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Les nuits mexicaines

GUSTAVE AIMARD (continued 6)

Reading edition

—C'est la vérité, mais ce que tu ignores, c'est la façon dont ce mariage a été convenu, et les raisons qui m'empêchent de le rompre.

—Ah! fit Dominique.

—Je serai bref; sache donc que tout enfant encore, d'après les conditions d'un pacte de famille, je fus fiancé à ma cousine doña Dolores dont j'ignorais même l'existence; devenu homme, mes parents me sommèrent de remplir l'engagement que sans me consulter ils avaient pris en mon nom. Malgré la répugnance toute naturelle que j'éprouvais pour cette union étrange avec une femme que je ne connaissais pas, il me fallut obéir. Je quittai avec regret la vie heureuse, calme et insouciante que je menais à Paris au milieu de mes amis, et je m'embarquai pour le Mexique. Don Andrés de la Cruz me reçut à mon arrivée avec la joie la plus vive, me combla des attentions les plus délicates, et me présenta à sa fille, à ma fiancée. Doña Dolores me reçut froidement, plus que froidement même; pas plus que moi sans doute, elle n'était satisfaite de l'union qu'on la contraignait de contracter avec un inconnu, et se sentait froissée du droit que son père s'était ainsi arrogé de disposer de sa main sans la consulter, ou seulement sans l'avertir, car doña Dolores, je l'appris plus tard, ignorait complètement le pacte conclu entre les deux branches de notre famille... Quant à moi, charmé du froid accueil que j'avais reçu de celle que je devais épouser, j'espérai que peut-être cette union ne se conclurait pas. Doña Dolores est fort belle, tu le sais.

—Oh! Oui, murmura Dominique.

—Son caractère est charmant, son esprit cultivé; enfin, elle réunit toutes les grâces et tous les séduisants attraits qui font une femme accomplie.

—Oh! Oui, reprit encore Dominique, tout ce que tu dis là est bien l'exacte vérité.

—Eh bien, je ne puis l'aimer, c'est plus fort que moi et cependant le devoir, le devoir m'obligea l'épouser, car doña Dolores est devenue tout à coup orpheline, elle est presque ruinée, et livrée sans défense à la haine de son frère; fiancé avec elle contre mon gré il est vrai, mais bien réellement fiancé, l'honneur m'ordonne d'accomplir cette union, dernier vœu de son père mourant; et cependant j'aime...

—Que veux-tu dire? s'écria Dominique d'une voix haletante.

—Pardonnes-moi, Dominique; j'aime doña Carmen.

—Oh! Merci, mon Dieu.

—Quoi? Que veux-tu dire?

—J'aime aussi, dit Dominique, tu me rends bien heureux, celle que j'aime, c'est doña Dolores!

Le comte tendit la main à Dominique; celui-ci se jeta dans ses bras.

Ils demeurèrent longtemps pressés dans une chaleureuse étreinte; enfin le comte se dégagea doucement.

—Espérons! dit-il, résumant par ce seul mot les sentiments qui bouillonnaient dans leur cœur.

XXVII

UN HOMME DE BIEN

Il était deux heures de l'après-dîner. Il n'y avait pas un souffle dans l'air, la campagne semblait endormie sous le poids d'un soleil de plomb, dont les rayons incandescents tombaient du ciel d'une couleur de cuivre fourbi sur la terre pâmée de chaleur, et faisaient étinceler, comme autant de diamants, les cailloux micacés d'une route large et tortueuse qui serpentait en méandres infinis à travers une campagne aride, semée de roches d'un blanc grisâtre sur les parois desquels ruisselait en cascade de feu une aveuglante lumière.

L'atmosphère d'une parfaite transparence, ainsi que cela existe toujours dans les climats privés d'humidité, laissait distinguer nets et précis, jusqu'au dernier plan de l'horizon, les divers accidents du paysage; avec une crudité de tons et de détails qui à cause du manque de perspective aérienne leur donnait quelque chose de dur qui attristait l'œil.

A un endroit où cette route se séparait en plusieurs branches et formait une espèce de carrefour, s'élevait une maisonnette aux murs blancs, au toit à l'italienne, et dont la porte était garnie d'un portillo formé par des troncs d'arbres mal équarris et soutenant un balcon garni d'une grille au treillage serré qui le fermait comme une cage.

Cette maisonnette était une venta.

Plusieurs chevaux attachés par la bride au portillo, la tête tristement baissée, les flancs haletant et ruisselant de sueur, semblaient être aussi accablés par la chaleur que par la fatigue.

Çà et là, plusieurs hommes roulés dans leurs zarapés, la tête à l'ombre et les pieds au soleil, dormaient, suivant l'expression espagnole, à pierna suelta.

Ces hommes étaient des guérilleros; une sentinelle à demi endormie, appuyée sur sa lance et adossée au mur, était censée veiller sur les armes de la cuadrilla, rangées en faisceau.

Sous le portillo même, un officier assis sur un hamac qu'il balançait avec les pieds, raclait désespérément un jarabe, en roucoulant d'une voix éraillée les paroles langoureusement amoureuses d'un triste.

Un gros petit homme, ventru et bouffi, aux yeux gris pleins de malice et à la physionomie railleuse, sortit de la venta et s'approcha du hamac.

—Señor don Felipe, dit-il en saluant respectueusement le musicien improvisé, ne voulez-vous donc pas dîner?

—Señor ventero, répondit l'officier d'un ton rogue, lorsque vous me parlez, vous pourriez, il me semble, être plus respectueux à mon égard et me donner le titre auquel j'ai droit, c'est-à-dire me nommer colonel.

—Excusez-moi, seigneurie, répondit l'hôte avec une nouvelle salutation plus profonde que la première, je suis ventero, moi, c'est-à-dire fort peu au courant des grades militaires.

—C'est bien, vous êtes excusé! Je ne dînerai pas encore, j'attends une personne, qui n'est pas arrivée mais qui ne saurait tarder à paraître.

—Voilà qui est certes bien malheureux! Señor colonel don Felipe, reprit le ventero; un repas que j'avais confectionné avec tant de soin: tout sera gâté, perdu.

—Ce serait un malheur, mais qu'y faire? Ma foi! Dressez le couvert, il y a assez longtemps que j'attends, j'ai un trop formidable appétit pour différer mon repas davantage.

L'hôte salua et se retira aussitôt.

Cependant le guérillero s'était décidé à quitter son hamac et à abandonner provisoirement son jarabe; après avoir tordu et allumé une cigarette de paille de maïs, il fit nonchalamment quelques pas vers l'extrémité du portillo et les bras croisés derrière le dos, la cigarette à la bouche, il interrogea l'horizon. Un cavalier, enveloppé d'un nuage épais de poussière soulevé par sa course rapide, se dirigeait de son côté.

Don Felipe poussa un cri de joie, il reconnut que ce cavalier était bien le personnage que depuis si longtemps il attendait.

—Ouf! s'écria le voyageur en arrêtant court son cheval devant le portillo et en sautant à terre, je n'en puis plus, ¡válgame Dios! Quelle horrible chaleur!

Sur un geste du colonel, un soldat s'était emparé du cheval et l'avait conduit au corral.

—Eh! Señor don Diego, soyez le bien arrivé, dit le colonel en lui tendant la main à l'anglaise; je désespérais presque de vous voir. Le dîner nous attend; après une course pareille, vous devez être presque mort de faim.

Le ventero les introduisit alors dans un cuarto retiré. Les deux convives se mirent à table et attaquèrent vigoureusement les plats posés devant eux.

Pendant la première partie du repas, tout occupés à satisfaire les exigences d'un appétit aiguisé par une longue abstinence, ils n'échangèrent que de rares paroles entre eux; mais bientôt leur ardeur se calma, ils se renversèrent sur le dossier de leurs butacas avec un ah! de satisfaction, tordirent des cigarettes, les allumèrent et se mirent à fumer, tout en buvant, à petits coups d'excellent refino de Cataluña que l'hôte avait apporté comme complément obligé du dîner.

—Çà, fit don Diego, maintenant que nous voici parfaitement repus, grâces à Dieu et à saint Julien, patron des voyageurs, causons un peu, mon cher colonel.

—Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci avec un fin sourire.

—Eh bien, reprit don Diego, je vous dirai que j'ai entretenu hier le général d'une affaire que je comptais vous proposer; savez-vous ce qu'il m'a répondu? Ne faites pas cela, mon cher don Diego, malgré ses hautes capacités, le colonel don Felipe est un niais imbu des préjugés les plus ridicules, il ne comprendrait pas la grande portée patriotique de l'affaire que vous lui proposeriez, il ne verrait que l'argent et vous refuserait en vous riant au nez, bien que cependant vingt-cinq mille piastres forment une fort belle somme; et il termina en ajoutant: soit, puisque vous lui avez donné rendez-vous, allez le trouver; ne serait-ce que pour la singularité du fait, vous verrez, si par hasard vous vous avisez de parler de cette affaire, comment il vous fermera la bouche et vous renverra, vous et vos vingt-cinq mille piastres, avec votre courte honte.

—Hum! fit le colonel auquel l'énonciation du chiffre avait donné fort à réfléchir.

Don Diego l'examinait du coin de l'œil.

—Aussi, reprit-il en jetant sa cigarette, toutes réflexions faites, je me range à l'avis du général et je ne vous parlerai de rien.

—Ah! fit encore le colonel.

—Cela me chagrine, je l'avoue, mais il faut que j'en prenne mon parti: j'irai trouver Cuellar, peut-être lui ne sera-t-il pas aussi méticuleux.

—Cuellar est un drôle, s'écria don Felipe avec violence.

—Je le sais bien, répondit don Diego doucement, mais que m'importe, en lui donnant une dizaine de mille piastres d'avance, je suis certain qu'il acceptera ma proposition, qui du reste a cela de fort avantageux qu'elle est excessivement honorable.

Le colonel remplit les verres, il semblait préoccupé.

—Diable, dit-il, c'est un beau denier que vous donnez là, dix mille piastres.

—Tout autant, cher seigneur; vous comprenez bien, n'est-ce pas? Que je ne suis pas homme à mettre ainsi gratuitement une affaire sur les bras d'un de mes amis.

—Mais Cuellar n'est pas de vos amis.

—C'est vrai; voilà pourquoi je regrette de m'adresser à lui.

—Mais de quoi s'agit-il donc, en fait?

—C'est un secret.

—Ne suis-je pas votre ami? Soyez assuré que je serai muet comme une tombe.

Don Diego parut réfléchir.

—Vous me promettez le silence?

—Je vous le jure sur l'honneur.

—Oh! Bien, rien ne m'empêche de parler alors. Voici tout simplement ce dont il s'agit: je ne vous apprendrai rien, colonel, en vous disant que de nombreux espions, servant à la fois les deux causes, vendent sans scrupule aucun, à Miramón, les secrets de nos opérations militaires, de même qu'ils se font payer à beaux deniers comptants les renseignements qu'ils nous fournissent sur celles de l'ennemi. Or, le gouvernement de Son Excellence don Benito Juárez a, en ce moment, les yeux ouverts sur les machinations de deux hommes qui sont fortement soupçonnés de jouer ce double rôle; mais les individus dont il s'agit sont doués d'une si merveilleuse finesse, leurs mesures sont si bien prises, que, malgré la quasi certitude morale qui existe contre eux, il a été jusqu'à présent impossible d'obtenir la preuve la plus légère de la vérité: ce sont ces deux hommes qu'il faudrait démasquer en s'emparant de leurs papiers, sur la remise desquels quinze mille piastres seraient immédiatement comptés en sus des dix mille donnés d'avance. Une fois ces preuves entre les mains, le général gouverneur n'hésiterait pas à les traduire devant une cour martiale. Vous voyez que cette affaire n'a rien que d'honorable pour celui qui s'en chargera.

—En effet, c'est même un acte de patriotisme méritoire que d'acquérir cette certitude; et quels sont ces deux hommes?

—Je ne vous ai pas dit leurs noms?

—C'est la seule chose que vous ayez oubliée.

—Oh! Ce ne sont pas les premiers venus, loin de là: le premier vient d'être nommé secrétaire particulier du général Ortega, et le second a, je crois, tout récemment levé une cuadrilla à ses frais.

—Mais leurs noms, leurs noms?

—Vous les connaissez bien, ou du moins je le suppose; le premier se nomme don Antonio Cacerbar et le second...

—Don Melchior de la Cruz, interrompit vivement don Felipe...

—Vous le saviez! s'écria don Diego avec une surprise parfaitement jouée.

—L'élévation subite de ces deux individus, le crédit presque illimité dont ils jouissent auprès du président, m'avait déjà donné à réfléchir, nul ne comprend rien à cette faveur si soudaine.

—Aussi, certaines personnes jugent-elles nécessaire d'élucider la question en s'assurant d'une manière positive de ce que sont ces deux hommes.

—Eh bien, s'écria don Felipe, je le saurai, moi, je vous le promets, et les preuves que vous exigez, je vous les donnerai.

—Vous feriez cela?

—Oui, je vous le jure, d'autant plus que je considère comme le devoir d'un honnête homme de prendre ces coquins la main dans le sac; et, ajouta-t-il avec un singulier sourire, nul mieux que moi ne possède les moyens d'obtenir ce résultat.

—Puissiez-vous ne pas vous tromper, colonel! Car si cela arrivait ainsi, je crois pouvoir vous assurer que la gratitude du gouvernement envers vous ne se bornerait pas à la somme dont je vais vous remettre une partie.

Don Felipe sourit avec orgueil à cette transparente allusion au nouveau grade qu'il ambitionnait.

Don Diego, sans paraître remarquer ce sourire, tira d'un grand portefeuille une feuille de papier pliée en quatre et la remit entre les mains du guérillero qui s'en empara avec un geste de joie et une expression de rapacité satisfaite qui donnait à ses traits, cependant assez beaux et assez réguliers, quelque chose de vil et de méprisable.

Ce papier était une traite de dix mille piastres payables à vue sur une grande maison de banque anglaise de la Veracruz.

Don Diego se leva.

—Vous partez? lui dit le colonel.

—Oui, j'ai le regret d'être forcé de vous quitter.

—A bientôt, seigneur don Diego.

Le jeune homme remonta à cheval et s'éloigna rapidement.

—Eh! murmurait-il tout en galopant, je crois que cette fois la souricière est bien tendue et que les misérables y seront pris.

Le colonel s'était de nouveau assis sur le hamac et avait recommencé à racler le jarabe avec plus de force que de justesse.

XXVIII

AMOUR

Dolores et Carmen étaient seules au jardin.

Blotties comme deux craintives fauvettes au fond d'un bosquet d'orangers, de citronniers, et de grenadiers en fleurs, elles caquetaient à qui mieux mieux.

Doña Maria, légèrement indisposée, gardait la chambre; ou, du moins tel était le prétexte qu'elle avait donné aux jeunes filles pour ne pas leur tenir compagnie au jardin; en réalité, elle s'était enfermée afin de lire une lettre importante que don Jaime lui avait fait passer par un homme sûr.

Les jeunes filles, libres de toute surveillance, s'en donnaient à cœur joie, à se confier leurs naïfs et doux secrets; quelques mots avaient suffi pour rendre entre elles toute explication inutile; aussi pas d'arrière-pensées, de faux fuyants; confiance entière et illimitée, union tacitement conclue pour se venir en aide et forcer les cavaliers aimés à rompre enfin un trop long silence et à laisser lire, dans leur cœur, le nom de celle que chacun d'eux préférait.

C'était justement sur ce grave et intéressant sujet que roulait en ce moment l'entretien des jeunes filles.

Bien qu'elles n'en fussent plus à s'avouer leur mutuel amour, cependant par un sentiment de dignité inséparable de toute passion véritable, elles hésitaient et reculaient en rougissant devant la pensée de pousser les jeunes gens à se déclarer.

Doña Carmen et doña Dolores étaient bien réellement de naïves et innocentes enfants, ignorantes de toutes les coquetteries et de toutes les roueries dont chez nous, peuple soi-disant civilisé, les femmes se font un jeu si cruel et parfois si implacable.

Par un de ces hasards étranges comme la vie réelle en crée si souvent, la conversation des jeunes filles était, à quelques légères différences près, la même que celle qui avait précédemment eu lieu entre le comte et son ami sur le même sujet.

—Dolores, disait doña Carmen d'une voix caressante, vous êtes plus brave que moi; mieux que moi vous connaissez don Ludovic, il est votre parent d'ailleurs: pourquoi cette réserve avec lui?

—Hélas, ma chère belle, répondit doña Dolores, cette réserve qui vous étonne m'est commandée par ma position même. Le comte Ludovic est, aujourd'hui que je suis délaissée de tous, mon seul parent; depuis longues années, nous avons été fiancés l'un à l'autre.

—Comment est il possible, s'écria vivement la jeune fille, que des parents osent ainsi enchaîner leurs enfants sans les consulter, et les condamner par avance à un avenir de douleur?

—Ces arrangements sont, dit-on, fréquents en Europe, ma chérie; d'ailleurs, nous autres femmes, notre faiblesse naturelle ne nous rend-elle pas esclaves des hommes qui pour eux ont gardé la suprême puissance; bien que cette intolérable tyrannie nous fasse gémir, il nous faut courber humblement la tête et obéir.

—Oui, cela n'est que trop vrai, cependant il me semble que si nous résistions...

—Nous serions honnies, montrées au doigt et perdues de réputation.

—Enfin, vous comptez donc, malgré votre cœur, conclure ce mariage odieux?

—Que vous dirai-je, chérie, la pensée seule que ce mariage se puisse accomplir, me rend folle de douleur, et pourtant je n'entrevois aucun moyen de m'y soustraire; le comte a quitté la France, il est venu ici, dans le but unique de m'épouser; mon père en mourant lui a fait promettre de ne pas me laisser sans protecteur et de conclure cette union. Vous voyez que voici bien des raisons et des plus graves pour qu'il me semble impossible de me soustraire au sort qui me menace.

—Mais vous, ma chérie, reprit avec feu doña Carmen, pourquoi ne vous expliquez-vous pas clairement avec le comte? Peut être cette explication aplanirait-elle toutes les difficultés.

—C'est possible, mais cette explication ne peut venir de moi, le comte m'a rendu d'immenses services depuis la mort de mon malheureux père, ce serait fort mal le récompenser que de répondre par un refus à une recherche qui, sous tous les rapports, doit m'honorer.

—Oh! Vous l'aimez, Dolores! s'écria-t-elle avec ressentiment.

—Non, je ne l'aime pas, répondit-elle avec dignité, mais peut-être m'aime-t-il, lui; rien ne me prouve le contraire.

—Je suis certaine que c'est moi qu'il aime! s'écria Carmen.

—Ma chérie, dit-elle en souriant, on n'est jamais certain de ces choses-là, même quand on a devers soi les serments les plus solennels, à plus forte raison, quand ni un mot, ni un geste, ni un regard, ne sont là pour certifier qu'on ne se trompe pas. Je reprends donc: de deux choses l'une, ou le comte m'aime, ou il ne m'aime pas et suppose que moi j'ai de l'amour pour lui; dans un cas comme dans l'autre ma conduite est toute tracée, je dois attendre sans la provoquer une explication, qui ne saurait manquer d'avoir lieu entre nous, et qui, j'en suis convaincue, ne tardera pas; alors je vous le jure Carmen, je serai ce que je dois être avec le comte, c'est-à-dire franche et loyale, et si après cette explication il reste quelques doutes dans le cœur du comte, c'est qu'il aura absolument voulu les conserver, et il ne me restera plus qu'à courber tristement la tête, et à me résigner à mon sort. Voilà tout ce qu'il m'est possible de vous promettre, ma chérie; autre chose, je n'oserais le faire, ma dignité de femme, le respect que je me dois à moi-même, m'ont tracé une ligne de conduite dont je crois de mon honneur de ne pas m'écarter.

—Ma chère Dolores, bien que fort affligée de votre résolution, cependant je suis contrainte d'avouer que c'est la seule que dans la circonstance présente il vous convienne d'adopter, ne me gardez donc pas rancune de ma mauvaise tête, je souffre tant.

—Et moi? Croyez-vous donc, chérie, que je sois heureuse? Oh! Détrompez-vous si vous avez cette pensée; peut-être suis-je plus malheureuse que vous encore.

En ce moment on entendit craquer légèrement le sable des allées.

—Voici quelqu'un; dit doña Dolores.

—C'est le comte, dit aussitôt Carmen.

—Comment le sais-tu, mignonne?

La jeune fille rougit.

—Je le devine aux battements de mon cœur, murmura-t-elle doucement.

—Il est seul, je crois.

—Oui, il est seul.

—Mon Dieu, se passerait-il quelque chose de nouveau?

—Oh! Dieu veuille que non.

Le comte parut à l'entrée du bosquet; il était seul en effet, il salua les jeunes filles et attendit qu'elles daignassent l'autoriser à pénétrer plus avant. Doña Dolores lui tendit la main en souriant, tandis que sa compagne s'inclinait pour dissimuler sa rougeur.

—Soyez le bienvenu, mon cousin, dit doña Dolores, vous arrivez tard aujourd'hui.

—Je suis heureux, ma cousine, répondit-il que vous vous soyez aperçue de ce retard involontaire; mon ami don Domingo, forcé d'aller matin de bonne heure à deux lieues de la ville, m'avait chargé d'une commission qu'il m'a fallu remplir avant que d'avoir le bonheur de vous rendre mes devoirs.

—Voici une excuse parfaitement motivée, mon cousin, et nous vous absolvons, Carmen et moi; maintenant asseyez-vous, là, entre nous deux, et causons.

—Avec le plus grand plaisir, ma cousine.

Il entra alors dans le bosquet, et s'assit entre les deux jeunes filles.

—Permettez-moi, doña Carmen, reprit-il, en se penchant avec courtoisie vers la jeune fille, de vous présenter mes respectueux hommages et de m'informer de votre chère santé.

—Je vous suis reconnaissante de cette attention, caballero, répondit-elle; grâce à Dieu, ma santé est fort bonne, je désirerais que celle de ma mère fut dans d'aussi excellentes conditions.

—Doña Maria serait-elle malade? s'écria-t-il vivement.

—J'espère que non, cependant elle est assez gravement indisposée pour garder la chambre.

Le comte fit un mouvement pour se lever.

—Peut-être ma présence ici paraîtrait-elle déplacée dans de telles circonstances, dit-il, et je vais...

—Nullement, demeurez, caballero, vous n'êtes pas un étranger pour nous: votre titre de cousin et de fiancé de ma chère Dolores, ajouta-t-elle avec intention, autorise suffisamment votre présence.

—Autorisée bien plus encore, mon cousin, par les services nombreux que vous nous avez rendus et qui vous donnent droit à notre reconnaissance.

—Aussi quoi qu'il arrive, vous et don Domingo votre ami, serez toujours les bienvenus auprès de nous, caballero, dit en souriant doña Carmen.

—Vous me comblez, señoritas.

—N'aurons-nous pas le plaisir de voir aujourd'hui votre ami?

—Pardonnez-moi, señorita, avant une heure il sera ici; mais vous vous levez, avez-vous donc l'intention de nous quitter, doña Carmen?

—Pour quelques instants seulement, caballero, je vous demande l'autorisation de vous laisser; Dolores vous tiendra compagnie pendant que j'irai voir si ma mère se trouve mieux.

—Faites, señorita, et soyez assez bonne pour informer madame votre mère du vif intérêt que je lui porte, et du chagrin que j'éprouve de la savoir indisposée.

La jeune fille salua en souriant, et s'éloigna légère comme un oiseau.

Le comte et doña Dolores demeurèrent seuls. Leur situation était singulière et surtout fort embarrassante, ils se trouvaient ainsi à l'improviste mis en demeure d'entamer cette explication, devant laquelle tout en en reconnaissant l'urgente nécessité, ils reculaient cependant tous les deux.

S'il est difficile à une femme d'avouer à l'homme qui la courtise, qu'elle ne l'aime pas, cet aveu est bien plus difficile et bien plus pénible encore, lorsqu'il doit sortir de la bouche d'un homme.

Quelques minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles les deux jeunes gens ne prononcèrent pas un mot, et se contentèrent de se jeter des regards à la dérobée.

Enfin, comme le temps se passait, et que le comte craignait, s'il laissait échapper cette occasion favorable, de ne pas la voir se représenter avant longtemps, il se décida à prendre la parole.

—Eh bien, ma cousine, dit-il du ton le plus dégagé qu'il put affecter, commencez-vous à vous habituer un peu à cette vie de recluse que les circonstances malheureuses où vous vous êtes trouvée, vous ont faite?

—Je suis parfaitement habituée à cette existence calme et reposée, mon cousin, répondit-elle, si ce n'étaient les tristes souvenirs qui, à chaque instant, me viennent assaillir, je vous avoue que je me trouverais fort heureuse.

—Je vous en félicite, ma cousine.

—En effet, que me manque-t-il ici? Doña Maria et sa fille me chérissent, elles m'entourent de soins et d'attentions, j'ai un petit cercle d'amis dévoués; puis-je désirer autre chose en ce monde, où la véritable félicité ne saurait exister?

—J'envie votre philosophie, ma cousine, cependant mon devoir de parent... et d'ami, ajouta-t-il avec hésitation, m'obligent à vous faire observer que cette situation, si heureuse qu'elle soit, ne saurait être que précaire, vous ne pouvez espérer passer vos jours au sein de cette charmante famille; mille événements imprévus peuvent surgir tout à coup, qui vous en sépareront violemment.

—C'est vrai, mon cousin, murmura-t-elle d'une voix basse et tremblante.

—Vous savez, reprit-il, combien peu, en ce malheureux pays, il est permis de compter sur l'avenir, une jeune fille de votre âge, surtout de votre beauté, ma cousine, est fatalement exposée à mille dangers auxquels il lui est presqu'impossible de se soustraire; je suis, moi, votre parent, sinon le plus proche, du moins le plus réellement dévoué, vous n'en doutez point n'est-ce pas?

—Oh! Dieu m'en garde, mon cousin, croyez bien au contraire que mon cœur vous conserve une profonde reconnaissance pour les services sans nombre que vous m'avez rendus.

—De la reconnaissance seulement, dit-il avec intention, le mot est bien vague, ma cousine.

Elle leva sur lui son charmant et limpide regard.

—Quel autre mot pourrai-je employer? dit-elle.

—J'ai tort, pardonnez-moi, reprit-il; c'est que la situation dans laquelle nous sommes placés, l'un vis-à-vis de l'autre, est si singulière, ma cousine, que je ne sais véritablement comment m'exprimer, en vous parlant toujours; je crains de vous déplaire.

—Non, mon cousin, vous n'avez rien à redouter de pareil, répondit-elle en souriant, vous êtes mon ami, et à ce titre, vous avez le droit de tout me dire, comme moi je puis tout entendre.

—Ce titre d'ami que vous me donnez, dit-il doucement, votre père avait désiré...

—Oui, interrompit-elle avec une certaine vivacité, je sais à quoi vous faites allusion, mon cousin: mon père avait fait pour moi des projets d'avenir, que la mort l'a empêché de réaliser.

—Ces projets, ma cousine, il dépend de vous seule qu'ils se réalisent.

Elle sembla hésiter pendant une minute ou deux, puis elle reprit d'une voix tremblante en pâlissant légèrement:

—Les désirs de mon père sont des ordres pour moi, mon cousin; le jour où il vous plaira d'exiger ma main, je vous la donnerai.

—Ma cousine, ma cousine, s'écria-t-il avec feu, je ne l'entends pas ainsi, j'ai juré à votre père, non seulement de veiller sur vous, mais encore, d'assurer voire bonheur par tous les moyens en mon pouvoir. Cette main que vous êtes prête à me donner, pour obéir à votre père, cette main, je ne l'accepterai que si en même temps elle est accompagnée du don de votre cœur; quels que soient les sentiments que j'éprouve pour vous, jamais je ne vous contraindrai à contracter une union qui vous rendrait malheureuse.

—Merci, mon cousin, murmura-t-elle en baissant les yeux, vous êtes noble et bon.

Le jeune homme lui prit doucement la main.

—Dolores, lui dit-il, permettez-moi de vous donner ce nom, ma cousine, je suis votre ami, n'est-ce pas?

—Oh! Oui, fit-elle faiblement.

—Mais, ajouta-t-il avec hésitation, votre ami seulement?

—Hélas! soupira-t-elle.

—Il suffit, dit-il, il est inutile d'insister davantage, ma cousine vous êtes libre.

—Que voulez-vous dire? s'écria-t-elle avec anxiété.

—Je veux dire, Dolores que je vous rends votre parole, je renonce à l'honneur de vous épouser, tout en me réservant le droit, si vous y consentez, de continuer de veiller à votre bonheur.

—Mon cousin!

—Dolores, vous ne m'aimez pas, votre cœur s'est donné à un autre, un mariage entre nous ferait le malheur de tous deux; pauvre enfant, déjà vous avez assez été éprouvée par l'adversité, à un âge où la vie ne doit être semée que de fleurs; soyez heureuse avec celui que vous aimez! Il ne tiendra pas à moi, que bientôt votre sort soit uni au sien. Ce titre précieux d'ami que vous m'avez donné je le justifierai, en renversant les obstacles, qui peut être s'opposent à l'accomplissement de vos plus chers désirs.

—Ah! s'écria-t-elle, les yeux baignés de larmes en pressant la main qui tenait la sienne, pourquoi n'est-ce pas vous que j'aime, vous si digne d'inspirer de tendres sentiments?

—Le cœur a de ces anomalies, ma cousine; qui sait, peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi; maintenant; séchez vos larmes, ma querida Dolores! Ne voyez plus en moi qu'un ami dévoué, un confident sûr auquel si je ne les connaissais déjà, vous pourriez sans crainte confier tous vos charmants secrets d'amour.

—Eh quoi! fit-elle en le regardant avec surprise, vous sauriez...?

—Je sais tout, ma cousine, rassurez-vous donc; d'ailleurs, lui n'a pas été aussi discret que vous: il m'a tout avoué.

—Il m'aime! s'écria-t-elle, en se levant toute droite; il serait possible?

En ce moment un bruit de pas précipités se fit entendre au dehors.

—Lui-même va vous le dire, reprit le comte.

Au même instant, Dominique entra dans le bosquet.

—Ah! fit-elle en retombant tremblante sur le banc qu'elle avait quitté.

—Mon Dieu! s'écria Dominique en pâlissant, que se passe-t-il donc?

—Rien qui doive vous effrayer, mon ami, répondit en souriant le comte; doña Dolores vous permet de lui adresser ses hommages.

—Il serait vrai! s'écria-t-il en s'élançant vers elle et tombant à ses genoux.

—Oh! Mon cousin, fit la jeune fille d'un ton de doux reproche, pourquoi avoir ainsi abusé d'un secret?

—Que vous ne m'aviez pas confié, mais que j'ai deviné, répondit-il.

—Traître! dit la jeune fille en se levant subitement et en menaçant son cousin du doigt, si vous avez deviné mon secret, j'ai surpris le vôtre.

Et elle disparut, s'envolant légère comme un oiseau, et laissant les deux hommes face-à-face. Dominique, étonné de cette fuite imprévue qu'il ne savait à quel motif attribuer, fit un mouvement pour s'élancer à sa poursuite, mais le comte l'arrêta.

—Demeure, lui dit-il; le cœur des jeunes filles a des mystères qui ne doivent pas être dévoilés. Que veux-tu de plus, maintenant que tu es sûr de son amour?

—Oh! Mon ami, s'écria-t-il en se jetant dans ses bras, je suis le plus heureux des hommes.

—Egoïste, lui dit doucement le comte, qui ne songe qu'à lui lorsque mon âme souffre peut-être sans espoir!

Doña Dolores n'avait fui aussi vite le bosquet que pour rétablir un peu d'ordre dans ses pensées, et se remettre de la trop forte émotion qu'elle venait d'éprouver.

Comme elle allait entrer dans la maison, Carmen en sortit.

Dolores se jeta dans ses bras en fondant en larmes. La jeune fille, effrayée de l'état dans lequel elle voyait son amie, la conduisît doucement jusqu'à sa chambre, où celle-ci se laissa mener machinalement sans opposer la plus légère résistance.

Doña Dolores demeura longtemps avant de pouvoir raconter à son amie ce qui s'était passé dans le bosquet, et comment l'arrivée imprévue de Dominique l'avait pour ainsi dire obligée à laisser échapper l'aveu de son amour.

Doña Carmen, qui était loin de s'attendre à un dénouement si prompt et surtout si heureux, fut au comble de la joie.

Plus de contrainte désormais, plus de malentendus, elles pourraient sans arrière-pensée se livrer à leurs doux rêves d'avenir. Qu'avaient-elles à redouter, maintenant qu'elles étaient sûres de l'amour des deux jeunes gens? Quel obstacle pourrait empêcher leur prompte union?

Ainsi raisonnait doña Carmen, pour rassurer la pudeur un peu effarouchée de son amie par l'aveu qui malgré elle lui avait échappé et la remplissait de honte.

Les jeunes filles sont ainsi, qu'elles consentent à ce que celui qu'elles aiment devine leur amour, mais qu'elles considèrent comme une impardonnable faiblesse d'en convenir devant lui.

Carmen, plus âgée de quelques années que Dolores et par conséquent plus forte contre ses propres émotions, railla doucement son amie de sa faiblesse, et l'amena peu à peu à convenir avec elle que, puisque l'aveu de son amour était fait, elle ne le regrettait pas.

Elles quittèrent alors leur chambrette, et, composant leur visage pour en effacer toute trace d'émotion, elles se rendirent au jardin.

Il était désert.

XXIX

LE COUP DE MAIN

En retournant de quelques pas en arrière, nous raconterons ce qui s'était passé depuis le jour où Miramón avait si librement disposé de l'argent des bons de la Convention déposé au consulat anglais jusqu'à celui où notre histoire est arrivée; car les événements politiques, non seulement ne furent pas étrangers, mais encore précipitèrent le dénouement de l'histoire que nous avons entrepris d'écrire.

Ainsi que don Jaime le lui avait prédit, la façon tant soit peu brutale dont le général Márquez avait exécuté ses ordres, et l'acte même foncièrement illégal de s'emparer des fonds de la Convention, avait fatalement entaché le caractère jusque-là si pur de tout arbitraire et de toute spoliation du jeune président.

En apprenant cette nouvelle, les membres du corps diplomatique, entre autres l'ambassadeur d'Espagne et le chargé d'affaires de France, qui penchaient plutôt pour Miramón que pour Juárez, à cause de la noblesse de son caractère et de l'élévation de ses vues, avaient, dès ce moment, considéré la cause du parti modéré représenté par Miramón comme irrémissiblement perdue, à moins d'un de ces miracles si fréquents en révolution, mais dont rien ne faisait soupçonner la possibilité. D'ailleurs, la somme comparativement fort importante des bons de la Convention, jointe à celle que don Jaime avait fait remettre au président, n'avait pas suffi, non pas à combler le déficit, il était énorme, mais seulement à le diminuer sensiblement.

La plus grande partie de l'argent avait été employée à payer les soldats qui, n'ayant pas touché de solde depuis trois mois, commençaient à faire entendre des cris séditieux et menaçaient de déserter en masse.

L'armée payée ou à peu près, Miramón ouvrit des enrôlements dans le but de l'augmenter, afin de tenter une dernière fois la fortune des combats, résolu à défendre pied à pied le pouvoir qui lui était librement confié par les représentants de la nation.

Cependant, malgré la confiance qu'il affectait, le jeune et aventureux général ne se faisait pas illusion sur ce que sa position avait de déplorable, vis-à-vis des forces de plus en plus considérables et réellement imposantes des puros, ainsi que se nommaient eux-mêmes les partisans de Juárez; aussi, avant de jouer sa dernière partie, voulût-il essayer du dernier moyen en son pouvoir c'est-à-dire une médiation diplomatique.

L'ambassadeur d'Espagne, à son arrivée au Mexique, avait reconnu le gouvernement de Miramón; ce fut donc à ce diplomate, qu'en désespoir de cause, s'adressa le président aux abois, dans le but d'obtenir une médiation des ministres résidents afin de tenter par la conciliation d'arriver au rétablissement de la paix, proposant de se soumettre à certaines conditions dont voici les plus importantes:

Premièrement, les délégués choisis par les deux partis belligérants, conférant avec les ministres européens et celui des États-Unis, conviendraient de la façon de rétablir la paix.

Secondement: Ces délégués nommeraient la personne qui devrait conserver le gouvernement de toute la république pendant qu'une assemblée générale résoudrait les questions qui divisaient les Mexicains.

Troisièmement enfin: on déterminerait également la manière de convoquer le Congrès.

Cette dépêche, adressée le 3 octobre 1860 au ministre d'Espagne, se terminait par ces paroles significatives qui montraient bien la lassitude de Miramón et le désir réel qu'il avait d'en finir:

«Dieu veuille que cette convention, tentée confidentiellement, obtienne un meilleur résultat que celles qui jusqu'à ce jour ont été proposées.»

Ainsi que tout le faisait supposer, cette tentative suprême de réconciliation échoua.

Le motif en était simple et facile à comprendre pour les gens même les plus en dehors de la politique.

Juárez, maître de la plus grande partie du territoire de la république, se sentait dans son gouvernement de Veracruz trop fort par l'épuisement de son adversaire, pour ne pas se montrer intraitable sur le fond même de la question; il voulait non pas partager la position par des concessions réciproques, mais bien triompher intégralement.

Pourtant, comme un brave lion acculé par les chasseurs, Miramón avait toujours foi dans sa valeureuse épée si souvent victorieuse, il ne désespérait pas encore ou plutôt il ne voulait pas désespérer; afin de retenir les lambeaux épars de ses derniers défenseurs, le l7 novembre, il leur adressa un suprême appel, dans lequel il s'efforça de ranimer les étincelles mourantes de sa cause perdue déjà, essayant de donner à ceux qui l'entouraient encore l'énergie qu'il conservait intacte en lui-même.

Malheureusement, la foi avait fui, ces paroles tombaient dans des oreilles fermées par l'intérêt personnel et la peur; nul ne voulut comprendre ce cri suprême de l'agonie d'un grand et sincère patriote.

Cependant, il fallait prendre une résolution quelconque, renoncer à continuer la lutte et déposer le pouvoir, ou tenter de nouveau le sort des armes et résister jusqu'à la dernière extrémité.

Ce fut cette dernière résolution qui après mûres réflexions fut adoptée par le général.

La nuit touchait à son terme; des lueurs bleuâtres filtraient à travers les rideaux et faisaient pâlir les bougies allumées dans le cabinet où une fois déjà nous avons conduit le lecteur pour le faire assister à l'entretien du général président et de l'aventurier.

Cette fois encore les deux mêmes interlocuteurs se trouvaient face-à-face dans le cabinet.

Les bougies presque entièrement brûlées montraient que la veillée avait été longue, les deux hommes courbés sur une immense carte semblaient l'étudier avec la plus sérieuse attention, tout en causant entre eux avec une certaine animation.

Tout à coup le général se redressa avec un mouvement d'humeur et se laissa tomber dans un fauteuil.

—Bah! murmura-t-il entre ses dents, à quoi bon s'obstiner contre la mauvaise fortune?

—Pour la vaincre, général, répondit l'aventurier.

—C'est impossible.

—Vous désespérez? Vous? dit-il avec intention.

—Je ne désespère pas; loin de là, je suis au contraire résolu à me faire tuer s'il le faut, plutôt que de subir la loi que prétend m'imposer ce misérable Juárez, cet Indien haineux et vindicatif ramassé par pitié sur le bord d'une route par un Espagnol, et qui ne se sert des connaissances qu'il a acquises, et de l'éducation de hasard qu'il a reçue, que pour déchirer sa patrie et la plonger dans un gouffre de malheurs.

—Que voulez-vous faire à cela, général? répondit railleusement l'aventurier. Qui sait? Peut-être l'Espagnol dont vous pariez n'a-t-il élevé cet Indien que dans le but d'accomplir une vengeance et dans la prévision de ce qui se passe aujourd'hui?

—Tout porterait à te croire, sur mon âme. Jamais homme n'a suivi avec une patience plus féline les plus ténébreux projets et n'a accompli plus d'odieuses actions avec un cynisme plus effronté.

—N'est-ce pas le chef des Puros? dit en riant l'aventurier.

—Maudit soit cet homme! s'écria le général dans un mouvement de généreuse indignation dont il ne fut pas maître; il veut la ruine de notre malheureux pays.

—Pourquoi ne pas vouloir suivre mon conseil?

Le général haussa les épaules avec impatience.

—Eh! Mon Dieu, dit-il, parce que le plan que vous m'avez soumis, est impraticable.

—Ce motif est-il bien réellement le seul qui vous empêche de l'adopter? demanda-t-il finement.

—Et puis, reprit le général avec un léger embarras, puisque vous m'y contraignez, parce que je le trouve indigne de moi.

—Oh! Général, permettez-moi de vous faire observer que vous ne m'avez pas compris.

—Allons donc, vous plaisantez, mon ami, je vous ai si bien compris au contraire que si vous y tenez je vous répéterai mot pour mot le plan que vous avez conçu, et, ajouta-t-il en riant, que par amour-propre d'auteur, vous tenez tant à me voir mettre à exécution.

—Ah! fit l'aventurier d'un air de doute.

—Eh bien, ce plan, le voici; sortir, de la ville à l'improviste, ne pas prendre d'artillerie avec moi, afin de marcher plus vite; à travers des chemins perdus, surprendre l'ennemi, l'attaquer.

—Et le battre, ajouta l'aventurier avec intention.

—Oh! Le battre... fit-il avec doute.

—C'est immanquable; remarquez donc, général, que vos ennemis vous supposent avec raison enfermé dans la ville, occupé à vous y fortifier dans la prévision du siège dont ils vous menacent; que, depuis la défaite du général Márquez, ils savent qu'aucun de vos partisans ne tient la campagne, que, par conséquent, ils n'ont pas d'attaque à redouter et qu'ils marchent avec la sécurité la plus entière.

—C'est vrai, murmura le général.

—Aussi, rien ne sera-t-il plus facile que de les mettre en déroute; la guerre de partisan est la seule non seulement que vous puissiez faire aujourd'hui, mais qui vous offre des chances de succès à peu près certaines; en harcelant sans cesse vos ennemis, en les battant en détail, vous avez l'espoir de ressaisir la fortune qui vous abandonne et de vous délivrer de votre odieux compétiteur. Ayez seulement le dessus dans trois ou quatre rencontres avec ses troupes, et vos partisans qui vous abandonnent parce qu'ils vous croient perdu vous reviendront en foule, et cette formidable armée de Juárez fondra comme la neige au soleil.

—Oui, oui, je comprends ce qu'il y a de hardi dans ce plan.

—D'ailleurs, il vous offre une chance suprême.

—Laquelle?

—Celle, si vous êtes vaincu, d'anoblir votre chute en tombant les armes à la main sur un champ de bataille au lieu de vous laisser enfumer comme un renard dans un terrier par un ennemi que vous méprisez, et de vous voir dans quelques jours contraint d'accepter une capitulation honteuse, afin d'éviter à la capitale de la république, les horreurs d'un siège.

Le général se leva et commença à marcher à grands pas dans le cabinet; au bout d'un instant il s'arrêta devant l'aventurier.

—Merci, don Jaime, lui dit-il d'une voix affectueuse, merci! Votre rude franchise m'a fait du bien, elle m'a prouvé qu'il me reste au moins un ami fidèle dans la mauvaise fortune; eh bien, soit j'adopte votre plan, aujourd'hui même je le mettrai à exécution; quelle heure est-il?

—Pas tout-à-fait quatre heures du matin, général.

—A cinq heures, j'aurai quitté México.

L'aventurier se leva.

—Vous me quittez, mon ami, lui dit le président.

—Ma présence n'est plus nécessaire ici, général; permettez-moi de me retirer.

—Nous nous reverrons.

—Au moment de la bataille, oui, général. Où comptez-vous attaquer l'ennemi?

—Là, dit le général, en posant le doigt sur un point de la carte, à Toluca, où son avant-garde n'arrivera pas avant deux heures de l'après-dîner; en faisant diligence, je puis l'atteindre vers midi et avoir ainsi le temps nécessaire à tout préparer pour le combat.

—L'endroit est bien choisi, je vous prédis une victoire, général.

—Dieu vous entende! Moi je n'y crois pas.

—Encore votre découragement.

—Non, mon ami, vous vous trompez; ce n'est pas découragement de ma part, c'est conviction.

Et il tendit affectueusement la main à l'aventurier qui prit congé et se retira.

Quelques instants plus tard, don Jaime avait quitté México et penché sur le cou de son cheval il courait à fond de train en rase campagne.

XXX

LA SORTIE

Ainsi que Miramón l'avait dit à l'aventurier, à cinq heures précises il sortait de México à la tête de ses troupes.

Ses forces n'étaient pas nombreuses; elles ne se composaient que de trois mille cinq cents hommes, infanterie et cavalerie, sans artillerie, à cause des chemins perdus à travers lesquels il devait marcher.

Chaque cavalier portait un fantassin en croupe, afin de rendre la marche plus rapide.

C'était réellement un coup de main que le président allait tenter, coup de main des plus hasardeux, mais qui, pour cette raison même, avait de nombreuses chances de succès.

Le général Miramón chevauchait en tête de l'armée, au milieu de son état major avec lequel il causait gaiment; on aurait dit, à le voir allant ainsi calme et souriant, que nulle préoccupation n'attristait son esprit, il semblait en quittant México avoir repris cette heureuse insouciance de la jeunesse que les soucis du pouvoir lui avaient si vite fait oublier.

La matinée bien qu'un peu fraîche présageait un beau jour: un transparent brouillard s'élevait de la terre pompé par les rayons de plus en plus ardents du soleil. Quelques rares troupeaux apparaissaient çà et là dans les plaines; des recuas de mules, conduites par des arrieros et se dirigeant vers México, croisaient incessamment la marche des troupes; la terre bien cultivée ne présentait aucune trace de la guerre, la campagne semblait au contraire jouir d'un calme profond.

Quelques Indiens couraient le long des chemins conduisant des bœufs à la ville, d'autres amenaient des fruits et des légumes, tous se hâtaient, et chantaient insouciamment, pour charmer les ennuis et la longueur de la route.

En croisant le président qu'ils connaissaient bien, ils s'arrêtaient étonnés, se découvraient, et le saluaient avec un affectueux respect.

Cependant, sur l'ordre de Miramón, les troupes s'étaient engagées dans des sentiers perdus, presqu'infranchissables, où les chevaux n'avançaient qu'avec une difficulté extrême.

Le paysage se fit alors plus abrupte et plus accidenté; la marche devint plus rapide, le silence se rétablit dans les rangs des soldats: on approchait de l'ennemi.

Vers dix heures du matin, le président ordonna une halte pour faire reposer les chevaux, et donner aux soldats le temps de déjeuner. Ordinairement rien de curieux comme une armée mexicaine; chaque soldat est accompagné de sa femme, chargée de porter les provisions de bouche, et de préparer les repas. Ces malheureuses, dévouées à toutes les affreuses conséquences de la guerre, campent à quelques distances des troupes lorsqu'elles s'arrêtent; ce qui donne aux armées mexicaines l'apparence d'une émigration de barbares. Lorsqu'on livre bataille, elles demeurent spectatrices impassibles de la lutte, sachant d'avance qu'elles deviendront la proie du vainqueur, mais acceptant, ou plutôt se soumettant avec une philosophique indifférence à cette dure nécessité.

Cette fois, il n'en avait pas été ainsi; le président avait expressément défendu qu'aucune femme suivît l'armée; les soldats avaient donc emporté leurs provisions de bouche toutes préparées dans les alforjas, ou doubles poches de toile attachées à l'arrière de leur selle; précaution qui, en évitant une perte de temps considérable sur celui marqué pour le repas, avait en outre cet avantage qu'elle évitait qu'on allumât du feu.

A onze heures on sonna le boute-selle et chacun se mit en devoir de reprendre son rang.

On approchait de Toluca, lieu où le président avait résolu d'attendre l'ennemi.

Le chemin coupé de ravins profonds, à travers lesquels on ne pouvait passer qu'avec des difficultés extrêmes, devenait presqu'impraticables; cependant les soldats ne se décourageaient pas, c'était l'élite des troupes de Miramón, ses plus fidèles partisans, ceux qui l'avaient accompagné depuis le commencement de la guerre; ils redoublaient d'ardeur devant les obstacles qu'ils surmontaient en riant, encouragés par l'exemple de leur jeune général qui marchait bravement en avant, et leur donnait ainsi l'exemple de la patience et de l'abnégation.

Le général Cobos avait été détaché en éclaireur avec une vingtaine d'hommes résolus afin de surveiller la marche de l'ennemi, et d'avertir le président dès qu'il l'apercevrait, en se repliant aussitôt sans se laisser voir sur le gros de l'armée.

Soudain Miramón aperçut trois cavaliers qui accouraient à toute bride vers lui; supposant avec raison que ces cavaliers étaient porteurs d'une nouvelle importante, il éperonna son cheval et s'élança au devant d'eux.

Bientôt il les eut rejoints.

De ces trois hommes deux étaient des soldats, le troisième bien monté et armé jusqu'aux dents, paraissait être un paysan.

—Quel est cet homme? demanda le président en s'adressant à un des soldats.

—Excellence, répondit l'un d'eux, cet individu s'est présenté au général en demandant à être conduit vers vous, il est porteur, dit-il, d'un pli qui doit vous être remis personnellement.

—Qui t'envoie vers moi? demanda le président à l'inconnu, immobile devant lui.

—Que votre Excellence lise d'abord cette lettre, répondit-il, en retirant un pli cacheté de son dolman et le présentant respectueusement au général.

Miramón le décacheta et le parcourut rapidement des yeux.

—Ah, ah! fit-il en l'examinant avec attention, comment te nommes-tu, mon brave?

—López, mon général.

—Bien! Ainsi il est près d'ici?

—Oui, général, embusqué avec trois cents cavaliers.

—Alors, il te met à ma disposition?

—Oui, général, pour tout le temps que vous aurez besoin de moi.

—Dis-moi, López, tu connais ce pays?

—J'y suis né, Excellence.

—Ainsi, tu es capable de nous guider?

—Où il vous plaira.

—Connais-tu la position de l'ennemi?

—Parfaitement, Excellence; les têtes de colonnes des généraux Berriozábal et Degollado, ne sont qu'à une lieue environ de Toluca, où elles doivent faire une grande halte.

—A quelle distance sommes-nous de Toluca, nous autres?

—En suivant cette route, à trois lieues environ, Excellence.

—C'est bien long; il y a un autre chemin plus court?

—Il y en a un qui raccourcit la distance de plus des deux tiers.

—¡Caray! s'écria le général, il faut le prendre.

—Oui, mais il est étroit, dangereux et impraticable à l'artillerie, la cavalerie même n'y passera qu'à grand peine.

—Je n'ai pas d'artillerie.

—Alors, la chose est possible, général.

—Je n'en demande pas davantage.

—Seulement, si votre Excellence me le permet, je lui soumettrai un avis que je crois bon.

—Parle.

—Le chemin est rude; il serait préférable de démonter la cavalerie, de laisser marcher l'infanterie en avant, et de la faire suivre par les cavaliers, conduisant leurs chevaux en bride.

—Cela va bien nous retarder.

—Au contraire, général, nous irons plus vite à pied.

—Soit; dans combien de temps serons-nous à Toluca?

—Dans trois quarts d'heure... est-ce trop, général?

—Non; si tu tiens ta promesse, je te donnerai dix onces.

—Bien que ce ne soit pas l'intérêt qui me dirige, répondit López, en riant, je suis tellement certain de ne pas me tromper, que je regarde l'argent comme gagné.

—Eh bien, puisqu'il en est ainsi, prend-le tout de suite, dit le général en lui donnant sa bourse.

—Merci, Excellence; maintenant nous partirons quand vous voudrez; seulement, recommandez le plus grand silence aux soldats, afin que nous arrivions à l'improviste sur l'ennemi, et que nous l'attaquions avant qu'il ait le temps de se reconnaître.

Miramón expédia un soldat au général Cobos, pour lui donner l'ordre de se replier au plus vite, puis il fit mettre pied à terre aux soldats, plaça les fantassins en avant, sur quatre de front, ce qui était la plus grande largeur dont on pouvait disposer; la cavalerie démontée forma l'arrière-garde.

Le général Cobos ne tarda pas à rejoindre; en quelques mots, Miramón le mit au fait.

Le président, faisant tenir en bride derrière lui son cheval et celui du guide, se plaça en tête de la troupe, malgré les prières de ses amis.

—Non, répondit-il à leurs sollicitations, je suis votre chef: en cette qualité, la plus grande part de péril me revient, ma place est ici et j'y reste.

Ils furent contraints de le laisser agir à sa guise.

—Partons-nous? dit Miramón à López.

—Allons, général.

Ils se mirent en marche; tous ces mouvements avaient été exécutés dans le plus grand silence, avec une rapidité et un ensemble admirable.

López ne s'était pas trompé: le sentier qu'il avait fait prendre aux troupes était si rocailleux et si difficile, que les troupes avançaient beaucoup plus rapidement à pieds.

—Ce sentier se prolonge-t-il ainsi longtemps? demanda le président au guide.

—Jusqu'à demi-portée de fusil à peu près de Toluca, général, répondit celui-ci; arrivé là, il monte par une pente assez rapide, en s'élargissant beaucoup, jusqu'à dominer Toluca, où il est facile de descendre même avec la cavalerie au galop.

—Hum! Il y a du bon et du mauvais dans ce que tu m'apprends-là.

—Je ne comprends pas, Excellence.

—Dam, c'est assez clair cependant, il me semble: suppose que les Puros aient placé un cordon de sentinelles sur la hauteur, notre projet sera éventé et notre expédition inutile, tu n'as pas réfléchi à ce que tu faisais en nous conduisant par ici.

—Pardon, Excellence, les Puros savent qu'aucun corps d'armée ne bat la campagne, ils se croient certains de n'avoir pas d'attaque à redouter; ils ne prennent donc pas des précautions, qu'ils considèrent comme inutiles; de plus, les hauteurs dont vous parlez, sont trop éloignées de l'endroit où ils camperont, et surtout trop élevées pour qu'ils songent à les couronner.

—Enfin, murmura le général, à la grâce de Dieu! Maintenant que je suis ici, je ne reculerai pas.

Ils continuèrent à s'avancer en redoublant de précautions.

Depuis vingt-cinq minutes environ ils étaient engagés dans le sentier, lorsque López, après avoir jeté autour de lui un regard scrutateur, s'arrêta subitement.

—Que fais-tu? lui demanda le général.

—Vous le voyez, Excellence, je m'arrête; de l'autre côté de ce coude, qui est là devant nous, le sentier commence à monter, nous ne sommes plus qu'à une portée de fusil au plus de Toluca; si vous me le permettez, je vais me lancer en avant, en enfant perdu, afin de m'assurer que les hauteurs ne sont pas surveillées et que vous avez le passage libre.

Le général le regarda attentivement.

—Vas, lui dit-il enfin, nous attendrons ton retour pour pousser en avant, je me fie à toi.

López se débarrassa de ses armes et de son chapeau, qui non seulement lui étaient inutiles, mais encore auraient pu le trahir, et s'étendant sur le sol, il commença à ramper à la mode indienne et ne tarda pas à disparaître au milieu des halliers qui bordaient le sentier.

Cependant, sur un signe du président, le mot de halte avait rapidement circulé dans les rangs et l'armée s'était arrêté presqu'instantanément.

Quelques minutes s'écoulèrent.

Les généraux s'étaient rapprochés, ils entouraient le président.

Le guide ne revenait pas. L'anxiété était au comble.

—Cet homme nous trahit, dit le général Cobos.

—Je ne le crois pas, répondit aussitôt Miramón, je suis sûr de celui qui me l'a adressé.

En ce moment, les buissons s'écartèrent et un homme parut.

Cet homme était López, le guide.

Son visage était calme, son œil clair, sa démarche assurée; il s'approcha du président, s'arrêta à deux pas de lui, le salua et attendit qu'il lui adressât la parole.

—Eh bien? demanda Miramón.

—Je me suis avancé jusqu'à la crête même de la hauteur, Excellence, répondit-il, j'ai vu distinctement le bivouac des Puros; ils ne soupçonnent pas votre présence: je crois que vous pouvez agir.

—Ainsi, ils n'ont pas établi de cordon de sentinelles sur la hauteur?

—Non, général.

—Bien, conduis-moi jusqu'à l'entrée du sentier, il me faut voir les lieux afin de dresser mon plan d'attaque en conséquence.

López ramassa son fusil et son chapeau.

—Je suis prêt, dit-il.

Ils s'avancèrent; derrière eux, à une courte distance venait l'armée.

Tout était désert, ainsi que le guide l'avait annoncé.

Miramón examina le terrain avec la plus sérieuse attention.

—Bon, murmura-t-il, je sais maintenant ce qui me reste à faire, et s'adressant au guide:

—Ainsi, ton maître est embusqué de façon à prendre l'ennemi à revers, dit-il.

—Oui, Excellence.

—Mais comment le prévenir, afin que son attaque coïncide avec la nôtre?

—Rien de plus facile, Excellence; vous voyez cet arbre, qui s'élance solitaire et dont le faîte, seul, domine la hauteur?

—Oui, je le vois, eh bien?

—J'ai l'ordre de couper la tête de cet arbre au moment précis ou vous commencerez l'attaque, la disparition de l'arbre, sera pour lui le signal de charger l'ennemi.

—Vive Dieu! s'écria-t-il, cet homme est né général, rien ne lui échappe; vas à cet arbre, monte dessus, et tiens-toi prêt, lorsque tu me verras lever mon épée en l'air, d'un coup de ta machette tu trancheras la cime de l'arbre: tu m'as compris?

—Parfaitement, Excellence, mais après que ferai-je?

—Ce que tu voudras.

—Bon, alors je rejoindrai mon maître.

Il prit son cheval des mains de l'assistant qui le tenait en bride, et se dirigea tranquillement vers l'arbre.

Miramón divisa son infanterie en trois corps, et plaça sa cavalerie en réserve.

Toutes les dispositions prises, les troupes commencèrent l'ascension de la hauteur.

Lorsqu'elles atteignirent le sommet.

—En avant! En avant! s'écria Miramón en brandissant son épée et s'élançant sur la descente.

Toute l'armée roula derrière lui comme une avalanche.

En voyant le président lever son épée, d'un seul coup López avait tranché la cime de l'arbre au sommet duquel il se tenait, puis, cet exploit accompli, il s'était laissé glisser en bas, avait sauté sur son cheval et s'était élancé au galop à la suite de l'armée.

L'apparition subite des troupes de Miramón avait causé un désordre affreux dans le bivouac des Puros, qui étaient loin de s'attendre à une attaque aussi brusque et aussi vigoureuse, leurs espions leur ayant assuré qu'aucun corps d'armée ne tenait la campagne.

Les soldats sautèrent sur leurs armes, et les officiers essayèrent d'organiser la résistance, mais avant même que les rangs fussent formés, déjà les troupes du président étaient sur eux, et les chargeaient avec furie, aux cris de...

—Vive México! Miramón! Miramón!

Cependant les généraux qui commandaient les Puros, officiers braves et intelligents, se multipliaient pour résister; à la tête des soldats qui déjà s'étaient armés et avaient, tant bien que mal, formé leurs rangs; ils engagèrent une fusillade meurtrière, les canons avaient été mis en batterie et ouvrirent un feu terrible contre l'infanterie du président.

L'affaire devenait sérieuse. Les Juaristas avaient l'avantage du nombre; remis de la panique qu'ils avaient d'abord éprouvée, il était à craindre si le combat se prolongeait, qu'ils prissent l'offensive.

En ce moment, de grands cris se firent entendre sur leurs derrières, et une troupe nombreuse de cavaliers se rua sur eux la lance en avant.

Pris entre deux ennemis, les Juaristas se crurent trahis; ils perdirent la tête et commencèrent à se débander.

La cavalerie de Miramón apparut en ce moment et chargea vigoureusement l'ennemi.

Le combat dégénéra dès lors en massacre, ce ne fut plus une lutte, mais une boucherie; les Juaristas pris en avant, en flanc et en arrière, ne songèrent plus qu'à s'ouvrir passage.

La retraite commença, et bientôt se changea en déroute complète.

Le général Berriozábal, le général Degollado, ses fils, deux colonels, tous les officiers composant leur état major, quatorze pièces de canon, une grande quantité de munitions et d'armes, et plus de deux mille prisonniers tombèrent entre les mains de Miramón. Le président avait eu sept hommes tués et onze légèrement blessés.

La bataille n'avait duré que vingt-cinq minutes. La victoire était complète.

La fortune capricieuse accordait un dernier sourire à celui dont elle avait résolu la perte.

XXXI

TRIOMPHE

Cette victoire imprévue si éclatante et si complète, remportée par Miramón sur des troupes aguerries commandées par des officiers renommés, rendit subitement le courage et l'espoir aux partisans effrayés du président de la République.

L'esprit des soldats changea à un tel point qu'ils ne doutèrent plus du triomphe de leur cause et en arrivèrent en quelques instants à la considérer presque comme définitivement gagnée.

Seul, au milieu de la joie générale, Miramón ne se faisait pas illusion sur la portée de la victoire qu'il avait remportée: pour lui ce lustre nouveau jeté sur ses armes si longtemps victorieuses n'était que le dernier et brillant éclat jeté par la torche sur le point de s'éteindre.

Il connaissait trop à fond la position précaire à laquelle il était réduit pour se bercer un seul instant d'espérances trompeuses; seulement, il remerciait intérieurement la fortune du dernier sourire qu'elle daignait lui accorder et qui l'empêcherait de tomber du pouvoir comme un homme vulgaire.

Lorsque la cavalerie, lancée à la poursuite des fuyards pour les empêcher de se rallier, eut enfin rejoint le gros de l'armée demeuré sur le champ de bataille, Miramón après avoir accordé un repos de deux heures à ses troupes, donna l'ordre de rentrer à México.

Le retour du corps expéditionnaire fut loin d'être aussi rapide, que sa marche précédente: les chevaux fatigués n'avançaient qu'avec peine, l'infanterie avait mis pied à terre pour escorter les prisonniers, puis les canons et les nombreuses voitures de bagages dont on s'était emparés et qui venaient à la suite de l'armée, ne pouvaient passer que par une route large et frayée, ce qui obligea le général Miramón à prendre le grand chemin et lui occasionna un retard de plusieurs heures.

Il était dix heures du soir environ lorsque l'avant-garde du corps expéditionnaire atteignit les garitas de México.

Il faisait nuit noire, et pourtant la ville apparaissait dans l'ombre diamantée d'une innombrable quantité de lumières.

Les bonnes comme les mauvaises nouvelles se propagent avec une rapidité extraordinaire; résolve qui pourra ce problème presqu'insoluble, mais ce qui est certain c'est que la bataille était à peine terminée à Toluca que déjà on en connaissait l'issue à México; le bruit du succès éclatant remporté par le président avait immédiatement couru de bouche en bouche sans que qui que ce fût sût de qui il le tenait.

A la nouvelle de cette victoire inespérée, la joie avait été universelle, l'enthousiasme porté à son comble et, la nuit venue, la ville s'était spontanément trouvé illuminée.

L'ayuntamiento, en corps, attendait le président à l'entrée de la ville pour lui adresser ses félicitations; les troupes défilèrent entre deux haies compactes de peuple poussant de frénétiques vivats, agitant les mouchoirs et les chapeaux et tirant force pétards en signe de réjouissance; les cloches malgré l'heure avancées sonnaient à toute volée et les nombreux chapeaux à la basile des membres du clergé mêlés à la foule prouvaient que les prêtres et les moines, si froids la veille même pour l'homme qui toujours les avait soutenus, avaient, à la nouvelle de sa victoire, senti subitement se réveiller leur enthousiasme endormi.

Miramón traversa toute cette foule, calme, impassible, rendant, avec une imperceptible expression d'ironie, les saluts qui lui étaient incessamment adressés à droite et à gauche.

Il mit pied à terre devant le palais; un peu en avant de la porte, un homme se tenait immobile et souriant.

Cet homme était l'aventurier.

En l'apercevant, Miramón ne put réprimer un mouvement de joie.

—Ah! Venez, venez, mon ami, s'écria-t-il, en allant à lui.

Et à la stupéfaction générale, il passa son bras sous le sien et l'entraîna dans l'intérieur du palais.

Lorsque le président eut atteint le cabinet particulier, dans lequel il travaillait habituellement, il se jeta dans un fauteuil, et essuyant, avec un mouchoir, son visage baigné de sueur.

—Ouf! s'écria-t-il, d'un ton de mauvaise humeur, je suis rompu! Cette stupide palinodie, à laquelle j'ai été malgré moi contraint d'assister, m'a sur l'honneur plus brisé de fatigue que tous les autres événements de cette journée, cependant si féconde en péripéties extraordinaires.

—Bien, répondit affectueusement l'aventurier, je suis heureux de vous entendre parler ainsi, général; je craignais que vous vous ne fussiez laissé griser par votre succès.

Le général haussa les épaules avec dédain.

—Pour qui me prenez-vous, mon ami? répondit-il; quelle triste idée vous faites-vous de moi, si vous supposez que je sois homme à me laisser ainsi aveugler par un succès qui, tout éclatant qu'il paraisse, n'est en réalité qu'une victoire de plus à enregistrer, mais dont les résultats seront nuls pour le bien de la cause que je soutiens?

—Ce que vous dites n'est que trop vrai, général.

—Croyez-vous que je l'ignore? Ma chute est inévitable: cette bataille la retardera de quelques jours à peine; je dois tomber, parce que malgré les cris enthousiastes de la foule, toujours changeante et facile à tromper, ce qui jusqu'à présent a fait ma force et m'a soutenu dans la lutte que j'ai entreprise, m'a abandonné sans retour, je sens que l'esprit de la nation n'est plus avec moi.

—Peut-être allez-vous trop loin, général! Encore deux batailles comme celle-ci, et qui sait si vous n'aurez pas reconquis tout ce que vous avez perdu.

—Mon ami, le succès de celle d'aujourd'hui vous appartient: c'est grâce à votre brillante charge sur les derrières de l'ennemi qu'il a été démoralisé et par conséquent vaincu.

—Vous vous obstinez à tout voir en noir; je vous le répète encore: deux batailles comme celle-ci, et vous êtes sauvé.

—Ces batailles, je les livrerai, mon ami, si on m'en laisse le temps, croyez-le bien. Ah! Si au lieu d'être seul, cerné dans México, j'avais encore des lieutenants dévoués, tenant la campagne, après la victoire d'aujourd'hui, tout aurait pu se réparer.

En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et le général Cobos parut.

—Ah! C'est vous, mon cher général, lui dit le président, en lui tendant la main, et reprenant subitement un air riant, soyez le bienvenu. Quel motif me procure le plaisir de vous voir?

—Je supplie votre seigneurie de m'excuser si j'ose me présenter ainsi, sans être annoncé, mais j'ai à l'entretenir de choses graves, qui n'admettent pas de retard.

L'aventurier fit un mouvement pour se retirer.

—Restez, je vous en prie, dit le président en l'arrêtant du geste; parlez, mon cher général.

—Monsieur le président, le désordre le plus grand règne sur la place parmi le peuple et les soldats: la plupart demandent à grands cris, que les officiers, faits prisonniers aujourd'hui, soient immédiatement fusillés comme traîtres à la patrie.

—Hein? fit le président, en se redressant subitement, et en devenant légèrement pâle, que me dites-vous donc là, mon cher général?

—Si votre seigneurie consent à ouvrir les fenêtres de ce cabinet, elle entendra les cris de mort, que l'armée et le peuple poussent de concert.

—Ah! murmura Miramón, des assassinats politiques, commis de sang-froid après la victoire; jamais je ne consentirai à autoriser des crimes aussi odieux! Non, mille fois non; pour moi, du moins, il n'en sera pas ainsi. Où se trouvent les officiers prisonniers?

—Dans l'intérieur du palais, gardés à vue dans la cour.

—Donnez l'ordre qu'ils soient immédiatement conduits en ma présence; allez, général.

—Ah! Mon ami, s'écria le président avec découragement, dès qu'il se trouva seul avec l'aventurier, que peut-on espérer d'un peuple aussi dénué du sens moral que le nôtre? Hélas! Que doivent penser les gouvernements européens de cette apparente barbarie! Quel mépris ne doivent-ils pas avoir pour notre malheureuse nation! Et pourtant, ajouta-t-il, ce peuple n'est pas méchant, c'est son long esclavage qui l'a ainsi rendu cruel et les interminables révolutions dont depuis quarante ans, il est constamment victime; venez, suivez-moi, il faut en finir.

Il sortit alors du cabinet, accompagné par l'aventurier, et entra dans un immense salon, où ses partisans les plus dévoués se trouvaient réunis.

Le président alla s'asseoir sur un siège élevé de deux marches, préparé pour lui au haut-bout du salon et les officiers demeurés fidèles à sa cause se groupèrent aussitôt à sa droite et à sa gauche.

Sur un signe affectueux de Miramón, l'aventurier était resté à son côté, indifférent en apparence.

Un bruit de pas et un froissement d'armes se firent entendre au dehors, et les officiers prisonniers, précédés par le général Cobos entrèrent dans la salle.

Bien qu'ils affectassent d'être calmes, ces prisonniers ne laissaient pas que d'être assez inquiets sur le sort qui leur était réservé; ils avaient entendu les cris de mort poussés contre eux, et connaissaient les mauvaises dispositions des partisans de Miramón à leur égard.

Celui qui marchait le premier était le général Berriozábal, jeune homme de trente ans au plus, à la tête expressive, aux traits fins et intelligents, et à la démarche noble et dégagée; auprès de lui venait le général Degollado entre ses deux fils, puis deux colonels et les officiers composant l'état-major du général Berriozábal.

Les prisonniers s'avancèrent d'un pas ferme vers le président qui, à leur approche, quitta vivement son siège et fit, le sourire sur les lèvres, quelques pas au devant d'eux.

—Caballeros, leur dit-il en les saluant gracieusement, je regrette que les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons malheureusement placés, ne me permettent pas de vous rendre immédiatement la liberté; du moins, j'essaierai, par tous les moyens en mon pouvoir, de vous rendre douce une captivité qui, je l'espère, ne sera pas de longue durée. Veuillez d'abord reprendre les épées que vous portez si vaillamment et dont je regrette de vous avoir privés.

Il fit un signe au général Cobos qui s'empressa de restituer aux prisonniers les armes qu'on leur avait enlevées, et que ceux-ci reçurent avec un mouvement de joie.

—Maintenant, caballeros, reprit le président, daignez accepter l'hospitalité que je vous offre dans ce palais, où vous serez traités avec tous les égards que mérite votre infortune; je ne demande que votre parole de soldats et de caballeros de ne pas en sortir sans mon autorisation, non point que je doute de votre honneur, mais seulement afin de vous soustraire aux tentatives de gens mal disposés à votre égard et aigris par les souffrances d'une longue guerre; vous êtes donc prisonniers sur parole, caballeros, et libres d'agir à votre guise.

—Monsieur le général, répondit le général Berriozábal, au nom de tous, nous vous remercions sincèrement de votre courtoisie, nous ne pouvions moins attendre de votre générosité bien connue; cette parole que vous nous demandez, nous vous la donnons et nous n'userons de la liberté dont vous nous laissez jouir que dans les limites que vous jugerez convenable d'y apporter, vous promettant de n'essayer en aucune façon de reconquérir notre liberté sans que vous nous ayez dégagés: de notre parole.

Après quelques autres compliments échangés entre le président et les deux généraux, les prisonniers se retirèrent dans les appartements qui leur furent assignés.

Au moment où le général Miramón se préparait à rentrer dans son cabinet, l'aventurier l'arrêta vivement et lui désignant un officier supérieur qui paraissait chercher à se dissimuler au milieu des groupes.

—Connaissez-vous cet homme? lui dit-il d'une voix basse et tremblante.

—Certes je le connais, répondit le président; depuis quelques jours seulement il est à moi, et déjà il m'a rendu d'éminents services, il est Espagnol et se nomme don Antonio Cacerbar.

—Oh! Je sais son nom, dit l'aventurier, car moi aussi je le connais depuis bien longtemps malheureusement; général, cet homme est un traître!

—Allons, vous plaisantez.

—Je vous répète, général, que cet homme est un traître; j'en suis sûr! fit-il avec force.

—Je vous en prie, n'insistez pas davantage, mon ami, interrompit vivement le général, cela me serait pénible; bonne nuit, venez demain: je désire causer avec vous de choses importantes.

Et après lui avoir fait un geste affectueux, le président rentra dans son cabinet dont la porte se referma sur lui.

L'aventurier demeura un instant immobile, douloureusement affecté de l'incrédulité du président.

—Oh! murmura-t-il tristement, ceux que Dieu veut perdre, il les aveugle! Hélas! Maintenant tout est fini, cet homme est irrémissiblement condamné, sa cause est perdue!

Il sortit du palais en proie aux plus sinistres prévisions.

XXXII

EL PALO QUEMADO

L'aventurier avait, ainsi que nous l'avons dit, quitté le palais; la place Mayor était déserte, l'effervescence populaire s'était calmée aussi vite qu'elle s'était soulevée; grâce aux prières de certaines personnes influentes, les soldats étaient rentrés dans leurs quartiers; les léperos et autres citoyens tout aussi recommandables qui formaient la majorité de la populace ameutée, voyant que décidément il n'y avait rien à faire et que les victimes qu'ils convoitaient leur échappaient définitivement, avaient fini après quelques cris et quelques huées poussés en manière de consolation par se dissiper à leur tour et à regagner les bouges plus ou moins mal famés toujours ouverts dans les bas quartiers de la ville et où ils étaient sûrs de trouver asile.

Seul, López était demeuré ferme à son poste. L'aventurier lui avait ordonné de l'attendre à la porte du palais et il l'attendait, seulement comme la nuit était noire et que la plus profonde obscurité avait succédé à l'illumination radieuse de la soirée, il l'attendait la main sur ses armes, les yeux et les oreilles au guet, afin de ne pas être, malgré le voisinage du palais, surpris et dévalisé par quelque rôdeur de nuit désœuvré, qui n'aurait pas été fâché de profiter de cette bonne aubaine, si le peon n'avait pas fait aussi bonne garde.

Lorsque López vit s'ouvrir la porte du palais, il comprit que son maître, seul, pouvait en sortir aussi tard et il s'approcha de lui.

—Quoi de nouveau? demanda l'aventurier en mettant le pied à l'étrier.

—Pas grand chose, répondit-il.

—Tu en es sûr?

—A peu près; cependant maintenant que j'y réfléchis, il me semble avoir tout à l'heure aperçu quelqu'un de ma connaissance sortant du palais.

—Ah! Il y a longtemps?

—Ma foi non, un quart d'heure, vingt minutes au plus, mais je crains de m'être trompé, parce qu'il portait un costume si différent de celui sous lequel je l'ai connu, et puis j'ai eu si peu le loisir de le voir.

—Eh bien! Qui as-tu cru reconnaître?

—Vous ne me croirez pas, si je vous dis que c'était don Antonio Cacerbar, mon ancien blessé.

—Au contraire, car moi, je l'ai vu au palais.

—Ah, demonio, alors! Je regrette bien de n'avoir pas écouté sa conversation.

—Comment, sa conversation? Où? Avec qui, parle ou étrangle; voyons, t'expliqueras-tu à la fin?

—M'y voici, m'y voici, mi amo; à sa sortie du palais, il y avait encore quelques groupes sur la place, un homme s'est dégagé d'un de ces groupes et s'est approché de don Antonio.

—Et cet homme, l'as-tu reconnu?

—Pour cela non, vu qu'il avait un chapeau de vigogne à large bord, abattu sur les yeux et qu'il était embossé jusqu'au nez dans un grand manteau, et puis il ne faisait pas beaucoup plus clair qu'en ce moment.

—Au fait! Au fait! s'écria l'aventurier avec impatience.

—Ces deux hommes se sont donc mis à causer à voix basse.

—Et tu n'as rien entendu?

—Mon Dieu non, quelques mots à peine, sans suite et voilà tout.

—Répète-les moi toujours.

—Volontiers: «Ainsi, il était là,»a dit l'un; je n'ai pas entendu la réponse de l'autre; «Bah! Il n'oserait pas,»a repris le premier; puis ils ont causé si bas que je n'ai rien pu entendre; le premier a dit encore: «Il faut y aller.» «Il est bien tard,»a fait l'autre; je n'ai plus entendu que ces deux mots: Palo Quemado; puis, après avoir encore échangé quelques mots à voix basse, ils se sont séparés; le premier n'a pas tardé à disparaître sous les portales; quant à don Antonio, il a tourné à droite comme s'il voulait se rendre au paseo de Bucareli; mais il se sera arrêté dans quelque maison, car il n'est pas probable qu'à une pareille heure la pensée lui soit venue de s'aller promener seul dans un tel endroit.

—C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir, répondit l'aventurier en se mettant en selle, donne-moi mes armes et suis-moi; les chevaux ne sont pas fatigués?

—Non, ils sont tous frais au contraire, dit López en donnant à l'aventurier un fusil double, une paire de revolvers et une machette; d'après vos ordres, je suis allé au corral où j'ai laissé nos chevaux fatigués, j'ai sellé Mono et Zopilote qui sont ceux-ci, et je suis revenu vous attendre.

—Tu as bien fait; en route!

Ils s'éloignèrent alors, traversèrent la place déserté et, après quelques détours, faits sans doute dans le but de dépister les espions qui auraient pu les surveiller dans les ténèbres, ils prirent enfin la direction de Bucareli.

A México, dès que la nuit est tombée, il est défendu, à moins d'une permission spéciale qui ne s'obtient que fort difficilement, de circuler à cheval dans les rues; cependant l'aventurier semblait fort peu se préoccuper de cette défense, du reste son audace était parfaitement justifiée par l'apparente indifférence des celadores dont ils rencontraient bon nombre sur leur passage et qui les laissaient galoper à leur guise sans risquer la moindre protestation à cet égard.

Lorsque les deux cavaliers se trouvèrent assez éloignés du palais pour ne plus redouter d'être suivis, chacun d'eux sortit un demi-masque noir de sa poche et l'appliqua sur son visage; cette précaution prise contre les curieux qui malgré l'obscurité auraient pu les reconnaître, ils reprirent leur course.

Ils ne tardèrent pas à atteindre l'entrée du paseo de Bucareli; l'aventurier s'arrêta, et après avoir d'un regard perçant essayé de sonder les ténèbres il fit entendre un sifflement aigu et prolongé.

Aussitôt une ombre se détacha de l'enfoncement d'une porte où elle se trouvait parfaitement cachée et s'avança jusqu'au milieu de la rue; arrivée là, cette ombre ou plutôt cet homme s'arrêta et attendit sans prononcer une parole.

—Est-il passé quelqu'un par ici depuis trois quarts d'heure? dit l'aventurier.

—Oui et non, répondit laconiquement l'inconnu.

—Explique-toi.

—Un homme est venu, s'est arrêté devant la maison qui est là à votre droite, a frappé dans ses mains à deux reprises; au bout d'un instant, une porte s'est ouverte, un peon est sorti conduisant en bride un cheval pie, et tenant un manteau doublé de rouge sous le bras.

—Comment as-tu vu cela, par cette nuit noire?

—Le peon portait une lanterne; l'homme dont je vous parle lui a reproché son imprudence, a brisé la lanterne sous son talon, puis il a jeté le manteau sur ses épaules.

—Quel costume portait cet homme?

—Celui d'officier supérieur de cavalerie.

—C'est bien, après?

—Il a remis son chapeau à plumes au peon, celui-ci est rentré dans la maison dont il est sorti un instant après, portant un chapeau de vigogne à golilla d'or, des pistolets et un fusil, il a chaussé des éperons en argent à l'officier, celui-ci a pris les armes s'est coiffé du chapeau, est monté sur le cheval et est parti.

—Dans quelle direction?

—Dans celle de la Plaza Mayor.

—Et le peon?

—Il est rentré dans la maison.

—Tu es sûr de ne pas avoir été vu par l'un on l'autre?

—J'en suis sûr.

—C'est bien; veille! Adieu!

—Adieu! et il se renfonça dans les ténèbres.

L'aventurier et son peon tournèrent bride; bientôt ils se retrouvèrent sur la Plaza Mayor, mais ils la traversèrent sans s'arrêter.

Don Jaime paraissait savoir quelle direction il lui fallait suivre, car il galopait sans hésiter à travers les rues; bientôt il arriva à la garita de San Antonio, qu'il passa sans s'arrêter; quelques maraîchers commençaient déjà à entrer en ville.

Arrivé à six cents pas de la garita environ, à un endroit où la route forme un carrefour dont le milieu est occupé par une croix de pierre et où viennent rayonner en étoiles six routes assez larges mais fort mal entretenues, l'aventurier s'arrêta de nouveau et comme la première fois, il poussa un sifflement aigu.

Au même instant, un homme, couché au pied de la croix, se leva tout droit et se tint immobile devant lui.

—Un homme est passé ici, dit don Jaime, monté sur un cheval pie, coiffé d'un chapeau à golilla d'or.

—Cet homme est passé, répondit l'inconnu.

—Combien y a-t-il de temps?

—Une heure.

—Était-il seul?

—Il était seul.

—Quelle direction a-t-il prise?

—Celle-ci, répondit l'inconnu en étendant le bras vers le deuxième sentier de gauche.

—C'est bien.

—Suivrai-je?

—Où est ton cheval?

—Dans un corral près de la garita.

—C'est trop loin, je n'ai pas le temps d'attendre adieu, veille.

—Je veillerai.

Il se recoucha au pied de la croix.

Les deux cavaliers reprirent leur course.

—C'est bien au Palo Quemado qu'il se rend, murmura l'aventurier, nous l'y trouverons.

—C'est probable, fit López, avec le plus grand sang-froid; c'est drôle que je n'aie pas deviné cela plus tôt, c'était cependant bien facile.

Ils galopèrent pendant une heure environ, sans échanger une parole; enfin, ils aperçurent à une courte distance une masse sombre dont la noire silhouette se détachait sur l'obscurité moins épaisse de la campagne qui les cerclait.

—Voici le Palo Quemado, dit don Jaime.

—Oui, répondit seulement López.

Ils firent encore quelques pas en avant et s'arrêtèrent.

Tout à coup un chien se mit à aboyer avec fureur.

—¡Demonio! s'écria don Jaime, il faut passer, le maudit animal nous trahirait.

Ils éperonnèrent leurs chevaux et partirent à fond de train.

Au bout de quelques instants le chien dont les abois s'étaient changés en grognements sourds se tut complètement.

Les cavaliers firent halte, don Jaime mit pied à terre.

—Cache les chevaux quelque part aux environs, dit-il, et attends-moi.

López ne répondit pas, le digne homme n'était pas causeur, il n'aimait pas prodiguer inutilement ses paroles.

L'aventurier, après avoir visité ses armes avec le plus grand soin afin d'être sûr que, au cas probable où il serait forcé de s'en servir, elles ne lui manqueraient pas, se rasa sur le sol comme un Indien des hautes savanes et par un mouvement onduleux, lent et presque insensible, il s'avança vers le rancho del Palo Quemado.

Lorsqu'il ne fut plus qu'à une courte distance du rancho il vit ce qu'il n'avait pas remarqué d'abord, c'est-à-dire que des chevaux au nombre de dix ou douze étaient attachés devant le rancho et que plusieurs hommes couchés sur le sol dormaient près d'eux.

Un individu armé d'une longue lance se tenait immobile devant la porte, sentinelle placée là sans doute pour veiller à la sûreté générale.

L'aventurier s'arrêta: la situation était difficile; les individus quels qu'ils fussent, réunis dans le rancho, n'avaient négligé aucune précaution au cas où on aurait essayé de les surprendre.

Cependant, plus les difficultés paraissaient grandes, plus l'aventurier comprenait l'importance du secret qu'il voulait surprendre; aussi son hésitation fût-elle courte, et résolût-il, si grands que fussent les risques qu'il lui faudrait courir, de savoir quels étaient les membres de cette réunion clandestine et pour quel motif ils étaient réunis.

Le lecteur connaît assez l'aventurier que nous lui avons présenté sous tant de noms, pour deviner que, une fois sa résolution prise de pousser en avant, il n'hésiterait pas à le faire.

Ce fut en effet ce qui arriva; seulement il redoubla de prudence et surtout de précautions, n'avançant pour ainsi dire que pas à pas et rampant sur la terre avec la silencieuse élasticité d'un reptile.

Au lieu de se diriger directement vers le rancho, il le contourna afin de s'assurer que, à part la sentinelle placée devant la porte, il n'avait pas à redouter d'être découvert par quelque surveillant embusqué sur le derrière du bâtiment.

Ainsi que l'aventurier l'avait prévu, le rancho n'était gardé que par devant.

Il se redressa, et autant que les ténèbres lui permettaient de le faire il examina les environs.

Un corral assez grand, clos par une haie vive, attenait à l'habitation; ce corral paraissait désert.

Don Jaime chercha une ouverture par laquelle il pût se glisser dans l'intérieur; après quelques minutes de tâtonnement, il en découvrit enfin une assez large pour lui livrer passage.

Il entra.

Maintenant les difficultés étaient moindres pour s'approcher de la maison; en suivant la haie il parvint en quelques instants presqu'au mur.

Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir été senti et dépisté par le chien qui précédemment avait si brusquement annoncé son approche.

Voici ce qui était arrivé: inquiets des aboiements du chien et craignant qu'il ne révélât par ses cris leur présence suspecte aux Indiens qui à cette heure se rendaient à la ville pour vendre leurs marchandises, les étrangers réunis dans le rancho, confiants dans leur sentinelle pour veiller sur leur sûreté, avaient ordonné au ranchero de faire rentrer l'animal dans l'intérieur de sa maison et de l'enchaîner assez loin pour que ses cris ne fussent pas entendus du dehors dans le cas où la fantaisie d'aboyer lui reprendrait.

Cet excès de prudence, de la part des hôtes provisoires du rancho, permit à l'aventurier de s'approcher non seulement sans être découvert mais encore sans éveiller les soupçons.

Bien qu'il ignorât cette particularité, don Jaime en profita, remerciant tout bas la Providence qui l'avait débarrassé d'un surveillant si incommode.

En examinant attentivement le mur contre lequel il marchait, et en le sondant, il arriva devant une porte qui, par une négligence inconcevable, n'était que poussée, et qui céda à la légère pression qu'il lui imprima.

Cette porte ouvrait sur un corridor fort sombre en ce moment, mais un léger filet de lumière qui filtrait à travers les ais mal joints d'une porte, révéla à don Jaime l'endroit où, selon toutes probabilités, les étrangers étaient réunis.

L'aventurier s'approcha à pas de loups, plaça son œil à la fissure, et regarda.

Trois hommes couverts d'épais manteaux étaient assis autour d'une table encombrée de bouteilles et de gobelets, dans une salle assez grande, autant qu'on en pouvait juger, et éclairée seulement par un candil fumeux placé sur un coin de la table.

La conversation était animée entre les trois convives qui buvaient, fumaient et parlaient, comme des hommes qui se croient sûrs de ne pas être écoutés et par conséquent de n'avoir rien à redouter.

Ces trois hommes, l'aventurier les reconnut aussitôt: le premier était don Felipe Neri Irzabal, le colonel guérillero, le second don Melchior de la Cruz et le troisième don Antonio de Cacerbar.

—Enfin! murmura l'aventurier avec un frisson de joie, je vais donc tout savoir.

Et il prêta attentivement l'oreille.

Don Felipe parlait, il semblait être dans un état d'ivresse assez prononcé; cependant, bien que sa langue fût pâteuse, il ne divaguait pas encore, seulement comme tous les gens à demi-ivres, il commençait à s'embrouiller dans des raisonnements entortillés, et paraissait soutenir avec un indomptable entêtement une condition qu'il voulait imposer à ses deux interlocuteurs et à laquelle ceux-ci ne voulaient pas consentir.

—Non, répétait-il incessamment, il est inutile d'insister, señores, je ne vous livrerai pas la lettre que vous me demandez, je suis un honnête homme, moi, je n'ai qu'une parole, ¡voto a brios! et à chaque mot il frappait du poing sur la table.

—Mais, répondit don Melchior, si vous vous obstinez à garder cette lettre que vous avez cependant ordre de nous remettre, il nous sera impossible de remplir la mission dont nous sommes chargés.

—Quel crédit, ajouta don Antonio, nous accorderont les personnes avec lesquelles nous devons nous entendre si rien ne vient leur prouver que nous sommes bien et dûment autorisés à le faire?

—Cela ne me regarde pas, chacun pour soi en ce monde, je suis un honnête homme, je dois veiller à mes intérêts comme vous veillez aux vôtres.

—Mais ce que vous dites-là est absurde, s'écria don Antonio avec impatience; c'est notre tête que nous risquons dans cette affaire.

—Possible, cher seigneur, chacun fait ce qu'il veut. Moi, je suis un honnête homme, je marche droit devant moi, vous n'aurez point la lettre, à moins de me donner ce que je vous demande, donnant donnant, je ne connais que cela, moi. Pourquoi, selon vos conventions avec le général, ne l'avez-vous pas prévenu de l'affaire d'aujourd'hui?

—Nous vous avons prouvé que cela était impossible, puisque cette sortie a été résolue à l'improviste.

—Bon, à l'improviste! Vous vous arrangerez comme vous pourrez avec Son Excellence le général en chef, je m'en lave les mains.

—Trêve de niaiseries, dit sèchement don Antonio, voulez-vous oui ou non remettre à moi ou à ce caballero la lettre dont vous avez été chargé par le Président pour nous?

—Non, répondit nettement don Felipe, à moins que vous me fassiez un bon de dix mille piastres. C'est réellement pour rien, je suis un honnête homme, moi.

—Hum! murmura à part lui l'aventurier; un autographe du señor Benito Juárez, c'est précieux en effet, je ne le marchanderais pas moi, si on me l'offrait.

—Mais, s'écria don Melchior, c'est un vol indigne que vous commettez en agissant ainsi.

—Eh bien, après? fit cyniquement don Felipe d'un ton d'ironie amer, je vole, vous trahissez, nous sommes partie à partie, voilà tout.

A cette insulte qui leur tombait si brutalement en plein visage, les deux hommes se levèrent.

—Partons, dit don Melchior, cet homme est une brute qui ne veut rien entendre.

—Le plus simple est d'aller trouver le général en chef, ajouta don Antonio, il saura nous rendre justice, et nous venger de ce misérable ivrogne.

—Allez, allez, mes chers seigneurs, dit le guérillero en ricanant, allez et bon voyage; je garde la lettre, peut-être trouverai-je acquéreur; je suis honnête homme, moi!

A cette menace, les deux hommes échangèrent un regard en portant la main à leurs armes, mais après une hésitation qui eut la rapidité d'un éclair, ils haussèrent dédaigneusement les épaules et sortirent de la salle.

Au bout de quelques instants, on entendit au dehors le galop rapide de plusieurs chevaux qui s'éloignaient.

—Les voilà partis, murmura le guérillero en se versant un plein gobelet de mezcal qu'il avala d'un trait; ils décampent, ma foi, comme si le diable les emportait! Ils sont furieux! Bah! Cela m'est bien égal, j'ai gardé la lettre.

Tout en se parlant ainsi à lui-même, le guérillero replaça son gobelet sur la table; soudain, il tressaillit: un homme enveloppé jusqu'aux yeux dans les plis redoublés d'un épais manteau se tenait immobile devant lui.

Cet homme tenait de chaque main un revolver à six coups, dont les canons étaient dirigés sur la poitrine du guérillero.

Celui-ci fit un brusque mouvement d'effroi à cette vue à laquelle il était si loin de s'attendre.

—Hein? s'écria-t-il d'une voix que l'émotion et l'épouvante faisaient trembler; quel est ce démon et à qui en veut-il? Ah! Ça, mais je suis donc tombé dans un guêpier, moi!

La terreur l'avait dégrisé; il essaya de se lever pour s'enfuir.

—Un mot, un geste, dit l'inconnu d'une voix sourde et menaçante, et je vous brûle la cervelle.

Le guérillero se laissa lourdement retomber sur l'escabeau qui lui servait de siège.

XXXIII

RÈGLEMENT DE COMPTE

Caché derrière la porte du corridor, l'aventurier n'avait pas perdu un mot de ce qui s'était dit.

Lorsque don Melchior et don Antonio s'étaient levés, ignorant par quelle porte ils sortiraient, don Jaime avait en toute hâte quitté le corridor, s'était glissé dans le corral et blotti contre la haie il avait attendu.

Mais, après quelques minutes, comme rien n'avait bougé, qu'aucun bruit ne s'était fait entendre, il s'était hasardé à sortir de sa cachette, et à s'engager de nouveau dans le corridor.

Puis, il s'était approché de la porte et avait appliqué son œil à la fente par laquelle il avait pu précédemment voir tout ce qui s'était passé dans la salle.

Les deux hommes venaient de sortir, don Felipe était seul, toujours assis devant la table et buvant.

Le parti de l'aventurier fut pris aussitôt: plaçant la lame de son couteau entre le pêne de la serrure et la gâche, il avait ouvert la porte sans bruit, s'était silencieusement approché du guérillero et lui avait révélé sa présence de la façon tant soit peu brutale que nous avons rapportée à la fin du chapitre précédent.

Le guérillero était brave, cependant l'apparition soudaine de l'aventurier et la vue des revolvers dirigés vers lui l'avaient atterré.

Don Jaime profita de cet instant de prostration; sans désarmer ses pistolets, il marcha droit à la porte par laquelle don Melchior et don Antonio s'étaient retirés, la ferma solidement en dedans afin d'éviter toute surprise, puis il revint à pas lents vers la table, s'assit sur un escabeau, posa ses pistolets tout armés devant lui, et laissant tomber son manteau.

—Causons, dit-il.

Bien que ce mot eût été prononcé d'une voix assez douce, cependant l'effet qu'il produisit sur le guérillero fut immense.

—El Rayo! s'écria-t-il avec un frisson de terreur en apercevant le masque noir qui couvrait le visage de son singulier interlocuteur.

—Ah! Ah! fit celui-ci avec un ricanement ironique, vous me reconnaissez, cher seigneur don Felipe.

—Que me voulez-vous? balbutia-t-il.

—Plusieurs choses, répondit l'aventurier, mais procédons par ordre, rien ne nous presse.

Le guérillero se versa un plein gobelet de refino de Cataluña, le porta à ses lèvres et le vida d'un seul coup.

—Prenez garde, lui fit observer l'aventurier, l'eau-de-vie d'Espagne est forte, elle monte facilement à la tête; mieux vaut, je crois, pour ce qui va se passer entre nous que vous conserviez votre sang-froid.

—C'est juste, murmura le guérillero et, saisissant la bouteille par le col, il la lança contre la muraille où elle se brisa en éclat.

L'aventurier sourit, puis il reprit en tordant nonchalamment une cigarette entre ses doigts:

—Je vois que vous avez la mémoire bonne, cela me fait plaisir, je craignais que vous ne m'ayez oublié.

—Non, non, je me rappelle notre dernière rencontre à Las Cumbres.

—C'est cela; vous souvenez-vous comment s'est terminée notre entrevue?

Le guérillero devint pâle, mais il ne répondit pas.

—Bon, je vois que la mémoire vous fait défaut, je vais vous venir en aide.

—C'est inutile, répondit don Felipe, en relevant la tête et semblant prendre définitivement une résolution, comme le hasard m'avait permis d'apercevoir vos traits, vous m'avez dit...

—Je sais, je sais, interrompit l'aventurier, eh bien, la promesse que je vous ai faite, je vais la tenir.

—Tant mieux, dit-il résolument; après tout on ne meurt qu'une fois, autant aujourd'hui qu'un autre jour et à présent que plus tard, je suis prêt à vous faire face.

—Je suis charmé de vous voir dans ces dispositions belliqueuses, répondit froidement l'aventurier; refrénez un peu votre ardeur batailleuse, je vous prie, chaque chose aura son temps, soyez tranquille, mais il ne s'agit pas de cela pour le mouvement.

—De quoi s'agit-il donc alors? demanda le guérillero avec étonnement.

—Je vais vous le dire.

L'aventurier sourit de nouveau, appuya les coudes sur la table et se penchant légèrement vers son interlocuteur:

—Combien, dit-il, vouliez-vous vendre à vos nobles amis, la lettre que le señor don Benito Juárez vous avait chargé de leur remettre.

Don Felipe fixa sur lui un regard effaré et faisant machinalement le signe de croix:

—Cet homme est le démon! murmura-t-il avec épouvante.

—Non, rassurez-vous, je ne suis pas le démon, mais je sais beaucoup de choses, sur vous surtout, cher seigneur, et sur les nombreux trafics, auxquels vous vous livrez; je connais le marché que vous avez fait avec un certain don Diego; de plus, si vous le désirez, je vous répéterai mot pour mot la conversation que vous avez eue il y a une heure à peine, dans cette salle même où nous sommes en ce moment, avec les señores don Melchior de la Cruz et don Antonio Cacerbar. Maintenant, venons au fait; je veux que vous me donniez, vous me comprenez bien n'est-ce pas? Que vous me donniez et non pas que vous me vendiez la lettre du señor Juárez que vous avez là dans votre dolman, que vous avez refusée aux honorables caballeros dont je vous ai cité les noms, et que vous me livriez en même temps les autres papiers dont vous êtes porteur et qui, je le suppose, doivent être fort intéressants.

Le guérillero avait eu le temps de reprendre une partie de son sang-froid; aussi, fût-ce d'une voix assez ferme qu'il répondit:

—Que prétendez-vous faire de ces papiers?

—Ceci doit vous importer fort peu, du moment où ils ne seront plus dans vos mains.

—Et si je refuse de vous les livrer?

—Je serai quitte pour vous les prendre de force; voilà tout, répondit-il paisiblement.

—Caballero, dit don Felipe avec un accent de dignité dont l'aventurier fut surpris, ce n'est pas le fait d'un homme brave comme vous l'êtes de menacer ainsi qui ne saurait se défendre; je n'ai pour toute arme que mon sabre, tandis que vous au contraire vous disposez de la vie de douze hommes.

—Pour cette fois, il y dans ce que vous dites une apparence de raison, reprit l'aventurier, et votre observation serait juste, si je devais me servir de mes revolvers pour vous contraindre à faire ce que j'exige de vous; mais rassurez-vous, vous aurez un combat loyal, mes pistolets demeureront sur cette table; je croiserai seulement ma machette contre votre sabre, ce qui non seulement, rétablira l'équilibre entre nous mais encore vous donnera sur moi un avantage signalé.

—Agirez-vous réellement ainsi, caballero?

—Je vous en donne ma parole d'honneur; j'ai pour habitude de toujours régler loyalement mes comptes avec mes ennemis comme avec mes amis.

—Ah! Vous appelez cela régler vos comptes? dit-il avec ironie.

—Certes; quel autre nom puis-je employer?

—Mais d'où provient cette haine que vous me portez?

—Je n'ai pas de haine pour vous plus que pour tout autre misérable de votre trempe, dit-il brusquement; vous avez, dans un moment de forfanterie, voulu voir mon visage, afin de me reconnaître plus tard, je vous ai averti que cette vue vous coûterait la vie; peut-être vous aurai-je oublié, mais aujourd'hui vous vous trouvez de nouveau sur ma route, vous possédez des papiers qui me sont indispensables, ces papiers, je suis résolu à m'en emparer à tout prix; vous me les refusez, je ne puis m'en rendre maître qu'en vous tuant, je vous tuerai; maintenant, je vous accorde cinq minutes pour réfléchir et me dire si décidément vous vous obstinez dans votre refus.

—Ces cinq minutes que vous m'octroyez si généreusement sont inutiles, ma résolution est immuable, vous n'aurez ces papiers qu'avec ma vie.

—Soit, vous mourrez, dit-il en se levant.

Il prit ses revolver, les désarma et les alla poser sur une table placée à l'extrémité de la pièce; puis, revenant vers le guérillero et saisissant sa machette:

—Êtes-vous prêt? lui dit-il.

—Un instant, répondit don Felipe en se levant à son tour, j'ai, avant de croiser le fer avec vous, deux demandes à vous adresser.

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