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Les Pardaillan — Tome 01

Les Pardaillan (continued 3)

Reading edition

Henri de Montmorency ne bougeait pas.

Parfois un frisson l'agitait.

Tout à coup, là-haut, une fenêtre s'ouvrit, une tête de femme se montra l'espace d'une seconde; mais cette seconde avait suffi. Henri de Montmorency étouffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!...

XV

CATHERINE DE MÉDICIS

IL était neuf heures du soir. Dans la maison du pont de bois où nous avons déjà introduit nos lecteurs; Catherine de Médicis et l'astrologue Ruggieri attendaient le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en souvient, le Florentin avait donné rendez-vous.

La reine écrivait à une table, tandis que l'astrologue se promenait à pas lents, venant de temps à autre jeter un coup d'oeil sur ce que Catherine écrivait, sans chercher d'ailleurs à cacher cette indiscrétion, mais comme un homme qui a le droit d'être indiscret—ou qui le prend.

Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées dans une corbeille. Et Catherine écrivait toujours. A peine une lettre finie, elle en commençait une autre.

La prodigieuse activité de cette reine se dépensait ainsi.

C'est ainsi qu'après une lettre de huit pages serrées où elle exposait à sa fille, la reine d'Espagne, la situation des partis religieux en France et où elle demandait de décider le roi d'Espagne à intervenir, elle écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui donner des indications sur le palais des Tuileries; puis elle écrivait à Coligny en termes caressants pour l'assurer que la paix de Saint-Germain serait durable; puis elle achevait un billet à maître Jean Dorât; elle écrivait ensuite au pape, puis au maître de cérémonies pour lui dire d'organiser une fête. De temps à autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot bref.

—Ce jeune homme viendra-t-il?

—Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce spadassin?

Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond regard sur l'astrologue et dit:

—J'ai besoin d'hommes, René. De grandes choses sont en l'air. Il me faut des hommes... et surtout j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu dis.

—Nous avons Maurevert.

—C'est vrai; mais Maurevert m'inquiète. Il en sait trop long maintenant. Et puis Maurevert a été touché à son dernier duel. Son bras a tremblé. Vienne une circonstance tragique, vienne une de ces secondes terribles où le sort d'un empire repose sur une épée... que cette épée tremble un millième de seconde... que le coup s'égare... et l'empire s'écroule peut-être... René, le bras de ce jeune homme ne tremble pas!

—Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine.

—A propos, René, l'hôtel que je t'ai fait construire est terminé. On m'en a remis les clefs ce matin.

—J'ai vu, ma reine, j'ai vu. J'en ai fait le tour par la rue du Four, la rue des Deux-Écus et la rue de Grenelle. C'est tout l'emplacement de l'hôtel de Soissons. Vous faites magnifiquement les choses.

—Que dis-tu de la tour que je t'ai fait élever?

—Je dis que jamais Paris n'aura vu une telle merveille de hardiesse élégante.

Mais déjà l'esprit de Catherine suivait une autre piste.

—Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera utile. As-tu essayé, René, d'établir sa destinée par la sublime connaissance que tu as des astres?

—Divers éléments me manquent encore; mais j'y arriverai. Au surplus, ma reine, pourquoi vous inquiéter à ce point de ce hère? N'avez-vous pas vos gentilshommes, vos créatures, vos femmes?

—Oui, René, j'ai mes cent cinquante demoiselles, et, par elles, je sais ce que cent cinquante ennemis peuvent confier à l'oreille d'une maîtresse; oui, j'ai mes créatures jusque chez Guise, jusqu'en Béarn; et par ces créatures je connais les plans de ceux qui veulent ma mort et, au lieu d'être tuée, c'est moi qui tue; oui, j'ai mes gentilshommes et, par eux, je tiens le Louvre et Paris. Mais je me défie, René!...

Son regard se perdit dans le vague.

—René, dit-elle d'une voix glacée, j'avais quatorze ans lorsque je vins en France. J'en ai cinquante. Cela fait donc trente-six années de souffrances et de tortures, trente-six années d'humiliations, de rage d'autant plus terrible que je devais la déguiser sous des sourires, trente-six années où j'ai été tour à tour méprisée, bafouée, réduite à l'état de servante, et enfin haïe... mais d'être haïe, ce n'est rien!... Cela a commencé le soir de mon mariage, René...

—Catherine, Catherine! à quoi bon de tels souvenirs?

—C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit sourdement Catherine de Médicis. Oui, la longue humiliation commença le soir de mon mariage et, dusse-je vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute où le fils de François Ier, m'ayant conduite à notre appartement, s'inclina devant moi et sortit sans me dire un mot... la nuit suivante et les autres, il en fut de même... Lorsque mon époux devint roi de France, la reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane de Poitiers. Les années s'écoulèrent pour moi dans la solitude: un jour, j'appris qu'Henri de France me voulait répudier. Tremblante, la rage au coeur, j'interrogeai mon confesseur sur les motifs que pouvait faire valoir mon royal époux... Sais-tu ce qu'il me répondit?

Ruggieri secoua la tête.

—Madame, dit le confesseur, le roi prétend que vous sentez la mort!

Ruggieri tressaillit et pâlit.

—Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Médicis en reprenant place dans son fauteuil. Comprends-tu? J'étais mortelle à tout ce que je touchais... Et, chose affreuse, René, il semble qu'Henri II ait eu raison de parler ainsi... Lorsque, poussé par ses conseillers, par Diane de Poitiers elle-même, dont la générosité fut pour moi la dernière lie du fiel, le roi se résolut à me garder, lorsque, sur les instances des prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse, lorsque enfin j'eus des enfants, ah! René... que furent ces enfants? François est mort à vingt ans, après un an de règne, d'une effroyable maladie des oreilles dont la source est restée inconnue. Seulement Ambroise Paré me dit qu'il est mort de pourriture.

Catherine s'arrêta un instant, les lèvres serrées, le front barré d'un pli.

—Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus sourde. Des crises terribles l'abattent et, par moments, je me demande s'il ne va pas finir dans la folie, dans la pourriture de l'intelligence, comme François a fini dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alençon, mon dernier-né! avec son visage ravagé, ne semble-t-il pas marqué lui aussi d'un signe fatal? Vois enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix âpre de la reine prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il paraît vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le connais, qui le soigne, je vois seule les signes de débilité chez cet enfant incapable de lier deux idées...

—François est mort. Charles est condamné. Henri, avant peu sans doute, va monter sur le trône et poser sur sa faible tête une couronne dont le poids l'écrasera. Tu vois bien qu'il faut que je sois forte, moi, pour régner sur la France, tandis qu'Henri s'amusera!

Henri, qui seul m'aime et me comprend! Henri d'Anjou, que Charles jalouse, pauvre enfant! Henri à qui on vient de refuser l'épée de connétable! Henri, mon fils, enfin!... Que veux-tu, une mère ne se sent vraiment mère que pour l'enfant qui est vraiment son enfant, selon son coeur et son esprit!...

—Et l'autre, madame... vous n'en parlez jamais...

Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent un regard aigu dans les yeux de l'astrologue.

—Je crois, dit-elle, que tu n'es pas dans ton bon sens. Prends bien garde que jamais une question de ce genre ne t'échappe encore.

—Pourtant, il faut que je parle!

Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé la tête baissée. Et ce fut dans cette attitude qu'il continua:

—Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous entendra; j'ai pris mes précautions; nous sommes seuls... Si j'ose parler, ma reine, c'est que j'ai interrogé les astres, et que les astres m'ont répondu!

Catherine frissonna.

Elle, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait devant la menace des astres.

Sûr désormais d'être écouté, Ruggieri continua:

—Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, vous! Ainsi, Catherine, vous n'y songez jamais à l'autre! Moi, j'y songe. Moi, depuis longtemps, je ne dors plus que d'un sommeil fiévreux. Et chaque fois que je m'endors, Catherine, le même rêve sinistre se dresse au chevet de mon lit. Je vois un homme qui sort d'un palais, par une nuit obscure, tandis que la femme, l'amante, l'accouchée enfin, lui fait un dernier geste implacable... cet homme a pleuré, supplié en vain... l'amante a prononcé une irrévocable condamnation... l'homme sort donc du palais... sous son manteau, il emporte on ne sait quoi... quelque chose qui vit pourtant, car cela vagit, cela se plaint, cela crie grâce... et l'homme est impitoyable, car l'homme, lâche une fois dans sa vie, a peur de la femme!...

Il va... il dépose le nouveau-né sur les marches d'une église... et puis il se sauve!

Catherine, les traits durs, murmura sourdement:

—Tu oublies une chose, René! Tu oublias le meilleur!

—Non, je n'oublie pas! Non, Catherine! Heureux si j'avais pu oublier!... Avant d'emporter le nouveau-né pour l'abandonner, j'avais laissé tomber sur ses lèvres une goutte d'une liqueur blanche... c'est cela que vous voulez dire, n'est-ce pas?...

—Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l'enfant ne pouvait pas vivre plus de deux mois. Tu fus brave, René, tu fus stoïque... et je ne pus me repentir de t'avoir aimé, puisque tu jetais, au néant la preuve de l'adultère de la reine... Mais à quoi bon, encore une fois, éveiller de tels souvenirs? C'est vrai, je t'ai aimé! Tu vins à une heure où le roi, mon mari, me forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de la cour me tournaient le dos, où l'on haussait les épaules quand je parlais, où les domestiques eux-mêmes attendaient pour me servir que Diane de Poitiers eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée, dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour dans tes yeux un éclair de pitié... Nous allâmes l'un vers l'autre... Nous passions des journées à causer de Florence et des nuits à parler des astres. Tu m'enseignas ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les secrets des Borgia. Grâce à toi, René, je connus l'acqua tofana, Grâce à toi, j'appris la science qui fait de l'homme l'égal de Dieu puisqu'elle lui donne droit de vie et de mort. J'appris à enfermer la mort dans un chaton de bague, dans le parfum d'une fleur, dans le feuillet d'un livre, dans le baiser d'une maîtresse. C'est de là que date ma fortune, René... C'est à toi que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te convenait... Tu partageas la couche d'une reine!...

—Et maintenant que je suis devenue la Reine, maintenant que, l'un après l'autre, j'ai touché du doigt mes ennemis, maintenant que sur les ruines entassées je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera le monde, tu viens me parler du passé. René, hier est mort. C'est demain qui compte! L'enfant? Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être disparu? L'enfant, sans doute, a été ramassé par quelque femme qui l'a emporté. Et puis, comme tu lui avais versé le germe de la mort, sans doute, au bout de deux mois, il est rentré dans le néant dont il n'aurait pas dû sortir...

Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra fortement:

—Et si je m'étais trompé? dit-il sourdement. Si la dose avait été insuffisante! Ou si le miracle s'était accompli, reprit René. Si l'enfant vivait!...

—Malédiction! gronda la reine.

—Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis cette nuit terrible, j'ai interrogé les astres! Et les astres m'ont toujours répondu qu'il vivait!...

—Malédiction! répéta la reine.

—Je ne vous en parlais pas, reprit l'astrologue, je gardais pour moi terreur, douleur et remords. Mais maintenant, le silence, ma reine, serait un crime... un crime envers vous qui êtes restée l'idole de ma vie!...

—Soit, dit-elle, admettons que l'enfant vive. Qu'est-ce que cela peut me faire? Il vit, mais il ne saura jamais qui il est! Il vit, mais c'est dans quelque quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre selon toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons toujours où il est, comme toujours il ignorera le nom de sa mère!

—Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre force d'âme: l'enfant est à Paris, et je l'ai vu!

—Tu l'as vu! rugit la reine. Quand? Quand?

—Hier.!... Et avant toutes choses, apprenez le nom de la femme qui l'a recueilli, sauvé, élevé...

—C'est?

—Jeanne d'Albret!...

—Fatalité!... Mon fils vivant!... La preuve de l'adultère aux mains de mon implacable ennemie!...

—Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri.

—Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c'est Jeanne d'Albret qui a élevé l'enfant, c'est qu'elle sait!... Comment? Je l'ignore! Mais elle sait, te dis-je! Oh! tu vois qu'il faut qu'elle meure! Ah! Jeanne d'Albret! Il ne s'agit plus de savoir si c'est ta race ou la mienne qui régnera... De toi à moi, c'est une question de vie ou de mort!... Et c'est toi qui mourras!...

Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et sifflantes, Catherine de Médicis s'apaisa par degrés. Elle redevint la froide statue... le cadavre qu'elle semblait être au repos...

—Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su la chose?

—Hier, madame, je sortais de chez ce jeune homme...

—Celui qui l'a sauvée?

—Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais l'auberge, je demeurai pétrifié par une sorte de vision qui tout d'abord me stupéfia: un homme venait vers moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux sur ma tête, cet homme, il me sembla que c'était moi! Moi-même! Moi qui marchais à l'encontre de moi! Mais moi tel que je devais être il y a vingt-quatre ans! Ma première pensée fut que je devenais fou. Ma deuxième fut de couvrir mon visage. Car, si cet homme m'avait vu, il eût sans doute éprouvé la même impression que moi... Quand je revins de ma stupeur, je le vis qui entrait à l'auberge que je venais de quitter... J'étais bouleversé, Catherine!... Si vous aviez vu comme il avait l'air triste!...

—Palpitant, je rentrai dans l'auberge, je montai l'escalier à pas de loup, je rejoignis le jeune homme... je le vis entrer chez ce Pardaillan d'où je sortais... je collai mon oreille à la porte... J'entendis toute leur conversation... et de cet entretien, Catherine, est sortie pour moi la preuve implacable que c'est lui! que c'est notre fils! jadis recueilli, sauvé, puis élevé par Jeanne d'Albret!...

—Et lui... se doute-t-il?

—Non, non! fit vivement Ruggieri. J'en réponds.

—Mais que vient-il faire à Paris?

—Il est au service de la reine de Navarre et, sans doute, il va maintenant la rejoindre.

Catherine retomba dans sa méditation. Que combinait-elle, à ce moment où l'existence de son fils venait de lui être révélée? Quelles pensées agitaient cette mère?

Tout à coup, Catherine de Médicis tressaillit.

—On frappe! dit-elle avec un accent de terreur.

—C'est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donné rendez-vous pour dix heures...

—Le chevalier de Pardaillan! fit Catherine de Médicis en passant une main sur son front poli comme un vieil ivoire. Ah! oui... Ecoute, René... pourquoi allait-il chez Pardaillan?... sont-ils donc amis?...

—Non, madame. Il venait simplement remercier le chevalier de la part de la reine de Navarre.

—Ainsi, ils ne sont pas amis? insista Catherine.

—Du moins, ils se sont vus hier pour la première fois...

—Va ouvrir, René, va mon ami, j'ai trouvé de l'occupation pour ce jeune homme. Tu dis qu'il est pauvre, n'est-ce pas? et orgueilleux? Tu m'as bien dit cela de ce Pardaillan?

—Oui, madame, pauvre jusqu'à la misère; orgueilleux jusqu'à la démence.

—C'est-à-dire capable de tout comprendre et de tout entreprendre. Va ouvrir, René...

Catherine de Médicis, pendant les deux minutes ou elle demeura seule, esquissa rapidement son plan, et composa son visage, en sorte que, lorsque le chevalier de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu'une femme au sourire mélancolique, mais non plus sinistre, à l'attitude fière, mais non plus hautaine.

Il s'inclina profondément. Du premier coup d'oeil il avait reconnu Catherine de Médicis.

—Monsieur, dit celle-ci, savez-vous qui je suis?

—Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir, c'est le moment de mentir comme elle.

Et tout haut, il répondit:

—J'attends que vous me fassiez l'honneur de me le dire, madame.

—Vous êtes devant la mère du roi, dit Catherine.

Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus profondément encore, puis, se redressant, il demeura debout dans cette pose naïve qui lui seyait merveilleusement. Catherine l'examina avec une attention soutenue.

—Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait hier est bien beau... Se jeter ainsi dans une pareille mêlée et risquer la mort pour sauver deux inconnues c'est admirable...

—Je le sais, Majesté.

—C'est d'autant plus beau que ces deux femmes ne vous étaient rien...

—C'est vrai. Majesté: ces deux dames m'étaient parfaitement inconnues.

—Mais vous savez leurs noms maintenant?

—Je sais, répondit Pardaillan, que j'ai eu l'honneur de défendre de mon mieux Sa Majesté la reine de Navarre et une de ses suivantes.

—Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine. Et c'est pourquoi j'ai voulu vous connaître. Vous avez sauvé une reine, monsieur, et les reines sont solidaires. Ce que ma cousine n'a peut-être pu faire, je veux le faire moi. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras sont grands. Cependant, il est juste que vous soyez recompensé.

—Oh! pour ce qui est de cela, que Votre Majesté se rassure: j'ai été récompensé selon mon mérite.

—Comment cela?

—Par une parole que Sa Majesté la reine de Navarre a bien voulu me dire.

—Mais ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle point offert quelque situation auprès d'elle?

—Si fait, madame. Mais j'ai dû refuser.

—Pourquoi? fit vivement Catherine.

—Parce qu'il m'est impossible de quitter Paris.

—Et si je vous offrais d'entrer à mon service, que diriez-vous? Vous ne voulez pas quitter Paris? Eh bien, c'est justement ce que je vous demanderais. Chevalier, vous qui vous jetez tête baissée à la défense de deux inconnues, voulez-vous contribuer à défendre votre reine?

—Eh quoi! Votre Majesté a-t-elle donc besoin d'être défendue? s'écria sincèrement Pardaillan.

Un fugitif sourire passa sur les lèvres de la reine: elle tenait le défaut de la cuirasse.

—Oui! cela vous surprend! fit-elle de sa voix la plus séduisante. Et pourtant, cela est, chevalier! Entourée d'ennemis, obligée de veiller nuit et jour à la sûreté du roi, je passe ma vie à trembler. Vous ne savez pas tout ce qui s'agite de sourdes ambitions autour d'un trône...

Pardaillan tressaillit en songeant à ce complot dont il avait surpris le secret à la Devinière.

—Et pour me défendre, continua la reine, pour défendre le roi, je suis presque seule.

—Madame, dit le chevalier sans émotion apparente, il n'est pas un gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à vous donner l'appui de son épée. Une mère est sacrée. Majesté. Et quand cette mère est reine, ce qui n'était qu'une obligation d'humanité devient un devoir auquel nul ne peut se soustraire.

—Ainsi, vous n'hésiteriez pas à prendre rang parmi ces trop rares gentilshommes qui, ayant à la fois pitié de la reine et de la mère, se dévouent pour moi?

—Je vous suis acquis, madame, répondit Pardaillan.

La reine réprima un tressaillement de joie...

—Avant de vous dire ce que vous pouvez pour moi, reprit Catherine de Médicis, je veux vous dire ce que je ferai pour vous... Vous êtes pauvre, je vous enrichirai; vous êtes obscur, vous aurez les honneurs auxquels peut prétendre un homme tel que vous. Et pour commencer, que dites-vous d'un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille livres?

—Je dis que je suis ébloui, madame, et que je me demande si je rêve...

—Vous ne rêvez pas, chevalier. C'est le devoir des reines de trouver de l'occupation aux épées telle que la vôtre.

—Voyons donc l'occupation, dit Pardaillan.

—Monsieur, je vous ai parlé de mes ennemis qui sont ceux du roi. Or, je vais vous dire, monsieur, comment j'agis lorsque je vois s'approcher de moi un de mes ennemis. J'essaie d'abord de le désarmer par mes prières, par mes larmes, et je dois dire que je réussis souvent...

—Et quand Votre Majesté ne réussit pas? fit Pardaillan.

—Alors, j'en appelle au jugement de Dieu.

—Que Votre Majesté me pardonne... je ne saisis pas...

—Eh bien!... Un de mes gentilshommes se dévoue; il va trouver l'ennemi, le provoque en un loyal combat, le tue ou est tué... S'il est tué, il est sûr d'être pleuré et vengé. S'il tue, il a sauvé sa reine et son roi, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont des ingrats... Que dites-vous du moyen, monsieur?

—Je dis que je ne demande qu'à tirer l'épée en champ clos, madame!

—Ainsi... si je vous désigne un de ces êtres méchants...

—J'irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa sa taille.

—Monsieur, dit la reine, vous avez reçu hier une visite...

—J'en ai reçu plusieurs, madame...

—Je veux parler de ce jeune homme qui vous est venu de la part de la reine de Navarre. Celui-là, monsieur, est un de ces implacables ennemis dont je vous parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de tous, parce qu'il agit dans l'ombre et ne frappe qu'à coup sûr... Celui-là me fait peur, monsieur... non pour moi, hélas! j'ai fait le sacrifice de ma vie... mais pour mon pauvre enfant... votre roi!

Pardaillan s'était pour ainsi dire ramassé sur lui-même.

Son rêve d'un duel où il était le champion d'une reine et d'une mère, ce rêve tombait, et il entrevoyait de sinistres réalités.

—Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la reine étonnée.

Et l'accent de sa voix était devenu si menaçant que le chevalier, plus que jamais, se redressa, se hérissa.

—Je n'hésite pas. Majesté, dit-il, je refuse.

Habituée à voir des échines courbées devant elle, à entendre des paroles balbutiantes, Catherine de Médicis eut un moment de profonde stupéfaction. Une légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais Catherine était depuis longtemps habituée à dissimuler, elle qui dissimula toute sa vie.

—Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? fit-elle avec la même douceur.

—D'excellentes, madame, et qu'un grand coeur comme le vôtre comprendra à l'instant. L'homme dont parle Votre Majesté est venu chez moi et m'a appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée par quelque acte vil, cet homme m'est sacré.

—Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, chevalier. Et comment s'appelle-t-il, votre ami?

—Je l'ignore, madame.

—Comment! Cet homme est votre ami, et vous ne savez pas son nom!

—Il ne m'a pas fait l'honneur de me le dire. Au surplus, il est moins étonnant d'ignorer le nom d'un ami que celui d'un ennemi aussi implacable.

Catherine baissa la tête, pensive.

—Voilà un homme! songea-t-elle. Il n'en est que plus dangereux. Et puisqu'il ne veut pas me servir... Monsieur, ajouta-t-elle tout haut, je vous demandais ce nom pour voir si nous étions bien d'accord sur la personne. Ne parlons donc plus de cet homme. Je comprends et respecte le sentiment qui vous guide.

—Ah! madame, vous m'en voyez tout heureux! Je craignais tant d'avoir déplu à Votre Majesté!...

—Et pourquoi donc? Fidèle à l'amitié, cela signifie: fort contre l'ennemi commun. Allez, monsieur, et rappelez-vous que je me charge de votre fortune.

Demain matin, je vous attends au Louvre.

Catherine de Médicis se leva.

Pardaillan s'inclina devant la reine.

Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait à la porte son fidèle Pipeau, et reprenait le chemin de la Devinière en cherchant a déchiffrer l'énigme vivante qu'était la reine Catherine...

—Elle a dit: demain matin, au Louvre, conclut-il. Bon. On y sera. Le Louvre, c'est la grande antichambre de la fortune! Décidément, je crois que M. Pardaillan mon père se trompait!...

Une heure après cette scène, Catherine de Médicis rentrait au Louvre, faisait appeler son capitaine et lui disait:

—Monsieur de Nancey, demain matin, a la première heure, vous prendrez douze hommes et un carrosse, vous vous rendrez à l'hôtellerie de la Devinière, rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur qui se fait appeler le chevalier de Pardaillan, et vous le conduirez à la Bastille...

XVI

LE MARÉCHAL DE DAMVILLE

Pardaillan se leva à l'aube après avoir très mal dormi. On n'arrive pas tout d'un coup à la fortune sans que la pensée en soit profondément troublée.

Comme il était homme de méthode, il avait fini, à force de se tourner et de se retourner dans son lit, par se tranquilliser sur tous les points obscurs qui l'inquiétaient.

Voici comment il avait arrangé les choses:

1° Il se rendrait au Louvre, à l'invitation de Catherine de Médicis;

2° Il irait à l'hôtel Coligny prévenir Déodat qu'il eût à quitter Paris au plus tôt;

3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi à la reine le plus signalé service;

4° Une fois sur de sa position nouvelle, il irait trouver la Dame en noir, lui dirait son amour pour sa fille et, gentilhomme de la cour, sans doute favori du roi, obtiendrait Loïse en mariage;

5° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une bonne et douce vieillesse.

Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu dormir quelques heures.

Mais à l'aube, comme nous l'avons dit, il était debout.

Il fit une toilette soignée. Il s'agissait de prouver aux gentilshommes de la cour qu'un Pardaillan était à son aise sur tous les terrains. Quand il fut prêt, n'ayant plus qu'à ceindre son épée accrochée au mur, il constata qu'il avait encore deux ou trois heures devant lui avant de pouvoir se présenter raisonnablement au Louvre.

Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir d'ailleurs d'apercevoir Loïse.

A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan ne prêta aucune attention à ce grognement, et ouvrit sa fenêtre.

Presque au même instant, la fenêtre de Loïse s'ouvrit avec violence, et la jeune fille, les cheveux dénoués, les yeux hagards, apparut, leva la tête vers Pardaillan et cria:

—Venez! Venez!

—Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il?

C'était la première fois que Loïse adressait la parole au chevalier. Et c'était, selon toute apparence, pour implorer son secours, et il fallait que le danger fût grave pour qu'elle eût osé jeter ce cri qui ressemblait à un cri de terreur.

—J'accours! rugit Pardaillan.

A la même seconde, Pipeau fit entendre un aboi furieux, la porte vola en éclats, une douzaine d'hommes armés se ruèrent dans la chambre et l'un d'eux cria:

—Au nom du roi!...

Pardaillan voulut s'élancer vers son épée demeurée à la muraille; mais avant qu'il eût pu faire un mouvement, il fut entouré, saisi par les bras et par les jambes, et il tomba.

—A moi, monsieur! cria la voie de Loïse.

Et cette voix arracha au chevalier un rugissement.

Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles... et, alors, il constata que ses jambes étaient liées! Liés aussi ses bras. Il ferma les yeux et, de ses paupières closes, jaillit une larme que dévora la fièvre des joues...

Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait, dans le tas. Quand le chevalier fut réduit à l'impuissance, Nancey compta autour de lui deux morts et cinq blessés.

Pardaillan avait assommé l'un des morts d'un coup de poing à la tempe. Pipeau avait étranglé l'autre.

—En route! commanda le capitaine.

Pardaillan, tout ficelé, fut saisi, emporté... et le long aboi lugubre du chien ponctua la défaite de son maître.

Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois carrosses. L'un était rangé contre la porte de l'hôtellerie et celui-là était pour lui.

Les deux autres stationnaient devant la maison d'en face; le premier était vide; dans le deuxième, Pardaillan reconnut Henri de Montmorency, le maréchal de Damville!

Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut jeté dans le carrosse qui lui était destiné, les mantelets furent aussitôt rabattus, et il se trouva dans une prison roulante qui se mit aussitôt en mouvement.

Pardaillan était comme fou de fureur et de désespoir.

Mais, si désespéré qu'il fût, il garda assez de sang-froid pour suivre en imagination les tours et détours de la voiture qui l'entraînait. Il connaissait admirablement son Paris et, au bout de quelques minutes, il fut fixé...

—On me conduit à la Bastille!

La Bastille, c'était l'oubliette, c'était la tombe, c'était la mort lente au fond de quelque cachot sans air.

Pardaillan comprit qu'il était perdu.

Au moment où celle qu'il aimait l'appelait à son secours et où elle avouait ainsi qu'elle l'aimait!

Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et des portes, s'arrêta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu, il regarda autour de lui et se vit dans une cour sombre, entouré de soldats. Il fut saisi par deux ou trois geôliers herculéens qui le portèrent plutôt qu'ils ne le firent marcher. Il franchit une porte de fer, pénétra dans un long couloir humide dont les murs rongés de salpêtre laissaient suinter de mortelles émanations; puis on monta un escalier de pierre en pas de vis, puis on franchit deux grilles de fer, puis on longea un corridor et, enfin, Pardaillan fut poussé dans une pièce assez vaste située au troisième étage de la tour ouest.

Il entendit la porte se refermer à grand bruit.

Alors, comme on lui avait tranché ses liens, il jeta une longue clameur de désespoir et se rua sur la porte qu'il secoua frénétiquement...

Bientôt, il comprit que ses efforts étaient vains...

Et il tomba sur les dalles, évanoui.

Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis? Pourquoi Loïse, qui n'avait jamais parlé au chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle à son secours? C'est ce que nous allons dire.

Le maréchal de Damville avait, comme on l'a vu, reconnu Jeanne de Piennes.

Une fois sûr qu'il ne s'était pas trompé dans ses pressentiments, il regarda autour de lui et s'aperçut qu'il faisait grand jour et que, des boutiques voisines, on l'examinait curieusement.

Alors il s'éloigna et rentra à l'hôtel de Mesmes qu'il habitait toutes les fois qu'il venait à Paris.

Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions.

Il se jeta tout habillé sur un lit et dormit quelques heures.

Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire à peu près vers le moment où, la veille, il avait rencontré le duc d'Anjou et ses acolytes, il se leva, s'arma soigneusement, et se dirigea vers la rue Saint-Denis.

Il passa le reste de la nuit en faction à l'endroit même qu'il avait choisi la nuit précédente.

Au matin, deux carrosses arrivèrent, suivis de gens d'armes. Henri monta dans l'un des deux carrosses, afin de ne pas être remarqué, et fit signe à l'officier qu'il pouvait opérer.

L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra dans la maison. La propriétaire, vieille bigote, les reçut en tremblant et se signa, épouvantée, lorsqu'elle entendit l'officier lui dire:

—Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes de la religion. Ces deux huguenotes sont accusées d'accointances avec les ennemis du roi... Et vous risquez fort de passer pour complice.

—Moi!...

—A moins que vous ne m'aidiez à les arrêter sans bruit.

—Je suis à vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'eût cru! Des huguenotes chez moi!

Tout en marmottant ces paroles entre les quatre dents qui lui restaient, la bonne dévote montait l'escalier, suivie de l'officier et des soldats.

Elle frappa. Et dès qu'elle eut compris que de l'intérieur on tirait le verrou, elle s'effaça.

Jeanne de Piennes se trouva en présence de l'officier.

—Que désirez-vous, monsieur?

L'officier rougit. La commission ne lui allait qu'à demi. Il s'agissait, en somme, d'un bon petit guet-apens. Il n'avait nulle qualité pour procéder à une arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il comprenait qu'il était odieux.

Et plus tremblant que Jeanne, il répondit à demi-voix, comme honteux:

—Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que j'exécute... excusez-moi, je ne fais qu'obéir.

—Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse sur la chambre où se trouvait sa fille.

—Je viens vous arrêter, madame. On vous accuse d'être de la religion et d'avoir désobéi aux derniers édits.

A ce moment, la porte de Loïse s'ouvrit. La jeune fille comprit tout d'un regard.

—Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites erreur.

—C'est ce qu'il vous sera facile d'établir, madame.

En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous prie.

—Ma fille! On me sépare de ma fille! s'écria Jeanne dont toute la résolution tomba.

Loïse avait jeté un cri. Affolée, sans savoir ce qu'elle faisait, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit violemment, aperçut le chevalier de Pardaillan. Et son premier mot fut pour appeler cet homme à qui elle n'avait jamais parlé:

—Venez! Venez!

L'officier, voyant que les choses allaient se gâter, entra dans le logis, suivi de ses soldats.

—Madame, s'écria-t-il, je vous jure que vous ne serez pas séparée de mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle vous suive. Je vous jure que je vous conduis toutes les deux au même endroit... Obéissez donc sans bruit car vous me forceriez à employer la violence, ce que je regretterais toute la vie.

Jeanne vit cet officier résolu à faire comme il disait. Elle comprit le danger et l'inutilité d'une résistance. De plus, on lui affirmait qu'elle ne serait pas séparée de Loïse.

—C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté. M'accordez-vous cinq minutes pour me préparer?

—Volontiers, madame, répondit l'officier, heureux d'en être quitte à si bon compte.

Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait signe à la vieille propriétaire d'entrer.

Celle-ci obéit, après avoir consulté l'officier du regard.

Jeanne, alors, courut à sa fille qu'elle arracha de la fenêtre et qu'elle étreignit dans ses bras.

—Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle.

—Le seul homme qui puisse nous être de quelque secours.

—Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si obstinément les fenêtres de ce logis?

—Oui, ma mère, répondit Loïse dans l'exaltation de la fièvre, et sans songer que ces paroles étaient un aveu.

—Tu l'aimes donc?

Loïse pâlit, rougit et deux larmes perlèrent à ses cils.

—Et lui? demanda Jeanne.

—Je crois... oui... j'en suis sûre! balbutia Loïse.

—S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons compter sur lui?

—Ah! ma mère s'écria Loïse dans un élan de tout son coeur, c'est l'homme le plus loyal, j'en répondrais sur ma tête!

—Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne.

Loïse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d'une biche...

—Mais..., fit-elle avec une adorable naïveté... je ne sais pas encore... son nom...

—Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire tout mouillé de pleurs.

Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aimé long-temps sans même savoir le nom de celui qu'elle aimait.

—C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni le choix! Puisses-tu ne pas te tromper!...

Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée qu'elle avait sans doute écrite depuis longtemps et, prenant une feuille de papier, écrivit en hâte:

Monsieur, Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se confient à votre loyauté. Vous êtes jeune et, sans doute, accessible à la pitié, à défaut de tout autre sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée sous ce pli. Soyez remercié et béni pour l'immense service que vous nous aurez rendu. LA DAME EN NOIR.

Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire:

—Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre un grand service?

—Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que vous étiez huguenote, vous si belle et si sage personne.

—Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de mentir? Eh bien, je vous jure que je suis victime d'une erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une poignante tristesse, que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie.

—En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi en quoi je puis vous être utile, je ferai votre commission, dût-il m'en coûter!

—Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il s'agit de remettre ce pli à un jeune chevalier qui demeure là, dans cette hôtellerie, à la dernière fenêtre, en haut.

La vieille femme fit disparaître le papier.

—Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère dame! Puisse l'erreur être reconnue bien vite. Car qui ne vous aimerait et qui pourrait soutenir que vous êtes vraiment des huguenotes?

Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote et ouvert la porte.

—Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle.

L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu s'inquiéter de ce que sa prisonnière avait bien pu dire à la vieille propriétaire. Mais, on l'a vu, il était passablement honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu qu'il réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en noir et sa fille, il était résolu à n'en pas demander davantage.

Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, étouffa un rugissement de joie furieuse en apercevant Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas aperçu qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie de la Devinière, et que des groupes nombreux commentaient l'événement.

Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait devant la porte.

Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là.

Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne lui jeta un regard de suprême recommandation.

La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les mantelets allaient se rabattre, et murmura:

—Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la lettre sera dans les mains du chevalier de Pardaillan...

Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante retentit, et Jeanne, livide, voulut s'élancer.

Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus.

Le carrosse se mit en mouvement...

Jeanne tomba évanouie en murmurant:

—Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!...

Dame Maguelonne était comme certaines vieilles femmes qui n'ont rien à faire: elle passait son temps à épier. Elle avait donc remarqué le jeune cavalier; elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses regards et comme elle était au mieux avec l'une des servantes de l'hôtellerie, elle avait appris tout ce qu'on pouvait savoir du chevalier de Pardaillan, alors que Loïse ignorait jusqu'à son nom.

La vieille dame flaira donc une affaire d'amour dans laquelle elle allait se trouver mêlée.

Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil, qu'elle entra à la Devinière et dit à sa voisine, dame Huguette Landry Grégoire:

—Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.

—Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry qui avait entendu. Mais vous n'avez donc rien vu.

—Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?...

—Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le pourfendeur, Pardaillan le matamore, eh bien, il est arrêté!

—Arrêté! fit la vieille en pâlissant,—non pas qu'elle s'intéressât au sort du chevalier, mais déjà elle craignait d'être compromise.

Huguette Landry fit tristement signe que son mari disait l'exacte vérité, tandis que l'aubergiste reprenait:

—C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir les bons bourgeois par le collet et à les tenir suspendus dans le vide!

—Et qu'a-t-il fait?

—Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots.

Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment, rentra chez elle et enfouit la lettre dans une cachette.

—Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des huguenotes, et elles conspiraient avec le parpaillot d'en face!

Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse qui emportait Jeanne de Piennes et sa fille arrivait à l'hôtel de Mesmes, entrait dans la cour et la porte se refermait.

L'officier fit alors descendre les deux femmes; en se serrant l'une contre l'autre, elles suivirent l'officier qui les conduisit au premier étage.

Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant:

—Veuillez entrer là: ma mission est terminée.

Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête, et poussa la porte.

Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se referma.

Elles entendirent le bruit de la clef.

La pièce où elles venaient d'être enfermées était de belles dimensions et richement meublée. Les murs étaient couverts de tapisseries. Au fond de la pièce, il y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre à coucher au fond de laquelle se trouvait une deuxième chambre à coucher. Et c'était tout. Cela composait un appartement de trois pièces dont toutes les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel.

Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil.

—Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt un papier qui se trouvait sur la table. Elle s'en saisit et lut:

Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si elles désirent quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter la cloche qui se trouve près de cette lettre. Une femme de chambre est à leur service et accourra au premier signal. C'est cette femme qui servira aux prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances pour que cet emprisonnement ne dure que quelques jours.

—Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Loïse. Heureusement, mère, il ne semble pas que nous soyons dans une prison!

—Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions en réalité dans une maison du roi.

Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles soupçons qui lui venaient.

—Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Mais, en attendant, j'ai une grave confidence à te faire.

—Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de Jeanne.

—Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier.

Loïse rougit.

—Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria Jeanne.

Loïse baissa la tête.

La mère garda quelques minutes le silence, comme si maintenant elle eût hésité à parler.

—Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement.

—Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle le chevalier de Pardaillan.

Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse que Jeanne tressaillit.

—Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec accablement.

—Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que ce nom ne vous est pas inconnu et qu'il vous cause quelque secret chagrin dont je ne me rends pas compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque dame Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté un cri où il y avait de l'angoisse, et, eut-on dit, presque de la terreur... Vous vous êtes évanouie, mère! Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre quelque chose d'affreux!...

—Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre mère avait déjà éprouvé bien des malheurs. De terribles catastrophes s'étaient abattues sur elle. En sorte, Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais comprendre à quel point je t'adorais...

—Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre compte! fit Loïse tremblante.

—Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime maintenant. Je t'aimais plus que moi-même, plus que tout au monde, puisque je t'aimais plus que lui!...

—Lui!...

—Mon époux... ton père!...

—Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire son nom!

—Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton père, Loïse, s'appelait... François de Montmorency!

Loïse jeta un faible cri.

—Achevez, ma mère! s'écria-t-elle.

Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle qui s'était toujours crue de pauvre naissance; mais elle se souvenait alors que sa mère lui avait toujours appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le plus redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency.

Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux lèvres de sa mère, qui continua:

—Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne. Je le croyais mort. Un jour—jour de joie infinie et de malheur implacable—j'appris qu'il vivait, j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces nouvelles, c'était le frère de ton père, et c'était Henri de Montmorency! Apprends aussi une chose, mon enfant! C'est que cet homme, avant de me donner ces nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable... un tigre, comme il l'appela lui-même. Et après m'avoir appris le retour de ton père, après m'avoir appris qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je démentais les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon époux, sur un signe de lui, tu serais égorgée!

—Horreur!...

—Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je souffris lorsque, devant mon époux, Henri de Montmorency m'accusa de félonie! Je voulus protester! mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt à donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait emportée... Je me tus!...

—Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans les bras de Jeanne, comme vous avez dû souffrir!

—Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours dit qu'il y avait un homme au monde que tu devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le malheur et la mort... c'était Henri de Montmorency...

—Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix mourante.

—L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!...

—Oui, mère!...

—Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait le chevalier de Pardaillan!

Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste.

Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux.

—Le père de celui que j'aime!

Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement.

—Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma Loïse bien-aimée, nous sommes toutes deux marquées pour le malheur... Un homme généreux te sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit le nom du monstre... Oui, c'était le père de celui que tu aimes... car je sus que le monstre avait un enfant... de quatre ou cinq ans... le tigre est mort sans doute... mais l'enfant a grandi...

Loïse ne disait rien.

Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa mère avait été condamnée à une vie de malheur!

Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes besognes que le père?

Pourquoi le jeune chevalier n'était-il pas accouru à son secours?

Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il?

Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de Pardaillan était l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait et qui emprisonnait sa mère!...

—Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse, mon coeur est brisé...

—Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour éviter de plus grands malheurs...

—Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais ce n'est pas à moi que je songe...

—A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne en jetant un profond regard sur sa fille. A lui, sans doute! Ah! mon enfant, détourne ta pensée...

Loïse secoua la tête.

—Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme qui vient de nous enlever, je crois deviner quel est cet homme... C'est...

—Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si le nom qui était sur les lèvres de sa fille et sur ses propres lèvres à elle eût été une malédiction...

A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment de son bras droit, tandis que son bras gauche se tendait vers la porte qui venait de s'ouvrir sans bruit...

—Lui! murmura-t-elle en devenant livide...

Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un spectre immobile, se tenait Henri de Montmorency!...

XVII

L'ESPIONNE

Il est un personnage de ce récit que nous avons à peine entrevu et qu'il est temps de mettre en lumière. Nous voulons parler de cette Alice de Lux qui suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne d'Albret et Alice de Lux, sauvées par le chevalier de Pardaillan, s'étaient rendues toutes les deux chez le juif Isaac Ruben, et comment elles étaient montées dans la voiture qui stationnait en dehors des murs, non loin de la porte Saint-Martin.

Le carrosse, enlevé par ses quatre bidets tarbes, avait contourné Paris, passant au pied de la colline de Montmartre, puis piquait droit sur Saint-Germain où avait été signée la paix entre catholiques et réformés, paix qui n'était guère qu'un menaçant armistice.

Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une ruelle qui débouchait sur le côté droit du château. Là, elle trouva trois gentilshommes qui l'attendaient dans la salle basse.

—Venez, comte de Marillac, dit-elle à l'un d'eux.

Celui qu'elle venait d'appeler ainsi était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, vigoureusement découpé, la physionomie empreinte de tristesse. A l'entrée de la reine et de sa suivante, cette physionomie s'était soudain éclairée.

Alice de Lux, de son côté, l'avait regardé.

Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein.

Déjà le comte de Marillac s'était incliné devant la reine, la suivait dans le cabinet retiré où celle-ci venait de pénétrer.

—Pourquoi Votre Majesté m'appelle-t-elle ainsi? demanda alors le jeune homme.

Jeanne d'Albret jeta un mélancolique regard sur le comte.

—N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous ai-je pas créé comte de Marillac?

—Je dois tout à Votre Majesté, vie, fortune, titre... Ma reconnaissance ne finira qu'avec mon dernier battement de coeur... mais je m'appelle Déodat... O ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous êtes la seule à me donner ce titre de comte de Marillac, et que tout le monde m'appelle Déodat, l'enfant trouvé!...

—Mon enfant, dit la reine avec une tendre sévérité, vous devez chasser ces idées. Brave, loyal, intrépide, vous êtes marqué pour une belle destinée si vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle qui peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de bon et de généreux...

—Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde, pourquoi ai-je surpris cette conversation! Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que j'apprisse le nom de ma mère! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour où, apprenant ce nom, j'ai appris aussi que ma mère était la reine funeste, l'implacable Médicis...

A ce moment, un cri étouffé retentit dans la pièce voisine.

Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac, tout entiers à leurs pensées, n'entendirent ce cri.

—Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermeté, enfermez en vous-même ce fatal secret. Vous savez combien je vous aime: je vous ai élevé comme mon propre fils: vous avez couru la montagne avec mon Henri; vous avez eu les mêmes maîtres... continuez donc à être mon fils d'adoption...

Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein d'émotion, saisit la main de la reine et la porta à ses lèvres.

—Maintenant, reprit la reine de Navarre, écoutez-moi, comte. J'ai besoin dans Paris d'un homme dont je sois sûre.

—Je serai cet homme-là! fit vivement Déodat.

—J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la reine en contenant mal son émotion. Mais faites-y bien attention, c'est peut-être votre vie que vous allez exposer.

—Ma vie vous appartient.

—Peut-être aussi, reprit lentement la reine de Navarre, aurez-vous à risquer plus que la vie... peut-être vous trouverez-vous placé en présence de circonstances où vous aurez à lutter contre votre propre coeur... alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai de vous, c'est une magnanimité d'âme que je ne puis espérer qu'en vous...

—Quelles que soient les circonstances. Majesté, il me sera impossible d'oublier que, si je vis, c'est à vous que je le dois!

—Oui! murmura la reine pensive, il le faut! Écoute-moi, mon enfant, mon cher fils...

Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle fût certaine que nul ne guettait ses paroles, se mit à parler bas.

L'entretien, ou plutôt le monologue, dura une heure.

Au bout de cette heure, le comte répéta en les résumant les instructions qui venaient de lui être données.

Jeanne d'Albret le saisit, l'attira à elle et, l'embrassant au front, lui dit:

—Va, mon fils, pars avec ma bénédiction...

Déodat s'éloigna et traversa la pièce où attendaient les deux autres gentilshommes. Il jeta un rapide regard autour de lui; mais, sans doute, il ne trouva pas ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle basse, car il sortit dans la ruelle, détacha un cheval dont le bridon était fixé au tourniquet d'un contrevent, se mit en selle et commença à descendre la grande côte boisée, dans la direction de Paris.

Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac—ou Déodat, comme on voudra rappeler—atteignit un groupe de chaumières ramassées autour d'un pauvre clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurité, le comte distingua un bouquet de chêne et de buis au-dessus d'une porte. C'était une auberge.

Il soupira et mit pied à terre en se donnant comme excuse que les portes de Paris étaient fermées à cette heure et qu'il valait mieux attendre là le matin, plutôt que d'aller chercher un gîte du côté de Reuil ou de Saint-Cloud.

Il frappa à la porte du bouchon avec le pommeau de son épée. Au bout de dix minutes, un paysan à demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu de l'épée, plus encore que sur le vu d'un écu tout brillant, consentit à servir au comte un repas sur le coin d'une table, près de l'âtre.

Après le départ du comte de Marillac, la reine de Navarre était demeurée quelques minutes seule et pensive. Puis elle frappa deux coups sur un timbre avec un petit marteau.

Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut.

—Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment où nous avons été sauvées, que vous aviez été bien imprudente...

—C'est vrai... mais je croyais avoir expliqué à Votre Majesté...

—Alice, interrompit la reine, en disant que vous aviez été imprudente, je me suis trompée... ou j'ai feint de me tromper; car, si je vous avais dit à ce moment ma véritable pensée, peut-être eussiez-vous commis quelque nouvelle imprudence qui, cette fois, m'eût été fatale.

—Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice de Lux.

—Vous allez me comprendre tout à l'heure. Lorsque vous êtes venue à la cour de Navarre, Alice, vous m'avez dit que vous étiez obligée de fuir la colère de la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser la religion réformée... C'était il y a huit mois... je vous accueillis comme j'ai toujours accueilli les persécutés; et comme vous étiez de bonne naissance, je vous plaçai parmi mes filles d'honneur... Depuis huit mois, avez-vous un reproche à m'adresser?

—Votre Majesté m'a comblée, dit Alice, mais, puisque ma reine daigne m'interroger, qu'elle me permette à mon tour de poser une question. Ai-je donc démérité? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli avec zèle tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais cherché à détourner quelque gentilhomme des soucis de la guerre?

—Je reconnais, fit la reine, que vous avez montré un zèle dont quelques-uns ont pu être surpris. Que vous dirai-je? Je vous eusse préférée catholique plutôt que protestante à ce point. Quant à votre conduite vis-à-vis de mes gentilshommes, elle est irréprochable; enfin, votre service a toujours été admirable, au point que, même lorsque vous n'étiez pas de service, même quand je n'avais pas besoin de vous, vous étiez toujours assez près de moi pour tout voir, sinon pour tout entendre.

Cette fois, l'accusation était si claire qu'Alice de Lux chancela.

—Oh! Majesté, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre?

—Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupçons ne sont guère éveillés que depuis une quinzaine de jours. Il faut que je me sépare de vous, puisque j'ai acquis la conviction que vous me trahissez...

—Votre Majesté me chasse! bégaya la jeune fille.

—Oui, dit simplement la reine de Navarre.

Alice de Lux, appuyée au dossier d'un fauteuil, jetait autour d'elle ces yeux hagards qu'ont les condamnés.

—Votre Majesté se trompe... je suis victime d'infâmes calomnies...

—Écoutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si triste que la jeune fille en frissonna, j'eusse pu vous livrer à nos juges; je n'en ai pas le courage. Je me contente de vous renvoyer à votre maîtresse, la reine Catherine...

—Votre Majesté se trompe!... murmura encore Alice.

La reine de Navarre secoua la tête.

—Ce jour-là où j'entrai chez vous et où je vous surpris écrivant, pourquoi, Alice, avez-vous jeté votre lettre au feu?

—Madame! s'écria Alice, madame, il faut donc que je vous avoue la vérité!... J'écrivais à celui que j'aime!...

—C'est en effet ce que je supposai, et voilà pourquoi je me tus. Ce jour où un de mes officiers vous vit causant avec un courrier qui partait pour Paris, Alice... Le courrier s'éloigna précipitamment: il n'est plus jamais revenu. Pourquoi?

—Je lui donnais des commissions pour des amis que j'ai à Paris, madame! Est-ce ma faute si cet homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus, s'il n'a pas été tué?

—Oui, c'est bien là les différentes explications que vous avez données, et je vous crus. Cependant, il y a quinze jours, comme je vous le disais, je commençai à vous soupçonner sérieusement.

—Pourquoi, madame? pourquoi?...

—Votre insistance pour m'accompagner à Paris me remit en mémoire les faits que je viens de vous exposer, et beaucoup d'autres. Je me décidai, Alice, parce que je voulais vous mettre à l'épreuve. Vous voyez à quel point je répugnais à vous croire... ce que plusieurs de mes conseilleurs vous accusaient d'être, puisque j'ai risqué ma vie dans l'espoir de démontrer votre innocence.

—Eh bien. Majesté, vous voyez bien que je suis innocente, puisque vous vivez...

—Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine. Alice de Lux, vous étiez de connivence avec ceux qui ont voulu me tuer. C'est vous qui avez voulu que la litière passât sur le pont! C'est vous qui avez ouvert les rideaux! C'est votre cri qui m'a désignée aux assassins. C'est à vous que l'un d'eux a voulu remettre ce billet au moment où la litière se renversait. Il paraît que j'étais encore moins troublée que vous, puisque j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux, puisque je l'ai ramassé sur le sol, puisque je l'ai gardé, puisque le voilà!...

En disant ces mots, la reine de Navarre tendait à Alice un papier plié en triangle et d'un format minuscule.

La jeune fille tomba à genoux, ou plutôt s'écroula, écrasée par une telle honte qu'il lui semblait que jamais plus elle n'oserait se relever.

—Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet contient un ordre de vos maîtres.

L'espionne, subjuguée, déplia le billet, et elle lut:

Si l'affaire réussit, soyez au Louvre demain matin. Si l'affaire ne réussit pas, quittez votre poste au plus tôt en demandant un congé en règle, et venez dans la huitaine. La reine veut vous parler.

Il n'y avait pas de signature.

Un faible cri qui ressemblait à l'atroce gémissement de la honte se fit jour à travers les lèvres tuméfiées de l'espionne. La reine de Navarre laissa tomber sur Alice de Lux un regard de souveraine miséricorde. Puis elle prononça:

—Allez...

L'espionne se releva lentement; elle vit la reine qui, le bras tendu, lui montrait la porte, et elle recula jusqu'à ce qu'elle se trouvât contre cette porte. De ses mains hésitantes, tremblantes, elle ouvrit, sortit, et ce fut seulement alors qu'elle se mit à courir comme une insensée.

Jeanne d'Albret sortit à son tour et entra dans la salle basse où l'attendaient les deux gentilshommes.

—Nous partons, messieurs, dit-elle.

Quelques instants plus tard, un carrosse, escorté par les deux gentilshommes à cheval, s'éloignait rapidement.

Alice de Lux, en quittant la maison, s'était mise à courir, pareille à une insensée. Elle traversa l'esplanade qui se trouvait devant le château. Tout à coup, elle s'arrêta, frissonnante, regarda autour d'elle.

—Où aller! murmura-t-elle. Où me cacher! Que vais-je devenir quand il va savoir! Je suis perdue! Que faire? Aller à Paris? Me rendre aux ordres de l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je fait?... J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?... Quelle abjection dans mon âme!

Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux mains.

Là-bas, dans les montagnes où le fils de Jeanne d'Albret courait le loup quand il ne courait pas la jouvencelle, on l'appelait la Belle Béarnaise. Et ce surnom lui seyait à merveille.

Mais, dans cette minute, nul n'eût reconnu sa beauté dans ces traits convulsés, dans ces yeux hagards...

—Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?... Insensée! Pour la fuir, il n'est qu'un refuge: la tombe... et je ne veux pas mourir... Non! oh! non, je suis trop jeune pour mourir... Marche, misérable! Il faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie... Allons, debout, espionne! La reine t'attend...

Machinalement, elle s'était levée et avait repris le chemin qu'elle venait de parcourir, s'orientant vers Paris au jugé, car elle connaissait à peine le pays.

Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques maisons basses, et regarda avidement.

A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons basses devant lesquelles elle s'était arrêtée laissait filtrer un peu de lumière. Avec l'inconsciente résolution qui présidait à tous ses mouvements, elle se dirigea vers cette lumière et frappa à une porte. On ouvrit presque aussitôt.

—Une chambre pour cette nuit, dit-elle.

—Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer. Vous grelottez, madame.

L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une sorte de salle d'auberge qu'éclairait la flambée de l'âtre.

Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette lumière, vers cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui lui tournait le dos, accoudé au coin d'une table.

Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme monta à ses joues pâles, et un cri lui échappa.

Le cavalier se retourna vivement: c'était Déodat.

—Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rêve pas. C'est bien vous! Vous au moment où mon âme était noyée de tristesse à la pensée d'une longue séparation!

Il l'avait entraînée vers la grande flamme claire du foyer, l'avait fait asseoir, et il tenait ses mains dans les siennes.

—Oh! mais vous êtes glacée... Vous tremblez, Alice... Vos mains sont froides... Rapprochez-vous... là... plus près du feu... Comme vous êtes pâle! Comme vous paraissez fatiguée...

—Que vais-je lui dire! songeait-elle.

Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce qu'elle ne devait pas être effarée de son audace? Quoi! cette jeune fille avait quitté la reine de Navarre pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte qui la compromettait à jamais, qui la perdait! Et il était assez ridicule pour se demander les raisons de sa pâleur, de son angoisse, de son silence!

Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'étaient juré leur foi, qu'ils s'étaient fiancés!

Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n'avoir pas confié cet amour à la reine de Navarre!... Elle eût consolé sa douce fiancée, la bonne et maternelle reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec patience!

Il serra ses deux mains avec plus de timidité.

—Alice! murmura-t-il.

Elle ferma à demi les yeux.

—Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir! avant que mes lèvres se desserrent!...

—Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si jamais j'avais été assez misérable pour douter de votre amour, quelle preuve plus magnifique et plus adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette sublime confiance qui vous a poussée à partir parce que je partais!...

Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'étonnement.

—Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, il faut que nul ne le sache... Venez... il en est temps encore... venez, ma chère âme... dans une demi-heure, nous serons à Saint-Germain..., et nous dirons tout à la reine... puis je reprendrai mon chemin, et vous m'attendrez, paisible, confiante...

Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il fallait dire:

—La reine est partie...

—Partie!...

—Elle est bien loin, maintenant!...

Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé, contemplait avec un inexprimable attendrissement Alice de Lux qui, maintenant, se remettait un peu.

Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication redoutable était écartée par le seul fait que le comte croyait à un coup de tête amoureux de la jeune fille.

—J'ai profité du moment même où Sa Majesté allait monter dans sa voiture pour m'éloigner... j'ai entendu qu'on m'appelait, qu'on me cherchait... puis j'ai vu le carrosse partir dans la nuit.

—Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! comprenez-moi, Alice. Pour moi, vous demeurez la pure et noble fiancée que vous êtes, l'élue de mon coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine?

—Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser, puisque je vous ai vu... Je ne pouvais supporter l'idée d'une plus longue séparation... et, lorsque je vous ai vu prendre le chemin de Paris, une force irrésistible m'a poussée à me mettre en route, moi aussi...

En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleversée. Elle l'était réellement. Seulement, ce n'était ni l'émoi de l'amour ni le trouble de la pudeur. C'était son mensonge qui la bouleversait. Et c'était aussi les suites de ce mensonge.

Mais Déodat ne vit que l'explosion de l'amour.

—Pardon, Alice, oh! pardon! s'écria-t-il dans le ravissement de son âme. Vous êtes plus grande, plus fière, plus généreuse que moi, et je ne mérite pas d'être aimé d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon Alice, vous êtes à moi, et je suis à vous tout entier, pour toujours; et cela date du premier jour où je vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous veniez de Paris... vous étiez seule... votre voiture s'était brisée dans la montagne... vos conducteurs vous avaient abandonnée... vaillante, vous poursuiviez à pied votre chemin et je vous rencontrai sur les bords de ce gave que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors raconté votre histoire... et, tandis que vous parliez, je vous admirais... Longtemps, nous demeurâmes seuls, sous le grand noyer... et, lorsque vint le crépuscule, je vous pris dans mes bras, je vous portai sur l'autre bord du gave, je vous conduisis à la reine de Navarre...

—C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et, dusse-je vivre cent existences, jamais je ne pourrai oublier cet instant où je vous portai dans mes bras. Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un rayon de soleil pénètre dans un cachot! Oh! Alice, mon Alice! une fois encore, vous venez de m'éclairer. Soyons-nous l'un à l'autre un monde de bonheur, et oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on dira...

Alice de Lux appuya sa tête pâle sur le coeur de celui qu'elle aimait, et elle murmura:

—Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier tout au monde! Ecoute, écoute, mon cher amant... Moi aussi, j'étais triste à la mort. Mois aussi, j'étais environnée de ténèbres. Moi aussi je souffrais d'affreuses tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et moi aussi j'ai vu s'éclaircir le sinistre horizon où me poussait la fatalité. Serions-nous donc deux maudits qu'un ange de miséricorde a jetés l'un vers l'autre pour les sauver du désespoir! Oui, cela doit être! Eh bien, puisque tu es tout pour moi, puisque je suis tout pour toi, fuyons, ô mon amant, fuyons! Laissons la France! Franchissons les monts et au besoin les mers!

—Oh! chère adorée!... tu t'exaltes étrangement...

—Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme de mon esprit que je te répète: partons. Allons en Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le faut.

Le comte de Marillac secoua la tête lentement.

—Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon âme que, si j'étais libre, je te répondrais: tu veux que nous partions... partons; allons où tu voudras.

—Mais vous n'êtes pas libre! fit Alice avec amertume.

—Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret de ma naissance... et même le nom de ma mère...

Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris!

Là-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'était elle qui avait poussé ce cri étouffé lorsque le comte de Marillac avait parlé de sa mère... Catherine de Médicis!

—Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientôt, sans doute, je te dirai tout! Mais sache dès à présent qu'il est quelqu'un au monde que je vénère, au point de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine de Navarre, celle que nous appelons notre bonne reine. Elle m'a sauvé. Elle a été ma mère. Je lui dois tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la reine Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce moment, ce ne serait pas seulement une fuite, ce serait une lâcheté, une trahison.

—Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant livide. Alors, nous ne partons pas?

—Songe que de grands malheurs atteindraient notre reine, si je n'allais pas à Paris!

—Oui, oui, c'est vrai... la reine est menacée.. tu ne dois pas partir...

—Je te retrouve, généreuse amie!... Mais ne crois pas au moins que mon devoir vis-à-vis de la reine me fasse oublier mon amour. Alice, puisque la reine de Navarre est partie, puisque tu ne peux songer à la rejoindre maintenant, tu viendras à Paris avec moi. Je sais une maison où tu seras accueillie comme une fille...

—Cette maison? interrogea-t-elle.

—C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral Coligny.

A son tour, elle secoua la tête.

—Tu ne veux pas te réfugier chez l'amiral? Demanda le comte.

Elle ferma les yeux, comme accablée.

—Je suis fatiguée, murmura-t-elle, fatiguée au point que je n'ai plus ma tête à moi... si je pouvais dormir... là... près de ce feu... sous ton regard... il me semble que toute ma fatigue s'en irait.

Et comme si elle eût succombé au sommeil, elle renversa sa tête en arrière.

Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla demander à l'aubergiste un ou deux oreillers, une couverture.

Il arrangea les oreillers pour soutenir la tête de la bien-aimée, jeta la couverture sur ses genoux et, comprenant à la régularité de sa respiration qu'elle dormait paisiblement, s'assit lui-même, s'accouda à la table, les yeux fixés sur elle.

Profondément attendri, Déodat veillait sur sa fiancée.

Alice de Lux méditait.

Et il est nécessaire que nous essayions de résumer ici cette méditation. Faute de ce soin, certaines attitudes de ces personnages demeureraient incomprises.

La situation de cette femme était tragique. Le drame, ici, était exceptionnel. Un mot l'explique: l'espionne adorait le comte de Marillac. Plutôt que de lui apparaître ce qu'elle était, elle fût morte de mille morts. Déodat, fils de Catherine, appartenait corps et âme à Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour le compte de Catherine de Médicis, pour perdre Jeanne d'Albret. De ces terribles prémisses se dégageait une implacable conclusion: Alice et Déodat se trouvaient ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'être alors, c'est-à-dire que le devoir de chacun d'eux était de tuer l'autre. Or, si Déodat ne savait rien sur Alice, l'espionne savait tout sur l'émissaire de Jeanne d'Albret.

Ce que nous disons là, Alice de Lux le posa nettement dans son esprit comme un effroyable théorème.

Et cela posé, elle envisagea deux cas possibles:

1° Elle se tuait; 2° elle vivait.

Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait pas. Elle portait toujours sur elle à tout hasard un poison foudroyant. Donc, rien de plus facile. Par là, elle échappait à la honte. Oui, mais elle renonçait à une vie d'amour.

Elle repoussa cette solution.

Deuxième cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraîner Déodat loin de Paris. Oui, cela pouvait réussir.

L'essentiel était qu'il ne sût rien. Elle pouvait essayer de s'arracher à la domination de la reine Catherine.

Se séparer de Déodat pour un temps impossible à délimiter. Inventer les motifs d'une séparation. Revenir auprès de Catherine et attendre. Dès qu'elle serait déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le déciderait à partir avec elle.

Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine de Navarre?... Si la reine parlait!...

Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se taisait?...

Donc, il fallait qu'elle inventât quelque chose pour que Déodat ne parlât jamais d'elle devant la reine de Navarre.

Ces différents points adoptés, il n'y avait plus qu'à trouver le motif de la séparation.

Mais était-il besoin que la séparation fût complète? Non, cela n'était pas utile. C'était même dangereux.

Il fallait qu'elle pût le voir de temps en temps.

L'aube commençait à blanchir les vitres épaisses de la salle d'auberge lorsque l'espionne feignit de se réveiller. Elle sourit au comte de Marillac.

—Il est temps de prendre une décision, dit-il. Chère aimée, je vous proposais de vous réfugier dans l'hôtel de l'amiral.

—Vraiment? fit-elle d'un air d'ingénuité. Vous me proposiez cela?

—Souvenez-vous, Alice...

—Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible, mon bien-aimé. Songez que vous-même, autant que j'ai pu le comprendre, allez habiter ce même hôtel...

—C'est pourtant vrai, balbutia-t-il.

—Ecoutez, mon cher amant. J'ai à Paris une vieille parente, quelque chose comme une tante, un peu tombée dans le malheur, mais qui m'aime bien. Sa maison est modeste. Mais j'y serai admirablement jusqu'au jour où je pourrai être toute à vous... C'est là que vous allez me conduire, mon ami.

Voilà un bonheur! s'écria Déodat rayonnant, car il n'avait pas envisagé sans une secrète terreur la solution qu'il avait proposée, l'hôtel Coligny pouvait devenir un centre d'action violente.—Mais, ajouta-t-il, pourrai-je vous voir?

—Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement. Ma parente est bonne personne... Je lui dirai une partie de mon doux secret... vous viendrez deux fois la semaine, les lundis et les vendredis, si vous voulez, vers neuf heures du soir...

Il se mit à rire. Il était radieux que les choses s'arrangeassent ainsi.

—A propos, fit-il, où demeure madame votre tante?

—Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation.

—Près de l'hôtel de la reine? s'écria-t-il en tressaillant.

—C'est cela même. Non loin de la tour du nouvel hôtel. Vous verrez, presque au coin de la rue de la Hache et de la rue Traversine, une petite maison en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est là...

—Si près du Louvre! si près de la reine! murmura sourdement le comte... Mais de quoi vais-je m'inquiéter là!...

Et l'aubergiste étant apparu, il s'occupa de faire servir un déjeuner sommaire à la jeune fille. Ils se mirent à table. Elle mangea de bon appétit. Ce fut une heure charmante.

Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en croupe. Le comte prit un trot assez rapide et, vers huit heures du matin, il entra dans Paris.

Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa compagne devant la maison signalée.

Puis il s'éloigna sans plus se retourner.

Alice l'accompagna du regard jusqu'à ce qu'il eût tourné au coin. Alors elle poussa un profond soupir; toute la force d'âme qui l'avait soutenue jusque-là tomba d'un coup.

Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte et murmura:

—Adieu, peut-être à jamais, rêve d'amour!

La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de jardinet profond de sept à huit pas, et pénétra dans la maison qui se composait d'un rez-de-chaussée et d'un étage. Un mur assez élevé, dans lequel s'ouvrait la porte verte, séparait le jardin de la rue de la Hache.

Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la grande bâtisse de la reine Catherine, paraissait assez mystérieuse, la maison l'était davantage encore. Personne n'y entrait jamais.

Une femme d'une cinquantaine d'années l'habitait seule.

Elle était connue dans le quartier sous le nom de dame Laura. Elle était toujours proprement vêtue, et même avec une certaine recherche. Quand elle sortait, elle se glissait silencieusement le long des murs, et ses sorties avaient toujours lieu de grand matin ou au crépuscule.

On en avait un peu peur, bien qu'elle parût bonne personne, et que, le dimanche, elle assistât très régulièrement à la messe et aux offices.

Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de surprise. Il y avait pourtant près de dix mois que la jeune fille n'était venue dans la maison.

—Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion.

—Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée, d'âme et de corps, écoeurée de mon infamie, dégoûtée de vivre...

—Allons, allons! Vous voilà partie encore... Vous êtes toujours la même... exaltée, vous effarant d'un rien.

—Prépare-moi un peu de cet élixir dont tu me donnais autrefois.

La femme versa dans un gobelet d'argent quelques gouttes d'une bouteille qu'elle tira d'une armoire.

Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de lui être préparée. Elle parut en éprouver aussitôt une sorte de bien-être, et ses lèvres pâlies reprirent leurs couleurs.

Alors, elle examina toutes choses autour d'elle, comme si elle eût pris plaisir à refaire connaissance avec cet intérieur.

Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un portrait.

Elle tressaillit et le contempla longuement.

—Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin.

—Pour la mettre dans votre chambre à coucher?

—Pour la détruire! fit Alice en rougissant.

—Pauvre maréchal! grommela Laura qui, montant sur une chaise, décrocha le tableau.

Bientôt, elle eut décloué la toile; et elle la déchira en morceaux qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assisté sans dire un mot à cette exécution qu'elle venait d'ordonner.

—Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra ici, vendredi soir, un jeune homme...

La vieille qui, un sourire étrange au coin des lèvres, regardait se consumer les derniers fragments du portrait, ramena son regard sur la jeune fille.

—Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me plains, n'est-ce pas? Eh bien, oui, je suis à plaindre, en effet... Mais écoute-moi bien... ce jeune homme viendra tous les lundis et tous les vendredis...

—Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu.

—Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les vendredis sont les seuls jours où je suis libre... Tu comprends ce que j'attends de toi, n'est-ce pas, ma bonne Laura?

—Je comprends très bien, Alice. Je redeviens votre parente... votre vieille cousine?

—Non, j'ai dit que tu es ma tante.

—Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux doit être plus important que ce pauvre maréchal de Damville.

—Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de Montmorency n'était que mon amant.

—Et celui-ci?

—Celui-ci... je l'aime!...

—Et l'autre! non le maréchal!... mais le premier, ne l'aimiez-vous pas aussi?

—Le marquis de Pani-Garola!

—Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous ce qu'il devient? Il est entré en religion. Cela vous étonne, n'est-ce pas? Moine à vingt-quatre ans!

—Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura Alice.

—Maintenant le révérend Panigarola! répondit la vieille. Ainsi va la vie. Hier démon, aujourd'hui ange de Dieu... Mais revenons à votre jeune homme. Comment s'appelle-t-il?

Alice de Lux n'entendit pas. Elle réfléchissait.

—Oh! si cela était possible! murmura-t-elle. Je serais libre!... Tu dis, reprit-elle tout haut, que le marquis s'est fait moine?... De quel ordre? De quel couvent?

—Il est aux carmes de la montagne Sainte-Geneviève.

—Et il prêche?

—A Saint-Germain-l'Auxerrois.

—A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux me sauver la vie, si tu le veux...

—Que faut-il que je fasse?

—Obtiens du marquis... du révérend Panigarola qu'il m'entende en confession.

La vieille jeta un regard perçant sur Alice, mais elle ne vit qu'un visage bouleversé par une profonde douleur et une immense espérance.

—Oh! oh! songea-t-elle, il y a là quelque secret qu'il faut que je sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle en répondant à Alice. Le révérend est assiégé..., mais, enfin, je pense que j'y arriverai, surtout si je dis quelle nouvelle pénitente implore les secours du digne père...

—Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi! s'écria Alice. Ecoute, Laura, tu sais combien je t'aime, et quelle confiance j'ai en toi, puisque tu m'as sauvée une fois déjà...

—Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne m'avez pas encore dit le nom de ce jeune homme qui doit venir...

—Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est un secret terrible. Mieux vaudrait que je meure plutôt que de révéler qui il est... Mais écoute... Tu sais ce que je souffre auprès de la maudite Catherine. Tu sais quelle horreur j'ai de moi-même! Tu sais que je me suis vue infâme, que j'ai voulu me tuer... et que, sans toi, sans tes soins qui m'ont ranimée, sans ces maternelles caresses qui m'ont consolée, je serais morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il faut que je cesse d'être, comme tant de malheureuses, un instrument aux mains de cette femme impitoyable. Si certaines choses que j'espère n'arrivent pas, il n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la mort.!

—La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite ces pensées funèbres, ou je croirai que vous voulez imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui est devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière de mourir!

A ces paroles, Alice frissonna.

—Le moine, murmura-t-elle.

—Rassurez-vous, madame, je me charge de vous faire entendre par lui en confession.

—Et quand? fit vivement la jeune fille.

—Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien, pas plus tard que samedi soir; maintenant, laissez-moi vous poser une question: quel jour comptez-vous aller au Louvre?

—J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. J'ai bien besoin de repos, ma pauvre Laura, et ces quelques jours ne seront pas de trop pour me remettre...

Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde rêverie que respecta la vieille Laura.

Le soir de ce jour, comme les lumières étaient éteintes et que tout semblait dormir dans la maison, vers dix heures, la porte verte s'ouvrit sans bruit, et une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea d'un pas étouffé et rapide vers la tour de l'hôtel de la reine.

Cette tour était percée d'étroites lucarnes qui éclairaient l'escalier intérieur, et la première de ces lucarnes, grillée de barreaux solides, se trouvait presque à hauteur d'homme.

La femme s'arrêta devant cette lucarne et, se haussant sur la pointe des pieds, allongeant le bras, laissa tomber un billet dans l'intérieur de la tour construite pour l'astrologue Ruggieri.

Cette femme, c'était la vieille Laura!...

XVIII

PIPEAU

Ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté, Pipeau, par un sentiment d'amitié fraternelle, fit de son mieux pour défendre son maître—son ami.

Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit.

Une fois dans la rue le chien se mit à suivre le carrosse où l'on avait jeté le chevalier.

La queue et la tête basses, notre héros—c'est du chien que nous parlons—arriva à la Bastille, et, dans la simplicité de son âme, voulut naturellement y pénétrer.

Le pauvre animal se heurta le museau à la pointe d'une hallebarde et, ayant opéré une retraite, il fut accompagné dans cette retraite par une grêle de pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut revenir à la charge, il se trouva devant une porte fermée. Il commença à faire le tour de la forteresse à cette allure désordonnée qui lui était habituelle.

Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête dans une sombre inquiétude.

Il finit par s'installer à une vingtaine de pas de la porte et du pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta cette chose énorme et noirâtre où son maître s'était englouti.

Le soir arriva. Des gens qui s'intéressèrent à la manoeuvre du chien s'approchèrent de lui. L'un d'eux voulut l'emmener, il montra les crocs.

Mais lorsque la nuit fut venue, il se décida à s'en aller et se dirigea en droite ligne vers la Devinière. Il entra d'un trait, franchit la salle commune que, d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu'à la chambre de Pardaillan.

La chambre était fermée et son maître n'y était pas: c'est ce dont il s'assura en reniflant à la jointure de la porte. Triste à la mort, il redescendit, et il pénétra dans la cuisine.

—Te voilà, chien d'ivrogne!... cria Landry qui découpait une volaille et, avec cette grâce spéciale que peuvent avoir les hippopotames, il balança un instant sa jambe droite et lança son pied à toute volée.

Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d'un gémissement. Maître Landry avait manqué son coup; l'homme avait tournoyé et s'était abattu, entraîné par sa masse pesante.

Lorsque les domestiques l'eurent relevé, non sans effort, et non sans gémissements de l'aubergiste, celui-ci eut ce mot:

—L'ennemi est en fuite, Huguette.

Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir, et de sa main tremblante désigna le plat sur lequel il était en train de découper la volaille à l'arrivée de Pipeau.

La volaille avait disparu!...

Le chien s'enfuit donc, lesté d'un beau poulet destiné à quelque riche client et put, ce soir-là, dîner comme un roi.

Pendant quelques jours, Pipeau disparut.

Que devint-il en ces journées moroses? On le vit à deux ou trois reprises regarder de loin l'auberge de la Devinière, comme un paradis perdu. Mais le quartier de la Bastille devint son quartier général.

Il y passait des journées entières, assis devant la porte par où son maître avait disparu, le nez en l'air, très attentif.

Nous le retrouvons, le dixième jour au matin, à cette même place. Le pauvre Pipeau avait maigri.

Tout à coup, il se mit sur ses quatre pattes, les joues frémissantes, l'oeil enflammé, la queue doucement remuée.

Pipeau venait d'apercevoir quelque chose.

Là-haut, à l'une des étroites fenêtres, un visage apparaissait derrière des barreaux!

Pipeau fit quatre pas, huma l'air, écarquilla les yeux, regarda du nez, regarda de l'oeil... et il fut soudain convaincu!

Pipeau témoigna son allégresse en courant de ci et de là comme un insensé, en tournoyant follement sur lui-même pour attraper sa queue, en se roulant dans la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes les extravagances qui traduisent le bonheur d'un chien.

Finalement, il s'approcha le plus près possible du fossé, leva la tête vers le visage, et poussa trois abois clairs:

—C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!...

—Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrière.

Le chien répondit par un coup de voix bref.

—Attention! reprit la voix, qui semblait ne se préoccuper nullement d'être entendue par les sentinelles voisines.

Autre aboi très clair qui signifiait:

—Je suis prêt! Que veux-tu?

A ce moment, les sentinelles de garde devant la porte s'approchèrent. Cette étrange conversation d'un chien avec un prisonnier leur paraissait quelque chose de grave.

Or, à cette même seconde, un objet blanc s'échappa de la petite fenêtre et, vigoureusement lancé, décrivit sa trajectoire, franchit le fossé et alla tomber à vingt pas du chien.

Cet objet blanc était un papier roulé en boule et appesanti par un caillou quelconque.

Les gardes s'élancèrent. Mais, plus prompt que l'éclair. Pipeau avait déjà atteint le papier et l'avait saisi dans sa gueule.

A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine.

—Arrête! Arrête! s'écrièrent les gardes qui se lancèrent dans une poursuite éperdue.

En quelques secondes, le chien eut disparu à l'horizon. Alors les gardes, en toute hâte, revinrent à la Bastille pour prévenir le gouverneur de ce fait exorbitant:

—Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait des lettres! Et son messager était un chien!...

Ce prisonnier était Pardaillan.

Quant à Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand il s'arrêta haletant, il lâcha la boule de papier qu'il avait emportée jusque-là, s'en alla tranquillement, et regagna la Bastille.

Un passant qui vit ce manège ramassa la boule, déplia soigneusement le papier, l'examina sur ses deux Faces...

Le papier ne portait aucune écriture, aucun signe...

Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le Ruisseau.

XIX

LA BASTILLE

Le chevalier de Pardaillan, lorsqu'il avait entendu se refermer la porte, lorsqu'il avait compris que cette porte de son cachot était inébranlable, était tombé sur les dalles presque sans connaissance.

Quand il revint à lui, le premier emploi qu'il fit de son énergie fut de se réduire au calme le plus absolu, et de dompter la fureur qui bouillonnait en lui.

Alors, il examina la chambre où il était enfermé.

C'était une pièce assez vaste dont le plancher était composé de larges dalles. Seulement, dans tout un angle, les dalles s'étant brisées, on les avait remplacées par des carreaux.

Les murs et la voûte surbaissée étaient en pierres de taille noircies par le temps; mais elles n'étaient point trop humides, le cachot étant situé assez haut dans la tour.

Une étroite lucarne, placée assez haut, laissait entrer un peu—très peu—de lumière et d'air. Mais en montant sur un escabeau de bois, siège unique de cette prison, il était facile d'atteindre à cette fenêtre.

Une botte de paille, une cruche pleine d'eau sur laquelle était déposé un pain, achevaient l'ameublement de la chambre.

Dans le corridor, on entendait le pas lent et sonore d'une sentinelle.

Pardaillan se jeta sur la paille assez propre qui devait lui servir de lit. Une couverture trouée, élimée, traînait sur cette paille. A l'actif de notre héros, disons qu'à ce moment d'angoisse terrible pour un homme qui savait parfaitement qu'on ne sort de la Bastille que—les pieds devant, à ce moment, toute sa pensée se reporta vers Loïse. L'amertume de son arrestation lui vint surtout de ce qu'il n'avait pu courir au secours de sa petite voisine.

—C'est moi qu'elle a appelé, songeait-il. C'est tout d'abord à moi qu'elle a pensé dans le danger. Et me voici en prison!

Le déchirement qu'il éprouva lui fut une révélation.

—Je l'aime!

Mais à quoi bon cet amour? la reverrait-il jamais? Est-ce qu'on sortait de la Bastille!

Et quel pouvait être ce danger qui l'avait menacée au point qu'elle avait appelé à son secours un homme qu'elle connaissait à peine de vue?

Ce fut au duc d'Anjou que Pardaillan songea.

Sans doute le duc et ses acolytes étaient revenus de bon matin. Ou peut-être même ne s'étaient-ils pas éloignés...

Avec un immense désespoir, Pardaillan se dit que, s'il avait passé la nuit dans la rue comme il en avait eu un instant la pensée, non seulement il se fût trouvé là pour protéger Loïse, mais encore il n'eût pas été arrêté!

A force de songer à ce qu'il y avait de si terriblement ironique dans la destinée qui le supprimait du monde des vivants, à l'heure même où il eût pu être si heureux, il en vint à se demander pourquoi il était arrêté...

Il devinait vaguement que le coup venait de la reine Catherine. Et pourtant, elle s'était montrée si bonne, si franche, elle lui avait donné rendez-vous au Louvre avec une si naturelle fermeté, qu'il refusait de s'arrêter à ce soupçon.

Mais qui, alors?

—Est-ce que ce complot que j'ai surpris... est-ce que le duc de Guise... mais non! comment aurait-il su!...

Le soir du sixième jour, il n'y tint plus et résolut de savoir au moins de quel crime il était accusé.

Lorsque le geôlier entra le soir dans son cachot, Pardaillan, pour la première fois, lui adressa la parole.

—Mon ami..., dit-il d'une voix très douce.

Le geôlier le regarda de travers.

—Il m'est défendu de parler aux prisonniers.

—Un mot! Un seul! Pourquoi suis-je ici!...

Le geôlier se dirigeait vers la porte. Il se retourna vers le jeune homme et il le vit si bouleversé, si pâle, si pitoyable, que sans doute il fut ému.

—Écoutez, dit-il d'une voix un peu moins rude, je vous préviens pour la dernière fois: il m'est défendu de vous parler; si vous persistiez, je serais obligé de faire mon rapport au gouverneur. Et l'on vous descendrait dans les cachots!

—Eh bien, rugit Pardaillan, que cela arrive donc! Mais je veux savoir! Je le veux, tu entends! Parle donc, misérable, ou je te jure que je vais t'étrangler!

Il fit un bond pour se ruer sur le geôlier.

Mais celui-ci s'attendait sans doute à quelque attaque car, au, même instant, il fut dans le corridor, et referma la porte violemment. Pardaillan se jeta alors sur cette, porte; c'est à peine s'il réussit à l'ébranler. Pendant toute la nuit et la journée du lendemain, il fit un tel vacarme, il poussa de tels hurlements, il assena contre la porte de tels coups, que le geôlier n'osa pénétrer dans le cachot.

Seulement, le gouverneur prévenu prit une douzaine de soldats solidement armés, et, ainsi escorté, se rendit au cachot du forcené.

—C'est monsieur le gouverneur qui vient vous voir cria le geôlier à travers la porte.

—Enfin! je vais donc savoir! murmura Pardaillan.

La porte fut ouverte. Les soldats croisèrent leurs hallebardes. Pardaillan, dans une sorte d'accès de folie, allait s'élancer sur ces hallebardes.

Tout à coup, il s'arrêta court...

Il venait d'apercevoir le gouverneur au milieu des soldats.

Et ce gouverneur, il le reconnaissait! C'était l'un des conspirateurs qu'il avait vus dans l'arrière-salle de la Devinière.

—Ah! ah! fit le gouverneur, il paraît que la vue des hallebardes vous produit le même effet qu'à tous les enragés de votre espèce! Vous reculez maintenant! Bon, bon!... Vous ne dites plus rien?... Écoutez, je suis une bonne âme, moi; que cela ne se renouvelle plus, vous entendez? Sans quoi, à la première récidive, le cachot; à la deuxième, la privation d'eau; à la troisième, la torture.

Pardaillan avait, en effet, reculé de deux pas.

—Allons! reprit le gouverneur, vous voilà sage... et prévenu! Gare le chevalet L.

Il fit un mouvement pour se retirer. Alors Pardaillan se porta vivement en avant.

—Monsieur le gouverneur, dit-il d'une voix dont le calme eût paru admirable à qui eût su ce qui se passait en lui, j'ai une demande à vous faire... Une simple demande...

—Connu! Vous voulez savoir pourquoi vous êtes ici?... Eh bien, mon cher, laissez-moi vous apprendre une chose, c'est que je ne m'inquiète jamais de savoir le crime de mes prisonniers. Seulement, je puis vous apprendre aussi que, selon toute probabilité, vous ne sortirez jamais d'ici... Ainsi, tâchez de faire bon ménage avec moi et vos dignes gardiens.

—Je ne demande pas mieux monsieur le gouverneur, et je vous remercie de vos bons conseils... mais là n'est pas la demande que je voulais vous faire.

—Que vouliez-vous donc?

—Simplement du papier, une plume et de l'encre.

—C'est défendu.

—Monsieur le gouverneur, il s'agit d'une révélation.

—Une révélation?

—Oui, que je veux faire à vous-même par écrit, J'ai découvert par hasard un complot.

—Un complot! fit le gouverneur en pâlissant.

—Un complot de huguenots, monsieur le gouverneur! Il ne s'agit rien de moins que d'assassiner M. de Guise.

—Ah! ah! diable! et vous avez découvert cela?

—Je vous donnerai par écrit le moyen de faire saisir les damnés huguenots et la preuve du complot. J'espère qu'on m'en saura gré et que je pourrai rentrer en bonnes grâces...

—Eh bien, s'il en est ainsi, je vous promets, moi, de faire tout au monde pour hâter votre délivrance.

Le digne gouverneur avait immédiatement établi son plan.

Il laisserait le prisonnier écrire sa dénonciation, puis, sur le premier prétexte, il le ferait descendre dans une de ces bonnes oubliettes où un homme meurt en quelques mois. Armé des révélations, il deviendrait non seulement le sauveur de Guise, selon lui futur roi de France, mais encore le sauveur de la sainte Eglise.

Un quart d'heure plus tard, le geôlier apporta à Pardaillan deux feuilles de papier, de l'encre et des plumes toutes taillées.

Le chevalier saisit avidement le papier.

—Dans quelques jours je serai libre! s'écria-t-il. C'est votre maître lui-même qui m'ouvrira les portés!

—Mon maître?

—Oui, le gouverneur, M. de Guitalens.

Le geôlier hocha la tête et se retira.

Le lendemain matin, de très bonne heure, il arriva.

—Eh bien, cette révélation est-elle écrite?

—Pas encore!... Vous comprenez... il faut que je me rappelle bien tout!

—Hâtez-vous, en ce cas... monsieur le gouverneur est impatient!

Pardaillan demeuré seul approcha l'escabeau de la fenêtre, se hâta d'y monter et colla vivement son visage aux barreaux.

Toute la journée, il inspecta du haut de son escabeau les abords de la prison... Il aperçut à deux ou trois reprises son chien qui errait, et murmura avec un sourire attendri:

—Pauvre Pipeau!...

Soudain, comme il prononçait ce mot, il étouffa un cri de joie folle.

—J'ai trouvé! s'écria-t-il en descendant de son escabeau.

Aussitôt, Pardaillan saisit l'une des deux feuilles de papier qui lui avaient été remises et se mit à écrire. Puis il plia soigneusement le papier et le cacha dans son pourpoint.

Cela fait, à coups de talon, il brisa l'un des carreaux qui dans un angle du cachot remplaçaient les dalles, choisit un morceau assez lourd de ce grès et le cacha soigneusement.

Le lendemain matin, il prit la feuille de papier sur laquelle il n'avait rien écrit.

Il la roula autour du morceau de carreau qu'il avait brisé, monta sur l'escabeau, et, le coeur battant, reprit sa place à la fenêtre, ou plutôt à la lucarne.

Tout de suite, son regard tomba sur Pipeau.

—Pipeau!... cria-t-il.

De l'endroit où il se trouvait, il pouvait entrevoir un coin de la porte d'entrée. Au cri qu'il poussa, il vit les sentinelles lever la tête.

—Cela marche! gronda-t-il.

Au même instant, prenant une légère reculée, il lança violemment dans l'espace le morceau de carreau enveloppé de son papier blanc.

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