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Les Pardaillan — Tome 06

Les amours du Chico (continued 2)

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Elle réfléchit une seconde, et:

«Pardaillan!... Que dira-t-il quand il saura que j'ai remis ce parchemin à M. d'Espinosa? Voilà sa mission manquée, lui qui a promis de rapporter ce parchemin à Henri de Navarre. Qui sait? Si d'Espinosa le manque, je me débarrasse peut-être en même temps de Pardaillan. Avec ses idées spéciales, il est capable de se croire Déshonoré.»

Et avec un sourire terrible:

«Lorsqu'un homme comme Pardaillan se croit déshonoré et qu'il ne peut laver son honneur dans le sang de son ennemi, il n'a qu'une ressource: le laver dans son propre sang. Pardaillan pourrait bien se tuer!... C'est à voir!...»

Elle demeura encore un moment rêveuse, et ce nom de Pardaillan appela dans son esprit celui de son fils, et elle songea:

«Myrthis! Où peut bien être Myrthis? Et mon fils, le fils de Pardaillan? Il serait temps pourtant de rechercher cet enfant.»

Elle réfléchit encore un moment et murmura:

«Oui, tout ceci sera liquidé rapidement, soit que je réussisse, soit que j'échoue. Il sera temps de rechercher mon fils.»

Ayant pris cette résolution, elle frappa de nouveau sur un timbre et jeta un ordre à la suivante, accourue.

Quelques instants plus tard, la litière de Fausta s'arrêtait devant le vestibule d'honneur du grand inquisiteur, logé au palais.

Fausta eut un long entretien avec d'Espinosa, à qui, en échange de certaines conditions qu'elle posa, elle remit spontanément la fameuse déclaration du feu roi Henri de Valois, proclamant Philippe II d'Espagne héritier de la couronne de France.

IV

ENTRETIEN DE PARDAILLAN ET DU TORERO

En quittant Fausta, le Torero s'était dirigé en hâte vers l'auberge de la Tour, où il avait laissé celle qu'il considérait comme sa fiancée confiée aux bons soins de la petite Juana.

Il allait d'un pas accéléré, sans se soucier des passants qu'il bousculait, pris soudain d'un sinistre pressentiment qui lui faisait redouter un malheur. Il lui semblait qu'un danger pressant planait sur la Giralda...

Chose étrange, maintenant qu'il n'était plus captivé par le charme de Fausta, il lui paraissait que toute cette histoire de sa naissance qu'elle lui avait contée n'était qu'un roman imaginé en vue d'il ne savait quelle mystérieuse intrigue.

«Quelle vraisemblance tout cela a-t-il? se disait-il en marchant. Rien ne concorde avec ce que je sais. Comment ai-je été assez sot pour me laisser abuser à ce point? Le brave homme qui m'a élevé et qui m'a donné maintes preuves de sa loyauté et de son dévouement m'a toujours assuré que mon père avait été mis à la torture sur l'ordre du roi et que, pour être bien assuré de la bonne exécution de cet ordre, il avait tenu à assister lui-même à l'épouvantable supplice. Le roi n'est pas, ne peut pas être mon père.»

Et avec une ironie féroce:

«Un roi, moi, le dompteur de taureaux! C'est une pitié seulement que j'aie pu m'arrêter un instant à pareille folie! Suis-je fait pour être roi! Ah! par le diable! serai-je plus heureux quand, pour la satisfaction d'une stupide vanité, j'aurai sacrifié ma liberté, mes amis, mon amour et lié mon sort à celui de Mme Fausta, qui fera de moi un instrument bon à tuer des milliers de mes semblables pour l'assouvissement de son ambition à elle! Sans compter que je me donnerai là un maître redoutable devant qui je devrai plier sans cesse. Au diable, la Fausta; au diable, la couronne et la royauté. Torero je suis. Torero je resterai, et vive l'amour de ma gracieuse et tant douce et tant jolie Giralda! Je demanderai à mon ami, M. de Pardaillan, de m'emmener avec lui dans son beau pays de France. Présenté par un gentilhomme de cette valeur, il faudra que je sois bien emprunté pour ne pas faire mon chemin, honnêtement, sans crime et sans félonie. Allons, c'est dit, si M. de Pardaillan veut bien de moi, je pars avec lui.»

En monologuant de la sorte, il était arrivé à l'hôtellerie, et ce fut avec une angoisse, qu'il ne parvint pas à surmonter, qu'il pénétra dans le cabinet de la mignonne Juana.

Il fut rassuré tout de suite. La Giralda était là, bien tranquille, riant et jasant avec la petite Juana. Presque du même âge toutes les deux, aussi jolies, de même condition, vives et rieuses, aussi franches, elles étaient devenues tout de suite une paire d'amies.

Pardaillan, assis devant une bouteille de bon vin de France, veillait avec son sourire narquois sur la fiancée de ce jeune prince pour qui il s'était pris d'une soudaine et vive sympathie.

Lorsque Pardaillan s'était réveillé, après avoir dormi une partie de la matinée, la vieille Barbara, sur l'ordre de Juana, lui avait fait part du désir exprimé par don César de le voir veiller sur la Giralda. Sans dire un mot, Pardaillan avait ceint gravement son épée—cette épée qu'il avait ramassée sur le champ de bataille, lors de sa lutte épique avec les estafiers de Fausta—et il était descendu, sans perdre un instant, se mettre à la disposition de la petite Juana.

Il s'était placé de façon à barrer la route à quiconque eût été assez téméraire pour pénétrer dans le cabinet sans l'assentiment de la maîtresse du lieu. Et, à le voir si calme, si confiant dans sa force, les deux jeunes filles s'étaient senties plus en sûreté que si elles avaient été sous la garde de toute une compagnie d'hommes d'armes du roi.

Le premier mot de Pardaillan fut pour dire:

—Et mon ami Chico? Je ne le vois pas. Où est-il donc?

Avec un sourire malicieux, Juana demanda sur un ton assez incrédule:

—Est-ce bien sérieusement, monsieur le chevalier, que vous donnez ce titre d'ami à un aussi piètre personnage que le Chico?

—Ma chère enfant, dit gravement Pardaillan, croyez bien que je ne plaisante jamais avec une chose respectable. Que le Chico soit un piètre personnage, comme vous dites, peu me chaut. Je n'ai pas, Dieu merci! l'habitude de subordonner mes sentiments à la condition sociale de ceux à qui ils s'adressent. Si je donne ce titre d'ami au Chico, c'est qu'effectivement il l'est. Et quand je vous aurai dit que je suis extrêmement réservé dans mes amitiés, ce sera une manière de vous dire que le Chico mérite tout à fait ce titre.

—Mais enfin qu'a-t-il donc fait de si beau qu'un homme tel que vous en parle de si élogieuse façon?

—Je vous l'ai dit: c'est un brave. Que si vous désirez en savoir plus long, je vous dirai un de ces jours ce qu'il a fait pour acquérir mon estime. Pour le moment, tenez pour très sérieux que je le considère réellement comme un ami et répondez, s'il vous plaît, à ma question: Comment se fait-il que je ne le voie pas? Je le croyais de vos bons amis à vous aussi, ma jolie Juana?

Il sembla à Juana qu'il y avait une intention de raillerie dans la façon dont le chevalier prononça ces dernières paroles. Mais, avec le seigneur français, il n'était jamais facile de se prononcer nettement. Il avait une si singulière manière de s'exprimer, il avait un sourire surtout si déconcertant qu'on ne savait jamais avec lui. Aussi ne s'arrêta-t-elle pas à ce soupçon, et avec une moue enfantine:

—Il m'agaçait, dit-elle, je l'ai chassé.

—Oh! oh! quel méfait a-t-il donc commis?

—Aucun, seigneur de Pardaillan, seulement... c'est un sot.

—Un sot!... le Chico! Voilà ce que vous ne me ferez pas croire. C'est un garçon très fin au contraire, très intelligent, et qui vous est, je crois, très attaché. J'espère que ce renvoi n'est pas définitif et que je le reverrai bientôt ici.

—Oh! fit en riant Juana, il saura bien revenir sans qu'on ait besoin de l'y convier. Jamais je n'ai vu drôle aussi éhonté, aussi dépourvu d'amour-propre.

—Avec vous, peut-être, dit Pardaillan, en riant franchement de l'air dépité avec lequel elle avait dit ces paroles. Il ne faudrait pas trop s'y fier toutefois, et je crois que, si tout autre que vous se permettait de lui manquer, le Chico ne se laisserait pas malmener aussi bénévolement que vous dites.

—Il est de fait qu'il a la tête assez près du bonnet et ce n'est pas à sa louange, convenez-en.

—Je ne trouve pas. En attendant, il me manque, à moi, le Chico. Quelle que soit sa faute, j'implore son pardon, ma jolie hôtesse.

Comme bien on pense, Juana aurait été bien en peine de refuser quoi que ce soit à Pardaillan. La grâce fut donc magnanimement accordée. Bien mieux, on courut à la recherche du Chico. Mais il demeura introuvable.

Pardaillan comprit que le nain avait dû se terrer dans son gîte mystérieux et il n'insista pas davantage.

Réduit à la seule conversation des deux jeunes filles, il commençait à trouver le temps quelque peu long lorsque le Torero vint le délivrer.

La Giralda se doutait bien que son fiancé avait dû se rendre chez cette princesse qui prétendait connaître sa famille et se disait en mesure de lui révéler le secret de sa naissance. Mais, comme don César était parti sans lui dire où il allait, elle crut devoir garder pour elle le peu qu'elle savait.

Cela, d'autant plus aisément que Pardaillan, avec sa discrétion outrée, s'abstint soigneusement de toute allusion à l'absence du Torero. Il pensait que, pour que don César fût résolu à s'absenter alors qu'il croyait sa fiancée en péril, c'est qu'il devait y avoir nécessité impérieuse. Le Torero lui avait fait demander de veiller sur sa fiancée: il veillait. Il se demandait bien, non sans inquiétude, où pouvait être allé le jeune homme, mais il gardait ses impressions pour lui.

Quoi qu'il en soit, l'arrivée du Torero lui fut très agréable.

Il l'accueillit donc avec ce bon sourire qu'il n'avait que pour ceux qu'il affectionnait.

De son côté, le Torero éprouvait l'impérieux besoin de se confier à un ami. Non pas qu'il hésitât sur la conduite à tenir, non pas qu'il eût des regrets de la détermination prise de refuser les offres de Fausta, mais parce qu'il lui semblait que, dans l'extraordinaire aventure qui lui arrivait, bien des points obscurs subsistaient, et il était persuadé qu'un esprit délié comme celui du chevalier saurait projeter la lumière sur ces obscurités.

Résolu à tout dire à son nouvel ami, après avoir remercié la petite Juana avec une effusion émue, après l'avoir assurée de son éternelle gratitude, il entraîna le chevalier dans une petite salle où il lui serait possible de s'entretenir librement avec lui et sans témoin, et en même temps de surveiller de près l'entrée du cabinet où il laissait la Giralda avec Juana. Une sorte d'instinct l'avertissait en effet que sa fiancée était menacée. Il n'aurait pu dire en quoi ni comment, mais il se tenait sur ses gardes.

Lorsqu'ils se trouvèrent seuls, attablés devant quelques flacons poudreux, le Torero dit:

—Vous savez, cher monsieur de Pardaillan, que la maison où nous nous sommes introduits cette nuit et où j'ai trouvé ma fiancée appartient à une princesse étrangère?

Pardaillan savait parfaitement à quoi s'en tenir. Néanmoins, il prit son air le plus ingénument étonné pour répondre:

—Non, ma foi! J'ignorais complètement ce détail.

—Cette princesse prétend connaître le secret de ma naissance. J'ai voulu en avoir le coeur net. Je suis allé la voir.

Pardaillan posa brusquement sur le bord de la table le verre qu'il allait porter à ses lèvres, et malgré lui s'écria:

—Vous avez vu Fausta?

—Je reviens de chez elle.

—Diable! grommela Pardaillan, voilà ce que je craignais.

—Vous la connaissez donc?

—Un peu, oui.

—Quelle femme est-ce?

—C'est une jeune femme... Au fait, quel âge a-t-elle? Vingt ans, peut-être, peut-être trente. On ne sait pas. Elle est jeune, elle est remarquablement belle, et... vous avez dû le remarquer, je présume...

Le Torero hocha doucement la tête.

—Elle est jeune, elle est fort belle, et je l'ai remarqué en effet. Je désire savoir quelle sorte de femme elle est.

—Mais... j'ai entendu dire qu'elle est colossalement riche, et généreuse en proportion de sa fortune. On la dit très puissante aussi. C'est elle qui a renversé le pauvre Valois. Elle fait trembler sur son trône le jouteur le plus terrible de cette époque, le pape Sixte-Quint. Et, ici même, je ne serais pas surpris qu'elle réussît à dominer votre roi, Philippe, un bien triste sire, soit dit sans vous fâcher, et M. d'Espinosa lui-même, qui me paraît autrement redoutable que son maître.

Le Torero écoutait avec une attention passionnée. Il sentait confusément que le chevalier en savait, sur le compte de cette princesse, beaucoup plus long qu'il ne voulait bien le dire. Mais c'était une nature très fine que celle du Torero, et, quoi qu'il ne connût le chevalier que depuis peu, il n'avait pas été long à remarquer que cet homme ne disait que ce qu'il jugeait bon de dévoiler.

—Vous ne comprenez pas, chevalier, dit-il. Je vous demande si on peut avoir confiance en elle.

—Ah! très bien! Que ne le disiez-vous tout de suite. Avoir confiance en Fausta! Cela dépend d'une foule de considérations qu'elle est seule à connaître, naturellement. Si elle vous promet, par exemple, de vous faire proprement daguer dans quelque guet-apens bien machiné—et elle a parfois la franchise de vous prévenir—vous pouvez vous en rapporter à elle. Si elle vous promet aide et assistance, il serait peut-être prudent de s'informer jusqu'à quel point aide et assistance lui seront profitables à elle-même. Il serait au moins imprudent de compter sur elle dès l'instant où vous ne lui serez plus utile. Si elle vous aime, tenez-vous sur vos gardes. Jamais vous n'aurez été aussi près de votre dernière heure. Si elle vous hait, fuyez ou c'en est fait de vous. Si vous lui rendez service, ne comptez pas sur sa reconnaissance.

—C'est qu'elle m'a révélé des choses extraordinaires. Et je ne serais pas fâché de savoir jusqu'à quel point je dois prêter créance à ses paroles.

—Fausta ne fait et ne dit jamais rien d'ordinaire. Elle ne ment jamais non plus. Elle dit toujours les choses telles qu'elle les voit à son point de vue... Ce n'est point sa faute si ce point de vue ne correspond pas toujours à la vérité exacte.

Le Torero comprit qu'il ne lui serait pas facile de se faire une opinion exacte tant qu'il s'obstinerait à procéder par questions directes. Il jugea que le mieux était de conter point par point les différentes parties de son entrevue.

—Mme Fausta, dit-il, m'a dit une chose inconcevable, incroyable. Tenez-vous bien, chevalier, vous allez être étonné. Elle prétend que je suis... fils de roi!

Pardaillan ne parut nullement étonné.

—Pourquoi pas, don César? J'ai toujours pensé que vous deviez être de très illustre famille. On sent qu'il y a de la race en vous, et, malgré la modestie de votre position, vous fleurez le grand seigneur d'une lieue.

—Grand seigneur, tant que vous voudrez, chevalier; mais de là à être de sang royal, et, qui mieux est, héritier d'un trône, le trône d'Espagne, avouez qu'il y a loin.

—Je ne dis pas non. Cela ne me paraît pas impossible pourtant, et j'avoue, quant à moi, que vous feriez figure de roi autrement noble et impressionnante que celle de ce vieux podagre qui règne sur les Espagnes.

—Vous ajouteriez foi à de pareilles billevesées?

—Pourquoi pas?

Et, avec une intonation étrange, le chevalier ajouta:

—N'avez-vous pas ajouté foi à ces billevesées, comme vous dites?

—Oui, dit franchement le Torero. J'avoue que j'ai eu un instant de sotte vanité et que je me suis cru fils de roi. Mais j'ai réfléchi depuis, et maintenant...

—Maintenant? fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla.

—Je comprends l'absurdité d'une pareille assertion.

—Je confesse que je ne vois rien d'absurde là.

—Peut-être auriez-vous raison en ce qui concerne la prétention elle-même. Ce qui la rend absurde à mes yeux, ce sont les circonstances anormales qui l'accompagnent.

—Expliquez-vous.

—Voyons, est-il admissible que, fils légitime du roi et d'une mère irréprochable, j'aie été poursuivi par la haine aveugle de mon père? Qu'on en ait été réduit, pour sauver les jours menacés de l'enfant, à l'enlever, le cacher, l'élever—si on peut dire, car, en résumé, je me suis élevé tout seul—obscur, pauvre, déshérité?

—Cela peut paraître étrange. Mais, étant donné le caractère féroce, ombrageux à l'excès du roi Philippe, je ne vois, pour ma part, rien de tout à fait impossible à ce qui peut paraître un roman.

Le Torero secoua énergiquement la tête.

—Je ne vois pas comme vous, dit-il fermement. Les conditions dans lesquelles j'ai été élevé sont normales, naturelles, je dirai mieux, elles me paraissent obligatoires s'il s'agit—et je crois que c'est mon cas—d'une naissance clandestine, du produit d'une faute, pour tout dire. Ces mêmes conditions me paraissent tout à fait inadmissibles dans un cas normal et légitime... tel que la naissance de l'héritier légitime d'un trône.

Ayant dit ces mots avec une conviction évidemment sincère, le Torero demeura un moment rêveur.

Pardaillan, qui connaissait le secret de sa naissance, et qui continuait de l'observer avec une attention soutenue, songea en lui-même:

«Pas si mal raisonné que cela.»

Cependant le Torero reprenait:

—Et quand bien même je serais le fils du roi, quand bien même Mme Fausta étalerait à mes yeux les preuves les plus convaincantes, ces fameuses preuves qu'elle détient, paraît-il, eh bien, voulez-vous que je vous dise? Je refuserais de reconnaître le roi pour mon père, je m'efforcerais de refouler ma haine et je disparaîtrais, je fuirais l'Espagne, je resterais ce que je suis: obscur et sans nom.

—Ah bah! et pourquoi donc? fit Pardaillan, dont les yeux pétillaient.

—Voyons, chevalier, si le roi, mon père, me tendait les bras, s'il me reconnaissait, s'il s'efforçait de réparer le passé, ne serais-je pas en droit d'accepter la nouvelle situation qui me serait faite?

—Si votre père vous tendait les bras, dit gravement Pardaillan, votre devoir serait de le presser sur votre coeur et d'oublier le mal qu'il pourrait vous avoir fait.

—N'est-ce pas? fit joyeusement le Torero. C'est bien ce que je pensais. Mais ce n'est pas du tout cela que l'on m'offre.

—Diable! que vous offre-t-on?

—On m'offre des millions pour soulever les populations, on m'offre le concours de gens que je ne connais pas. On ne m'offre pas l'affection paternelle. En échange de ces millions et de ces concours, on me propose de me dresser contre mon prétendu père. Mon premier acte de fils sera un acte de rébellion envers mon père.

—C'est à la tête d'une armée que je prendrai contact avec ce père, et c'est les armes à la main que je lui adresserai mon premier mot. Et, quand je l'aurai humilié, bafoué, vaincu, je lui imposerai de me reconnaître officiellement pour son héritier. Voilà ce que l'on m'offre, ce que l'on me propose, chevalier.

—Et vous avez accepté?

—Chevalier, vous êtes l'homme que j'estime le plus au monde. Je vous considère comme un frère aîné que j'aime et que j'admire. Je ne veux avoir rien de caché pour vous. Or, vous qui m'avez témoigné estime et confiance, apprenez à me connaître et sachez que j'ai commis cette mauvaise action de songer à accepter.

—Bah! fit Pardaillan avec son sourire aigu, une couronne est bonne à prendre.

—Je vous comprends. Quoi qu'il en soit, on m'avait présenté les choses de telle manière, je crois. Dieu me pardonne, que la raison m'abandonnait: j'étais comme ivre, ivre d'orgueil, ivre d'ambition. J'étais sur le point d'accepter. Heureusement pour moi, la princesse à ce moment m'a fait une dernière proposition, ou, pour mieux dire, m'a posé une dernière condition.

—Voyons la condition, dit Pardaillan, qui se doutait bien de quoi il retournait.

—La princesse m'a offert de partager ma fortune, ma gloire, mes conquêtes en devenant ma femme.

—Hé! vous ne seriez pas si à plaindre, persifla Pardaillan. On vous offre la fortune, un trône, la gloire, des conquêtes prodigieuses, et, comme si cela ne suffisait pas, on y ajoute l'amour sous les traits de la femme la plus belle qui soit, et vous vous plaignez. J'espère bien que vous n'avez pas commis l'insigne folie de refuser des offres aussi merveilleuses.

—Ne raillez pas, chevalier, c'est cette dernière proposition qui m'a sauvé. J'ai songé à ma petite Giralda qui m'a aimé de tout son coeur alors que je n'étais qu'un pauvre aventurier. J'ai compris qu'on la menaçait, oh! d'une manière détournée. J'ai compris qu'en tout cas elle serait la première victime de ma lâcheté, et que, pour me hausser à ce trône, avec lequel on me fascinait, il me faudrait monter sur le cadavre de l'innocente amoureuse sacrifiée. Et j'ai été, je vous jure, bien honteux.

«Amour, amour, songea Pardaillan, qu'on aille, après celle-là, nier ta puissance!»

Et tout haut, d'un air railleur:

—Allons, bon! Vous avez fait la folie de refuser.

—Je n'ai pas eu le temps de refuser.

—Tout n'est pas perdu alors, dit Pardaillan, de plus en plus railleur.

—La princesse ne m'a pas laissé parler. Elle a exigé que ma réponse fût renvoyée à après-demain.

—Pourquoi ce délai? fit Pardaillan en dressant l'oreille.

—Elle prétend que demain se passeront des événements qui influeront sur ma décision.

—Ah! quels événements?

—La princesse a formellement refusé de s'expliquer sur ce point.

On remarquera que le Torero passait sous silence tout ce qui concernait l'attentat prémédité sur sa personne, que lui avait annoncé Fausta. Celle-ci avait parlé d'une armée mise sur pied, d'émeute, de bataille, et sur ce point le Torero pensait fermement qu'elle avait considérablement exagéré. Il croyait donc à une vulgaire tentative d'assassinat, et eût rougi de paraître implorer un secours pour si peu. Il devait amèrement se reprocher plus tard ce faux point d'honneur.

Pardaillan de son côté cherchait à démêler la vérité dans les réticences du jeune homme. Il n'eut pas de peine à la découvrir, puisqu'il avait entendu Fausta adjurer les conjurés de se rendre à la corrida pour y sauver le prince menacé de mort. Il conclut en lui-même:

«Allons, il est brave vraiment. Il sait qu'il sera assailli, et il ne me dit rien. Heureusement, je sais, moi, et je serai là, moi aussi.»

Et tout haut, il dit:

—Je disais bien, tout n'est pas perdu. Après-demain vous pourrez dire à la princesse que vous acceptez d'être son heureux époux.

—Ni après-demain ni jamais, dit énergiquement le Torero. J'espère bien ne jamais la revoir. Du moins ne ferai-je rien pour la rencontrer. Ma conviction est absolue: je ne suis pas le fils du roi, je n'ai aucun droit au trône qu'on veut me faire voler. Et, quand bien même je serais fils du roi, quand bien même j'aurais droit à ce trône, ma résolution est irrévocablement prise: Torero je suis, Torero je resterai. Pour accepter, je vous l'ai dit, il faudrait que le roi consentît à me reconnaître spontanément. Je suis bien tranquille sur ce point. Et, quant à l'alliance de Mme Fausta, j'ai l'amour de ma Giralda, et il me suffit.

Les yeux de Pardaillan pétillaient de joie. Il le sentait bien sincère, bien déterminé. Néanmoins, il tenta une dernière épreuve.

—Bah! fit-il, vous réfléchirez. Une couronne est une couronne. Je ne connais pas de mortel assez grand, assez désintéressé pour refuser la suprême puissance.

—Bon! dit le Torero en souriant. Je serai donc cet oiseau rare. N'ajoutez pas un mot, vous n'arriveriez pas à me faire changer d'idée. Laissez-moi plutôt vous demander un service.

—Dix services, cent services, dit le chevalier très ému.

—Merci, dit simplement le Torero: j'escomptais un peu cette réponse, je l'avoue. Voici donc: j'ai des raisons de croire que l'air de mon pays ne nous vaut rien, à moi et à la Giralda.

—C'est aussi mon avis, dit gravement Pardaillan.

—Je voulais donc vous demander s'il ne vous ennuierait pas trop de nous emmener avec vous dans votre beau pays de France?

—Morbleu! c'est là ce que vous appelez demander un service! Mais, cornes du diable! c'est vous qui me rendez service en consentant à tenir compagnie à un vieux routier tel que moi!

—Alors, c'est dit? Quand les affaires que vous avez à traiter ici seront terminées, je pars avec vous. Il me semble que dans votre pays je pourrais me faire ma place au soleil, sans déroger à l'honneur.

—Et, soyez tranquille, vous vous la ferez grande et belle, ou j'y perdrai mon nom.

—Autre chose, dit le Torero avec une émotion contenue: s'il m'arrivait malheur...

—Ah! fit Pardaillan hérissé.

—Il faut tout prévoir. Je vous confie la Giralda. Aimez-la, protégez-la. Ne la laissez pas ici... on la tuerait. Voulez-vous me promettre cela?

—Je vous le promets, dit simplement Pardaillan. Votre fiancée sera ma soeur, et malheur à qui oserait lui manquer.

—Me voici tout à fait rassuré, chevalier. Je sais ce que vaut votre parole.

—Eh bien, éclata Pardaillan, voulez-vous que je vous dise? Vous avez bien fait de repousser les offres de Fausta. Si vous avez éprouvé un déchirement à renoncer à la couronne qu'on vous offrait, soyez consolé, car vous n'êtes pas plus fils du roi Philippe que moi.

—Ah! je le savais bien! s'écria triomphalement le Torero. Mais, vous-même, comment savez-vous?

—Je sais bien des choses que je vous expliquerai plus tard, je vous en donne ma parole. Pour le moment, contentez-vous de ceci: Vous n'êtes pas le fils du roi, vous n'aviez aucun droit à la couronne offerte.

Et avec une gravité qui impressionna le Torero:

—Mais vous n'avez pas le droit de haïr le roi Philippe. Il vous faut renoncer à certains projets de vengeance dont vous m'avez entretenu. Ce serait un crime, vous m'entendez, un crime!

—Chevalier, dit le Torero aussi ému que Pardaillan, si tout autre que vous me disait ce que vous me dites, je demanderais des preuves. A vous, je dis ceci: Dès l'instant où vous affirmez que mon projet serait criminel, j'y renonce.

—Et vous verrez que vous aurez lieu de vous en féliciter. Vous viendrez en France, pays où l'on respire la joie et la santé; vous y épouserez votre adorable Giralda, vous y vivrez heureux et... vous aurez beaucoup d'enfants.

Et Pardaillan éclata de son bon rire sonore.

Le Torero, entraîné, lui répondit en riant aussi.

—Je le crois, parce que vous le dites et aussi pour une autre raison. Je crois à ce que vous dites parce que je sens, je devine que vous portez bonheur à vos amis.

Pardaillan le considéra un moment d'un air rêveur.

—C'est curieux, dit-il, il y a environ deux ans, et la chose m'est restée gravée là—il mit son doigt sur son front—une femme qu'on appelait la bohémienne Saïzuma, et qui en réalité portait un nom illustre qu'elle avait oublié elle-même, une série de malheurs terrifiants ayant troublé sa raison, Saïzuma donc m'a dit la même chose, à peu près dans les mêmes termes. Seulement elle ajouta que je portais le malheur en moi, ce qui n'était pas précisément pour m'être agréable.

Et il se replongea dans une rêverie douloureuse, à en juger par l'expression de sa figure. Sans doute, il évoquait un passé, proche encore, passé de luttes épiques, de deuils et de malheurs.

Le Torero, le voyant devenu soudain si triste, se reprocha d'avoir, sans le savoir, éveillé en lui de pénibles souvenirs, et pour le tirer de sa rêverie il lui dit:

—Savez-vous ce qui m'a fort diverti dans mon aventure avec Mme Fausta? Figurez-vous, chevalier, que je me suis trouvé en présence d'un certain intendant de la princesse, lequel intendant me donnait du «monseigneur» à tout propos et même hors de tout propos. Parlez-moi de Mme Fausta pour donner aux mots leur véritable signification. Elle aussi m'a appelé monseigneur, et ce mot, qui me faisait sourire prononcé par l'intendant, placé dans la bouche de Fausta prenait une ampleur que je n'aurais jamais soupçonnée. Elle serait arrivée à me persuader que j'étais un grand personnage.

—Oui, elle possède au plus haut point l'art des nuances. Mais ne riez pas trop toutefois. Vous avez, de par votre naissance, droit à ce titre.

—Comment, vous aussi, chevalier, vous allez me donner du monseigneur? fit en riant le Torero.

—Je le devrais, dit sérieusement le chevalier. Si je ne le fais pas, c'est uniquement parce que je ne veux pas attirer sur vous l'attention d'ennemis tout-puissants.

—Vous aussi, chevalier, vous croyez mon existence menacée?

—Je crois que vous ne serez réellement en sûreté que lorsque vous aurez quitté à tout jamais le royaume d'Espagne. C'est pourquoi la proposition que vous m'avez faite de m'accompagner en France m'a comblé de joie.

Le Torero fixa Pardaillan et, d'un accent ému:

—Ces ennemis qui veulent ma mort, je les dois à ma naissance mystérieuse. Vous, Pardaillan, vous connaissez ce secret. Ce secret n'est-il donc un secret que pour moi? Ne me heurterai-je pas toujours et partout à des gens qui savent et qui semblent s'être fait une loi de se taire?

Vivement ému, Pardaillan dit avec douceur:

—Très peu de gens savent, au contraire. C'est par suite d'un hasard fortuit que j'ai connu la vérité.

—Ne me la ferez-vous pas connaître?

Pardaillan eut une seconde d'hésitation, et:

—Oui, dit-il, vous laisser dans cette incertitude serait vraiment trop pénible. Je vous dirai donc tout.

—Quand? fit vivement le Torero.

—Quand nous serons en France.

Le Torero hocha douloureusement la tête.

—Je retiens votre promesse, dit-il.

Il n'insista pas, et le chevalier demanda d'un air détaché:

—Vous prendrez part à la course de demain?

—Sans doute.

—Vous êtes absolument décidé?

—Le moyen de faire autrement? Le roi m'a fait donner l'ordre d'y paraître. On ne se dérobe pas à un ordre du roi. Puis il est une autre considération qui me met dans l'obligation d'obéir. Je ne suis pas riche, vous le savez... d'autres aussi le savent. La mode s'est instituée de jeter des dons dans l'arène quand j'y parais. Ce sont ces dons volontaires qui me permettent de vivre. Et, bien que je sois le seul pour qui le témoignage des spectateurs se traduise par des espèces monnayées, je n'en suis pas humilié. Le roi d'ailleurs prêche d'exemple. A tout prendre, c'est un hommage comme un autre.

—Bien, bien, j'irai donc voir de près ce que c'est qu'une course de taureaux.

Les deux amis passèrent le reste de la journée à causer et ne sortirent pas de l'hôtellerie. Le soir venu, ils s'en furent se coucher de bonne heure, tous deux sentant qu'ils auraient besoin de toutes leurs forces le lendemain.

V

DANS L'ARÈNE

A l'époque où se déroulent les événements que nous avons entrepris de narrer, alancear en coso, c'est-à-dire jouter de la lance en champ clos, était une mode qui faisait fureur. Les tournois à la française étaient complètement délaissés et, du grand seigneur au modeste gentilhomme, chacun tenait à honneur de descendre dans l'arène combattre le taureau. Car il va sans dire que cette mode n'était suivie que par la noblesse. Le peuple ne prenait pas part à la course et se contentait d'y assister en spectateur.

Le sire qui descendait dans l'arène—roi, prince ou simple gentilhomme—tenait l'emploi du grand premier rôle: le matador. En même temps, il était aussi le picador, puisque, comme ce dernier il était monté, bardé de fer et armé de la lance. Aucun règlement ne venait l'entraver et, pourvu qu'il sauvât sa peau, tous les moyens lui étaient bons.

Les autres rôles étaient tenus par les gens de la suite du combattant: gentilshommes, pages, écuyers et valets, plus ou moins nombreux suivant l'état de fortune du maître; ils avaient pour mission de l'aider, de détourner de lui l'attention du taureau, de le défendre en un mot. Le plus souvent le taureau portait entre les cornes un flot de rubans ou un bouquet. Le torero improvisé pouvait cueillir du bout de la lance ou de l'épée ce trophée. Très rares étaient les braves qui se risquaient à ce jeu terriblement dangereux.

Dans la nuit du dimanche au lundi, la place San Francisco, lieu ordinaire des réjouissances publiques, avait été livrée à de nombreuses équipes d'ouvriers chargés de l'aménager selon sa nouvelle destination.

La piste, le toril, les gradins destinés aux seigneurs invités par le roi, tout cela fut construit en quelques heures, de façon toute rudimentaire.

C'est ainsi que les principaux matériaux utilisés pour la construction de l'arène consistaient surtout en charrettes, tonneaux, tréteaux, caisses, le tout habilement déguisé et assujetti par des planches.

La corrida étant royale, on ne pouvait y assister que sur l'invitation du roi. Nous avons dit que des gradins avaient été construits à cet effet. En dehors de ces gradins, les fenêtres et les balcons des maisons bordant la place étaient réservés à de grands seigneurs. Le roi lui-même prenait place au balcon du palais. Ce balcon, très vaste, était agrandi pour la circonstance, orné de tentures et de fleurs, et prenait toutes les apparences d'une tribune. Les principaux dignitaires de la cour se massaient derrière le roi.

Le populaire s'entassait sur la place même, en des espaces limités par des cordes et gardés par des hommes d'armes.

Le seigneur qui prenait part à la course faisait généralement dresser sa tente richement pavoisée et ornée de ses armoiries. C'est là que, aidé de ses serviteurs, il s'armait de toutes pièces, là qu'il se retirait après la joute, s'il s'en tirait indemne, ou qu'on le transportait s'il était blessé. C'était, si l'on veut, sa loge d'artiste. Un espace était réservé à son cheval; un autre pour sa suite lorsqu'elle était nombreuse.

Pour ne pas déroger à l'usage, le Torero s'était rendu de bonne heure sur les lieux, afin de surveiller lui-même son installation très modeste—nous savons qu'il n'était pas riche. Une toute petite tente sans oriflammes, sans ornements d'aucune sorte lui suffisait.

En effet, à l'encontre des autres toreros qui, armés de pied en cap, étaient montés sur des chevaux solides et fougueux, revêtus de caparaçons de combat, don César se présentait à pied. Il dédaignait l'armure pesante et massive et revêtait un costume de cour d'une élégance sobre et discrète qui faisait valoir sa taille moyenne, mais admirablement proportionnée. Le seul luxe de ce costume résidait dans la qualité des étoffes choisies parmi les plus fines et les plus riches.

Ses seules armes consistaient en sa cape de satin qu'il enroulait autour de son bras et dont il se servait pour amuser et tromper la bête en fureur, et une petite épée de parade en acier forgé, qui était une merveille de flexibilité et de résistance. L'épée ne devait lui servir qu'en cas de péril extrême. Jamais, jusqu'à ce jour, il ne s'en était servi autrement que pour enlever de la pointe, avec une dextérité merveilleuse, le flot de rubans dont la possession faisait de lui le vainqueur de la brute. Le Torero consentait bien à braver le taureau, à l'agacer jusqu'à la fureur, mais se refusait énergiquement à le frapper.

Sa suite se composait généralement de deux compagnons qui le secondaient de leur mieux, mais à qui don César ne laissait pas souvent l'occasion d'intervenir. Toutes les ruses, toutes les feintes de l'animal ne le prenaient jamais au dépourvu, et l'on eût pu croire qu'il les devinait. En cas de péril, les deux compagnons s'efforçaient de détourner l'attention du taureau.

En arrivant sur l'emplacement qui lui était réservé, le Torero reconnut avec ennui les armes de don Iago de Almaran sur la tente à côté de laquelle il lui fallait faire dresser la sienne. Le Torero savait parfaitement que Barba Roja, pris d'un amour de brute pour la Giralda, avait cherché à différentes reprises à s'emparer de la jeune fille. Il savait que Centurion agissait pour le compte du dogue du roi, et que, fort de sa faveur, il se croyait tout permis. On conçoit que ce voisinage, peut-être intentionnel, ne pouvait lui être agréable.

Avant de se rendre sur la place San Francisco, il y avait eu une grande discussion entre la Giralda et don César. Sous l'empire de pressentiments sinistres, celui-ci suppliait sa fiancée de s'abstenir de paraître à la course et de rester prudemment cachée à l'auberge de la Tour, d'autant plus que la jeune fille ne pourrait assister au spectacle que perdue dans la foule.

Mais la Giralda voulait être là. Elle savait bien que le jeu auquel allait se livrer son fiancé pouvait lui être fatal. Elle n'eût rien fait ou rien dit pour le dissuader de s'exposer, mais rien au monde n'eût pu l'empêcher de se rendre sur les lieux où son amant risquait d'être tué.

La mort dans l'âme, le Torero dut se résigner à autoriser ce qu'il lui était impossible d'empêcher. Et la Giralda, parée de ses plus beaux atours, était partie avec le Torero pour se mêler au populaire.

Naturellement, elle aurait préféré aller s'asseoir sur les gradins tendus de velours qu'elle apercevait là-bas. Mais il eût fallu être invitée par le roi, et, pour être invitée, il eût fallu qu'elle fût de noblesse. Elle n'était qu'une humble bohémienne, elle le savait, et, sans amertume, sans regrets et sans envie, elle se contentait du sort qui était le sien.

Au reste elle avait eu de la chance. La Giralda était aussi connue, aussi aimée que le Torero lui-même. Or, parmi la foule où elle se glissait à la suite du Torero, on la reconnaissait, on murmurait son nom, et, avec cette galanterie outrée, particulière aux Espagnols, avec force oeillades et madrigaux, les hommes s'effaçaient, lui faisaient place.

C'est ainsi qu'elle était parvenue au premier rang. Et, chose bizarre, le hasard voulut qu'elle se trouvât seule à l'endroit où elle aboutit. Autour d'elle, elle n'avait que des hommes qui se montraient galants, empressés, mais respectueux.

Jusqu'aux deux soldats de garde à cet endroit qui lui témoignèrent leur admiration en l'autorisant, au risque de se faire mettre au cachot, à passer de l'autre côté de la corde, où elle serait seule, ayant de l'air et de l'espace devant elle, délivrée de l'atroce torture de se sentir pressée, de toutes parts, à en étouffer.

Un escabeau, apporté là par elle ne savait qui, poussé de main en main jusqu'à elle, lui fut offert galamment et la voilà assise en deçà de l'enceinte réservée au populaire.

En sorte que, seule, en avant de la corde, assise sur son escabeau, avec les deux soldats, raides comme à la parade, placés à sa droite et à sa gauche, avec ce groupe compact de cavaliers placés derrière elle, elle apparaissait, dans sa jeunesse radieuse, dans son éclatante beauté, sous la lumière éblouissante d'un soleil à son zénith, comme la reine de la fête, avec ses deux gardes et sa cour d'adorateurs.

Peut-être se fût-elle inquiétée du soin avec lequel tous, galants cavaliers qui l'avaient, pour ainsi dire, poussée jusqu'à cette place d'honneur, peut-être eût-elle éprouvé quelque appréhension à la vue de ces mines patibulaires.

Peut-être, si elle avait regardé plus attentivement les malgré la chaleur torride, se drapaient soigneusement dans de grandes capes, déteintes par les pluies et le soleil. Et, si elle avait pu voir le bas de ces capes relevé par des rapières démesurément longues, les ceintures garnies de dagues de toutes les dimensions, son étonnement et son inquiétude se fussent indubitablement changés en effroi.

Mais la Giralda, toute à son bonheur de se voir si merveilleusement placée, ne remarqua rien.

Pardaillan était parti de l'hôtellerie vers les deux heures. La course devant commencer à trois heures, il avait une heure devant lui pour franchir une distance qu'il eût pu facilement parcourir en un quart d'heure.

Derrière lui marchait un moine qui ne paraissait pas se soucier du gentilhomme qui le précédait, trop occupé qu'il était à égrener un énorme chapelet qu'il avait à la main. Seulement, de distance en distance, principalement au croisement de deux rues, le moine faisait un signe imperceptible, tantôt à quelque mendiant, tantôt à un soldat, tantôt à un religieux, et le mendiant, le soldat ou le religieux, après avoir répondu par un autre signe, s'élançait aussitôt vers une destination inconnue.

Pardaillan allait le nez au vent, sans se presser. Il avait le temps, que diable! N'était-il pas invité directement par le roi en personne? Il ferait beau voir qu'on ne trouvât pas une place convenable pour le représentant de Sa Majesté le roi de France!

Quand à se dire qu'après son algarade de l'avant-veille, où il avait si fort malmené, dans l'antichambre du roi, le seigneur Barba Roja, sous les yeux mêmes de Sa Majesté à qui, pour comble, il avait parlé de façon plutôt cavalière; quant à se dire qu'il serait peut-être prudent à lui de ne pas se montrer à de puissants personnages qui, sûrement, devaient lui vouloir la malemort, Pardaillan n'y pensa pas.

Pas davantage il ne pensa à Mme Fausta, qui, certainement, devait être furieuse d'avoir vu s'écrouler le joli projet qu'elle avait formé de le faire mourir de faim et de soif, plus furieuse encore de l'avoir vu assommer à coups de banquette les estafiers qu'elle avait lâchés sur lui, et de le voir se retirer, libre, sans une écorchure, désinvolte et narquois. Sans compter le menu fretin tel que le senor de Almaran, dit Barba Roja, et son lieutenant, le familier Centurion, sans compter Bussi-Leclerc, et Chalabre, et Montsery, et Sainte-Maline, et ce cardinal Montalte, digne neveu de M. Peretti.

Pardaillan oubliait ce superbe duc de Ponte-Maggiore qu'il avait quelque peu froissé à Paris. Il est juste de dire qu'il ignorait complètement l'arrivée à Séville du duc, son duel avec Montalte, et que tous deux, le duc et le cardinal, réconciliés dans leur haine commune de Pardaillan, attendaient impatiemment d'être remis de leurs blessures qui, pour le moment, les tenaient cloués, pestant et sacrant, sur les lits que le grand inquisiteur avait mis à leur disposition.

Pardaillan ne se dit qu'une chose: c'est que le fils de don Carlos, pour lequel il s'était pris d'affection, aurait sans doute besoin de l'appui de son bras.

Il allait donc sans se presser, ayant le temps. Mais, tout en avançant d'un pas nonchalant, sous le soleil qui dardait âprement, il avait l'oeil aux aguets et la main sur la garde de l'épée.

De temps en temps il se retournait d'un air indifférent. Mais le moine qui le suivait toujours, pas à pas, avait l'air si confit en dévotion qu'il ne lui vint pas à l'esprit que ce pouvait être un espion qui le serrait de près.

Il n'était pas depuis plus de cinq minutes dans la rue qu'il se mit à renifler comme un chien de chasse qui flaire une piste.

«Oh! oh! songea-t-il, je sens la bataille!»

Du coup le moine suiveur fut complètement dédaigné. Le souvenir des décisions prises par Fausta, dans la réunion nocturne qu'il avait surprise, lui revint à la mémoire.

«Diable! fit-il, devenu soudain sérieux, je pensais qu'il s'agissait d'un simple coup de main. Je m'aperçois que la chose est autrement grave que je n'imaginais.»

D'un geste que la force de l'habitude avait rendu tout machinal, il assujettit son ceinturon et s'assura que l'épée jouait aisément dans le fourreau. Mais alors il s'arrêta net au milieu de la rue.

«Tiens! fit-il avec stupeur, qu'est-ce que cela?»

Cela, c'était sa rapière.

On se souvient qu'il avait perdu son épée en sautant dans la chambre au parquet truqué. On se souvient qu'en assommant les hommes de Centurion, lâchés sur lui par Fausta, il avait ramassé la rapière échappée des mains d'un éclopé et l'avait emportée.

Chaque fois qu'un homme d'action, comme Pardaillan, mettait l'épée à la main, il confiait littéralement son existence à la solidité de sa lame. L'adresse et la force se trouvaient annihilées si le fer venait à se briser. Les règles du combat étant loin d'être aussi sévères que celles d'à présent, un homme désarmé était un homme mort, car son adversaire pouvait le frapper sans pitié, sans qu'il y eût forfaiture. On conçoit dès lors l'importance capitale qu'il y avait à ne se servir que d'armes éprouvées et le soin avec lequel ces armes étaient vérifiées et entretenues par leur propriétaire.

Pardaillan, exposé plus que quiconque, apportait un soin méticuleux à l'entretien des siennes. De retour à l'auberge il avait mis de côté l'épée conquise, réservant à plus tard d'éprouver l'arme. Il avait incontinent choisi dans sa collection une autre rapière pour remplacer celle perdue.

Or, Pardaillan venait de s'apercevoir là, dans la rue, que la rapière qu'il avait au côté était précisément celle qu'il avait ramassée la veille et mise de côté.

«C'est étrange, murmurait-il à part lui. Je suis pourtant sûr de l'avoir prise à son clou. Comment ai-je pu être distrait à ce point?»

Sans se soucier des passants, assez rares du reste, il tira l'épée du fourreau, fit ployer la lame, la tourna, la retourna en tous sens, et finalement la prit par la garde et la fit siffler dans l'air.

«Ah! par exemple! fit-il, de plus en plus ébahi, je jurerais que ce n'est pas là l'épée que j'ai ramassée chez Mme Fausta. Celle-ci me paraît plus légère.»

Il réfléchit un moment, cherchant à se souvenir:

«Non, je ne vois pas. Personne n'a pénétré dans ma chambre. Et pourtant... c'est inimaginable!...»

Un moment il eut l'idée de retourner à l'auberge changer son arme. Une sorte de fausse honte le retint. Il se livra à un nouvel examen de la rapière. Elle lui parut parfaite. Solide, flexible résistante, bien en main quant à la garde, très longue, comme il les préférait, il ne découvrit aucun défaut, aucune tare; ne vit rien de suspect.

Il la remit au fourreau et reprit sa route en haussant les épaules et en bougonnant:

«Ma parole, avec toutes leurs histoires d'inquisition, de traîtres, d'espions et d'assassins, ils finiront par faire de moi un maître poltron. La rapière est bonne, gardons-la, mordieu! et ne perdons pas notre temps à l'aller changer, alors qu'il se passe des choses vraiment curieuses autour de moi.»

En effet, il se passait autour de lui des choses qui eussent pu paraître naturelles à un étranger, mais qui ne pouvaient manquer d'éveiller l'attention d'un observateur comme Pardaillan.

A l'heure qu'il était, la plus grande partie de la population s'écrasait sur la place San Francisco, quelques quarts d'heure à peine séparant l'instant où la course commencerait. Les rues étaient à peu près désertes, et, ce qui ne manqua pas de frapper le chevalier, toutes les boutiques étaient fermées. Les portes et les fenêtres étaient cadenassées et verrouillées. On eût dit d'une ville abandonnée.

Il fallait donc supposer que tous ceux qui n'avaient pu trouver de place sur le lieu de la course s'étaient calfeutrés chez eux. Pourquoi? Quel mot d'ordre mystérieux avait fait se fermer hermétiquement portes et fenêtres et se terrer prudemment tous les habitants des rues avoisinant la place?

Et voici qu'en approchant de la place il vit des compagnies d'hommes d'armes occuper les rues étroites qui aboutissaient à cette place. Et, au bout des rues ainsi occupées, des cavaliers s'échelonnaient, établissant un vaste cordon autour de cette place.

Ces soldats laissaient passer sans difficultés tous ceux qui se rendaient à la course.

Alors, que faisaient-ils là?

Pardaillan voulut en avoir le coeur net, et, comme il avait encore, du temps devant lui, il fit le tour de cette place, par toutes les petites rues qui y aboutissaient.

Partout les mêmes dispositions étaient prises. C'était d'abord des soldats qui s'engouffraient dans des maisons où ils se tapissaient, invisibles. Puis d'autres compagnies occupaient le milieu de la rue. Puis, plus loin, des cavaliers, et, par-ci par-là, chose beaucoup plus grave, des canons.

Ainsi, un triple cordon de fer encerclait la place et il était évident que, lorsque ces troupes se mettraient en mouvement, il serait impossible à quiconque de passer, soit pour entrer, soit pour sortir.

Mais ce n'est pas tout. Il y avait encore autre chose. Pour un homme de guerre comme le chevalier, il n'y avait pas à s'y méprendre. Il lui semblait que, en même temps que cette manoeuvre, une contre-manoeuvre, exécutée par des troupes adverses, il en eût juré, se dessinait nettement, sous les yeux des troupes royales. En effet, en même temps que les soldats, des groupes circulaient, qui paraissaient obéir à un mot d'ordre. En apparence, c'était de paisibles citoyens qui voulaient, à toute force, apercevoir un coin de la course. Mais l'oeil exercé de Pardaillan reconnaissait facilement, en ces amateurs forcenés de corrida, des combattants.

Dès lors, tout fut clair pour lui. Il venait d'assister a la manoeuvre des troupes royales. Maintenant, il voyait la contre-manoeuvre des conjurés achetés par Fausta.

Cette foule de retardataires, parmi lesquels on ne voyait pas une femme, ce qui était significatif, occupaient les mêmes rues, occupées par les troupes royales. Sous couleur de voir le spectacle, des installations de fortune s'improvisaient à la hâte. Tréteaux, tables, escabeaux, caisses défoncées, charrettes renversées s'empilaient pêle-mêle, étaient instantanément occupés par des groupes de curieux.

Et Pardaillan se disait:

«De deux choses l'une: ou bien M. d'Espinosa a eu vent de la conspiration, et, s'il laisse les hommes de Fausta prendre si aisément position, c'est pour mieux les tenir qu'il leur réserve quelque joli coup de sa façon, dans lequel ils me paraissent donner tête baissée. Ou bien, il ne sait rien et, alors, ce sont ses troupes qui me paraissent bien exposées.»

Ayant ainsi envisagé les choses, tout autre que Pardaillan s'en fût retourné tranquillement, puisque, en résumé, il n'avait rien à voir dans la dispute qui se préparait entre le roi et ses sujets. Mais Pardaillan avait sa logique à lui, qui n'avait rien de commun avec celle de tout le monde. Après avoir bien pesté, il prit son air le plus renfrogné, et, par une de ces bravades dont lui seul avait le secret, il pénétra dans l'enceinte par la porte d'honneur, en faisant sonner bien haut son titre d'ambassadeur, invité personnellement par Sa Majesté. Et il se dirigea vers la place qui lui était assignée.

A ce moment, le roi parut sur son balcon, aménagé en tribune. Un magnifique vélum de velours rouge frangé d'or, maintenu à ses extrémités par des lances de combat, interceptait les rayons du soleil.

Le roi s'assit avec cet air morne et glacial qui était le sien. M. d'Espinosa, grand inquisiteur et premier ministre, se tint debout, derrière le fauteuil du roi. Les autres gentilshommes de service prirent place sur l'estrade, chacun selon son rang.

A côté d'Espinosa se tenait un jeune page que nul ne connaissait, hormis le roi et le grand inquisiteur cependant, car le premier avait honoré le page d'un gracieux sourire et le second le tolérait à son côté, alors qu'il eût dû se tenir derrière. Bien mieux, un tabouret recouvert d'un riche coussin de velours était placé à la gauche de l'inquisiteur, sur lequel le page s'était assis le plus naturellement du monde. En sorte que le roi, dans son fauteuil, n'avait qu'à tourner la tête à droite ou à gauche pour s'entretenir à part, soit avec son ministre, soit avec ce page à qui on accordait cet honneur extraordinaire.

Le mystérieux page n'était autre que Fausta.

Fausta, le matin même, avait livré à Espinosa le fameux parchemin qui reconnaissait Philippe d'Espagne comme unique héritier de la couronne de France. Le geste spontané de Fausta lui avait concilié la faveur du roi et les bonnes grâces du ministre. Elle n'avait cependant pas abandonné la précieuse déclaration du feu roi Henri III sans poser ses petites conditions.

L'une de ces conditions était qu'elle assisterait à la course dans la loge royale et qu'elle y serait placée de façon à pouvoir s'entretenir en particulier, à tout instant, avec le roi et son ministre. Une autre condition, comme corollaire de la précédente, était que tout messager qui se présenterait en prononçant le nom de Fausta serait immédiatement admis en sa présence, quels que fussent le rang, la condition sociale; voire le costume de celui qui se présenterait ainsi.

D'Espinosa connaissait suffisamment Fausta pour être certain qu'elle ne posait pas une telle condition par pure vanité. Elle devait avoir des raisons sérieuses pour agir ainsi. Il s'empressa d'accorder tout ce qu'elle demandait.

Peut-être tramait-elle quelque guet-apens contre Pardaillan?

Or, le roi avait une dent féroce contre ce petit gentilhomme, cette manière de routier sans feu ni lieu, qui l'avait humilié, lui, le roi, et qui, non content de malmener ses fidèles, dans sa propre antichambre, avait eu l'audace de lui parler devant toute sa cour avec une insolence qui réclamait un châtiment exemplaire.

Dès que le roi parut au balcon, les ovations éclatèrent, enthousiastes, aux fenêtres et aux balcons de la place, occupés par les plus grands seigneurs du royaume. Les mêmes vivats éclatèrent aussi, nourris et spontanés, dans les tribunes occupées par des seigneurs de moindre importance. De là, les acclamations s'étendirent au peuple massé debout sur la place. La vérité nous oblige à dire qu'elles furent, là, moins nourries.

Le roi remercia de la main et, aussitôt, un silence solennel plana sur cette multitude.

C'est au milieu de ce silence que Pardaillan parut sur les gradins, cherchant à gagner la place qui lui était réservée. Car, d'Espinosa, conseillé par Fausta qui connaissait son redoutable adversaire, avait escompté qu'il aurait l'audace de se présenter, et il avait pris ses dispositions en conséquence. C'est ainsi qu'une place d'honneur avait été réservée à l'envoyé de S. M. le roi de Navarre.

Donc, Pardaillan, debout au milieu des gradins, dominant par conséquent toutes les autres personnes assises, s'efforçait de regagner sa place. Mais le passage au milieu d'une foule de seigneurs et de nobles dames, tous exagérément imbus de leur importance, ce passage ne se fit pas sans quelque brouhaha.

D'autant plus que, fort de son droit, désireux de pousser la bravade à ses limites extrêmes, le chevalier, qui s'excusait avec une courtoisie exquise vis-à-vis des dames, se redressait, la moustache hérissée, l'oeil étincelant, devant les hommes et ne ménageait pas les bravades quand on ne s'effaçait pas de bonne grâce.

Bref, cela fit un tel tapage qu'à l'instant les yeux du roi, ceux de la cour et des milliers de personnes massées la se portèrent sur le perturbateur qui, sans souci de l'étiquette, se dirigeait vers sa place, comme on monte à l'assaut.

Une lueur mauvaise jaillit de la prunelle de Philippe.

Il se tourna vers d'Espinosa et le fixa un moment comme pour le prendre à témoin du scandale.

Le grand inquisiteur répondit par un demi-sourire qui signifiait:

«Laissez faire. Bientôt, nous aurons notre tour.»

Philippe approuva d'un signe de tête et se retourna, de façon à tourner le dos à Pardaillan qui atteignait enfin sa place.

Or, une chose que Pardaillan ignorait complètement, attendu qu'il était toujours le dernier renseigné sur tout ce qui le touchait et qu'il était peut-être le seul à trouver très naturelles les actions qu'on s'accordait à trouver extraordinaires, c'est que son aventure avec Barba Roja avait produit, à la cour comme en ville, une sensation énorme. On ne parlait que de lui un peu partout, et, si l'on s'émerveillait de la force surhumaine de cet étranger qui avait, comme en se jouant, désarmé une des premières lames d'Espagne, maté et corrigé comme un gamin turbulent l'homme le plus fort du royaume, on s'étonnait et on s'indignait quelque peu que l'insolent n'eût pas été châtié comme il le méritait.

Lorsque Pardaillan parvint à sa place, il jeta un coup d'oeil machinal autour de lui et demeura stupéfait. Il ne voyait que regards haineux et attitudes menaçantes.

Et, comme notre chevalier n'était pas homme à se laisser défier, même du regard, sans répondre à la provocation, au lieu de s'asseoir, il resta un moment debout à sa place, promenant autour de lui des regards fulgurants, ayant aux lèvres un sourire de mépris qui faisait verdir de rage les nobles hidalgos retenus par le souci de l'étiquette.

A ce moment, les trompettes lancèrent à toute volée, dans l'air lumineux, l'éclat aigu de leurs notes cuivrées.

C'était le signal impatiemment attendu par les milliers de spectateurs. Mais, s'il éclatait à ce moment, c'était par suite d'une méprise déplorable: un geste du roi mal interprété.

Il n'en est pas moins vrai que les trompettes, sonnant au moment précis où Pardaillan allait s'asseoir, paraissaient saluer l'envoyé du roi de France.

C'est ce que comprit le roi, qui, pâle de fureur, se tourna vers Espinosa et laissa tomber un ordre bref, en exécution duquel l'officier; coupable d'avoir mal interprété les gestes du roi, et donné l'ordre aux trompettes de sonner, fut incontinent arrêté et mis aux fers.

Notre héros était un incorrigible pince-sans-rire. Il trouva plaisant de paraître accepter comme un hommage rendu ce qui n'était qu'un hasard fortuit.

«Vive Dieu! dit-il à part soi, une politesse en vaut une autre.»

Et, avec son sourire le plus naïvement ingénu, mais au fond de l'oeil l'intense jubilation de l'homme qui s'amuse prodigieusement, dans un geste théâtral qu'il était seul à posséder, il adressa à la tribune royale un salut d'une ampleur démesurée.

Pour comble de malchance, le roi, qui se retournait à ce moment pour jeter l'ordre d'arrêter l'officier qui avait fait sonner les trompettes, le roi reçut en plein le sourire et le salut de Pardaillan. Et, comme c'était un sire profondément dissimulé, il dut, en se mordant les lèvres de dépit, répondre par un gracieux sourire, à seule fin de ne pas contrarier le plan du grand inquisiteur, plan qu'il connaissait et approuvait.

C'était plus que n'espérait Pardaillan, qui s'assit alors paisiblement, en jetant des coups d'oeil satisfaits autour de lui. Mais, comme si un enchanteur avait passé par là, bouleversant de fond en comble les sentiments intimes de ses féroces voisins, il ne vit autour de lui que sourires engageants, regards bienveillants. Et, avec, aux lèvres, une moue de dédain, il songea que le sourire que le roi venait de lui accorder, moralement contraint et forcé, avait suffi pour changer la haine en adulation.

VI

LE PLAN DE FAUSTA

Nous avons dit que le Torero s'était trouvé dans la désagréable obligation de dresser sa tente près de celle de Barba Roja.

Sans qu'il s'en doutât, ce voisinage déplaisant était dû à une intervention de Fausta. Voici comment:

Le roi et son grand inquisiteur avaient résolu l'arrestation de don César et de Pardaillan. Le roi poursuivait de sa haine, depuis vingt ans, son petit-fils. Cette haine sauvage, que vingt années d'attente n'avaient pu atténuer, était cependant surpassée par la haine récente qu'il venait de vouer à l'homme coupable d'avoir douloureusement blessé son incommensurable orgueil.

Si le roi n'obéissait qu'à sa haine, d'Espinosa, au contraire, agissait sans passion et n'en était que plus redoutable. Il n'avait, lui, ni haine, ni colère. Mais il craignait Pardaillan. Chez un homme froid et méthodique, mais résolu, comme l'était d'Espinosa, cette crainte était autrement dangereuse et plus terrible que la haine.

De l'intervention de Pardaillan dans les affaires du petit-fils du roi, d'Espinosa avait conclu qu'il en savait beaucoup plus qu'il ne paraissait; que, par ambition personnelle, il se faisait le champion et le conseiller d'un prince qui fût demeuré sans nom et peu redoutable sans ce concours inespéré.

L'erreur de d'Espinosa était de s'obstiner à voir un ambitieux en Pardaillan. La nature chevaleresque et désintéressée au possible de cet homme, si peu semblable aux hommes de son époque, lui avait complètement échappé.

S'il eût mieux compris le caractère de son adversaire, il se fût rendu compte que jamais Pardaillan n'eût consenti à la besogne qu'on le soupçonnait capable d'entreprendre. Il est certain que, si le Torero avait manifesté l'intention de revendiquer des droits inexistants, étant donné les conditions anormales de sa naissance, s'il avait fait acte de prétendant, comme on s'efforçait de le lui faire faire, Pardaillan lui eût tourné dédaigneusement le dos. En condamnant un homme sur le seul soupçon d'une action qu'il était incapable de concevoir, d'Espinosa commettait donc lui-même une méchante action.

Toutefois, s'il n'avait pu comprendre l'extraordinaire générosité de Pardaillan, il ne faut pas oublier que d'Espinosa était gentilhomme. Comme tel, il avait foi en la parole donnée et en la loyauté de son adversaire. Sur ce point, il avait su justement l'apprécier.

Donc, d'Espinosa et le roi, son maître, étaient d'accord sur ces deux points: la prise et la mise à mort de Pardaillan et du Torero. La seule divergence de vues qui existât entre eux, concernant Pardaillan, était dans la manière dont ils entendaient mettre à exécution leur projet. Le roi eût voulu qu'on arrêtât purement et simplement l'homme qui lui avait manqué de respect. Pour cela, que fallait-il: un officier et quelques hommes. Pris, l'homme était jugé, condamné, exécuté. Tout était dit.

D'Espinosa voyait autrement les choses. Oser manquer à la majesté royale était, à ses yeux, un crime que les supplices les plus épouvantables étaient impuissants à faire expier comme il le méritait. Mais qu'était-ce que quelques minutes de tortures, comparées à l'énormité du forfait? Bien peu de chose, en vérité. Avec un homme d'une force physique extraordinaire, jointe à une force d'âme peu commune, on pouvait même dire que ce n'était rien. Il fallait trouver quelque chose d'inédit, quelque chose de terrible. Il fallait une agonie qui se prolongeât des jours et des jours en des transes, en des affres insupportables.

C'est là que Fausta était intervenue et lui avait soufflé l'idée qu'il avait aussitôt adoptée.

Ce que devait être le châtiment imaginé par Fausta, c'est ce que nous verrons plus tard.

Pour le moment, toutes les mesures étaient prises pour assurer l'arrestation imminente de Pardaillan et du Torero. Peut-être d'Espinosa, mieux renseigné qu'il ne voulait bien le laisser voir, avait-il pris d'autres dispositions mystérieuses concernant Fausta, et qui eussent donné à réfléchir à celle-ci, si elle les avait connues. Peut-être!

Fausta était d'accord avec d'Espinosa et le roi en ce qui concernait Pardaillan seulement. Le plan que le grand inquisiteur se chargeait de mettre à exécution était, en grande partie, son oeuvre à elle.

Là s'arrêtait l'accord. Fausta voulait bien livrer Pardaillan parce qu'elle se jugeait impuissante à le frapper elle-même, mais elle voulait sauver don César, indispensable à ses projets d'ambition.

Or, Fausta se trompait dans son appréciation du caractère du Torero, comme d'Espinosa s'était trompé dans la sienne, sur celui de Pardaillan. Comme d'Espinosa, sur une erreur elle bâtit un plan qui, même s'il se fût réalisé, eût été inutile.

La Giralda étant, dans son idée, l'obstacle, sa suppression s'imposait. Fausta avait jeté les yeux sur Barba Roja pour mener à bien cette partie de son plan. Pourquoi sur Barba Roja? Parce qu'elle connaissait la passion sauvage du colosse pour la jolie bohémienne.

Admirablement renseignée sur tous ceux qu'elle utilisait, elle savait que Barba Roja était une brute incapable de résister à ses passions. Son amour, violent, brutal, était plutôt du désir sensuel que de la passion véritable.

En revanche, à la suite de l'humiliation sanglante qu'il lui avait infligée. Barba Roja s'était pris pour Pardaillan d'une haine féroce. Si le hasard voulait que le colosse se trouvât là quand on procéderait à l'arrestation du chevalier, il était homme à oublier momentanément son amour pour se ruer sur celui qu'il haïssait.

Or, la besogne de Barba Roja était toute tracée. A lui incombait le soin de débarrasser Fausta de la Giralda, en enlevant la jeune fille. Il fallait, de toute nécessité, qu'il s'en tînt au rôle qu'elle lui avait assigné.

Fausta n'avait pas hésité. L'intelligence de Barba Roja était loin d'égaler sa force. Centurion, stylé par Fausta, était arrivé aisément à le persuader que Pardaillan était épris de la bohémienne. Et, avec cette familiarité cynique qu'il affectait quand il se trouvait seul avec le dogue du roi, il avait conclu en disant:

—Beau cousin, soufflez-lui le tendron. Quand vous en serez las, vous le lui renverrez... quelque peu endommagé. Croyez-moi, c'est là une vengeance autrement intéressante que le stupide coup de dague que vous rêvez.

Barba Roja avait donné tête baissée dans le panneau.

Par surcroît de précaution, Fausta lui avait fait donner l'ordre de prendre part à la course. Le roi s'était fait tirer l'oreille. Il n'avait pas pardonné à son dogue une défaite qui lui paraissait trop facile. Mais d'Espinosa avait fait remarquer que ce serait là une manière de montrer que les coups de Pardaillan n'étaient pas, au demeurant, si terribles, puisqu'ils n'empêchaient pas celui qui les avait reçus de lutter contre le taureau, quarante-huit heures après. Le roi s'était laissé convaincre.

Quant à Barba Roja, il ne se tenait pas de joie, et, malgré que son bras le fît encore souffrir, il s'était juré d'estoquer proprement son taureau pour se montrer digne de la faveur royale qui s'étendait sur lui au moment où, précisément, il avait lieu de se croire momentanément en disgrâce.

Par cette dernière précaution, Fausta s'était sentie plus tranquille. Barba Roja, après avoir couru son taureau, serait occupé avec la Giralda. Une rencontre entre lui et Pardaillan serait ainsi évitée. Et, comme Fausta prévoyait tout, au cas où Barba Roja, blessé par le taureau, ne pourrait participer à l'enlèvement de la jolie bohémienne. Centurion et ses hommes opéreraient sans lui, et à son lieu et place.

Puisque nous faisons un exposé de la situation des partis en présence, il nous paraît juste, laissant pour un instant ces puissants personnages à leurs préparatifs, de voir un peu ce qu'on avait à leur opposer du côté adverse.

D'une part, nous trouvons une jeune fille, la Giralda, complètement ignorante des dangers qu'elle court, naïvement heureuse de ce qu'elle croit un hasard, qui lui permet d'admirer, en bonne place, l'élu de son coeur.

D'autre part, un jeune homme, El Torero. S'il avait des appréhensions, c'était surtout au sujet de sa fiancée. Un secret instinct l'avertissait qu'elle était menacée. Pour lui-même, il était bien tranquille. Ainsi qu'il l'avait dit à Pardaillan, il croyait fermement que Fausta avait considérablement exagéré les dangers auxquels il était exposé.

Cependant, il voulait bien admettre que quelque ennemi inconnu avait intérêt à sa mort. En ce cas, le pis qui pouvait lui arriver était d'être assailli par quelques coupe-jarrets, et il se sentait de force à se défendre vigoureusement. D'ailleurs, on ne viendrait pas l'attaquer dans la piste, quand il serait aux prises avec le taureau. Ce n'est pas non plus dans les coulisses de l'arène, coulisses à ciel ouvert, sous les yeux de la multitude, qu'on viendrait lui chercher noise. Donc, toutes les histoires de Mme Fausta n'étaient que... des histoires.

S'il avait pu voir les mouvements de troupes surpris par Pardaillan, il aurait perdu quelque peu de cette insouciante quiétude.

Enfin, il y avait Pardaillan.

Pardaillan, sans partisans, sans alliés, sans troupes, sans amis, seul, absolument seul.

Pardaillan, malheureusement, s'était écarté de l'excavation par où il entendait ce qui se disait et voyait ce qui se passait dans la salle souterraine, où se réunissaient les conjurés, au moment où Fausta parlait à Centurion de la Giralda. Il ne croyait donc pas que la jeune fille fût menacée.

En revanche, il savait pertinemment ce qui attendait le Torero. Il savait que l'action serait chaude et qu'il y laisserait vraisemblablement sa peau. Mais il avait dit qu'il serait là et la mort seule eût pu l'empêcher de tenir sa promesse.

Chose incroyable, l'idée ne lui vint pas que les formidables préparatifs qui s'étaient faits sous ses yeux pouvaient tout aussi bien le viser, que le Torero.

De ce qu'il ne se croyait pas directement menacé, il ne s'ensuit pas qu'il s'estimait en parfaite sécurité au milieu de cette foule de seigneurs, dont il sentait la sourde hostilité.

Et, comme il sentait autour de lui gronder la colère, comme il ne voyait que visages renfrognés ou menaçants, il se hérissa plus que jamais, toute son attitude devint une provocation qui s'adressait à une multitude.

Comme on le voit, la partie était loin d'être égale, et, comme le pensait judicieusement le chevalier, il avait toutes les chances d'être emporté par la tourmente.

VII

LA CORRIDA

Lorsque Pardaillan s'assit au premier rang des gradins, à la place que d'Espinosa avait eu la précaution de lui faire garder, les trompettes sonnèrent.

C'était le signal impatiemment attendu annonçant que le roi ordonnait de commencer.

Barba Roja avait été désigné pour courir le premier taureau. Le deuxième revenait à un seigneur quelconque dont nous n'avons pas à nous occuper; le troisième, au Torero.

Barba Roja, muré dans son armure, monté sur une superbe bête caparaçonnée de fer comme le cavalier, se tenait donc à ce moment dans la piste, entouré d'une dizaine d'hommes à lui, chargés de le seconder dans sa lutte.

La piste était, en outre, envahie par une foule de gentilshommes qui n'y avaient que faire, mais éprouvaient l'impérieux besoin de venir parader là, sous les regards des belles et nobles dames occupant les balcons et les gradins.

Nécessairement, on entourait et complimentait Barba Roja, raide sur la selle, la lance au poing, les yeux obstinément fixés sur la porte du toril, par où devait pénétrer la bête qu'il allait combattre.

En dehors de la foule des gentilshommes inutiles et des areneros de Barba Roja, il y avait tout un peuple d'ouvriers chargés de l'entretien de la piste, d'enlever les blessés ou les cadavres, de répandre du sable sur le sang, de l'ouverture et de la fermeture des portes, enfin, de mille et un petits travaux accessoires, dont la nécessité urgente se révélait à la dernière minute.

Lorsque les trompettes sonnèrent, ce fut une débandade générale, qui excita au plus haut point l'hilarité des milliers de spectateurs et eut l'insigne honneur d'arracher un mince sourire à Sa Majesté. On savait que l'entrée du taureau suivait de très près la sonnerie et, dame! nul ne se souciait de se trouver soudain face à face avec la bête.

Ce bref intermède, c'était la comédie préludant au drame.

Les derniers fuyards n'avaient pas encore franchi la barrière protectrice, les hommes de Barba Roja, qui devaient supporter le premier choc du fauve, achevaient à peine de se masser prudemment derrière son cheval, que, déjà, le taureau faisait son entrée.

C'était une bête splendide: noire tachetée de blanc, sa robe était luisante et bien fournie, les jambes courtes et vigoureuses, le cou énorme; la tête puissante, aux yeux noirs et intelligents, aux cornes longues et effilées, était fièrement redressée, dans une attitude de force et de noblesse impressionnantes.

En sortant du toril, où depuis de longues heures il était demeuré dans l'obscurité, il s'arrêta tout d'abord, comme ébloui par l'aveuglante lumière d'un soleil rutilant, inondant la place. Le taureau se présentant noblement, les bravos saluèrent son entrée, ce qui parut le surprendre et le déconcerter.

Bientôt, il se ressaisit et il secoua sa tête entre les cornes de laquelle pendait le flot de rubans dont Barba Roja devait s'emparer pour être proclamé vainqueur; à moins qu'il ne préférât tuer le taureau, auquel cas le trophée lui revenait de droit, même si la bête était mise à mort par l'un de ses hommes et par n'importe quel moyen.

Le taureau secoua plusieurs fois sa tête, comme s'il eût voulu jeter bas la sorte de stupeur qui pesait sur lui. Puis, son oeil de feu parcourut la piste. Tout de suite, à l'autre extrémité, il découvrit le cavalier immobile, attendant qu'il se décidât à prendre l'offensive.

Dès qu'il aperçut cette statue de fer, il se rua en un galop effréné.

C'était ce qu'attendait l'armure vivante, qui partit à fond de train, la lance en arrêt.

Et, tandis que l'homme et la bête, rués en une course échevelée fonçaient droit l'un sur l'autre, un silence de mort plana sur la foule angoissée.

Le choc fut épouvantablement terrible.

De toute la force des deux élans contraires, le fer de la lance pénétra dans la partie supérieure du cou.

Barba Roja se raidit dans un effort de tous ses muscles puissants pour obliger le taureau à passer à sa droite, en même temps qu'il tournait son cheval à gauche. Mais le taureau poussait de toute sa force prodigieuse, augmentée encore par la rage et la douleur, et le cheval, dressé droit sur ses sabots de derrière, agitait violemment dans le vide ses jambes de devant.

Un instant, on put craindre qu'il ne tombât à la renverse, écrasant son cavalier dans sa chute.

Pendant ce temps, les aides de Barba Roja, se glissant derrière la bête, s'efforçaient de lui trancher les jarrets au moyen de longues piques dont le fer, très aiguisé, affectait la forme d'un croissant. C'est ce que l'on appelait la media-luna.

Tout à coup, sans qu'on pût savoir par suite de quelle manoeuvre, le cheval, dégagé, retombé sur ses quatre pieds, fila ventre à terre, se dirigeant vers la barrière, comme s'il eût voulu la franchir, tandis que le taureau poursuivait sa course en sens contraire.

Alors, ce fut la fuite éperdue chez les auxiliaires de Barba Roja, personne, on le conçoit, ne se souciant de rester sur le chemin du taureau, qui courait droit devant lui.

Cependant, ne rencontrant pas d'obstacle, ne voyant personne devant elle, la bête s'arrêta, se retourna et chercha de tous les côtés, en agitant nerveusement sa queue. Sa blessure n'était pas grave; elle avait eu le don de l'exaspérer. Sa colère était à son paroxysme et il était visible—toutes ses attitudes parlaient un langage très clair, très compréhensible—qu'elle ferait payer cher le mal qu'on venait de lui faire. Mais, devenue plus circonspecte, elle resta à la place où elle s'était arrêtée et attendit, en jetant autour d'elle des regards sanglants.

Étant donné les dispositions nouvelles de la bête, étant donné surtout qu'elle se tenait sur ses gardes, maintenant, il était clair que la deuxième passe serait plus terrible que la première.

Barba Roja avait poussé jusqu'à la barrière. Arrivé là, il s'arrêta net et il fit face à l'ennemi. Il attendit un instant, très court, et, voyant que le taureau semblait méditer quelque coup et ne paraissait pas disposé à l'attaque, il mit son cheval au pas et s'en fut à sa rencontre en le provoquant, en l'insultant, comme s'il eût été à même de le comprendre.

—Taureau! criait-il à tue-tête, va! Mais va donc! (Anda! anda!) Lâche! couard! chien couchant!...

Le taureau, sournoisement, épiait les moindres gestes de l'homme qui avançait lentement, prêt à saisir au bond l'occasion propice.

Au fur et à mesure qu'il approchait de l'animal, l'homme accélérait son allure et redoublait d'injures vociférées d'une voix de stentor. C'était d'ailleurs dans les moeurs de l'époque.

Naturellement, et pour cause, le taureau n'avait garde de répondre.

Mais les spectateurs, qui se passionnaient à ce jeu terrible, se chargeaient de répondre pour lui. Les uns, en effet, tenaient pour l'homme et criaient:

«Taureau poltron! Va le chercher. Barba Roja! Tire-lui les oreilles! Donne-le à tes chiens!

D'autres, au contraire, tenaient pour la bête et répondaient:

«Viens-y! tu seras bien reçu! Il va te mettre les tripes au vent! Tu n'oseras pas y aller!»

Et Barba Roja avançait toujours, s'efforçant de couvrir de sa voix les clameurs de la multitude, ne perdant pas de vue son dangereux adversaire, accélérant toujours son allure.

Quand le taureau vit l'homme à sa portée, il baissa brusquement la tête, visa un inappréciable instant, et, dans une détente foudroyante de ses jarrets d'acier, d'un bond prodigieux, il fut sur celui qui le narguait.

Contre toute attente, il n'y eut pas collision.

Le taureau, ayant manqué le but, passa tête baissée à une allure désordonnée. Le cavalier, qui avait dédaigné de frapper, poursuivit sa route ventre à terre du côté opposé.

Barba Roja ne perdait pas de vue son adversaire. Quand il le vit bondir, il obligea son cheval à obliquer à gauche. La manoeuvre était audacieuse. Pour la tenter, il fallait non seulement être un écuyer consommé, doué d'un sang-froid remarquable, mais encore et surtout être absolument sûr de sa monture. Il fallait, en outre, que cette monture fût douée d'une souplesse et d'une vigueur peu communes. Accomplie avec une précision admirable, elle eut un succès complet.

Si le taureau avait chargé avec l'intention manifeste de tuer, il n'en était pas de même du cavalier, qui ne visait qu'à enlever le flot de rubans.

Effectivement, soit adresse réelle, confinant au prodige, soit—plutôt—chance extraordinaire, le colosse réussit pleinement et, en s'éloignant à toute bride, dressé droit sur les étriers, il brandissait fièrement la lance, au bout de laquelle flottait triomphalement le trophée de soie, dont la possession faisait de lui le vainqueur de cette course.

Et la foule des spectateurs, électrisée par ce coup d'audace, magistralement réussi, salua la victoire de l'homme par des vivats joyeux, et c'était toute justice, car ce coup était extrêmement rare, et, pour se risquer à l'essayer, il fallait être doué d'un courage à toute épreuve.

Mais Barba Roja avait à faire oublier la leçon que lui avait infligée le chevalier de Pardaillan; il avait à se faire pardonner sa défaite et à consolider son crédit ébranlé près du roi. Il n'avait pas hésité à s'exposer pour atteindre ce résultat, et son audace avait été largement récompensée par le succès d'abord, ensuite par le roi lui-même, qui daigna manifester sa satisfaction à voix haute.

Ayant conquis le flot de rubans, il pouvait, après en avoir fait hommage à la dame de son choix, se retirer de la lice. C'était son droit. Mais, grisé par son succès, enorgueilli par la royale approbation, il voulut faire plus et mieux, et, bien qu'il eût senti son bras faiblir lors de son contact avec la bête, il résolut incontinent de pousser la lutte jusqu'au bout et d'abattre son taureau.

C'était d'une témérité folle. Tout ce qu'il venait d'accomplir pouvait être considéré comme jeu d'enfant à côté de ce qu'il entreprenait. Ce fut l'impression qu'eurent tous les spectateurs en voyant qu'il se disposait à poursuivre la course.

En effet, comme on a pu le remarquer, le taureau avait commencé par foncer au hasard, par instinct combatif. Dès la première passe, il avait compris qu'il s'était trompé. Chaque passe, dénuée de succès, était une leçon pour lui.

Il ne perdait rien de sa force et de son courage indomptable, sa rage et sa fureur restaient les mêmes, mais il acquérait la ruse qui lui avait fait défaut jusque-là.

Le premier choc avait eu lieu non loin de la barrière, presque en face de Pardaillan. C'est là que le taureau avait éprouvé sa première déception, là qu'il avait été frappé par le fer de la lance, là qu'il revenait toujours. Le déloger du refuge qu'il s'était choisi devenait terriblement dangereux.

Afin de permettre à leur maître de parader un moment en promenant le trophée conquis, les aides de Barba Roja s'efforçaient de détourner de lui l'attention de l'animal.

Mais le taureau semblait avoir compris que, son véritable ennemi, c'était cette énorme masse de fer à quatre pattes, comme lui, qui évoluait là-bas. C'était de là qu'était parti le coup qui l'avait meurtri. C'était cela qu'il voulait meurtrir à son tour.

Et, comme il se méfiait, maintenant, il ne bougeait pas du gîte qu'il s'était choisi. Il dédaignait les appels, les feintes, les attaques sournoises des hommes de Barba Roja. Parfois, comme agacé, il se ruait sur ceux qui le harcelaient de trop près, mais il ne continuait pas la poursuite et revenait invariablement à son endroit favori, comme s'il eût voulu dire: c'est ici le champ de bataille que je choisis. C'est ici qu'il faudra me tuer, ou que je te tuerai.

Barba Roja n'en voyait pas si long. Ayant suffisamment paradé, il s'affermit sur les étriers, assura sa lance dans son poing énorme et, voyant que la bête refusait de quitter son refuge, il prit du champ et fonça sur elle à toute vitesse.

Comme elle avait déjà fait une fois, la bête le laissa approcher et, quand elle le jugea à la distance qui lui convenait, elle bondit de son côté.

Maintenant, écoutez ceci: au moment d'atteindre le taureau, l'homme faisait obliquer son cheval à gauche, de telle sorte que la lance portât sur le côté droit. Deux fois de suite. Barba Roja avait exécuté cette manoeuvre. Deux fois le taureau avait donné dans le piège et avait passé par le chemin que l'homme lui indiquait.

Or, le taureau avait appris la manoeuvre.

Deux leçons successives lui avaient suffi. Maintenant, on ne pouvait plus la lui faire.

Donc, le taureau fonça droit devant lui comme il avait toujours fait. Seulement, à l'instant précis où le cavalier changeait la direction de son cheval, le taureau changea de direction aussi et, brusquement, il tourna à droite.

Le résultat de cette manoeuvre imprévue de la bête fut épouvantable.

Le cheval vint donner du poitrail en plein dans les cornes. Il fut soulevé, enlevé, projeté avec une violence, une force irrésistibles.

Le cavalier, qui s'arc-boutait sur les étriers, portant tout le poids du corps en avant pour donner plus de force au coup qu'il voulait porter, le cavalier, frappant dans le vide, perdit l'équilibre, la violence du choc l'arracha de la selle et, passant par-dessus l'encolure de sa monture, passant par-dessus le taureau lui-même, alla s'aplatir sur le sable de la piste, proche de la barrière, où il demeura immobile, évanoui.

Une immense clameur jaillit des milliers de poitrines des spectateurs haletants.

Cependant, le taureau s'acharnait sur le cheval. Les aides de Barba Roja se partageaient la besogne, et, tandis que les uns s'élançaient au secours du maître, les autres s'efforçaient de détourner de lui l'attention de la bête ivre de fureur, rendue plus furieuse encore par la vue du sang répandu. Car le cheval, malgré le caparaçon de fer, frappé au ventre, perdait ses entrailles par une plaie large, béante.

Relever un homme du poids de Barba Roja n'était pas besogne si facile, d'autant que le poids du colosse s'augmentait de celui de l'armure.

Il fallut donc renoncer à le relever et s'occuper incontinent de le transporter hors de la piste. La barrière n'était pas loin, heureusement, et les quatre hommes qui le secouraient, bien que troublés par les évolutions du taureau, seraient parvenus à le faire passer de l'autre côté de l'abri, si le taureau n'avait eu une idée bien arrêtée et n'eût poursuivi l'exécution de cette idée avec une ténacité déconcertante.

Nous avons dit que la bête en voulait à cette masse de fer et surtout à celle qui l'avait frappé.

Voici qui le prouve:

Le taureau avait atteint le cheval. Sans s'occuper de ce qui se passait autour de lui, sans donner dans les pièges que lui tendaient les hommes du cavalier, écrasé sur le sol, cherchant à l'éloigner de la monture, il s'acharna sur le malheureux coursier avec une rage dont rien ne saurait donner une idée.

Mais, tout en frappant et en broyant une partie de la masse qui l'avait bafoué, c'est-à-dire le cheval, il n'oubliait pas l'autre partie qui l'avait blessé, c'est-à-dire l'homme étendu sur le sable.

Quand le cheval ne fut qu'une masse de chairs pantelantes encore, il le lâcha et se retourna vers l'endroit où était tombé l'homme.

Et, ce qui prouve bien qu'il suivait son idée de vengeance et la mettait à exécution avec un esprit de suite vraiment surprenant, c'est que toutes les tentatives des aides de Barba Roja pour le détourner échouèrent piteusement.

Le taureau, de temps en temps, se détournait de sa route pour courir sus aux importuns. Mais, quand il les avait mis en fuite, il ne continuait pas la poursuite et revenait avec un acharnement au blessé, qu'il voulait, c'était visible, atteindre à tout prix.

Les serviteurs de Barba Roja, voyant le taureau, plus furieux que jamais, foncer sur eux, voyant l'inutilité des efforts de leurs camarades, se sentant enfin menacés eux-mêmes, se résignèrent à abandonner leur maître et s'empressèrent de courir à la barrière et de la franchir.

Un immense cri de détresse jaillit de toutes les poitrines, étreintes par l'horreur et l'angoisse.

La piste avait été envahie par une foule de braves, courageux certes, animés des meilleures intentions aussi, mais agissant sans ordre, dans une confusion inexprimable, se tenant prudemment à distance du taureau et ne réussissant, en somme, par leurs clameurs et leur vaine agitation, qu'à l'exaspérer davantage, si possible.

A moins d'un miracle, c'en était fait de Barba Roja, Tous le comprirent ainsi.

Le roi, dans sa loge, se tourna légèrement vers d'Espinosa et, froidement:

—Je crois, dit-il, qu'il vous faudra vous mettre en quête d'un nouveau garde du corps pour mon service particulier.

Cependant, le taureau arrivait sur l'homme, toujours étalé sur le sol. La seule chance qui lui restait de s'en tirer résidait maintenant dans la solidité de son armure et dans la versatilité de la bête qui chargeait. Si elle se contentait de quelques coups, l'homme pouvait espérer en réchapper, fortement éclopé sans doute, estropié peut-être, mais enfin avec des chances de survivre à ses blessures. Si la bête montrait le même acharnement qu'elle avait montré pour le cheval, il n'y avait pas d'armure assez puissante pour résister à la force des coups redoublés qu'elle lui porterait.

Et, maintenant, quelques toises à peine la séparaient de son ennemi inerte...

A ce moment, un frémissement prodigieux, qui n'avait rien de commun avec le frisson de la terreur qui la secouait jusque-là, agita cette foule énervée par l'angoisse.

Sur les gradins, aux fenêtres, aux balcons, des hommes se dressaient, debout, hagards, congestionnés, cherchant à voir, à voir malgré tout, sans s'occuper de gêner le voisin. Une immense acclamation retentit dans les tribunes, gagna le populaire debout, qui se bousculait pour mieux voir, se répercuta jusque sous les arcades de la place et dans les rues adjacentes:

«Noël! Noël! pour le brave gentilhomme!»

Dans la tribune royale, le même frisson de curiosité et d'espoir secoua tous les dignitaires qui oublièrent momentanément la sévère étiquette pour se bousculer derrière le roi, s'approcher de la rampe du balcon pour voir.

Jusqu'au roi lui-même qui, déposant son flegme et son impassibilité, se dressa tout droit, les deux mains crispées sur le velours de la rampe de fer, se penchant hors du balcon.

Seule, au milieu de la fièvre générale, Fausta demeura froide, impassible, un énigmatique sourire se jouant sur ses lèvres, qui tremblaient légèrement.

Le populaire voulait voir. Les nobles, aux gradins et aux fenêtres, voulaient voir. Le roi et le grand inquisiteur voulaient voir. Tous, tous, ils voulaient voir.

Voir quoi?

Ceci:

Un homme venait de bondir dans la piste et seul, à pied, sans armure, ayant à la main une longue dague, hardiment, posément, avec un sang-froid qui tenait du prodige, venait se placer résolument entre la bête et Barba Roja.

Et, tout à coup, après le tumulte, le frémissement, l'acclamation spontanée, un silence prodigieux plana sur l'assemblée haletante.

Le roi regarda d'Espinosa et lui dit à voix basse, avec un sourire livide:

«Monsieur de Pardaillan!»

Il y avait, dans la manière dont il prononça ces paroles, de la stupeur et aussi de la joie, ce qu'il traduisit en ajoutant aussitôt:

«Par le Dieu vivant! cet homme est fou! Je crois, monsieur le grand inquisiteur, que nous voici débarrassés du bravache, sans que nous y soyons pour rien. J'en suis fort aise, car, ainsi, mon bon cousin de Navarre ne pourra me reprocher d'avoir manqué aux égards dus à son représentant.

—Je le crois aussi, sire, répondit d'Espinosa avec son calme accoutumé.

—Vous croyez donc, sire, et vous, monsieur, que le sire de Pardaillan va être mis à mal par ce fauve? intervint délibérément Fausta.

—Par Dieu! madame, ricana le roi, je ne donnerais pas un maravédis de sa peau.

Fausta secoua gravement la tête et, avec un accent prophétique qui impressionna fortement le roi et d'Espinosa:

—Je crois, moi, dit-elle, que le sire de Pardaillan va tuer proprement cette brute.

—Qui vous fait croire cela, madame? fit vivement le roi.

—Je vous l'ai dit, sire: le chevalier de Pardaillan est au-dessus du commun des mortels, même si ces mortels ont le front ceint de la couronne. Non, sire, le chevalier de Pardaillan ne périra pas encore dans cette rencontre, et, si vous voulez le frapper, il faudra recourir au moyen que je vous ai indiqué.

Le roi regarda d'Espinosa et ne répondit pas, mais il demeura tout songeur.

Le taureau, cependant, en voyant se dresser soudain devant lui cet adversaire inattendu, s'était arrêté comme s'il eût été étonné.

Après cet instant de courte hésitation, il baissa la tête, visa son adversaire et, presque aussitôt, il la redressa et porta un coup foudroyant de rapidité.

Pardaillan attendit le choc avec ce calme prodigieux qu'il avait dans l'action. Il s'était placé de profil devant la bête, solidement campé sur les pieds bien unis en équerre, le coude levé, la garde de la dague, longue et flexible, devant la poitrine, la tête légèrement penchée à droite, de façon à bien viser l'endroit où il voulait Frapper.

Le taureau, de son côté, ayant bien visé son but, fonça tête baissée, et vint s'enferrer lui-même.

Pardaillan s'était contenté de le recevoir à la pointe de la dague en effaçant à peine sa poitrine.

Enferré, le taureau ne bougea plus.

Et, alors, ce fut un instant d'angoisse affreuse parmi les innombrables spectateurs de cette lutte extraordinaire.

Que se passait-il donc? Le taureau était-il blessé? Était-il touché seulement? Comment et pourquoi demeurait-il ainsi immobile?

Et le téméraire gentilhomme, qui semblait mué en statue! Que faisait-il donc? Pourquoi ne frappait-il pas de nouveau? Attendait-il donc que le taureau se ressaisît et le mît en pièces?

Et le silence angoissant pesait lourdement sur tous.

A vrai dire, le chevalier n'était guère plus fixé que les spectateurs.

Il voyait bien que la dague s'était enfoncée jusqu'à la garde. Il sentait bien tressaillir et fléchir le taureau. Mais, diantre! avec un adversaire de cette force, qui pouvait savoir? La blessure était-elle suffisamment grave? N'allait-il pas se réveiller de cette sorte de torpeur et lui faire payer par une mort épouvantable le coup qu'il venait de lui porter?

C'est ce que se demandait Pardaillan...

Mais il n'était pas homme à rester longtemps indécis. Il résolut d'en avoir le coeur net, coûte que coûte. Brusquement, il retira l'arme, qui apparut rouge de sang, et s'écarta, au cas, improbable, d'une suprême révolte de la bête.

Brusquement, le taureau, foudroyé, tomba comme une masse.

Alors, ce fut une détente dans la foule. Les traits convulsés reprirent leur expression naturelle, les gorges contractées se dilatèrent, les nerfs se détendirent. On respira largement: on eût dit qu'on craignait de ne pouvoir emmagasiner assez d'air pour actionner les poumons violemment comprimés.

Sous l'influence de la réaction, des femmes éclatèrent en sanglots convulsifs; d'autres, au contraire, riaient aux éclats. Ce fut un soulagement universel d'abord, puis un étonnement prodigieux et puis, tout à coup, la joie éclata, bruyante, animée, et se fondit en une acclamation délirante à l'adresse de l'homme courageux qui venait d'accomplir cet exploit.

Pardaillan, sa dague sanglante à la main, resta un bon moment à contempler d'un oeil rêveur et attristé l'agonie du taureau que, par un coup de maître prodigieux à l'époque, il venait de mettre à mort.

En ce moment, il oubliait le roi et sa haine, et sa cour de hautains gentilshommes qui l'avaient dévisagé d'un air provocant. Il oubliait Fausta et son trio d'ordinaires qui se pavanaient à une fenêtre proche du balcon royal, et Bussi-Leclerc, livide, dont les yeux sanglants l'eussent foudroyé à distance, s'ils en avaient eu le pouvoir, et d'Espinosa et ses hommes d'armes, et ses inquisiteurs et ses nuées d'espions. Il oubliait le Torero et les dangers qui le menaçaient.

Après avoir longuement considéré le taureau expirant, il murmura avec un accent de pitié inexprimable:

«Pauvre bête!...»

Ainsi, dans l'ingénuité de son âme, sa pitié allait à la bête qui l'eût infailliblement broyé s'il n'eût pris les devants.

En faisant ces réflexions plutôt désabusées, ses yeux tombèrent sur la dague qu'il tenait machinalement dans son poing crispé. Il la jeta violemment, loin de lui, dans un geste de répulsion et de dégoût.

Il aperçut alors le groupe des serviteurs de Barba Roja qui emportaient leur maître, toujours évanoui, et, machinalement, ses yeux allèrent alternativement du colosse qu'on emportait à la bête, qu'on s'apprêtait déjà à traîner hors de la piste.

Ses traits reprirent leur première expression de rêverie mélancolique, tandis qu'il songeait:

«Qui pourrait me dire lequel est le plus féroce, le plus brute, de l'homme qu'on emporte là-bas ou de la bête, que j'ai stupidement sacrifiée?»

Et, comme, nécessairement, on se ruait sur lui dans l'intention de le féliciter, il s'éloigna à grandes enjambées furieuses, sans vouloir rien entendre, laissant ceux qui l'abordaient, la bouche en coeur, tout déconfits et se demandant, non sans apparence de raison, si cet intrépide gentilhomme français, si fort et si brave, n'était pas quelque peu dément.

Sans se soucier de ce qu'on pouvait dire et penser, Pardaillan s'en fut retrouver le Torero, sous sa tente, ayant résolu de ne pas réoccuper le siège qu'on lui avait réservé, mais ne voulant pas cependant abandonner le prince au moment où il aurait besoin de l'appui de son bras.

Dans la loge royale, autant que partout ailleurs, on avait suivi avec un intérêt passionné les phases du combat. Mais, alors que partout ailleurs—ou à peu près—on souhaitait ardemment la victoire du gentilhomme, dans la loge royale on souhaitait, non moins ardemment, sa mort. «On» s'applique spécialement à Fausta, à Philippe II et à d'Espinosa.

Toutefois, si ces deux derniers croyaient fermement que le chevalier, non armé pour une lutte inégale, devait infailliblement succomber, victime de sa téméraire générosité, sous l'empire de la superstition qui lui suggérait la pensée que Pardaillan était invulnérable, Fausta, tout en souhaitant sa mort, croyait aussi fermement qu'il serait vainqueur de la brute.

Lorsque le taureau s'abattit, sans triompher, très simplement, elle fit:

—Eh bien, qu'avais-je dit?

—Prodigieux! fit le roi, non sans admiration.

—Je crois, madame, dit d'Espinosa, avec son calme habituel, je crois que vous avez raison: cet homme est invulnérable. Nous ne pouvons le frapper qu'en utilisant le moyen que vous nous avez indiqué. Je n'en vois pas d'autre. Je m'en tiendrai à celui-là, qui me paraît bon.

—Bien vous ferez, monsieur, dit gravement Fausta.

Le roi était l'homme des procédés lents et tortueux et des dissimulations patientes, autant qu'il était tenace dans ses rancunes.

—Peut-être, dit-il, après ce qui vient de se passer, serait-il opportun de remettre à plus tard la mise à exécution de nos projets.

D'Espinosa, à qui s'adressaient plus particulièrement ces paroles, regarda le roi droit dans les yeux, et, lentement, laconiquement, avec un accent de froide résolution et un geste tranchant comme un coup de hache:

—Trop tard! dit-il.

Fausta respira. Elle avait craint un instant que le grand inquisiteur n'acquiesçât à la demande du roi.

Philippe considéra à son tour, un moment, son grand inquisiteur en face, puis, il détourna négligemment la tête sans plus insister.

Ce simple geste du roi, c'était la condamnation de Pardaillan.

VIII

LE CHICO REJOINT PARDAILLAN

La course qui suit ne se rattachant par aucun point à ce récit, nous laisserons jouter de son mieux le noble hidalgo, qui avait succédé à Barba Roja—sérieusement endommagé par sa chute, paraît-il—et nous suivrons le chevalier de Pardaillan.

Il pénétra dans le couloir circulaire, qui tournait sans interruption autour de la piste, comme de nos jours.

Plus que de nos jours, ce couloir était occupé par la suite des seigneurs qui devaient prendre part à une des courses et par une foule d'aides et d'ouvriers. Il y avait de plus la ruée de tous ceux que l'intervention imprévue du Français avait enthousiasmés et qui s'étaient précipités vers lui.

La porte de la barrière franchie, la foule acclamant le vainqueur et s'écartant complaisamment pour lui laisser passage, Pardaillan se trouva en face de celui qu'il cherchait, c'est-à-dire du Torero, à moitié déshabillé, tenant sa cape d'une main, son épée de l'autre, et qui paraissait tout haletant comme à la suite d'un grand effort longtemps soutenu.

Retiré sous sa tente où il procédait à sa toilette, avec tout le soin minutieux qu'on apportait à cette opération jugée alors très importante, don César avait été un des derniers à avoir connaissance de l'accident survenu à Barba Roja.

Bien qu'il eût de très légitimes raisons de considérer le colosse comme un ennemi, le Torero avait une trop généreuse nature pour hésiter sur la conduite à tenir en semblable occurrence. Sans prendre le temps d'achever de se vêtir, sauter sur sa cape et son épée, partir en courant, tel fut son premier mouvement.

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