GUSTAVE AIMARD (continued 7)
Reading edition
—Je vous écoute, parlez.
—Le combat que nous allons nous livrer est un combat à mort?
—En voici la preuve, répondit l'aventurier en détachant son masque et le jetant loin de lui.
—Bien, dit-il, cette preuve que vous me donnez est suffisante en effet, l'un de nous succombera donc; supposons que ce soit moi.
—Toute supposition est inutile, le fait est certain.
—Je l'admets, répondit froidement le guérillero; au cas où cela se réaliserait, me promettez-vous de faire ce que je vous demanderai?
—Oui, sur l'honneur, si cela m'est possible.
—Merci, c'est possible: il s'agit simplement d'être mon exécuteur testamentaire.
—Je le serai, parlez.
—J'ai ma mère et une sœur encore jeune qui vivent assez pauvrement dans une petite maison située non loin du canal de las Vigas, à México, vous trouverez dans mes papiers leur adresse exacte:
—Bien.
—Je désire qu'elles soient, après ma mort, mises en possession de ma fortune.
—Cela sera fait; mais cette fortune, où se trouve-t-elle?
—A México; tous mes fonds sont déposés chez *** et Cie, banquiers anglais, auxquels je les faisais passer au fur et à mesure; sur la simple présentation de mes titres, les sommes vous seront intégralement remises.
—Est-ce tout?
-Pas encore; j'ai sur moi plusieurs traites montant à la somme totale de cinquante mille piastres sur différentes maisons de banque étrangères de México; ces traites, vous les toucherez, vous enjoindrez la valeur aux sommes que vous aurez précédemment reçues, et le tout sera, par vos soins, remis à ma mère et à ma sœur; me jurez-vous de faire cela?
—Je vous en donne ma parole d'honneur.
—Bien, j'ai confiance en vous; je n'ai plus qu'une demande à vous adresser.
—Laquelle?
—La voici: nous autres Mexicains, nous ne nous servons que fort maladroitement des sabres et des épées, dont nous ignorons le maniement, le duel étant prohibé par nos lois, la seule arme dont nous sachions véritablement nous servir est le couteau: consentez-vous à ce que nous nous battions au couteau? Il est bien entendu que nous combattrons avec toute la lame.
—Le duel étrange que vous me proposez est plutôt une lutte de léperos et de bandits que de caballeros; j'accepte cependant.
—Je vous suis reconnaissant de tant de condescendance, caballero, et maintenant que Dieu me protège, je ferai de mon mieux.
—Amen, dit en souriant l'aventurier.
Cette conversation si calme entre deux hommes sur le point de s'entre égorger, ce testament de mort fait si froidement et dont l'exécution est confiée en cas de mort de l'un des adversaires, à celui qui doit survivre, montre une des faces les plus étranges du caractère mexicain, car ces détails sont de la plus rigoureuse exactitude; bien que fort brave naturellement, le Mexicain redoute la mort, ce sentiment est inné chez lui; mais le moment venu de risquer définitivement sa vie et même de la perdre, nul n'accepte avec plus de philosophie, disons mieux, avec plus d'indifférence, cette dure alternative et n'accomplit plus insouciamment ce sacrifice qui, chez les autres peuples, n'est jamais envisagé sans un certain effroi et un instinctif tressaillement nerveux.
Quant au duel, les lois mexicaines le prohibent même dans l'armée entre officiers; de là tant d'assassinats et de guet-apens qui se commettent pour laver des affronts reçus et impossibles à venger autrement; seuls, les léperos et les gens du peuple se battent au couteau.
Ce combat parfaitement réglé a ses lois dont il n'est pas permis de s'écarter; les adversaires font leurs conditions sur la longueur de la lame afin de convenir à l'avance de la profondeur des blessures qui seront faites; on se bat à un pouce, à deux pouces, à la moitié ou à la totalité de la lame selon la gravité de l'insulte; les combattants placent leur pouce sur la lame du couteau à la longueur convenue, et tout est dit.
Don Felipe et don Jaime avaient dégrafé leurs sabres devenus inutiles et s'étaient armés du long couteau que tout Mexicain porte à la botte droite; après s'être débarrassés de leurs manteaux, ils les avaient roulés autour de leur bras gauche en ayant soin d'en laisser pendre une petite partie en forme de rideau; c'est avec ce bras ainsi garanti qu'on pare les coups qui sont portés. Puis, les deux hommes tombèrent en garde, les jambes écartées et légèrement pliées, le corps penché en avant, le bras gauche étendu à demi et la lame du couteau cachée derrière le manteau.
Le combat commença aussitôt avec un acharnement égal des deux parts.
Les deux hommes tournaient et bondissaient autour l'un de l'autre, avançant et reculant comme deux bêtes fauves.
L'œil dans l'œil, les lèvres serrées, la poitrine haletante.
C'était bien un combat à mort qu'ils se livraient.
Don Felipe possédait, à un degré extrême, la science de cette arme dangereuse; plusieurs fois son adversaire vit l'éclair bleuâtre de l'acier éblouir ses regards et sentit la pointe aiguë du couteau s'enfoncer légèrement dans ses chairs; mais, plus calme que le guérillero, il laissait celui-ci s'épuiser en vains efforts attendant avec la patience d'un tigre aux aguets, le moment favorable d'en finir d'un seul coup.
Plusieurs fois, harassés de fatigue, ils s'arrêtèrent d'un commun accord pour se précipiter ensuite l'un contre l'autre avec une nouvelle furie.
Le sang s'échappait de plusieurs blessures assez légères qu'ils s'étaient faites et ruisselait sur le plancher de la salle.
Tout à coup don Felipe se ramassa sur lui-même et bondit en avant avec la rapidité d'un jaguar, mais son pied glissa dans le sang, il chancela, et pendant qu'il essayait de reprendre son équilibre, le couteau de don Jaime disparut tout entier dans sa poitrine.
Le malheureux poussa un soupir étouffé. Un flot de sang sortit de sa bouche, et il tomba comme une masse sur le sol.
L'aventurier se pencha vers lui, il était mort: la lame lui avait traversé le cœur.
—Pauvre diable, murmura don Jaime, c'est lui qui l'a voulu!
Après cette laconique oraison funèbre, il fouilla son dolman et ses calçonneras, s'empara de tous ses papiers, puis il reprit ses revolvers, remit son masque et, s'enveloppant tant bien que mal dans son manteau haché de coups de couteau, il sortit de la salle, gagna le corridor, repassa à travers la haie sans être aperçu de la sentinelle qui se tenait toujours devant la porte du rancho et arrivé à une certaine distance du Palo Quemado, il imita le hou houlement du hibou.
Presque aussitôt López parut conduisant les deux chevaux.
—A México! s'écria don Jaime en bondissant en selle, cette fois je crois que je tiens ma vengeance.
Les deux cavaliers partirent à fond de train. La joie que l'aventurier éprouvait du succès inespéré de son expédition, l'empêchait de sentir la douleur des estafilades, légères à la vérité, qu'il avait reçues dans son duel.
XXXIV
UNE RÉSOLUTION SUPRÊME
Les premières lueurs du jour commençaient à nuancer le ciel de teintes d'opale au moment où les deux cavaliers atteignirent la garita de San Antonio.
Depuis quelque temps déjà ils avaient ralenti l'allure rapide de leurs chevaux, avaient quitté leurs masques et rétabli autant que possible de l'ordre dans leurs vêtements fripés, salis, et endommagés par les péripéties nombreuses de leur course nocturne.
A quelques pas de la garita, ils s'étaient mêlés aux groupes d'Indiens qui se rendaient au marché, de sorte qu'il leur fut facile de rentrer dans la ville sans être remarqués.
Don Jaime se dirigea aussitôt vers la maison qu'il habitait, calle de San Francisco, près la place Mayor.
Arrivé chez lui, il congédia López qui tombait littéralement de sommeil, malgré le copieux à-compte qu'il avait pris pendant que son maître était au Palo Quemado, lui donna congé pour toute la journée en lui assignant seulement un rendez-vous pour le soir même, puis il se retira dans son appartement, ou plutôt dans sa chambre. Cette chambre était une véritable habitation de Spartiate; le mobilier, réduit à sa plus simple expression, se composait seulement d'un cadre en bois garni d'un cuir de bœuf qui lui servait de lit, une vieille selle formait oreiller, et une peau d'ours noir tenait lieu de couverture; une table chargée de papiers et de quelques livres, un escabeau, un coffre renfermant ses hardes, et un râtelier garni d'armes de toutes sortes, couteaux, pistolets, sabres, épées, poignards, machettes, fusils, carabines, rifles et revolvers, complétaient avec des harnais pendus au mur ce singulier ameublement que relevait un lavabo fourni d'ustensiles de toilette placé derrière un zarapé formant portière dans un angle de la chambre.
Don Jaime pansa ses blessures qu'il lava avec soin avec de l'eau et du sel, suivant la coutume indienne, puis il s'assit devant sa table, et commença l'inspection des papiers dont il avait eu tant de peine à s'emparer, et dont la possession avait failli lui coûter la vie.
Il fut bientôt complètement absorbé par ce travail qui paraissait fortement l'intéresser.
Enfin, vers dix heures du matin, il quitta son siège, plia les papiers, les renferma dans un portefeuille qu'il plaça dans une poche de son dolman, jeta un zarapé sur son épaule, se coiffa d'un chapeau de vigogne à large golilla d'or, et dans cette tenue aussi élégante que pittoresque, il sortit de chez lui.
Don Jaime avait, on s'en souvient, donné à don Felipe sa parole d'honneur d'être son exécuteur testamentaire, c'était pour accomplir cette promesse sacrée qu'il sortait.
Vers six heures du soir il rentra chez lui; sa parole était dégagée, il avait remis à la mère et à la sœur de don Felipe la fortune dont un coup de couteau les avait rendues si à l'improviste héritières.
A la porte de sa maison l'aventurier trouva López, parfaitement reposé, qui l'attendait.
Le peon avait servi un modeste dîner à son maître.
—Quoi de nouveau? lui demanda don Jaime, en s'asseyant à table et en commençant à manger de bon appétit.
—Pas grand chose, mi amo, répondit-il, il n'est venu qu'un capitaine aide-de-camp de Son Excellence le Président.
—Ah! fit don Jaime.
—Le Président vous prie de vous rendre au palais, à huit heures, il désire vous voir.
—J'irai; après, tu n'as rien appris? Tu n'es donc pas sorti?
—Pardonnez-moi, mi amo, je suis allé comme de coutume chez le barbier.
—Et tu n'as rien entendu, là?
—Deux choses seulement.
—Voyons la première.
—Les Juaristes, dit-on, s'avancent à marche forcée sur la ciudad; ils ne sont plus qu'à trois journées d'ici, toujours d'après ce qu'on rapporte.
—Cette nouvelle est assez probable, l'ennemi doit en ce moment opérer une concentration des ses troupes; après?
López se mit à rire.
—Pourquoi ris-tu, animal? lui demanda don Jaime.
—C'est la seconde nouvelle que j'ai entendu raconter qui me fait rire, mi amo.
—Elle est donc bien drôle?
—Dam, vous allez en juger: on dit que l'un des chefs les plus redoutables des guérilleros de don Benito Juárez, a été ce matin trouvé tué d'un coup de couteau, dans une salle du rancho del Palo Quemado.
—Oh! Oh! fit don Jaime en souriant à son tour; et raconte-t-on comment est arrivé ce malheureux événement?
—Personne n'y comprend rien, mi amo, il paraîtrait que ce colonel, car il était colonel, avait été battre l'estrade jusqu'au Palo Quemado, ou il s'était arrêté pour passer la nuit; des sentinelles avaient été placées autour de l'habitation, pour veiller au salut de leur chef, personne, excepté deux cavaliers inconnus, ne s'étaient introduits dans le rancho; c'est après le départ de ces deux cavaliers qui avaient eu une longue conversation avec le colonel, que celui-ci a été trouvé mort, dans la salle, d'un coup de couteau qui lui avait traversé le cœur; aussi, on suppose qu'une querelle s'étant élevée entre le colonel et les deux inconnus, ceux-ci l'auront tué, mais cet événement s'est accompli avec tant de silence, que les soldats couchés à quelques pas seulement, n'ont rien entendu.
—Voilà qui est singulier, en effet.
—Il paraît, mi amo, que ce colonel don Felipe Irzabal, tel était son nom, était un affreux brigand, sans foi ni loi, sur le compte duquel on raconte nombre d'atrocités.
—Puisqu'il en est ainsi, mon cher López, tout est pour le mieux, et nous n'avons plus à nous occuper de ce drôle, dit don Jaime en se levant.
—Oh! Il ira bien au diable sans nous.
—C'est probable, à moins qu'il n'y soit déjà; dis-moi, je vais faire un tour de promenade par la ville en attendant huit heures; à dix heures du soir tu te trouveras à la porte du palais avec deux chevaux et des armes, au cas où nous serions contraints de faire, comme la nuit passée, une promenade au clair de la lune.
—Oui, mi amo, et je vous attendrai quelle que soit l'heure à laquelle vous sortirez.
—Tu m'attendras, à moins que je ne te fasse prévenir que je n'ai pas besoin de toi.
—Bien, mi amo, soyez tranquille.
Don Jaime sortit alors, et ainsi qu'il l'avait annoncé, il alla faire une courte promenade, mais seulement sous les portales de la place Mayor, afin de se trouver au palais juste à l'heure qui lui avait été assignée.
Ce fut en effet ce qui arriva: à huit heures précises l'aventurier se présenta à la porte du palais.
Un huissier l'attendait pour le conduire auprès du Président.
Le général Miramón se promenait, triste et pensif, dans un petit salon attenant à ses appartements particuliers; en apercevant don Jaime, son visage se dérida.
—Soyez le bienvenu, mon ami, lui dit-il en lui tendant affectueusement la main, j'étais impatient de vous voir, car vous êtes le seul homme qui me compreniez et avec lequel je puisse parler franchement, tenez, asseyez-vous là près de moi et causons; voulez-vous?
—Je vous trouve triste, général; vous serait-il arrivé quelque chose de fâcheux?
—Non, mon ami, rien; mais vous le savez depuis longtemps déjà, je n'ai pas beaucoup de motifs d'être gai; je quitte madame Miramón: la pauvre femme tremble, non pas pour elle, la bonne et douce créature, mais pour ses enfants, elle voit tout en noir et prévoit des malheurs terribles, elle a pleuré: voilà pourquoi vous me voyez triste.
—Mais pourquoi, général, ne pas éloigner madame Miramón de cette ville qui d'un jour à l'autre peut-être assiégée?
—Je le lui ai proposé plusieurs fois déjà, j'ai insisté même en essayant de lui faire comprendre que l'intérêt de ses enfants, leur sûreté, exigeaient impérieusement cette séparation; elle a refusé, vous savez combien elle m'aime, elle est partagée entre l'amour qu'elle a pour moi et son affection pour ses enfants, et elle ne peut se résoudre à prendre un parti; quant à moi, je n'ose la contraindre à partir; aussi ma perplexité est-elle extrême.
Le général détourna la tête en étouffant un soupir.
Il y eut un silence.
Don Jaime comprit que c'était à lui à détourner la conversation et à lui faire prendre un tour moins pénible pour le général.
—Et vos prisonniers? lui demanda-t-il.
—De ce côté-là, tout est arrangé; grâce à Dieu, ils n'ont plus rien à redouter pour leur sûreté; aussi les ai-je autorisés à sortir par la ville afin de visiter leurs amis et leurs parents.
—Tant mieux, général, je vous avoue que j'ai craint un instant pour eux.
—Ma foi, mon ami, je puis maintenant vous dire franchement que j'ai eu plus peur que vous encore, car dans cette affaire c'était mon honneur qui était en jeu.
—C'est vrai, mais voyons maintenant: avez-vous quelque nouveau projet?
Avant de répondre, le général fit le tour du salon et sans affectation il souleva les portières afin de s'assurer que personne n'était aux écoutes.
—Oui, dit-il enfin, en revenant vers don Jaime; oui, mon ami, j'ai un projet, car je veux finir une fois pour toutes: ou je succomberai, ou mes ennemis seront abattus pour jamais.
—Dieu veuille que vous réussissiez, général.
—Ma victoire d'hier m'a rendu sinon l'espoir, du moins le courage; je veux tenter un coup décisif. Je n'ai plus rien à ménager à présent, je veux risquer le tout pour le tout, la fortune peut encore me sourire.
Ils s'approchèrent alors d'une table sur laquelle était étendue une immense carte de la Confédération mexicaine, piquée en différents endroit d'une infinité d'épingles.
Le président continua.
—Don Benito Juárez, de sa capitale de la Veracruz a ordonné la concentration de ses troupes et leur marche spontanée sur México où nous sommes renfermés, seul point du territoire que nous occupions encore, hélas! Voyez: voici le corps du général Ortega fort de onze mille hommes de vieilles troupes, il vient de l'intérieur, c'est-à-dire de Guadalajara, en ralliant sur son passage tous les petits détachements disséminés dans les campagnes. Amondia et Gazza qui ont longé la côte viennent par Jalapa, amenant avec eux près de six mille hommes de troupes régulières et flanqués en avant, à droite et à gauche, par les guérillas de Cuellar, de Carvajal et de don Felipe Neri Irzabal.
—Quant à ce dernier chef, général, vous n'avez plus à vous en occuper, il est mort.
—D'accord, mais sa bande existe toujours.
—C'est vrai.
—Or, ces corps qui arrivent de différents côtés à la fois, ne tarderont pas, si nous les laissons faire, à se réunir et à nous enserrer dans un cercle de fer, composent un effectif de près de vingt mille hommes; de quelles forces disposons-nous pour leur résister?
—Mais...
—Je vais vous le dire: en épuisant toutes nos ressources je ne saurais disposer que de sept mille hommes, de huit mille au plus en armant les léperos, etc; armée bien faible, vous en conviendrez.
—En rase campagne, oui, c'est possible, général; mais ici, à México, avec la formidable artillerie dont vous disposez, plus de cent vingt pièces de canons, il vous est facile d'organiser une sérieuse résistance; et si l'ennemi se résout à mettre le siège devant la capitale, des flots de sang seront versés avant qu'il réussisse à s'en rendre maître.
—Oui, mon ami, ce que vous dites est vrai, mais, vous le savez, je suis un homme humain et modéré; la ville n'est pas disposée à se défendre, nous n'avons ni vivres, ni provisions, ni moyens de nous en procurer, puisque maintenant les campagnes ne nous appartiennent plus et que, en dehors d'un réseau de trois ou quatre lieues à peine autour de la ville, tout nous est hostile. Comprenez-vous, mon ami, quelles seraient les horreurs d'un siège subi dans ces conditions désavantageuses, les ravages dont la capitale du Mexique, la plus belle et la plus noble cité du Nouveau Monde, serait victime? Non, la pensée seule des extrémités auxquelles serait réduite cette malheureuse population, me navre le cœur, jamais je ne consentirai à la pousser à une telle extrémité.
—Bien, général, vous parlez en homme de cœur aimant véritablement son pays; je voudrais que vos ennemis vous entendissent vous exprimer ainsi.
—Eh! Mon Dieu, mon ami, ceux que vous nommez mes ennemis, n'existent pas en réalité, je le sais parfaitement: des ouvertures m'ont été faites à moi personnellement à plusieurs reprises, m'offrant des conditions fort avantageuses et fort honorables; lorsque je serai tombé, j'offrirai cette singulière particularité, rare au Mexique, d'un président de la République renversé par des gens qui l'estiment et emportant dans sa chute toutes les sympathies de ses ennemis.
—Oui, oui, général, et il n'y a pas longtemps encore, si vous aviez consenti à éloigner certaines personnes que je ne nommerai pas, tout se serait arrangé à l'amiable.
—Je le sais comme vous, mon ami, mais c'eût été une lâcheté, je n'ai pas voulu la commettre: les personnes auxquelles vous faites allusion me sont dévouées, elles m'aiment; nous tomberons ou nous triompherons ensemble.
—Les sentiments que vous exprimez, général, sont trop nobles pour que j'essaie de les discuter.
—Merci, laissons ce sujet et revenons à ce que nous disions; je ne veux pas par ma faute amener la destruction de la capitale et la livrer à ces sanglantes heures de pillages, qui toujours suivent la prise des villes assiégées; les guérillas de Juárez me sont connues, les bandits qui les composent causeraient des malheurs irréparables si on leur abandonnait la ville dont, croyez-moi, mon ami, il ne laisserait pas pierre sur pierre.
—Cela n'est malheureusement que trop probable général; mais alors que comptez-vous faire? Quel est votre projet? Vous n'avez pas sans doute l'intention de vous livrer entre les mains de vos ennemis?
—J'en ai eu la pensée un instant, mais j'y ai renoncé; voici le plan que j'ai formé, il est simple: sortir de la ville avec six mille hommes environ, l'élite de mes troupes, marcher droit à l'ennemi, le surprendre et le battre en détail avant que ses différents corps aient eu le temps d'opérer leur jonction et de se souder définitivement les uns aux autres.
—Ce plan est fort simple en effet, général, à mon avis il offre de grandes chances de réussite.
—Tout dépendra de la première bataille: gagnée, je suis sauvé, perdue, tout est fini sans remède.
—Dieu est grand, général! La victoire n'est pas toujours pour les gros bataillons.
—Enfin qui vivra verra!
—Quand comptez-vous mettre votre plan à exécution.
—Dans quelques jours, il me faut le temps de le préparer; avant dix jours je serai en mesure d'agir et je quitterai immédiatement la ville; je compte sur vous, n'est-ce pas?
—Pardieu, général, ne suis-je pas à vous, corps et âme?
—Je le sais, mon ami, mais assez de politique: Quant au présent, accompagnez-moi, je vous prie, dans les appartements de madame Miramón; elle désire vivement vous voir.
—Cette gracieuse invitation me comble de joie, général, j'aurais cependant désiré vous parler d'une chose fort importante.
—Plus tard, plus tard, trêve je vous prie, aux affaires, peut-être s'agit-il d'une nouvelle défection ou d'un traître à punir? J'apprends depuis quelques jours assez de ces mauvaises nouvelles pour désirer jouir de quelques heures de répit: ainsi que disait cet ancien, à demain les affaires sérieuses.
—Oui, répondit don Jaime avec intention, et le lendemain il n'était plus temps.
—Soit, à la grâce de Dieu! Jouissons du présent. C'est le seul bien qui nous reste, puisque l'avenir ne nous appartient plus.
Et prenant don Jaime par dessous le bras, il l'entraîna doucement sans que celui-ci, osât résister davantage, dans les appartements de madame Miramón, charmante femme, aimante et timide, véritable ange gardien du général, que les grandeurs de son mari effrayait et qui ne se trouvait heureuse que dans la vie intime du foyer domestique, entre ses deux enfants.
XXXV
JESUS DOMINGUEZ
Au bout d'une heure, don Jaime sortit du palais et suivi de López il se rendit à la maison du faubourg, où il trouva le comte et son ami qui, tout entiers à leur amour et indifférents aux événements qui se passaient autour d'eux, passaient des journées entières avec celles qu'ils aimaient, jouissant avec cette heureuse insouciance de la jeunesse, du présent qui leur semblait si doux, sans vouloir songer à l'avenir.
—Ah! Vous voilà, mon frère, s'écria doña Maria avec joie, que vous devenez rare!
—Les affaires! répondit en souriant l'aventurier. La table était dressée au milieu de la salle, les deux domestiques du comte immobiles devant les dressoirs se disposaient à servir et Leo Carral, une serviette sur le bras, attendait qu'on se mît à table.
—Ma foi, puisque vous êtes servies, dit gaiement don Jaime, je ne vous laisserai pas souper seules avec ces caballeros, si toutefois vous daignez me permettre de vous tenir compagnie.
—Quel bonheur! s'écria doña Carmen.
Les cavaliers offrirent alors la main aux dames et les conduisirent aux sièges préparés pour elles, puis ils prirent place à leur côté.
Le souper commença.
Il fut ce qu'il devait être entre gens qui s'aimaient et se connaissaient de longue date, c'est-à-dire joyeux et plein d'entrain et de douce intimité.
Jamais les jeunes filles n'avaient été aussi heureuses, cet imprévu les charmait. Les heures s'écoulaient rapidement sans que personne songeât à en faire la remarque; tout à coup minuit sonna à une pendule placée sur une console dans la salle à manger même.
Les douze coups tombèrent les uns après les autres avec une majestueuse lenteur au milieu de la conversation qu'ils glacèrent subitement et arrêtèrent net.
—Mon Dieu! s'écria doña Dolores avec un léger mouvement de frayeur, déjà si tard!
—Comme le temps passe! dit nonchalamment don Jaime; il nous faut maintenant songer au départ.
On quitta la table et les trois amis, après avoir promis de revenir le plus tôt et le plus souvent possible faire visite aux trois recluses, se retirèrent enfin, laissant les dames libres de se livrer au repos.
López attendait son maître sous le zaguán.
—Que me veux-tu? lui demanda celui-ci.
—Nous sommes espionnés, répondit le peon. Il le conduisit à la porte et fit silencieusement glisser un guichet dans une rainure.
Don Jaime regarda; juste en face de la porte, presque confondu avec l'obscurité qui régnait dans un enfoncement produit par les déblais et les échafauds d'une maison en réparation, un homme, qui aurait échappé à un regard moins perçant que celui de l'aventurier, se tenait immobile.
—Je crois que tu as raison, dit don Jaime au peon; dans tous les cas, il est urgent de s'en assurer, et je m'en charge, ajouta-t-il entre ses dents avec une expression terrible. Change avec moi de manteau et de chapeau; tu accompagneras ces caballeros; cet homme a vu entrer trois hommes, il faut qu'il en voie sortir trois; maintenant à cheval et partez.
—Mais, dit Dominique, il serait plus simple, il me semble, de tuer cet homme.
—Cela pourra venir, répondit don Jaime, mais je tiens avant tout à m'assurer que c'est bien un espion; je ne me soucie pas de commettre une méprise. Ne vous inquiétez pas de moi, avant une demi heure je vous rejoindrai et je vous rendrai compte de ce qui se sera passé entre cet homme et moi.
—A bientôt, dit le comte en lui serrant la main.
—A bientôt.
Ils sortirent alors suivis de Leo Carral et des deux domestiques du comte.
Le vieux serviteur de doña Maria referma bruyamment la porte derrière eux, mais il eut le soin de la rouvrir aussitôt sans bruit.
Don Jaime s'était replacé au guichet d'où il lui était facile de suivre tous les mouvements de l'espion supposé.
Au bruit causé par le départ des jeunes gens, celui-ci s'était vivement penché en avant afin, sans doute, de remarquer la direction qu'ils prenaient, puis il s'était renfoncé dans l'obscurité, et il avait repris son immobilité de statue. Près d'un quart d'heure s'écoula sans que cet homme fît le moindre mouvement; don Jaime ne le perdait pas de vue, enfin il s'avança avec précaution hors de sa cachette, regarda avec soin autour de lui, et rassuré par la solitude de la rue, il se hasarda à faire quelques pas en avant, puis après un moment d'hésitation, il s'avança résolument vers la maison en traversant la rue en ligne droite; tout à coup la porte s'ouvrit et il se trouva face-à-face avec don Jaime.
Il fit un brusque mouvement de retraite et voulut fuir, mais l'aventurier le saisit par le bras qu'il lui serra comme dans un étau, et l'entraînant à sa suite malgré la résistance opiniâtre qu'il opposait, il le conduisit auprès d'une statuette de la vierge placée dans une niche au-dessus d'une boutique, et devant laquelle brûlaient quelques cierges, puis, d'un revers de main, il fit tomber le chapeau de son prisonnier et examina curieusement ses traits.
—Eh, señor Jesús Domínguez, dit-il au bout d'un instant d'une voix ironique, est-ce donc vous? Vive Dios, je ne comptais guère vous rencontrer ici.
Le pauvre diable regarda piteusement celui entre les mains duquel il se trouvait, mais il ne répondit pas.
L'aventurier attendit un instant, puis voyant que décidément son prisonnier s'obstinait à ne pas lui parler:
—Ah çà, drôle, lui dit-il en le secouant rudement, répondras-tu à la fin?
Celui-ci fit entendre un gémissement sourd.
—C'est el Rayo ou c'est le diable! murmura-t-il avec effroi, en levant un regard atone sur le visage masqué de l'homme qui le tenait si solidement.
—C'est l'un ou l'autre en effet, reprit l'aventurier en ricanant, ainsi tu es en bonnes mains, sois tranquille; maintenant veux-tu me dire comment il se fait que de guérillero et voleur de grands chemins, tu es devenu espion et sans doute assassin, au besoin, dans cette capitale.
—Des malheurs, Excellence, on m'a calomnié, j'étais trop honnête, répondit Domínguez.
—Toi? Du diable si j'en crois un mot, je te connais trop bien, drôle, pour que tu puisses essayer de me tromper; décides-toi donc à me dire la vérité, et cela tout de suite et sans plus tergiverser, ou sinon je te tue comme un lâche zopilote que tu es.
—Vous serait-il égal, Excellence, de me serrer le bras un peu moins fort, vous me le tordez si cruellement qu'il doit être démis.
—Soit, dit-il en le lâchant, mais n'essaie pas de fuir, car il t'en cuirait; maintenant parle, je t'écoute.
Jesús Domínguez en se sentant délivré de la rude étreinte de l'aventurier poussa un soupir de soulagement, remua son bras à plusieurs reprises afin de rétablir la circulation, puis il se décida à parler.
—Je vous annoncerai d'abord, Excellence, dit-il, que je suis toujours guérillero, et de plus je suis monté en grade puisque j'ai le grade de lieutenant.
—Tant mieux pour toi. Mais que fais-tu ici?
—Je suis en expédition, Excellence.
—En expédition, ainsi tout seul, à México? Ah ça, tu te moques de moi, bribón?
—Je vous jure, sur la part que j'espère en paradis, Excellence, que je vous dis la stricte vérité; d'ailleurs je ne suis pas seul ici, mon capitaine m'accompagne, c'est même sur son ordre exprès que je suis venu.
—Ah! Ah! Et quel est ce capitaine?
—Oh! Vous le connaissez, Excellence.
—C'est probable, mais il a un nom je suppose?
—Certainement, Excellence: il se nomme don Melchior de la Cruz.
—Je m'en doutais; maintenant je devine tout: tu es chargé d'espionner doña Dolores de la Cruz, n'est-ce pas?
—Oui, Excellence.
—Bon, après?
—Après, mais voilà tout, Excellence.
—Oh! Que non pas, mon drôle, il y a encore quelque chose.
—Mais je vous assure.
—Bien, je vois qu'il faut que j'emploie les grands moyens, dit-il en armant froidement un pistolet.
—Mais que faites-vous donc, Excellence? s'écria-t-il avec effroi.
—Tu le vois, il me semble, je me prépare tout simplement à te brûler la cervelle; ainsi, si tu veux essayer de jeter ton âme à la tête du bon Dieu, dépèche-toi de le faire, tu n'as plus que deux minutes à vivre.
—Mais ce n'est pas le moyen de me faire parler, cela! s'écria-t-il naïvement.
—Non, répondit froidement l'aventurier, mais c'est celui de te faire taire.
—Hum! fit-il, vous disposez de si bons arguments, Excellence, qu'il n'y a pas moyen de vous résister, je préfère tout vous dire.
—Tu auras raison.
—Donc, voici en deux mots: j'étais non seulement chargé d'espionner doña Dolores, mais encore de surveiller la vieille dame et la jeune fille chez lesquelles elle demeure et de plus toutes les personnes qui leur font visite.
—Diable! C'était là bien de la besogne pour un homme seul.
—Pas trop, Excellence; elles ne reçoivent presque personne.
—Et depuis quand fais-tu cet honorable métier, drôle?
—Depuis dix ou douze jours, Excellence.
—Ainsi tu faisais partie des bandits qui ont essayé de s'introduire de vive force dans cette maison?
—Oui, Excellence, mais cela ne nous a pas réussi.
—Je le sais; es-tu au moins bien payé par celui qui t'emploie?
—Il ne m'a encore rien donné, je dois en convenir, mais il m'a promis cinquante onces.
—Oh! Les promesses ne coûtent rien à don Melchior; il lui est plus facile de promettre cinquante onces que de donner dix piastres.
—Vous croyez, Excellence? Il n'est donc pas riche?
—Lui? il est plus gueux que toi.
—Hum! Alors c'est triste, car je n'ai encore réussi à économiser que des dettes.
—Je dois convenir que tu es un rude imbécile et que tu mérites bien ce qui t'arrive.
—Moi, Excellence?
—Pardieu! Qui donc? Comment, drôle, tu t'attèles à la suite d'un misérable qui n'a ni sou ni maille, qui est ruiné sans ressources, au lieu de prendre parti pour ceux qui te pourraient payer.
—Qui sont donc ceux-là, s'il vous plaît, Excellence? je vous avoue que j'ai les dents très longues et que je servirais ces personnes avec enthousiasme.
—Je n'en doute pas; te figures-tu par hasard que je vais m'amuser à te donner des conseils?
—Ah! Si vous vouliez, Excellence, je vous servirais avec bonheur.
—Toi, allons donc.
—Pourquoi pas, Excellence?
—Dam, puisque tu es l'ennemi de ceux que j'aime, tu dois être le mien.
—Oh! Si je l'avais su.
—Qu'aurais-tu fait?
—Je ne sais pas, mais pour sûr je ne les aurais pas espionné; employez-moi, Excellence, je vous en supplie.
—Tu n'es bon à rien.
—Mettez-moi à l'épreuve, vous verrez, Excellence, je ne vous dis que cela.
L'aventurier feignit de réfléchir; Jesús Domínguez attendait avec anxiété.
—Non, dit-il enfin; tu es un homme sur lequel on ne saurait compter.
—Oh! Que vous me connaissez mal, Excellence, moi qui vous suis si dévoué.
L'aventurier éclata de rire.
—Voilà un dévouement à ma personne qui t'es venu bien vite, dit-il. Eh bien, voyons je consens à faire un essai; mais si tu me trompes?
—Il suffit, Excellence, je vous connais; soyez tranquille, vous serez content de moi; de quoi s'agit-il?
—De retourner ton dolman tout simplement.
—Bon, je comprends, c'est facile; mon maître ne fera pas un pas sans que vous en soyez averti.
—Bon! N'a-t-il pas un ami intime, ce cher don Melchior!
—Oui, Excellence, un certain don Antonio Cacerbar; ils sont unis comme les doigts de la main.
—Tu ne feras pas mal de le surveiller aussi par la même occasion.
—Je ne demande pas mieux.
—Et comme toute peine mérite salaire, je te donne une demi-once d'avance.
—Une demi-once! s'écria-t-il d'un air radieux.
—Et comme tu as besoin d'argent, je t'avancerai vingt jours.
—Dix onces! Vous me donnerez dix onces d'avance, Excellence, à moi! Oh! C'est impossible.
—C'est si possible que les voilà, reprit-il en les retirant de sa poche et les lui mettant dans la main.
Le bandit s'en empara avec un mouvement de joie fébrile.
—Oh! s'écria-t-il, don Melchior et son ami n'ont qu'à bien se tenir.
—Sois adroit surtout, don Melchior et don Antonio sont fins.
—Je les connais, mais ils ont affaire à plus fin qu'eux; rapportez-vous-en à moi.
—Cela te regarde: à la moindre bévue je t'abandonne.
—Je ne crains pas que cela arrive.
—Ne m'as-tu pas parlé de la dextérité de tes doigts.
—Je vous en ai parlé en effet, Excellence.
—Eh bien, si par hasard ces messieurs laissent traîner quelques papiers importants, tu feras bien de les serrer et de me les apporter ensuite; je suis très curieux.
—Il suffit! Au cas où je n'en trouverais pas d'égarés j'en chercherai.
—Ce moyen est bon, je l'approuve; ah! Souviens-toi de ceci: les papiers sont à part; chacun, d'eux s'il en vaut la peine, te sera payé trois onces; si tu te trompes ce sera tant pis pour toi, tu ne toucheras rien.
—Je prendrai mes précautions, Excellence; maintenant voulez-vous me dire où je pourrai vous rencontrer lorsque j'aurai des communications à vous faire ou des papiers à vous remettre?
—C'est très facile: je fais tous les jours, de trois à cinq heures, une promenade du côté du canal de Las Vigas.
—J'y serai.
—Surtout, sois prudent.
—Comme un opossum, Excellence.
—Adieu; veille attentivement.
—Excellence, j'ai l'honneur de vous saluer.
Ils se séparèrent.
Don Jaime, après avoir ordonné au vieux domestique de sa sœur qui pendant tout le temps de cette conversation avait tenu la porte ouverte, de rentrer et de la barricader solidement au dedans, se dirigea vers la demeure des deux jeunes gens en se frottant les mains.
Le comte et son ami, inquiets de la longue absence de don Jaime, l'attendaient en proie aune vive anxiété; déjà ils se préparaient à se mettre à sa recherche, lorsqu'il entra; ils le reçurent avec de chaleureux témoignages de joie, puis ils lui demandèrent des nouvelles de son expédition.
Don Jaime ne vit aucune raison de leur laisser ignorer ce qui s'était passé et il leur raconta en détail sa conversation avec Jesús Domínguez, et comment il avait fini par l'amener à trahir son maître pour lui servir d'espion.
Ce récit amusa beaucoup les jeunes gens.
Les trois hommes demeurèrent ensemble jusqu'au jour; un peu après le lever du soleil ils se séparèrent; la dernière phrase de don Jaime en les quittant fut celle-ci:
—Mes amis, si bizarre que vous paraisse ma conduite, ne la jugez pas encore; dans quelques jours au plus, je frapperai le grand coup que depuis tant d'années je prépare; quoiqu'il arrive, tout vous sera alors expliqué; ayez donc patience, vous êtes plus que vous ne le supposez intéressés au succès de cette affaire; souvenez-vous de ce que vous m'avez juré et tenez-vous prêts à agir lorsque je réclamerai votre aide, adieu.
Il leur serra affectueusement la main et se retira.
Une semaine tout entière s'écoula sans qu'il se passât d'événements dignes d'être rapportés.
Cependant une inquiétude sourde régnait dans la ville; des rassemblements nombreux, où toutes les nouvelles politiques étaient commentées, se formaient dans les rues et sur les places.
Dans les quartiers marchands les boutiques ne s'ouvraient plus que pendant quelques heures à peine, les vivres devenaient de plus en plus rares et par conséquent plus chers, les Indiens ne venant plus qu'en petit nombre à la ville et n'apportaient que fort peu de choses avec eux.
Une vague agitation, sans cause bien connue et bien définie régnait dans la population, on sentait que le moment de la crise approchait rapidement et que l'orage depuis si longtemps suspendu sur México ne tarderait pas à éclater avec une fureur terrible.
Don Jaime, en apparence du moins, menait la vie désœuvrée d'un homme que sa position met au-dessus de toutes les éventualités et pour lequel les événements politiques n'ont plus d'importance; il allait et venait, de ci, de là, sur les places, dans les rues, flânant et fumant son cigare, écoutant tout ce qui se disait avec la physionomie béate d'un gobe-mouche, acceptant comme vraies les plus monstrueuses inepties inventées par les nouvellistes de carrefours et pour sa part ne disant mot.
Chaque jour il allait faire une promenade vers le canal de Las Vigas; le hasard lui faisait rencontrer Jesús Domínguez, ils causaient assez longtemps en marchant côte à côte, puis ils se séparaient en apparence toujours fort satisfaits l'un de l'autre.
Cependant, depuis deux ou trois jours don Jaime ne paraissait plus être aussi content de son espion; des mots piquants, des menaces détournées avaient été échangés entre eux.
—Mon ami Jesús Domínguez, avait dit don Jaime à son espion, à la sixième ou septième entrevue qu'il avait eue avec lui, prenez garde, je crois m'apercevoir que vous essayez de jouer un double jeu, j'ai l'odorat fin, vous le savez, je flaire une trahison.
—Oh! Seigneurie, s'était écrié le señor Domínguez, vous faites erreur, je vous suis au contraire très fidèle, croyez-le bien, ce n'est pas un généreux caballero comme vous qu'on trahit.
—C'est possible; dans tous les cas, vous voilà prévenu, agissez en conséquence, et surtout ne manquez pas de m'apporter demain les papiers que depuis trois jours déjà vous me promettez.
Là-dessus, don Jaime avait quitté l'espion le laissant tout penaud de cette verte mercuriale et surtout fort inquiet de la façon dont les choses, s'il n'agissait avec prudence, pourraient tourner pour lui. Car, il faut bien l'avouer, la conscience du señor Jesús Domínguez n'était pas très tranquille: les soupçons de don Jaime n'étaient pas totalement dénués de fondement; si l'espion n'avait pas encore trahi son généreux protecteur, la pensée lui était venue de le faire, et pour un homme comme le guérillero de la pensée à l'exécution il n'y avait qu'un pas.
Aussi résolut-il de se réhabiliter par un coup d'éclat dans l'esprit de don Jaime afin de regagner sa confiance, quitte à en abuser complètement plus tard; à cet effet, il se décida à s'emparer des papiers que lui réclamait don Jaime et à les lui apporter le lendemain, résolu, s'il y trouvait un bénéfice convenable, à les lui voler après.
Le lendemain, à l'heure convenue, don Jaime était au rendez-vous; Jesús Domínguez ne tarda pas à arriver, et avec un grand étalage de dévouement selon sa coutume, il remit une liasse de papiers assez volumineuse à l'aventurier; celui-ci y jeta un coup d'œil rapide, les fit disparaître sous son manteau, et après avoir laissé tomber une lourde bourse dans la main du guérillero, il lui tourna brusquement le dos, sans écouter ses protestations.
—¡Diablos! murmura Jesús Domínguez, cela brûle; il n'a pas l'air tendre aujourd'hui, ne lui laissons pas le temps de prendre ses précautions; j'ai heureusement découvert son adresse, il faut agir et aller tout conter à don Melchior, je saurai arranger les choses de façon à ce qu'il croie que je n'ai manœuvré que pour donner confiance à son ennemi et le lui livrer plus facilement, et comme en effet je le lui livrerai, il sera enchanté et me félicitera de mon adresse. Vive Dios! C'est une belle chose que l'esprit! Décidément je suis un homme rempli d'intelligence.
Tout en s'adressant ces compliments en aparté, Jesús Domínguez qui marchait la tête baissée comme les gens qui réfléchissent, alla donner du nez dans le dos de deux individus qui allaient devant lui bras dessus bras dessous en causant de leurs affaires.
Ces deux individus étaient probablement d'un caractère peu endurant, car ils se retournèrent vivement et adressèrent des reproches assez durs au guérillero.
Celui-ci qui se sentait dans son tort, et qui, porteur d'une somme considérable, ne se souciait pas de se faire une mauvaise affaire, essaya de s'excuser du mieux qu'il pût.
Mais les inconnus ne voulurent rien entendre, et continuèrent de lui adresser les épithètes de brute, d'imbécile et autres gracieusetés de ce genre.
Si patient que fût le guérillero, cependant la patience finit par lui échapper et se laissant dominer par la colère, il porta la main à son couteau.
Ce geste imprudent causa sa perte; les deux inconnus se ruèrent sur lui, le renversèrent, et le frappèrent tous les deux à la fois à coups redoublés; puis, comme la rue où cette rixe avait eu lieu était entièrement déserte et que, par conséquent, nul ne les avait vus, ils s'assurèrent que le pauvre diable était bien mort; puis ils s'éloignèrent tranquillement, non point toutefois sans l'avoir auparavant débarrassé de l'argent qu'il portait sur lui et de tout ce qui aurait pu faire constater son identité.
Ainsi mourut le señor Jesús Domínguez.
Les celadores relevèrent son corps deux heures plus tard, et comme personne ne le connaissait il fut jeté sans cérémonie dans un trou creusé dans un cimetière, sans que nul s'en inquiétât davantage. Don Melchior peut-être fut étonné de ne plus le revoir, mais comme il n'avait qu'une confiance médiocre en son honnêteté; il supposa qu'après s'être rendu coupable de quelque soustraction, il avait jugé convenable de tirer au large, et il n'y pensa plus.
XXXVI
COMMENCEMENT DE LA FIN
Les quelques jours qui s'étaient écoulé depuis son entrevue avec don Jaime n'avaient pas été perdus par le général don Miguel Miramón.
Décidé à jouer une dernière partie, il n'avait pas voulu la risquer avant que d'avoir mis autant que possible du moins sinon toutes les chances de son côté, mais égalisé les avantages, de façon à rendre la lutte qui, quel qu'en fût le résultat, devait être décisive, plus favorables à ses projets.
Non seulement le Président s'occupait activement à recruter et organiser son armée et à la mettre sur un pied respectable, mais encore, ne se dissimulant point combien l'enlèvement des six cent soixante mille piastres de la convention anglaise, dans la maison même du consul de cette nation, lui était préjudiciable, il faisait d'énergiques efforts, pour remédier au mal que lui avait causé ce coup de main et préparait une négociation par laquelle il s'engageait à rendre à Londres même l'argent dont il s'était si malencontreusement emparé; faisant valoir, comme excuse de cette action audacieuse, qu'elle n'avait été en fait qu'un acte de représailles contre M. Mathew chargé d'affaires du gouvernement britannique dont les incessantes machinations et les démonstrations hostiles au gouvernement reconnu du Mexique avait placé le Président dans la situation critique dans laquelle il se trouvait, et donnant pour preuve de ce dire que, ce qui était vrai, on avait trouvé après la bataille de Toluca, dans les bagages du général Degollado fait prisonnier à cette affaire, un plan d'attaque de México, écrit de la main même de M. Mathew, fait qui constituait un acte de félonie de la part du représentant d'un gouvernement ami.
Le Président, pour donner plus de force à cette déclaration, avait montré l'original de ce plan aux ministres étrangers résidant à México, puis il l'avait fait traduire et publier dans le journal officiel.
Cette publication avait produit tout l'effet que le Président en espérait, et en augmentant la haine instinctive de la population pour la nation anglaise, lui avait ramené quelques sympathies.
Miramón avait alors redoublé d'efforts et était enfin parvenu à armer huit mille hommes, chiffre bien faible contre les vingt-quatre mille qui le menaçaient; car le général Huerta, dont la conduite avait pendant quelque temps été assez empreinte d'hésitation, s'était enfin décidé à quitter Morelia à la tête de quatre mille hommes, ce qui joint aux onze mille de González Ortega, aux cinq mille de Gazza Amondia et aux quatre mille de Auréliano Carvajal et de Cuellar, formait un effectif de vingt-quatre mille hommes en effet, qui s'avançaient à marche forcée sur México et ne tarderaient pas à paraître devant la place.
La situation devenait à chaque instant plus critique. La population ignorant les projets du Président était en proie à la terreur la plus vive, s'attendant à chaque instant, à voir déboucher les têtes de colonnes juaristes, et à subir toutes les horreurs d'un siège.
Cependant Miramón qui tenait avant tout à ne pas perdre l'estime de ses compatriotes, et à calmer les craintes exagérées de la population, se résolut à convoquer l'ayuntamiento.
Alors il s'appliqua à faire comprendre, dans un discours rempli de cœur, à ces représentants de la population de la capitale, que son intention n'avait jamais été d'attendre l'armée ennemie derrière les murs de la ville, qu'il était au contraire décidé à l'aller attaquer en rase campagne et que, quelque fût le résultat de la bataille qu'il se proposait de livrer, la ville n'aurait pas à redouter un siège.
Cette assurance calma un peu les craintes de la population et arrêta comme par enchantement les tentatives de désordre et les cris séditieux que les partisans cachés de Juárez excitaient sourdement dans les groupes rassemblés sur les places et qui, depuis deux ou trois jours, y stationnaient continuellement, y bivouaquant même la nuit.
Lorsque le Président crut avoir pris toutes les mesures de prudence que les circonstances exigeaient, pour attaquer l'ennemi sans trop de désavantage, tout en laissant dans la ville des forces nécessaires pour la maintenir dans le devoir; il réunit un dernier conseil de guerre, afin de discuter le plan le plus convenable pour surprendre et battre l'ennemi.
Ce conseil de guerre dura plusieurs heures. Nombre de projets furent émis, dont quelques-uns ainsi que cela arrive toujours en pareille circonstance étaient impraticables et dont d'autres s'ils avaient été adoptés auraient peut-être sauvé le gouvernement.
Malheureusement dans cette circonstance le général Miramón, ordinairement si sensé et si prudent, se laissa emporter par son ressentiment personnel, au lieu de considérer le véritable intérêt national.
Don Benito Juárez est avocat: nous constaterons en passant, que depuis la proclamation de l'indépendance mexicaine, ce personnage est le seul président de la République qui ne soit pas sorti des rangs de l'armée et appartienne à la magistrature. Or, Juárez n'étant pas militaire ne pouvait se mettre à la tête de son armée; aussi avait-il fixé sa résidence à la Veracruz, dont provisoirement il avait fait sa capitale, et avait nommé don González Ortega général en chef avec les pouvoirs les plus étendus quant à la question de stratégie militaire; s'en rapportant entièrement à ses connaissances spéciales et à son expérience pour la conduite de la guerre; mais il s'était réservé complètement la question diplomatique; ne voulant pas que le général Ortega, brave soldat, mais fort mauvais négociateur, compromît, par une générosité mal entendue, les succès qu'il attendait de sa politique cauteleuse et sournoise.
Le général Ortega était celui par lequel Miramón avait été vaincu à Silao; le ressentiment de cette défaite était resté toujours présent dans le cœur du président et il éprouvait le plus vif désir de laver l'affront qu'il avait reçu en cette circonstance; aussi, oubliant sa prudence habituelle, contre l'avis de ses plus sages conseillers, il insista dans le conseil, pour que la première attaque fût dirigée contre le corps à la tête duquel se trouvait Ortega.
Du reste, les motifs qu'il alléguait pour faire adopter cette résolution, bien qu'assez spécieux, ne manquaient pas cependant d'une certaine logique.
Il prétendait que Ortega, commandant en chef et se trouvant à la tête du corps le plus nombreux, onze mille hommes, s'il réussissait à le battre, la démoralisation se mettrait dans l'armée ennemie, dont on aurait alors bon marché.
Le Président soutint son opinion avec tant d'éloquence et d'opiniâtreté, qu'il finit par vaincre l'opposition des membres du conseil et faire définitivement adopter le plan qu'il avait conçu; une fois cette décision prise, le général, ne voulant pas perdre un instant pour la mettre à exécution, indiqua pour le lendemain une revue de toutes les troupes et fixa le départ pour le jour même afin de ne pas laisser refroidir l'enthousiasme des soldats.
Lorsque le conseil fut enfin levé, le Président se retira dans ses appartements, afin de prendre ses dernières dispositions, mettre ordre à ses affaires personnelles, et brûler certains papiers compromettants qu'il ne voulait pas laisser derrière lui.
Depuis plusieurs heures déjà, le président était renfermé dans son cabinet, la soirée était avancée, lorsque l'huissier de service lui annonça la visite de don Jaime; il donna aussitôt l'ordre de l'introduire.
L'aventurier entra.
—Vous me permettez de continuer, n'est-ce pas? lui dit-il en souriant, je n'ai plus que quelques papiers à mettre en ordre et ce sera fini.
—Faites, faites, général, répondit don Jaime en s'installant dans une butaca.
Le Président reprit son travail un instant interrompu.
Don Jaime le considéra un instant avec une expression d'indicible mélancolie.
—Ainsi, dit-il, votre résolution est définitivement prise, général?
—Oui, le sort en est jeté! J'ai franchi le Rubicon, dirai-je, s'il n'était pas ridicule à moi de me comparer à César: je vais offrir la bataille à mes ennemis.
—Je ne blâme pas cette résolution, elle est digne de vous, général; me permettez-vous de vous demander quand vous comptez vous mettre en marche?
—Demain, aussitôt après la revue que j'ai ordonnée.
—Bon, j'ai le temps alors d'expédier deux ou trois batteurs d'estrade intelligents qui vous informeront de la position exacte de l'ennemi.
—Bien que plusieurs soient déjà partis, j'accepte votre offre avec reconnaissance, don Jaime.
—Maintenant, veuillez me dire quelle direction vous comptez suivre, et le corps que vous avez résolu d'attaquer.
—Je veux prendre le taureau par les cornes, c'est à González Ortega lui-même que j'ai l'intention d'avoir affaire.
L'aventurier hocha la tête, mais il ne hasarda pas la plus légère observation.
—C'est bien, dit-il.
Miramón quitta son bureau et vint s'asseoir près de lui.
—Là! Voilà qui est fini, dit-il; maintenant me voici tout à vous, voyons, je devine que vous désirez me faire quelque communication importante: parlez, don Jaime, je vous écoute.
—Vous ne vous trompez pas, général; j'ai en effet à vous communiquer une affaire de la plus grande importance, veuillez être assez bon pour prendre connaissance de ce papier.
Et il présenta au Président un papier plié en quatre. Le Président le prit, le lut sans que sur son visage éclatât la moindre marque de surprise, puis il le rendit à l'aventurier.
—Vous avez lu la signature? dit celui-ci.
—Oui, répondit-il froidement, cet écrit est une lettre de créance donnée par don Benito Juárez à don Antonio Cacerbar, pour lui servir auprès de ses adhérents.
—C'est bien cela, en effet, général; il ne vous reste plus aucun doute, maintenant, sur la trahison de cet homme?
—Aucun.
—Pardonnez-moi de vous interroger, général: que comptez-vous faire?
—Rien.
—Comment, rien? s'écria-t-il avec une surprise nullement jouée.
—Non, je ne ferai rien, reprit-il.
L'aventurier fit un geste de stupeur.
—Je ne vous comprends pas, Excellence, murmura-t-il.
—Écoutez-moi, don Jaime, et vous me comprendrez, répondit le Président d'une voix douce et pénétrante. Don Francisco Pacheco, l'ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté la reine d'Espagne, m'a rendu, depuis son arrivée au Mexique, d'immenses services; après la défaite de Silao, lorsque ma situation était des plus précaires, il n'a pas hésité à reconnaître mon gouvernement; depuis, il m'a prodigué les meilleurs conseils et donné les preuves les plus grandes de sympathie; sa conduite a été si bienveillante envers moi, qu'il a compromis sa position diplomatique et que dès que Juárez arrivera au pouvoir, il lui donnera ses passeports: le señor Pacheco sait tout cela et cependant, en ce moment où je suis presque perdu, sa conduite demeure la même; c'est sur lui seul, je vous l'avoue, que je compte, pour obtenir de l'ennemi, au cas probable d'une défaite, de bonnes conditions, non pour moi, mais pour la malheureuse population de cette ville, et les personnes qui, par amitié pour moi, se font le plus compromises pendant ces derniers temps. Or, l'homme dont vous me dénoncez la trahison, trahison, je me hâte d'en convenir avec vous, tellement flagrante, qu'il ne peut exister le plus léger doute à cet égard; cet homme non seulement est Espagnol et porteur d'un grand nom, mais encore il m'a été personnellement recommandé par l'ambassadeur lui-même, dont, j'en suis convaincu, la religion a été surprise et qui a été le premier trompé en cette circonstance. Le but principal de la mission du señor Pacheco, vous ne l'ignorez pas, est de demander satisfaction de nombreuses injures faites à ses nationaux, et réparation de vexations dont, depuis plusieurs années, ils ont été victimes.
—Oui, général, je sais cela.
—Bien; maintenant que penserait l'ambassadeur, si je mettais en jugement pour crime de haute trahison, non seulement un Espagnol de la plus grande noblesse du royaume, mais encore un homme dont il m'a répondu; croyez-vous qu'il serait flatté, après les les services qu'il n'a cessé de me rendre et ceux que, peut-être bientôt, il sera appelé à me rendre encore, d'un tel procédé de ma part? Je pourrais, me direz-vous peut-être, prendre cette lettre et traiter confidentiellement cette affaire avec l'ambassadeur; mon ami, l'insulte serait plus grave encore de cette façon, vous allez en juger: don Francisco Pacheco est le représentant d'un gouvernement européen, il appartient à la vieille école des diplomates du commencement du siècle; pour ces deux raisons et d'autres encore que je passe sous silence, il nous a, nous autres pauvres diplomates et gouvernants américains, dans une estime assez mince, tant il est infatué de son mérite et de sa supériorité sur nous, si j'étais assez niais pour lui prouver qu'il s'est laissé berner par un coquin, qui s'est joué de lui avec la plus audacieuse effronterie, don Francisco Pacheco serait furieux, non pas d'avoir été trompé, mais de ce que j'aurais démasqué le trompeur; son amour-propre blessé ne me pardonnerait pas, cet avantage que le hasard me donnerait gratuitement sur lui, et d'un ami utile, je me ferais un ennemi irréconciliable.
—Ces raisons que vous daignez me donner, général, sont fort bonnes, je le reconnais; malgré tout cet homme est un traître.
—C'est vrai, mais ce n'est pas un sot, tant s'en faut; que demain je livre bataille et que je sois vainqueur, soyez persuadé qu'il demeurera attaché à ma fortune, ainsi qu'il l'a déjà fait à Toluca.
—Fidèle, oui, jusqu'à ce qu'il trouve une occasion favorable de vous trahir définitivement.
—Je ne dis pas non, mais qui sait? Peut-être trouverons-nous, d'ici là, le moyen de nous en défaire, sans bruit et sans scandale.
L'aventurier réfléchit un instant.
—Tenez, général, dit-il tout à coup, ce moyen je crois l'avoir trouvé.
—Avant tout, laissez-moi vous adresser une question, et promettez-moi de me répondre.
—Je vous le promets.
—Vous connaissez cet homme, il est votre ennemi personnel.
—Oui, général, répondit-il franchement.
—Je m'en doutais, l'acharnement que vous mettez à le perdre ne me semblait pas naturel; maintenant voyons votre moyen.
—Le seul motif qui vous retient, vous me l'avez dit vous-même, est la crainte d'indisposer l'ambassadeur de Sa Majesté catholique.
—C'est le seul en effet, don Jaime.
—Eh bien, général, si le señor Pacheco consentait à abandonner cet homme?
—Vous parviendriez à obtenir cela?
—J'obtiendrai plus s'il le faut, je me ferai donner par lui une lettre dans laquelle non seulement il abandonnera don Antonio Cacerbar, ainsi qu'il se fait nommer, mais encore où il vous autorisera à le mettre en jugement.
—Oh! Oh! Vous vous avancez beaucoup il me semble, don Jaime, dit le Président avec doute.
—Ceci me regarde, général, le principal est que vous ne soyez compromis en rien, et que vous demeuriez neutre.
—C'est mon seul désir, vous en comprenez les raisons graves.
—Je les comprends, oui général, et je vous donne ma parole que votre nom ne sera même pas prononcé.
—A mon tour, je vous donne ma parole de soldat, que si vous réussissez à obtenir cette lettre, ce misérable sera fusillé par derrière, au milieu de la place Mayor, quand même je n'aurais plus qu'une heure de pouvoir.
—Je retiens votre parole, général; d'ailleurs j'ai le blanc-seing que vous avez daigné m'accorder; j'arrêterai moi-même ce misérable, lorsque le moment sera veau.
—N'avez-vous rien de plus à me dire?
—Pardonnez-moi général, j'ai encore une demande à vous adresser.
—Laquelle?
—Général, je désire vous accompagner dans votre expédition.
—Je vous remercie, mon ami, j'accepte avec joie.
—J'aurai l'honneur de me joindre à vous au moment du départ de l'armée.
—Je vous attache à mon état-major.
—C'est une grande faveur sans doute, répondit-il en souriant, malheureusement il m'est impossible de l'accepter.
—Pourquoi donc?
—Parce que je ne serai pas seul, général: les trois cents cavaliers qui déjà m'ont suivi à Toluca, viendront encore avec moi, mais pendant la bataille ma cuadrilla et moi nous serons à vos côtés.
—Je renonce à vous comprendre, mon ami, vous avez le privilège d'accomplir des miracles.
—Vous en aurez bientôt la preuve. Maintenant, général, permettez-moi de prendre congé de vous.
—Allez donc, mon ami, je ne vous retiens plus. Après avoir serré affectueusement la main que lui tendait le général, don Jaime se retira.
López l'attendait à la porte du palais, il monta à cheval, et rentra aussitôt chez lui.
Après avoir écrit quelques lettres, qu'il chargea son peon de porter tout de suite, don Jaime changea de vêtements, prit certains papiers renfermés dans une boîte de bronze fermant à clef, s'assura que l'heure n'était pas indue (il était à peine dix heures du soir), puis il sortit, et se dirigea à grands pas vers l'ambassade d'Espagne, dont il n'était pas fort éloigné.
La porte de l'ambassadeur était encore ouverte; des valets en grande livrée allaient et venaient dans les cours et sous le péristyle; un suisse se tenait, à l'entrée du zaguán, une hallebarde à la main.
Don Jaime s'adressa à lui.
Le suisse appela un valet de pied, et fit signe à l'aventurier de suivre cet homme.
Arrivé dans une antichambre, un huissier, portant une chaîne d'argent au cou, s'approcha.
Don Jaime lui remit une carte renfermée dans une enveloppe sous cachet volant.
—Remettez cette carte à Son Excellence, dit-il. Au bout de quelques minutes l'huissier rentra, et soulevant une portière:
—Son Excellence attend votre seigneurie, dit-il. Don Jaime le suivit, traversa plusieurs salons, et pénétra enfin dans un cabinet dans lequel se tenait l'ambassadeur.
Don Francisco Pacheco fit quelques pas au-devant de lui, et le saluant gracieusement.
—A quel heureux motif dois-je votre visite, caballero? lui dit-il.
—Je supplie votre Excellence de m'excuser, répondit don Jaime en s'inclinant, mais il n'a pas dépendu de moi de choisir une heure plus convenable.
—A quelque heure qu'il vous plaise de venir, monsieur, je serai toujours charmé de vous recevoir, répondit l'ambassadeur.
Sur un signe de lui, l'huissier approcha un siège et se retira.
Les deux personnages se saluèrent de nouveau et s'assirent.
—Maintenant je suis prêt à vous entendre, dit l'ambassadeur; veuillez parler, je vous prie, monsieur le C...
—Je supplie votre Excellence, interrompit vivement don Jaime, de me permettre de garder l'incognito, même vis-à-vis d'elle.
—Soit, monsieur, je respecterai votre désir, reprit l'ambassadeur en s'inclinant.
Don Jaime ouvrit son portefeuille, en retira un papier, et le présenta tout ouvert à l'ambassadeur.
—Que votre Excellence, dit-il, daigne jeter les yeux sur cet ordre royal.
L'ambassadeur prit le papier, et après s'être incliné devant son visiteur, il commença à le lire avec la plus sérieuse attention; lorsque cette lecture fut terminée, il tendit le papier à don Jaime, qui le plia et le replaça dans son portefeuille.
—C'est l'exécution de cet ordre royal que vous exigez, caballero? dit l'ambassadeur.
Don Jaime s'inclina.
—Soit, reprit don Francisco Pacheco.
Il se leva, alla à son bureau, écrivit quelques mots sur une feuille de papier portant les armes d'Espagne et le timbre de l'ambassade, signa, apposa son cachet, et présentant le papier tout ouvert à don Jaime:
—Voici, dit-il, une lettre pour Son Excellence le général Miramón; désirez-vous vous en charger, ou préférez-vous qu'elle soit envoyée par l'ambassade?
—Je m'en chargerai, si votre Excellence y consent, répondit-il.
L'ambassadeur plia la lettre, la plaça sous enveloppe et la remit ensuite à don Jaime.
—Je regrette, caballero, lui dit-il, de ne pouvoir vous donner d'autres preuves de mon désir de vous être agréable.
—J'ai l'honneur de prier votre Excellence d'agréer l'expression de ma vive reconnaissance, répondit don Jaime en s'inclinant respectueusement.
—N'aurai-je donc pas le plaisir de vous revoir, caballero?
—J'aurai l'honneur de venir présenter mes devoirs à votre Excellence.
L'ambassadeur toucha un timbre, l'huissier parut. Les deux personnages se saluèrent cérémonieusement, et don Jaime se retira.
XXXVII
LE DERNIER COUP DE BOUTOIR
Le lendemain, le soleil se leva radieux dans des flots d'or et de pourpre.
México était en joie.
La ville avait pris ses airs de fête, elle semblait revenue à ses beaux jours de calme et de tranquillité: toute la population était dans les rues; cette foule bigarrée se hâtait avec des cris, des chants et des rires, vers le paseo de Bucareli.
On entendait résonner les musiques militaires, les tambours et les clairons, dans des directions différentes.
Des officiers d'état-major, revêtus d'uniformes ruisselants de broderies d'or et coiffés de chapeaux à plumes, galopaient çà et là pour porter des ordres.
Les troupes quittaient les casernes et se dirigeaient vers le Paseo, où elles se massaient de chaque côté de la grande avenue.
L'artillerie prenait position devant la statue équestre du roi Charles IV, que les léperos s'obstinent à confondre avec Fernando Cortez, et la cavalerie forte de onze cents hommes seulement, se rangeait sur l'Alameda.
Les léperos et les gamins profitaient de l'occasion pour se réjouir en tirant des cohetes (pétards) dans les jambes des promeneurs.
Vers dix heures du matin, de grands cris se firent entendre, ces cris se rapprochèrent rapidement du Paseo.
C'était le peuple qui acclamait le président de la République.
Le général Miramón arrivait au milieu d'un brillant état-major.
L'expression du visage du président était joyeuse, il semblait heureux de ces cris de vive Miramón, poussés sur son passage, et qui lui prouvaient que le peuple l'aimait toujours, et lui témoignait, à sa façon, sa reconnaissance pour l'héroïque résolution qu'il avait prise, de risquer une dernière bataille en rase campagne, au lieu d'attendre l'ennemi dans la ville.
Le général saluait en souriant à droite et à gauche.
Lorsqu'il atteignit l'entrée du Paseo, vingt pièces de canon tonnèrent à la fois et annoncèrent ainsi sa présence aux troupes massées sur la promenade.
Alors, des ordres rapides coururent de rangs en rangs, les soldats s'alignèrent, les musiques des régiments se mirent à jouer, les clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs, le président passa lentement sur le front de bandière et la revue commença.
Les soldats semblaient pleins d'ardeur; la foule leur avait communiqué son enthousiasme, ils criaient à qui mieux mieux: vive Miramón! sur le passage du président.
L'inspection que passait le général était sévère et consciencieuse; ce n'était pas une de ces revues de parade, dont de temps en temps les gouvernants donnent le spectacle au peuple pour le divertir; en quittant la ville ces troupes allaient marcher tout droit à la bataille, il s'agissait de savoir si elles étaient bien réellement en état d'affronter l'ennemi devant lequel, quelques heures plus tard, elles se trouveraient.
Les ordres du général avaient été scrupuleusement exécutés, les soldats étaient bien armés; ils avaient un air martial qui faisait plaisir à voir.
Lorsque le président eût passé dans les rangs en adressant çà et là la parole à des soldats qu'il reconnaissait ou feignait de reconnaître, vieux moyen qui réussit toujours parce qu'il flatte l'amour-propre du soldat, il se plaça au milieu d'un des ronds-points du Paseo et commanda plusieurs manœuvres afin de s'assurer du degré d'instruction des troupes.
Ces manœuvres, dont quelques-unes étaient assez difficiles, furent exécutées avec un ensemble fort satisfaisant. Le président félicita chaleureusement les chefs de corps, puis le défilé commença; seulement, après avoir passé devant le président, les troupes allaient reprendre leurs premières positions et établissaient un campement provisoire.
Miramón, ne voulant pas fatiguer inutilement les soldats en les obligeant à marcher par la grande chaleur, avait résolu de ne partir qu'à la nuit tombante; jusque-là les troupes devaient bivouaquer sur le Paseo.
Parmi les officiers qui composaient l'état-major du président et qui retournèrent avec lui au palais, se trouvaient don Melchior de la Cruz, don Antonio Cacerbar et don Jaime.
Don Melchior, bien qu'il fût assez étonné de rencontrer revêtu du costume militaire celui qu'il ne connaissait que sous le nom de don Adolfo et que, jusqu'alors, il avait supposé s'occuper de contrebande, le salua en souriant avec ironie; don Jaime lui rendit sèchement son salut et se hâta de s'éloigner peu soucieux d'entrer en conversation avec lui.
Quant à don Antonio, comme jamais il n'avait vu don Jaime à visage découvert, il ne le remarqua pas.
Pendant que le président rentrait au palais, don Jaime qui s'était arrêté sur la place Mayor avait mis pied à terre et avait été rejoint par le comte et Dominique, auxquels il avait donné rendez-vous, mais qui ne l'auraient pas reconnu s'il n'avait pas eu la précaution de marcher droit à eux.
—Vous partez avec l'armée? lui demandèrent-ils.
—Oui, mes amis, je pars, répondit-il, mais bientôt je serai de retour ici; malheureusement la campagne ne sera pas longue. Pendant mon absence, redoublez de vigilance, je vous prie; ne perdez pas de vue la maison de ma sœur: un de nos ennemis restera dans la ville.
—Un seul? fit Dominique.
—Oui, mais c'est le plus redoutable des deux. Celui auquel tu as si maladroitement sauvé la vie, Dominique.
—Bon, je le connais, celui-là, répondit le jeune homme, il n'a qu'à bien se tenir.
—Et don Melchior? dit le comte.
—Celui-là, il ne nous inquiétera plus, répondit don Jaime avec une expression singulière; donc, chers amis, veillez attentivement, et ne vous laissez pas surprendre.
—Bon, s'il le faut, nous nous ferons aider par Leo Carral et par nos domestiques.
—Ce sera plus prudent, et même peut-être ferez-vous bien de les loger dans la maison.
—C'est à quoi nous allons songer.
—Maintenant séparons-nous, j'ai affaire au palais; au revoir, mes amis, à bientôt.
Ils se séparèrent.
Don Jaime entra dans le palais; il se dirigea vers le cabinet du président.
L'huissier le connaissait, il ne fit aucune difficulté pour le laisser passer.
Miramón écoutait les rapports que lui faisaient plusieurs batteurs d'estrade, touchant les mouvements de l'ennemi.
Don Jaime s'assit et attendit patiemment que le président eût fini son interrogatoire.
Enfin le dernier batteur d'estrade termina son rapport et se retira.
—Eh bien, dit en riant le président, avez-vous vu l'ambassadeur?
—Certes, hier en vous quittant, général.
—Et la fameuse lettre?
—La voilà, dit-il en la lui tendant.
Le général fit un geste de surprise, prit le papier et le lut rapidement.
—Eh bien? lui demanda don Jaime.
—Nous avons non seulement carte blanche, répondit-il, mais encore je suis prié de sévir contre cet homme, c'est merveilleux; vous avez, sur mon honneur, tenu plus que vous ne promettiez. Comment avez-vous fait?
—J'ai simplement demandé la lettre.
—Vous êtes l'homme le plus mystérieux que je connaisse; à moi de tenir ma promesse, maintenant.
—Rien ne presse.
—Vous ne voulez plus le faire arrêter?
—Au contraire, mais à notre retour seulement.
—Comme il vous plaira; mais, d'ici là, qu'en ferons-nous?
—Nous le laisserons ici, sous les ordres du commandant de place.
—Pardieu, vous avez raison!
Le président écrivit un ordre, le cacheta et appella l'huissier.
—Le colonel Cacerbar est-il là? demanda-t-il.
—Oui, Excellence.
—Qu'il porte cet ordre au commandant de place.
L'huissier prit l'ordre et partit.
—Voilà qui est fait, dit le président.
Don Jaime demeura auprès du général, jusqu'à l'heure du départ.
A la tombée de la, nuit, les troupes commencèrent à défiler sur la place, entourées du peuple qui poussait des vivats.
Lorsque toutes les troupes furent passées, le général quitta le palais à son tour, avec son état-major.
Un nombreux escadron de cavalerie stationnait sur la place.
—Quels sont ces cavaliers? demanda le général.
—Ma cuadrilla, répondit don Jaime en s'inclinant. Ces cavaliers revêtus d'épais manteaux, la tête couverte de chapeaux à larges bords, ne laissaient voir que le bas de leurs visages couvert de barbe.
Ce fut vainement que le président les examina en essayant de voir leurs traits.
—Vous ne les reconnaîtrez pas, lui dit don Jaime à voix basse: ces barbes sont fausses, leur costume lui-même est un déguisement; mais, croyez en ma parole, ils n'en frapperont pas moins de bons coups dans la bataille.
—J'en suis persuadé, et je vous remercie. On se mit en marche.
Don Jaime leva son épée, les cavaliers évoluèrent et se placèrent en arrière-garde; ils étaient trois cents.
Au rebours de la cavalerie mexicaine dont la lance est l'arme de prédilection, ils portaient la carabine, la latte droite des chasseurs d'Afrique français et les pistolets dans les fontes.
A minuit on campa.
Ordre fut donné de ne pas allumer les feux de bivouac.
Vers trois heures du matin un batteur d'estrade arriva.
Il fut aussitôt conduit au président.
—Ah! Ah! C'est toi López; dit le général en le reconnaissant.
—Oui, mon général, répondit López en souriant à don Jaime assis auprès du président et fumant nonchalamment une cigarette.
—Quoi de nouveau? As-tu des nouvelles de l'ennemi? dit Miramón.
—Oui, mon général, et de toutes fraîches.
—Tant mieux; où est-il?
—A quatre lieues d'ici.
—Bon, nous y serons bientôt alors. Quel corps est-ce?
—Celui du général don Jesús González Ortega.
—Bravo, fit joyeusement le président, tu es un garçon précieux; tiens, voilà pour toi.
Il lui mit quelques pièces d'or dans la main.
—Donne-moi des détails, reprit-il.
—Le général Ortega amène avec lui onze mille hommes, dont trois mille cavaliers et trente-cinq pièces de canon.
—Les as-tu vus?
—J'ai marché pendant plus d'une heure avec eux.
—Dans quelle disposition sont-ils?
—Dam, général, ils sont enragés après vous.
—Bien, repose-toi, tu as une heure à dormir.
López salua et s'éloigna.
—Enfin, dit Miramón, nous allons donc être en présence.
—Combien avez-vous de troupes, général? demanda don Jaime.
Six mille hommes, dont onze cents cavaliers et vingt pièces de canon.
—Hum, fit don Jaime, contre onze mille!
—Ce n'est pas tout à fait le double, mon ami: le courage suppléera au nombre.
—Dieu le veuille.
A quatre heures le camp fut levé; López servait de guide.
Les troupes, transies de froid étaient dans de mauvaises dispositions.
Vers sept heures du matin, on fit halte; l'armée fut rangée en bataille dans une position assez avantageuse, les pièces mises en batterie.
Don Jaime rangea ses cavaliers derrière la cavalerie régulière.
Puis, toutes les dispositions prises, on déjeuna.
A neuf heures du matin, on commença à entendre ce que les Espagnols appellent un tiroteo: c'étaient les grands-gardes qui se repliaient devant les têtes de colonnes d'Ortega qui débouchaient sur le champ de bataille choisi par Miramón, et qui engageaient la fusillade avec elles.
Rien n'aurait été plus facile au président que d'éviter la bataille; il ne le voulut pas, il avait hâte d'en finir.
Miramón était entouré de ses plus sûrs lieutenants: Vélez, Cobos, Negrete Ayestarán et Márquez.
En apercevant l'ennemi, il monta à cheval, parcourut les rangs de sa petite armée, donna ses instructions d'une voix ferme et brève, essaya de communiquer à tous la vaillante ardeur qui l'enflammait et levant son épée en l'air:
—En avant! cria-t-il d'une voix retentissante.
La bataille commença aussitôt.
L'armée juariste, forcée de se masser sous le feu de l'ennemi, avait un désavantage marqué.
Les soldats de Miramón, excités par l'exemple de leur jeune chef, il n'avait alors que vingt-six ans, combattaient comme des lions et faisaient des prodiges de valeur.
C'est en vain que les Juaristes essayaient de s'établir solidement dans les positions qu'ils avaient choisies; ils furent culbutés à plusieurs reprises par les charges vigoureuses de leurs ennemis.
Malgré la supériorité de leur nombre, les soldats n'avançaient que pas à pas, incessamment refoulés et rompus par l'ennemi.
Les lieutenants de Miramón, dans lesquels son âme semblait être passée, se multipliaient, se mettaient à la tête des troupes, les entraînaient à leur suite et s'enfonçaient avec elles au plus fort de la mêlée: encore un effort, la bataille était gagnée et Ortega contraint à la retraite.
Miramón accourut: il jugea la position d'un coup d'œil infaillible.
Le moment était venu de lancer la cavalerie sur le centre des Juaristes, afin de l'enfoncer par une charge décisive.
Le président cria: En avant!
La cavalerie hésita.
Miramón réitéra l'ordre.
Les cavaliers partirent; mais, au lieu de charger, la moitié passa à l'ennemi et revient la lance haute sur l'autre moitié fidèle encore.
Démoralisés par cette subite désertion, cinquante cavaliers qui restaient encore tournèrent bride et se dispersèrent dans toutes les directions.
L'infanterie, se voyant ainsi lâchement abandonnée, ne combattit plus que mollement.
Les cris de trahison! Trahison! Sauve qui peut! coururent de rangs en rangs.
En vain les officiers essayèrent de ramener les soldats à l'ennemi, ils étaient démoralisés.
Bientôt la fuite devint générale.
L'armée de Miramón n'existait plus. Ortega était vainqueur encore une fois, mais grâce à une trahison indigne, au moment même, où la bataille était perdue pour lui.
Nous avons dit que don Jaime avait pris avec sa cuadrilla position en arrière de la cavalerie de Miramón.
Certes, si trois cents hommes avaient pu changer l'issue de la bataille, ces braves cavaliers auraient accompli ce prodige; même lorsque la déroute était générale, ils combattaient encore avec un acharnement sans égal contre la cavalerie juariste lancée à la poursuite des fuyards.
Don Jaime avait un but en prolongeant ce combat inégal.
Témoin de l'indigne trahison qui avait causé la perte de la bataille, il avait vu l'officier qui, le premier, était passé à l'ennemi avec ses soldats: cet officier était don Melchior, don Jaime l'avait reconnu et il avait juré de s'emparer de lui.
La cuadrilla de l'aventurier n'était pas composée de cavaliers vulgaires, ils en avaient déjà donné la preuve et devaient la donner encore; en quelques mots brefs et rapides, don Jaime fit comprendre son intention.
Les cavaliers poussèrent des cris de rage et chargèrent résolument l'ennemi.
Il y eut une lutte gigantesque de trois cents hommes contre trois mille: la cuadrilla disparut tout entière comme si elle eût été subitement engloutie sous la masse formidable de ses adversaires.
Puis les Juaristes commencèrent à osciller, leurs rangs se disjoignirent, il se fit une trouée et par cette trouée passa la cuadrilla entraînant au milieu d'elle don Melchior prisonnier.
—Au président! Au président! s'écria don Jaime en s'élançant suivi de toute sa troupe vers Miramón qui essayait vainement de rallier quelques détachements.
Les lieutenants de Miramón, qui tous étaient ses amis, ne l'avaient pas abandonné: ils avaient juré de mourir avec lui.
La cuadrilla fournit une dernière charge afin de dégager le général.
Puis, après avoir jeté un regard désolé sur le champ de bataille, Miramón se décida enfin à écouter ses fidèles et à se mettre en retraite; à peine lui restait-t-il de toute son armée un millier d'hommes, les autres étaient morts, dispersés ou passés à l'ennemi.
Les premiers instants de la retraite furent terribles; Miramón était en proie à une immense douleur causée non pas par sa défaite qu'il avait prévue, mais par la lâche trahison dont il avait été victime.
Lorsqu'on ne craignit plus d'être atteint par l'ennemi, le président ordonna une halte pour laisser souffler les chevaux.
Miramón appuyé contre un arbre, les bras croisés sur la poitrine, la tête basse, gardait un silence farouche que ses généraux immobiles près de lui n'osaient se hasarder à rompre.
Don Jaime s'avança et s'arrêtant à deux pas du président.
—Général! dit-il.
Aux accents de cette voix amie, Miramón releva la tête et tendant la main à l'aventurier:
—C'est vous, lui dit-il, mon ami? Oh pourquoi me suis-je obstiné à ne pas vous croire?
—Ce qui est fait est fait, général, répondit rudement l'aventurier, il n'y a plus à y revenir; mais avant de quitter le lieu où nous sommes, vous avez un devoir à remplir, une justice exemplaire à faire.
—Que voulez-vous dire? demanda-t-il avec étonnement.
Les autres généraux s'étaient rapprochés non moins surpris que lui.
—Vous savez pourquoi nous avons été vaincus? reprit l'aventurier.
—Parce que nous avons été trahis.
—Mais le traître, le connaissez-vous, général?
—Non, je ne le connais pas, fit-il avec ressentiment.
—Eh bien, moi, je le connais, j'étais là, lorsqu'il a accompli son lâche projet, je le surveillais car je le soupçonnais depuis longtemps déjà.
—Qu'importe! Ce misérable ne saurait être atteint maintenant.
—Vous vous trompez, général, car je vous l'amène; je suis allé le chercher au milieu de ses nouveaux compagnons, je serais allé jusqu'en enfer pour m'emparer de lui.
A ces paroles, un frémissement de joie courut parmi les chefs et les soldats.
—Vive Dieu! s'écria Cobos, ce misérable mérite d'être écartelé.
—Amenez cet homme, dit tristement Miramón, car son cœur était péniblement affecté d'être contraint de sévir: il va être jugé.
—Ce ne sera pas long, dit le général Negrete, il subira la mort des traîtres, fusillé par derrière.
—Il n'y a qu'à constater son identité, puis le faire exécuter, ajouta Cobos.
Don Jaime fit un geste, don Melchior parut amené par deux soldats.
Il était pâle, défait, ses habits déchirés étaient souillés de sang et de boue; on lui avait attaché les bras derrière le dos.
Les officiers s'étaient formés en cour martiale, sous la présidence du général Cobos.
—Votre nom? demanda celui-ci.
—Don Melchior de la Cruz, répondit-il d'une voix sourde.
—Reconnaissez-vous avoir passé à l'ennemi en entraînant à votre suite les soldats sous vos ordres?
Il ne répondit pas, mais tout son corps fut agité d'un tremblement convulsif.
—La certitude de la trahison de cet homme est acquise au tribunal, reprit Cobos; quel châtiment a-t-il mérité?
—Celui des traîtres, répondirent d'une seule voix les officiers.
—Qu'on l'exécute, dit Cobos.
Le condamné fut amené devant le front de bandière et mis à genoux.
Dix caporaux formèrent un peloton et se placèrent à six pas derrière lui.
Le général Cobos s'approcha alors du condamné.
—Lâche et traître, lui dit-il, tu es indigne du rang auquel tu avais été élevé; au nom de tous nos compagnons je te déclare dégradé et rejeté de parmi les gens d'honneur.
Un soldat enleva alors à don Melchior les insignes de son grade et l'en souffleta.
Le jeune homme poussa un rugissement de tigre à cette insulte, jeta un regard effaré autour de lui et fit un mouvement pour se lever.
—Feu! cria le général Cobos.
Une détonation retentit; le condamné jeta un horrible cri d'agonie et tomba la face contre terre, se débattant dans des convulsions horribles.
—Achevez-le! dit Miramón avec pitié.
—Non, répondit Cobos d'une voix rude; qu'il meure comme un chien: plus il souffrira, plus notre vengeance sera complète.
Miramón fit un geste de dégoût et ordonna de sonner le boute-selle.
On partit.
Deux hommes seuls étaient demeurés près du misérable, le regardant se tordre à leurs pieds dans d'atroces souffrances.
Ces deux hommes étaient le général Cobos et don Jaime.
Don Jaime se pencha vers le mourant, lui releva la tête et le contraignant à fixer sur lui son regard glauque:
—Parricide, traître envers ta patrie et tes frères, lui dit-il d'une voix sourde, ce sont tes frères qui se vengent aujourd'hui; meurs comme un chien que tu es, ton âme ira au démon qui l'attend, et ton corps privé de sépulture, sera la proie des bêtes fauves!
—Grâce! s'écria le misérable en se renversant en arrière, grâce!
Une dernière convulsion agita son corps, ses traits crispés devinrent hideux, il jeta un cri horrible et ne bougea plus. Don Jaime le poussa du pied.
Il était mort.
—Un! dit sourdement l'aventurier en remontant à cheval.
—Hein! fit le général Cobos.
—Rien, c'est un compte que j'établis, répondit-il avec un éclat de rire railleur.
XXXVIII
FACE A FACE
Lorsque le général Miramón arriva à México, la nouvelle de sa défaite était déjà publique.
Il se passa alors un fait singulier: le clergé et l'aristocratie, que toujours le président Miramón avait soutenus et défendus, et dont cependant l'indifférence et l'égoïsme avaient causé la ruine et amené la perte totale, déploraient maintenant la conduite qu'ils avaient tenue envers l'homme qui seul était capable de les sauver.
Si Miramón avait voulu à cette heure suprême faire un appel à la population, elle se serait immédiatement groupée autour de lui et il lui aurait été facile d'organiser une vigoureuse défense.
La pensée ne lui en vint même pas: il était dégoûté du pouvoir, n'aspirait qu'à en descendre et à rentrer dans la vie privée.
Son premier soin, à peine arrivé à México, avait été de réunir le corps diplomatique étranger et de prier ses membres de s'interposer afin de sauver la ville, en faisant cesser un état de guerre qui n'avait plus de raison d'être du moment où México était disposée à ouvrir sans combat ses portes aux troupes fédérales.
Une députation, composée du ministre de France, de celui d'Espagne, du général Berriozábal le prisonnier de Toluca et du général Ayestarán, ami particulier de Miramón, se rendit aussitôt auprès du général Ortega afin d'obtenir une honorable capitulation.
Don Antonio Cacerbar avait essayé de se joindre à la députation; il avait appris la fin déplorable de son ami don Melchior; un sombre pressentiment l'avertissait qu'un sort semblable le menaçait; mais les portes de la ville étaient gardées avec soin, nul ne pouvait sortir sans un laissez-passer visé par le commandant de place: force fut à don Antonio de demeurer à México. Une lettre qu'il reçut lui rendit un peu d'espoir, en lui laissant entrevoir une conclusion, plus prochaine qu'il ne le croyait, des projets dont depuis longtemps il poursuivait l'exécution.
Cependant, comme don Antonio Cacerbar était un homme fort prudent, que les sombres machinations auxquelles il avait voué sa ténébreuse existence, l'avaient habitué à se mettre constamment sur ses gardes tout en restant chez lui, ainsi qu'on l'y invitait dans la lettre qu'il avait reçue, il avait convoqué une douzaine de coupe-jarrets émérites, et les avait cachés derrière des tapisseries afin d'être prêt à tout événement.
C'était le jour même du retour de Miramón à México. Il était environ neuf heures du soir. Don Antonio retiré dans sa chambre à coucher lisait, ou plutôt essayait de lire, car sa conscience bourrelée ne lui laissait pas la tranquillité d'esprit nécessaire pour prendre cette innocente distraction, lorsqu'il entendit parler assez haut dans son antichambre; il se leva aussitôt, et se préparait à ouvrir la porte, afin de s'informer de la cause du bruit qu'il avait entendu, lorsque cette porte s'ouvrit et son domestique de confiance parut, servant d'introducteur à plusieurs personnes. Ces personnes étaient au nombre de neuf: six hommes masqués et enveloppés dans des zarapés, et trois dames.
En les apercevant, don Antonio éprouva un tressaillement nerveux, mais se remettant aussitôt, il se tint debout devant sa table, attendant selon toute probabilité qu'un des inconnus se décidât à parler.
Ce fut en effet ce qui arriva.
—Señor don Antonio, dit l'un d'eux en faisant un pas en avant, je vous livre doña Maria duchesse de Tobar, votre belle-sœur, doña Carmen de Tobar, votre nièce, et doña Dolores de la Cruz!
A ces paroles prononcées avec un accent de sanglante ironie, don Antonio fit un pas en arrière, et son visage se couvrit d'une pâleur cadavéreuse.
—Je ne vous comprends pas, dit-il, d'une voix qu'il essayait vainement de rendre ferme mais qui tremblait.
—Ne me reconnaissez-vous donc pas, don Horacio? dit alors doña Maria d'une voix douce; la douleur a-t-elle si complètement changé mes traits qu'il vous soit possible de nier que je suis la malheureuse épouse du frère que vous avez assassiné?
—Que signifie cette comédie? s'écria don Antonio avec violence; cette femme est folle! Et vous, misérable, qui osez vous jouer de moi, prenez garde!
Celui auquel s'adressaient ces paroles ne répondit que par un ricanement de mépris, et élevant la voix:
—Vous voulez des témoins de ce qui va se passer ici, caballero? Vous trouvez sans doute que nous ne sommes pas en nombre suffisant pour entendre ce qui va se dire, soit, j'y consens: sortez de vos cachettes, señores, et vous caballeros, venez.
Au même instant, les tapisseries furent soulevées, lus portes ouvertes, et une vingtaine de personnes entrèrent dans la chambre.
—Ah! Vous avez appelé des témoins, fit don Antonio d'une voix railleuse, que votre sang retombe sur votre tête alors! Et se tournant vers les hommes qui se tenaient immobiles derrière lui: Sus à ces misérables! leur cria-t-il, tuez-les comme des chiens! Et il sauta sur une paire de revolvers à six coups, placés sur une table à sa portée.
Mais personne ne bougea.
—Bas les masques! dit le personnage qui seul jusqu'alors avait parlé, ils sont inutiles maintenant; c'est à visage découvert qu'il nous faut parler à cet homme.
D'un geste il enleva le loup qui lui couvrait le visage; ses compagnons l'imitèrent.
Le lecteur les a reconnus déjà; c'étaient don Jaime, Domingo, le comte Ludovic, Léo Carral, don Diego, et Loïck le ranchero.
—Maintenant, señor, reprit don Jaime, quittez votre nom d'emprunt comme nous avons jeté nos masques; me reconnaissez-vous? Je suis don Jaime de Bivar, le frère de votre belle-sœur; depuis vingt-deux ans je vous suis pas à pas, seigneur don Horacio de Tobar, épiant toutes vos démarches et cherchant la vengeance que Dieu m'accorde enfin, grande et complète ainsi que je l'avais rêvée.
Don Horacio releva fièrement la tête, et toisant du haut en bas don Jaime avec une expression de souverain mépris:
—Eh bien après, mon noble beau-frère, lui dit-il, car ainsi que vous le désirez je renonce à feindre et je consens à vous reconnaître; quelle si belle vengeance et si complète avez-vous donc conquise après vingt-deux ans, noble descendant du cid Campeador? Celle de me contraindre à me tuer? La belle avance! Est-ce qu'un homme de ma trempe n'est pas toujours prêt à mourir? Que pouvez-vous de plus? Rien, en supposant que je roule là sanglant à vos pieds, j'emporterai avec moi dans ma tombe le secret de cette vengeance que vous ne soupçonnez même pas, et dont tous les bénéfices me restent, car je vous léguerai, en mourant, un plus profond désespoir que celui qui dans une nuit a blanchi les cheveux de votre sœur.
—Détrompez-vous, don Horacio, répondit don Jaime; vos secrets je les connais tous, et quant à vous tuer, cette considération n'entre pour moi qu'en seconde ligne dans mon plan de vengeance; je vous tuerai oui, mais par la main du bourreau, vous mourrez, déshonoré; de la mort des infâmes, du garote enfin!
—Tu mens, misérable! s'écria don Horacio avec un rugissement de bête fauve, moi, moi, le duc de Tobar! Noble comme le roi! Moi appartenant à l'une des plus puissantes et des plus anciennes familles d'Espagne! Mourir du garote! La haine t'égare, tu es fou te dis-je! Il y a un ambassadeur de Sa Majesté au Mexique.
—Oui, répondit don Jaime, mais cet ambassadeur t'abandonne à toutes les rigueurs des lois mexicaines.
—Lui, mon ami, mon protecteur, celui qui m'a présenté au Président Miramón? Cela n'est pas, cela ne peut pas être; d'ailleurs qu'ai-je à craindre des lois de ce pays, moi, étranger?
—Oui, un étranger qui a pris du service au Mexique avec un gouvernement pour le trahir au bénéfice d'un autre, cette lettre que tu demandais avec tant d'insistance au colonel don Felipe, et qu'il n'a pas voulu te vendre il me l'a donnée pour rien à moi, et ces lettres si compromettantes pour toi qui t'ont été enlevées à Puebla, grâce à don Estevan que tu ne connais pas et qui est ton cousin, se trouvent en ce moment entre les mains de Juárez; ainsi de ce côté-là tu es perdu sans ressources, car tu te lésais, la clémence n'est pas une des vertus saillantes du señor don Benito Juárez; enfin, ton secret le plus précieux, celui que tu crois si bien gardé, je le possède aussi: je connais l'existence du frère jumeau de doña Carmen, de plus je sais où il est et le puis, si je le veux, faire paraître à l'improviste devant toi: regarde, voici l'homme auquel tu avais vendu ton neveu, ajouta-t-il en désignant Loïck immobile près de lui.
—Oh! murmura-t-il en se laissant tomber sur un fauteuil et se tordant les bras avec désespoir, oh! Je suis perdu.
—Oui, et bien complètement perdu, don Horacio, fit-il avec mépris, car la mort même ne saurait te sauver du déshonneur.
—Parlez, au nom du ciel! s'écria doña Maria en s'approchant de son beau-frère; n'est-ce pas que je ne me suis pas trompée? Que don Jaime a bien dit la vérité, que j'ai un fils enfin! Et que ce fils est le frère jumeau de ma bien-aimée Carmen.
—Oui, murmura-t-il d'une voix sourde.
—Oh! Soyez béni, mon Dieu! s'écria-t-elle avec une expression de joie ineffable; et ce fils vous savez où il est, vous me le rendrez, n'est-ce pas? Je vous en supplie, songez que je ne l'ai jamais vu, que j'ai besoin de ses caresses, où est-il? Dites-le moi.
—Où il est?
—Oui.
—Je ne sais pas, répondit-il froidement.
La malheureuse mère se laissa tomber sur un siège en se cachant la tête dans les mains.
Don Jaime s'approcha d'elle.
—Courage, pauvre femme! lui dit-il doucement.
Il y eut un instant de silence funèbre; dans cette chambre où tant de personnes se trouvaient réunies, seul on entendait le bruit des respirations sifflantes et celui des sanglots étouffés de doña Maria et des deux jeunes filles.
Don Horacio fit un pas en avant.
—Mon noble beau-frère, dit-il d'un ton ferme empreint d'une certaine grandeur, priez, je vous prie, ces caballeros de se retirer dans une pièce attenante; je désire pour quelques instants demeurer seul avec vous et ma belle-sœur.
Don Jaime s'inclina et s'adressant au comte:
—Mon ami, lui dit-il, soyez assez bon pour conduire ces dames dans le salon qui précède cette pièce.
Le comte présenta la main aux jeunes filles et sortit sans répondre, suivi de tous les assistants qui sur un signe de don Jaime se retirèrent silencieusement.
Seul, Dominique était demeuré fixant un œil ardent sur don Horacio.
—Quant à moi, dit-il d'une voix sombre, comme j'ignore ce qui va se passer ici et que je redoute un piège ou un guet-apens, je ne sortirai que sur l'ordre exprès de don Jaime, c'est lui qui m'a élevé, je suis son fils d'adoption, mon devoir est de le défendre.
—Demeurez donc, señor, répondit don Horacio avec un sourire triste, puisque vous êtes presque de notre famille.
Don Jaime s'avança alors.
—Mon beau-frère, lui dit-il, ce fils que vous aviez enlevé à ma sœur, l'héritier des ducs de Tobar que vous croyiez perdu, je l'ai sauvé, moi! Dominique, embrassez votre mère! Maria, voilà votre fils!
—Ma mère! s'écria le jeune homme en s'élançant vers elle avec un bond de tigre, ma mère!
—Mon fils! murmura doña Maria d'une voix mourante et elle tomba évanouie dans les bras de l'enfant qu'elle venait enfin de retrouver.
Forte contre la douleur comme toutes les natures d'élite, la joie l'avait vaincue.
Dominique enleva sa mère dans ses bras vigoureux, la déposa sur une chaise longue; puis, les sourcils froncés, le regard plein d'éclairs, les lèvres serrées, il s'avança à pas lents vers don Horacio.
Celui-ci le regardait approcher avec un frissonnement de terreur, l'œil fixe et le front pâle, reculant pas à pas devant lui jusqu'à ce qu'enfin, sentant la tapisserie à son épaule, il fût malgré lui contraint de s'arrêter.
—Assassin de mon père, bourreau de ma mère, dit le jeune homme d'une voix terrible, lâche et misérable; sois maudit!
Don Horacio courba la tête sous cet anathème; mais se redressant aussitôt:
—Dieu est juste! dit-il, mon châtiment commence, je savais que ce jeune homme vivait; j'avais à force de recherches fini par retrouver, sous le nom de Loïck, le misérable auquel à l'heure de sa naissance je l'avais vendu.
—Oui, dit don Jaime, et ce Loïck que la misère avait conduit au crime, repentant de sa faute, me l'a rendu à moi.
—Oui tout cela est vrai, fit don Horacio d'une voix saccadée; ce jeune homme est bien mon neveu, il a les traits et la voix de mon malheureux frère!
Il cacha son visage dans ses mains.
Mais se redressant aussitôt:
—Mon frère, dit-il avec fermeté, vous possédez presque toutes les preuves des crimes horribles que j'ai commis; et s'approchant d'un meuble qu'il brisa: voici celles qui vous manquent, ajouta-t-il en lui remettant une liasse de papiers. A mon insu peut-être déjà le remord était entré dans mon cœur: voici mon testament, prenez-le, il nomme mon neveu mon légataire universel en établissant ses droits d'une manière indiscutable; mais le nom de Tobar ne doit pas être flétri. Pour vous, pour votre neveu dont le nom est le mien, n'exécutez pas la cruelle vengeance que vous avez préparée contre moi: je vous jure sur ma foi de de gentilhomme, sur l'honneur sans tache de mes ancêtres, que vous aurez pleine satisfaction des crimes que j'ai commis et de l'existence de douleur à laquelle j'ai condamné ma belle-sœur.
Don Jaime et Dominique demeurèrent sombres et silencieux.
—Me refuserez-vous? Serez-vous donc impitoyables? s'écria-t-il avec anxiété.
En ce moment, doña Maria quitta la chaise sur laquelle son fils l'avait étendue; elle se leva toute droite et marchant d'un pas lent et automatique vers don Horacio elle se plaça entre lui, son frère et son fils; alors étendant le bras avec une majesté suprême:
—Frère de mon mari, dit-elle d'une voix empreinte d'une douceur ineffable, la vengeance n'appartient qu'à Dieu! Au nom de l'homme que j'ai tant aimé et que votre main cruelle m'a ravi, je vous pardonne les affreuses tortures que vous m'avez infligées, les douleurs sans nom auxquelles, depuis vingt-deux ans, vous m'avez condamnée, moi pauvre femme innocente, je vous pardonne! Puisse Dieu vous être miséricordieux!
Don Horacio tomba prosterné à ses genoux.
—Vous êtes une sainte, dit-il, je suis indigne de pardon, je le sais, mais j'essaierai de racheter autant qu'il dépendra de moi, par ma mort, les crimes de ma vie.
Il se releva alors et voulut lui baiser la main, mais elle se recula avec un geste d'horreur.
—C'est juste, dit-il tristement, je suis indigne de vous toucher.
—Non, reprit-elle, puisque le repentir est entré dans votre cœur.
Et elle lui tendit la main en détournant la tête.
Don Horacio y imprima ses lèvres avec respect et se tournant vers son beau-frère et son neveu toujours immobiles: