour porter la cuirasse plutôt que le froc!»

La galerie, comme l'avait remarqué Pardaillan, était sillonnée, en tous sens, par une infinité de moines qui paraissaient surtout garder les baies.

D'Espinosa s'arrêta devant la première porte qu'il rencontra.

—Monsieur le chevalier, dit-il d'une voix sans accent, je n'ai personnellement aucun sujet de haine contre vous. Me croyez-vous?

—Monsieur, dit froidement Pardaillan, puisque vous me faites l'honneur de me le dire, je ne saurais en douter.

D'Espinosa opina gravement de la tête et reprit:

—Mais je suis investi de fonctions redoutables, terribles, et, quand je suis dans l'exercice de ces fonctions, l'homme que je suis doit s'effacer, céder complètement la place au grand inquisiteur, c'est-à-dire à un être exceptionnel, inaccessible à tout sentiment de pitié, froidement implacable dans l'accomplissement des devoirs de sa charge. En ce moment c'est le grand inquisiteur qui vous parle.

—Eh! morbleu! monsieur, ce que vous avez à dire est donc si difficile! Que redoutez-vous! Je suis seul, sans armes, à votre merci. Grand inquisiteur ou non, videz votre sac un bon coup et n'en parlons plus.

—Vous avez insulté à la majesté royale. Vous êtes condamné. Vous devez mourir.

—A la bonne heure! Voilà qui est franc, net, catégorique. Que ne le disiez-vous tout de suite? Je suis condamné, je dois mourir. Reste à savoir comment vous comptez m'assassiner.

Avec la même impassibilité, d'Espinosa expliqua:

—Le châtiment doit être toujours proportionné au crime. Le crime que vous avez commis est le plus impardonnable des crimes. Donc le châtiment doit être terrible. Il faut aussi que le châtiment soit proportionné à la force morale et physique du coupable. Sur ce point, vous êtes une nature exceptionnelle. Vous ne vous étonnerez donc pas que le châtiment qui vous sera infligé soit exceptionnellement rigoureux. La mort n'est rien, en elle-même.

—C'est la manière de la donner. Ce qui revient à dire que vous avez inventé à mon intention quelque supplice sans nom.

Pardaillan disait ces mots avec ce calme glacial qui masquait ses émotions lorsqu'elles étaient, comme en ce moment, à leur paroxysme et qu'il méditait quelque coup de folie comme il en avait tenté quelques-uns dans sa vie si bien remplie. D'Espinosa, si observateur qu'il fût, devait s'y laisser prendre. Il ne vit que l'attitude, qu'il admira d'ailleurs en connaisseur, et ne soupçonna pas ce qu'elle cachait de menaçant pour lui. Il répondit donc, sans ironie aucune:

—J'ai, du premier coup d'oeil, reconnu votre haute intelligence. Je ne suis donc pas étonné de la facilité avec laquelle vous savez comprendre à demi-mot. Pourtant, en ce qui concerne le supplice dont vous parlez, je dois à la vérité de dire que j'ai été puissamment aidé par les conseils de Mme la princesse Fausta, laquelle, je ne sais pourquoi, vous veut la malemort.

—Oui, je le savais, gronda Pardaillan d'une voix blanche. J'espère bien avoir, avant de mourir, la joie de lui dire les deux mots que j'ai à lui dire. Mais vous, monsieur, savez-vous que vous êtes un dangereux reptile? Savez-vous que l'envie me démange furieusement de vous étrangler, pendant que je vous tiens?

Il avait abattu sa main sur l'épaule d'Espinosa, et d'une voix basse il lui jetait ces paroles menaçantes dans la figure.

Le grand inquisiteur ne sourcilla pas. Il ne fit pas un geste pour se soustraire à son étreinte. Ses yeux ne se baissèrent pas devant le regard ardent du chevalier, et sans rien perdre de son impassibilité, comme s'il n'eût pas été en cause:

—Je le sais, dit-il simplement. Mais vous n'en ferez rien. Vous devez bien penser que je ne suis pas homme à m'exposer à votre fureur sans avoir pris mes précautions.

Pardaillan jeta un coup d'oeil rapide autour de lui et il vit que le cercle des moines s'était resserré autour de lui. Il comprit qu'en effet il n'aurait pas le temps de mettre sa menace à exécution. Une fois encore il serait écrasé par le nombre. Il secoua furieusement la tête et, sans lâcher prise, appuyant plus lourdement sa main sur l'épaule de son ennemi:

—Je vous entends, dit-il d'une voix sifflante. Ceux-ci tomberont sur moi. Mais je puis en courir le risque. Et puis, qui sait si...

—Non, interrompit d'Espinosa sans rien perdre de son calme, ce que vous espérez ne se réalisera pas. Avant que vous ayez pu me frapper, vous serez saisi par les révérends pères.

—Savez-vous ce que vous gagnerez à la tentative désespérée que vous méditez? C'est que je serai contraint de vous faire enchaîner.

Par un effort surhumain, Pardaillan réussit à maîtriser la colère qui grondait en lui. Les moines qui l'entouraient n'avaient pas fait un geste. Les yeux fixés sur le grand inquisiteur, ils attendaient, immobiles et muets, qu'il leur donnât, d'un signe, l'ordre d'agir.

En un éclair de lucidité Pardaillan entrevit tout cela; il comprit les conséquences irréparables que son geste pourrait avoir et qu'il était à la merci de son redoutable adversaire. Les mains libres, il pouvait encore espérer. Couvert de chaînes, c'en était fait de lui.

Il lui fallait donc conserver à tout prix la liberté de ses mouvements, puisque cela seul lui permettrait de mettre à profit la chance si elle se présentait. Lentement, comme à regret, il desserra son étreinte et gronda:

—Soit, vous avez raison.

Comme s'il eût jugé l'incident définitivement clos, d'Espinosa se tourna vers la porte devant laquelle il s'était arrêté, et cette porte s'ouvrit à l'instant même.

A l'instant même aussi, les moines se reculèrent, agrandirent leur cercle, comme s'ils avaient compris que leur intervention devenait inutile. Mais, de loin comme de près, ils surveillaient attentivement les moindres gestes du grand inquisiteur, sans perdre de vue pour cela leur prisonnier.

La porte qui venait de s'ouvrir donnait accès sur une étroite cellule. Il n'y avait là aucun meuble et la petite pièce ne recevait le jour que par la porte qui venait de s'ouvrir.

Les murs de la cellule étaient blanchis à la chaux, le sol était recouvert de dalles blanches. Tout autour couraient de petites rigoles destinées à l'écoulement des eaux. Mais quelles eaux, puisqu'il n'y avait rien là-dedans?

Par-ci par-là, sur les murs, des taches brunâtres, suspectes. Sur les dalles, des petites flaques de même teinte et de même apparence. C'était froid et sinistre, sinistre surtout. Qu'était-ce donc que cette cellule? Un cachot? Une tombe? Quoi?...

Et cependant ce lieu qui suintait l'horreur était habité. Et voici ce que les yeux exorbités de Pardaillan virent:

Au milieu de la pièce, face à la porte qui venait de s'ouvrir toute grande, un homme—une loque humaine était solidement attaché sur une sorte de chaise de bois dont les pieds étaient rivés au sol par de solides crampons de fer.

Les jambes de l'homme étaient enchaînées aux pieds de la chaise; son buste était maintenu droit contre le dossier de bois par une infinité de cordes; la tête, maintenue par un carcan de fer, ne pouvait pas faire un mouvement; presque sous le menton, une épaisse traverse de bois, percée de deux trous, pressait la poitrine de l'homme et, dans ces deux trous, ses mains emprisonnées pendaient mollement.

A côté du patient, un moine robuste, le froc relevé jusqu'à la ceinture, les larges manches retroussées laissant à nu des biceps puissants, maniait, de ses pattes énormes, de minuscules et bizarres instruments qu'il examinait attentivement sans paraître se soucier le moins du monde de la victime qui, les traits contractés par l'horreur et l'angoisse, le regardait faire avec des yeux où luisait une épouvante qui confinait à la folie.

Le moine obéissait sans doute à des ordres préalablement donnés, car, sans jeter un coup d'oeil sur les spectateurs de cette scène fantastique, il se mit à l'oeuvre dès qu'il eut terminé l'inspection de ses instruments.

Il saisit le pouce du condamné dans une petite pince qu'il avait prise. Aussitôt, malgré les liens qui l'enserraient de toutes parts, l'homme eut une secousse terrible, à faire croire qu'il allait briser ses cordes; en même temps un hurlement long, lugubre, terrifiant, s'échappa de ses lèvres contractées.

Le moine, impassible, secoua son outil. Quelque chose de blanc et de rouge tomba sur les dalles, tandis que, du bout du doigt qu'il venait de lâcher, une petite pluie rouge tombait goutte à goutte sur le sol et l'ensanglantait: le moine venait d'arracher l'ongle. Posément, méthodiquement, avec une lenteur effroyable, le moine-bourreau saisit l'index comme il avait saisi le pouce. Le supplicié se tordit comme un ver, une expression de souffrance atroce s'étendit sur sa face convulsée; le même hurlement, qui n'avait plus rien d'humain, se fit entendre à nouveau, suivi de la même petite pluie sanglante, du même geste indifférent du bourreau jetant négligemment à terre l'ongle auquel adhéraient des lambeaux de chair.

Au troisième doigt, l'homme s'évanouit. Alors, le bourreau s'arrêta. Il prit, dans une trousse posée à terre, différents ingrédients, apportés pour ce cas prévu, et se mit, non pas à panser les plaies affreuses qu'il venait de faire, mais à rappeler l'homme à lui avec le même soin, la même froide impassibilité qu'il avait mis à le torturer.

Quand le malheureux, sous l'action des remèdes énergiques qui lui étaient administrés, reprit ses sens, le moine replaça soigneusement ses ingrédients à leur place, reprit ses outils et recommença son horrible besogne.

Pardaillan, livide, les ongles incrustés dans la paume des mains pour ne pas crier son horreur et son dégoût, Pardaillan, se demandant s'il n'était pas en proie à quelque hideux cauchemar, remué d'une pitié immense, sentant son coeur se soulever d'indignation, dut assister, impuissant, à cette scène atroce.

Lorsque le cinquième ongle tomba, les hurlements du patient s'étaient changés en râles étouffés, et le bourreau, toujours effroyablement insensible et méthodique, se disposait à passer à la deuxième main.

—Horrible! horrible! murmura le chevalier, malgré lui, sans savoir ce qu'il disait, peut-être.

Froidement, d'Espinosa formula:

—Ceci n'est rien!... Passons!

Et ils passèrent, en effet. Et Pardaillan s'éloigna en frémissant de la sombre porte qui venait de se refermer.

—Le crime de cet homme, disait d'Espinosa d'une voix paisible, n'est rien, comparé à celui que vous avez osé commettre.

Pardaillan comprit le sens déguisé de ces paroles, qui signifiaient évidemment que le supplice qui lui serait infligé à lui, Pardaillan, dépasserait ce qu'il venait de voir. Il se raidit pour combattre l'épouvante qui se glissait sournoisement en lui.

Il se rendait d'ailleurs parfaitement compte que cette épouvante provenait surtout de l'ébranlement nerveux qu'il venait d'éprouver, et il se disait, non sans angoisse, que, si d'Espinosa s'avisait de le faire assister coup sur coup à des spectacles de ce genre, cela amènerait chez lui une dépression morale qu'il n'était pas sûr de pouvoir surmonter.

Ils franchirent ainsi, silencieusement, quelques mètres, pendant lesquels Pardaillan s'efforça de maîtriser ses nerfs mis à une si rude épreuve.

Au bout d'une vingtaine de pas, deuxième porte: deuxième arrêt. Pardaillan frémit.

Comme la première, cette porte s'ouvrit d'elle-même. Comme la première, elle démasqua une cellule en tous points semblable à la précédente, occupée par un moine-bourreau et par un condamné. Celui-ci, comme le premier, était maintenu assis sur un siège de bois. Seulement, celui-ci avait les bras attachés en croix et le torse, nu, bien à découvert, ne supportait aucune entrave qui eût probablement gêné le tortionnaire. Comme le premier, ce moine-bourreau commença son effroyable besogne, dès que la porte se fut ouverte.

Muni d'un instrument à lame fine et acérée, il pratiqua une incision sur toute la largeur de la poitrine du patient et se mit en devoir de le dépouiller tout vif. Comme précédemment, des hurlements affreux se firent entendre, suivis de plaintes et de râles étouffés, au fur et à mesure que, l'horrible besogne s'avançant, le patient perdait de plus en plus ses forces.

Le bourreau, avec une adresse remarquable, avec une sorte de délicatesse épouvantable, tirait sur la peau, qui se détachait, la rabattait, fouillait de son scalpel les chairs pantelantes, mettait à nu les veines, les artères, les nerfs.

Et, de temps en temps, d'un geste sinistre dans son indifférence, il prenait une poignée de sel pilé et retendait doucement sur ces pauvres chairs sanglantes, et, alors, les hurlements redoublaient, perçaient le cerveau de Pardaillan comme des lames rougies à blanc.

Et, de cet amas sans nom, qui avait été une poitrine humaine, des filets de sang s'écoulaient lentement, tombaient sur îles dalles qui rougissaient, allaient se perdre dans les rigoles que nous avons signalées et dont Pardaillan, affolé, comprenait maintenant l'utilité.

—Passons, dit d'Espinosa sur le même ton bref et indifférent.

Et, comme il l'avait déjà fait, d'Espinosa répéta avec une insistance grosse de menaces sous-entendues:

—Le crime de cet homme n'est rien, comparé à celui que vous avez commis.

Et ils passèrent encore, comme disait le grand inquisiteur avec son sinistre laconisme. Seulement, cette deuxième porte ne se referma pas comme la première, en sorte que, Pardaillan, en s'éloignant d'un pas qu'il allongeait inconsciemment, délivré de l'horrifiante vision, continua d'être poursuivi par les plaintes sourdes, alternant avec les hurlements de douleur, qui s'échappaient de cette porte restée ouverte et emplissaient la galerie de leurs lugubres sons.

«Mordieu! s'écria-t-il avec fureur, vais-je être obligé de contempler longtemps d'aussi sauvages spectacles? Par Pilate! ce misérable a donc juré de me rendre fou!»

Or, voici que ce mot éclata dans sa tête comme un coup de tonnerre.

Une lueur aveuglante se fit dans son esprit et, comme si ce mot eût déchiré le voile qui obscurcissait sa mémoire, tout à coup, il se rappela les paroles échangées entre Fausta et d'Espinosa lors de son algarade avec Bussi-Leclerc, et il crut comprendre le sens mystérieux de l'adieu de Fausta: «Tu me reverras peut-être, mais tu ne me reconnaîtras pas.» Et il clama dans sa pensée:

«Oh! ces deux misérables ont-ils donc réellement prémédité de me faire sombrer dans la folie! Et c'est Fausta qui a inventé cela! Eh! je me souviens maintenant, c'est moi-même qui, en raillant, lui ai conseillé de me frapper dans mon intelligence. La diabolique créature m'a pris au mot... Je croyais la connaître et je suis forcé de m'avouer que je ne l'eusse jamais supposée capable d'une telle scélératesse!»

Ayant deviné, ou ayant cru deviner à quoi tendait l'épouvantable spectacle que lui présentait d'Espinosa, il souffla bruyamment, comme quelqu'un qui se trouve déchargé du lourd fardeau qui l'oppressait, cuirassa son coeur pour le rendre momentanément insensible, commanda à ses nerfs de se maîtriser et, très calme en apparence, il suivit son sinistre guide, résolu à tout voir et tout entendre.

A la troisième porte, troisième arrêt. Là, c'était un malheureux qu'on tenaillait avec des fers rougis à blanc. Et le moine tortionnaire, avec une insensibilité égale à celle des deux autres, se penchait sur un récipient placé sur un réchaud, y puisait une cuillerée d'un liquide blanchâtre vaguement mousseux et vidait lentement la cuiller dans le trou béant que les tenailles venaient de faire dans la chair. Ce qu'il versait ainsi sur les plaies, c'était un mélange d'huile bouillante, de plomb et d'étain fondus. Et le malheureux qui subissait cet effroyable supplice, effrayant à voir, poussait des hurlements qui n'avaient plus rien d'humain, et, d'une voix de dément—peut-être devenu subitement fou—rugissait: «Encore!... Encore!...»

Et ses clameurs se mêlaient aux plaintes de l'écorché vivant que le moine-bourreau continuait de travailler.

Sous l'oeil froid et investigateur de d'Espinosa, Pardaillan se raidissait pour ne rien laisser paraître de ses impressions. Et, aux yeux de d'Espinosa, il pouvait passer pour très calme, parfaitement maître de lui. Mais, pour quelqu'un qui l'eût bien connu, la fixité étrange du regard, la teinte terreuse répandue sur ses joues, une imperceptible crispation des lèvres, très pâles ou trop rouges, parce qu'il venait de les mordre, eussent été autant d'indices visibles de l'émotion qui l'étreignait et de l'effort surhumain qu'il faisait pour la surmonter.

Une fois encore, d'Espinosa prononça son glacial: «Passons!» Une fois encore il ajouta que le crime du misérable qui râlait et hurlait tour à tour n'était rien, comparé au crime de Pardaillan.

Et l'affolante, l'hallucinante promenade se poursuivit à travers l'interminable galerie pleine maintenant des rugissements, des plaintes, des sanglots, des supplications, des menaces et des blasphèmes des malheureux que le délire sanguinaire de l'inquisiteur soumettait à des supplices que nous avons peine à concevoir aujourd'hui.

Après l'homme tenaillé vivant, ce fut l'homme à qui l'on brisa les membres à coups de masse de fer, puis celui à qui l'on creva les yeux, et celui à qui l'on arracha la langue, en passant par le supplice du chevalet, celui de l'eau, sans compter celui à qui l'on enferma les mains dans des peaux humides contenant du sel, qu'on faisait sécher en les exposant à la flamme d'un réchaud.

La porte d'une de ces cellules ne s'ouvrit pas. Un moine poussa un guichet et Pardaillan vit une demi-douzaine de chats qu'on avait rendus hydrophobes en les privant de boisson, se ruer sur un homme entièrement nu et le mettre en pièces à coups de leurs griffes acérées.

Tout ce que l'imagination la plus déréglée peut concevoir de supplices infâmes, de raffinements de torture inouïs, passa là, sous ses yeux, et, de toutes ces portes demeurées ouvertes, jaillissaient des gémissements qui eussent attendri un tigre.

Et, à chaque porte, d'Espinosa répétait son immuable: «Passons!» toujours suivi de la comparaison du crime du malheureux qui agonisait et qui n'était toujours rien, comparé au crime de Pardaillan.

Enfin, la fin de la fantastique galerie arriva. Pardaillan se crut délivré de l'effrayant cauchemar qu'il vivait depuis une heure. Malgré ses effort, malgré son stoïcisme, il sentait sa raison chanceler. Et la pitié qu'il ressentait pour ces malheureuses victimes, dont il ignorait le crime, était telle qu'il oubliait que cette effrayante série de supplices sans nom qu'on faisait défiler sous ses yeux n'avait qu'un but: lui rappeler que tout ce qu'il voyait là d'horrible et d'affreux n'était rien, comparé à ce qui l'attendait, lui.

XV

LE REPAS DE TANTALE

A l'extrémité de l'horrible galerie, il y avait un escalier de quelques marches, et, sur la droite, un mur, très haut, continuait cette galerie. L'escalier aboutissait à un jardinet. Le mur séparait ce jardinet du grand jardin.

En se retrouvant au grand air, sous la chaleur vivifiante de l'éclatant soleil, Pardaillan respira à pleins poumons. Il lui semblait sortir d'un lieu privé d'air et de lumière. Et, en faisant peser sur d'Espinosa, toujours impassible à son côté, un regard lourd de menaces, il pensa:

«Je ne sais ce que machine contre moi ce prêtre scélérat, mais, mordieu! il était temps que l'infernal supplice qu'il vient de m'infliger prît fin.»

Pour reposer ses yeux, encore remplis de la vision d'horreur, il voulut les poser sur les fleurs qui embaumaient l'air qu'il respirait avec délices. Alors, il tressaillit et murmura:

«Ah! quel diable de jardin est-ce là!»

Ce qui motivait cette exclamation, c'était la disposition spéciale du jardinet. Voici:

De l'escalier, par où il venait de descendre, jusqu'à un corps de bâtiment composé d'un rez-de-chaussée seulement, et en mauvais état, ce jardinet pouvait avoir, en largeur, de dix à douze mètres environ.

Dans le sens de la longueur, en partant du mur, qui prolongeait la galerie et le séparait du grand jardin, jusqu'à un autre corps de bâtiment composé aussi d'un seul rez-de-chaussée, il mesurait environ une trentaine de mètres. De sorte que ce jardinet se trouvait enfermé entre trois bâtisses (en y comprenant le bâtiment plus important où se trouvait la galerie) et une haute muraille.

Mais ce n'était pas là ce qui étonnait Pardaillan. Ce qui l'étonnait, c'est que ce jardinet était coupé, au milieu et dans toute sa longueur, par un parapet surmonté d'une haute grille dont les barreaux étaient très forts et très rapprochés.

En outre, d'autres barreaux, aussi forts et aussi rapprochés, partaient du toit d'un de ces corps de bâtiment, et venaient s'encastrer sur la grille verticale. De sorte que cela constituait une cage monstrueuse.

Des plantes grimpantes, s'enlaçant aux barreaux, montaient jusqu'au faîte de cette étrange cage, y formaient un dôme de verdure et masquaient en partie ce qui s'y passait.

Conduisant Pardaillan, toujours surveillé de près par son escorte de moines-geôliers, d'Espinosa tourna à gauche, se dirigeant tout droit vers le bâtiment qui occupait la largeur du jardinet.

Or, chose étrange, et qui glaça Pardaillan, dès que le bruit de leurs pas se fit entendre sur le gravier de l'allée, il perçut comme une galopade furieuse de l'autre côté du rideau de verdure qui masquait la cage. Puis une rumeur, comme une bousculade, un bruit de branches froissées, des faces humaines hâves, décharnées, des yeux luisants ou mornes, se montrèrent de-ci de-là entre les barreaux, et une plainte déchirante, monotone, s'éleva soudain:

«Faim!... Faim!... Manger!... Manger!...»

Et, presque aussitôt, une voix rude cria:

—Attendez, chiens, je vais vous faire retourner à la niche!

Puis le claquement sec d'un fouet, suivi du bruit flou d'une lanière cinglant un corps, suivi à son tour d'un hurlement de douleur. Ensuite, une fuite éperdue et la même voix rude accompagnant chaque coup de fouet de ce cri, toujours le même:

«A la niche! A la niche!»

Voilà ce qu'entrevit Pardaillan en une vision rapide comme un éclair. Et, en jetant un coup d'oeil angoissé sur la cage fantastique, il songea:

«Quelle abominable surprise me réserve encore ce maître-bourreau?

D'Espinosa s'arrêta devant le corps de bâtiment. Un moine se détacha du groupe, vint ouvrir les cadenas qui maintenaient extérieurement un fort volet de bois. Le volet ouvert tout grand démasqua une ouverture garnie d'épais barreaux croisés.

Cette ouverture donnait sur une sorte de fosse. Sur le sol fangeux de cette fosse, au milieu d'immondices innommables, à moitié nu, un homme était accroupi.

Aveuglé par le flot de lumière succédant sans transition à l'obscurité profonde dans laquelle il était plongé, il demeura un instant immobile, les yeux clignotants. Puis il se dressa brusquement, déchira l'air d'un hurlement lugubre et bondit sur les barreaux, cherchant à agripper ceux qui le regardaient du dehors.

Voyant qu'il ne pouvait y parvenir, il se mit à mordre les barreaux de fer, sans arrêter ses hurlements. Alors, du plafond de la fosse, une trombe d'eau s'abattit sur le forcené. Il lâcha les barreaux, se rejeta dans sa fosse et se mit à courir dans tous les sens, cherchant à se soustraire à l'avalanche liquide qui le poursuivait partout.

Bientôt, les hurlements se changèrent en plaintes confuses, puis le malheureux suffoqua et s'abattit pantelant au milieu de sa fosse, pendant que l'eau tombait, implacablement et à torrents, sur lui.

Brusquement, l'abominable pluie cessa. Alors, une porte s'ouvrit; un moine, armé d'une discipline, entra et attendit patiemment que l'homme, à moitié suffoqué, reprît ses sens.

Lorsque le malheureux ouvrit les yeux, iî aperçut le moine qui l'observait. Sans doute savait-il ce qui l'attendait, car, avant même que le moine eût fait un geste, il se redressa d'un bond, et se mit à tourner autour de la fosse, sans s'arrêter de hurler. Froidement, sans hâte, en relevant d'une main sa robe qui eût pu traîner dans la boue, le moine se mit aussi en marche. Seulement, à chaque pas qu'il faisait, il levait la discipline et la laissait tomber à toute volée sur les épaules de l'homme qui bondissait à tort et à travers, mais ne cherchait pas à entrer en lutte avec le terrible moine.

On eût dit d'un dompteur fouaillant un fauve grondant, menaçant, mais n'ayant pas le courage de se jeter, gueule et griffes ouvertes, sur son bourreau.

Très rapidement, la victime, épuisée déjà par les jets d'eau reçus, tomba de nouveau sur le sol. Implacablement, le moine continua de la fustiger jusqu'à ce qu'il vît qu'elle était évanouie. Alors, il attacha sa discipline à sa ceinture, retroussa sa robe et, sans s'inquiéter de l'homme, il sortit posément, comme il était entré.

Tandis que le moine, qui avait déjà ouvert le volet, s'occupait à le refermer, d'Espinosa expliquait avec une froide indifférence:

—Ceci est un supplice plus terrible peut-être que tous ceux que vous venez de voir. L'homme que nous quittons, de son vivant, était duc et grand d'Espagne. Le crime qu'il a commis méritait un châtiment spécial. L'homme a été discrètement enlevé et conduit ici... comme vous. On lui a fait boire d'une certaine potion préparée par un révérend père de ce couvent. Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit. Au bout d'un certain temps, celui qui a eu le malheur d'en avaler une dose suffisante sent son intelligence s'obscurcir. Alors, nous soumettons le condamné à un régime spécial.

—Tout d'abord, on l'enferme dans un cachot que je n'ai pu vous faire voir, attendu qu'il n'y en a aucun d'occupé en ce moment. Au bout de quelques jours, le condamné est à peu près fou. Quelques-uns sortent de là complètement fous et inoffensifs. D'autres, au contraire, ont parfois encore des éclairs de lucidité et sont dangereux. Alors, nous les mettons dans le cachot que vous venez de voir et, quand ils ont subi durant quelques semaines le traitement de ce pauvre duc, c'est fini. Ils sont irrémédiablement fous. Alors, ils ne connaissent plus que leur gardien, dont ils ont une peur incroyable, et nous pouvons, sans crainte, adoucir un peu leur sort en les laissant vivre en commun et au grand air, dans la cage que vous voyez.

Tout en donnant ces explications de cet air effroyablement calme, qui lui était habituel, d'Espinosa conduisait Pardaillan, secoué d'indignation, Pardaillan qui se raidissait pour montrer un visage froid et intrépide, vers la cage de fer.

Les moines firent une trouée dans le feuillage et Pardaillan put voir. Il y avait là une vingtaine de malheureux à peine couverts de loques ignobles, maigres comme des squelettes, pâles, avec des barbes et des chevelures embroussaillées. Les uns se tenaient accroupis à terre, en plein soleil. D'autres tournaient et retournaient comme des fauves en cage. Les uns riaient, d'autres pleuraient. Presque tous s'isolaient.

Dès qu'ils virent les visiteurs, tous, sans exception, se ruèrent sur les barreaux. Non point menaçants, comme le duc, mais suppliants, les mains jointes, et, de leurs pauvres lèvres crispées, tombaient ces mots terribles que Pardaillan avait entendus: «Faim! Manger!» Un des moines prit dans un coin un panier préparé d'avance, et en vida le contenu à travers les barreaux.

Et, Pardaillan, le coeur soulevé de dégoût et d'horreur, vit que ce que l'exécrable moine venait de vider ainsi était tout simplement un panier d'ordures. Et, le plus horrible, c'est que les malheureux fous, qu'on laissait lentement mourir de faim, se jetèrent à corps perdu sur ces immondes ordures, se les disputèrent en grondant et que chacun, dès qu'il avait pu happer un morceau de n'importe quoi, s'enfuyait avec sa proie, de peur qu'on ne vînt la lui arracher.

«Horrible! répéta encore une fois Pardaillan, qui eût voulu s'enfuir et ne pouvait détacher ses yeux de cet écoeurant spectacle.

—Tous les hommes que vous voyez ici étaient jeunes, beaux, riches, braves et intelligents. Tous, ils étaient de la plus haute noblesse. Voyez ce qu'en ont fait le breuvage inventé par un de nos pères et le régime auquel on les a soumis. Que dites-vous de ce supplice-là, chevalier?

Fixant d'Espinosa, avec cet air d'ironie et d'insouciance qui masquait sa physionomie, Pardaillan lui lança, sur un ton détaché qui émerveilla le grand inquisiteur:

—Me direz-vous, monsieur, si toutefois je ne suis pas curieux, à quoi riment ces écoeurantes exhibitions?

Quelque chose comme un pâle sourire vint effleurer les lèvres d'Espinosa.

—J'ai voulu, fit-il doucement, que vous fussiez bien pénétré de cette pensée qu'irrémissiblement condamné, tout ce que vous venez de voir n'est rien auprès de ce qui vous attend. J'ai fait pour vous ce que je n'aurais fait pour nul autre. C'est une marque d'estime que je devais à votre caractère intrépide, que j'admire plus que quiconque, croyez-le bien.

—Fort bien, monsieur. Je me tiens pour dûment averti. Et, maintenant, faites-moi reconduire dans mon cachot... ou ailleurs... A moins que vous n'en ayez pas fini avec les spectacles du genre de ceux que vous venez de me montrer.

—C'est tout... pour le moment, fit d'Espinosa impassible.

Et, se tournant vers les moines:

—Puisqu'il le désire, reconduisez M. le chevalier de Pardaillan à sa chambre. Et n'oubliez pas que j'entends qu'il soit traité avec tous les égards qui lui sont dus.

Et, revenant à Pardaillan, il ajouta avec un air de grande sollicitude:

—Allez donc, monsieur de Pardaillan, et surtout mangez. Mangez et buvez... Ne faites pas comme ce matin, où vous n'avez rien pris. La diète est mauvaise dans votre situation. Si ce qu'on vous sert n'est pas de votre goût, commandez vous-même ce que vous désirez. Rien ne vous sera refusé. Mais, pour Dieu, mangez!

—Monsieur, dit poliment Pardaillan, sans rien montrer de l'étonnement que lui causait cette affectueuse insistance, je ferai de mon mieux. Mais j'ai un estomac fort capricieux. C'est lui qui commande, et je suis bien obligé de lui obéir.

—Espérons, dit gravement d'Espinosa, que votre estomac se montrera mieux disposé que ce matin.

—Je n'ose trop y compter, dit Pardaillan en s'éloignant au milieu de son escorte de moines-geôliers.

Lorsqu'il se retrouva quelques instants plus tard dans sa chambre, Pardaillan se mit à marcher de long en large avec agitation.

«Pouah! songeait-il, la venimeuse bête! Comment ai-je pu résister à la tentation de l'étrangler de mes mains?

Et, avec un sourire qui eût donné le frisson au grand inquisiteur, s'il l'avait vu:

«Bah! il l'a bien dit: il était gardé de près. Je n'aurais pas eu le temps de l'atteindre. Et j'y aurais gagné de me voir enchaîner. Mes mains restent libres. Qui sait si une occasion ne se présentera pas? Alors...

Et son sourire se fit plus aigu.

Las de s'agiter, il se jeta dans le fauteuil et se mit à réfléchir profondément, repassant dans son esprit les scènes qui venaient de se dérouler, jusque dans leurs plus petits détails, évoquant les moindres gestes, les coups d'oeil les plus furtifs, se rappelant les paroles les plus insignifiantes en apparence, et s'efforçant de tirer la vérité de ses observations et de ses déductions.

Deux moines lui apportèrent son dîner. Avec des yeux luisants de convoitise, ils étalèrent amoureusement les provisions sur la table, alignèrent respectueusement les flacons aux formes diverses, et, au lieu de se retirer, comme ils faisaient d'habitude, ils restèrent en contemplation devant la table, semblant attendre que le chevalier fît honneur à ce repas soigné. Voyant qu'il ne se décidait pas, un des deux moines demanda:

—Monsieur le chevalier ne veut donc pas manger?

Surmontant la répulsion que lui inspiraient ses deux gardiens, Pardaillan répondit doucement:

—Tout à l'heure, peut-être... Pour le moment, je n'ai pas faim.

Les deux moines échangèrent un furtif coup d'oeil que Pardaillan surprit au passage.

—Monsieur le chevalier désire-t-il qu'on lui fasse autre chose? insista le moine.

—Non, mon révérend, je ne désire rien qu'une chose...

—Laquelle? fit le moine avec empressement.

—Que vous me laissiez seul, dit froidement Pardaillan.

Les deux moines échangèrent encore le même coup d'oeil furtif que Pardaillan surprit encore, puis ils contemplèrent une dernière fois les mets appétissants dont la table était chargée, et sortirent enfin en étouffant un gros soupir.

Dès qu'ils furent dehors, Pardaillan s'assura d'un coup d'oeil que le judas de la porte était bien fermé. Il s'approcha alors de la table et contempla les plats, nombreux et variés, qui la garnissaient. Il en prit quelques-uns au hasard et se mit à les sentir avec une attention soutenue.

«Je ne sens rien d'anormal, se dit-il en posant les plats à leur place. En revanche, mordieu! je sens que j'étrangle de faim et de soif!...

Il prit un flacon.

«Hermétiquement bouché! dit-il. Mais qu'est-ce que cela prouve!»

Il le déboucha et le flaira comme il avait flairé les mets.

«Rien! je ne sens rien!»

Et lentement, à regret, il reposa le flacon sur la table.

«Ne rien boire, ne rien manger, durant trois jours, a dit le billet du Chico. Poison foudroyant... Mort-diable! je puis bien patienter.

Il tourna le dos à la table pour s'arracher à la tentation et s'en fut vers le coffre où il avait enfermé le reste de ses provisions de la veille. Il fit une piteuse grimace et grommela:

—C'est maigre!

Résolument, il prit une tranche de pâté et la porta à sa bouche. Mais il n'acheva pas le geste.

—Qui me dit, songea-t-il, qu'on n'a pas pénétré ici pendant la promenade que m'a fait faire cet inquisiteur que la foudre écrase!... Qui me dit que ces mets, inoffensifs hier soir, ne sont pas mortels maintenant?

Il replaça la tranche où il l'avait prise et referma le coffre. Il traîna le fauteuil devant la fenêtre et s'assit, le dos tourné à la table tentatrice. En même temps, pour se donner la force de résister, il murmura:

«Je n'ai plus guère que deux jours et demi à patienter. Que diable! deux jours sont bientôt passés!

Et, par un puissant effort de volonté, il réussit à se soustraire à cette obsession et se mit à repasser tout ce que lui avait dit d'Espinosa.

Des bribes de phrases lui revenaient plus particulièrement: «On lui fait boire une potion... Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit... Il sent son intelligence s'obscurcir... Toutefois, ce n'est pas encore la folie.»

Et un détail, que nous avons omis de signaler, lui revenait obstinément à la mémoire: au premier repas qu'il avait fait dans cette chambre, à ce même repas où il avait absorbé un narcotique qui devait le tenir endormi plusieurs jours, il avait tout de suite remarqué sur la table une bouteille de vieux vin de Saumur, pour lequel il avait un faible, et l'avait mise de côté, la réservant pour la bonne bouche. Or, à la fin de son repas, lorsqu'il voulut attaquer la bonne bouteille, il s'était senti pris d'un subit malaise. C'était le narcotique qui faisait son effet.

Cela avait été très passager. Mais il n'en fallait pas plus pour éveiller ses soupçons. Avant de vider le verre qu'il venait de remplir, il le porta à ses narines et le flaira longuement.

Cet examen ne lui ayant pas paru suffisant, il trempa son doigt dans le verre, laissa tomber quelques gouttes du liquide léger et mousseux sur sa langue et se mit à le déguster avec tout le soin d'un parfait connaisseur qu'il était. Le résultat de cette dégustation avait été qu'il avait déposé le verre sur la table, sans y toucher davantage. Son repas était achevé. Il n'avait plus ni faim ni soif.

Tout à coup, une inspiration soudaine lui était venue. Il s'était levé et était allé vider le verre et tout le contenu de la bouteille de ce Saumur, qui lui paressait suspect, dans le bassin de cuivre qui contenait encore l'eau sale rougie de son sang, qu'il y avait laissée après s'être convenablement débarbouillé. Puis, il était revenu s'asseoir à table, reposant la bouteille et le verre à leur place. Quelques instants plus tard, la tête lourde, pris d'un sommeil irrésistible, il s'était endormi aussitôt.

Pourquoi avait-il agi ainsi? Il n'aurait su le dire. Pourquoi ce détail qu'il avait presque oublié lui revenait-il maintenant obstinément à la mémoire? Pourquoi rapprochait-il cet incident des paroles prononcées par d'Espinosa? Pourquoi le dialogue de Fausta et du grand inquisiteur, parlant de sa folie, ce dialogue qui lui était tout à coup revenu à la mémoire, dans ce qu'il appelait déjà la «galerie des supplices», pourquoi ce dialogue lui revenait-il de nouveau à la mémoire?

Quelles conclusions tirait-il de l'incident de la bouteille de vin de Saumur vidée dans une cuvette d'eau sale, des paroles d'Espinosa, des paroles de Fausta, de la vision de la cage des fous? C'est ce que nous ne saurions dire. Mais toujours est-il que, peu à peu il s'assoupit dans son fauteuil et que, dans son sommeil agité, il avait aux lèvres un sourire narquois, et, de temps en temps, il bredouillait des mots sans suite, parmi lesquels revenait fréquemment celui-ci: FOLIE.

Le soir venu, les moines, consternés de voir qu'il n'avait pas touché au dîner, non plus qu'au déjeuner, lui servirent un souper plus soigné encore que les précédents repas. Malgré leur insistance, Pardaillan refusa de manger.

Les moines durent se retirer sans être parvenus à le décider et, dès qu'il se vit seul, il se hâta de se mettre au lit pour se soustraire à la tentation de la table étincelante. Et il faut convenir qu'il lui fallut une force de volonté peu commune, car la faim se faisait cruellement sentir. Peut-être l'eût-il moins sentie s'il avait pu détacher complètement son esprit de cette pensée.

Mais les moines revenaient obstinément avec leur table chargée de mets appétissants. Et, sous prétexte que, peut-être plus tard, il voudrait faire honneur à ce repas, ils laissaient devant lui cette table et tout ce qu'elle supportait de bonnes choses. Or, si Pardaillan réussissait, à force de volonté, à chasser la faim, un regard tombant par hasard sur la table suffisait à réveiller son estomac qui se mettait aussitôt à hurler famine.

Le lendemain, le même supplice se renouvela, avec aggravation de repas augmentés. En effet, les moines, impitoyables, lui servirent un petit et un grand déjeuner, un dîner, une collation et un souper.

Cinq fois dans la même journée, il eut à résister à l'abominable tentation d'une table qui se faisait de plus en plus recherchée, de plus en plus abondante et délicate, de plus en plus chargée des crus les plus rares et les plus renommés.

Le troisième jour, Pardaillan, la gorge sèche, la tête en feu, sentant ses jambes se dérober sous lui, se disait pour se donner du courage:

«Plus que ce jour à passer. Par Pilate! il se passera comme les deux autres! Et après?... Bah! nous verrons bien. Arrive qu'arrive.

Il cherchait toujours un moyen de s'évader. Il ne trouvait rien. Et maintenant, peut-être par suite de la faiblesse qu'il éprouvait et qui le privait d'une partie de ses moyens, maintenant il en arrivait à compter sur le Chico, à espérer que, peut-être, il réussirait à le tirer de là, et il passait la plus grande partie de son temps à guetter par la fenêtre, espérant toujours apercevoir la fine silhouette du petit homme, espérant recevoir un nouveau billet de lui. Mais le Chico ne se montra pas, ne donna pas signe de vie.

Ce jour-là, ses deux gardiens se montrèrent particulièrement affectés de son obstination à refuser toute nourriture. Jusqu'au jour de la visite de d'Espinosa, ces deux moines avaient gardé un silence si scrupuleux qu'il eût pu les croire muets.

A dater de la visite de leur chef suprême, ils se montrèrent aussi bavards qu'ils avaient été muets jusque-là. Et, comme leur grande préoccupation était de voir que le prisonnier confié à leurs soins ne voulait rien prendre, les dignes révérends n'ouvraient la bouche que pour parler mangeaille et beuverie.

L'un recommandait particulièrement tel plat, dont il donnait la recette, l'autre prônait tel entremets sucré, délicieux, disait-il, à s'en lécher les doigts; l'un sommait le chevalier de goûter au mets qu'il vantait, l'autre l'adjurait de n'en rien faire, jurant par la Vierge et par tous les saints que goûter à cette pitance c'était s'exposer bénévolement à un empoisonnement certain.

Ces disputes, devant un homme qui se laissait lentement mourir de faim, avaient quelque chose de hideux et grotesque à la fois.

Pardaillan aurait pu imposer silence aux deux enragés bavards et les prier de le laisser tranquille. Ils eussent obéi. Mais Pardaillan était persuadé que les deux moines jouaient une abominable comédie, pour l'amener à absorber le liquide ou l'aliment qui contenait le poison destiné à le foudroyer.

Il était persuadé que, s'il avait voulu les chasser, les moines n'eussent tenu aucun compte de ses ordres et se fussent obstinés à le harceler de plus belle. Dans ces conditions, il n'y avait qu'à se résigner.

Or, Pardaillan se trompait. Les deux moines ne jouaient nullement la comédie. Ils étaient bien sincères. C'était deux pauvres diables de moines, d'esprit plutôt borné, qui ne devaient la mission de confiance dont ils étaient chargés qu'à leur force herculéenne.

On leur avait confié la garde de Pardaillan, on leur avait ordonné d'accéder à tous ses désirs, et, hormis de lui ouvrir la porte et de le laisser aller, d'obéir à ses ordres.

On leur avait surtout recommandé de faire tous leurs efforts pour l'amener à prendre un peu de nourriture. Ils s'acquittaient très consciencieusement de leur tâche et n'en cherchaient pas plus long.

Comme on les savait quelque peu gourmands et ne détestant nullement de vider une bonne bouteille, on leur avait défendu, sous menace des châtiments les plus exemplaires, d'accepter quoi que ce fût de leur prisonnier, fût-ce une simple goutte d'eau.

Enfin—et ceci montre que d'Espinosa ne laissait rien au hasard et savait habilement utiliser les passions de ceux qu'il employait—on leur avait dit que, s'ils amenaient leur prisonnier à goûter à un seul des innombrables plats dont la table était garnie, à avaler, ne fût-ce qu'une gorgée de vin ou d'eau, les restes de la magnifique table leur reviendraient intégralement et qu'ils pourraient boire et manger tout leur soûl et se griser à en rouler par terre, ayant d'avance absolution pleine et entière.

Pardaillan ignorait tout cela, et pour cause. Cependant, à différentes reprises, et pour avoir le coeur net il avait placé devant les moines un des plats pris au hasard, il avait lui-même rempli à ras bord un verre d'un vin généreux et:

—Tenez, mon révérend, avait-il dit, vous seriez heureux de me voir manger, dites-vous... Eh bien, goûtez une bouchée seulement de ce plat, et je vous jure que j'en mangerai après vous; goûtez une seule gorgée de ce vin au fumet délicat et je vous promets de vider la bouteille ensuite.

—Impossible de vous satisfaire, disait d'un air navré un des moines.

—Pourquoi? demandait Pardaillan.

—Hélas! mon frère, on nous a formellement interdit d'accepter rien de vous.

—Sous peine de la discipline, ajoutait l'autre.

—La discipline et autres châtiments corporels, et l'in pace, et la diète forcée et...

—N'en parlons plus, interrompait Pardaillan.

Et, en lui-même, il ajoutait:

«Pardieu! ils n'auraient garde d'y goûter: les sacripants savent que ces mets sont empoisonnés.»

Dans ce troisième jour, frère Bautista et frère Zacarias (pourquoi ne ferions-nous pas connaître les noms des deux moines gardiens?) se montrèrent plus affectés que jamais, affectés et furieux; navrés, parce qu'ils enrageaient de voir tant de si succulentes choses; furieux, parce qu'ils n'étaient pas éloignés de croire que leur prisonnier s'obstinait ainsi uniquement pour leur faire pièce. Or, voici qu'à l'heure du dîner les deux moines se présentèrent devant Pardaillan comme d'habitude. Seulement, au lieu de dresser le couvert dans la chambre, frère Bautista, qui paraissait radieux ainsi que son digne acolyte Zacarias, annonça d'une superbe voix de basse:

—Si monsieur le chevalier veut bien passer au réfectoire, nous aurons l'honneur de lui servir le dîner.

Pardaillan fut ébahi de cette annoncé: Que signifiait cette fantaisie et quelle surprise douloureuse ou quel piège dissimulait-elle?

A voir les mines béates et radieuses de ses deux gardiens, à leurs sourires entendus, aux coups d'oeil malicieux qu'ils échangeaient, il crut comprendre qu'il se tramait quelque chose de louche contre lui. Il répondit donc sèchement:

«Mon révérend, je vous ai dit une fois pour toutes que je ne voulais point manger. Vous n'aurez donc pas l'honneur de me servir le dîner, attendu que je suis résolu à ne point bouger d'ici.

Ayant dit, il se jeta dans son fauteuil et leur tourna le dos.

Les deux moines se regardèrent consternés.

Cependant, frère Bautista, qui était le plus inconscient des deux, partant le plus disposé à se mettre en avant, fit une tentative désespérée, et, sur un ton qui n'admettait pas de réplique:

—Il faut venir cependant, trancha-t-il.

Pardaillan, frappé de ce ton, presque menaçant, se redressa aussitôt, et, avec un sourire narquois, il goguenarda:

—Il faut?... Pourquoi?

—C'est l'ordre, dit plus doucement frère Zacarias.

—Et si je refuse d'obéir à l'ordre? railla Pardaillan.

—Nous serons forcés de vous porter.

Pardaillan fit rapidement deux pas en avant. Il n'avait rien pris depuis bientôt trois jours, mais il sentait bien qu'il était encore de force à mettre facilement à la raison les deux insolents frocards. Il allait donc projeter ses deux poings en avant lorsqu'une réflexion subite arrêta le geste ébauché.

«Niais que je suis, songea-t-il. Qui sait si je ne trouverai pas l'occasion cherchée de fausser compagnie à tous ces moines, que l'enfer engloutisse!»

Le résultat de cette réflexion fût qu'au lieu de frapper comme il en avait eu l'intention il répondit paisiblement, avec son plus gracieux sourire:

—Soit! j'irai donc de plein gré, à seule fin de vous éviter la peine de me porter.

Les deux moines eurent une grimace de satisfaction.

—A la bonne heure, mon gentilhomme, fit joyeusement frère Bautista, vous voilà raisonnable. Et, par saint Baptiste, mon vénéré patron, vous verrez que vous ne regretterez pas de faire connaissance avec le réfectoire où nous vous conduisons!

—Allons donc, mon révérend, puisque, aussi bien, c'est l'ordre, comme dit si élégamment votre digne frère. Mais je vous préviens: cette fois-ci, pas plus que les autres, vous ne réussirez à me faire absorber la moindre nourriture.

Les deux moines firent la grimace. Ils échangèrent un coup d'oeil inquiet, tandis que leur front se rembrunissait.

—Bah! fit frère Bautista, allons toujours. Nous verrons bien si vous aurez l'affreux courage de vous dérober devant les délices de la table qui vous attend.

Dans le couloir, ils trouvèrent une escorte de six moines robustes qui entourèrent le chevalier et le conduisirent jusqu'à la porte du réfectoire, située dans le même couloir.

L'escorte resta dehors, et Pardaillan pénétra avec ses deux gardiens ordinaires. Derrière lui il entendit grincer les verrous. Il jeta autour de lui un regard investigateur qui embrassait d'un seul coup jusqu'aux moindres détails et demeura tout émerveillé devant le spectacle réjouissant qui s'offrait à ses yeux.

La salle elle-même était carrée, haute de plafond, vaste de dimensions. Le plafond, le plancher, les boiseries qui la recouvraient entièrement, des essences les plus rares, étaient de véritables merveilles de mosaïque et de sculpture. Quatre tapisseries flamandes ornaient deux côtés de la salle et représentaient les quatre saisons. Mais, si le décor de chacune de ces tapisseries variait, suivant la saison qu'il représentait, dans une intention qui sautait aux yeux, le fond du sujet était le même partout.

C'était une profusion de fruits, de victuailles variées, de flacons, que des personnages, hommes et femmes, engloutissaient gloutonnement.

Une cheminée monumentale occupait à elle seule les deux tiers d'un côté. L'intérieur de cette cheminée était garni d'arbustes, de plantes rares, de fleurs aux parfums très doux, rangés en corbeille autour d'une vasque de marbre dont le jet d'eau retombait en pluie fine, avec un murmure caresseur, et rafraîchissant l'air, saturé de parfums. Deux fenêtres aux rideaux de velours hermétiquement clos; dix fauteuils de dimensions colossales s'espaçaient le long des boiseries; deux bahuts se faisaient vis-à-vis. Bien qu'il fît grand jour au-dehors, aux quatre angles, quatre torchères énormes, chargées de cire rose et parfumée, qui se consumaient lentement et dont les volutes de fumée bleuâtre répandaient dans la salle ce parfum spécial qu'on y respirait.

Voilà ce que vit Pardaillan d'un coup d'oeil.

Tout, dans cette salle, semblait avoir été aménagé en vue de la glorification de la gourmandise. Tout semblait avoir été conçu en vue de l'inciter à faire comme les personnages des tableaux et tapisseries, c'est-à-dire à bâfrer sans retenue.

Au centre de la salle, une table était dressée, autour de laquelle vingt personnes eussent pu s'asseoir à l'aise. Une nappe d'une blancheur éblouissante et d'une finesse arachnéenne; des chemins de table en dentelles précieuses, des surtouts d'argent massif, des cristaux enchâssés de métal précieux, une vaisselle d'or et d'argent, des flambeaux aux cires allumées et des jonchées de fleurs. Tel était le décor prestigieux destiné à encadrer dignement les innombrables plats, les fruits savoureux, les entremets, les pâtisseries, les compotes et les gelées et l'escadron des flacons de toutes formes et de toutes dimensions, rangés en bon ordre devant la ligne des bouteilles ventrues, vénérablement poussiéreuses.

Au milieu de cette table, surchargée de provisions qui eussent suffi à rassasier vingt personnes douées du plus solide appétit, un couvert, un seul, était mis. Et, devant cet unique couvert, un vaste fauteuil semblait tendre ses bras rigides à l'heureux gourmet à l'intention duquel on avait fait cette débauche de richesses gastronomiques.

Voilà ce que désignaient de la main les frères Zacarias et Bautista. Et leurs yeux clignotants, leur énorme bouche qui s'arrondissait en cul de poule, leurs larges narines qui reniflaient non les parfums répandus dans la salle, mais le fumet des plats, leur air de fausse modestie, tout dans leur attitude semblait dire que tout cela était leur oeuvre à eux, tout implorait un compliment que Pardaillan ne leur refusa pas.

—Admirable! dit-il simplement, d'un air très convaincu.

—N'est-ce pas? rayonna frère Bautista. Et que direz-vous, mon frère, quand vous aurez goûté aux délicieuses choses qui figurent sur cette table!

Les deux moines se regardaient d'un air triomphant.

Hélas! leur joie fut de courte durée, car Pardaillan ajouta aussitôt:

—Merveilleux! Mais vous vous êtes donné beaucoup de peine bien inutilement, car je ne toucherai à rien des merveilles entassées là.

La consternation des moines confina au désespoir. Pour un peu, ils l'eussent battu.

—Ne blasphémez pas, dit sévèrement frère Bautista. Asseyez-vous plutôt dans ce moelleux fauteuil qui vous tend les bras.

—Mais puisque je vous dis que je ne veux rien prendre... Rien, entendez-vous?

—C'est l'ordre! dit doucement frère Zacarias.

Pardaillan lui jeta un coup d'oeil de côté.

—Vous l'avez déjà dit, fit-il avec son air narquois. Vous ne variez pas souvent vos formules.

—Puisque c'est l'ordre! répéta naïvement frère Zacarias.

—Asseyez-vous, mon frère, supplia Bautista, faites-le pour l'amour de nous... Nous sommes déshonorés si vous résistez à tous nos efforts.

Pardaillan eut-il pitié de leur désespoir très sincère? Comprit-il que la résistance serait inutile et que, rigoureux observateurs de la consigne reçue, ses deux gardiens ne lui laisseraient aucun répit, tant qu'il ne se serait pas assis à cette table somptueuse? Nous ne saurions dire, mais toujours est-il que, de son air railleur, il condescendit:

—Eh bien, soit. Pour l'amour de vous, je veux bien m'asseoir là... Mais vous serez bien fins si vous réussissez à me faire ingurgiter la moindre des choses.

Et il s'assit brusquement, avec un air qui eût donné fort à réfléchir aux dignes moines s'ils avaient été plus physionomistes ou s'ils avaient mieux connu leur prisonnier.

—Allons, dit Pardaillan, qui sentait la colère le gagner, allons, faites en conscience votre métier de bourreau.

Les deux moines le regardèrent avec stupéfaction. Ils ne comprenaient pas.

Dès que Pardaillan eut pris place dans le fauteuil, un orchestre, qui semblait être dissimulé derrière la cheminée, se mit à jouer des airs tour à tour tendres et languissants, joyeux et capricants. Et les sons des instruments à cordes, auxquels se mêlaient les sons plus aigus des flûtes et ceux plus nasillards des hautbois, lui arrivaient voilés, mystérieux, comme très lointains, évocateurs de rêves mélancoliques ou joyeux.

Cette mise en scène savante, cette musique lointaine, ces fleurs, ces parfums aphrodisiaques, la splendeur de cette table, le fumet des plats, l'arôme capiteux des vins tombant en pluie de rubis et de topazes dans des coupes de pur cristal, au long pied de métal précieux, chefs-d'oeuvre d'orfèvrerie, il y avait là plus qu'il n'en fallait pour affoler l'esprit le plus ferme et le plus lucide. Malgré sa force de caractère peu commune, Pardaillan était pâle de l'effort surhumain qu'il faisait pour se maîtriser.

Avait-il donc réellement peur du poison dont il était menacé?

Non, Pardaillan n'avait pas peur du poison. Menacé à mots couverts des supplices les plus horribles, il est facile de comprendre qu'entre une torture savamment dosée pour la faire durer des heures et des jours, peut-être, et un poison foudroyant, le choix était tout fait. N'importe qui, à sa place, n'eût pas hésité et eût pris le poison.

Ce n'était pas la mort elle-même, non plus, qui l'effrayait. En descendant au fond de sa conscience, on eût peut-être trouvé que la mort eût été accueillie par lui comme une délivrance. Depuis que mortes étaient ses seules affections, mortes aussi ses haines, Pardaillan ne pouvait plus guère tenir à la vie.

Alors?

Alors, il y avait ceci: avec ses idées spéciales, Pardaillan se disait qu'ayant accepté du roi Henri une mission de confiance il n'avait pas le droit de mourir, lui, Pardaillan, avant que cette mission fût accomplie.

On voit qu'il était rigoureusement logique. Seulement, pour mettre en pratique une logique de ce genre, il fallait être doué d'une énergie peu commune, d'une dose de volonté, d'un courage et d'un sang-froid qu'il était peut-être seul capable d'avoir.

Tout ceci avait été longuement et mûrement pesé, calculé et finalement résolu, dans la solitude de sa cellule. On a pu voir par les tentatives désespérées de ses gardiens, Bautista et Zacarias, qu'il suivait avec une inébranlable rigueur la ligne de conduite qu'il s'était tracée.

Une chose qu'il avait aussi décidée, et que nous devons faire connaître, c'est qu'il courrait le risque de l'empoisonnement en prenant la nourriture qu'on lui présenterait, le quatrième jour à partir de la réception du billet du Chico.

Pourquoi ce quatrième jour? Comptait-il donc sur le nain? Pas plus sur le nain que sur autre chose, autant sur lui que sur n'importe qui.

Le Chico, à ses yeux, était une carte dans ses mains. Pour le moment, cette carte n'était pas à dédaigner plus qu'une autre. Elle pouvait être bonne, elle pouvait être mauvaise, il ne savait pas encore. Cela dépendrait du jeu qu'abattrait son adversaire.

Il s'était fixé ce terme de quatre jours, simplement parce qu'il se disait que les forces humaines ont une limite, et que, s'il voulait être en état de profiter des événements favorables qui pouvaient toujours se produire, il lui fallait, de toute nécessité, réparer ses forces affaiblies par un long jeûne..

Évidemment, la menace du poison restait toujours suspendue sur sa tête. Mais quoi? Il fallait cependant bien en finir d'une manière ou d'une autre. C'était un risque à courir, il le savait bien: il le courrait, voilà tout.

Au surplus, rien ne prouvait que, devant son obstination, d'Espinosa ne renoncerait pas au poison pour chercher autre chose.

Lorsqu'ils eurent enfin amené leur prisonnier à s'asseoir devant son couvert, Bautista et Zacarias se dirent que le plus fort était fait et que cet homme extraordinaire ne saurait, cette fois, résister aux tentations accumulées sur cette table.

Avec des précautions minutieuses, ils saisirent chacun un flacon et versèrent, l'un d'un certain vin de Beaune que les années de bouteille avaient pâli à tel point que, du rouge initial, il était passé au rose effacé; l'autre, d'un certain xérès qui, dans le cristal limpide, ressemblait à de l'or en fusion. Et, en faisant cette opération avec toute la dévotion désirable, ils tiraient la langue, tels deux chiens altérés. Quand les deux verres furent pleins, ils les saisirent doucement par le pied, les soulevèrent béatement, dévotieusement, comme ils eussent soulevé l'hostie consacrée, et tendirent chacun le sien.

—C'est du velours, dit onctueusement Bautista, en clignant des yeux.

—Du satin, ajouta Zacarias d'un air non moins pénétré.

—Mes dignes révérends, fit tranquillement Pardaillan, croyez-moi, le mieux est de cesser cette lamentable comédie.

—Comédie! protesta Bautista; mais, mon frère, ce n'est point une comédie.

—C'est l'ordre, comme dit si bien frère Zacarias. Oui?... En ce cas, allez-y, harcelez-moi... Mais je vous ai prévenus: je ne toucherai à rien de ce que vous m'offrirez.

—Qu'à cela ne tienne! s'écria vivement Bautista qui, tout borné qu'il fût, ne manquait pas d'à-propos. Choisissez vous-même.

En disant ces mots, il posait délicatement le verre sur la table, et, d'un geste large, il désignait les flacons rangés en bon ordre.

Les deux moines faillirent se trouver mal.

De cette lutte extraordinaire quoique bizarre, Pardaillan sortit vainqueur, mais anéanti, brisé, et, dès qu'il eut réintégré sa cellule, il tomba sans forces dans son fauteuil. Une journée de fatigues physiques les plus dures l'eut moins fatigué que l'effort moral énorme qu'il venait de faire.

Il ne faut pas oublier qu'il y avait trois longs jours qu'il n'avait pris de nourriture, et il se trouvait dans un état de faiblesse compréhensible, mais qui ne laissait pas que de l'inquiéter.

La fièvre le minait, et la soif, l'horrible soif qui contractait sa gorge en feu et tuméfiait ses lèvres desséchées, le faisait cruellement souffrir.

Il avait des bourdonnements qui, à la longue, devenaient exaspérants, et, ce qui était plus grave, des éblouissements fréquents, qui le laissaient dans un état de prostration qui ressemblait singulièrement à l'évanouissement. Enfoncé dans son fauteuil, il grondait en songeant aux deux moines:

«Les scélérats, m'ont-ils assez assassiné!... Vit-on jamais acharnement pareil?... Ils ne m'ont pas fait grâce du plus petit plat. Comment ai-je pu résister à la faim qui me tenaille? car j'ai faim, mordieu! j'enrage de faim et de soif... Ah! par ma foi! j'ai fait ce que j'ai pu!

Arrive qu'arrive, demain je mangerai.

Le lendemain, l'heure du petit déjeuner arriva, et les moines ne parurent pas.

«Diable! songea Pardaillan déçu, aurais-je trop attendu? M. d'Espinosa aurait-il changé d'idée et, renonçant au poison, voudrait-il me prendre par la faim?

Il attendit sans trop de regret, ce petit déjeuner étant un repas frugal, très léger, qui n'eût pu le satisfaire après le long jeûne qu'il venait d'endurer.

L'heure du grand déjeuner arriva à son tour. Et les moines ne parurent toujours pas.

Cette fois, Pardaillan commença de s'inquiéter pour de bon.

«Il n'est pas possible que ce soit un oubli, songeait-il en arpentant nerveusement sa chambre. Il doit y avoir quelque chose... Mais quoi?... D'Espinosa aurait-il deviné qu'aujourd'hui j'étais résolu à affronter son poison?... Le Chico aurait-il fait quelque tentative imprudente?... Se serait-il laissé prendre?... Si je m'informais?...»

Il se dirigea vers la porte. Mais, au moment de frapper au judas, il s'arrêta, indécis.

«Non, fit-il en s'éloignant lentement, je ne veux pas leur laisser voir que j'attends ma pitance avec impatience... quoique, à tout prendre... Patientons encore.»

L'heure de la collation passa. Puis, l'heure du dîner vint à son tour. Les moines demeurèrent invisibles. Enfin, l'heure du souper vint et passa sans amener les moines.

«Morbleu! fit rageusement Pardaillan, je veux savoir à quoi m'en tenir!»

Résolument, il se dirigea vers le judas et frappa. On ouvrit aussitôt.

—Vous avez besoin de quelque chose? fit une voix doucereuse qui n'était pas celle de ses gardiens ordinaires.

—Je veux manger, fit brutalement Pardaillan. A moins que vous n'ayez résolu de me laisser crever de faim, auquel cas je vous prierai de me le faire savoir.

—Vous voulez manger! fit la voix sur un ton de surprise manifeste. Et qui vous en empêche? N'avez-vous pas tout ce qu'il vous faut dans votre chambre?

—Je n'ai rien, mort de tous les diables! Et c'est pourquoi je vous demande de me dire si vous avez résolu de me laisser périr de faim!

—Vous laisser mourir de faim, bonté divine! Y pensez-vous? Les frères Zacarias et Bautista ont dû garnir votre table, je présume.

—Je n'ai rien, vous dis-je, gronda Pardaillan, qui se demandait si on ne se moquait pas de lui, pas le plus petit morceau de pain, pas une goutte d'eau.

—Ah! mon Dieu!... les deux étourdis vous ont oublié!

La voix paraissait sincèrement navrée. Quant à étudier la physionomie pour se rendre compte si on ne jouait pas la comédie, il ne fallait guère y songer. A travers les étroites lamelles de cuivre et dans la demi-obscurité d'un couloir éclairé par quelques veilleuses, l'oeil perçant de Pardaillan lui-même ne percevait guère que des contours indécis.

—Enfin, s'écria-t-il, comment se fait-il que je ne les aie pas vus aujourd'hui?

—Ils ont demandé et obtenu la permission de sortir du couvent. Oh! pour la journée seulement! Mais on pensait qu'ils auraient eu la précaution de vous fournir les provisions nécessaires à la journée avant de s'absenter. Ah! si monseigneur apprend de quelle négligence ils se sont rendus coupables... je ne voudrais pas être à leur place... Mais vous, monsieur, pourquoi avoir attendu si longtemps? Pourquoi n'avoir pas prévenu des le déjeuner? On vous aurait servi à l'instant... Tandis que, à présent...

—A présent? fit Pardaillan.

—A présent, tout dort au couvent, le père pitancier comme les autres. Impossible de vous donner la moindre des choses. Quel malheur!

—Bah! fit Pardaillan, qui commençait à se rassurer, un jour d'abstinence de plus ou de moins, je n'en mourrai pas. Si j'avais seulement un peu d'eau pour humecter mes lèvres. Enfin, n'en parlons plus. J'attendrai jusqu'à demain... si toutefois il est bien vrai qu'on n'ait pas décidé de me laisser mourir de faim.

Le lendemain, à l'heure du petit déjeuner, toujours pas de moines. Et Pardaillan se demanda si, après l'avoir assommé de prévenances, après l'avoir accablé d'une profusion de mets délicats, alors qu'il était résolu à ne rien prendre, on n'allait pas, maintenant, lui laisser indéfiniment tirer la langue. Enfin, à l'heure du grand déjeuner, les deux gardiens parurent, et, avec des mines lugubres, annoncèrent que «les viandes de monsieur le chevalier étaient servies».

Pardaillan commençait à si bien désespérer qu'il leur fit répéter l'annonce, croyant avoir mal entendu. Certain que le repas l'attendait, et qu'avec ce repas son sort serait définitivement réglé, il retrouva son calme et son assurance. Souriant de la mine piteuse des deux moines qui, pensait-il, avaient dû être vertement tancés, il bougonna:

—Comment se fait-il que, devant vous absenter toute la journée, vous n'ayez pas eu la précaution de me munir des aliments nécessaires?

—Mais... puisque vous refusez tout ce que nous vous offrons, s'écria naïvement Bautista.

—Est-ce une raison?... Hier, précisément, j'étais disposé à manger.

—Est-ce possible!...

—Puisque je vous le dis.

—Et aujourd'hui? haleta Zacarias.

—Aujourd'hui, comme hier, j'enrage de faim et de soif!...

—Seigneur Dieu! s'écria Bautista, ravi, quel plaisir vous nous faites!... Venez vite, monsieur.

Et ils entraînèrent vivement leur prisonnier, qui se laissait faire avec complaisance. Quand ils furent devant la table, aussi somptueusement garnie que l'avant-veille, le moine Zacarias s'écria, en désignant d'un clignement d'oeil significatif l'énorme profusion de plats chargés de victuailles:

—Je vous défie bien de la mettre à sec!

—Il est de fait, confessa Pardaillan, qu'il y a là de quoi satisfaire plusieurs appétits robustes.

Et il s'assit résolument devant l'unique couvert. Et, comme l'avant-veille, l'orchestre invisible se fit entendre, mystérieux et lointain, tandis que les moines s'empressaient à le servir, pleins de prévenances et d'attentions, les yeux luisants, la face épanouie, heureux de penser qu'enfin, ils allaient réaliser leur rêve de gourmands.

Pardaillan, très froid, attaqua, les hors-d'oeuvre. Et, à le voir si calme, si admirablement maître de lui, on n'eût, certes, pu soupçonner le drame effroyable qui se passait dans son esprit.

En effet, à chaque bouchée qu'il avalait, quoi qu'il en eût, cette question revenait sans cesse à son esprit:

—Est-ce celle-ci qui va me foudroyer?

Et, chaque fois qu'il passait à un autre plat, il se disait:

«Ce n'était pas celui qu'on enlève... ce sera peut-être pour celui-ci.»

Au commencement du repas, il avait goûté avec circonspection chaque bouchée, chaque gorgée, analysant, pour ainsi dire, l'aliment ou le liquide qu'il avait dans la bouche avant de l'avaler. Puis, cette lenteur l'avait impatienté, son naturel insouciant avait repris le dessus, et il s'était mis à boire et à manger comme s'il avait été sûr de n'avoir rien à redouter. Bref, il mangea comme quatre et but comme six, non par gourmandise, comme il eût pu faire en toute autre circonstance, mais parce qu'il estimait que c'était nécessaire.

Quant aux moines, ce qu'ils demandaient, c'était qu'il goûtât à l'un quelconque de ces plats, à seule fin que le reste pût leur revenir, comme on le leur avait promis.

Ce repas, qui ne fut peut-être pas apprécié comme il le méritait, bien que Pardaillan fût un fin gourmet, s'acheva enfin, et il regagna sa chambre où il se jeta dans son fauteuil.

«Ouf! fit-il, me voilà rassasié... et vivant encore. Voyons, le billet disait: un poison foudroyant... Oui, mais on peut avoir changé d'idée... on peut avoir mis un poison lent... Attendons. Nous verrons bien.»

Durant quelques heures, il resta sans bouger dans son fauteuil. Il paraissait assoupi, mais il ne dormait pas. Suivant son expression, il attendait et, en même temps, il réfléchissait. Au bout de ce temps, il se leva et se mit à se promener lentement, un sourire au lèvres.

«Je commence à croire que, décidément, il n'y avait pas le moindre poison dans les aliments que j'ai absorbés. D'Espinosa aurait-il changé d'idée, comme je le prévoyais... ou tout ceci ne serait-il qu'une comédie admirablement machinée, et dont j'ai été sottement dupe?... Peut-être! Attendons encore. Voici que l'heure de la collation est passée et je n'ai pas encore aperçu mes dignes gardiens.»

En effet, les moines ne reparurent pas, ni à l'heure du dîner, ni à l'heure du souper non plus. Pardaillan avait trop copieusement déjeuné, à une heure trop tardive, pour avoir faim. Mais il suivait une idée qu'il avait résolu d'élucider. Il se dirigea donc vers le judas et appela comme il avait fait la veille. Cette fois, ce fut le frère Zacarias qui lui répondit.

—Eh! mon digne révérend, fit-il de son air figue et raisin, l'heure du dîner est passée, celle du souper aussi... on ne me sert donc plus de ces mirifiques festins?...

—Finis, les mirifiques festins, mon frère, fit le moine d'une voix pâteuse et infiniment triste. Finis... hélas!

—Ah! ah! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla. Mais, dites-moi, pourquoi cet «hélas!»... Vous vous intéressez donc à moi?...

Avec une franchise qui eût été du cynisme si elle n'eût été de l'inconscience, le moine répondit:

—Non, mon frère. Seulement, il paraît que vous avez commis je ne sais quelle faute, en punition de laquelle nos supérieurs ont décidé de vous priver de nourriture pendant quelque temps. Et, comme frère Bautista et moi avions droit aux restes de ces mirifiques repas, que nous regrettons plus que vous, croyez-le, il se trouve que la punition dont vous êtes frappé nous atteint autant, si ce n'est plus, que vous.

—Je comprends, fit Pardaillan avec un air de compassion. En sorte que vous vous êtes régalé des reliefs de mon succulent déjeuner?

—Sans doute!... Et il était même si succulent que notre regret de voir supprimer ces merveilles n'en est que plus cuisant... Tant de si bonnes choses perdues, pour nous, et dont se régalaient nos vénérables frères.

—Pourquoi vos frères et pas vous? Ceci ne me paraît pas juste!

—Mgr d'Espinosa tenait essentiellement à ce que vous fussiez traité magnifiquement et que vous fissiez honneur aux repas confectionnés à votre intention. Pour nous punir de vos refus obstinés, dont nous étions tenus pour responsables, on nous privait de ces merveilles culinaires, qui nous fussent revenues de droit, si vous aviez consenti à en goûter tant soit peu.

—Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? Si vous m'aviez averti, je me fusse laissé faire, pour vous être agréable.

—Hélas! on l'avait prévu. Aussi nous avait-on formellement interdit de vous prévenir.

—Ah! vous m'en direz tant! fit Pardaillan qui, ayant tiré du moine ce qu'il en voulait, le quitta sans façon.

Quand il vit que le judas s'était refermé, il éclata d'un rire silencieux et murmura:

«Bien joué, ma foi! Je me suis laissé berner comme un sot!... La leçon ne sera pas perdue.»

XVI

LE PLANCHER MOUVANT

Le lendemain, il se leva à son heure habituelle. Il avait adopté une embrasure de sa fenêtre. Il y poussait le fauteuil, et, là, abrité par le renfoncement de la fenêtre, caché par le large et haut dossier du fauteuil, il était à peu près certain d'échapper à la surveillance occulte qu'il sentait peser sur lui.

Ce fut là qu'il se réfugia et qu'il resta de longues heures, immobile, paraissant sommeiller et réfléchissant profondément. Et, sans doute croyait-il avoir percé le but mystérieux poursuivi par le grand inquisiteur, car, parfois, une lueur malicieuse brillait au fond de ses prunelles, un sourire narquois errait sur ses lèvres. Il savait qu'il était condamné à jeûner durant quelque temps, puisque le frère Zacarias l'avait prévenu la veille; donc, il pensait que ses gardiens ne pénétreraient pas dans sa chambre. Il ne se trompait pas. La matinée se passa sans qu'on lui apportât la moindre nourriture. Vers une heure de l'après-midi, il se leva languissant, et s'en fut au coffre à habits, d'où il tira un petit paquet qu'il cacha dans son pourpoint, s'enveloppa soigneusement dans les plis de son manteau qu'il ne quittait pas depuis quelque temps, et, péniblement, car il se sentait très faible, il regagna son fauteuil où il disparut.

Que fit-il là? Nous ne saurions dire au juste. Mais il remuait les mâchoires comme quelqu'un qui mastique un aliment. Peut-être avait-il imaginé ce moyen de tromper la faim.

Pendant trois longs jours, on le laissa ainsi, seul, sans lui apporter un morceau de pain, un verre d'eau. Il était devenu d'une faiblesse extrême, il paraissait avoir une grande peine à se tenir debout, et il lui fallait de longs et pénibles efforts pour arriver à traîner le fauteuil dans son coin favori.

Car, chose bizarre, il s'obstinait à se réfugier là. Il y avait exactement treize jours qu'il était enfermé dans ce couvent-prison, et il n'était plus reconnaissable. Hâve, les traits tirés, une barbe naissante envahissant ses joues et son menton, les yeux brillants d'un éclat fiévreux, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il passait la plus grande partie de son temps dans le fauteuil où il restait prostré de longues heures.

Le quatrième jour, au matin, ses gardiens lui apportèrent une boule de pain noir et un alcarazas rempli d'eau en lui recommandant de ménager ces maigres provisions, attendu qu'on ne lui en donnerait d'autres que dans deux jours.

C'est à peine s'il parut entendre ce qu'on lui disait. Il faut croire, cependant, qu'il avait entendu et compris, car, deux heures plus tard, le pain était diminué de moitié et l'alcarazas s'était vidé dans les mêmes proportions. Il faut croire aussi qu'il était surveillé de près, car, peu de temps après, les moines reparurent et le prièrent de les suivre.

Le maigre repas qu'il venait de faire lui avait rendu un peu de forces, car il se leva sans trop de difficultés. Mais, ce qui étonna les deux gardiens, c'est qu'il ne paraissait pas très bien comprendre ce qu'ils disaient.

Voyant cela, Bautista le prit par un bras, Zacarias par l'autre, et ils l'entraînèrent doucement. On lui fit traverser quelques couloirs et descendre deux étages. Une porte s'ouvrit, les moines le poussèrent, et il obéit docilement au geste et pénétra dans le nouveau local qui lui était assigné. Les moines posèrent par terre ce qui restait de pain et d'eau, qu'ils avaient eu la précaution d'emporter, et se retirèrent silencieusement. Bautista s'en fut tout droit chez le supérieur du couvent.

—Eh bien? fit laconiquement ce personnage.

—C'est fait, répondit non moins laconiquement le frère Bautista.

—Il n'a pas fait de difficultés?

—Aucune, révérendissime père. D'ailleurs, je ne sais si c'est l'effet du jeûne prolongé, mais il ne paraît pas avoir toute sa conscience. Ah! ce n'est plus le fringant cavalier qu'il était lorsqu'il est entré ici!

—Est-il réellement si bas? Faites attention, mon frère, que ceci est d'une importance capitale.

—Révérendissime père, je crois sincèrement que, si on le soumet encore quelques jours à un régime aussi dur, il perdra la raison... à moins qu'il ne tombe d'inanition.

—Nous enverrons le père médecin vérifier sans qu'il puisse s'en douter. Vous êtes bien sûr qu'il avait avalé le contenu de la bouteille de Saumur que nous vous avions recommandé de placer bien en évidence le jour de son entrée au couvent?

—Absolument... Il ne restait pas une goutte de vin au fond de la bouteille. Frère Zacarias et moi nous nous en sommes assurés.

Le prieur eut un sourire sinistre:

—S'il en est ainsi, il doit être, en effet, à point. N'importe, pour plus de sûreté, j'enverrai le médecin. Allez, mon frère!

La cellule dans laquelle on venait de conduire Pardaillan pouvait avoir environ dix pieds de long et autant en largeur. Elle était parfaitement obscure. Il n'y avait aucun meuble, pas un siège, pas même une botte de paille, et le chevalier, qui, décidément, n'avait plus de forces, dut s'accroupir sur le plancher, le dos appuyé à une des cloisons de son cachot.

Combien de temps resta-t-il ainsi accroupi? Des heures ou des minutes? Il n'aurait su dire, car il paraissait avoir perdu conscience de l'état misérable dans lequel il se trouvait.

Il est probable que le temps qu'il passa ainsi fut assez long, car il eut faim, et, en un geste machinal, il finit la miche de pain et vida presque entièrement la provision d'eau.

A ses tortures vint s'en ajouter une autre; la chaleur. Cette chaleur allait sans cesse en augmentant et paraissait provenir du plafond de son cachot. Sous l'effet de cette chaleur anormale, l'air se faisait de plus en plus rare, et sa respiration devenait plus pénible.

Il était ruisselant de sueur et il haletait. Par là-dessus, un silence de tombe, une obscurité compacte à tel point que, si la cruche, à laquelle il se désaltérait de temps en temps, n'avait pas été sous sa main, il n'aurait pu la retrouver.

Et voici que le milieu de ce brasier insupportable que paraissait être le plafond s'ouvrit soudain, un flot de lumière inonda le cachot et vint l'aveugler de son éclat insoutenable.

C'est a croire qu'on venait d'allumer brusquement, au-dessus de sa tête, un soleil dont les éclats fulgurants lui brûlaient les yeux. Et, en même temps, par un phénomène inexplicable, la chaleur diminuait, une douce fraîcheur lui succédait. Mais cette fraîcheur ne fit que s'accentuer et se changea rapidement en un froid glacial. Si bien que, après avoir été en nage, il grelottait dans son coin.

Avec le froid intense succédant à la chaleur torride, un autre phénomène se produisit: des émanations délétères envahirent son cachot, une puanteur insupportable vint le suffoquer. Et, toujours, cet infernal soleil qui lardait ses prunelles de milliers de coups d'épingle atrocement douloureux chaque fois qu'il se risquait à ouvrir les paupières.

Pardaillan, asphyxié, à demi terrassé peut-être par la congestion, avait roulé sur le sol. Le délire s'était emparé de lui, un râle étouffé coulait sans interruption de ses lèvres glacées, et, parfois, un gémissement plaintif alternait avec le râle. Et les heures s'écoulèrent, douloureuses, mortelles, sans qu'il en eût conscience.

Brusquement, l'éclat du soleil s'atténua. Le cachot fut encore vivement éclairé, mais cette lumière, du moins, était très supportable. En même temps, un déplacement d'air violent, tel que le produit un puissant ventilateur, balaya les mauvaises odeurs qui infectaient le cachot, et l'air redevint respirable. Puis, aussitôt, des bouffées de chaleur attiédirent l'atmosphère, pendant que des bouffées de parfums très doux achevaient de chasser ce qui pouvait rester de miasmes épars dans l'air.

Rapidement, ce cachot, où il avait failli être terrassé tour à tour par la chaleur et le froid, par l'asphyxie et la congestion, ce cachot, où il avait failli être aveuglé par les éclats puissants d'un soleil factice, redevint habitable. Il éprouva aussitôt les bienfaisants effets de cet heureux changement. Le délire fit place à une sorte d'engourdissement qui n'avait rien de douloureux, les râles cessèrent, la respiration redevint normale. Peu à peu, cette sorte d'engourdissement disparut. Il retrouva non pas cette admirable intelligence qui le faisait supérieur à ceux qui l'entouraient, mais un vague embryon de conscience.

C'était peu. C'était cependant une amélioration notable, comparée à l'état où il se trouvait avant.

Nous avons dit qu'il avait roulé par terre. C'est sur son manteau que nous aurions dû dire.

En effet, malgré la chaleur—on était au gros de l'été—par suite d'on ne sait quelle inexplicable fantaisie, tout à coup, il s'était enveloppé dans son manteau et n'avait plus voulu s'en séparer. Cette fantaisie remontait au jour de ce fameux et unique repas qu'il avait fait dans cette merveilleuse salle à manger, aménagée à son intention.

Pendant ce repas, il avait gardé son manteau, et, depuis, il ne l'avait plus quitté, ni jour ni nuit.

Les dignes frères Bautista et Zacarias avaient fort bien remarqué cette bizarrerie, sans y attacher d'importance, d'ailleurs.

Donc, Pardaillan avait roulé à terre dans son manteau. Il se redressa lentement. Sa manie étant passée, sans doute, il enleva ce manteau, le plia proprement, et, comme il n'y avait pas de siège, il s'assit dessus et s'appuya au mur. Il jeta autour de lui un regard qui n'était plus ce regard si vif d'autrefois, mais où ne luisait plus cette lueur de folie qu'on y voyait l'instant d'avant. Il vit près de lui un pain entier et une cruche pleine d'eau.

Ceci fait supposer que le supplice avait duré un jour, deux jours peut-être, puisqu'on avait renouvelé ses provisions sans qu'il s'en fût aperçu. Il prit le pain sec et dur et le dévora presque en entier. De même, il vida aux trois quarts la cruche.

Ce maigre repas lui rendit un peu de forces. Les forces amenèrent une nouvelle amélioration dans son état mental. Il eut plus nettement conscience de sa situation. Il s'accota au mur le plus commodément qu'il put et se remit à regarder attentivement autour de lui, avec ce regard étonné d'un homme qui ne reconnaît pas les lieux où il se trouve.

A ce moment, à son côté gauche, il perçut un bruit sec, semblable à un ressort qui se détend. Il y regarda. Une lame large comme une main, longue de près de deux pieds, tranchante comme un rasoir, pointue comme une aiguille, ressemblant assez exactement à une faux, venait de surgir de la muraille, là, à son côté, à la hauteur du sein. Le tranchant, placé horizontalement et tourné de son côté, l'avait frôlé en passant; quelques lignes de plus à droite, et c'en était fait de lui: la lame le perçait de part en part.

Le Pardaillan au coeur de diamant qu'il était, il y avait quelques jours à peine, eût considéré cette dangereuse apparition avec étonnement, peut-être—et encore, n'est-ce pas bien sûr—en tout cas, sans manifester le moindre émoi. Hélas! ce Pardaillan n'était plus. Les intolérables tortures qu'il endurait depuis bientôt deux semaines, quelque drogue infernale qu'on avait réussi à lui faire absorber, avaient fait de lui une loque humaine. Il n'était peut-être pas tout à fait fou, il était bien près de le devenir.

De l'homme fort, sain, vigoureux qu'il était, la faim, la soif, les abominables supplices qu'on lui infligeait avaient fait de lui un être faible, sans énergie, sans volonté. Et ceci n'était rien. Ce qui était le plus affreux, c'est que la drogue, l'horrible drogue, non contente de dévorer cette intelligence si lumineuse qui était la sienne, de l'aventurier hardi, entreprenant, intrépide et vaillant, avait fait un être pusillanime qu'un rien effarouchait et qui ressemblait à un poltron. Pardaillan le brave; finissant dans la peau d'un lâche!... Quel triomphe pour Fausta!

En voyant cette faux qui l'avait frôlé de si près que c'était un miracle qu'elle ne l'eût pas transpercé, le nouveau Pardaillan fut secoué d'un tremblement nerveux; il tremble, sans songer à s'écarter. Au même instant, du côté opposé, il perçut le même bruit, précurseur d'une apparition nouvelle, et il se replia, se tassa, avec une expression de terreur indicible, et un hurlement, long, lugubre, pareil à celui d'un chien hurlant à la mort, jaillit de ses lèvres crispées. Une nouvelle lame venait de jaillir à son côté droit; et, comme la première, il s'en fallait d'un fil qu'elle ne l'eût atteint.

Un inappréciable instant, il resta ainsi, entre ces deux tranchants qui débordaient des deux côtés de sa poitrine, pareils aux deux branches énormes de quelque fantastique et menaçante cisaille prête à se refermer et à le broyer. Et, aussitôt, juste au-dessus de sa tête. Une troisième faux parut, dont le tranchant placé dans le sens vertical paraissait vouloir le couper en deux, de haut en bas.

Par quel miracle cette troisième faux l'avait-elle manqué de quelques lignes? L'ancien Pardaillan n'eût pas manqué de se poser cette question dès la première apparition.

Le nouveau Pardaillan se contenta de hurler plus fort, et, en même temps, plus plaintivement. Seulement, cette fois, guidé sans doute par l'instinct de la conservation, il s'écarta précipitamment de l'infernale muraille. Et les deux faux horizontales l'enserraient si étroitement que, dans le mouvement qu'il fit, il taillada son pourpoint. Il eut pourtant cette suprême chance de ne pas déchirer ses chairs en même temps.

Sorti de la dangereuse position où il se trouvait, il se hâta de se mettre hors d'atteinte et, accroupi au milieu du cachot, en continuant d'émettre des gémissements, comme fasciné, il regardait les trois faux d'un air stupide.

Alors, les deux faux horizontales, placées exactement sur la même ligne, se mirent automatiquement en branle, se refermant à fond l'une sur l'autre, comme les deux branches d'une paire de ciseaux. Puis elles s'ouvrirent, et ce fut alors la faux verticale qui s'abaissa pour se relever dès que les autres se rapprochaient pour se croiser.

Ce mouvement rapide des trois faux ressemblait au jeu régulier de trois monstrueux hachoirs, alternant, avec une précision mécanique, à coups carrément rythmés, malgré leur rapidité. Et chaque fois qu'une des faux se fermait à fond ou s'ouvrait toute grande, cela produisait, sur la cloison, un bruit sec qui éclatait comme le bruit d'une baguette frappant un tambour. En sorte que, avec la rapidité acquise, ces bruits, d'abord espacés, se changèrent en un roulement continu qui remplit le cachot d'un bourdonnement sonore.

Lorsque le mouvement de ces trois faux fut régulièrement établi, à côté, une deuxième série de trois faux fit son apparition, et, comme la première, elle se mit en mouvement automatiquement. Et le roulement devint plus fort. Enfin une troisième, une quatrième et une cinquième série apparurent et se mirent en branle.

Alors, d'une extrémité à l'autre de la cloison diabolique, Pardaillan ne vit plus que l'éclat fulgurant de l'acier tombant et se relevant avec une rapidité prodigieuse. Il était interdit de s'approcher de cette cloison, sous peine d'être happé par les faux et haché menu comme chair à pâté. Et le roulement devint assourdissant.

Pardaillan, hors de l'atteinte des faux, ne pouvait détacher ses yeux exorbités de ce spectacle fantastique. Et la même plainte lugubre fusait de ses lèvres, sans répit.

Tout à coup, il tressaillit. Il venait de sentir le plancher s'écrouler sous lui. Tout d'abord, il crut s'être trompé.

La peur—car il avait une peur affreuse, peur de mourir haché par ces horrifiantes lames, il avait peur, lui! Pardaillan!—la peur, donc, lui donnait une lueur de lucidité qui lui permettait d'observer et de raisonner.

Mais, comme il contemplait toujours les faux en mouvement, il vit bientôt qu'il ne s'était pas malheureusement trompé. En effet, il n'y avait pas à en douter, le plancher s'inclinait dans la direction de la machine à hacher.

C'était le nom que, d'instinct, il avait spontanément donné, dans son esprit, à cette effroyable invention. Il s'inclinait si bien, même, que sous chacun de ces groupes, qui était comme une pièce dont le tout constituait la machine, une quatrième faux venait d'apparaître.

La disposition de ces quatre faux formait un losange parfait. Ainsi, le long de la cloison, il y avait maintenant cinq losanges. Seulement, tandis que les trois faux primitives continuaient leur perpétuel mouvement de hachoir, la quatrième restait immobile, paraissant attendre et guetter, sournoise et menaçante. Et le mouvement d'inclinaison du plancher se poursuivait lentement, avec une régularité terrifiante.

Alors, Pardaillan remarqua ce qu'il n'avait pas encore remarqué jusque-là: que le plancher de son cachot paraissait être une énorme plaque d'acier, lisse, glissante, sans une soudure visible, sans la moindre protubérance à quoi il eût pu s'accrocher. Il se sentit doucement, mais irrésistiblement, glisser sur ce plancher, et il comprit qu'il allait rouler infailliblement jusqu'à l'un de ces cinq hachoirs qui le mettrait en pièces.

Alors aussi, la peur de mourir qui le talonnait, la terreur sans nom qui lui rongeait le cerveau achevèrent l'oeuvre dissolvante, poursuivie avec une ténacité féroce durant quinze jours de tortures variées, longuement et froidement préméditées, accumulées avec un art diabolique et destinées à faire sombrer cette raison si solide, si lumineuse.

Le but visé par Fausta et d'Espinosa était atteint: Pardaillan n'était plus.

C'était un pauvre fou qui, maintenant, hagard, échevelé, écumant, hurlait son désespoir et sa terreur. Et ce fou, d'une voix qui s'efforçait de couvrir le tonitruant roulement de la machine à hacher, criait de toutes ses forces, déjà épuisées:

—Arrêtez!... Arrêtez!... Je ne veux pas mourir!... Je ne veux pas!...

Mais on ne l'entendait pas sans doute. Ou peut-être l'implacable volonté de l'inquisiteur avait-elle décidé de pousser l'expérience jusqu'au bout.

Car le plancher continuait de s'abaisser avec une régularité désespérante. Maintenant ce n'était plus cinq losanges, mais dix qui fonctionnaient simultanément, avec la même rapidité, avec le même roulement formidable qui remplissait le cachot de son bruit de tonnerre.

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