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Les Pardaillan — Tome 01

Les Pardaillan (continued 6)

Reading edition

—Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui viendra me relever dans cet abîme de honte!...

—Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante et pitoyable.

Alice fit un bond terrible et se retourna.

Panigarola était devant elle.

—Le moine! bégaya-t-elle à demi folle.

Dans l'encadrement de cette porte par où le maréchal de Damville venait de disparaître, debout, drapé comme une statue dans les plis blancs et noirs de sa robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux...

XXV

LE PÈRE ET LE FILS

A peu près vers l'heure où Henri quittait la rue de la Hache et reprenait le chemin de l'hôtel de Mesmes, c'est-à-dire un peu avant neuf heures, un homme filait rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet homme, qui marchait très vite, bouscula un passant sur lequel il alla heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron, grommela quelques mots et, sans daigner s'arrêter, continua sa course.

L'homme stationna un instant devant l'auberge de la Devinière, qu'il contempla avec une sorte d'émotion, et où il parut un instant vouloir entrer. Mais, secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin en murmurant:

—Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir!

Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux abords du Temple. Deux minutes plus tard, il soulevait le marteau de la grande porte de l'hôtel de Mesmes. Un judas s'ouvrit, une figure soupçonneuse parut derrière ce judas, et une interrogation revêche en sortit. Alors l'homme répondit:

—Dites simplement à M. le maréchal que l'homme qu'il a rencontré à l'auberge des Ponts-de-Cé est arrivé et désire l'entretenir.

La porte s'ouvrit à l'instant même. Un officier se montra et dit:

—Vous venez des Ponts-de-Cé?

—Oui-dà, bien que j'aie pris le chemin des écoliers.

—Alors, vous êtes Pardaillan.

—J'ai en effet l'honneur d'être M. de Pardaillan. Et vous?

—C'est bien; ne vous fâchez pas: je suis homme à vous rendre raison d'un oubli, si cet oubli vous a choqué.

—Choqué grandement. D'autant que votre figure ne me revient pas le moins du monde.

—Je m'appelle Orthès et je suis vicomte d'Aspremont. A votre service, quand vous voudrez, M. de Pardaillan.

—Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le coeur comme une querelle refroidie.

—Messieurs, messieurs!, intervint un deuxième officier.

Le vicomte d'Aspremont haussa les épaules et dit à Pardaillan qui déjà dégainait:

—Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la querelle ne refroidisse pas trop. Mais le maréchal ne veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez entrer, car vous êtes attendu.

Le routier pénétra dans l'hôtel dont la porte se referma lourdement.

—Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l'honneur de vous conduire à la chambre qui vous a été préparée.

Précédé d'un laquais qui portait un flambeau, Orthès, vicomte d'Aspremont, se mit en route, accompagné de Pardaillan, avec lequel, selon les usages, il se mit à deviser gaiement, comme si un duel n'eût pas été convenu entre eux.

On monta ainsi, au deuxième étage de l'hôtel et on parvint à une grande belle chambre.

—Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous souper?

—Mille grâces. J'ai dîné, et bien dîné en arrivant à Paris.

—Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une bonne nuit.

—Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et que j'espère dormir d'une traite jusqu'à l'aube. Mais, dites-moi, M. le maréchal n'est donc pas en son hôtel?

—Il est absent, en effet; mais il vous attendait pour aujourd'hui ou demain et, dès qu'il arrivera, il sera prévenu.

Les deux hommes se saluèrent. Orthès sortit. Et Pardaillan entendit la porte de sa chambre se fermer à double tour.

—Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme!

Il courut à la porte: elle était solide et la serrure eût défié toute tentative d'effraction. Il courut alors à la fenêtre. Elle était au deuxième étage; il n'y avait pas moyen de sauter d'une telle hauteur sans se rompre les os, accident qui souriait aussi peu que possible au vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur le lit, et grommela:

—Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient limpide, à présent: la patience, la bonne grâce, les promesses et les écus de Damville, là-bas, à l'auberge des Ponts-de-Cé! Ah! le lâche, le couard! Et moi, comme un véritable étourneau, je vais donner tête baissée dans le panneau... J'y suis; le maître a peur, il me veut faire occire par ses valets!... Par Pilate et Barabbas! c'est bien ce que nous allons voir!...

Telle fut la première pensée de Pardaillan.

Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail qui le déroutait. Le maréchal lui avait positivement déclaré qu'il conspirait contre le roi de France: terrible confidence qui pouvait le conduire à l'échafaud...

—A moins, murmura-t-il, que cette conspiration n'ait été imaginée pour me donner confiance!... Quoiqu'il en soit, je suis pris.

Persuadé qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan n'en ferma pas moins les yeux avec délices; dix secondes plus tard, un ronflement sonore emplit la chambre.

Lorsqu'il se réveilla, il s'aperçut qu'il faisait grand jour.

—Tiens! fit-il, je ne suis pas mort!

A l'instant, il fut sur pied. Presque en même temps, la porte s'ouvrit, et le maréchal parut. Il était un peu pâle, et avait certainement passé une plus mauvaise nuit que son prisonnier.

—Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit.

—Ma foi, monsieur, je me repens presque d'être venu.

—Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enfermé. Pardonnez-moi cette précaution. J'ai voulu vous éviter une rencontre... désagréable.

—Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites là, monseigneur.

—Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous demander deux choses, mon cher Pardaillan. La première, c'est que vous vous laissiez enfermer pour aujourd'hui encore. Je vous jure que vous n'avez rien à craindre...

Pardaillan fit la grimace.

—Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de ne pas sortir de cette chambre de toute la journée, et jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher de ma part!

—J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur. Mais vous deviez me demander deux choses...

—Voici l'autre; je possède un trésor inestimable; il n'est pas en sûreté ici, et je veux le transporter... dans une maison où il sera à l'abri. Cette opération se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter sur vous pour m'aider?

—Monseigneur, du moment que j'ai consenti à entrer à votre service, j'étais décidé à braver à côté de vous tous les périls. Comptez donc sur moi... Mais vous craignez donc que le trésor en question ne vous soit enlevé pendant le trajet.

—Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre... Voici donc ce que j'ai combiné. A onze heures, la voiture quittera l'hôtel...

—Ah! le trésor sera dans une voiture?

—Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je serai à cheval en tête; et vous, à pied, vous marcherez en arrière-garde, l'épée d'une main, le pistolet dans l'autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque tenterait d'approcher...

—C'est dit, monseigneur. Une question seulement: cette expédition a-t-elle quelque rapport avec... la campagne dont nous parlions aux Ponts-de-Cé?... En d'autres termes, ce trésor... est-ce du métal?... ou bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et en os?

—Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous déjà appris...

—Moi? Je n'ai rien appris, répondit Pardaillan, qui examinait attentivement le maréchal; je me demande seulement si le trésor en question ne serait pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en baissant la voix.

—Il croit qu'il s'agit du roi! s'écria en lui-même le maréchal, dont la physionomie s'éclaira aussitôt.

—Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, monseigneur, je redoublerais de précautions.

—Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il s'agit... de ce que vous croyez... mais faites comme si réellement vous alliez escorter... une couronne.

—Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le roi!...

Mais, une réflexion soudaine traversant son esprit, il demanda:

—Ainsi, monseigneur, j'ai été enfermé à mon arrivée parce qu'on craint que je n'apprisse quelle personne était prisonnière en cet hôtel?

—C'est exact! dit le maréchal.

—Bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai d'ici de toute la journée et, ce soir, je serai prêt.

Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le vieux routier se dit:

—Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui était prisonnier ici, pourquoi venir me le dire? Et puisque je le sais maintenant, pourquoi la précaution de m'obliger à rester enfermé toute la journée?... Non! ce n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est qu'on me cache quelque chose... que je dois ignorer jusqu'à ce soir... et que je veux savoir tout de suite, moi!

Cela dit, Pardaillan commença par s'assurer qu'on ne l'avait pas enfermé: il était libre; la porte s'ouvrait sur un corridor dans lequel il fit quelques pas, jusqu'au large et monumental escalier qui descendait vers la cour.

Il rebroussa chemin, persuadé qu'il serait infailliblement rencontré. Repassant devant la porte de sa chambre, il longea le corridor dans l'autre sens et finit par se heurter à une porte qu'il ouvrit. Cette porte donnait sur un petit escalier tournant.

Content de cette première découverte, il rentra chez lui, à petits pas, médita, siffla des airs de chasse, tambourina les vitraux de sa fenêtre, bref, s'ennuya du mieux qu'il put.

Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa la table, et couvrit cette table des éléments d'un déjeuner plantureux accompagné de flacons de réjouissante apparence.

Tandis que l'aventurier se mettait à table et attaquait le déjeuner avec un appétit d'un estomac de vingt ans, le laquais disparut et revint quelques minutes après, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques dents solides et blanches du routier se découvrirent dans un large sourire.

—Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il.

—Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur l'intendant de Monseigneur m'a remis.

—Voilà un laquais d'une exaspérante politesse! pensa Pardaillan.—Eh bien, fit-il tout haut, dites-moi, mon ami, savez-vous ce que contient ce sac?

—Oui, mon officier: six cents écus.

—Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq cents!

—C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est ce que M. l'intendant m'a chargé d'expliquer à monsieur l'officier.

—Cent écus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez l'obligeance d'ouvrir ce sac.

—C'est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant.

—Prenez-y cinq écus. Bien, mettez-les dans votre poche. Vous irez boire à ma santé.

—Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu'à terre. Je vous promets de boire demain vos écus.

—Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui?

—J'ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur l'officier toute la journée.

—Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. Ainsi tu dois?...

—Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur l'officier sans m'éloigner.

—Décidément, voilà un animal qui a la politesse bien gênante, songea le routier. Mais j'y songe! fit-il tout à coup. Et mon cheval! Mon pauvre cheval! Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore cinq écus.

—Je les tiens.

—Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immédiatement au cabaret du Veau-qui-tète, entre la Truanderie et le Louvre. Tu paieras un compte d'une dizaine de livres que j'ai oublié de solder hier; le reste sera pour toi; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon ami!...

Le laquais ne bougea pas.

—Eh bien? fit Pardaillan.

—J'irai demain, mon officier. Les écuries de Monseigneur sont à la disposition de monsieur l'officier.

Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas quelque canne à casser sur le dos du laquais lorsqu'une idée subite le calma.

Il se mit à rire! et, comme son déjeuner tirait à sa fin, il versa une rasade qu'il offrit à son geôlier.

—Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il.

—Didier, pour vous servir, mon officier.

—Très bien, Didier, avale-moi ça hardiment, puisque tu ne peux aller te désaltérer au-dehors.

Le laquais secoua la tête et répondit:

—Monsieur l'intendant m'a prévenu que, si j'acceptais un seul verre de vin de monsieur l'officier, je serais cassé aux gages, et peut-être quelque chose de pis encore.

—Le truand! le misérable capon qui m'assassine de sa politesse! rugit intérieurement le routier. C'est bon, reprit-il, tu es fidèle et obéissant. Tu iras droit en paradis.

En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre, pendant que le laquais rangeait la table. Puis il s'approcha de la porte qu'il ferma à double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant une main sur l'épaule:

—Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée? Tu vas rester là à m'ennuyer, à m'empêcher de dormir?

—Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le couloir.

—Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me suivrais donc comme mon ombre?

—Non pas, mon officier. Mais j'irais prévenir à l'instant monsieur l'intendant.

—Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'étrangler?

—Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà tout.

—Tu crierais? Non! Reste à savoir si je t'en laisserais le temps!

En même temps qu'il prononçait ces mots, Pardaillan saisit vivement son écharpe qu'il venait de dénouer; et, avant que le malheureux laquais eût pu faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et le bâillonnait solidement.

—Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme mort.

Didier tomba à genoux et, ne pouvant pas parler, joignit les mains geste qui pouvait passer pour une supplication assez éloquente, malgré le silence forcé du suppliant.

—Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, me voici débarrassé de tes agaçants—monsieur l'officier. Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu décidé à m'obéir?

Le pauvre laquais, par une mimique expressive, jura l'obéissance la plus fidèle.

—Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce pourpoint galonné et armorié, ces chausses de drap jaune et cette toque à aigrette... Tu vas revêtir ma casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai du somptueux costume que tu portes si bien. C'est une lubie. Je veux voir quel air j'aurai en laquais de monsieur l'intendant de monseigneur.

Tout en parlant, l'aventurier aidait le laquais à se dévêtir: car le pauvre homme, tout tremblant, n'y fût pas arrivé tout seul. En quelques minutes, le changement fut opéré: Didier était vêtu en Pardaillan et Pardaillan se carrait dans le costume armorié du laquais.

—Maintenant, couche-toi, monsieur l'officier, fit Pardaillan.

Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui couvrit la tête, comme on fait pour ne pas être gêné par la lumière du jour.

—Si tu entends la porte s'ouvrir, ajouta-t-il, tu te mettras à ronfler, et tu ne feras pas un mouvement, à moins que tu ne veuilles que je te coupe les deux oreilles....

Alors, il sortit de la chambre et s'installa dans le couloir.

Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité. Pardaillan se dirigea à tâtons vers le petit escalier tournant que nous avons signalé. Mais il n'avait pas fait deux pas que cette porte s'ouvrit et livra passage à un homme dont Pardaillan reconnut la tournure: c'était l'écuyer qui accompagnait le maréchal pendant son séjour à l'auberge des Ponts-de-Cé.

Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L'instant d'après, il était rejoint par l'homme:

—Monsieur de Pardaillan, que fait-il? murmura l'écuyer.

—Dort! souffla laconiquement Pardaillan.

L'écuyer entrouvrit la porte, aperçut le faux Pardaillan sur le lit et referma la porte en disant à voix basse:

—C'est bien; ne bouge pas d'ici; dès qu'il sera réveillé, viens me prévenir.

Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l'écuyer du maréchal poursuivit son chemin à pas étouffés, et descendit le grand escalier.

—Ouf! murmura l'aventurier. J'en ai la sueur dans le dos! Mais maintenant, je crois que je suis tranquille pour une heure ou deux. Allons! à la découverte!...

Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à descendre.

—Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il.

Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur l'étroit palier du premier étage. Là une porte était ménagée, qui permettait d'entrer dans les appartements du maréchal.

Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre, lorsqu'à travers cette porte un bruit de voix lui parvint.

Vivement, il colla son oreille à la serrure. Et, très nettement, il entendit prononcer son nom à diverses reprises.

A peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait le laquais Didier, une chaise sans armoiries s'arrêtait devant l'hôtel de Mesmes; un homme en sortait mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l'hôtel.

Sans doute, c'était un personnage d'importance, car il fut introduit à l'instant même dans le cabinet du maréchal de Damville. Celui-ci, en apercevant son visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine émotion, en disant à voix basse:

—Vous ici!... quelle imprudence!...

—L'imprudence eût été plus grande encore si je m'étais rendu chez monseigneur de Guise ou chez Tavannes. Et pourtant, la chose est si grave que je devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne vis pas; j'ai pu tout à l'heure m'échapper de la Bastille sans éveiller de soupçons; je vais tout vous dire; il faut que Guise soit prévenu aujourd'hui. Il y va de notre tête à tous...

—Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, devant l'air effaré de son visiteur, ne put s'empêcher de pâlir.

Ce visiteur n'était autre, en effet, que Guitalens, le gouverneur de la Bastille.

—Voyons! qu'y a-t-il? reprit le maréchal.

—Sommes-nous seuls?

—Parfaitement seuls. Mais pour plus de précaution, venez.

Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une étroite pièce qui faisait suite à son cabinet.

—Là! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des gens de l'hôtel par mon cabinet, ma salle d'armes et une antichambre. Quant à cette porte, elle donne sur un escalier dérobé. Expliquez-vous donc sans crainte.

—Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, il y a que nous sommes probablement perdus. Il y a un homme dans Paris qui connaît notre secret.

—Un homme connaît notre secret! s'écria le maréchal.

—Hélas! ce n'est que trop vrai. Cet homme a assisté à notre dernière réunion de l'auberge de la Devinière.

—Quel est cet homme? Comment s'appelle-t-il?

—Pardaillan, dit Guitalens.

—Pardaillan! s'écria Henri stupéfait. Un homme qui paraît la cinquantaine, bien qu'il ait plus de soixante ans, grand, maigre, sec, la moustache grise et rude?

—Pas du tout! Le Pardaillan dont je vous parle est un jeune homme.

—En ce cas, c'est son fils! le fils dont il m'a parlé!

—Son fils? fit Guitalens sans comprendre.

—Oui! je m'entends; continuez... vous disiez que ce Pardaillan a surpris notre secret à l'auberge de la Devinière; un mot d'abord: êtes-vous sûr que ce jeune homme est seul à connaître le complot?

—Oui; je le crois du moins.

—En ce cas, nous pouvons nous rassurer: je sais un moyen de m'emparer de ce Pardaillan et de le réduire au silence. Mais comment avez-vous su?

—Parce que je l'ai eu en mon pouvoir pendant quelques jours en ma qualité de gouverneur de la Bastille; il m'a été amené; on m'a recommandé de le surveiller étroitement...

—Mais alors, la question est des plus simples.

—Comment cela?

—Est-ce qu'il n'y a plus d'oubliettes à la Bastille?

Mais il est libre! Il est dehors! J'ai dû le laisser partir.

Le maréchal se demanda un instant si Guitalens n'était pas devenu fou.

—Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous avec plus de précision. Si ce jeune homme est bien celui que je crois, le mal n'est peut-être pas aussi grand qu'il vous apparaît.

—Le Ciel vous entende! fit Guitalens.

Et il entreprit le récit de la tragi-comédie qui s'était passée à la Bastille et à laquelle ont assisté nos lecteurs.

—Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en terminant.

—Je dis que c'est merveilleux, et qu'il faut à tout prix nous attacher ce jeune homme. J'en fais mon affaire.

—Vous le connaissez donc?

—Non, mais je connais quelqu'un qui le connaît, et cela suffit; allez, mon cher Guitalens, et rassurez-vous; je me charge de prévenir le duc de Guise en cas de danger... mais de danger, il n'y en aura pas: ce soir ou demain, le jeune Pardaillan sera en notre pouvoir.

—Votre tranquillité me fait du bien, dit Guitalens; je commence à respirer; si ce sacripant tombe en notre pouvoir, comme vous le pensez, ramenez-le-moi... vous savez qu'il y a encore de bonnes oubliettes à la Bastille.

—Soyez donc tranquille; demain, je vous amène le jeune Pardaillan pieds et poings liés, à moins toutefois qu'il n'y ait quelque chose de mieux à en faire...

Guitalens regagna sa chaise aussi mystérieusement, mais un peu plus rassuré qu'il n'en était sorti.

A ce moment même, le vieux Pardaillan rentrait dans sa chambre, reprenait son costume, obligeait Didier à remettre le sien sur son dos avec rapidité, et lui disait:

—Cent écus pour toi si tu ne dis pas un mot de ce qui t'est arrivé; un coup de poignard dans le ventre si jamais tu en parles à qui que ce soit. Choisis.

—Je choisis les cent écus, pardieu!, fit Didier, trop heureux d'en être quitte à si bon compte.

Et, sans façon, il se mit à puiser dans le sac.

—Maintenant, fit Pardaillan, va prévenir M. l'intendant que je suis réveillé, comme il t'en a donné l'ordre tout à l'heure dans le couloir...

Pardaillan s'installa dans un fauteuil, les jambes allongées, remplit son verre comme s'il eût été occupé à boire, et attendit les événements.

Ce qu'il venait d'entendre dans le petit escalier tournant avait complètement modifié ses idées; car nos lecteurs ont compris que Pardaillan avait surpris la partie la plus intéressante de l'entretien qui venait d'avoir lieu entre le maréchal et le gouverneur de la Bastille.

Qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas une personne que le maréchal tenait à lui cacher, il ne s'en soucia plus. Le danger que courait son fils l'absorba, et il se mit à réfléchir aux moyens de prévenir au plus tôt le jeune cavalier.

Sa conclusion fut ce qu'elle devait être:

—Je vais à l'instant même sortir de l'hôtel et me rendre à l'hôtellerie de la Devinière. Si quelqu'un veut s'opposer à ma sortie, ma foi, je tue! On s'expliquera ensuite.

Sur ce, il boucla son épée, s'assura qu'elle jouait bien dans le fourreau, et déjà il s'apprêtait à sortir de la chambre lorsque Damville parut.

—Eh bien, fit le maréchal, avez-vous fait un bon somme? Etes-vous dispos pour ce soir, maître Pardaillan?

—Je vois, monseigneur, que vous êtes bien renseigné. Peste! vous avez des serviteurs qui savent tout voir et tout rapporter! Quoi qu'il en soit, vous pouvez être tranquille! Je suis maintenant capable de veiller trois jours et trois nuits.

—Je ne vous en demande pas tant: à minuit tout sera fini.

—Et à cette heure-là, je serai libre, monseigneur?

—Libre comme l'air; libre d'aller où bon vous semblera; mais, bien entendu, cette chambre demeure à votre disposition pendant toute la campagne projetée... A propos, ne m'avez-vous pas parlé d'un jeune homme... votre fils...

—Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit.

—Le croyez-vous capable de donner, à l'occasion, un bon coup d'épée?

—Lui? Il ne rêve que plaies et bosses!

—Eh bien, amenez-le-moi demain sans plus tarder. Où loge-t-il?

—Vers la montagne Sainte-Geneviève.

—Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme?

—Comme sur moi-même.

Le maréchal sortit.

—Voilà qui change les choses, murmura le vieux routier en dégrafant son épée; puisqu'il compte que je lui amènerai mon fils demain, il n'entreprendra rien aujourd'hui; ce soir, à minuit, dès que je serai libre, je ferai un petit tour du côté de la Devinière, et nous verrons. D'ici là, inutile de risquer quelque algarade compromettante. Dormons!

Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s'endormit tout de bon jusqu'à l'heure du souper.

A dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernières dispositions.

Gille, son écuyer, son intendant, son âme damnée pour tout dire, connut seul la retraite où Jeanne de Piennes et sa fille devaient être transportées. Il fut expédié en avant avec ordre de se tenir dans la rue de la Hache et de surveiller les abords de la maison à la porte verte.

Le vicomte d'Aspremont devait conduire la voiture jusqu'à l'entrée de la rue de la Hache. Là, il devait mettre pied à terre, tandis que le maréchal, conduisant les chevaux par la bride, amènerait la voiture à l'entrée de la maison.

Quant à Pardaillan, il devait marcher en arrière-garde et s'arrêter à l'endroit même où s'arrêterait d'Aspremont.

De cette façon, le maréchal et son écuyer étaient les seuls à savoir en quel endroit précis la voiture s'était arrêtée. Pardaillan ignorerait même toujours ce que cette voiture avait contenu.

A onze heures, Orthès, vicomte d'Aspremont, se présenta chez Pardaillan et lui dit:

—Quand il vous plaira, monsieur...

Les deux hommes descendirent ensemble.

Dans la cour de l'hôtel, la voiture attendait, prête à démarrer. Sans doute la personne qu'elle devait transporter y était déjà installée, car les mantelets étaient soigneusement rabattus et fermés à clef...

D'Aspremont se plaça vivement en postillon. Henri, à cheval, fît une dernière recommandation à Pardaillan.

—Nous irons au pas! tenez-vous à dix pas derrière la voiture et, si quelqu'un veut approcher, n'hésitez pas... vous m'avez compris?

Pour toute réponse, Pardaillan montra l'épée nue qu'il tenait sous son manteau.

Il était en outre armé d'un pistolet et d'un poignard.

Sur un signe du maréchal, la grande porte de l'hôtel s'ouvrit; Henri prît la tête; la voiture suivit; Pardaillan se mit en marche, scrutant l'obscurité profonde de ses yeux perçants.

—Si nous sommes attaqués, se dit-il, ce ne sera sûrement pas aux abords de l'hôtel.

A ce moment la voiture tournait dans une ruelle. Un coup de feu retentit soudain et jeta un éclair dans la nuit.

—En avant! hurla le maréchal.

D'Aspremont, qui avait été visé sans être atteint, enfonça ses éperons dans les flancs du cheval conducteur, la voiture s'ébranla au galop.

—Lâches! voleurs de femmes! rugit une voix rauque et altérée. Arrêtez! arrêtez!

La voiture et le maréchal fuyaient.

A peine le coup de feu eut-il retenti, à peine le véhicule se fût-il lancé au galop, à peine ces quelques cris eurent-ils été jetés dans le silence, que Pardaillan aperçut une ombre qui courait derrière la voiture.

—Voilà le moment d'agir! songea-t-il.

Il jeta un regard sur la pointe de son épée, et il se lança en avant, à la poursuite de l'inconnu qui lui-même galopait éperdument, cherchant à rattraper le maréchal.

Cette course furieuse dura une minute.

Pardaillan atteignit l'inconnu, et, arrivant sur lui, lui porta un coup de pointe furieux.

Mais l'inconnu avait sans doute entendu courir derrière lui.

Au moment où Pardaillan arrivait, il se retourna, et un bond agile lui évita le coup terrible que lui destinait son agresseur. Pardaillan profita de ce mouvement de l'inconnu pour se placer entre la voiture et lui. Il lui barrait ainsi le chemin.

L'inconnu se rua en avant, la tête haute.

A l'instant même, les deux fers se croisèrent...

Les épées une fois engagées, les adversaires devinrent silencieux, chacun d'eux ayant reconnu en l'autre un escrimeur de force supérieure. L'obscurité était profonde, et c'est à peine s'ils se distinguaient.

Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la réserve, son but étant simplement d'arrêter l'inconnu assez longtemps pour qu'il ne pût rejoindre la voiture dont le grondement se perdait au loin. L'inconnu, au contraire, voulait absolument passer et passer vite.

Il tâta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire et, au jugé, se fendit à fond dans un coup droit et violent.

On entendit ce froissement de fer qui ressemble au bruit de la soie qui se déchire: le coup était paré.

L'inconnu se jeta en avant tête baissée:

—Par Pilate! gronda-t-il.

—Par Barabbas! rugit au même instant Pardaillan.

Les deux jurons retentirent simultanément.

Et à peine eurent-ils été proférés que les deux épées se baissèrent ensemble, et que ce double cri se fit entendre:

—Mon père! s'écria l'inconnu.

—Mon fils! répondit le vieux Pardaillan.

Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le chevalier, prêtant l'oreille, essaya de percevoir un dernier bruit qui pût lui indiquer de quel côté s'était dirigé Damville.

Mais il n'entendit plus rien!...

—Perdues! murmura-t-il avec accablement.

Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherché ce qu'il pourrait bien dire à son fils. Il sentait un vague besoin de se disculper et devinait instinctivement que le chevalier était en droit de lui faire des reproches.

Il se campa donc dans son attitude de dignité offensée et, le poing sur la hanche, commença l'attaque:

—Après une si longue absence, je vous retrouve, mon fils. Et comment vous retrouve-je? Désobéissant pleinement à mes conseils que vous aviez juré de suivre, et que vous eussiez dû considérer comme des ordres! Je vous avais commandé de vous défier des hommes, des femmes et de vous-même! Et vous voici, faisant le chevalier errant. Triste métier, mon fils.

—Mon père, dit le chevalier d'une voix si altérée que le vieux routier en tressaillit, votre intervention me plonge dans un mortel désespoir. Nous sommes dans deux camps ennemis...

—Eh! mort-dieu! qui vous empêche de venir avec nous? Ce sera tout profit. Cent mille livres vous sont assurées, et peut-être une compagnie vous sera-t-elle...

—Taisez-vous! taisez-vous! s'écria le chevalier. Ah! mon père, ne devinez-vous pas ce que je souffre, et quel est mon chagrin de vous entendre parler ainsi!... Adieu, mon père...

—Vous me quittez!

—N'est-ce pas vous qui m'y forcez? s'écria le jeune homme tout frémissant. Songez, mon père, songez qu'il a pu arriver, cette nuit, un événement funeste: j'ai tiré l'épée contre vous!

Le chevalier fit quelques pas de retraite précipités. Le vieux Pardaillan chancela et alla s'asseoir sur une borne cavalière.

—Qu'est-ce à dire? gronda-t-il. Mon fils me quitte? Nous sommes ennemis?... Mais alors... qu'est-ce que je vais faire dans la vie, moi?... Que va devenir cette pauvre vieille carcasse?... Je vivais... l'espoir de le voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine redouté... l'espoir qu'il fermerait mes yeux au dernier moment... que sais-je? et tout s'effondre?...

Deux grosses larmes coulèrent sur les joues tannées du routier et allèrent perler au bout de ses moustaches grises.

Au même instant, il se sentit saisir par les deux mains et il eut un cri de joie rauque, presque terrible, en reconnaissant son fils qui se penchait vers lui et qui lui disait:

—Eh bien, non, je ne peux pas vous quitter ainsi!...

—Eh! mort de tous les diables! fulmina le vieux Pardaillan, commençons par nous embrasser!

Le père et le fils s'étreignirent avec une joie délirante chez l'un, avec une joie mêlée de douleur chez l'autre.

—Laisse-moi te voir! s'écria le vieux routier... Si fait, j'y vois tout de même, moi, je suis comme les chats... Mordieu! mais tu n'es plus le même! Te voilà fort comme les plus forts... Quelle envergure!... Et ton poignet! Peste! Mais je ne voudrais pas m'y frotter encore, moi qui connais le fin du fin de l'escrime! Ah! ah! Tu as donc adopté mon juron? Comme tu as poussé ton—Par Pilate! je me suis dit tout de suite:—Ça, c'est mon propre sang qui crie! Allons, viens!

—Pas par ici, mon père, s'il vous plaît. Allons chez moi.

—Et où est-ce, ton chez-toi? A la Devinière, je parie?

—Mais oui, mon père.

—Bon! Et sais-tu ce qu'est la Devinière pour toi en ce moment? Un coupe-gorge, un traquenard...

—Ainsi, vous croyez?...

—Je crois que tu dois commencer par tourner le dos à la Devinière. Je connais un certain Guitalens qui enrage après toi et qui serait charmé de te loger dans une de ses oubliettes. Allons, viens...

Cette fois, le chevalier se laissa entraîner sans résistance.

Vingt minutes plus tard, le père et le fils pénétraient au Marteau-qui-cogne, cabaret borgne situé sur les confins de la Truanderie, ruelle Montorgueil.

Au premier étage du cabaret, dans une salle étroite, ils s'installaient devant un souper improvisé, et le vieux Pardaillan s'écria joyeusement:

—Maintenant, raconte-moi tout! Tout depuis mon départ de Paris! Et d'abord, que faisais-tu à guetter cette voiture? Tu savais donc qu'elle allait sortir, et l'heure?

—Oui, répondit le chevalier.

—Et ce qu'elle contenait?

—Oui! fit encore le chevalier, mais d'une voix plus sombre.

—Eh bien, tu es plus avancé que moi! Moi, j'escortais la voiture sans savoir ce qu'elle emportait!

—Donc, mon père, commença le chevalier, vous saurez que maître Landry Grégoire, le patron de la Devinière, jouit d'une réputation extraordinaire pour un certain nombre de mets appréciés. Ce matin, je m'étais mis dans la tête de voir ce qui se passait à l'hôtel de Mesmes. En conséquence, je me harnache en guerre, et me voilà parti. Dans la rue, je rejoins Huguette... vous vous rappelez Huguette, mon père?

—La belle Huguette? Je n'aurais garde de l'oublier!

—Eh bien, je suis au mieux avec elle. C'est une bonne personne, dont le coeur s'émeut facilement, Bref, je la rejoins et j'allais la dépasser en la saluant d'un sourire lorsqu'elle me demande si je ne lui ferai pas l'honneur de l'accompagner. Par politesse, je lui demande jusqu'où elle va. Et elle me répond que, comme toutes les semaines, elle va porter des pâtés chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise et, enfin, chez le maréchal de Damville. Je crois, mon père, que, de ma vie, je n'ai éprouvé pareille émotion.

—Cette bonne Mme Huguette! fit le vieux routier.

—Bref, à la grande joie de dame Huguette, je lui dis que je l'ai rejointe justement dans l'intention de lui tenir compagnie. Nous passons à l'hôtel de Guise, puis à l'hôtel de Nevers, puis nous arrivons à l'hôtel de Mesmes. Il y a un jardin derrière l'hôtel. Ce jardin a une porte. C'est par cette porte qu'entre dame Huguette pour se rendre directement aux offices de bouche, qui sont sur les derrières de l'hôtel. Au moment où dame Huguette pénètre dans le jardin, j'y entre avec elle.

—Eh bien, s'écrie-t-elle, que faites-vous?

—Vous le voyez, je vous accompagne jusqu'à l'office. Vous direz que je suis votre cousin, votre frère, tout ce que vous voudrez; mais je veux entrer.

—Ah! monsieur le chevalier, si M. l'intendant le sait, vous nous ferez perdre la pratique du maréchal, acheva Huguette. Mais, comme je n'avais nullement l'air attendri, elle poussa un soupir et me laissa entrer avec elle. Nous pénétrons dans une sorte de vestibule. A gauche, s'ouvrent les cuisines, à droite, l'office. Au fond, une porte. Huguette se dirige à droite, et, au moment où elle va entrer: «Je vous attends ici!» lui dis-je. Un peu tremblante et désolée, elle entre, et moi, marchant droit à la porte du fond, je l'ouvre, et je vois un cabinet où je m'enferme. Dix minutes se passent. J'entends Huguette qui sort. J'en profite pour me glisser dans l'office.

—Hum! fit le vieux routier. Position dangereuse, mon fils! Et qu'est-il arrivé, dis-moi vite!

—Il est arrivé, mon père, que, par la fenêtre, j'ai vu une servante escorter dame Huguette dans le jardin, où elles m'ont cherché toutes deux; et que, de guerre lasse, Huguette est partie. Mais j'avais eu le temps d'examiner la servante, nommée Jeannette, de constater qu'elle était toute jeune...

Voilà donc ce que tu allais faire à l'hôtel de Mesmes!

—Vous ne le pensez pas, mon père! Toujours est-il que j'attendis Jeannette et que, lorsqu'elle revint, je la pris tout simplement dans mes bras, et que mon baiser étouffa le cri effarouché qu'elle voulait pousser. Sachez seulement qu'au bout d'une demi-heure la pauvre Jeannette était persuadée que j'étais amoureux fou d'elle; j'appris en même temps qu'elle devait se marier, pour plaire à M. l'intendant.... Elle devait se marier avec le neveu dudit intendant, palefrenier chez le maréchal de Damville. J'ai appris que l'intendant s'appelle Gilles, et le neveu Gillot. J'appris que Jeannette n'aimait pas le sieur Gillot, et qu'elle détestait le sieur Gilles. Et nous allions entamer de plus douées confidences, lorsque, tout à coup, on marche dans le vestibule. Jeannette ouvre une armoire, et me pousse dedans, à l'instant où la porte s'ouvrait.

—Jeannette, dit l'intendant, les prisonnières ne t'ont rien dit ce matin? Les prisonnières! J'en fus presque défaillant dans mon armoire.

Ici, le chevalier avala un verre de vin, essuya son front moite de sueur, puis continua:

—Non, monsieur l'intendant, elles ne m'ont rien dit, répondit Jeannette. Pas plus ce matin que les autres jours, d'ailleurs. Ces dames sont bien tristes...

—J'espère, reprit l'intendant, que tu n'as soufflé mot à personne de la présence de ces étrangères dans l'hôtel, à personne, pas même à mon neveu!

—Oh! monsieur, vous m'avez tant menacée, qu'il n'y a pas de danger que j'en parle.

—Bon! Souviens-toi que monseigneur te fera une bonne dot si tu es bien sage, si tu obéis... Demain, elles ne seront plus ici. Monseigneur les rend à la liberté. Tu comprends. Jeannette, ce sont des parentes du maréchal. Il voulait faire épouser à la plus jeune un beau parti dont la donzelle ne veut pas. Il a fait tout ce qu'il a pu pour la décider. Mais puisqu'elles sont aussi obstinées, la fille et la mère, ma foi, il y renonce. Et il les renvoie... tout cela, entre nous, tu comprends?

—Soyez donc tranquille, monsieur.

—Dès ce soir, elles partiront. Monseigneur est à bout de patience. Allons, au revoir. Jeannette, tu es une fille intelligente, et tu épouseras Gillot.

—Oui! compte là-dessus, vieux fou! interrompit Pardaillan père. Cette Jeannette m'a l'air d'une gaillarde bien trop futée pour épouser ce dadais de Gillot. Si je lui coupais les oreilles à celui-là aussi? Et quelles étaient ces parentes?...

—Vous allez le savoir, mon père, continua le chevalier. A peine eus-je compris que l'intendant du diable s'était éloigné que je sortis de mon armoire.

—Vite, me dit Jeannette, allez-vous-en maintenant.

—Vous reviendrez demain matin si... si je vous plais.

—Tu me plais. Jeannette. Et c'est pourquoi je reste. Pourquoi veux-tu que je m'en aille?

—Parce que c'est l'heure... l'heure où mon prétendu vient me faire sa cour. Allez-vous-en, je vous en supplie. S'il vous voyait, toute la maison accourrait à ses cris.

—Non seulement je ne m'en irai pas, mais tu vas me conduire...

—Où donc?

—Où cela? Chez les dames dont parlait l'intendant...

—Ah! pour le coup, vous êtes fou, s'écria d'abord Jeannette. Mais, petit à petit, je réussis à la convaincre et elle finit par se rendre à ce que je lui demandais. Elle ajouta qu'elle ne pourrait me conduire chez les prisonnières, qu'au soir, vers huit heures. Je flairais une feinte et supposais que Jeannette allait me prier de revenir le soir, lorsqu'elle termina en rougissant quelque peu:

—D'ici là, monsieur, vous resterez dans ma chambre, où je vais vous conduire, et où je vous apporterai à manger.

Là-dessus, je la remercie du mieux que je peux. Elle me dit de la suivre. Elle traverse vivement le vestibule, je la suis. Elle ouvre une porte et pénètre dans un couloir obscur en forme de voûte. Je continue à la suivre. Tout à coup, à l'autre bout du couloir, apparaît quelqu'un...

—Le damné Gilles! s'écria le vieux Pardaillan.

—Non, monsieur, c'était Gillot! J'avais remarqué dans le couloir, à droite, un renfoncement que je venais de dépasser de deux ou trois pas. Dans le renfoncement, il y avait une porte. Tandis que Jeannette s'arrête pétrifiée, moi, me dissimulant derrière elle, je rétrograde jusqu'au renfoncement. Jeannette tourne la tête et voit mon opération. Elle se met à causer à voix très haute avec Gillot. Pendant ce temps, j'ouvre et je me trouve au haut de l'escalier des caves! Je repousse doucement la porte et j'écoute.

—Et où vas-tu comme ça, Gillot?

—D'abord à l'office pour t'embrasser. Jeannette.

—Ensuite? reprend la fille.

—Ensuite, tu sauras que l'oncle Gilles m'a donné l'ordre de préparer pour ce soir la grande chaise à mantelets, avec deux bons chevaux, le tout bien attelé pour onze heures du soir. Et comme la chaise n'a pas servi depuis longtemps, et que je vais passer deux bonnes heures à la mettre en état, je vais chercher une bouteille pour me mettre en train.

—Mais la porte est fermée!

—Je l'ai ouverte tout à l'heure. Jeannette.

—Bon! Viens-t-en un peu avec moi à l'office. Tu as bien le temps.

—Non pas, peste!

—Là-dessus, la porte s'ouvre et j'entrevois Jeannette effrayée, qui se cache le visage dans ses deux mains. J'avais commencé à descendre à reculons. A mesure que Gillot s'avance, je recule d'une marche. Enfin, me voilà en bas, je m'aplatis contre la muraille, dans l'espoir que Gillot ne me verra pas, et que je pourrai remonter, tandis qu'il cherchera son vin. Mais voilà cet imbécile qui allume un flambeau! Il m'aperçoit et demeure, un instant, atterré. Enfin, l'esprit lui revient, et il veut pousser un grand cri. Mais trop tard! Je l'avais déjà saisi à la gorge. Il était temps!... Car, au même instant, j'entends au haut de l'escalier une voix qui bougonne contre la négligence de l'officier des caves! C'était l'oncle Gilles qui refermait la porte à clef!... Jeannette s'était sauvée sans doute...

—Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan. Ainsi, te voilà enfermé dans la cave!... Je me demande comment tu vas faire, par exemple!

—Mais, monsieur, puisque me voici près de vous c'est que j'en suis sorti! La porte était bel et bien fermée à triple tour. Moi, je tenais toujours mon Gillot par la gorge pour l'empêcher de hurler. Tout à coup, je le vois qui, du blanc, passe au rouge, et, du rouge, au violet. Alors je desserre. Il se jette à mes pieds en disant:

—Grâce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je ne vous dénoncerai pas!

—Il t'a pris pour un truand! s'écria le vieux routier.

—Il y avait de quoi, monsieur. D'ailleurs, je n'ai eu garde de le détromper: mais, pour plus de sûreté, je l'ai aussitôt bâillonné.

—Et tu dis que ceci est arrivé vers quelle heure?

—Mais il pouvait être onze heures du matin, monsieur.

—Juste au moment où je bâillonnai maître Didier!

—Je ne vous comprends pas, mon père.

—Je te raconterai cela. Mais poursuis ton récit. Tu en étais au moment où tu bâillonnes Gillot...

—Oui. Vous pensez si j'étais inquiet. Une heure se passe, puis deux! Pour comble, le flambeau consumé jette ses dernières lueurs et s'éteint. Me voilà dans une profonde obscurité, assis sur les marches de l'escalier, écoutant avec une profonde anxiété, attendant que quelque officier de cave vienne chercher du vin pour me frayer un passage au-dehors, le pistolet d'une main, le poignard de l'autre. Mais les heures passent. Je n'entends aucun bruit. Et songeant à ce qu'avait dit Gillot à Jeannette, songeant à cette voiture qui devait être prête pour onze heures, je me demande avec angoisse si les prisonnières vont être enlevées sans que je sache où on les conduit, sans que je puisse rien faire pour les délivrer!...

—J'avoue que ta position n'était pas gaie. Mais, enfin, tu as pu ouvrir la porte?

—Non, elle m'a été ouverte... par Jeannette.

—Bonne petite Jeannette!

—Vite, vite, me dit-elle. J'ai pu prendre la clef pour une minute. Sauvez-vous!

—Quelle heure est-il? lui demandais-je tout enfiévré.

—Un peu plus de dix heures.

Je respire; la voiture ne doit partir qu'à onze heures!

J'embrasse Jeannette de tout mon coeur.

Vous reviendrez? me demanda-t-elle.

—Certes! Comment pourrais-je t'oublier!

—Et Gillot? fait-elle tout à coup en se rappelant son fiancé.

—Gillot? Il dort!...

Alors elle s'élance dans les caves. Moi, je gagne le jardin. Je le traverse en quelques bonds. Je trouve la porte fermée. Je saute par-dessus le mur. Je fais le tour de l'hôtel. Et, voyant qu'il est trop tard pour aller prévenir les personnes que cette affaire intéressait, je me décide à attendre seul la voiture... Au bout d'une demi-heure, je vois la grande porte de l'hôtel s'ouvrir. Je vais me poster au coin de la première ruelle. La voiture s'y engage. Et je remarque qu'elle est escortée par un seul cavalier qui marche en avant. Mon plan est aussitôt fait; abattre le postillon d'un coup de pistolet, désarçonner le cavalier, l'obliger à se battre avec moi, le tuer ou le blesser, puis défoncer les mantelets de la voiture et délivrer les prisonnières... Je fais feu sur le postillon... Vous savez le reste, mon père!...

—Mais, fit alors le vieux routier, je t'avais demandé de me raconter tout ce que tu as fait depuis mon départ, et ceci n'est qu'une journée.

—Ah! monsieur, s'écria le chevalier, c'est que l'importance de cette journée vous indique l'importance du reste! Si j'ai voulu pénétrer coûte que coûte dans l'hôtel de Mesmes, c'est que ma vie est attachée à la vie de ces deux femmes! c'est qu'il faut que je les délivre, ou j'y mourrai!... Une question tout d'abord, à laquelle je vous supplie de répondre...

—Parle, mon enfant, dit le vieux Pardaillan.

—Eh bien, fit le chevalier avec hésitation, vous escortiez la voiture, n'est-ce pas?

—Oui, chevalier. J'étais même chargé de tuer tout ce qui tenterait d'en approcher.

—Donc, reprit le chevalier, vous savez où va la voiture!...

—Non, mon enfant! Je te le dis; tu me crois, n'est-ce pas?

—Je vous crois, mon père! fit le chevalier avec une douleur concentrée.

—Mais, reprit le routier, si je ne puis te dire où va le damné maréchal, tu peux me dire, toi, quelles sont ces prisonnières qu'on enlève avec tant de mystère.

—Mon père, rappelez-vous ce qui a été dit le jour de votre départ. Rappelez-vous cette femme dont vous avez jadis enlevé la fille...

Le vieux routier tressaillit et devint un peu pâle.

—Eh bien, cette fille, cette enfant, Loïse de Piennes... ou mieux, Loïse de Montmorency...

—Tu l'aimes!...

—Je l'aime. Je l'aime sans espoir. Et pourtant, je veux la délivrer! Et c'est elle qui se trouve dans cette voiture! Elle et sa mère!...

—Ah! Je comprends tout, maintenant! Je comprends les précautions prises hier et aujourd'hui contre moi. Car, si j'avais su la vérité, ce que tu as entrepris, je l'eusse entrepris, moi!

—Mais enfin, mon père, comment se fait-il que je vous retrouve au service du maréchal? Depuis quand êtes-vous dans son hôtel?

—Depuis hier soir seulement. Et j'y ai été gardé à vue. Seulement, le maréchal m'avait dît qu'à partir de minuit je serais libre. Je me proposais de te rejoindre à cette heure-là.

Le vieux Pardaillan fit alors à son fils le récit de sa rencontre avec Damville aux Ponts-de-Cé et ce qui en était résulté. Le chevalier, à son tour, compléta son récit en racontant les principaux événements de sa vie depuis le départ de son père.

Il fut résolu que le vieux Pardaillan retournerait à l'hôtel de Mesmes et qu'il servirait le maréchal avec fidélité en ce qui concernait son plan de campagne politique.

C'était le meilleur moyen d'arriver à savoir ce qu'étaient devenues Jeanne de Piennes et sa fille.

—Au besoin, ajouta le routier, il y a quelqu'un qui doit être instruit de cela. C'est celui qui conduisait: un certain vicomte d'Aspremont. Et, celui-là, je le forcerai à parler.

—Moi, je vais prévenir le maréchal de Montmorency de ce qui vient de se passer. Et je vous attendrai ensuite à la Devinière... songez avec quelle impatience!

—A la Devinière, malheureux! Tu veux donc retourner à la Bastille!

—C'est vrai, je n'y songeais plus.

—Tu vas demeurer ici. Je suis au mieux, depuis longtemps, avec la maîtresse du Marteau-qui-cogne.

—Bien, mais vous irez chercher Pipeau, mon chien.

—J'irai, mon fils!

XXVI

AU LOUVRE

Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un méchant matelas qui se trouvait dans un galetas dénommé «la chambre des princes».

Vers neuf heures du matin, le chevalier était sur pied.

Il se rendit directement à l'hôtel Montmorency et trouva le maréchal qui l'attendait avec une sombre impatience.

Cette journée et cette nuit, François les avait passées à agiter des pensées confuses et contradictoires.

Tantôt, il convenait que le jeune chevalier avait eu raison et que la ruse, en cette affaire, serait plus utile que la force. Parfois, il arrêtait son esprit avec une sorte de charme effaré sur cet événement qui, par moments, lui semblait chimérique; il avait une fille de dix-sept ans, dont toujours il avait ignoré l'existence! Alors, il souriait, et, presque aussitôt, ses yeux s'emplissaient de larmes. D'autres fois, il songeait à cette mère admirable, à Jeanne, dont il avait reconstitué le martyre depuis sa dramatique visite à Margency; et alors, il comprenait qu'il n'avait cessé de l'aimer...

Et alors, un redoutable problème se posait; et, bien qu'il fît des efforts pour écarter la question, elle revenait implacable: il était marié à Diane de France.

Lorsque le chevalier arriva, il n'osa l'interroger; mais son regard ardent parla pour lui...

Maintenant, ce n'était plus qu'un homme: un homme qui souffrait. Il lut dans ses yeux toute l'angoisse de l'attente.

—Monseigneur, dit-il, je ne m'étais pas trompé... elles étaient bien à l'hôtel de Mesmes.

—Elles étaient! fit le maréchal sourdement.

—Ce qui veut dire qu'elles n'y sont plus. Ah! Monseigneur, il y a dans tout cela une fatalité inconcevable. J'ai failli les délivrer... un coup de pistolet tiré à faux, un bras qui tremble...

—Vous vous êtes donc battu? s'écria François.

—Oui, monseigneur, mais je n'ai pas réussi.

—Battu pour moi!... Chevalier, je vous ai déjà tant de gratitude que je ne sais comment vous exprimer mon amitié. Ainsi, reprit le maréchal en serrant les poings, c'est bien mon frère qui s'acharne contre elle. Et cet homme est de ma famille, de mon sang!... Voyons, racontez-moi ce que vous savez!...

Le chevalier entama le même récit qu'il avait fait à son père. Mais il omit de citer le vieux Pardaillan. Tel quel, ce récit n'en frappa pas moins le maréchal d'une sorte d'admiration.

—Vous avez fait cela! s'écria-t-il.

—Oui, monseigneur, répondit simplement le chevalier; cela n'a d'ailleurs servi qu'à nous bien convaincre que le maréchal de Damville était le ravisseur. Quant à la voiture, où a-t-elle été? Voilà ce que je saurai peut-être avant peu...

François saisit violemment la main de Pardaillan.

—Et moi, jeune homme, je vous dis qu'il faut que je le sache à l'instant! Êtes-vous homme à répéter ce que vous m'avez raconté, même s'il peut en résulter quelque danger pour vous, même devant mon frère?...

—Je suis prêt! fit Pardaillan, avec sa figure de glace.

—En ce cas, vous êtes prêt à me suivre chez le roi?

—A l'instant même, fit le chevalier.

—C'est bien. Nous allons de ce pas nous rendre au Louvre. Que le roi fasse justice. Et si le roi se dérobe...

—Eh bien? fit le chevalier haletant.

Le maréchal s'élança vers son appartement.

—Malepeste! grommela Pardaillan. Chez le roi!... C'est-à-dire chez la reine Catherine! la digne femme qui m'a fait jeter à la Bastille, et qui va s'empresser de me faire saisir!

Un quart d'heure plus tard, le maréchal reparut.

Il fit signe au chevalier de le suivre.

Dans la cour, attendait un carrosse. Le maréchal et Pardaillan y prirent place, avec quatre pages.

Pendant le chemin, François de Montmorency et Pardaillan ne se parlèrent pas.

On arriva au Louvre.

Ce matin-là, il y avait réception chez le roi, c'est-à-dire que Charles IX avait admis ses courtisans à son grand lever. Le jeune roi paraissait de bonne humeur; il venait d'entraîner tout son monde pour visiter un nouveau cabinet aménagé au rez-de-chaussée, au-dessous de ses appartements.

C'était une pièce de dimensions assez vastes en elle-même, mais en somme plutôt petite, relativement aux immenses salles du Louvre; Charles IX prétendait en faire son cabinet d'armes et de chasses. La fenêtre de ce cabinet s'ouvrait sur la Seine et dominait la berge de sept à huit pieds. Il n'y avait pas de quai ou port à cet endroit; la Seine coulait, libre et capricieuse, creusant des sinuosités, des baies minuscules dans le sable.

Au moment où nous pénétrons dans ce cabinet, où une quinzaine de personnes étaient rassemblées, le roi Charles IX, tenant à la main une arquebuse que venait de lui remettre son orfèvre-armurier Crucé, jetait de longs regards enivrés sur le paysage qu'il avait sous les yeux.

Et comme son imagination était émue par ce spectacle, l'émotion se transmit au coeur, et il murmura doucement:

—Marie!...

—Sire, dit Crucé, le système nouveau de cette arquebuse permet de viser avec une justesse extraordinaire.

—Ah! vraiment! fit le roi qui, arraché à son rêve, tressaillit et se mit à examiner l'arme.

Un valet s'arrêta à deux pas du roi.

——Qu'y a-t-il? demanda Charles IX.

—Sire, M. le maréchal de Montmorency est là qui sollicite l'honneur d'être introduit auprès de Votre Majesté.

—Montmorency! s'écria Charles IX comme s'il n'eût pu en croire ses oreilles. Il aura entendu parler de la grande paix qui se fait. Et il veut cesser de bouder. Qu'il entre!

Charles IX s'assit aussitôt dans un grand fauteuil de bois d'ébène sculpté richement. Et tous les assistants debout se rangèrent à droite et à gauche du fauteuil.

Alors, on vit la porte s'ouvrir toute grande, et les quatre pages du maréchal entrèrent par deux, le poing sur la hanche, et se placèrent deux à droite deux à gauche de la porte, dans une attitude raidie. Puis le maréchal fit son entrée, suivi du chevalier de Pardaillan.

François de Montmorency s'arrêta à trois pas du fauteuil et s'inclina profondément. Puis, se redressant, il attendit que le roi lui adressât la parole.

Charles IX contempla un instant en silence la noble tête du maréchal, campé dans une attitude de force et de dignité.

Seul, Henri de Guise fixait sur le maréchal un regard dédaigneux et presque haineux.

—Soyez le bienvenu, monsieur le maréchal, dit enfin Charles IX. Depuis si longtemps que vous avez déserté la cour de France, on pouvait craindre que vous ne fussiez mort. Je vous vois heureusement bien vivant.

Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries anodines, Charles IX ajouta d'un ton plus sérieux;

—L'essentiel est que vous êtes là et que vous nous revenez enfin. Encore une fois, soyez le bienvenu.

—Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier Votre Majesté de m'accorder audience.

—Vous l'avez... Parlez.

—Sire, j'entends l'honneur d'une audience particulière.

—Eh bien, soit...

A peine le roi eut-il prononcé ce mot que tous les courtisans, y compris le duc d'Anjou, frère de Charles IX, s'inclinèrent ensemble et battirent en retraite vers la porte.

—Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il? fit le roi en désignant Pardaillan.

Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur Charles IX. En entrant dans le cabinet, les yeux de Pardaillan s'étaient tout d'abord portés sur Quélus, Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il savait sourire par moments, c'est-à-dire avec cette impertinence glaciale qui lui était particulière. Sans doute les deux mignons d'Anjou et Maurevert le reconnurent aussi, car ils se mirent à le dévisager d'un air fort insolent.

Montmorency se hâta de répondre:

—Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un témoin de ce que je vais dire. Je sollicite pour lui le même honneur que pour moi...

Charles IX fit un signe de tête approbatif.

—Ce n'est pas tout, sire, poursuivit alors le maréchal. Puisque je vois Votre Majesté si bien disposée à mon égard, j'oserai la supplier de donner des ordres pour que M. le maréchal de Damville soit mandé au Louvre toute affaire cessante.

—Mais c'est donc un conseil de famille que vous voulez tenir en notre présence?

—Oui, sire, dit François d'une voix singulière. Et comme le roi de France est le père de tous ses sujets, il est raisonnable que ce conseil se tienne en présence du père.

Charles IX connaissait très bien la haine qui divisait les deux frères. Mais, cette haine, il en ignorait les causes. Il eut le pressentiment qu'il allait connaître ces causes que les deux maréchaux avaient tenues si secrètes pendant de longues années. Il frappa donc avec un marteau d'argent, et, son valet de chambre s'étant montré à l'instant, il demanda Cosseins, son capitaine des gardes.

—Votre Majesté a oublié qu'elle a donné congé à M. de Cosseins pour trois jours, dit le valet de chambre.

—C'est vrai, pardieu! Mais le capitaine des gardes de Mme la reine mère est là, faites-le venir!

Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait dans le cabinet.

Quelle que fût la puissance de l'étiquette, Nancey, en apercevant le chevalier de Pardaillan qu'il avait arrêté lui-même et bel et bien conduit à la Bastille, s'arrêta, frappé de stupeur, les yeux agrandis.

Pardaillan parut examiner avec une profonde attention une arquebuse accrochée à la muraille; puis, comme Nancey continuait à le considérer, hypnotisé, le chevalier se décida a lui faire des yeux, du sourire et de la main, un petit signe amical, presque protecteur.

—Eh bien fit le roi en fronçant les sourcils, que vous arrive-t-il, Nancey?

—Pardon, sire, mille fois pardon! balbutia le capitaine, je viens d'avoir un éblouissement, un étourdissement...

—C'est bon! reprit le roi. Rendez-vous à l'instant à l'hôtel de Mesmes et dites à M. de Damville que je veux lui parler.

Le capitaine se courba en deux et sortit.

—Et maintenant, sire, dit alors François de Montmorency, je dois dire à Votre Majesté que je suis venu demander justice et que, devant elle, j'accuserai le maréchal de Damville de félonie, mensonge et crime de rapt. Et ce n'est pas seulement à votre justice souveraine que j'en appelle! C'est encore à votre honneur! Les terribles choses que j'ai à raconter doivent demeurer secrètes, sire!

—Monsieur le maréchal, dit le roi, puisque vous le voulez, nous serons donc l'arbitre de cette affaire.

—Votre Majesté me comble. Mais, en raison même de la gravité des accusations que je prétends porter contre mon propre frère, ne convient-il pas qu'il soit présent avant que je n'entre dans le détail? Il s'agit de deux femmes...

—C'est juste, maréchal, c'est juste.

—Un long silence embarrassé suivit ces paroles, et près d'une demi-heure se passa. Enfin, le roi demanda:

—Vous pouvez toutefois me dire dès à présent qui sont ces deux femmes?

—Oui, sire: deux humbles ouvrières.

—Des ouvrières? s'écria Charles IX étonné.

—Sire, elles s'occupaient de broderies ou tapisseries, ce qui leur assurait leur pauvre existence.

—Et où logeaient-elles? demanda le roi. Je me suis occupé moi-même des broderies d'armoiries, et je crois connaître les cinq ou six ouvrières qui, dans Paris, sont capables de mener à bien ce genre de travaux.

—Sire, elles logeaient rue Saint-Denis.

—Rue Saint-Denis! s'exclama vivement Charles IX. En face d'une auberge?

—L'auberge de la Devinière, sire!

—C'est cela! s'écria le roi en frappant ses mains l'une contre l'autre. Je la connais! c'est à coup sûr la plus habile brodeuse d'armoiries et devises qui soit dans Paris.

Et, avec un sourire attendri, Charles IX se rappela cette scène où il avait offert à Marie Touchet la tapisserie exécutée par la brodeuse de la rue Saint-Denis et portant la devise:—Je charme tout.

François de Montmorency, violemment ému, était devenu très pâle. Et, lorsque Charles IX, pensif, ajouta:—On l'appelait la Dame en noir..., le maréchal éclata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et, d'une voix rauque de désespoir, il répondit:

—La Dame en noir!... Parce qu'on lui a arraché son nom, sa fortune, sa situation! Parce qu'un maudit et un criminel par aveuglement l'ont condamnée! Le maudit, c'est mon frère, sire! Le criminel, c'est moi!... La Dame en noir, sire, s'appelle Jeanne, comtesse de Piennes et de Margency! Elle s'est appelée duchesse de Montmorency!...

Le roi, devant cette révélation, demeura sombre, étonné, hésitant. Il connaissait de Jeanne de Piennes ce que l'on en savait couramment: à-savoir que, mariée secrètement à François de Montmorency, elle avait été répudiée, grâce à l'insistance du connétable auprès du roi Henri II, et grâce à l'insistance du roi Henri II auprès de la cour de Rome.

Il savait, en outre, que sa soeur naturelle Diane, devenue l'épouse de François, avait toujours vécu séparée du maréchal, et il se vit en présence d'un redoutable problème de coeur et de famille.

Le maréchal, à la contraction de sa physionomie, comprit ce qui se passait dans l'âme de Charles IX.

—Sire! s'écria-t-il haletant, il n'est question en ce moment d'aucun mariage à défaire ou à refaire. C'est à votre seule justice que je suis venu faire appel justice pour deux malheureuses qui, après tant d'infortune, ont été arrachées au peu de bonheur qui leur restait! C'est un ravisseur que je viens accuser ici... et le ravisseur, le voilà!

François de Montmorency tendit violemment son poing fermé vers la porte qui s'ouvrait à ce moment, livrant passage à Damville.

Dix-sept ans qu'ils ne s'étaient vus!...

—Sire, dit Henri de cette voix âpre, et métallique qu'il avait dans ses fortes émotions, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler, me voici aux ordres de Votre Majesté.

Le chevalier de Pardaillan s'était reculé et comme effacé dans un angle.

De sorte qu'Henri ne l'avait pas vu.

Qu'avait imaginé Henri, prévenu par Nancey, non seulement pour empêcher François de l'accuser, mais encore pour le perdre à l'instant, l'envoyer à la Bastille, peut-être à l'échafaud!...

C'était simple et effroyable:

Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu'il avait juré de ne pas révéler, il allait le dénoncer!...

Simplement dire que le roi de Navarre, le prince de Condé, Coligny étaient à Paris, et que François de Montmorency les avait vus, et qu'ils avaient conspiré l'enlèvement du roi!

—Monsieur de Damville, dit le roi, je vous ai fait venir sur la demande expresse de votre frère. Écoutez donc, s'il vous plaît, ce que M. le maréchal de Montmorency veut dire. Vous répondrez ensuite... Parlez, maréchal.

—Sire, dit François, plaise à Votre Majesté de demander à M. de Damville ce qu'il a fait de Jeanne de Piennes, et de Loïse, sa fille, ma fille...

Il y eut une seconde de silence funèbre.

Le maréchal ajouta:

—Que, s'il veut bien de bonne foi répondre et s'engager à ne plus poursuivre ces nobles et infortunées créatures, je le tiens quitte du reste.

—Répondez, maréchal de Damville, dit le roi.

Henri se redressa. Son regard alla de côté à François, regard rouge, aigu, mortel. Et voici ce qu'il dit:

—Sire, pour que je réponde dignement, plaise à Votre Majesté de demander à M. le maréchal s'il n'a pas été dans un hôtel de la rue de Béthisy? quelles personnes il y a vues? et ce qui a été convenu?

François devint pâle comme un mort.

—Misérable! râla-t-il d'une voix si basse que le roi ne l'entendit pas.

—Puisque le maréchal ne répond pas, reprit Henri, je vais répondre pour lui!...

—Un instant, monseigneur! fit soudain une voix calme.

Le chevalier de Pardaillan s'avança jusqu'au fauteuil, se plaçant ainsi entre les deux frères. Et, avant qu'on eût songé à lui imposer silence, avant qu'Henri fût revenu de l'étonnement que lui causait l'intervention de cet inconnu, le chevalier poursuivit:

—Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais, appelé comme témoin, je dois parler. Et je me permets de dire à Mgr le maréchal de Damville que la réponse à sa question ne saurait intéresser en quoi que ce soit Sa Majesté...

—Et pourquoi? gronda Henri. Qui êtes-vous donc, vous qui osez parler devant le roi sans qu'on vous interroge!

—Qui je suis? Peu importe!... Ce qui importe, c'est qu'il est complètement inutile de parier de la rue de Béthisy si nous ne parlons pas d'abord de la rue Saint-Denis!... de l'auberge de la Devinière!.. de l'arrière-salle de cette auberge!... des poètes qui s'y réunissent!...

A mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency pliait les épaules, courbait les reins, comme si chaque parole fût jeté sur lui quelque poids énorme.

—Que signifie cela? s'écria Charles IX.

—Simplement que la question de Mgr de Damville était oiseuse et n'a rien à voir dans l'affaire qui nous rassemble.

—Est-ce vrai, Damville? demanda le roi. Est-il vrai que votre question soit inutile à l'affaire qui vous réunit en notre présence, vous et votre frère?

Henri poussa un soupir et répondit:

—C'est vrai, sire!...

François adressa au chevalier un regard d'une éloquente gratitude.

Mais la curiosité du roi était éveillée maintenant, ses soupçons, peut-être! Charles fronça le sourcil. Son front d'ivoire jauni se plissa.

—Pourtant, fit-il avec une sourde colère, c'est dans une intention quelconque que vous avez ainsi parlé. Vous avez parlé de la rue de Béthisy... De quel hôtel s'agit-il? Parlez!...

Il était évident que le roi songeait à l'hôtel Coligny, rendez-vous naturel des huguenots.

Henri comprit que de sa promptitude dépendait maintenant sa vie... S'il ne trouvait pas une prompte réponse, son frère était perdu; mais le damné inconnu qui le tenait sous son regard de flamme dénonçait la scène de la Devinière!...

—Sire, dit-il, j'ai voulu parler de l'hôtel de la duchesse de Guise... C'est une histoire de femmes.

—Ah! ah! fit Charles IX avec un sourire.

—Je l'avoue, sire, cette histoire serait pénible à raconter pour moi, un ami du duc de Guise.

Charles IX détestait cordialement Henri de Guise, en qui il sentait un redoutable compétiteur. Il connaissait d'ailleurs la conduite de sa femme qui, pour le quart d'heure était au mieux avec le comte de Saint-Mégrin.

—Je comprends, mort-dieu! s'écria le roi en riant. Mais que vient faire en tout ceci l'auberge de la Devinière?

Pardaillan jeta à Henri un regard qui signifiait: «Vous nous sauvez, je vous sauve!» et répondit:

—Sire, si vous daignez le permettre, je dirai à Votre Majesté que l'auberge de la Devinière est un lieu où se réunissent des poètes pour causer de poésie... des dames, de grandes dames y viennent aussi causer de poésie... seulement, il arrive parfois que le poète porte pourpoint de satin mauve, manteau de soie violette, haut de chausses à rubans...

C'était le portrait de Saint-Mégrin.

Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses dents:

—Mort-diable! je donnerais bien cent écus pour que ce cher Guise ait entendu...

Lorsque le roi eut fini de rire, François essuya la sueur qui inondait son front et reprit:

—Sire, j'ose rappeler à Votre Majesté que je suis venu, confiant dans sa justice, réclamer la liberté de deux malheureuses femmes qu'on détient malgré elles.

—Oui, c'est vrai. Montmorency, expliquez votre cause.

—Sire, je l'ai dit à Votre Majesté; Jeanne, comtesse de Piennes, et sa fille Loïse ont été ravies de leur logis, rue Saint-Denis, par violence; elles sont détenues prisonnières; je dis que c'est M. de Damville ici présent qui est le ravisseur.

—Vous entendez, Damville? fit le roi. Que répondez-vous?

—Que je nie, sire! dit sourdement Henri. Je ne sais de quoi il est question. Je n'ai pas vu depuis dix-sept ans les personnes dont il s'agit. C'est donc à moi de réclamer justice.

—Sire, dit à son tour François d'une voix qui avait repris toute sa fermeté, la démarche que j'ai tentée auprès de Votre Majesté serait inqualifiable si je n'avais la preuve de ce que j'avance. Voici M. le chevalier de Pardaillan qui a passé la journée d'hier et une partie de la soirée, jusqu'à onze heures, caché dans l'hôtel de Mesmes. Si Votre Majesté l'y autorise, le chevalier est prêt à dire ce qu'il a vu et entendu.

—Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi.

Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa grâce un peu raide et hautaine.

Damville ne put s'empêcher de frémir.

—Ah! songea-t-il en lui-même, c'est là le fils?...

—Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes aux questions, voulez-vous me permettre de demander à Mgr de Damville par quel bout il veut que je commence mon récit?

—Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville.

—A votre guise, monseigneur, je commencerai par la fin, c'est-à-dire par la voiture qui sort mystérieusement; par le commencement, c'est-à-dire par les facéties de votre intendant Gille; ou enfin, même, par le milieu, c'est-à-dire par certaine conversation où il s'agit de toutes sortes de choses et de gens, notamment de votre serviteur le chevalier de Pardaillan, conversation dans laquelle joua un rôle quelqu'un qui venait de la Bastille exprès pour vous en entretenir.

A ces derniers mots qui lui prouvaient clairement que le chevalier connaissait l'entretien qu'il avait eu avec Guitalens, Damville chancela, livide, hagard. Et il balbutia:

—Commencez par où vous voudrez, monsieur!

—La victoire est à nous! pensa Pardaillan.

Et, certain qu'avec la menace déguisée dont il venait de faire usage, il obtiendrait tous les aveux qu'il voulait, il ouvrait déjà la bouche pour commencer son récit, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit soudain. Les paroles s'étranglèrent dans sa gorge, et il demeura les yeux fixés sur la personne qui venait d'apparaître.

—Qui ose entrer sans être mandé? gronda Charles IX. Comment! c'est vous, madame?...

C'était Catherine de Médicis.

Elle s'avança, laissant la porte ouverte.

—Voici l'orage! pensa Pardaillan.

La reine mère s'avançait avec ce sourire mince qui donnait à sa physionomie une si terrible expression de cruauté.

—Mais, madame, reprit Charles IX en pâlissant de colère, j'ai donné audience particulière à M. le maréchal de Montmorency, et nul, ici, pas même vous, n'a le droit...

—Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine; mais vous m'approuverez quand je vous aurai dit qu'il y a ici un ennemi de la reine, votre mère, du duc d'Anjou, votre frère, et de vous-même!

Pardaillan demeura très calme.

—Que voulez-vous dire, madame? s'écria Charles IX.

—Je veux dire qu'il y a ici quelqu'un à qui il a fallu une singulière audace pour oser pénétrer dans le Louvre, après avoir insulté le duc d'Anjou, votre frère, après avoir porté sur lui des mains criminelles, enfin, après m'avoir bafouée.

—Nommez-le! Nommez-le donc, par tous les diables!

—C'est celui qu'on appelle Pardaillan! Le voici.

—Holà! gronda le roi en se levant. Gardes!... capitaine, saisissez cet homme.

Avant que le roi eût achevé de parler, les mignons et Maurevert, devançant les gardes, s'élancèrent dans le cabinet en hurlant:

—Sus! sus! A mort!...

En même temps, ils avaient tiré leurs épées.

Quélus venait en tête. Derrière lui, Maugiron, Saint-Mégrin et Maurevert. Puis, Nancey et les gardes.

François et Henri étaient demeurés aussi stupéfaits l'un que l'autre; mais, tandis que François songeait déjà à intercéder pour le chevalier, Henri, pâle de joie, comprenait que cet incident le sauvait.

Quant à Pardaillan, dès l'entrée de la reine, il s'était tenu sur ses gardes. Dans l'instant qui suivit, on le vit saisir l'épée de Quélus, la lui arracher, la briser sur ses genoux et en jeter les morceaux à la figure des assaillants qui, devant cette chose énorme, inouïe, d'une rébellion en présence du roi, s'arrêtèrent, se regardèrent, stupides, puis, tous ensemble, foncèrent.

Or, ce temps d'arrêt, si rapide qu'il eût été, avait suffi à Pardaillan pour concevoir et exécuter une de ces bravades folles auxquelles il semblait se complaire par fantaisie.

Quélus avait sa toque sur la tête... On entendit une voix d'un calme féroce, d'une ironie aiguë, proférer ces mots:

—Saluez donc la justice du roi!...

Quélus, en même temps, poussa un cri de douleur. Pardaillan venait de lui arracher sa toque, brisant les longues épingles d'or qui la fixaient et, par la même occasion, arrachant quelques poignées de cheveux.

La toque tomba aux pieds de Catherine.

Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrière, avait sauté sur le rebord de la fenêtre ouverte en criant:

—Au revoir, messieurs...

Et il sauta!

Il sauta à l'instant précis où Maurevert et Maugiron atteignaient la fenêtre et allaient le saisir.

Ils le virent retomber à pieds joints, se retourner, tandis que, hurlants, ils montraient le poing, et, grave, sans hâte, soulever son chapeau dans un grand geste, puis s'en aller, de son pas souple et tranquille.

—L'arquebuse! L'arquebuse! vociféra le duc d'Anjou.

Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas.

Maurevert, qui passait pour bon tireur, saisit une arquebuse toute chargée, ajusta le chevalier.

La détonation retentit.

Pardaillan ne se retourna pas.

—Oh! le démon! gronda Maurevert. Je l'ai manqué!...

Et des bateliers qui descendaient la Seine virent avec étonnement cette fenêtre du Louvre à laquelle se montraient cinq ou six gentilshommes penchés, le poing tendu, hurlant d'apocalyptiques menaces.

Les quelques minutes qui suivirent furent, dans le cabinet royal, pleines de confusion et exemptes d'étiquette, chacun donnant son avis sans écouter celui du voisin.

—Qu'on m'en donne l'ordre! cria Maurevert, et, ce soir, cet homme sera au pouvoir de Sa Majesté.

—Vous avez l'ordre! fit Catherine.

Maurevert s'élança, suivi des mignons, excepté Quélus qui se plaignait de la tête.

En même temps, le roi, frappant du poing sur le bras du fauteuil où il s'était assis, grondait.

—Par la mort-dieu, je veux qu'on fouille Paris! Je veux que le rebelle soit tout à l'heure à la Bastille! Ah! monsieur de Montmorency, je vous félicite des gens que vous m'amenez!

—Monsieur le maréchal a toujours eu le tort de ne pas surveiller qui il fréquente, dit Catherine d'une voix miel et fiel.

Henri de Damville sourit, il triomphait.

François laissait passer l'orage.

—M. de Montmorency fréquente les ennemis du roi, dit rageusement le duc de Guise.

—Prenez garde, duc! répondit François; je puis vous répondre, à vous qui n'êtes ni la reine ni le roi...

Et, tout bas, en le touchant du bout du doigt à la poitrine et en le regardant dans les yeux, il ajouta:

—Ou du moins, pas encore, malgré vos désirs!

Guise, épouvanté, recula.

—Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan m'a insultée dans une circonstance que je raconterai à Votre Majesté. Il a osé porter les mains sur votre frère...

—Ce n'est pardieu que trop vrai! fit le duc d'Anjou d'une voix nonchalante, en lissant sa barbe rare avec un peigne.

Catherine de Médicis, pendant ce temps, poursuivait:

—Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour moi, pour le duc d'Anjou...

—Cela suffit, dit Charles IX. Je prétends qu'on l'arrête et qu'on instruise son procès. Ainsi, on verra que j'aime ma famille... car j'aime ma famille, moi, autant qu'elle m'aime...

Satisfait de cette pointe sournoise qu'il lançait à sa mère et à son frère, le roi redevint tout joyeux et fit signe qu'il voulait être seul. Catherine sortit avec le duc d'Anjou, suivis des yeux par le roi. Les autres assistants se retirèrent aussi. Mais François de Montmorency demeura ferme à son poste; ce que voyant, Henri de Damville demeura également.

Le roi les regarda avec étonnement.

—Je croyais avoir dit que l'audience était terminée, fit-il.

—Sire, dit François d'un ton ferme. Votre Majesté m'a promis de me rendre justice: j'attends!

—C'est vrai, après tout, fit Charles IX. Parlez donc...

—Puisque, reprit alors le maréchal, puisque M. de Pardaillan n'est plus là, je dirai ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu... Une voiture a quitté l'hôtel de Mesmes cette nuit à onze heures, emmenant secrètement deux femmes. En vain le nierait-on!...

—Je ne le nie pas, dit froidement Damville. Et, puisqu'on m'y oblige, je ferai ici une confidence que je ne ferais devant personne au monde.

Il regarda avec inquiétude du côté de la porte, et, mystérieusement, acheva:

—Sire, une grande duchesse et sa suivante en mal d'aventure sont venues me demander l'hospitalité et m'ont prié de les ramener à leur hôtel. Votre Majesté exige-t-elle le nom de cette haute dame?...

—Non pas, par la mort-dieu! s'écria Charles IX en riant.

François se tordit les mains avec une rage désespérée. Il comprit, qu'il ne pourrait convaincre le roi.

Mal vu à la cour, tandis que son frère y était en pleine faveur, dépourvu de preuves irrécusables, il avait vu s'enfuir avec Pardaillan sa seule chance de succès.

—Allons, vous voyez que vous vous êtes trompé, maréchal, dit le roi. Allez, messieurs, allez... Holà, un instant: nous voyons avec peine et chagrin la plus noble maison de France divisée par des querelles intestines... J'espère, je veux que tout cela cesse bientôt...

Les deux frères s'inclinèrent et sortirent: Henri, radieux, François, la rage au coeur.

Dans la pièce voisine, le maréchal de Montmorency mît lourdement sa main sur l'épaule de son frère.

—Je vois que votre arme est toujours la même, dit-il d'une voix rauque et sifflante: mensonge et calomnie!

—J'en ai d'autres à votre service! dit Henri.

François jeta sur son frère un regard sanglant.

—Ecoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de réfléchir. Mais, lorsque je me présenterai à l'hôtel de Mesmes, tout sera fini. Si, à ce moment, tu ne rends les deux malheureuses que tu m'as volées, prends garde! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout où je te trouverai, je te tuerai! Attends-moi!

—Je t'attends! répondit Henri.

XXVII

LE PREMIER AMANT

Revenant de deux jours en arrière, nous entrerons dans le couvent des Carmes qui occupait un vaste emplacement sur la montagne Sainte-Geneviève.

Outre ce couvent, les Carmes avaient encore un établissement au pied de la montagne, place Maubert.

Le couvent de la montagne Sainte-Geneviève comportait différents bâtiments, un cloître, une chapelle et de vastes jardins.

Plus un couvent avait de moines mendiants, plus il était riche. Les Carmes en avaient une douzaine. Mais ce que n'avaient pas les autres couvents, et ce qu'avait celui des Carmes, c'était deux êtres exceptionnels pour un couvent.

Le premier était un enfant.

Le deuxième, c'était le—crieur des trépassés.

L'enfant avait quatre ou cinq ans. Il était pâle, chétif, avec un visage souffreteux et jaune. Il n'aimait pas à jouer dans les grands jardins. Il fuyait la société des moines. On l'appelait tantôt Jacques, tantôt Clément. Il était de nature craintive, un peu sombre, et très sauvage.

Un seul moine avait trouvé grâce devant cet enfant, c'était le frère crieur des trépassés. Celui-ci, dès que le couvre-feu avait sonné à Notre-Dame, avait pour mission de se promener dans les rues noires et silencieuses.

D'une main, il portait un falot pour éclairer sa route; de l'autre, une sonnette qu'il agitait de loin en loin. Et alors sa voix lugubre s'élevait:

—Mes frères, priez Dieu pour l'âme des trépassés!...

Bien que ces fonctions fussent des plus humbles, le frère crieur était considéré et même craint. On disait que ce frère était arrivé au couvent muni par le pape de redoutables pouvoirs. C'était d'ailleurs un prédicateur de haute éloquence, d'une hardiesse étrange. Il avait sollicité et obtenu aussitôt l'emploi de vaquer la nuit par les rues en criant aux bourgeois de prier pour les trépassés.

On l'appelait le révérend Panigarola, bien qu'il n'eût pas encore les titres nécessaires pour être traité de révérend. Dès que la nuit tombait, Panigarola, s'il n'avait pas quelque sermon nocturne à prononcer, se couvrait d'un manteau noir, saisissait sa clochette et sa lanterne et s'en allait par les rues, ne rentrant souvent qu'au matin, exténué, brisé de fatigue par sa morne promenade.

Alors il s'enfermait dans sa cellule. Il ne parlait à personne, dans le couvent, qu'à l'abbé ou au prieur.

Tel qu'il était, Panigarola plaisait au petit Jacques. Seul, il pouvait approcher de l'enfant qui, sans cela, eût vécu à l'abandon. On les voyait rôder ensemble dans l'après-midi, à travers le jardin où tout renaissait.

Le moine appelait Jacques—mon enfant d'une voix paisible et douce, l'enfant appelait le moine—bon ami.

Ce jour-là, le moine et l'enfant, vers deux heures de l'après-midi, étaient assis sur un banc, tandis que la communauté chantait un office à la chapelle.

Le moine avait sur ses genoux un missel écrit en gros caractères et imprimé en latin. Mais le livre contenait aussi quelques prières en cette langue qu'on appelait encore—la vulgaire et qui était la langue française.

Le petit Jacques-Clément était debout près de lui.

Le moine posa son doigt sur une ligne, et l'enfant, en hésitant, lut:

—Notre père... qui êtes au Ciel... qui est-ce, ce père, bon ami?

—C'est Dieu, mon enfant... Dieu qui est le père de tous les hommes...

—Ainsi, dit l'enfant pensif, nous avons deux pères...

—Oui, mon enfant.

—Tu as un père, bon ami? Et le frère sonneur? Et les deux gros chantres qui ont de si vilaines figures?

—Bien certainement.

—Et les enfants qui, quelquefois, passent par-dessus le mur pour prendre des fruits, est-ce qu'ils ont chacun leur père?

—Mais oui, mon enfant...

—Alors, pourquoi est-ce que je n'ai pas de père, moi?

Le moine pâlit. Un tressaillement de souffrance et d'amertume le secoua.

—Qui t'a dit que tu n'as pas de père?...

—Mais, fit le petit, je le vois bien... Si j'avais un père, il serait ici avec moi... je vois bien que les autres enfants, le dimanche, quand ils viennent à la chapelle... chacun d'eux a un père ou une mère... moi, je n'ai ni père ni mère.

Panigarola demeura sombre, perplexe, agitant des réponses et n'osant les formuler.

L'enfant reprit;

—N'est-ce pas, bon ami, que je n'ai pas de père, pas de mère... que je suis seul, tout seul?

—Et moi! fit enfin le moine d'une voix qui eût effrayé un autre enfant, que suis-je donc?...

Le petit Jacques-Clément considéra son bon ami d'un oeil attentif, étonne.

—Toi? dit-il... tu n'es pas mon père!

Le moine eut un sursaut terrible de sa conscience, tandis qu'il demeurait pâle et glacé. Il lutta un moment contre l'envie furieuse de saisir dans ses bras l'enfant d'Alice!

Il se renferma dans un silence farouche; affaissé, ramassé sur lui-même, il considéra avec horreur et délice la radieuse vision de femme qui flottait devant lui.

Brusquement, Panigarola se leva du banc de pierre où il était assis et, sombre, méditatif, ayant oublié l'enfant, il se dirigea vers un escalier qui montait à sa cellule.

Dans sa cellule, Panigarola s'assit, un peu soulagé par l'ombre où il se baignait. Et maintenant, il songeait:

—Si encore, ô Christ, je croyais en toi! si j'avais pu anéantir ma pensée, mon âme, mes sentiments, dans cet océan obscur qui s'appelle la Foi!... J'ai tout tenté en vain... je ne crois pas... je ne croirai jamais...

Il souffla et son poing tomba lourdement sur la table.

—Il faut donc que je la revoie!... Depuis la scène du confessionnal, ma passion rallumée ne me laisse plus de répit... je fatigue, je brise mon corps à de somnolentes promenades sans fin à travers la ville silencieuse, et, quand je parviens enfin à m'endormir, le rêve, plus cruel que, la réalité, me l'apporte et la met dans mes bras!... Il faut que je la revoie!... Mais que lui dirai-je, insensé? Où trouverai-je l'étincelle sacrée qui enflammera cette âme putride et en fera une âme aussi belle que son corps?...

Alors la tempête, qui hurlait dans cette conscience, se déchaîna plus furieuse.

—Et que m'importe son âme! rugit-il en lui-même. Que m'importe qu'elle ait trahi! Qu'elle ait eu des amants! Alice! Où es-tu? Je te veux, je t'aime je t'aime!...

Lorsque le révérend Panigarola parut au réfectoire, les yeux baissés, les bras croisés, les jeunes moines remarquèrent sa pâleur cadavérique.

La nuit vint.

Il jeta sur ses épaules un manteau noir et alla se faire ouvrir la porte du couvent.

D'habitude, il allait au hasard, sans chemin convenu.

Ce soir-là, il marcha droit au Louvre et s'enfonça ensuite dans les ruelles qui enveloppaient le palais des rois...

Bientôt, il arriva rue de la Hache.

Il s'arrêta presque en face de la maison à la porte verte et attendit. Ce n'était pas la première fois qu'il venait se réfugier dans cette encoignure sombre. Et souvent, par les nuits sans lune, après avoir long-temps erré à travers Paris, il finissait par aboutir là, comme un oiseau nocturne.

Ce soir-là, il déposa doucement sa clochette et son falot qu'il avait éteint en atteignant la rue de la Hache.

Ainsi, il serait libre de ses mouvements.

Panigarola était venu avec l'intention fortement arrêtée d'entrer tout de suite dans la maison. Et, lorsqu'il fut arrivé, lorsqu'il se fut tapi dans son encoignure, il comprit combien lui était difficile cette chose si simple qui consistait à heurter un marteau pour se faire ouvrir une porte.

Cent fois, il fut décidé; et cent fois, au moment même où il se disait:—Allons!, il se renfonça plus farouchement, plus désespérément dans l'ombre.

Comme il était là, hésitant, finissant par se demander s'il ne valait pas mieux escalader le mur ou plutôt s'en aller, la porte s'ouvrit... il y eut un chuchotement... le moine demeura pétrifié d'angoisse.

Ce qu'il redoutait se produisit: il entendit un baiser, si doux qu'eût été ce baiser.

Il allait s'élancer... Au même instant, l'homme s'en alla rapidement, la porte se referma...

Cet homme, c'était le comte de Marillac. Panigarola put le suivre un instant des yeux: ce fut une rapide vision aussitôt effacée.

—L'homme qu'elle aime! gronda-t-il. Il s'en va heureux, l'âme radieuse; et moi, misérable, moi!...

Longtemps figé à la même place, le moine lutta contre la douleur de la jalousie comme s'il l'eût éprouvée pour la première fois.

Enfin, après peut-être une heure d'attente, il se dirigea résolument sur la porte. Au moment où il allait frapper, cette porte s'ouvrit de nouveau.

Panigarola n'eut que le temps de s'effacer contre la muraille.

Ce fut encore un homme qui sortit et s'éloigna rapidement: cette fois, c'était le maréchal de Damville.

Le moine ne le reconnut pas. Peut-être ne prêta-t-il qu'une attention médiocre à ce fait qu'un homme sortait de chez Alice... après l'autre!

Il repoussa la porte et entra dans le jardin. La vieille Laura qui avait escorté Henri n'était pas femme à s'effrayer. Au premier coup d'oeil, elle reconnut Panigarola.

—Silence! dit le moine en lui saisissant le bras.

Et, certain que la gouvernante ne tenterait rien contre lui, il pénétra dans la maison que venaient de quitter l'un après l'autre le comte de Marillac et Henri de Montmorency. Après le départ du maréchal, l'espionne écrasée de honte était tombée à genoux en s'écriant;—Qui donc viendra me relever dans cet abîme d'ignominie!

Ces paroles désespérées, Panigarola les entendit, les recueillit avidement, et il répondit:

—Moi!...

Alice s'était relevée d'un bond, stupéfaite, épouvantée de cette apparition inattendue. A l'instant même, elle reconnut le marquis de Pani-Garola, son premier amant. Sa première pensée fut que le moine avait réfléchi depuis la scène de la confession, qu'il s'était repenti, qu'il avait eu pitié d'elle, peut-être!... qu'il avait arraché à Catherine de Médicis la terrible lettre accusatrice!... qu'il lui rapportait cette lettre!...

Elle dompta son émotion, força sa physionomie à s'éclairer d'un sourire et, très doucement, elle dit:

—Vous, Clément... vous ici... Vous avez entendu ce que je disais, n'est-ce pas?... Vous avez compris le désespoir qui me torture...

Pendant qu'elle parlait ainsi avec une douceur humiliée, Panigarola était entré, refermant derrière lui la porte, et il écoutait, immobile, glacé en apparence, dévoré en réalité par tous les feux de sa passion. Panigarola demanda:

—Quel est cet homme qui sort d'ici?

Un imperceptible sourire de triomphe passa dans les yeux d'Alice; le moine était jaloux! donc il était à sa merci!

Elle se rapprocha vivement de lui:

—Cet homme, dit-elle, m'a infligé une des plus affreuses humiliations que j'aie subies. Et vous savez pourtant si j'ai été assez humiliée.

—Son nom?

—Le maréchal de Damville! répondit Alice.

—Un de vos amants? fit-il avec une sourde rage.

—Clément, dit-elle, soyez généreux... ou, sans cela, je ne comprendrais pas votre présence sous mon toit... Voulez-vous savoir ce que le maréchal de Damville est venu me demander?...

Comme s'il n'eût pas entendu ce qu'Alice venait de dire, le moine bégaya:

—Je suis venu vous proposer un marché

—Un marché? fit-elle d'une voix soudain glacée. Parlez!...

—Ai-je dit un marché? balbutia le moine. Pardonnez-moi, je suis fort troublé... J'ai des choses dans la tête que je voudrais vous dire... je suis bien malheureux, Alice.

Une idée soudaine illumina la nuit de son amour et devint pour lui comme une étoile sur laquelle on se guide. Et ce fut avec la sérénité que lui donnait un nouvel espoir qu'il reprit:

—Alice, j'ai vu notre enfant... aujourd'hui même.

La jeune femme tressaillit, pâlit, tout à coup bouleversée.

—Mon enfant! murmura-t-elle sourdement. Où est-il?..

—Je vous l'ai dit: il est élevé dans un couvent...

—Les couvents de Paris sont innombrables et fermés comme des citadelles, reprit-elle amèrement. Si vous vous contentez de cette indication, autant me dire que vous êtes venu me tourmenter... Ah! Monsieur, l'autre soir vous n'avez frappé que l'amante et vous ne fûtes que cruel; ce soir, vous frappez la mère et vous êtes odieux!...

—Est-ce que vraiment elle aimerait son enfant! songea le moine qui tressaillit d'une joie profonde.

Lentement, il reprit:

—Je l'ai vu aujourd'hui, Alice. Et savez-vous ce qu'il me disait? Il me demandait pourquoi tous les enfants ont un père et pourquoi il n'en a pas, lui...

Elle cria avec une sorte de fureur mêlée de jalousie:

—Et vous avez pu supporter une question pareille sans crier:—Oh! mon fils, ton père, c'est moi! O moine! moine que vous êtes! Ah! marquis de Pani-Garola, j'avais pu croire que du moine vous aviez pris l'habit seulement! je vois que vous en avez l'âme.

—Il ne m'a pas demandé cela seulement, reprit le moine d'une voix terrible d'indifférence apparente; il m'a demandé aussi pourquoi il n'avait pas de mère!...

Alice se tordait les mains. Elle comprenait maintenant ou croyait comprendre! Ce fils, c'était la vengeance que son premier amant tenait en réserve!

Ce soir, il lui apprenait que l'enfant demandait sa mère... il le lui montrait seul, triste, pauvre petit abandonné... une autre fois, il viendrait lui raconter les larmes et le désespoir de l'enfant... puis bientôt peut-être que le petit se mourait, miné par le chagrin;

—C'est cet entant qui m'a fait réfléchir, continua tout à coup le moine. C'est vrai, Alice, j'ai médité contre vous d'affreuses vengeances... mais je me suis demandé si, voulant vous atteindre, j'avais le droit de frapper l'enfant. Alice, voulez-vous voir votre fils... notre fils!

—Oh! si vous faisiez cela!... Pardonnez-moi, Clément, tout à l'heure, j'ai été dure, emportée... C'est fini... Donc, vous me laisseriez voir mon fils... Ah! Clément, si vous faisiez cela... je dirais... que vous êtes un saint, et je vous vénérerais.

—Voici donc ma pensée, dit-il. Vous vous êtes confessée à moi. Je vais me confesser à vous. Dans ce que je vais vous dire, certaines choses vous surprendront peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout, vous jugerez ensuite... Je crois, Alice, ne vous rien apprendre de nouveau en vous disant que je vous aime encore.

—Je le sais, dit fermement Alice.

—Bien! Pourtant, la scène de Saint-Germain-l'Auxerrois mérite que j'en précise le sens. Dix fois j'ai résisté à l'envie forcenée de planter mes doigts dans votre gorge. Et, si je vous avais tuée, Alice, c'eût été par amour. Vous comprenez maintenant que toutes mes violences ne furent que des formes atténuées de cet amour, puisque je songeais à vous tuer et que je ne l'ai pas fait!... Je dois vous prévenir, Alice, que, tout ce qu'un homme peut entreprendre pour oublier un amour, je l'ai entrepris. Il paraît que je vous aimais bien, puisque je ne suis pas arrivé à vous oublier. Ainsi, Alice, ma haine me cacha mon amour, et, pauvre fou, j'ai pu croire à la mort de mon amour.

De nouveau, Alice fit un signe affirmatif.

—J'ai lutté, Alice, j'ai lutté terriblement contre cet amour plus fort que le mépris. J'ai été vaincu, et me voici!

Alice comprit que le moment était venu où la vraie pensée de son ancien amant allait se révéler.

—Tout à l'heure, reprit en effet le moine, lorsque je suis entré, j'ai vu combien vous êtes malheureuse. La situation est donc d'une clarté effroyable; il y a trois êtres qui souffrent affreusement: moi, vous, l'enfant.

A ce brusque rappel, la mère frémit.

—Moi, continua le moine, qui ai compris l'impossibilité de vivre sans vous; l'enfant qui meurt faute d'une caresse maternelle; vous qui, selon votre propre expression, roulez dans des abîmes d'ignominie. Je suis donc venu vous dire ceci: voulez-vous remonter du fond de votre abîme? Voulez-vous que l'enfant vive? Voulez-vous que, moi-même, je sorte du cercle d'enfer où vous m'avez enfermé?

—Comment? balbutia-t-elle.

—En partant avec moi, avec l'enfant! Je suis riche. Là-bas, en Italie, je suis un homme considérable par ma famille et par ma fortune.

Un indicible espoir le faisait palpiter. Il saisit la main de la jeune femme.

—Ecoute, dit-il en laissant déborder sa passion: nous irons où tu voudras. Nous pouvons être heureux encore. Je suis capable d'un effort d'amour tel que j'anéantirai le passé dans mon esprit, le mépris dans mon âme, et que j'en arriverai à te considérer comme la vierge pure que tu étais jadis. Mon nom, je te le donne. Ma fortune est à toi. Ma vie, je te la livre. Tu veux bien, n'est-ce pas?

—Non, répondit Alice.

—Non? gronda le moine.

—Ecoutez, Clément, dit-elle avec une gravité, une tranquillité qui n'étaient peut-être qu'un excès de désespoir. Vous me torturez en me faisant ces propositions qui tiennent du rêve irréalisable...

—Pourquoi rêve? Pourquoi irréalisable? Doutes-tu de la puissance de mon amour?

—Je ne doute pas de ton amour. Clément! Je te crois capable d'oublier!... Mais, de nous deux, il y a quelqu'un qui jamais n'oubliera... c'est moi!

—Que veux-tu dire?

—Que j'aime! cria-t-elle dans un éclat farouche. Que j'aime au point d'être scélérate et criminelle, et que, le jour où je dirai adieu à mon bien-aimé, je dirai adieu à la vie!... Je mourrais désespérée si je mourais loin de lui!...

Elle avait un éclair de folie dans les yeux.

Hébété, stupide de douleur, Panigarola comprit que tout était fini.

Dans un geste machinal où revenait peut-être l'habitude de ses gestes de la chaire, il leva les bras au ciel, comme pour attester ou implorer.

Mais Panigarola ne croyait pas...

Ses bras retombèrent lentement... Et, silencieux, il parut s'enfoncer, s'évanouir dans la nuit, comme un spectre. Un instant plus tard, Alice entendit sa clochette et sa voix, déjà lointaine, qui criait:

—Priez pour les trépassés!...

XXVIII

LE SIÈGE DU MARTEAU-QUI-COGNE

Après l'intéressante conversation qu'il avait eue avec son fils dans le cabaret borgne du Marteau-qui-cogne, M. de Pardaillan père était parti, joyeux et perplexe. La joie venait de ce que Pardaillan père se trouvait être dans le parti de Damville et Pardaillan fils dans le parti de Montmorency.

—De quoi diable se mêle-t-il? maugréait le vieux routier. Voilà qu'il aime la petite Loïse, maintenant! Comme si Paris manquait de filles bonnes à aimer! Il a fallu que ce soit justement celle-là et non une autre! Sans cela, tout irait à merveille...

Le Vieux Pardaillan haussait les épaules.

—Tout de même, continua-t-il, je ne quitterai pas Damville, et je ferai le bonheur du chevalier, malgré lui, s'il faut. Je l'amènerai à des pensées plus raisonnables. Il a tout ce qu'il faut, mort-dieu!

Il faisait jour lorsque le routier arriva à l'hôtel de Mesmes.

—Monseigneur vous attend avec impatience, lui dit le laquais qui lui ouvrit.

Henri, après son expédition nocturne, avait passé le reste de la nuit à se promener et à méditer; la disparition du vieux Pardaillan ne l'inquiétait pas outre mesure; il le savait capable de se tirer des plus mauvais pas.

—Monseigneur, dit le routier en rentrant chez Damville, je vous avouerai que je tombe de sommeil.

—Qu'est-il arrivé? fit vivement le maréchal. Vous avez été attaqué?

—Mais oui, ou plutôt c'est vous qu'on attaquait; en somme, il est fort heureux que je me sois trouvé là...

—Mais qui m'a attaqué? Est-ce à moi qu'on en voulait, ou à la voiture?

—Je crois bien que c'est à tous les deux.

—Et vous êtes arrivé à arrêter celui ou ceux qui attaquaient? Parlez donc, par tous les diables!

—Eh! monseigneur, on voit que vous avez bien dormi, vous. Mais moi qui ai couru toute la nuit, vous comprenez?... Enfin, bref, voici la chose. A peine étions-nous à deux cents pas de l'hôtel que le coup de pistolet a retenti. La voiture file, je me précipite. Et je vois un grand gaillard qui courait à toutes jambes pour vous rattraper. Je le rejoins. Je me mets entre la voiture et lui.

—Au large! me crie-t-il.

—Bon! bon! lui répondis-je, si vous êtes pressé, l'ami, tâchez de passer. Moi, je ne bouge plus d'ici.

—Il ne dit plus rien et fonce sur moi. Tudiable, quels coups!... Voyant que le gaillard était déterminé et paraissait de première force, je lui sers quelques-unes de mes meilleures bottes, mais sans l'atteindre. Tout à coup, il fait un bond de côté. Le coquin m'échappe. Il n'avait pas peur, mais voulait faire un crochet pour rejoindre la voiture...

—Il ne l'a pas rejoint? s'écria le maréchal inquiet.

—Attendez, monseigneur. Le voilà reparti à courir. Je recours derrière lui. Je n'ai pas tardé à le rejoindre d'assez loin, il est vrai, mais sans pouvoir mettre la main sur lui...

Notes in this chapter

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