GUSTAVE AIMARD (continued 5)
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Aussi malgré tout son courage et, toute sa volonté, don Melchior souffrait une épouvantable agonie; à la racine de chacun de ses cheveux, dressés sur sa tête par la terreur, perlait une gouttelette de sueur froide, ses traits étaient affreusement contractés et une pâleur livide et terreuse couvrait son visage.
En ce moment une main se posa doucement sur son épaule, il tressaillit comme s'il eût reçu une commotion électrique et releva brusquement la tête.
Un moine se tenait devant lui, le capuchon rabaissé sur le visage.
—Ah! fit-il, en se levant, voilà le prêtre.
—Oui, dit le religieux, d'une voix basse mais parfaitement distincte, agenouillez-vous, mon fils, je viens recevoir votre confession.
Le jeune homme tressaillit au son de cette voix qu'il lui sembla reconnaître, son regard se fixa ardent et interrogateur sur le moine immobile devant lui.
Celui-ci s'agenouilla en lui faisant signe de l'imiter. Don Melchior obéit machinalement.
Ces deux hommes ainsi à genoux sur le sommet désert de cette colline, faiblement éclairés par la lueur faible et tremblante des lanternes qui rendait plus profonde l'obscurité qui les enveloppait de toutes parts, offraient un spectacle étrange et saisissant.
—On nous surveille, dit le moine; commandez l'impassibilité aux traits de votre visage, l'immobilité à vos nerfs et écoutez-moi, nous n'avons pas un instant à perdre; me reconnaissez-vous?
—Oui, murmura faiblement don Melchior, qui sentant ami à son côté se rattachait malgré lui à l'espérance, le sentiment qui le dernier survit dans le cœur de l'homme, oui, vous êtes don Antonio de Cacerbar.
—Revêtu du costume que je porte en ce moment, reprit don Antonio, j'étais sur le point d'entrer à Puebla, lorsque je fus soudain entouré par des hommes masqués qui me demandèrent si j'étais dans les ordres, sur ma réponse affirmative, réponse faite a tout hasard afin de ne pas rompre un incognito qui est ma seule sauvegarde contre mes ennemis, ces hommes, m'emmenèrent avec eux et me conduisirent ici, j'ai assisté à votre jugement en frémissant de terreur pour moi-même si j'étais reconnu par ces hommes, à qui je n'ai échappé une première fois que par miracle; mais quoi qu'il arrive je suis résolu à partager votre sort; avez-vous des armes?
—Non, mais à quoi bon des armes contre un nombre d'ennemis aussi considérable?
—A se faire tuer bravement au lieu d'être ignominieusement pendu.
—C'est vrai, s'écria le jeune homme.
—Silence malheureux fit vivement don Antonio, prenez ce revolver à six coups et ce poignard, j'en garde autant pour moi.
—Soyez tranquille, dit-il en serrant les armes contre sa poitrine, maintenant je ne les crains plus.
—Bien, voilà comment je voulais vous voir; souvenez-vous de ceci: les chevaux attendent tout sellés là, à droite au bas de la colline; si nous parvenons à les atteindre nous sommes sauvés.
—Quoi qu'il arrive, merci don Antonio, si Dieu veut que nous échappions...
—Ne me promettez rien, interrompit vivement don Antonio; il sera temps plus tard de régler nos comptes.
Le moine donna l'absolution à son pénitent.
Quelques minutes s'écoulèrent; enfin don Melchior se leva, sa contenance était fière et assurée, il était certain de ne pas mourir sans vengeance.
Les hommes masqués reparurent tout à coup et couronnèrent de nouveau le sommet de la colline.
Celui qui jusque-là avait seul parlé, s'approcha du condamné auprès duquel don Antonio était venu se placer comme pour l'exhorter à ses derniers moments.
—Êtes-vous prêt? demanda l'inconnu.
—Je le suis, répondit froidement don Melchior.
—Dressez la potence et allumez les torches, commanda l'homme masqué.
Il se fit alors un grand mouvement dans la foule, il y eut un instant de désordre; les initiés étaient si convaincus que toute fuite était impossible au condamné, d'ailleurs il était si peu probable qu'il tentât de se soustraire à son sort que pendant deux ou trois minutes ils se relâchèrent de leur surveillance.
Don Melchior et son ami profitèrent de ce moment d'oubli.
—Allons, s'écria don Antonio, en renversant l'homme placé le plus près de lui, suivez-moi.
—Allons, répéta hardiment don Melchior en armant son revolver et saisissant son poignard.
Ils se précipitèrent tête baissée au milieu des initiés frappant furieusement à droite et à gauche, et s'ouvrant passage, le poignard d'une main et le revolver de l'autre.
De même que toutes les actions désespérées, celle-ci réussit par sa folie même; il y eût une mêlée effroyable, une lutte gigantesque de quelques minutes entre les initiés surpris à l'improviste, et les deux hommes résolus à s'échapper ou à périr les armes à la main; puis, on entendit un galop furieux de chevaux, et une voix railleuse qui criait au loin:
—Au revoir!
Don Melchior et don Antonio couraient ventre à terre sur la route de Puebla.
Tout espoir de les rejoindre était perdu; du reste, ils avaient laissé un sanglant sillon derrière eux: dix cadavres étaient étendus sur la terre.
—Arrêtez! s'écria don Adolfo à ceux qui s'élançaient vers les chevaux, laissez les fuir, don Melchior est condamné, sa mort est certaine; mais, ajouta-t-il par réflexion, quel est donc ce moine maudit?
Leo Carral, le mayordomo, se pencha à son oreille.
—Ce moine, je l'ai reconnu moi, dit-il, c'est don Antonio de Cacerbar.
—Ah! fit-il avec colère, encore cet homme!
Quelques minutes plus tard, une cavalcade, composée d'une dizaine de cavaliers environ, prenait au grand trot la route de la capitale du Mexique.
Cette cavalcade était conduite par don Jaime ou Olivier, ou Adolfo, comme il plaira au lecteur de le nommer.
XXII
DON DIEGO
Don Melchior de la Cruz, résolu de s'emparer à tout prix de la fortune de son père, fortune que le mariage de sa sœur menaçait de lui faire perdre sans retour, s'était jeté à corps perdu dans la politique, espérant trouver au milieu des factions qui depuis si longtemps déchiraient son pays l'occasion de satisfaire son ambition et son insatiable avarice en pêchant à pleine main dans l'eau trouble des révolutions. Doué d'un caractère énergique, d'une grande intelligence, véritable condottière politique, passant sans hésitation comme sans remords d'un parti dans l'autre, selon les avantages qui lui étaient offerts, toujours prêt à servir celui qui le payait le plus cher, il était arrivé à se rendre maître de secrets importants qui le faisaient redouter de tous et lui avaient acquis un certain crédit auprès des chefs des partis qu'il avait servis tour à tour; espion du grand monde, il avait su entrer partout, s'affilier à toutes les confréries et les sociétés secrètes, possédant au plus haut degré le talent si envié des plus renommés diplomates, de feindre au naturel les sentiments et les opinions les plus opposés. C'est ainsi qu'il s'était fait recevoir membre de la mystérieuse société d'Union et Force, par laquelle il devait plus tard être condamné à mort, avec la résolution bien arrêtée d'avance de vendre les secrets de cette redoutable association, lorsqu'une occasion favorable se présenterait. Don Antonio de Cacerbar se fit peu de temps après recevoir membre de cette même association.
Ces deux hommes devaient se comprendre au premier mot, ce fut ce qui arriva. L'amitié la plus étroite les unit bientôt.
Lorsque dans le commencement de leur liaison par suite de révélations anonymes don Antonio de Cacerbar, convaincu de trahison, condamné par l'association mystérieuse, et obligé de défendre sa vie contre un des affiliés, tomba sous l'épée de son adversaire, et fut laissé pour mort sur la route, où le trouva Dominique ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, don Melchior, qui de loin assistait masqué à cette sanglante exécution, résolut, si cela était possible, de sauver cet homme qui lui inspirait de si vives sympathies. Après le départ de ses compagnons, aussitôt que cela lui avait été possible, il était accouru dans l'intention de porter secours au blessé, mais il ne l'avait plus trouvé; le hasard, en amenant en ce lieu Dominique lui ravit, à son grand regret, cette occasion qu'il désirait de rendre don Antonio son débiteur.
Plus tard, lorsque don Antonio, à demi guéri, s'était échappé de la grotte où on le soignait, les deux hommes s'étaient rencontrés de nouveau; plus heureux cette fois, don Melchior avait rendu à don Antonio des services importants.
Celui-ci, à son tour, s'était, en plusieurs circonstances, trouvé à même de faire profiter le jeune homme du crédit occulte dont il disposait.
Seulement, si don Antonio connaissait à fond les affaires de son associé, le but qu'il se proposait et les moyens qu'il comptait employer pour l'atteindre, il n'en était pas de même de don Melchior à l'égard de don Antonio de Cacerbar; celui-ci demeurait pour lui à l'état d'énigme indéchiffrable. Cependant le jeune homme, bien que plusieurs fois déjà il eût essayé de faire parler son ami et de l'amener à des confidences qui lui auraient donné certaines prérogatives, sans jamais y parvenir, ne renonçait pas à réussir à découvrir un jour ce que l'autre paraissait avoir tant d'intérêt à cacher.
Le dernier service que don Antonio lui avait rendu en le faisant si à l'improviste échapper à l'implacable justice des affiliés de l'Union et Force avait placé, provisoirement du moins, don Melchior sous sa dépendance.
Don Antonio sembla mettre un certain point d'honneur à ne pas rappeler à don Melchior l'immense danger dont il l'avait sauvé; il continua à le servir ainsi qu'il l'avait fait jusque-là.
Le premier soin du jeune homme, en rentrant dans Puebla, avait été de se rendre en toute hâte au couvent où, après l'avoir enlevée, il avait relégué sa sœur; mais, ainsi qu'il en avait le pressentiment secret, il trouva la jeune fille disparue et le couvent vide.
Don Antonio ne lui avait dit à ce sujet qu'une phrase de dix mots, mais cette phrase avait une éloquence terrible.
—Il n'y a que les morts qui ne s'échappent pas, avait-il dit.
Don Melchior avait courbé la tête en reconnaissant la justesse de ces paroles.
Toutes les recherches du jeune homme dans Puebla furent vaines, nul ne put ou ne voulut lui rien dire; la supérieure du couvent fut muette.
—Allons à México, c'est là que nous la trouverons, si toutefois elle n'est pas morte, lui dit don Antonio.
Ils partirent.
Quels moyens employa don Antonio pour découvrir la retraite de doña Dolores, nous ne saurions le dire, mais ce qui est certain, c'est que, deux jours après son arrivée dans la ville, il connaissait la demeure de la jeune fille.
Laissons pour quelques instants ces deux hommes que trop tôt nous retrouverons, et disons comment doña Dolores avait été délivrée.
La jeune fille avait été placée, par l'ordre de don Melchior, dans un couvent de religieuses Carmélites.
La supérieure, que don Melchior avait réussi à mettre dans ses intérêts, grâce à une somme considérable qu'il avait versée entre ses mains et à la promesse d'autres plus fortes encore, si elle exécutait avec zèle et intelligence ses recommandations, ne laissait recevoir aucune autre visite à la jeune fille que celle de son frère, il lui était défendu d'écrire des lettres, et celles qui lui arrivaient étaient impitoyablement interceptées.
Dolores passait ainsi des jours tristes et décolorés, au fond d'une étroite cellule, privée de tous rapports avec le monde, et ne conservant plus même l'espoir d'être un jour rendue à la liberté; son frère, du reste, lui avait fait connaître sa volonté à cet égard: il exigeait qu'elle prît le voile.
Ce moyen était le seul que don Melchior avait trouvé pour contraindre sa sœur à lui faire l'abandon de sa fortune, en renonçant au monde.
Cependant don Melchior, bien qu'il se fût fait nommer tuteur de sa sœur, n'aurait pu la conduire dans un couvent sans une autorisation écrite du gouverneur, autorisation facilement obtenue qui avait été présentée par le secrétaire particulier de son excellence le gouverneur, don Diego Izaguirre, à la mère supérieure, lorsque la jeune fille avait été amenée au couvent.
Le soir du jour où don Melchior avait été si adroitement enlevé par don Adolfo qu'il croyait son prisonnier, vers neuf heures du soir, trois hommes enveloppés d'épais manteaux et montés sur de beaux et vigoureux genets d'Espagne, s'arrêtèrent à la porte du couvent, à laquelle ils frappèrent.
La tourière ouvrit un judas pratiqué dans cette porte, échangea quelques mots à voix basse avec un de ces cavaliers qui avait mis pied à terre, et satisfaite sans doute des réponses qu'elle avait reçues, elle avait entrebâillé la porte, de façon à livrer passage au visiteur attardé.
Celui-ci jeta alors la bride de son cheval à un de ses compagnons; pendant que ceux-ci l'attendaient au dehors, il entra, et la porte se referma derrière lui.
Après avoir traversé plusieurs corridors, la tourière ouvrit la cellule de l'abbesse et annonça don Diego Izaguirre, secrétaire particulier de son excellence le gouverneur.
Don Diego après avoir échangé quelques compliments, retira un pli cacheté de son dolman et le présenta à la supérieure qui l'ouvrit et le lut rapidement.
—Très bien, dit-elle, señor; je suis prête à vous obéir.
—Souvenez-vous bien, madame, de la teneur de l'ordre que je vous ai communiqué et que je suis forcé de vous reprendre. Tout le monde, vous entendez, madame, fit-il en soulignant ces mots avec intention, doit ignorer comment doña Dolores a quitté le couvent; cette recommandation est de la plus haute importance.
—Je ne l'oublierai pas, señor.
—Libre à vous de dire qu'elle s'est échappée, maintenant veuillez, je vous prie, faire prévenir doña Dolores.
La supérieure laissa don Diego dans sa cellule et alla elle-même chercher doña Dolores.
Dès qu'il fut seul, le jeune homme déchira en parcelles impalpables l'ordre qu'il avait montré à la supérieure et jeta ces parcelles dans le brasero où le feu les consuma en un instant.
—Je ne me soucie pas, dit don Diego en les regardant brûler, que le gouverneur s'aperçoive un jour ou l'autre de la perfection avec laquelle j'imite sa signature, cela pourrait lui causer de la jalousie; et il sourit d'un air moqueur.
La supérieure fut à peine absente un quart d'heure.
—Voici doña Dolores de la Cruz, dit l'abbesse; j'ai l'honneur de la remettre entre vos mains.
—Fort bien, madame, j'espère vous prouver bientôt que son Excellence sait, lorsque l'occasion s'en présente, récompenser dignement les personnes qui lui obéissent sans hésitation comme sans intérêt.
La supérieure salua humblement en levant les yeux au ciel.
—Êtes-vous prête, señorita, demanda don Diego à la jeune fille.
—Oui, répondit-elle laconiquement.
—Alors veuillez me suivre, je vous prie.
—Marchons, dit-elle en s'enveloppant dans sa mante sans prendre autrement congé de l'abbesse.
Ils quittèrent alors la cellule et conduits par la supérieure ils arrivèrent à la porte du couvent; sous un léger prétexte, l'abbesse avait eu la précaution d'éloigner la tourière, elle ouvrit donc elle-même la porte, puis, lorsque don Diego et la jeune fille furent sortis, elle fit un dernier salut au secrétaire du gouverneur et referma la porte comme si elle avait hâte d'être délivrée du souci que sa présence lui causait.
—Señorita, dit respectueusement don Diego à la jeune fille, veuillez être assez bonne pour monter sur ce cheval.
—Señor, dit-elle d'une voix triste mais ferme, je ne suis qu'une pauvre orpheline sans défense; je vous obéis, car toute résistance de ma part serait une folie, mais...
—Doña Dolores, dit un des cavaliers, nous sommes envoyés par don Jaime.
—Oh! s'écria-elle avec joie, c'est la voix de don Carlos.
—Oui señorita; rassurez-vous donc, et veuillez sans plus tarder vous mettre en selle; le temps nous presse.
La jeune fille monta légèrement sur le cheval de don Diego.
—Maintenant, señores, dit le jeune homme, vous n'avez plus besoin de moi, adieu, à franc étrier et bon voyage!
Ils s'élancèrent comme un tourbillon et bientôt ils disparurent dans la nuit.
—Comme ils courent, fit en riant le jeune homme; je crois que don Melchior aurait quelque peine à les rejoindre.
Et s'enveloppant dans son manteau il regagna pédestrement le palais du gouvernement où il habitait.
Les deux hommes qui accompagnaient la jeune fille étaient Dominique et Leo Carral. Ils galopèrent toute la nuit.
Au lever du soleil, ils atteignirent un rancho abandonné où plusieurs personnes les attendaient.
Doña Dolores reconnut avec joie parmi elles don Adolfo et le comte.
Maintenant entourée de ces amis dévoués elle n'avait plus rien à craindre, elle était sauvée.
Le voyage fut un enivrement continuel, mais sa joie fut immense lorsqu'elle arriva à México et que sous l'escorte de ses braves amis elle entra dans la petite maison où tout avait été préparé à l'avance pour la recevoir; elle tomba en pleurant dans les bras de doña Maria et de Carmen.
Don Adolfo et ses amis se retirèrent discrètement, laissant les dames se faire leurs confidences.
Le comte, afin de veiller de plus près sur la jeune fille, fit louer par son valet de chambre une maison, située dans la même rue que celle qu'elle habitait et offrit à Dominique, qui accepta avec empressement, de partager sa demeure.
Il fut convenu, afin de ne pas éveiller les soupçons et de ne pas attirer l'attention sur la maison des trois dames, que les jeunes gens n'y feraient que de courtes visites à des intervalles assez éloignés. Quant à don Adolfo, à peine la jeune fille avait-elle été installée chez lui qu'il avait recommencé sa vie errante et était devenu de nouveau invisible; quelquefois, lorsque la nuit était close, on le voyait tout à coup apparaître dans la maison des jeunes gens dont Leo Carral avait pris la direction, prétendant que, puisque le comte devait épouser sa jeune maîtresse, il était son maître et se considérait comme son majordome; le comte pour ne pas chagriner le brave serviteur lui avait laissé carte blanche; dans ses rares apparitions, l'aventurier causait pendant quelque temps de choses indifférentes avec les deux amis, puis il les quittait en leurs recommandant la vigilance.
Les choses allèrent bien pendant plusieurs jours. Doña Dolores, sous l'impression bienfaisante du bonheur, avais repris toute sa gaité et son insouciance de jeune fille; elle et Carmen gazouillaient comme des colibris du matin au soir dans tous les coins de la maison; doña Maria elle-même, subissant l'influence de cette joie si franchement naïve, semblait toute rajeunie et parfois éclaircissant ses traits sévères, on la surprenait à se laisser aller à sourire.
Le comte et son ami, par leurs visites qui malgré les recommandations de don Jaime se faisaient de plus en plus fréquentes et surtout plus longues, jetaient de la variété dans la monotonie calme de l'existence des trois dames recluses volontaires, qui jamais ne mettaient le pied dans la rue et vivaient dans l'ignorance la plus complète de ce qui se passait autour d'elles.
Un soir que le comte faisait pour tuer le temps une partie d'échecs avec Dominique, et que les deux jeunes gens qui se souciaient aussi peu de leur jeu l'un que l'autre demeuraient silencieusement accoudés face-à-face sous prétexte de combiner des coups savants mais en réalité pour penser à autre chose, on frappa fortement à la porte de la rue.
—Qui diable peut venir à cette heure? s'écrièrent-ils à la fois en tressaillant.
—Il est plus de minuit, dit Dominique.
—A moins que ce soit Olivier, dit le comte, je ne vois pas trop qui ce pourrait être.
—C'est lui sans aucun doute, reprit Dominique.
En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et don Jaime entra.
—Bonsoir, messieurs, dit-il; vous ne m'attendiez pas à cette heure, hein!
—Nous vous attendons toujours, mon ami.
—Merci! Vous permettez, ajouta-t-il et se tournant vers le valet de chambre qui l'éclairait: Dressez-moi à souper, s'il vous plaît, monsieur Raimbaut.
Celui-ci s'inclina et sortit.
Don Jaime jeta son chapeau sur un meuble et se laissa aller sur une chaise en s'éventant avec son mouchoir.
—Ouf! dit il, je meurs de faim, mes amis!
XXIII
LE SOUPER
Les jeunes gens examinaient l'aventurier avec une surprise qu'ils essayaient vainement de dissimuler et qui malgré eux se reflétait sur leur visage.
Raimbaut apporta, aidé par Lanca Ibarru, une table toute garnie qu'il plaça devant don Adolfo.
—Pardieu, messieurs, dit gaiment l'aventurier, monsieur Raimbaut a eu la charmante attention de mettre trois couverts, prévoyant sans doute que vous ne refuseriez pas de me tenir compagnie; faites donc, je vous prie, trêve pour un instant à vos pensées, et venez vous mettre à table.
—De grand cœur, répondirent-ils en prenant place à ses côtés.
Le repas commença; don Adolfo mangeait de bon appétit tout en causant avec une verve et un entrain que jamais jusqu'alors ses amis ne lui avaient vue, il ne tarissait pas, c'était un feu roulant de saillies, de mots spirituels, d'anecdotes finement racontées qui jaillissaient de ses lèvres en gerbes flamboyantes.
Les jeunes gens se regardaient, ils ne comprenaient rien à cette humeur singulière; car, malgré la gaîté de ses propos et le laisser-aller de ses manières, le front de l'aventurier demeurait soucieux et son visage gardait le masque froidement railleur qui lui était habituel.
Cependant, excités malgré eux par cette gaîté communicative au suprême degré, ils n'avaient pas tardé à oublier toutes leurs préoccupations et à se laisser gagner par cette joie si franche en apparence; bientôt ce fut une lutte de rires et de mots joyeux qui se mêlaient au choc des verres et aux cliquetis des couteaux et des fourchettes.
Les domestiques avaient été renvoyés et les trois amis laissés seuls.
—Ma foi, messieurs, dit don Adolfo en débouchant une bouteille de champagne, de tous les repas, à mon avis, le meilleur est le souper; nos pères le chérissaient et ils avaient raison; entre autres bonnes coutumes qui s'en vont, celle-ci se perd et bientôt elle sera complètement oubliée, je la regretterai sincèrement.
Il remplit les verres de ses compagnons.
—Laissez-moi, reprit-il, boire à votre santé avec ce vin, l'un des plus charmants produits de votre pays.
Et après avoir trinqué, il vida son verre d'un trait.
Les bouteilles se succédaient rapidement les unes aux autres, les verres étaient aussitôt vidés que remplis.
Les têtes ne tardèrent pas à s'échauffer. Alors on alluma les cigares et on attaqua les liqueurs, le rhum de la Jamaïque, le refino de Cataluña, l'eau de vie de France.
Puis, les coudes sur la table, enveloppés d'un épais nuage de fumée odorante, les convives causèrent avec un peu plus de suite et insensiblement, sans qu'ils s'en aperçussent eux-mêmes, leur entretien prit tout doucement un tour plus sérieux et plus confidentiel.
—Bah! fit tout à coup Dominique en se renversant avec béatitude sur le dossier de sa chaise, la vie est une bonne chose et surtout une belle chose!
A cette boutade qui tombait ex-abrupto comme un aérolithe au milieu de la conversation, l'aventurier éclata d'un rire nerveux et saccadé.
—Bravo! dit-il, voilà de la philosophie au premier chef. Cet homme qui est né, il ne sait de qui, il ne sait où, qui a poussé comme un vigoureux champignon, sans s'être jamais connu d'autre ami que moi, qui ne possède pas un réal vaillant au soleil, trouve la vie une belle chose et se félicite d'en jouir, pardieu je serais curieux de le voir développer un peu cette belle théorie.
—Rien de plus facile, répondit le jeune homme sans s'émouvoir, je suis né je ne sais où, cela est vrai, mais c'est un bonheur pour moi cela: la terre entière est ma patrie! A quelque nation qu'ils appartiennent, les hommes sont mes compatriotes; je ne connais pas mes parents. Qui sait? Peut-être est-ce un bonheur pour moi encore? Ils m'ont, par leur abandon, dispensé du respect et de la reconnaissance pour les soins qu'ils m'auraient donnés, et m'ont laissé libre d'agir à ma guise, sans avoir à redouter leur contrôle; je n'ai jamais eu qu'un ami; combien d'hommes peuvent se flatter d'en avoir autant? Le mien est bon, sincère et dévoué, toujours je l'ai senti près de moi, quand j'en ai en besoin pour se réjouir de ma joie, s'attrister de ma douleur, me soutenir et me rattacher par son amitié à la grande famille humaine dont sans lui je serais exilé; je ne possède pas un réal au soleil, ceci est encore vrai; mais que me fait la richesse? Je suis fort, brave et intelligent; l'homme ne doit-il pas travailler? J'accomplis ma tâche comme les autres, peut-être mieux, car je n'envie personne et je suis heureux de mon sort. Vous voyez bien, mon cher Adolfo, que la vie est pour moi du moins, ainsi que je le disais tout à l'heure, une belle et bonne chose; je vous défie, vous le sceptique et le désabusé, de me prouver le contraire.
—Parfaitement répondu sur ma foi, dit l'aventurier; toutes ces raisons, bien que spécieuses et faciles à réfuter, n'en paraissent pas moins fort logiques, je ne me donnerai pas la peine de les discuter; seulement je vous ferai observer, mon ami, que, lorsque vous me traitez de sceptique, vous vous trompez: désabusé, peut-être le suis-je; sceptique, je ne le serai jamais.
—Oh, oh! s'écrièrent à la fois les deux jeunes gens; ceci demande une explication, don Adolfo.
—Cette explication, je vous la donnerai si vous l'exigez absolument; mais à quoi bon? Tenez, j'ai une proposition à vous faire, proposition qui, je le crois, vous sourira.
—Voyons, parlez.
—Nous voici presqu'au matin, dans quelques heures à peine il fera jour, nul de nous n'a sommeil, restons là comme nous sommes et continuons à causer.
—Certes, je ne demande pas mieux pour ma part, dit le comte.
—Et moi de même, mais de quoi causerons-nous? fit observer Dominique.
—Tenez, si vous le voulez je vous conterai une aventure, ou une histoire: donnez-lui le nom que vous voudrez, que j'ai entendu aujourd'hui même et dont je vous garantis l'exactitude, car celui qui me l'a rapportée, homme que je connais depuis fort longtemps y a joué un rôle.
—Pourquoi ne pas nous conter votre propre histoire, don Adolfo? Elle doit être remplie de péripéties émouvantes et d'incidents fort curieux, dit le comte avec intention.
—Eh bien, voilà ce qui vous trompe, mon cher comte, répondit Olivier avec bonhomie, rien de plus terre à terre et de moins émouvant au contraire que ce qu'il vous plaît de nommer mon histoire; c'est à peu près celle de tous les contrebandiers; car vous savez, n'est-ce pas, dit-il d'un ton de confidence, que je ne suis pas autre chose? Notre existence est à tous la même: nous rusons pour passer les marchandises qu'on nous confie et la douane ruse pour nous en empêcher et les saisir, de la des conflits qui parfois mais rarement, grâce à Dieu, deviennent sanglants; voici en substance l'histoire que vous me demandiez, mon cher comte; vous voyez qu'elle n'a rien en soi d'essentiellement intéressant.
—Je n'insiste pas, cher don Adolfo, répondit le comte avec un sourire; passons outre, s'il vous plaît.
—Alors, dit Dominique à l'aventurier, vous êtes libre de commencer votre histoire lorsque cela vous plaira.
Olivier remplit un verre à champagne de refino de Cataluña, le vida d'un trait et frappant sur la table avec le manche d'un couteau.
—Attention, messieurs, dit-il; je commence: Je dois avant tout, reprit-il, réclamer votre indulgence, pour certaines lacunes et surtout pour quelques points obscurs qui se trouveront dans ce récit; je vous répète que je ne fais que redire ce qui m'a été conté à moi-même, que par conséquent il y a beaucoup de choses que j'ignore et que je ne puis être rendu responsable des réticences faites probablement avec intention par le premier narrateur qui avait sans doute des motifs connus de lui seul pour laisser dans l'ombre certains incidents de cette histoire, fort curieuse, du reste, je vous l'affirme.
—Commencez, commencez, lui dirent-ils.
—Une autre difficulté se rencontre encore dans ce récit, continua-t-il imperturbablement; c'est que j'ignore complètement dans quel pays il s'est passé; mais ceci n'est que d'une importance relative, les hommes étant à peu près les mêmes partout, c'est-à dire, agités et gouvernés par des vices et des passions identiques; tout ce dont je crois être certain, c'est que le fait appartient au vieux monde, du reste vous en jugerez. Donc, il y avait en Allemagne, supposons si vous voulez que c'est en Allemagne que se passa cette véridique histoire, il y avait, disais-je, une famille riche et puissante dont la noblesse remontait aux temps les plus reculés; vous savez sans doute que la noblesse allemande est une des plus vieilles de l'Europe et que les traditions d'honneur se sont conservées chez elle presqu'intactes jusqu'à ce jour. Or, le prince de Oppenheim-Schlewig, nous le nommerons ainsi, le chef de cette famille était prince, avait deux fils, à peu près du même âge, il n'y avait que deux ou trois ans de différence entre eux; tous deux étaient beaux et doués d'une vive intelligence; ces deux jeunes gentilshommes avaient été élevés avec le plus grand soin, sous les yeux de leur père qui surveillait attentivement leur éducation. En Allemagne, ce n'est point comme en Amérique, le pouvoir du chef de la famille est fort étendu et surtout fort respecté; il y a quelque chose de réellement patriarcal dans la façon dont la discipline intérieure de la maison est maintenue; les jeunes gens profitaient des leçons qu'ils recevaient, mais avec l'âge, leurs caractères se dessinaient peu à peu plus nettement et bientôt il fut facile de reconnaître une différence bien tranchée entre eux, bien que tous deux fussent des gentilshommes accomplis dans la vulgaire acception du mot. Cependant leurs qualités morales, s'il m'est permis de me servir de cette expression différaient complètement: le premier était doux, affable, serviable, sérieux, attaché à ses devoirs et surtout pénétré à un point extrême de l'honneur de son nom; le second montrait des goûts tout différents, bien que fort orgueilleux et fort entiché de sa noblesse; cependant il ne craignait pas de compromettre le respect qu'il devait à son nom dans les tripots du plus bas étage et dans les sociétés les moins honorables, menant enfin la vie la plus dissipée et la plus orageuse. Le prince gémissait en secret des débordements de son fils cadet; plusieurs fois il l'avait appelé en sa présence et lui avait adressé de sévères remontrances; le jeune homme avait respectueusement écouté son père, lui avait promis de s'amender et avait continué de plus belle.
La France déclara la guerre à l'Allemagne. Le prince de Oppenheim-Schlewig fut un des premiers à obéir aux ordres de l'empereur et à se ranger sous ses drapeaux; ses fils l'accompagnaient en qualité d'aides de camp, ils faisaient leurs premières armes à ses côtés; quelques jours après son arrivée au camp le prince fut chargé d'une reconnaissance par le général en chef; il y eût une chaude escarmouche avec les fourrageurs ennemis, au plus fort de la mêlée, le prince tomba de cheval, on s'empressa autour de lui, il était mort; mais particularité étrange et qui ne fut jamais expliquée, la balle qui avait causé sa mort lui était entrée entre les deux épaules, il avait été frappé par derrière.
Don Adolfo s'arrêta.
—A boire, dit-il à Dominique.
Celui-ci lui versa un verre de punch; l'aventurier l'avala presque brûlant, et après avoir passé sa main sur son front pâle et moite de sueur, il reprit avec une feinte négligence:
—Les deux fils du prince étaient assez loin de lui lorsque cette catastrophe arriva, ils accoururent en toute hâte, mais ils ne trouvèrent plus que le cadavre sanglant et défiguré de leur père. La douleur des jeunes gens fut immense; celle de l'aîné sombre et renfermée pour ainsi dire, celle du cadet, au contraire, bruyante; malgré les plus minutieuses recherches, il fut impossible de découvrir comment le prince, se trouvant à la tète de ses troupes, dont il était adoré, avait pu être frappé par derrière, ceci demeura toujours un mystère. Les jeunes gens quittèrent l'armée et rentrèrent dans leurs foyers; l'aîné avait pris le titre de prince et était devenu le chef de la famille; en Allemagne, le droit d'aînesse existe dans toute sa rigueur, le cadet dépendait donc complètement de son frère; mais celui-ci ne voulut pas laisser son cadet dans cette situation inférieure et honteuse, il lui abandonna la fortune de sa mère, fortune assez considérable, elle montait je crois à près de deux millions, le laissa complètement libre de ses actions et l'autorisa à prendre le titre de marquis.
—De duc, vous voulez dire, interrompit le comte.
—C'est juste, reprit don Adolfo, en se mordant les lèvres, puisque lui était prince, mais vous le savez, nous autres républicains, ajouta-t-il avec un sourire amer, nous sommes peu au fait de ces titres pompeux pour lesquels nous professons le plus profond mépris.
—Passons, dit nonchalamment Dominique.
Don Adolfo continua:
—Le duc réalisa sa fortune, fit ses adieux à son frère et partit pour Vienne; le prince, demeuré dans ses terres au milieu de ses vassaux, n'entendit plus qu'à de longs intervalles parler de son frère; les nouvelles qu'il en recevait alors n'étaient aucunement de nature à le réjouir. Le duc ne mettait plus de bornes à ses débordements, les choses en arrivèrent à un tel point que le prince fut enfin contraint de prendre un parti sévère et d'intimer à son cadet l'ordre de quitter immédiatement le royaume, je veux dire l'empire; celui-ci obéit sans murmurer; plusieurs années s'écoulèrent pendant lesquelles le duc parcourut toute l'Europe. N'écrivant que rarement à son aîné, mais protestant chaque fois des changements qui s'étaient opérés en lui et de la réforme radicale de sa conduite. Qu'il crût ou non à ces protestations, le prince ne jugea pas devoir se dispenser d'annoncer à son frère qu'il était sur le point de se marier avec une noble héritière, jeune, belle et riche, que le mariage devait incessamment se conclure; et peut-être dans la persuasion que, à cause de la distance, le duc ne pourrait venir, il l'invita à assister à la bénédiction nuptiale. Si telle fut sa pensée, il se trompa; le duc arriva la veille même du mariage. Son frère l'accueillit fort bien, lui assigna un appartement dans son palais; le lendemain l'union projetée s'accomplit.
La conduite du duc fut irréprochable; demeuré près de son frère, il semblait s'appliquer à lui complaire en tout et à prouver à chaque occasion que sa conversion était sincère. Bref, il joua si bien son rôle que tout le monde y fut trompé, le prince le premier qui non seulement lui rendit son amitié, mais encore ne tarda pas à lui accorder sa confiance entière.
Depuis plusieurs mois déjà le duc était revenu de ses voyages, il semblait avoir pris la vie au sérieux et n'avoir qu'un désir: celui de réparer les fautes de sa jeunesse. Accueilli dans toutes les familles, avec un peu de froideur d'abord, mais bientôt avec distinction, il était presque parvenu à faire oublier les erreurs de sa vie passée, lorsque je ne sais à propos de quelle fête ou de quel anniversaire, eurent lieu dans le pays des réjouissances extraordinaires; naturellement le prince, comme c'était son devoir, prit l'initiative des divertissements et même à l'instigation de son frère il résolut pour leur donner plus d'éclat d'y jouer lui-même un rôle important. Il s'agissait de représenter une espèce de tournois: la première noblesse des pays environnants avait avec empressement offert son concours à l'exemple du prince; enfin le jour des joutes arriva. La jeune épouse du prince assez avancée dans une grossesse laborieuse, poussée par un de ces pressentiments qui viennent du cœur et qui ne trompent jamais, essaya vainement d'empêcher son mari de descendre dans la lice, lui avouant au milieu des larmes qu'elle redoutait un malheur; le duc se joignit à sa belle-sœur pour engager son frère à s'abstenir de paraître dans le tournoi autrement que comme spectateur, mais le prince qui croyait son honneur engagé, fut inébranlable dans sa résolution, plaisanta, traita leurs craintes de chimériques, et monta à cheval pour se rendre au lieu du tournoi.
Une heure plus tard, on le rapportait mourant.
Par un hasard extraordinaire, une fatalité inouïe, le malheureux prince avait trouvé la mort, là ou il ne devait rencontrer que le plaisir.
Le duc témoigna une douleur extrême de la mort si affreuse de son frère.
Le testament du prince fut immédiatement ouvert, il nommait son frère légataire universel de tous ses biens, à moins que la princesse dont, ainsi que nous l'avons dit, la grossesse était avancée, ne donnât le jour à un fils; auquel cas, ce fils hériterait de la fortune et des titres de son père, et demeurerait jusqu'à sa majorité sous la tutelle de son oncle.
En apprenant la mort de son mari, la princesse fut saisie à l'improviste des douleurs de l'enfantement; elle accoucha d'une fille.
La seconde clause du testament se trouva ainsi annulée, le duc prit le titre de prince et s'empara de la fortune de son frère.
La princesse, malgré les offres les plus séduisantes que lui fit son beau-frère, ne voulut pas consentir à continuer à habiter, en étrangère, un palais où elle avait été dame et maîtresse, et elle se retira dans sa famille.
L'aventurier fit une pose.
—Comment trouvez-vous cette histoire? demanda-t-il à ses auditeurs avec un sourire ironique.
—J'attends répondit le comte, pour donner mon avis sur ce récit, que vous nous en donniez la contrepartie.
L'aventurier lui jeta un regard clair et perçant.
—Ainsi, dit-il, vous croyez que ce n'est pas tout.
—Toute histoire, répartit le comte, se compose de deux parties distinctes.
—C'est-à-dire?
—La partie fausse et la partie vraie.
—Expliquez-vous?
—Volontiers; la partie fausse est celle qui est publique, que tout le monde connaît et peut commenter et colporter à sa guise.
—Bien, fit-il avec un léger mouvement de tête, et la partie vraie?
—Celle-ci est la secrète, la mystérieuse, connue seulement de deux ou trois personnes au plus, la peau de l'agneau enlevée de dessus les épaules du loup.
—Ou le masque de vertu arraché de la face du scélérat; s'écria-t-il avec un éclat terrible, n'est-ce pas cela?
—Oui, c'est cela, en effet.
—Et vous attendez cette contrepartie de l'histoire?
—Je l'attends, répondit sévèrement le comte.
L'aventurier demeura deux ou trois minutes le front dans la main, puis il releva fièrement la tête, vida d'un trait le verre placé devant lui, et d'une voix nerveuse et saccadée:
—Eh bien, alors écoutez, dit-il, car, vrai Dieu, je vous jure que ce que vous allez entendre en vaut la peine, cette fois.
XXIV
LA RÉVÉLATION
Il y eut un silence assez long, pendant lequel les trois convives demeurèrent plongés dans de profondes méditations.
Enfin don Adolfo rompit le charme qui semblait les enchaîner, en reprenant tout à coup la parole.
—La princesse avait un frère, alors jeune homme de vingt-deux ans tout au plus, charmant cavalier, adroit à tous les exercices du corps, brave comme son épée, fort aimé des dames auxquelles du reste il le rendait bien, cachant, sous des dehors frivoles, un caractère sérieux, une grande intelligence et une indomptable énergie. Ce frère que nous nommerons Octave, si vous voulez, avait pour sa sœur un sincère attachement; il l'aimait de tout ce qu'elle avait souffert, et le premier il l'avait engagée à quitter le palais de son mari défunt, à rentrer dans sa famille en réclamant son douaire et rejetant les offres de service du prince, son beau-frère. Octave, sans que rien ne vînt aux yeux du monde justifier la conduite qu'il adoptait vis-à vis du prince, éprouvait pour celui-ci une vive répulsion.
Pourtant il n'avait pas rompu toutes relations avec lui; il le visitait quelquefois, mais rarement, à la vérité.
Ces entrevues, toujours froides et gênées de la part du jeune homme, étaient, au contraire, cordiales et empressées de celle du prince, qui essayait, par ses manières gracieuses, ses offres de service sans cesse renouvelées, de ramener à lui cet homme, dont il avait deviné la répulsion.
La princesse, retirée dans sa famille, élevait sa fille loin du monde, avec une tendresse et un dévouement absolu; à la mort de son mari, elle avait pris le deuil quelle n'a pas quitté depuis; mais ce deuil, elle le portait plus encore dans son cœur que sur ses habits, car la catastrophe qui l'avait privée de son époux était toujours présente à son souvenir, et, avec cette ténacité des cœurs aimants pour lesquels le temps ne marche pas, sa douleur était aussi vive qu'au premier jour; si parfois, dans la retraite où elle s'était volontairement confinée, le nom de son beau-frère venait par hasard à être prononcé, un tremblement convulsif agitait soudain tout son corps, son visage pâle devenait livide, et ses grands yeux, brûlés de fièvre et inondés de larmes, se fixaient alors sur son frère Octave avec une expression étrange de reproche et de désespoir, semblant lui dire que cette vengeance qu'il lui avait promise se faisait bien attendre.
Le prince, homme fait maintenant, avait réfléchi qu'il était le dernier de sa race et qu'il était urgent, s'il ne voulait pas que les biens et les titres de sa famille passassent à des collatéraux éloignés, d'avoir un héritier de son nom; en conséquence, il avait entamé des négociations avec plusieurs familles princières du pays, et à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire huit ans environ après la mort de son frère, il était fortement question du mariage prochain du prince avec la fille d'une des plus nobles maisons de la confédération germanique.
Toutes les convenances se trouvaient réunies dans cette alliance, destinée à accroître encore l'importance et la richesse déjà proverbiale de la maison d'Oppenheim-Schlewig: la fiancée était jeune, belle et appartenait par alliance à la maison régnante de Hapsbourg; le prince attachait donc à cette union la plus haute importance et en hâtait par tous ses efforts la prompte conclusion.
Sur ces entrefaites, le comte Octave fut obligé, pour le règlement de certaines affaires d'intérêt, de quitter sa résidence et de se rendre pour quelques jours dans une ville éloignée d'une vingtaine de lieues au plus.
Le jeune homme fit ses adieux à sa sœur, monta en chaise de poste et partit.
Le surlendemain, vers huit heures du soir, il arriva à la ville de Bruneck et descendit dans une maison à lui appartenant, qui se trouvait sur la place principale de la ville, à quelques pas à peine du palais du gouverneur.
Bruneck est une fort jolie petite ville du Tyrol bâtie sur la rive droite de la Rienz dont la population, qui se monte à quinze ou seize cents habitants au plus, a conservé et conserve encore aujourd'hui les mœurs patriarcales, simples et sévères d'il y a soixante ans.
Le comte Octave remarqua avec surprise, à son entrée dans la ville, que la plus grande agitation y régnait; malgré l'heure avancée, les rues que sa chaise traversa étaient remplies d'une foule inquiète qui allait, venait, courait dans tous les sens, avec des vociférations singulières; la plupart des maisons étaient illuminées; sur la place, de grands feux étaient allumés.
Dès que le comte fut entré chez lui, il s'informa, tout en se mettant à table pour souper, de la cause de cette effervescence extraordinaire.
Voici ce qu'il apprit:
Le Tyrol est un pays excessivement montagneux, c'est la Suisse de l'Autriche; or, la plupart de ces montagnes servent de repaires à de nombreuses bandes de malfaiteurs, dont l'unique occupation est de rançonner les voyageurs que leur mauvaise étoile conduit à leur portée, piller les villages, et parfois même, d'assez gros bourgs.
Depuis nombre d'années, un chef de bandits plus adroit et plus entreprenant que les autres, à la tête d'une troupe considérable d'hommes résolus et bien disciplinés, désolait la contrée, attaquant les voyageurs, brûlant et pillant les villages, et n'hésitant pas, le cas échéant, à tenir tête aux détachements de soldats expédiés à sa poursuite et qui, bien souvent, étaient revenus fort maltraités de leurs rencontres avec lui. Cet homme avait fini par inspirer une telle terreur à la population de cette contrée, que les habitants en étaient arrivés à reconnaître tacitement sa domination et à lui obéir en tremblant, dans la persuasion où ils étaient qu'il était impossible de le vaincre. Le gouvernement autrichien n'avait naturellement pas voulu admettre ce pacte conclu avec des brigands, et, résolu à en finir à tout prix, il avait employé les moyens les plus énergiques pour s'emparer du bandit.
Pendant un laps de temps assez long, tous ses efforts furent infructueux: cet homme, merveilleusement servi par ses espions, était tenu parfaitement au courant de tout ce qu'on tentait contre lui; il dressait ses plans en conséquence, et parvenait facilement à se soustraire aux recherches et à déjouer tous les pièges qui lui étaient tendus.
Mais ce que n'avait pu faire la force, la trahison le fit enfin: un des affiliés du Bras-Rouge (tel était le nom de guerre du bandit), mécontent de la part qui lui avait été donnée dans un riche butin fait quelques jours auparavant et se croyant lésé par son chef, résolut de se venger de lui en le trahissant.
Une semaine plus tard, le Bras-Rouge avait été surpris par les troupes et fait prisonnier ainsi que les principaux de sa bande.
Les quelques hommes qui avaient échappé, démoralisés par la capture de leur chef, n'avaient pas tardé à tomber à leur tour entre les mains des soldats, de sorte que la bande toute entière avait été détruite.
Le procès des bandits n'avait pas été long, ils avaient été condamnés à mort et exécutés immédiatement.
Le chef et deux de ses principaux lieutenants avaient seuls été réservés pour rendre leur supplice plus exemplaire.
Ils devaient être exécutés le lendemain. Voilà pour quel motif la ville de Bruneck était en liesse. Les populations voisines étaient accourues pour assister au supplice de l'homme devant lequel elles avaient si longtemps tremblé, et afin de ne pas manquer ce spectacle si attrayant pour elles, elles campaient dans les rues et sur les places, attendant avec impatience l'heure de l'exécution.
Le comte n'attacha que fort peu d'importance à ces nouvelles, et comme il se sentait fatigué d'avoir pendant deux jours voyagé à travers des routes exécrables, il se prépara, son souper terminé, à se livrer au repos.
Au moment où il entrait dans sa chambre à coucher, un domestique parut et échangea quelques mots à voix basse avec le valet de chambre.
—Qu'y a-t-il, demanda le comte Octave, en se retournant.
—Pardon, monsieur le comte, répondit respectueusement le domestique, un homme est là qui désire parler à votre Excellence.
—Me parler à cette heure? fit-il avec étonnement; c'est impossible, à peine suis-je ici que l'on sait déjà mon arrivée; dites à cet homme qu'il revienne demain, ce soir il est trop tard.
—Je le lui ai dit, monsieur le comte, et il a répondu que demain il ne serait plus temps.
—Voilà qui est extraordinaire! Quel est cet homme?
—Un prêtre, monsieur le comte, et il a ajouté que ce qu'il avait à dire à votre excellence, était fort grave et qu'il le priait instamment de le recevoir.
Le jeune homme, fort intrigué d'une semblable visite à une pareille heure, répara le désordre de sa toilette et se rendit au salon, curieux d'avoir le mot de cette énigme.
Un prêtre se tenait debout au milieu de la pièce.
C'était un homme déjà fort âgé, ses cheveux blancs comme la neige tombaient en longues mèches sur ses épaules et lui donnaient une apparence vénérable, complétée par l'expression de bonté et de calme grandeur répandue sur son visage.
Le comte le salua respectueusement en l'invitant du geste à s'asseoir.
—Excusez-moi, monsieur le comte, répondit-il en s'inclinant et en demeurant debout. Je suis aumônier de la prison, monsieur; vous avez sans doute entendu parler de l'arrestation de certains malfaiteurs?
—En effet, monsieur, on m'a donné de vague renseignements à ce sujet.
—Plusieurs de ces malheureux, reprit-il, ont déjà subi le châtiment terrible auquel les avait condamnés la justice humaine; le plus coupable de tous, leur chef doit à son tour, subir le sien demain au lever du soleil.
—Je le sais, monsieur.
—Cet homme, continua l'aumônier, sur le point de comparaître devant Dieu, son juge suprême, auquel il a à rendre un compte terrible, a senti, grâce à mes efforts pour le ramener au repentir, le remords entrer dans son cœur. Votre arrivée en cette ville, qu'il a apprise je ne sais comment, lui a paru être un avertissement de la Providence; il m'a fait mander aussitôt, et m'a prié de me rendre auprès de vous, monsieur le comte.
—Auprès de moi! s'écria le jeune homme avec étonnement; que peut-il exister de commun entre moi et ce misérable?
—Je l'ignore, monsieur le comte, il ne m'a rien dit à ce sujet, seulement il vous supplie de vous transporter à son cachot, désirant vous révéler un secret de la plus haute importance.
—Ce que vous me dites me confond, monsieur; cet homme m'est complètement étranger, je ne comprends pas de quelle façon ma vie peut se trouver mêlée à la sienne.
—Il vous l'expliquera sans doute, monsieur le comte; mais je vous le conseille, consentez à l'entrevue que vous demande cet homme, monsieur le comte, répondit le prêtre sans hésiter. Depuis bien des années déjà, je suis aumônier des prisons, j'ai vu hélas mourir bien des criminels. On ne ment pas devant la mort, l'homme le plus fort et le plus brave devient bien petit et bien faible en face de cet inconnu qui se nomme l'Éternité; il se prend à trembler, et n'osant plus espérer en la bonté des hommes, il espère en celle de Dieu. Bras-Rouge, le malheureux, qui doit mourir demain, sait que rien ne peut le soustraire au sort terrible qui l'attend, dans quel but vous demanderait-il cette entrevue sur le seuil de la mort, si ce n'est dans celui de racheter par la révélation qu'il désire vous faire, peut être un de ses crimes les plus horribles, bien qu'il soit peut-être le plus ignoré de tous. Croyez-moi, monsieur le comte, le doigt de la Providence est dans tout ceci; ce n'est pas le hasard qui vous a amené dans cette ville juste au moment de cette expiation terrible; consentez à me suivre et à descendre avec moi dans le cachot où ce malheureux attend sans doute avec la plus vive anxiété et en comptant les minutes, que vous vous présentiez à lui. En supposant même que cette révélation n'ait pas pour vous l'importance que suppose ce malheureux, refuserez-vous de donner cette dernière consolation à un homme qui va si fatalement être rayé du nombre des vivants; je vous en supplie, monsieur le comte, consentez à me suivre.
La détermination du jeune homme fut bientôt prise.
Le comte s'enveloppa dans un manteau et partit de l'hôtel en compagnie du prêtre.
Malgré l'heure avancée, car il était près de minuit, la place était pleine de monde, la foule loin de diminuer augmentait au contraire à chaque instant, par l'arrivée de nouveaux individus qui accouraient des villages voisins; des bivouacs étaient établis partout.
Le comte et son guide se frayèrent assez difficilement un passage à travers la foule, jusqu'à la prison, devant laquelle veillaient de nombreux factionnaires.
Sur un mot de l'aumônier, la porte de la prison fut ouverte aussitôt; le comte entra, précédé par le digne prêtre, et suivi par un geôlier, ils se dirigèrent vers le cachot du condamné à mort.
Le geôlier, un falot à la main, guida silencieusement les deux visiteurs à travers une longue suite de corridors, puis, arrivé devant une porte doublée de fer du haut en bas, il s'arrêta en disant ce seul mot:
—Entrez.
Ils pénétrèrent dans le cachot.
Nous employons cette locution consacrée, cependant rien ne ressemblait moins à un cachot que la chambre dans laquelle ils entrèrent.
C'était une cellule assez grande, éclairée par deux fenêtres en ogives garnies de forts barreaux en dehors; l'ameublement se composait d'un lit, c'est-à-dire d'un cadre sur lequel était tendu un cuir de vache, d'une table et de plusieurs chaises, un miroir était pendu au mur. Dans le fond de la pièce un autel était dressé et tout tendu de noir, le condamné était en chapelle; chaque jour, depuis le prononcé du verdict, un prêtre, l'aumônier de la prison, disait deux messes basses; une le matin, l'autre le soir pour le condamné.
A ce détail singulier de la chapelle, coutume qui n'existe qu'en Espagne et dans les colonies qui en dépendent, les deux auditeurs échangèrent à la dérobée un regard d'intelligence que ne remarqua pas l'aventurier.
Celui-ci continua sans se douter de la faute que, sans y songer, il avait commise.
—Le condamné était assis sur un equipal, la tête dans la main; le coude appuyé sur la table, il lisait à la lueur d'une lampe fumeuse.
A l'entrée des visiteurs il se leva aussitôt et les salua avec la plus exquise politesse.
—Messieurs, veuillez prendre des sièges et me faire l'honneur d'attendre quelques instants l'arrivée des personnes que j'ai fait demander, dit-il en approchant des butacas, leur présence est indispensable, il faut que plus tard nul ne puisse révoquer en doute la véracité de la révélation que je désire vous faire.
L'aumônier et le comte firent un geste d'assentiment et s'assirent.
Il y eut un silence de quelques minutes, silence troublé seulement par les pas cadencés de la sentinelle placée dans le corridor pour veiller sur le condamné et qui passait et repassait devant son cachot.
Le Bras-Rouge s'était remis sur son equipal, et semblait réfléchir.
Le comte profita de cette circonstance pour l'examiner avec soin.
C'était un homme de trente-cinq à quarante ans au plus.
Sa taille élevée était bien prise et fortement charpentée, ses gestes avaient de l'ampleur et de l'élégance. Sa tête un peu forte était par l'habitude du commandement sans doute rejetée en arrière, ses traits étaient beaux, fortement accentués, son regard tombait de haut et avait une fixité extraordinaire; une expression singulière de douceur et d'énergie répandue sur son visage, lui imprimait un cachet d'étrangeté impossible à rendre; ses cheveux d'un noir bleu, plantés drus et frisant naturellement, tombaient en grosses boucles sur ses larges épaules.
Son costume tout de velours noir, d'une coupe exceptionnelle, tranchait avec la pâleur mate de son teint, et ajoutait encore s'il est possible à l'aspect saisissant de tout son individu.
Un bruit de pas se fit entendre au dehors, une clé grinça dans la serrure et la porte s'ouvrit: deux hommes parurent.
Le geôlier, après les avoir introduits dans le cachot sans prononcer une parole, sortit en refermant la porte derrière lui.
Le premier de ces deux hommes était le directeur de la prison, vieillard encore vert malgré ses soixante-dix ans, aux traits calmes, à l'aspect vénérable, dont les cheveux blancs coupés assez courts et rares sur les tempes retombaient par derrière sur le collet de son habit.
Le second était un officier, un major ainsi que le prouvaient ses épaulettes d'or, il était jeune et paraissait à peine trente ans, ses traits n'avaient rien de fort remarquable; c'était un de ces hommes nés pour porter l'uniforme, et qui revêtus d'un costume bourgeois sembleraient ridicules, tant ils sont créés pour le harnais du soldat.
Tous deux saluèrent poliment et attendirent, sans prononcer un mot, qu'on leur adressât la parole pour expliquer la prière qui leur avait été faite de se rendre dans ce cachot.
Le condamné le comprit ainsi; les premières salutations échangées, il se hâta de leur faire connaître le motif qui l'avait engagé à les prier de se rendre auprès de lui, à ce moment suprême où il n'avait plus rien à espérer des hommes.
—Messieurs, leur dit-il d'une voix ferme, dans quelques heures à peine j'aurai satisfait à la justice humaine, et je comparaîtrai devant celle bien plus terrible de Dieu. Depuis le jour où a commencé pour moi cette lutte implacable que j'ai soutenue contre la société, j'ai commis bien des crimes, servi bien des haines, et me suis rendu complice d'un nombre incalculable d'attentats odieux. L'arrêt qui me frappe est juste, et bien que résolu à subir, en homme que la mort n'a jamais effrayé, le supplice auquel je suis condamné, je crois devoir vous avouer avec la sincérité la plus grande et la plus profonde humilité que je me repens de mes crimes, et que, loin de mourir impénitent, j'expirerai en suppliant Dieu non pas de me pardonner, mais de prendre en pitié mon repentir.
—Bien, mon fils, dit doucement l'aumônier, réfugiez-vous en Dieu, sa bonté est infinie.
Il y eut un silence de quelques minutes. Bras-Rouge le rompit enfin.
—J'aurais voulu à ce moment suprême, dit-il, réparer le mal que j'ai fait! Hélas cela est impossible, mes victimes sont bien mortes, aucune puissance humaine ne saurait leur rendre cette vie que je leur ai si lâchement ravie, mais parmi ces crimes il en est un, le plus affreux de tous peut-être, que je ne puis entièrement réparer il est vrai, mais dont j'espère neutraliser les effets, en vous en révélant les sinistres péripéties et en vous divulguant le nom de l'homme qui fut mon complice. Dieu, en conduisant à l'improviste dans cette ville, le comte Octave a voulu sans doute m'obliger à cette expiation, je me soumets sans murmures à sa volonté, peut-être daignera-t-il en faveur de mon obéissance me prendre en pitié! En vous priant, messieurs, de vous rendre près de moi, j'ai voulu procurer à la personne la plus intéressée à mon récit, les témoins indispensables, pour que plus tard la justice humaine pût, sans craindre de se tromper, sévir contre le coupable. Donc, Messieurs, prenez note de mes paroles, car je vous le jure, sur le bord de ma tombe, elles seront de la plus exacte vérité.
Le condamné s'arrêta et parut recueillir ses souvenirs.
Les assistants attendaient en proie à la curiosité la plus vive; le comte surtout essayait vainement de dissimuler sous des dehors froids et sévères l'anxiété qui lui serrait le cœur. Un secret pressentiment l'avertissait que la lumière allait luire enfin et que ce secret impénétrable jusque-là, qui enveloppait sa famille et dont il poursuivait vainement la connaissance depuis si longtemps, allait lui être divulgué.
Bras-Rouge reprit en choisissant parmi les divers papiers qui encombraient sa table un cahier assez volumineux qu'il ouvrit et plaça devant lui.
—Bien que huit ans se soient écoulés, dit-il, depuis l'époque où se sont passés ces événements, ils sont cependant demeurés si présents à ma pensée, que dès que j'ai appris l'arrivée de monsieur le comte Octave en cette ville, quelques heures m'ont suffi pour en écrire le récit détaillé; c'est de cette affreuse histoire que vous allez, Messieurs, entendre la lecture; puis chacun de vous apposera au-dessous de la mienne sa signature à la fin de ce manuscrit, afin de lui donner la notoriété et l'authenticité nécessaire pour l'usage que monsieur le comte jugera devoir en faire plus tard dans l'intérêt de sa famille et la punition du coupable; moi je n'ai été dans tout cela que le complice payé et l'instrument dont on s'est servi pour frapper la victime.
—Cette précaution est fort bonne, dit alors le directeur de la prison; nous signerons sans hésiter cette révélation quelle qu'elle soit.
—Merci, Messieurs, répondit le comte, bien que je sois aussi ignorant que vous des faits qui vont être révélés, cependant, pour certaines raisons particulières, j'ai la quasi-certitude que ce que je vais apprendre est d'une haute importance pour le bonheur de certaines personnes de ma famille.
—Vous allez en juger, monsieur le comte, dit le condamné, et il commença aussitôt la lecture de son manuscrit.
Cette lecture dura près de deux heures.
De l'ensemble des faits il résultait ceci: d'abord que lorsque le prince d'Oppenheim-Schlewig avait été tué, la balle était sortie du fusil de Bras-Rouge embusqué dans un buisson, et payé par le fils cadet du prince pour commettre ce parricide. Une fois engagé sur cette voie glissante du crime, le jeune homme s'y était jeté à corps perdu sans hésitation comme sans remords pour atteindre le but qu'il s'était tracé, celui de s'emparer de la fortune paternelle; après un parricide, un fratricide n'était rien pour lui, il l'exécuta avec un machiavélisme de précautions atroces; d'autres crimes plus affreux encore s'il est possible étaient racontés avec une vérité de détails tellement saisissante et appuyés de preuves si irrécusables que les témoins, appelés par le condamné, se demandaient avec épouvante, s'il était possible qu'il existât un monstre si atroce et quel horrible châtiment lui réservait cette justice divine dont il se jouait avec un si affreux cynisme depuis tant d'années. La princesse, en apprenant la mort de son mari, avait été prise des douleurs de l'enfantement, et avait accouché non pas d'une fille, ainsi que tout le monde le croyait, mais de deux jumeaux dont l'un le garçon avait été enlevé, et que le prince avait fait disparaître afin d'annuler la clause du testament de son père qui donnait au fils à naître les titres et la fortune totale de la famille.
Le comte, le visage dans ses mains, se croyait en proie à un cauchemar horrible; malgré les préventions que toujours il avait eues contre son beau-frère, jamais il n'aurait osé le soupçonner capable de commettre ainsi de sang froid et à de longs intervalles une suite de crimes odieux patiemment ourdis, et médités sous l'impulsion de la plus vile et de la plus méprisable de toutes les passions, celle qui ne saurait admettre d'excuse! La soif de l'or. Il se demandait si, malgré les preuves irrécusables qu'il possédait ainsi à l'improviste, il se trouverait dans tout l'empire un tribunal qui oserait assumer sur soi la responsabilité de poursuivre de si honteux forfaits et si en dehors de la nature humaine. D'un autre côté, cette révélation rendue publique déshonorait irrésistiblement une famille à laquelle la sienne était alliée de fort près; ce déshonneur ne rejaillirait-il pas sur sa famille?
Toutes ces pensées tourbillonnaient dans le cerveau du comte, en lui causant d'horribles douleurs et accroissant encore sa perplexité, car il ne savait à quelle résolution s'arrêter; dans un cas aussi grave, il n'osait demander conseil à personne ni chercher d'appui en dehors de lui-même.
Bras-Rouge se leva, et s'approchant du comte:
—Monsieur, lui dit-il, prenez ce manuscrit; maintenant il est à vous.
Le comte prit machinalement le manuscrit qui lui était présenté.
—Je comprends votre étonnement et votre épouvante, monsieur, continua le condamné, ces choses sont tellement horribles que, malgré leur cachet de vérité, les circonstances exceptionnelles où elles ont été écrites, et l'autorité des personnes qui ont signé après lecture, elles courent le risque d'être révoquées en doute; aussi je veux vous mettre à l'abri de tout soupçon d'imposture, monsieur le comte, en ajoutant à ce manuscrit ce qu'on est convenu de nommer des pièces à l'appui, et que moi j'appellerai des preuves irrécusables.
—Vous avez des preuves? dit le comte en tressaillant.
—J'en ai. Donnez-vous la peine d'ouvrir ce portefeuille; il contient vingt et quelques lettres de votre beau-frère, adressées à moi et toutes se rapportant aux faits racontés dans ce manuscrit.
—Oh! Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria le comte en joignant les mains; mais se tournant tout à coup vers Bras-Rouge: Ceci est bien étrange, dit-il.
Le condamné sourit.
—Je vous comprends, répondit-il, vous vous demandez, n'est-ce pas, comment il se fait que, détenteur de lettres aussi compromettantes pour le prince d'Oppenheim, celui-ci ne se soit pas servi de la puissance qu'il possède pour me faire disparaître et rentrer en possession de ces preuves de sa culpabilité.
—En effet, répondit le comte étonné de se voir si bien deviné, le prince, mon beau-frère, est un homme d'une prudence extrême, il avait un trop grand intérêt à anéantir ces preuves accablantes pour lui.
—Certes, et il n'eût pas manqué, j'en suis convaincu, à employer les moyens les plus expéditifs pour réussir à cela; mais d'abord le prince ignorait que ces preuves fussent restées entre mes mains. Voici comment; chaque fois que, dans une lettre, il m'assignait un rendez-vous, dès qu'il arrivait je brûlais en sa présence une lettre en tout semblable à celle que j'avais reçue de lui, pour lui prouver avec quelle bonne foi j'agissais et quelle confiance j'avais en lui, de sorte que jamais il n'a supposé que je les eusse conservées; ensuite, aussitôt après l'accouchement de votre belle-sœur, supposant avec raison que le prince étant parvenu à son but, désirerait se défaire de moi, je le prévins en quittant le pays à l'improviste; je demeurai pendant trois ans à l'étranger. Au bout de ce temps, je fis courir le bruit de ma mort; je m'arrangeai de façon à ce que cette nouvelle parvint au prince, tout naturellement, et comme une chose certaine; puis je revins ici. Le prince n'avait jamais su mon nom; nous autres gentilshommes d'aventure, nous avons la coutume non seulement de changer souvent de pseudonyme, car l'incognito est pour nous une sauvegarde, mais encore d'en porter toujours trois ou quatre à la fois afin d'établir à notre égard une confusion, grâce à laquelle nous nous trouvons parfaitement en sûreté; en sorte que malgré ses démarches, si, ce que j'ignore, le prince en a tenté jamais, il n'a pas réussi, je ne dirai pas à me découvrir, mais seulement à constater mon existence.
—Mais dans quel but aviez-vous conservé ces lettres?
—Dans le but fort simple de m'en servir auprès de lui, afin de l'obliger par la crainte d'une révélation à me fournir les sommes dont j'aurais besoin, lorsque la fantaisie me prendrait de renoncer à ma périlleuse carrière. Surpris à l'improviste, je n'ai pu en faire l'usage que je désirais, mais maintenant je ne le regrette pas.
—Je vous remercie, répondit le comte avec effusion, mais afin de reconnaître un si grand service, n'est-il donc rien que je puisse faire pour vous, en l'extrémité où vous êtes?
Bras-Rouge jeta à la dérobée un regard autour de lui; afin de laisser au comte entière liberté de s'entretenir avec le condamné, l'aumônier et les deux militaires s'étaient retirés dans l'angle le plus éloigné du cachot, où ils paraissaient causer avec beaucoup d'animation.
—Hélas! Monsieur le comte, dit-il en baissant la voix, il est trop tard maintenant; j'aurais voulu...
—Parlez, et peut-être, ce dernier désir, le pourrai-je satisfaire.
—Eh bien! Soit. Ce n'est pas la mort qui m'effraie, c'est de monter sur un échafaud ignoble, d'être livré vivant à la risée et aux avanies de cette populace que, si longtemps, j'ai vu trembler devant moi; voilà ce qui trouble mes derniers moments, et me rend triste. Je voudrais tromper l'attente de cette foule féroce qui se délecte dans l'espoir de mon supplice, et que le moment arrivé, on ne trouve plus que mon cadavre; vous voyez bien que vous ne pouvez rien pour moi, monsieur le comte.
—Vous vous trompez, répondit-il vivement, je puis tout au contraire; non seulement je vous soustrairai au supplice, mais encore, s'ils le veulent, vos deux compagnons y échapperont aussi par une mort volontaire.
Un éclair de joie brilla dans l'œil fauve du condamné.
—Vous dites vrai? s'écria-t-il.
—Silence, fit le comte; quel intérêt aurai-je à vous tromper, lorsqu'au contraire mon plus vif désir est de vous prouver ma gratitude.
—C'est vrai, mais par quel moyen?
—Écoutez-moi: cette bague que je porte au doigt renferme un poison d'une force extrême, il ne faut qu'ouvrir le chaton et respirer son contenu pour tomber mort; ce poison tue sans souffrance avec la rapidité de la foudre. Un de mes ancêtres rapporta cette bague de la Nouvelle-Espagne, où il avait été vice-roi. Vous connaissez la science profonde des Indiens pour composer les poisons; voici la bague, je vous l'offre, la voulez-vous?
—Certes, s'écria-t-il en s'en emparant et la cachant vivement dans sa poitrine; merci, monsieur le comte, vous ne me devez plus rien, nous sommes quittes; vous faites plus pour moi par le don de cette bague que je n'ai fait pour vous; grâces vous soit rendues! Je vous devrai d'échapper, ainsi que mes pauvres amis, au sort ignominieux qui nous attend.
Ils se rapprochèrent alors des autres personnes qui, voyant leur entretien terminé, avaient aussitôt cessé le leur.
—Messieurs, dit Bras-Rouge, je vous remercie sincèrement d'avoir daigné assister à la révélation que ma conscience m'ordonnait de faire, maintenant je me sens plus tranquille; quelques instants bien courts me séparent de la mort. Serait-ce trop vous demander que de vous prier de me laisser passer ces quelques instants auprès de mes deux compagnons qui, condamnés comme moi, doivent eux aussi mourir aujourd'hui.
—C'est une suprême consolation, dit l'aumônier. Le directeur de la prison réfléchit une minute.
—Je ne vois aucun inconvénient à vous accorder cette demande, dit-il enfin; je vais donner les ordres nécessaires pour que vos compagnons soient amenés ici, vous demeurerez ensemble jusqu'au moment de l'exécution.
—Merci, monsieur, s'écria Bras-Rouge avec effusion, cette grâce, la seule que vous me puissiez accorder, est pour moi d'un grand prix; soyez béni pour tant de bonté!
Sur l'ordre du directeur de la prison, la sentinelle appela le geôlier qui accourut et ouvrit le cachot.
—Adieu, messieurs, dit le condamné, Dieu soit avec vous!
Ils sortirent.
Le comte, après avoir pris congé de l'aumônier et des deux autres personnes, quitta la prison, traversa la place encombrée d'une foule immense et se hâta de rentrer chez lui.
En ce moment, six heures sonnèrent: c'était l'heure désignée pour l'exécution.
Tout à coup, comme par enchantement, un silence de mort régna dans cette foule, un instant auparavant si bruyante et si agitée.
Sa vengeance allait enfin être satisfaite.
XXV
LE VENGEUR
Aussitôt arrivé chez lui, le comte donna ses ordres pour le départ; il avait complètement oublié l'affaire pour laquelle il était venu à Bruneck; d'ailleurs, quand bien même il en eût été autrement cette affaire si importante qu'elle eût été pour lui ne l'eût pas retenu; tant était grande la hâte qu'il avait de s'éloigner.
Cependant force lui fut de demeurer pendant quelques heures encore dans la ville; il était impossible d'avoir des chevaux avant trois heures de l'après-dîner.
Il profita de ce contre-temps pour prendre un peu de repos. En effet, il était accablé de fatigues.
Il tomba bientôt dans un sommeil si profond, qu'il n'entendit même pas les cris et les vociférations furieuses de la foule rassemblée sur la place, en voyant que, au lieu de trois criminels, que depuis si longtemps elle attendait pour se repaître de leur supplice et savourer avec délice une vengeance si désirée, on ne lui livrait que trois cadavres.
Au moment où ils étaient entrés dans le cachot des condamnés pour les conduire au supplice, le geôlier et les hommes de justice n'avaient plus trouvé que des cadavres: les condamnés étaient morts.
Lorsque le comte se réveilla, tout était fini, les boutiques s'étaient rouvertes, la ville avait repris son aspect accoutumé.
Le comte s'informa de sa voiture; elle était attelée et attendait à la porte de la maison.
Les derniers apprêts furent bien vite terminés; le comte descendit.
—Où allons-nous, Excellence? demanda le postillon, la main au chapeau.
—Route de Vienne, répondit le comte en s'accommodant de son mieux dans le fond de la voiture.
Le postillon fit claquer son fouet; on partit à fond de train.
Le comte avait réfléchi; voici quel avait été le résultat de ses réflexions.
Une seule personne était assez puissante pour lui faire rendre bonne et prompte justice; cette personne était l'Empereur.
C'était donc à l'Empereur qu'il devait s'adresser; voilà pourquoi, il se rendait à Vienne.
Il y a loin de Bruneck à Vienne; à cette époque surtout où les chemins de fer n'étaient encore qu'à leur commencement et n'existaient que sur certaines lignes forts restreintes, les voyages étaient longs, fatigants et dispendieux.
Celui-ci dura vingt-sept jours.
Le premier soin du comte en arrivant fut de s'informer de Sa Majesté Impériale.
La cour se trouvait à Schönbrunn.
Or, Schönbrunn, le Saint-Cloud des empereurs d'Autriche, n'est qu'à une lieue et demie de Vienne.
Seulement, afin de ne pas perdre un temps précieux en fausses démarches, il fallait obtenir le plus tôt possible une audience de l'empereur.
Le comte Octave était de trop grande race pour attendre longtemps: deux jours après son arrivée à Vienne, une audience lui était accordée.
Le palais de Schönbrunn s'élève, ainsi que nous l'avons dit, à une lieue ou une lieue et demie au plus de Vienne, au-delà du faubourg de Mariahilf et un peu sur la gauche.
Ce palais impérial, commencé par Joseph Ier et terminé par Marie-Thérèse, est d'une construction simple, élégante, gracieuse, qui cependant ne manque pas d'une certaine majesté.
Il se compose d'un grand corps de logis avec deux ailes en retour, un double escalier formant perron couronne le péristyle et donne sur le premier étage. Des constructions basses, parallèles au bâtiment principal, servent de communs et d'écuries, et se relient à l'extrémité de chacune des ailes, en laissant seulement dans l'axe du perron une ouverture d'une dizaine de mètres, de chaque côté de laquelle se dresse un obélisque, achevant ainsi d'enceindre et de dessiner la cour.
Un pont jeté sur la Vienne, mince filet d'eau qui va se perdre dans le Danube, donne accès au château, derrière lequel s'étend, disposé en amphithéâtre, un magnifique jardin surmonté d'un belvédère placé au sommet d'une immense pelouse flanquée, à droite et à gauche, de magnifiques taillis pleins d'ombre, de fraîcheur et de gazouillement d'oiseaux.
Schönbrunn, rendu célèbre par le double séjour qu'y fit Napoléon Ier et la douloureuse agonie de son fils, porte en soi un cachet d'indicible tristesse et d'indéfinissable langueur, tout y est sombre, morne et désolé; la cour, avec sa formaliste étiquette et ses brillantes parades, ne réussit qu'imparfaitement, de loin en loin, à galvaniser ce cadavre, Schönbrunn, comme le palais de Versailles, n'est plus qu'un corps sans âme, rien ne saurait le rendre à la vie.
Le comte arriva à Schönbrunn dix minutes avant l'heure de son audience, fixée à midi.
Un chambellan de service l'attendait; il l'introduisit aussitôt près de Sa Majesté.
L'empereur était dans un salon particulier, il se tenait debout, appuyé à une cheminée.
La réception qu'il fit au comte fut des plus affables.
L'audience fut longue, elle dura près de quatre heures; nul n'a jamais su ce qui se passa entre le souverain et le sujet.
La dernière phrase de cet entretien confidentiel fut seule entendue.
Au moment où le comte prit enfin congé de l'empereur, Sa Majesté lui dit, en lui donnant sa main à baiser:
—Je crois que mieux vaut agir ainsi; il faut surtout, dans l'intérêt de toute la noblesse, éviter, à quelque prix que ce soit, le scandale affreux que soulèverait la publicité d'une aussi horrible affaire; mon appui ne vous manquera jamais; allez, monsieur le comte, Dieu veuille qu'avec les moyens que je mets à votre disposition vous réussissiez.
Le comte s'inclina avec respect et se retira.
Le soir même, il quitta Vienne et reprit le chemin qui devait le conduire chez lui.
En même temps que lui, un courrier de cabinet, expédié par l'empereur, partait sur la même route.
Arrivé à ce point de son récit, l'aventurier fit une pause, et, s'adressant au comte de la Saulay:
—Soupçonnez-vous, lui demanda-t-il, ce qui s'était passé entre l'empereur et le comte?
—A peu près, répondit celui-ci.
—Ah! fit-il avec étonnement, je serais curieux de connaître le résultat de vos observations.
—Vous m'autorisez donc à vous le dire?
—Certes.
—Mon cher don Adolfo, reprit le comte, ainsi que vous le savez, je suis de noblesse; en France, le roi n'est que le premier gentilhomme de son royaume, le primus inter pares, je suppose qu'il en doit être ainsi à peu près partout; or, une attaque quelconque contre un des membres de la noblesse touche aussi sérieusement le Souverain que tous les autres nobles de l'empire; lorsque le Régent de France condamna le comte de Horn à être rompu vif en place de Grève, pour avoir volé et assassiné un juif, rue Quincampoix, il répondit à un seigneur de la cour qui intercédait près de lui en faveur du coupable et lui représentait que le comte de Horn, allié à des familles souveraines, était son parent: lorsque j'ai du mauvais sang, je me le fais tirer, et il tourna le dos au solliciteur; ce qui n'empêcha pas la noblesse d'envoyer ses carrosses à l'exécution du comte de Horn. Or, le fait dont vous parlez est à peu près semblable; seulement, l'empereur d'Autriche, moins brave que le Régent de France, tout eu reconnaissant que justice devait être faite du coupable, a reculé devant une publicité qui, selon lui, devait frapper d'un stigmate d'infamie la noblesse tout entière de son pays; alors, comme tous les hommes faibles, il s'est arrêté à une demi-mesure, c'est-à-dire qu'il a probablement donné au comte un blanc-seing au moyen duquel celui-ci, sous le premier prétexte venu, pouvait courir sus à son noble parent, le tuer ou le faire assassiner même, sans autre forme de procès, et, de cette façon, obtenir, en supprimant son ennemi, la justice qu'il réclamait, puisque le prince mort, il serait facile de rendre à sa belle-sœur ou à son fils, si on parvenait à le retrouver, les titres et la fortune que son oncle lui avait si criminellement ravis. Voilà ce qui, à mon avis, a dû être convenu entre l'empereur et le comte dans cette longue audience donnée à Schönbrunn.
—Les choses se passèrent ainsi, en effet, monsieur le comte; seulement, l'empereur exigea que les hostilités ne commenceraient entre le comte et le prince que lorsque celui-ci serait hors des frontières de l'empire, et le comte demanda à l'empereur de mettre à sa disposition tous les moyens d'action dont il disposait, afin d'essayer de retrouver son neveu, si par hasard il existait encore, ce à quoi l'empereur avait consenti.
Le comte retournait donc à son château muni d'un blanc-seing de Sa Majesté, lequel blanc-seing lui donnait les pouvoirs les plus étendus pour poursuivre sa vengeance, et, en outre, d'un ordre écrit tout entier de la main de Sa Majesté, pour se faire prêter à volonté le concours de tous les agents impériaux, en Autriche comme à l'étranger, et cela à sa première réquisition.
Le comte, ainsi que vous le comprenez sans doute, n'était que médiocrement satisfait des conditions que lui avait imposées l'empereur; mais reconnaissant l'impossibilité d'obtenir davantage, force lui fut de se résigner.
Pour lui, il eût certes préféré, quelles qu'en dussent être les conséquences, un procès au grand jour à la vengeance honteuse et mesquine qu'on lui permettait; mais mieux valait encore, dans l'intérêt de sa sœur et de son neveu, avoir obtenu ces demi concessions que de s'être inutilement brisé contre un parti pris et un refus formel.
Il se mit donc immédiatement en mesure de chercher son neveu; pour cette recherche, les papiers que lui avait remis Bras-Rouge contenaient des renseignements précieux; sans rien dire à sa sœur, de crainte de lui donner de fausses espérances, il se mit immédiatement en campagne. Que vous dirai-je de plus, mes amis? Ses recherches furent longues, elles durent encore; cependant la situation commence à s'éclaircir, le comte a été assez heureux pour retrouver son neveu; depuis cette découverte, il n'a jamais perdu ce jeune homme de vue, bien que celui-ci ignore encore aujourd'hui les liens sacrés qui l'attachent à l'homme qui l'a élevé et qu'il aime comme un père; le comte a gardé ce secret même vis-à-vis de sa sœur, ne voulant le lui révéler qu'en lui annonçant en même temps que justice est faite enfin et que le mari qu'elle pleure depuis tant d'années est vengé.
Bien souvent, depuis cette époque, les deux ennemis se sont trouvés en présence; bien des occasions se sont offertes au comte de tuer son ennemi, jamais il ne s'est laissé emporter par sa haine, ou, pour être plus vrai, sa haine lui a donné la force d'attendre; le comte veut tuer son ennemi, mais il veut auparavant que celui-ci se soit déshonoré et qu'il tombe, non pas vaincu dans une lutte honorable, mais frappé justement, comme un criminel qui reçoit enfin le châtiment de ses forfaits.
Après avoir prononcé ces dernières paroles, l'aventurier se tut.
Il y eut un long silence entre les trois interlocuteurs.
La nuit finissait; des lueurs blanchâtres commençaient à filtrer à travers les fenêtres entr'ouvertes; la lueur des bougies pâlissait; de sourdes rumeurs annonçaient que la ville s'éveillait et les cloches éloignées des couvents et des églises appelaient les fidèles à la première messe.
L'aventurier quitta sa chaise et marcha de long en large dans la salle, jetant parfois à la dérobée un regard perçant sur ses deux compagnons.
Dominique renversé en arrière sur le dos de sa butaca, les yeux à demi fermés, fumait machinalement dans sa pipe indienne. Le comte de la Saulay tambourinait du doigt une fanfare sur la table, tout en suivant du coin de l'œil les évolutions de l'aventurier.
—Don Adolfo, lui dit-il enfin brusquement en relevant la tête et le regardant bien en face, votre récit est-il donc terminé?
—Oui, répondit laconiquement l'aventurier.
—Vous n'avez rien à ajouter?
—Non.
—Eh bien, excusez-moi, mon ami, mais je crois que vous vous trompez.
—Je ne vous comprends pas, mon cher comte.
—Je m'explique, mais à une condition.
—Laquelle?
—Que vous ne m'interromprez point.
—Soit, si vous l'exigez, maintenant je vous écoute.
Et il recommença sa promenade.
—Mon ami, dit le comte, le premier visage sympathique que j'ai rencontré en débarquant en Amérique a été le vôtre; bien que placés tous deux dans des situations fort différentes, le hasard s'est plu à nous réunir avec tant de persistance, que ce qui n'était d'abord entre nous qu'une liaison passagère est devenu, sans que ni vous ni moi ne sachions comment, une affection sincère et profonde; on ne se lie pas avec un homme comme je l'ai fait avec vous, sans étudier un peu le caractère de cet homme, c'est ce que j'ai fait et ce que de votre côté vous avez fait sans doute à mon égard; or, je crois vous connaître assez particulièrement, mon ami, pour être convaincu que vous n'êtes pas arrivé ainsi cette nuit à l'improviste dans notre maison, dans le seul but de souper, tranchons le mot, de faire une débauche qui n'est ni dans votre caractère ni dans vos mœurs, vous l'homme le plus sincèrement sobre que jamais j'ai fréquenté; en sus, je me demande pourquoi vous, si avare de vos paroles et surtout de vos secrets, vous nous avez fait ce récit fort intéressant, j'en conviens, mais qui en apparence ne nous touche en aucune façon et ne doit avoir pour nous qu'un intérêt fort secondaire; à ceci je réponds, que si vous êtes ainsi venu ce soir nous demander un souper dont vous vous seriez très bien passé, à part le plaisir que nous a causé votre visite, vous êtes venu expressément pour nous faire ce récit; que ce récit vous intéresse plus que nous peut-être, et je conclus que vous avez encore quelque chose à nous dire, ou pour être plus clair, à nous demander.
—Ma foi, c'est évident, dit Dominique.
—Eh bien, oui, tout ce que vous avez supposé est vrai; le souper n'était qu'un prétexte, et je ne suis en réalité venu cette nuit ici que dans l'intention de vous raconter l'histoire que vous avez entendue.
—A la bonne heure, au moins, dit joyeusement Dominique, voilà de la franchise.
—Seulement je vous l'avoue, reprit l'aventurier avec tristesse, maintenant j'hésite parce que j'ai peur.
—Vous avez peur, vous, et de quoi? s'écrièrent les deux jeunes gens avec surprise.
—J'ai peur, parce que cette histoire si longue doit prochainement avoir un dénouement, que ce dénouement sera terrible, qu'en venant ici j'avais l'intention de vous demander votre concours, que depuis j'ai réfléchi, et que je recule devant la pensée, vous si jeunes, si heureux et si insouciants, de vous mêler indirectement à cette horrible histoire, à laquelle vous devez demeurer étrangers; je vous en prie, mes amis, oubliez tout ce que vous avez entendu; ce n'est qu'un récit fait après boire.
—Non, sur mon honneur, don Adolfo, s'écria le comte avec énergie, il n'en sera pas ainsi, je vous le jure, je parle pour moi et pour Dominique; vous avez besoin de nous, nous voici; je ne sais quel intérêt mystérieux vous avez dans cette affaire, je ne veux même pas essayer d'approfondir les motifs qui vous font agir, mais je vous le répète, nous éloigner de vous lorsque vous allez courir un grand danger, qu'en le partageant nous pouvons peut-être vous faire éviter, serait nous prouver que vous n'avez pour nous ni estime ni amitié et que vous nous considérez plutôt comme des jeunes gens sans consistance que comme des hommes de cœur.
—Vous allez trop loin, mon cher comte, s'écria vivement l'aventurier, jamais je n'ai eu de telles idées; loin de là, seulement, je vous le répète, je tremble à la pensée de vous mêler à cette affaire qui ne vous regarde pas.
—Pardonnez-moi, mon ami, de l'instant où elle vous intéresse, elle nous regarde, et nous avons le droit de nous y mêler.
L'aventurier baissa la tête et recommença à marcher avec agitation dans la salle.
—Eh bien, soit, dit-il au bout d'un instant, puisque vous l'exigez, mes amis, nous agirons de concert, vous m'aiderez dans ce que j'ai entrepris, j'ai l'espoir que nous réussirons.
—Moi, j'en ai la conviction, dit le comte.
—Partons alors, dit Dominique en se levant de table.
—Pas encore, mais le moment est proche; je vous jure que vous n'aurez pas longtemps à attendre; maintenant une dernière santé et adieu.—Ah! J'oubliais: au cas où je ne pourrais pas venir moi-même voici le mot de ralliement; un et deux font trois. C'est bien simple, vous vous en souviendrez, n'est-ce pas?
—Parfaitement.
—Alors, adieu!
Cinq minutes plus tard, il avait quitté la maison.
XXVI
HEURES DE SOLEIL
La petite maison du faubourg dans laquelle doña Dolores avait trouvé un si sûr abri, entre doña Maria et doña Carmen, bien que simple et comparativement très peu importante, était une délicieuse habitation, meublée fort simplement; mais avec un goût parfait. Par derrière, chose rare à México, s'étendait une huerta mignonne, mais bien dessinée, garnie de taillis touffus, pleins d'ombrages et de fraîcheur, qui offraient de charmantes retraites contre les ardeurs du soleil à l'heure torride de midi.
C'était au fond de ces bosquets odorants que les deux jeunes filles se venaient cacher pour caqueter et gazouiller en liberté, répondant par les doux éclats de leurs rires cristallins aux chants joyeux des oiseaux.
Trois personnes avaient seules entrée dans cette maison; ces trois personnes étaient l'aventurier, le comte et Dominique.
L'aventurier, sans cesse absorbé par ses mystérieuses occupations, n'y faisait que de rares et courtes apparitions.
Il n'en était pas de même des jeunes gens.
Pendant les premiers jours, ils s'étaient strictement conformés aux recommandations de leur ami, et n'avaient fait que des visites courtes, et pour ainsi dire furtives; mais peu à peu entraînés par le charme invisible gui les attirait à leur insu, les visites s'étaient multipliées, étaient devenues plus longues et, inventant toutes sortes de prétextes, ils en étaient arrivés à passer leurs journées presque tout entières auprès des dames.
Un jour, tandis que les habitants de la petite maison, retirés au fond de leur jardin, causaient gaiement entre eux, un tumulte affreux se fit entendre au dehors.
Le vieux domestique accourut tout effarés prévenir sa maîtresse qu'une bande de bandits, rassemblés devant la maison, exigeaient qu'on leur en ouvrît la porte, menaçant de la briser si on ne voulait pas y consentir.
Le comte rassura doña Maria, lui dit de ne rien craindre, et après l'avoir engagée à ne pas sortir du jardin, ainsi que les jeunes filles, lui et Dominique s'avancèrent vers la porte de la maison.
Raimbaut était par hasard venu quelques instants auparavant apporter une lettre à son maître, sa présence, en cette circonstance, était fort précieuse.
Les trois hommes prirent leurs fusils doubles et leurs revolvers, et après s'être concertés entre eux en quelques mots, le comte s'approcha de la porte contre laquelle on frappait du dehors à coups redoublés et ordonna au vieux domestique de l'ouvrir.
A peine la porte fût-elle entr'ouverte, qu'il y eut une poussée épouvantable, et une dizaine d'individus se précipitèrent dans le zaguán, avec des cris et des hurlements furieux.
Mais tout à coup ils s'arrêtèrent.
Devant eux, à dix pas au plus, trois hommes se tenaient immobiles, le fusil à l'épaule, prêts à lâcher la détente.
Sans armes, pour la plupart, tant ils étaient convaincus de ne pas rencontrer de résistance, et ne possédant que les couteaux passés à leurs ceintures, les bandits demeurèrent frappés d'épouvante à la vue des fusils dirigés contre eux.
La fière contenance de ces trois hommes leur imposa, ils hésitèrent, et finalement s'arrêtèrent en se jetant l'un à l'autre des regards effarés.
Ce n'était pas ce qu'on leur avait annoncé: cette maison, si calme en apparence, renfermait une garnison formidable.
Le comte donna son fusil à tenir au vieux domestique et s'armant d'un revolver à six coups, il s'avança résolument vers les bandits.
Ceux-ci, par un mouvement contraire, commencèrent à reculer pas à pas, si bien que bientôt ils touchèrent la porte, alors se retournant d'un bond, ils s'élancèrent au dehors.
Le comte ferma tranquillement la porte derrière eux.
Les jeunes gens rirent aux éclats de leur facile victoire, et rejoignirent les dames blotties toutes tremblantes, au fond d'un bosquet.
Cette leçon avait suffi; depuis, le calme des habitants de la petite maison n'avait plus été troublé.
Néanmoins, doña Maria, reconnaissante du service que lui avaient rendu les jeunes gens, non seulement ne trouvait plus qu'ils lui faisaient de trop longues visites, mais encore, lorsqu'ils voulaient, par convenance, prendre congé, elle les engageait à demeurer davantage.
Il est vrai que les jeunes filles joignaient leurs prières aux siennes, de sorte que le comte et son ami, se laissaient facilement convaincre de demeurer, et passaient ainsi la plus grande partie de leurs journées auprès d'elles.
C'était le lendemain même de la nuit passée par don Adolfo chez ses amis à souper si copieusement; midi avait depuis longtemps déjà sonné à toutes les églises de la ville, et les jeunes gens, qui d'ordinaire se présentaient vers onze heures du matin chez doña Maria, n'avaient point encore paru.
Les deux jeunes filles réunies dans la salle à manger, feignaient de ranger et d'épousseter les meubles pour ne pas aller rejoindre doña Maria, qui depuis longtemps déjà les attendait au jardin.
Bien qu'elles ne se parlassent pas, les jeunes filles tout en rangeant ou plutôt dérangeant les meubles, avaient sans cesse les yeux fixés sur la pendule.
—Comprenez-vous, Carmencita, dit enfin doña Dolores en faisant une moue charmante, que mon cousin ne soit pas encore venu.
—C'est inconcevable, querida, répondit aussitôt doña Carmen, je vous avoue que je suis fort inquiète, la ville est, dit-on, bouleversée en ce moment; pourvu qu'il ne soit rien arrivé de fâcheux à ces pauvres jeunes gens.
—Oh! Ce serait affreux qu'il leur fût arrivé malheur.
—Que deviendrions-nous seules et sans protection dans cette maison? Où sans leurs secours déjà nous aurions été assassinées.
—D'autant plus que nous ne pouvons compter sur don Jaime, qui toujours est absent.
Les deux jeunes filles poussèrent un soupir, se regardèrent un instant en silence, puis tombèrent dans les bras l'une de l'autre en fondant en larmes.
Elles s'étaient comprises.
Ce n'étaient pas pour elles qu'elles craignaient.
—Tu l'aimes donc? demanda enfin doña Dolores d'une voix base et entrecoupée à l'oreille de son amie.
—Oh! Oui, répondit-elle doucement, et toi?
—Moi, aussi.
L'aveu était fait, elles s'entendaient maintenant et n'avaient plus rien à se cacher.
—Depuis quand l'aimes-tu? reprit doña Carmen.
—Je ne sais pas, il me semble que je l'ai aimé toujours.
—C'est comme moi.
Rien n'est aussi doux et aussi pur qu'un naïf amour de jeune fille. C'est l'âme à peine éveillée aux sensations humaines, qui cherche ses belles ailes d'ange pour s'envoler vers les régions inconnues de l'idéal.
—Et lui, t'aime-t-il? demanda doucement Carmen.
—Puisque je l'aime.
—C'est vrai, fit-elle convaincue.
L'amour a cela d'adorable en soi, qu'il est essentiellement illogique, sans cela ce ne serait pas l'amour. Soudain les deux jeunes filles se redressèrent en portant la main à leur cœur.
—Le voilà, dit Dolores.
—Il vient, fit Carmen.
Comment le savaient-elles? Le plus profond silence régnait au dehors.
Abandonnant alors la salle à manger, elles s'envolèrent au jardin comme deux colombes effarouchées.
Presqu'aussitôt on heurta à la porte.
Le vieux domestique reconnut sans doute qui frappait ainsi, car il se hâta d'ouvrir.
Le comte et son ami entrèrent.
—Ces dames? demanda le comte.
—A la huerta, Excellence, répondit le domestique eu refermant la porte derrière eux.
Les dames étaient assises dans un bosquet, doña Maria brodait, les jeunes filles lisaient fort attentivement en apparence, si attentivement, même, que bien qu'elles fussent subitement devenues rouges, elles n'entendirent pas crier les pas des visiteurs sur le sable des allées, et furent fort surprises en les apercevant.
Ceux-ci se découvrirent en entrant sous le bosquet et saluèrent respectueusement les dames.
—Vous voici donc enfin, messieurs, dit en souriant doña Maria; savez-vous que vous nous avez fort inquiétées?
—Oh! fit doña Carmen en avançant les lèvres.
—Pas beaucoup, murmura doña Dolores, ces messieurs ont sans doute trouvé autre part une occasion de se divertir, et ils en ont profité.
Le comte et Dominique regardèrent les jeunes filles avec surprise, ils ne comprenaient pas.
—Voyons, voyons, petites folles, dit doucement doña Maria, ne tourmentez pas ainsi ces pauvres jeunes gens, vous les rendez tout confus, il est probable que s'ils ne sont pas venus plus tôt c'est que cela leur a été impossible.
—Oh! Ces messieurs sont parfaitement libres de venir lorsque cela leur plaît, dit dédaigneusement doña Dolores.
—Nous nous garderons bien de les chicaner pour si peu, ajouta Carmen sur le même ton.
Ce fut le coup de grâce pour les jeunes gens, ils perdirent complètement contenance.
Les moqueuses enfants les regardèrent un instant à la dérobée, puis elles éclatèrent d'un rire si franc, si soudain, que le comte et Dominique en pâlirent de dépit.
—Vive Dieu! s'écria le vaquero, en frappant du pied avec colère, c'est aussi être trop méchant de nous punir ainsi d'une faute que nous n'avons pas commise.
—Don Adolfo nous a retenu malgré nous, dit le comte.
—Vous avez vu don Jaime? demanda doña Maria.
—Oui, madame, cette nuit vers onze heures il est venu nous visiter.
Les jeunes gens prirent alors des sièges et la conversation continua sur un ton enjoué.
Doña Carmen et Dolores continuèrent à les lutiner; elles étaient heureuses de leur avoir fait perdre aussi complètement contenance, bien qu'elles leur gardassent intérieurement rancune de ne pas avoir été comprises, sur le sentiment qui dictait leurs reproches.
Quant au comte et à Dominique, ils se sentaient heureux de se trouver près de ces belles et naïves jeunes filles; ils s'enivraient au feu de leurs regards, écoutaient avec ravissement la douce musique de leur voix, sans penser à autre chose qu'à jouir le plus longtemps possible du facile bonheur qui leur était ainsi procuré.
Toute l'après-dîner s'écoula ainsi pour eux avec la rapidité d'un songe.
A neuf heures du soir ils se retirèrent.
Ils regagnèrent leur maison sans échanger une parole.
—As-tu envie de dormir? demanda le comte à son ami dès qu'ils furent dans leur appartement.
—Ma foi non, répondit celui-ci; pourquoi?
—C'est que je désirerais causer avec toi.
—Ma foi, mon ami, cela se trouve parfaitement; moi aussi j'ai à te parler.
—Ah! fit le comte; eh bien, si tu le veux nous causerons tout en fumant un cigare et en buvant un grog.
—Je ne demande pas mieux.
Les deux jeunes gens s'installèrent en face l'un de l'autre et allumèrent leurs cigares.
—Quelle charmante journée nous avons passée! dit le comte.
—Comment en pourrait-il être autrement, répondit Dominique, auprès de personnes aussi aimables?
Et comme d'un commun accord les jeunes gens soupirèrent.
Le comte sembla tout à coup prendre une résolution.
—Voyons, dit-il à son ami, veux-tu être franc?
—Avec toi surtout je le serai toujours; tu le sais bien, répondit Dominique.
—Eh bien! Écoute, tu sais que je suis depuis quelques mois à peine au Mexique, mais ce que tu ne sais que vaguement c'est le motif qui m'a conduit dans ce pays.
—Je crois t'avoir entendu dire que tu étais arrivé ici dans l'intention d'épouser ta cousine, doña Dolores de la Cruz.