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Les Nuits chaudes du Cap français

JOURNAL D'UNE DAME CRÉOLE (continued 2)

Reading edition

—Nous l'en empêcherons bien!

—Il sera trop tard, madame. Déjà M. de Larnage n'a plus chez lui que son commandeur. Tous les noirs de sa plantation se sont enfuis.

—Et où sont-ils?

—Dans les montagnes où, paraît-il, une armée s'organise. Et j'ai d'autres exemples du même genre à vous citer. Mme Dufourcq vient d'être assassinée par ses esclaves; ce matin même, j'apprends qu'on a pillé la maison du gouverneur en l'absence du maître et sous les yeux de l'intendant, désarmé ou complice.

—Mais ce n'est pas la première fois qu'on voit de pareilles aventures. Elles sont plus ou moins fréquentes: voilà tout.

—Vous avez trop d'insouciance des événements qui ne se passent pas sous vos yeux pour pouvoir les juger. Ils ont, à mon sens, une importance extrême.

Nous étions arrivés au pavillon; après une telle causerie j'hésitais à y entrer, de crainte de la continuer encore. Je lui demandai d'un ton assez impertinent:

—Ainsi, c'est pour m'entretenir de votre «politique» que vous êtes venu me déranger?

—Non, madame, répondit-il. Je n'ai ni le goût des paroles inutiles, ni celui des actes impossibles. Je ne prétends point empêcher une révolte qui est inévitable à Saint-Domingue; je veux seulement avertir mes amis assez tôt pour qu'ils puissent se défendre. Et je venais vous répéter: veillez à vos serviteurs!

—Ah! vous voulez encore me parler de Zinga, m'écriai-je irritée. Vous avez dû voir pourtant que vos médisances n'avaient eu, hier, aucun succès.

—C'est ce qui m'engage à les recommencer aujourd'hui, répartit le docteur.

Là-dessus il entra dans le pavillon et s'assit lourdement sur un sofa, renversant la tête sur le dossier, comme pour bien marquer qu'on ne l'en déposséderait pas malgré lui. On ne peut échapper à cet homme-là!

Je n'en avais pas d'ailleurs l'intention. Un incident, en apparence négligeable, semblait en effet confirmer les paroles du docteur et éveillait mon inquiétude. Je venais de voir le révérend Samuel Goring se glisser dans la plantation; ses yeux obliques et ridicules de lapin effrayé étaient encore plus soucieux qu'à l'ordinaire, et il détournait la tête à chaque instant, comme s'il craignait d'être aperçu. Une négritte, l'ayant vu, s'inclina devant lui. Sans répondre à son salut, le révérend, un doigt sur la bouche, lui recommanda le silence puis continua sa route. Il disparut derrière les cacaoyers. Que signifiaient cette visite matinale et tout ce grand mystère?

Le docteur avait suivi mon regard et il souriait de ma découverte.

—Etes-vous disposée à m'écouter, à présent? demanda-t-il.

Il n'avait pas besoin de ma réponse; j'étais assez attentive; il commença donc son récit sans prévoir le trouble qu'il allait me causer.

«Un mois environ avant la mort de M. Mettereau, Mme Lafon, sa sœur, reçut à Bordeaux, où elle vivait, une lettre de Saint-Domingue lui demandant avec instance de venir s'établir dans l'île. Son frère, écrivait-on, avait eu de grands malheurs; l'orage avait détruit ses récoltes; il se trouvait ruiné, malade, mais un peu d'argent, en lui enlevant de grands soucis, lui rendrait la santé, lui permettrait de rétablir promptement ses affaires et, placé sur la plantation, rapporterait de larges bénéfices au prêteur. La lettre, bien que signée «Mettereau», était écrite par une main étrangère, celle, sans doute, d'un garde-malade, ou d'un intendant. Mme Lafon avait eu toujours pour son frère l'amitié la plus vive; depuis longtemps elle avait formé le projet d'aller le rejoindre. Si elle avait reculé jusque-là son voyage, c'était à cause de la santé délicate de sa fille, mais comme celle-ci était alors bien portante, et qu'il s'agissait peut-être de sauver de la mort un frère qu'elle aimait, elle se décida aussitôt à partir. Elle emmenait sa fille, et, comme pour un établissement définitif dans la colonie, elle emportait sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux. Après une traversée difficile, elle débarqua à Saint-Domingue où l'intendant de M. Mettereau vint la recevoir, pour la conduire à l'habitation de son maître, située assez loin du Cap, dans les terres.

«Or, l'intendant savait et était alors peut-être le seul à savoir que M. Mettereau n'existait plus; il le laissa ignorer à Mme Lafon comme à tout le monde, et c'est alors qu'eut lieu un effroyable drame. Tandis que les deux femmes suivaient le chemin des montagnes, pour arriver à la Plantation Mettereau, l'intendant et les noirs qui l'accompagnent se jettent sur les voyageuses, les maîtrisent, leur arrachent tout ce qu'elles possèdent et, non contents de les dépouiller, veulent les massacrer après les avoir souillées de leurs embrassements immondes. La mère est tuée; la jeune fille échappe, et c'est chez vous qu'elle vient chercher un refuge.

—Elle ne vint pas, fis-je vivement comme pour cacher mon émotion; des esclaves trouvèrent Antoinette évanouie à quelques pas des Ingas. Nous parvînmes à la ranimer, mais, de longtemps, elle ne reprit connaissance. Vous savez, docteur, puisque vous l'avez soignée, combien dura son délire; il était impossible de prêter un sens quelconque aux mots sans suite qu'elle prononçait durant sa fièvre. Je l'entendais seulement quelquefois appeler sa mère.

—Mais, depuis, ne vous a-t-elle rien dit?

—Ceci simplement: très fatiguée de la traversée, elle s'était endormie aux côtés de Mme Lafon dans le palanquin qui devait la conduire chez son oncle. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle fut éblouie par la lumière des torches qui brillaient dans la nuit; des nègres aux physionomies féroces, qui ressemblaient plus à des bêtes sauvages qu'à des hommes, avaient commencé à lui lier les mains; elle entendait autour d'elle des cris et des gémissements; elle voulut se débattre, on la maîtrisa, on lui mit un bâillon, on la frappa; elle s'est évanouie de terreur sous les coups.

—Et vous avez fait rechercher les assassins, n'est-ce pas? et, malgré tous vos efforts vous n'avez pu les découvrir?

—Non, fis-je, effrayée de cette question.

—Moi, j'ai été plus heureux, je connais le nom de l'assassin. Oui, un esclave que le misérable a voulu rendre complice et qui n'a été que témoin, m'a tout raconté.

Je sentis un frisson courir dans tout mon corps, et ce fut d'une voix tremblante que je demandai:

—Qui est-ce donc, docteur?

—Figeroux, oui, c'est Figeroux qui a machiné cet horrible guet-apens, comme c'est lui qui a assassiné le frère de Mme Lafon, Mettereau, dont il était l'intendant.

—N'accusez pas sans preuves! m'écriai-je presque soulagée.

J'avais craint un instant qu'il ne prononçât mon nom.

—Comment, lui dis-je, si tout cela est vrai, Figeroux n'est-il pas arrêté?

—Le témoignage d'un seul homme, répondit-il, surtout d'un noir, n'a pas de force contre la dénégation de tous ces esclaves que Figeroux tient sous sa main et qui sont prêts à faire son apologie. Mais, pour moi, ce témoignage suffit. Le noir qui m'a raconté le crime n'a aucun intérêt à accuser Figeroux. D'ailleurs, au moment de la mort de Mettereau, on a déjà suspecté le mulâtre; les explications qu'il a données, l'alibi qu'il a réussi à se créer n'ont point calmé tous les soupçons. Seulement, Figeroux impose, même aux blancs.

Je savais, hélas! mieux que personne, ce qu'il y avait de vrai et de faux dans ce récit. Sans le vouloir, le docteur avait renouvelé pour moi l'horrible scène; je me rappelais cette arrivée de Mme Lafon; les coups à la grille du jardin, les cris lamentables, les hurlements; puis, dans l'entrebâillement de la porte, l'apparition effrayante sous la lanterne, les cheveux sanglants, la tête sanglante et qui semble détachée du corps, et cette grande femme aux yeux élargis et sans regard, qui entre tout à coup comme un fantôme, portant ou plutôt traînant une masse informe, un paquet de jupes boueuses: sa fille, ma chère Antoinette!... râlant d'une voix éteinte, stupide: «Sauvez-la! Sauvez-nous!» Tandis que nous nous empressions, Zinga et moi, autour de l'enfant évanouie, la mère perdit elle-même connaissance. Ah! Dieu m'est témoin que je les ai couchées toutes les deux dans mon lit, que je les ai soignées comme j'aurais soigné ma mère et ma fille... Mais, pour mon malheur, Zinga était près de moi, l'immonde créature! Je la vois qui s'approche du manteau dont j'avais débarrassé la pauvre femme, qui le regarde curieusement, qui en fouille les poches, et puis tout bas, dans son jargon: «Maîtresse, regardez donc! les voleurs n'ont pas été bien adroits.» Il y avait là, dans un sac de cuir dissimulé entre les doubles pans du manteau, tout un trésor. Mme Lafon, avant son départ, avait dû réaliser en espèces une partie de sa fortune. Zinga ouvrit le sac et contemplait l'or: «Voilà» disait-elle, «pour me faire plaisir, à moi!» Elle ajoutait en me regardant: «Et à toi aussi, maîtresse.» Elle n'ignorait pas qu'à ce moment j'étais dans un embarras extrême; un jeune mulâtre, fils d'affranchi, furieux d'avoir été chassé de la maison, menaçait, si je n'achetais son silence, de raconter que je l'avais soumis, avec d'autres noirs et même des domestiques blancs, à d'abominables luxures. Il savait si bien mêler les vérités aux mensonges qu'il pouvait incriminer les plus innocents plaisirs et me déshonorer à jamais. Il fallait à tout prix fermer la bouche à cette canaille, mais j'étais alors sans argent; une mauvaise récolte, des constructions dispendieuses, de grands frais agricoles me mettaient dans une gêne momentanée, et un emprunt, la vente d'un titre ou d'un bien me répugnaient. «Cette somme-là serait bien utile,» disait Zinga.—«Portez tout de suite le manteau et le sac dans ma chambre», dis-je en affectant de la colère, mais Zinga sourit, car elle me voyait déjà vaincue. Sans s'occuper de mes ordres, sans paraître les entendre, elle continuait à regarder cet or tentateur. «C'est le bon Dieu qui nous a envoyé ces voyageuses,» faisait-elle, «et puisqu'elles sont à moitié mortes...» Un geste affreux achevait sa pensée. Et j'avais beau m'indigner de ces paroles, le désir me venait, à moi aussi, de profiter du hasard. Loin du Cap, dans cette plantation isolée où tous me sont soumis, ne suis-je pas maîtresse de mes actions!... Alors Zinga a senti combien je me défendais mollement contre son dessein; elle a compris tout l'ascendant, toute l'autorité que pourrait lui valoir sur moi un tel acte; peut-être aussi l'or l'avait-elle fascinée, peut-être la haine féroce que j'avais déjà remarquée chez elle à l'égard des femmes blanches l'enivrait-elle contre les pauvres fugitives... Et l'horrible forfait s'est accompli. Zinga, ensuite, a porté elle-même dans la montagne le corps de l'infortunée. Mon Dieu! que votre miséricorde s'étende sur moi! Vous savez que je ne fus pas la vraie coupable, que cette infâme négresse est la véritable inspiratrice, la seule exécutante du meurtre, que ma faute n'a été que de faiblir, de manquer de courage. Ne voulait-elle pas aussi frapper Antoinette sous prétexte que son existence compromettrait la mienne? Certes je devinais bien à quelle dissimulation, à quels mensonges, à quels périls continuels allait m'entraîner cette enfant, quelles fables il faudrait inventer pour elle et pour le monde afin d'expliquer sa présence auprès de moi. N'importe, je n'ai pas hésité; et vous avez béni ma charité, mon Dieu; au Cap, malgré tant de calomnies, on vante mon âme généreuse; Antoinette me garde de la reconnaissance de l'avoir recueillie, et je sais que cette bienfaisance me vaudra votre pardon...

Hélas! je me flatte, Zinga est toujours ici pour me rappeler ce qu'elle a appelé mon crime, lorsqu'elle a voulu partager l'or. Ah! l'atroce nuit où je me suis disputée, battue avec elle—une esclave!—où elle m'a menacée de m'accuser devant le gouverneur, si je ne lui donnais pas «sa part.» Ah! comme elle se sent bien maîtresse de mon existence, comme elle se moque bien de mes ordres! «Sa part», c'est ma fortune! oui, voilà ce qu'elle désire.

Et dire que pour m'épargner une calomnie ridicule, par avarice, par lâcheté, je suis sous le coup d'une dénonciation capitale!

Il est vrai que le témoignage d'un esclave est nul devant la justice. Le docteur m'a bien semblé le dire. Et pour en être plus sûre encore, je le lui ai demandé:

—N'est-ce pas, docteur, on n'admet pas les plaintes des noirs au Conseil?

Il fut surpris de ma question. Le trouble que je montrai tout d'abord au récit du crime, lui avait laissé croire qu'il m'avait convertie à sa méfiance et à sa haine extrême des noirs. Ma demande, au contraire, qui tombait inopinément au milieu de son discours, lui prouvait que depuis plusieurs minutes, je n'écoutais que d'une oreille fort distraite ses commentaires.

—Et qu'importe! s'écria-t-il, revenant toujours à son sujet. Le nègre a beau être dissimulé et hypocrite, il y a des circonstances où il ne peut mentir, où il faut le croire. La loi a souvent la vue claire, mais le regard trop rapide; elle ne distingue que les ensembles; pour se familiariser et s'assouplir aux variétés de l'existence, elle a besoin de l'armée des légistes. Mais aux colonies nous ne connaissons pas ces animaux-là!

—Fort heureusement, dis-je.

Il leva les yeux et attacha sur moi un regard fixe, presque insolent, comme pour deviner ma pensée. Mon cœur battait plus fort. Se doutait-il de ma complicité? Etait-il venu m'arracher des aveux? Mais je vis bientôt l'absurdité de mes craintes. Le bon docteur ne soupçonnait rien. Déjà il s'était remis à me parler de Figeroux.

—Tout l'accuse, reprit-il. C'est seulement le surlendemain du crime que Figeroux est venu annoncer la mort de son maître, M. Mettereau, et s'engager chez vous en qualité de commandeur. Le médecin, mon confrère Pasdeloup, a trouvé le corps en putréfaction; on avait essayé de l'embaumer. Figeroux, m'a-t-on raconté, avait voulu d'abord le faire disparaître, puis il s'était décidé à le garder sous clef jusqu'à l'arrivée de Mme Lafon à Saint-Domingue. Il s'était sans doute proposé d'accomplir le triple assassinat le même jour, mais le navire qui amenait les dames Lafon subit en route des avaries et fut obligé de faire relâche. Le voyage fut ainsi beaucoup plus long qu'il n'aurait dû l'être, ce qui déjoua les projets du misérable.

—S'il est réellement l'assassin de Mme Lafon, dis-je, c'était bien maladroit de se rapprocher d'Antoinette. Il n'ignorait pas, en effet, quand il est venu chez moi, que je l'avais recueillie. Il voulait donc se faire reconnaître?

—Oh! fit le docteur, l'assassinat a eu lieu la nuit; Figeroux avait peut-être le visage couvert, masqué; peut-être aussi a-t-il dirigé les meurtriers de loin et sans se montrer à ses victimes.

—Mais quel avantage pouvait-il avoir à entrer chez moi?

—Il paraît qu'après le crime, Figeroux n'a pas trouvé sur sa victime l'or qu'il attendait, soit que Mme Lafon eût laissé tomber l'argent, au milieu de la lutte, lorsqu'elle essaya d'échapper aux bandits, soit que les noirs qu'il conduisait l'eussent emporté à son insu. Il s'est imaginé que Mme Lafon l'avait confié à Antoinette. Il est entré chez vous pour la voler, pour vous voler aussi peut-être.

—Oh! docteur, comme cette idée est étrange!

—Mais dans cette affaire tout est étrange! Pourquoi, par exemple, Figeroux a-t-il froidement commandé qu'on violentât ces femmes. Ce ne pouvait pas être une vengeance, et d'après tout ce qu'on sait de ses mœurs, ce n'est pas un de ces tempéraments de fauve tels qu'on en rencontre parfois chez les mulâtres. Froidement cruel, il n'a point leurs passions de mâle. Il n'y a rien d'impossible à ce qu'il ait agi au nom d'un inconnu. Je vous le répète, madame, il faut vous tenir sur vos gardes. A votre place, moi je renverrais Figeroux.

Je ne répondais rien. La pensée de ce mulâtre que m'avait recommandé Zinga, qu'elle m'avait presque forcée de prendre chez moi, me remplissait d'inquiétude. Connaissait-il «mon crime», ma destinée dépendait-elle de ces deux assassins; Figeroux allait-il, un beau soir, devant mes esclaves insensibles, et avec l'aide de Zinga, me tuer aussi, comme ils avaient tué Mme Lafon? Certes, les conjectures du docteur n'avaient rien de chimérique. Et pourtant, au milieu de tant de craintes, une image, plus puissante que les autres, s'imposait à mon esprit. Je songeais à ma chère Antoinette. Je ne parvenais pas à éloigner de moi une scène d'horreur, d'une obscénité révoltante. Je voyais la délicieuse enfant se débattre au milieu de noirs fous de luxure; je voyais sa peau délicate comme les fleurs, meurtrie, ensanglantée par ces mains de barbares. J'entendais ses cris de douleur et de honte. Etait-il possible, comme le docteur le prétendait, qu'on se fût attaqué à tant de grâces, qu'un sauvage eût osé souiller une si charmante jeunesse?

—Docteur, dis-je, qui vous fait croire qu'on a violenté ces malheureuses femmes? Jamais Antoinette, aux rares fois où j'ai fait allusion à la mort de sa mère, n'a paru troublée comme aurait dû l'être une enfant, à la fois si franche et si timide, en se voyant contrainte de cacher une telle injure. Elle m'a toujours parlé de cette nuit horrible avec des larmes, mais sans honte ni embarras.

—Ah! madame, dit le docteur, les jeunes filles les plus franches savent à merveille dissimuler les aventures qui les importunent. Je suis sûr que vous-même autrefois... Allons, passons. Dans l'attitude de Mlle Antoinette, je m'imagine qu'il y a beaucoup d'inconscience. Vous m'avez raconté que vous l'aviez trouvée évanouie. Elle n'a donc rien senti pendant l'opération, heureuse enfant! A moins, au contraire, qu'elle n'ait éprouvé beaucoup de plaisir. D'où sa réserve. La coquine tient à garder ses sensations pour elle. Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, madame: il ne manque pas de beaux partis au Cap, mariez la demoiselle; elle est en âge. Vous ferez une excellente action. Mais d'abord, n'est-ce pas, renvoyez Figeroux.

—Pourquoi parlez-vous de Figeroux au sujet d'Antoinette? m'écriai-je toute en fureur.

En vérité cet homme a des paroles si grossières que j'avais envie de le gifler et de le mettre à la porte, lui et ses bons conseils. Mais pour son bonheur et pour ma plus grande angoisse, est survenu un incident qui m'a fait oublier tant de cynisme et de rusticité.

Tout à coup, comme il considérait la plantation, il s'est levé brusquement et, m'attirant derrière le vantail de la fenêtre ouverte, protégée de rideaux légers de manière à laisser voir au dehors et à vous dérober aux passants:

—Regardez Zinga! m'a-t-il chuchoté à l'oreille.

La négresse était encore mieux vêtue, plus élégante et plus parée qu'au soir où je l'avais surprise dans la chambre d'Antoinette. Sa chemisette fine au col de dentelles, bouffait sur une candale courte à raies roses, dont les fentes, resserrées par des nœuds de ruban écarlate, laissaient voir la jupe de dessous, de toile blanche. Elle avait son collier d'agate et ses bracelets. Ainsi faite elle s'en allait la tête haute, les paupières légèrement retombées, les yeux à peine entr'ouverts sous les longs cils, les dents offertes dans un sourire, les narines palpitantes à la brise de mer. Elle avait oublié ses airs railleurs et méchants; elle semblait presque jolie dans son bonheur.

Elle passa devant la fenêtre; en même temps, à quelque distance apparut Samuel Goring. Oubliant tout à fait que des yeux indiscrets pouvaient le voir, le quaker courait derrière elle; il la rejoignit enfin; et, tout essoufflé, d'une voix haletante:

—Zinga, dit-il, je vous ai attendue.

—M'enfû! répliqua-t-elle en haussant les épaules, sans le regarder et elle voulut continuer sa marche.

Alors il l'étreignit, mais, elle, des deux mains, se dégagea, avec une brusquerie si vive et si violente que le révérend trébucha et s'en fut heurter la muraille de notre pavillon.

—Ou pati, Kouraj! aguié! (Partez, bonne chance, adieu!) cria-t-elle en le saluant de la main.

Mais, ivre de douleur, de rage aussi, Goring se mit à la suivre. Il ne la suivit pas longtemps. Voyant qu'il la serrait de près, elle se détourna à demi et, la jambe allongée, d'un coup expert de boxeuse, elle lui envoya le pied en plein visage; puis, comme il perdait l'équilibre, elle le poussa de sa croupe tendue et reprit sa marche en chantant la chanson créole:

E si nou kontré ké roch, M'a kasé-yé ké mo do.

(Et si nous rencontrons quelque caillou, je le casserai avec mon dos.)

Le révérend se releva, la regarda, secoua la tête et prononça plusieurs paroles d'une voix entrecoupée. On eût dit que les mots se collaient à ses lèvres.

—Ils la suivent, disait-il, comme les bœufs qu'on va immoler... Que mon esprit ne se laisse point entraîner dans les sentiers de cette femme: elle a fait perdre la vie aux plus forts.

Et, lui tournant le dos, il s'essuya les yeux.

—Il a beau citer la Bible, observa le docteur, cela ne l'empêche pas de pleurer.

Puis se tournant vers moi:

—J'ai envie d'aller voir où court cette fille.

—Et moi de même, dis-je. Mais si elle s'aperçoit que nous la suivons?

—Nous verrons bien ce qu'elle fera. En tout cas, nous ne nous laisserons pas envoyer des coups de pied au visage comme ce pauvre Goring. Nous lui en donnerons plutôt. D'ailleurs, voyez, elle a dans la cervelle des papillons blancs; elle suit ses fantaisies, elle ne regarde rien, elle ne nous verra pas.

Nous partîmes sans nous montrer à Goring, ce qui nous fut aisé, car le révérend était trop absorbé par sa douleur amoureuse pour prendre garde à ce qui se passait autour de lui.

Zinga sortit de la plantation et prit la route du Cap. Nous la suivîmes à quelque distance. Elle s'avançait d'un pas rapide et dégagé, en fredonnant toujours sa romance créole. Le ciel, la mer étincelaient; au loin les monts avaient encore de grandes écharpes d'ombre, mais la route, presque partout découverte, brûlait; un vent chaud, de temps à autre, soulevait des tourbillons.

Sur ce chemin morne les aspics étaient nos seules rencontres. Nous les apercevions, qui dormaient repliés au soleil. A notre approche ils s'allongeaient, et disparaissaient brusquement dans une palpitation de lumière.

Je regrettais déjà cette promenade d'espionnage; le docteur s'essuyait le front; mais Zinga, alerte, marchait du même pas et chantait toujours.

Lontan, lontan tout moun té nwê San pa oun blang lasou la té Tan-là sa pa té kou jodi; Souvan Bonguié koutmé vini Pou palé ké sa moun ki bon, Yé pa pé li okin' fason, Tout sa moun li téki palé Li té, guen kichoz pou bay-yé.

(Longtemps, longtemps tout le monde fut noir, sans un blanc dessus la terre. Temps-là n'était pas temps-ci.

Souvent Bon Dieu venait pour parler au monde qui était bon, et on n'avait peur de lui en aucune façon.

A tous les gens à qui il parlait, il avait quelque chose à donner.)

Après deux grandes heures de marche, des ombrages de plantations apparurent, des indigotiers, agités un instant par la brise de mer, nous éventèrent par dessus les palissades, et des feuilles légères, détachées de l'arbuste, vinrent courir sous nos pieds. Nous goûtâmes l'ombre et l'odorante fraîcheur. Un parfum de vanille remplissait l'air tandis qu'une neige blanche, s'échappant des massifs, volait devant nos yeux. On ne voyait personne, comme si tout le monde, maîtres et esclaves, eussent été endormis. Cependant, au milieu des champs de cannes, s'entendaient les ciseaux d'élagage, et, sur l'écorce des cacaoyers, le claquement sec de la rigoise qui tue les insectes rongeurs.

Zinga, apercevant les maisons du Cap, s'arrêta devant des sterculias qui étendaient jusque sur la route leurs grandes feuilles contournées; s'étant troussé la candale et la jupe, elle s'accroupit et pissa, puis nous la vîmes attirer un flacon de son sein et s'oindre la croupe, le ventre et les jambes. L'odeur était si forte qu'à cinquante pas nous en étions comme grisés. Ayant vidé sur son corps le flacon, elle le lança derrière elle, et reprit sa marche.

—C'est sa toilette d'amour, dis-je au docteur.

—Elle est, ma foi, bien faite, pour une négresse, fit-il pensif.

—Allez-vous donc, répliquai-je en riant, vous convertir à la négrophilie, comme le révérend Samuel Goring!

Mais il releva la tête et étendant la main, d'un geste solennel:

—Ça, jamais, s'écria-t-il, et il ajouta à demi-voix, comme honteux: D'ailleurs la science l'a voulu, je suis un chaste!

Derrière Zinga, nous arrivâmes au Cap, et, nous engageant dans une petite ruelle bordée de sucreries, pleine du bruit saccadé des roues d'écrasage, et exhalant l'odeur écœurante des mélasses, nous suivîmes la négresse jusqu'à une maisonnette riante et modeste, à demi-dissimulée derrière de grands cocolobas qui formaient au-devant d'elle une petite avenue ténébreuse et fraîche en plein soleil. Des fenêtres ouvertes s'envolaient les sons caressants, les tendres accords d'un clavecin. Zinga prit l'avenue, disparut vite au milieu des feuillages. Des portes s'ouvrirent, le clavecin se tut, et j'entendis un bruit de baisers. Je ne sais pourquoi, je me sentis irritée comme si j'avais reçu un soufflet. J'eus envie de m'en aller, puis une curiosité insurmontable m'attacha devant ces fenêtres; je voulus même entrer dans l'avenue.

—Où allez-vous? me dit le docteur. C'est la maison de M. Dubousquens.

—Qu'est cela, Dubousquens?

—Un négociant fort riche de Bordeaux, et le propriétaire de ces sucreries.

—Tant pis! Il n'a pas le droit de me prendre mes esclaves. Et je le lui dirai bien, à ce monsieur!

—Arrêtez! reprit le docteur, vous allez faire une sottise. Châtiez Zinga, enfermez-la, dénoncez-la au Conseil colonial, mais n'allez pas ainsi compromettre votre dignité chez un étranger! Ne vous suffit-il pas de savoir où elle est. Je craignais qu'elle n'eût une liaison moins inoffensive.

—Inoffensive! me récriai-je, qu'en savez-vous? Cet homme-là est peut-être aussi, lui, un ennemi des colons. Et puis, croyez-vous que je permettrai jamais à une esclave de s'échapper de la plantation quand il lui en prend fantaisie? Ne lui ai-je pas confié la surveillance des autres esclaves, la garde et le service d'Antoinette? En vérité, c'est inouï, un tel dédain de mes ordres, un pareil oubli de ses devoirs... Et quelle audace a cet homme de me la prendre! La religion, les mœurs, ma réputation, il dédaigne tout cela, ce monsieur. C'est un esprit fort, sans doute. Vous lui ressemblez, d'ailleurs. Ah! il vous sied bien de parler de précaution et de défense. Ce sont des gens de votre sorte, tenez, qui perdront l'île!

—Calmez-vous, madame, on va vous entendre.

—Et qu'importe qu'on m'entende. Je le voudrais, être entendue! Ce serait une occasion de lui dire, à ce goujat, ce que je pense de sa conduite. Ecoutez! ils s'embrassent encore... Oh! c'est trop fort; elle prononce mon nom; elle parle de moi. Il faut que je sache ce qu'ils disent. Approchons-nous. N'ayez pas peur, voyons, docteur! Derrière cette haie de lianes on ne nous verra pas.

Je ne pouvais plus me contenir. L'effronterie de cette horrible fille soulevait mon indignation et ma colère. Dire que c'était les lèvres salies par les baisers d'un Dubousquens qu'elle venait à moi. Ah! l'ignoble coureuse. J'avais envie de me précipiter sur elle, de la frapper, de la déchirer de mes ongles; puis, un instant après, j'aurais voulu m'éloigner, ne plus la voir, et ainsi oublier ma rage. Mais la curiosité fut plus forte que mon dégoût et ma fureur. Il me fallut rester là, devant ces fenêtres, qu'ils n'avaient même pas la pudeur de fermer. Derrière la haie de lianes nous nous glissâmes, le docteur et moi; de grandes feuilles retombantes de raisinier nous cachaient suffisamment pour nous permettre de nous approcher et de tout entendre.

Je fus très étonnée que Zinga, au lieu de parler son patois, s'exprimât à peu près comme une blanche qui n'aurait pas été à l'école. S'était-elle donc, ainsi qu'elle en avait devant moi témoigné le désir, «acheté une langue»? ou bien m'avait-elle trompé en feignant de ne savoir que le créole?

Je rapporte ici la conversation qu'elle eut avec Dubousquens. Je néglige seulement l'accent, la concision fatigante des nègres qui veulent parler français, quelques expressions grossières ou bizarres dont le sens m'échappe ou que j'ai oubliées.

—Je vois bien que tu ne m'aimes pas, disait-elle. Pourquoi n'es-tu pas heureux avec moi? Est-ce que je ne sais pas t'embrasser, te donner du plaisir? Pourquoi m'as-tu prise si tu ne m'aimes pas!

—Ne joue pas à la passion, ma fille, lui répliquait Dubousquens. Ce serait peine perdue. Je ne suis pas un de ces serins que peut engluer la première venue. A Paris et ailleurs, j'ai déjà entendu maintes fois un ramage pareil au tien. Cela ne m'a pas encore tourné la tête.

—Ah! sot, sot, criait-elle, sot qui ne sais pas comprendre!

—Qu'est-ce donc que je ne sais pas comprendre?... que tu ressembles à toutes les filles de ta sorte, que seul l'or peut te faire battre le cœur? En vérité, cela n'est pas difficile à voir... Il faut être raisonnable, Zinga: tu es belle, tu peux t'en vanter; dans ta race, on n'en compte point des centaines comme toi, c'est sûr; mais vas-tu, pour cela, exiger de l'amour de tous ceux qui t'ont payé tes baisers? Je ne suppose pas que tu aies l'âme si despotique... ni si niaise.

Là-dessus, Dubousquens apparut à la fenêtre, haussa les épaules et eut un coup d'œil vague vers l'avenue. J'eus le temps de voir et d'étudier son visage. C'était un homme d'une trentaine d'années, et, bien qu'assez gros, de belle prestance dans son gilet brodé et sa chemise de dentelle; il avait le regard intelligent, avec quelque chose de ce dédain un peu fat, ordinaire aux gens d'esprit rapide et superficiel. Son œil n'observait pas; à demi-clos, peut-être ne se faisait-il voir que pour laisser luire sur tous son éclair méprisant. La graisse, qui déjà alourdissait sa face, ne lui permettait pas de montrer cette vivacité des physionomies tout en traits, que transforment les moindres impressions; elle était comme un déguisement de sa pensée et une défense contre son entourage; en revanche elle accusait ses instincts avides et violents: la luxure, peut-être la cruauté. Sa bouche, aux lèvres charnues et saillantes, ressortait entre ses joues grasses; les paroles, injures ou cajoleries, devaient en tomber sans âme, sans force, inexpressives et inutiles, comme les feuilles sèches tombent de l'arbre. On eût dit que rien chez lui ne pouvait l'émouvoir, en dehors de l'orgueil et du plaisir, mais cette bouche appelait plus que le plaisir égoïste, elle commandait la passion.

Nous autres femmes, les indifférents nous prennent avec tant d'aisance, lorsque seulement nous leur soupçonnons quelque goût pour le plaisir: nous nous piquons à leur conquête, et c'est nous, hélas! qui sommes conquises!

Dubousquens s'était mis à siffloter à la fenêtre; cependant Zinga, qui avait laissé passer les injures sans les interrompre, s'approcha tout à coup, et d'une voix sourde, haletante de fureur:

—Et à qui donc me suis-je donnée pour que tu me traites ainsi! Dis-le donc, pour voir!

Il se retourna vers elle, étonné; il n'avait point prévu que ses paroles dédaigneuses provoqueraient chez une esclave une telle colère:

—A qui tu t'es donnée? s'écria-t-il; en vérité la demande est plaisante. A qui! mais une colonne de mon grand registre ne suffirait pas à inscrire le nom de tous tes amants.

Il n'achevait pas qu'une gifle, puis deux, puis trois éclataient sur sa face. Cette dispute, dont je ne voulais rien perdre, me fit abandonner toute prudence. Au risque d'être vue, et malgré les conseils du docteur, j'approchai un banc et montai dessus; de la sorte, le visage encadré de deux feuilles de raisinier, je pouvais découvrir tout ce qui se passait dans la chambre. Mais Dubousquens, vaincu avant de combattre, avait déjà fait sa soumission.

Il essayait d'enlacer Zinga qui détournait de lui le visage:

—Pardon, disait-il, je ne voulais pas t'offenser. Allons, Zinga, pardonne-moi!

—Jamais, répliqua-t-elle.

Elle parvint à desserrer les mains qui la tenaient et gagna la porte. Dubousquens courut après en criant:

—Où va-t-elle? Elle est folle, cette fille!

—Non, répondit Zinga, je ne suis pas folle. Je pars. Tu ne me verras plus.

Il eut un sourire railleur, plein de dédain:

—Et quand viendras-tu me demander de l'argent?

Zinga lui jeta un coup d'œil féroce; je crus qu'elle allait se précipiter sur lui. Elle dénoua seulement l'extrémité de son mouchoir de soie, y prit des pièces d'or et les lança violemment contre la muraille; puis, comme écrasée par l'émotion, elle alla tomber sur un canapé en sanglotant. Dubousquens parut très embarrassé de ce chagrin. Il s'employa pourtant le mieux qu'il put à la consoler.

—Non, répétait-elle à toutes ses protestations, je n'ai pas besoin de tes belles paroles, ni de tes pièces d'or: tu m'as méprisée...

—Oh! grand Dieu! s'écriait Dubousquens.

—Si! tu as cru que j'étais une de ces putains que le premier venu peut avoir. Imbécile que tu es! Tu penses que c'est ton argent qui m'attire. Eh bien, veux-tu que je te le dise: il me brûle, ton argent, il me torture! Quand tu me le mets dans la main, j'ai mal là, tiens! Je m'imagine que plus tu me donnes, plus tu me mets au-dessous de toi... Ah! ton argent, c'est le paiement de ma liberté, de mon amour. Sans cet argent, je ne pourrais venir ici. C'est pour ça que je l'accepte. ...N'as-tu pas vu cette sale gueule de mulâtre qui m'épie, chaque fois que je sors de chez toi?... Il n'est pas là encore, mais il va venir tout à l'heure... C'est mon tourment, cette face-là. Si je ne lui rapportais rien, s'il pouvait penser que j'ai plaisir à te voir, que je viens pour toi...

—Il te tuerait peut-être?

—Oui, il me battrait à la mort!

—Et pourquoi ne le quittes-tu pas? Pourquoi ne viens-tu pas demeurer ici comme je te l'ai demandé?

—Oh! il est mon mari.

Dubousquens se mit à rire.

—Tu le trompes pourtant avec un bel entrain!

—Il le permet, mais il ne veut pas que je le quitte.

—On se passerait de sa volonté.

—Il peut me lancer une piaye[3]. C'est un sorcier.

—Je te défendrai contre lui.

—Et la maîtresse, la Madame Gourgueil. Je ne peux pas l'abandonner.

—J'irai lui demander de t'affranchir.

—Et quand même!... Il y a des serpents entre nous.

—Raison de plus pour t'éloigner d'elle.

—Tu ne comprends pas: il y a quelque chose d'inconnu qui nous lie.

Je tressaillis.

Allait-elle me dénoncer? Le docteur qui était tout oreilles à cet entretien, semblait surpris. Cependant elle détourna la conversation.

—...et puis je ne veux pas que tu me parles d'elle; je ne veux pas que tu viennes comme hier...

—N'as-tu pas été heureuse?

—J'ai été heureuse de ton baiser, et ensuite, quand j'ai pensé à toi, j'ai eu très mal.

—Très mal, pourquoi?

—Parce que j'ai pensé que tu n'étais pas venu pour moi.

—Et pour qui donc serais-je venu?

—Pour la demoiselle... Rappelle-toi: quand tu m'as demandé avant-hier: «Seras-tu à la villa demain à midi, Zinga?—Mais non,» t'ai-je répondu, «tu sais bien, j'accompagne la Mme Gourgueil à la promenade. «—Alors,» as-tu dit, «elle laisse sa maison toute seule?—Non, il y a la demoiselle et Figeroux pour la garder.—Ah!» as-tu fait. Pourquoi es-tu venu si ce n'est pour elle? Sans l'orage tu ne me trouvais pas.

—Je venais voir où tu demeurais, Zinga. Cela m'intéressait de connaître la maison de mon amie et de visiter une plantation. Tout m'est encore inconnu ici; il y a si peu de temps que je suis dans l'île!

—Ne fais pas le fourbe, pourquoi es-tu entré dans la chambre de la demoiselle?

—Je t'avais vue à une fenêtre. J'ai essayé de trouver la chambre où était cette fenêtre. J'ai réussi par hasard. Comment aurais-je pu savoir où était la chambre de Mlle Antoinette!

—Tu mens, vois-tu! Je sais bien que tu mens! L'autre jour, comme tu dormais près de moi, tu as parlé d'elle; oui, tu as prononcé son nom, et tu as parlé aussi de l'enlever. C'est sûr! Ah! ami, ami blanc, moi qui t'aime, comme c'est mal ce que tu m'as fait!

—Tu ne sais pas ce que tu dis.

—Oh! si. Et encore tout à l'heure, tu as parlé de Mme Gourgueil. Tu voulais la connaître?

—Et qu'importe, bon Dieu! Je puis désirer connaître une dame de mon pays. Je puis prendre plaisir à causer avec elle!

—Moi, je ne cause pas bien, n'est-ce pas? Tu ne me comprends pas toujours?

—Mais si, ma petite Zinga, tu causes bien.

—Non, je ne sais pas le français, mais je vais l'apprendre, et plus tard je saurai parler comme toi, tu verras. Alors, tu ne connaîtras plus que moi. Tu m'aimeras seule. Est-ce qu'il y a des femmes au Cap, dans l'île, dans ton pays de Bordeaux, qui sont plus belles que moi? Je suis noire, c'est vrai, mais tu te souviens de la chanson: «Il y a longtemps, longtemps, tout le monde était noir.» Je suis d'une meilleure race que tes faces à la crême. Vois donc si les blanches ont des nênets comme ceux-ci!

Elle ouvrait sa chemise et montrait ses seins, larges et rigides, puis, comme il avançait les lèvres, elle évita son baiser en riant. Elle n'avait plus envie de partir. Vite elle laissa couler candale et jupe; vite la toile fine dont elle était enveloppée se roula, se froissa autour de ses épaules et de ses hanches, tomba à ses pieds, et elle apparut comme une idole de bronze. Un instant elle jouit de l'admiration de Dubousquens qui devant cette superbe nudité avait abandonné ses airs d'orgueil et d'insouciance, et l'attirait, la bouche avide, les yeux brillants; mais bientôt l'idole s'anima; le corps s'échappait, se lançait en des jeux sveltes et gracieux. Dubousquens tendait les mains, ou les fermait sur le vide, il ne pouvait la saisir; Zinga courait par la chambre, se glissait derrière les meubles, les jetait au-devant de lui avec des rires gutturaux pareils au cancannage des jeunes aras. Et ses bonds, ses détours, ses glissades, semblaient n'être qu'une malice voluptueuse pour projeter, faire saillir davantage les magnificences du sexe, que la gracilité de son buste rendait plus apparentes: cette croupe vaste qui se tendait menaçante et narquoise, ces seins énormes qui semblaient écraser la poitrine. Enfin il l'étreignit, mais comme pour assurer sa défaite. Il l'avait prise à bras le corps sur le canapé, et elle semblait lutter avec lui, le fouler sous son ventre en rut, dans l'effort et sous la saccade de ses fesses majestueuses.

—Quelle impudicité révoltante! dis-je au docteur.

—Ah! c'est une belle fille, s'écria-t-il sans m'écouter, puis comme s'il venait de deviner mon observation: Que voulez-vous, elle va à l'amour comme l'abeille va aux fleurs!

—Qu'elle aille où elle voudra, répliquai-je, elle devrait se souvenir de l'instruction que je lui ai donnée. C'était bien la peine de lui enseigner la morale!

Les baisers de Zinga ne montraient pas seulement l'obscénité abjecte de ses penchants; ils accusaient encore un oubli plus coupable de ses devoirs envers moi. N'est-elle pas ma servante et ne me trahit-elle point en se livrant ainsi à un homme? En vain se croit-elle jolie,—et certes je l'ai trouvée mieux que je ne l'avais jamais vue—sa beauté ne serait point une excuse, au contraire! elle la doit à sa maîtresse, à la maison qui la nourrit et l'a faite ce qu'elle est.

Je voudrais la châtier pour lui bien montrer toute l'ignominie de sa conduite, et je n'en ai pas l'audace. Si elle parlait! certes on ne la croirait pas, mais on pourrait me soupçonner. Je suis condamnée à supporter ses répugnantes débauches; maîtresse, il faut me soumettre à l'esclave. Que va dire de moi le docteur, lui qui sait maintenant à quel point Zinga méprise mes ordres et son service? Ne va-t-il pas suspecter mon indulgence, deviner le pacte criminel qui asservit ma volonté, et me rend le pantin de cette gueuse?

Au moment où ils s'enlaçaient avec frénésie, un coup de sifflet retentit derrière nous. Zinga n'y prit pas garde. Seul le plaisir semblait inspirer les tressaillements de sa chair heureuse. Cependant un second coup, suivi de deux autres, fit se disjoindre les amants. Zinga, encore sur les genoux de Dubousquens, tourna la tête vers la fenêtre et, prêtant l'oreille, parut attendre un nouvel appel.

—C'est lui, fit Zinga avec une grimace d'ennui.

—Qui donc? demanda Dubousquens.

—Figeroux.

—Ne peux-tu le laisser siffler?

—Oh! non, dit-elle toute triste, je vais aller le trouver. Il le faut bien.

Et elle se revêtit en toute hâte, eut un baiser pressé, inattentif pour Dubousquens qui l'étreignit avec passion. Les rôles d'amour semblaient renversés. C'était lui, à présent, qui paraissait l'aimer.

—Ah! tes chères lèvres, disait-il, quand me les donneras-tu, Zinga? Toutes les caresses seraient fades auprès des tiennes!

Elle eut un sourire railleur.

—Celles de «la demoiselle» sont plus douces encore.

—Méchante! cria-t-il comme elle ouvrait la porte. Et quand reviendras-tu?

—Après-demain, à la même heure. Adieu.

—Pourquoi pas demain?

Il n'eut point de réponse; elle était déjà partie. Elle effleura vivement la haie de lianes derrière laquelle nous étions cachés et gagna la ruelle. Une voix en colère gronda aussitôt et nous entendîmes une vigoureuse claquade puis des cris, des sanglots.

—Je t'apprendrai, disait la voix, à ne pas venir quand on t'appelle.

—Mais je n'entendais pas.

—Tu n'entendais pas? C'est donc qu'il t'ensorcelle, pour que tu ne penses plus à le quitter! Sais-tu combien de temps tu es restée avec lui? Et qu'est-ce qu'il t'a donné pour ta peine?

Nous étions sortis de notre cachette et nous assistions de loin à l'algarade. Zinga levait le bras pour se défendre la figure contre les coups. Mon commandeur, Joseph Figeroux, était à côté d'elle, et le docteur, à demi-voix, me faisait observer l'expression féroce du mulâtre. Il est singulier que moi, qui l'ai tous les jours, à toute heure, devant les yeux, ce soit la première fois que je remarque sa physionomie. Je la trouve astucieuse, fausse; elle annonce aussi, par moments, une décision cruelle et hardie, que rien n'arrête. Comment ne m'a-t-elle pas frappée plus tôt? Figeroux a donc employé un sortilège pour m'aveugler, et pour aveugler Zinga, car qui peut attacher cette femme à un être pareil?

En vain Figeroux eut pour père un blanc, en vain est-il affranchi, son visage, bien plus que celui de Zinga, garde les caractères de dissimulation et de cruauté de certains Africains. Il ne rappelle pas ces belles races sénégalaises qui ne diffèrent des nôtres que par la couleur, mais plutôt ces tribus sauvages de la Guinée, qui, dit-on, boivent à certaines fêtes le sang humain. La bouche extraordinairement lippue, et qui ne sourit jamais, le nez écrasé, retroussé, aux narines larges, ne paraissent avides que de carnage. Le front est si bas qu'il apparaît à peine sous la touffe blanche et fine qui s'élance de ses cheveux, ailleurs noirs et laineux. L'œil à fleur de visage, brillant d'un regard fixe, inflexible, sous des sourcils toujours froncés, donnerait à croire que l'existence n'apporte à cet homme que motifs de colère ou de chagrin. Court, trapu, le ventre proéminent, il ressemble, malgré l'étonnante activité de son existence, toujours en éveil et en mouvement, à quelque planteur oisif qui ne quitte le lit que pour la table et le palanquin. Il portait un accoutrement ridicule et prétentieux: un tricorne de visite, l'habit de drap, que personne ne revêt par cette chaleur, et l'épée au côté, qui n'allait guère avec sa chemise ouverte, sa culotte de toile, ses mollets nus et ses énormes souliers.

Il ne cessait de menacer et d'injurier sa femme dans ce créole du port, rempli d'obscénités grossières, et que je n'entends pas toujours. Voici du moins ce que j'ai compris.

—Veux-tu me dire ce qu'il t'a donné? répétait-il en secouant le bras de Zinga qui se cachait toujours la figure, les coudes levés comme pour prévenir de nouvelles violences.

—J'ai oublié de prendre l'argent, gémit-elle.

—Tu as oublié! Tu as oublié!

Les yeux du mulâtre s'élargissaient d'étonnement. Il ne pouvait concevoir une telle négligence.

—Eh bien, je vais te donner de la mémoire, cria-t-il tout en fureur, tandis que Zinga s'adossait à une muraille, résignée à son sort, se protégeant seulement le plus qu'elle pouvait le dos et le visage. Il la battit de toute la force de son poing, frappant au hasard: les épaules, la poitrine, les hanches.

—Ah! ah! disait-il, je le vois bien, madame aime, madame a une passion; le blanc l'a embagouinée! Le devoir à présent lui importe peu. Qu'elle jouisse, la truie; c'est tout ce qu'elle demande. Eh bien, je t'en donnerai des jouissances. Comment trouves-tu celle-là?

Sous les coups, Zinga soupirait, sanglotait sans répondre.

—Et veux-tu me dire aussi pourquoi tu as repoussé Samuel Goring, pourquoi tu l'as frappé. Qu'est-ce qu'il t'avait fait?

Zinga, au milieu de ses larmes, eut un cri de révolte:

—Ah! tu ne vas pas aussi me forcer à voir cette brute-là!

—Et pourquoi donc pas?

—Il me dégoûte. Je le déteste, je l'exècre!

—Ravale ton exécration, alors, parce que tu le verras, et pas plus tard qu'aujourd'hui. Je le veux!

—Pour l'argent qu'il me donne!

—Il ne s'agit pas d'argent. Il s'agit du bien qu'il fait à notre cause, par ses prédications.

—Je m'en fous de ses prédications, fit Zinga. Jamais il ne me touchera.

—Tu dis? demanda Figeroux en levant sa lourde canne, répète un peu, pour voir!

—Jamais! reprit-elle d'une voix résolue, jamais il ne me touchera.

Le mulâtre abaissa le bras, mais elle avait glissé de côté, évitant ainsi le coup de bâton, et s'était mise à courir. Figeroux la poursuivit quelques instants, jusqu'à ce qu'il fût hors de souffle. Alors il s'arrêta, tout haletant, et d'une main furieuse lui jeta son bâton dans les jambes.

—Carne! cria-t-il, je te retrouverai.

Dans sa fuite Zinga se retourna, et ramassant à pleine mains de la bouse de vache qui séchait sur un mur, elle la lui lança au visage en éclatant de rire. Figeroux s'essuya sa face souillée, grommela je ne sais quelle injure et reprit sa marche lentement derrière la négresse. Il était patient dans la vengeance.

—Vous êtes maintenant édifiée, me dit le docteur.

—Ils sont révoltants d'impudeur et de scélératesse! m'écriai-je.

—Et qu'allez-vous faire?

Il souriait en me regardant avec curiosité comme s'il avait deviné ma réponse et déjà s'en égayait. Je lui répondis d'un ton ferme:

—Renvoyer le mulâtre et enfermer Zinga, dès que je serai de retour.

Je le quittai sur ces mots. J'étais outrée de colère, et, en ce moment, bien décidée à traiter le couple Figeroux comme je l'avais dit. Mais la prudence domina mon ressentiment, ou plutôt une image qui me revient sans cesse à l'esprit, la douce image d'Antoinette, chassa toutes les autres. Je ne songeai plus qu'au danger qu'elle pouvait courir, entre cette Zinga jalouse et ce Dubousquens amoureux, car, j'en étais sûre, les reproches que cette fille avait adressés à son amant étaient fondés. Si je l'avais surpris dans la chambre d'Antoinette, c'est qu'il voulait voir mon enfant bien aimée, lui parler, lui crier sa détestable passion, qui sait? peut-être la déshonorer.

Zinga n'était pour lui qu'un passe-temps, une de ces luxures sans âme où les hommes n'apportent que leur perversité, mais il aimait ou du moins il désirait Antoinette, tout me le laissait croire, jusqu'à cette répulsion secrète que j'éprouvais pour lui sans rien connaître de son existence, et qui me faisait redouter de sa part de grands maux: les pressentiments ne m'ont jamais trompée.

Je revins en toute hâte aux Ingas. Dès mon arrivée l'attitude accablée, l'air de consternation que je remarque chez tous les esclaves m'avertissent d'un malheur. La bouche sèche, la voix rauque, je demande à chacun: «Antoinette! où est Antoinette?» N'obtenant pas de réponse, je vole à la chambre de mon enfant, je la trouve enfin, mais dans quel état, grand Dieu! La robe en lambeaux, les cheveux épars, la tête rejetée en arrière, elle paraît morte. Hors de moi, je prends par le bras la grosse Marion qui regarde devant elle et bouche bée; je secoue Catherine Fuseau qui pleure, la tête dans les mains. Je menace, je prie, j'injurie, je veux des explications: «Qu'est-il arrivé? Voyons! Voulez-vous répondre, canailles?» Alors, au milieu de gémissements et avec toutes sortes d'excuses pour se mettre hors de cause, Marion, Catherine, des filles de cuisine qui surviennent, me versent leur bavardage intarissable, se coupant la parole, se contredisant, s'enfiévrant, parlant toutes à la fois, et ainsi elles essaient de me raconter ou plutôt de me faire deviner l'aventure. «Les demoiselles étaient à s'habiller, nous, nous préparions le dîner.—Dis donc que tu dormais!—Si on peut mentir!...—Je mens point. Même que je disais: elle fait plus de bruit à elle seule en ronflant que toute la maison en travaillant. C'est vrai que ces demoiselles qui s'ébattent comme des diables d'ordinaire, ne menaient cette fois pas plus de tapage que de petites souris. On pensait qu'elles s'étaient rendormies... Mais voici tout à coup un cri, puis deux, puis toute une suite qui partent de la chambre de Mam'zelle, des cris à emporter le gosier de qui les pousse, des cris qui vous entrent dans le cœur. Catherine a peur, elle veut se sauver—Non, c'est toi!—C'est elle, maîtresse! J'ai dû l'emmener avec la cuisinière. Nous la tenions chacune par un bras. Nous arrivons ainsi à la chambre de mam'zelle Antoinette. Bon Dieu! qu'est-ce que nous voyons! Des chaises renversées, les draps du lit arrachés, des traces d'ongles sur la tapisserie comme si on s'y était accroché, mais personne... La fenêtre était grande ouverte et, à présent, les cris venaient du dehors; nous avons regardé dans le jardin: deux diables de nègres, des solides et qui n'avaient pas les jarrets en coton! décampaient si vite entre les champs de cannes, que le vent n'aurait pu les attraper. Ils portaient dans leurs bras des robes gonflées et frétillantes. C'étaient nos demoiselles. J'ai bien reconnu la jupe à pois roses d'Agathe et ses petits pieds chaussés de pantoufles à rubans amarantes, qui battaient l'une après l'autre les côtes de son voleur. C'était elle qui criait. Antoinette, pour son compte, ne remuait pas plus les jambes ni les lèvres qu'une statue. Comme le jardinier et Justin venaient de notre côté, ça nous a donné du courage, nous avons appelé: «A l'aide! à l'aide!» et nous nous sommes lancés à la poursuite de ces brigands. L'un des diables, tout fort et tout grand qu'il était, nous voyant à ses trousses, a senti, je crois bien, grouiller ses entrailles. Il a lâchée mam'zelle. Paf! elle est tombée de ses bras comme un paquet. Puis il a pris ses plus belles jambes de dimanche pour rejoindre son compagnon qui était déjà loin, disparu derrière les cannes. Nous sommes allées à mam'zelle qui était évanouie; et nous l'avons portée dans sa chambre. En voilà-t-il une aventure!»

Je laissais bavarder Marion et Catherine, sans leur répondre. Dans un autre moment je les aurais battues, mais je ne songeais qu'à Antoinette. Agenouillée devant son lit, j'ouvris son corsage, et je passai sous ses narines un flacon de sels. Elle avait perdu tout sentiment.

—Vite! vite! dis-je en secouant par les épaules les brutes insensibles qui m'entouraient. Vite! vite! Courez chez le docteur Chiron. Ramenez-le! Vous dépêcherez-vous, fainéantes!

Cependant Antoinette peu à peu reprit connaissance; je vis ses paupières se relever lentement, les ailes de son nez palpiter; ses lèvres en s'entr'ouvrant parurent me sourire.

—Mon enfant adorée! m'écriai-je en la serrant contre mon cœur, et mes larmes vinrent rafraîchir son front et les ondulations souples de ses beaux cheveux.

Lorsque le docteur entra et qu'il sut ce qui était arrivé:

—Eh bien, dit-il, on se fait enlever par les nègres à présent... Qu'est-ce que je vous disais, madame?

A ces mots les yeux de la pauvre petite se remplirent de larmes.

—Ménagez-la, voyons, docteur! cette enfant souffre!

Il observa le pouls d'un air détaché, puis laissant tomber la main:

—Un peu de fièvre. Ce ne sera rien. Les émotions sont bonnes pour la jeunesse, ajouta-t-il avec un rire stupide, et il ordonna, au hasard, quelque remède.

Il semblait enchanté comme si l'événement donnait raison à ses prophéties. Même l'enlèvement d'Agathe ne l'inquiétait pas.

—Bah! elle reviendra! Cette jeune fille avait évidemment des dispositions au libertinage.

—Vous êtes fou, docteur!

—Ma théorie est faite, madame: point n'enlève-t-on fille qui n'y consente. La bouche dit non, le cul dit oui... D'ailleurs, si cela pouvait vous rendre à l'avenir plus prudente envers vos esclaves et plus attentive à mes conseils, l'aventure aurait été excellente.

A ce moment j'aperçus Zinga qui glissait un regard sournois vers Antoinette. L'infâme! était-elle donc complice des ravisseurs? Si j'en étais sûre, je crois que je ne redouterais plus ni poursuites ni vengeances. J'aurais sa vie!

—Oh! Oh! fit le docteur qui aperçut Zinga, vous ne vous décidez donc pas à enfermer cette fille, chère madame.

—Ah! dis-je, en arrivant ici je n'ai pensé qu'à Antoinette.

Puis, comme pour lui montrer mon repentir, j'ajoutai en me tournant vers la négresse:

—Voilà donc les conséquences de votre inconduite, coureuse!

Elle feignit une profonde surprise; la bouche entrebâillée, les yeux innocents, elle me considérait de la tête aux pieds comme si elle ne me reconnaissait plus et semblait attendre mes paroles:

—Je vous défends, repris-je, de sortir de la maison. Sinon...

Et je levai le bras sur elle.

Elle resta immobile quelques instants, me fixant avec insolence, puis elle leva les épaules, et se retira, remplissant le vestibule de son rire éclatant, de sa gaieté criarde de perroquet.

—Elle vous respecte bien, fit le docteur d'un ton ironique; j'admire, pour ma part, votre courage. Ah! si la rosse était à moi, je la ferais marcher, avec une bonne rigoise pour lui éventer les fesses.

Mais que n'importaient maintenant Zinga, le docteur et le monde entier! Antoinette était là, les roses revenaient à ses joues: je n'avais plus cette idée horrible de la mort qui m'avait accablée en entrant dans la plantation. J'oubliais même l'enlèvement d'Agathe, je ne pensais même pas aux angoisses ni au désespoir que devait éprouver sa pauvre mère.

—Où est Agathe? m'avait demandé la chère enfant en reprenant connaissance.

—On l'a retrouvée, répondis-je; ne vous effrayez pas. Soyez calme.

J'étais pourtant très inquiète, mais uniquement à cause de ma chérie. Qui avait pu ordonner cet enlèvement? Ce n'était, certes, pas l'amour qui l'avait inspiré, car pourquoi s'attaquer à ces deux malheureuses enfants! Je me perdais en conjectures.

—S'ils veulent t'enlever, m'écriai-je, il faudra qu'ils m'enlèvent avec toi, car je ne te quitte plus.

Par le jardinier, je fis armer d'un fusil, et poster derrière les cacaoyers, deux nègres dont j'ai eu déjà l'occasion d'éprouver la fidélité.

Si quelqu'un essaie d'entrer furtivement dans la maison, ils ont ordre de tirer.

De plus, Catherine et Marion vont transporter le lit d'Antoinette dans ma chambre, pour que je puisse mieux veiller sur mon enfant.

Je ne me fierai plus à personne, qu'à moi-même.

Au besoin je saurai la défendre. M. le comte de Provence avait donné à mon mari d'excellents pistolets. Ils resteront désormais sur ma table, près de mon lit, tout chargés. Je ne suis point maladroite.

Mais qui donc a eu l'audace de commander cet enlèvement?... Je ne crois pas que Dubousquens, ni Figeroux soient coupables. Et pourtant!... Dès demain j'irai porter plainte au Conseil; il faudra bien qu'on découvre les coupables et qu'on venge mon Antoinette!

Au milieu de tous les périls qui me menacent et dans l'inquiétude où je suis de perdre mon enfant, je n'espérais pas trouver un auxiliaire à la fois si précieux et si méprisé, ni qu'une main ignoble et charitable se tendrait vers la mienne et que je l'accepterais.

Je m'étais rendue dès le matin, au Cap, chez M. de la Pouyade. Il reposait encore. Par mes instances auprès de son esclave, je l'avais presque contraint de se lever et de venir entendre ma confession.

Il était accouru vers moi, l'habit à demi déboutonné, les souliers dénoués, une barbe de la veille et la perruque de travers. N'importe! c'était un prêtre, et j'avais si grand besoin à ce moment de me confier à un ministre de Dieu et d'entendre, par ses lèvres, que j'étais pardonnée d'en haut, que je l'avais, tel quel, entraîné dans l'église.

—Mon Dieu! s'écria-t-il, madame, qu'avez-vous, que vous est-il arrivé? Le diable est-il dans votre maison, que vous venez sitôt me réveiller?

—Hélas! fis-je. Plût au ciel, mon père, qu'il fût seulement dans la maison, mais je soupçonne qu'il est en moi.

—Ah! ah! voilà qui est amusant, par exemple. Moi qui, jusqu'ici, n'ai exorcisé personne! Comment vais-je faire pour chasser votre démon?

—Ne riez pas, mon père, repris-je. De cruelles tentations viennent souvent incliner au mal une nature portée instinctivement à la vertu; mais je ne saurais me reconnaître quand je fléchis. Il me semble qu'une autre personne emprunte alors mes sens, et mon âme désavoue des actes auxquels elle ne prend aucune part.

—Dieu s'en réjouit là-haut, ma fille, conclut-il en aspirant une pincée de tabac vanillé, tandis que je tombais à ses pieds, puis: Dites vos péchés, fit-il, et avec une ironie absolument déplacée, il ajouta: Ou plutôt ceux de votre démon.

La faute que j'avais commise ne me causait tant de trouble que parce qu'elle atteignait ma chère enfant et l'innocence de mon amour. Une autre ne s'en fût point émue, mais le lien qui m'unit à cet ange est saint à mes yeux, et je ne pouvais assez me reprocher d'en avoir terni la céleste pureté.

L'enlèvement d'Agathe, l'état dans lequel se trouvait mon enfant, tout me conseillait de ne point me fier à des soins mercenaires, mais de veiller moi-même sur ce bien sacré. C'est pourquoi j'avais fait transporter dans ma chambre le lit d'Antoinette, mais la chère enfant était trop loin encore! Le soir, je la pris tout endormie dans mes bras et la portai dans mon lit. Oh! quelle joie lorsque je sentis son corps contre le mien; que sa douce respiration approcha son jeune sein de ma poitrine et l'effleura d'une caresse délicieuse! Je ne sais pourquoi à ce moment, comme si le ciel se fût montré jaloux de mon plaisir, je me rappelai les paroles du docteur, et un soupçon affreux traversa mon esprit. Les brigands qui avaient attaqué la pauvre mère, avaient-ils osé porter leurs mains sacrilèges sur l'enfant? Le doute me suppliciait. Je voulus avoir une certitude,—dût-elle être douloureuse,—et profiter de ce sommeil. Repoussant tout ce qui voilait le corps de mon Antoinette, écartant ces jambes grassouillettes qui, chastement réunies, semblaient vouloir dérober leur trésor, j'approchai une petite lampe, et penchée vers elle, comme une mère vigilante ou un mari fervent, je découvris le secret adorable. Dieu soit béni! les barbares n'avaient point flétri mon enfant; la fleur chaste, à peine rosée, mince et délicate encore, dissimulait ses annelets dans les profondeurs de la chair, parmi les frisures d'une mousse capricieuse et dorée.

O ma chérie! m'écriai-je, se peut-il qu'un jour un mâle brutal déchire des grâces si parfaites et arrache à ton sein tranquille un cri de douleur! Va, je te défendrai contre leurs désirs. Je te garderai pour moi seule, car, seule, mon affection ne blesse pas et ne sait pas tromper.

Alors, prise d'une étrange fureur amoureuse, je pressais toute cette jeunesse; au risque de la flétrir moi-même, j'imprégnais mes doigts de son odeur, et mes lèvres allaient, au plus intime de son être, goûter la saveur pénétrante, les effluves piquants et sauvages de ses organes. J'aurais voulu m'abîmer en elle.

Cependant je la sentis soudain tressaillir; elle eut une exclamation de lassitude ou de jouissance; je crus qu'elle appelait sa mère; à demi éveillée, à demi somnolente, elle retourna au-dessus de ma face, comme une narquoise figure, les charnures jumelles et l'arc tendu de son mignon derrière, puis, de la main, légèrement et sans y prendre garde, elle me toucha les cheveux. J'eus grand'peur qu'elle ne m'aperçût. Vite, doucement aussi, je me redressai, soufflai la lampe; une honte froide, puis ardente m'envahit: mon ivresse impie s'était dissipée. Il me sembla que je venais d'insulter à ma religion; je pleurai, et plus d'une de mes larmes vint tomber sur ce front que ma bouche, comme si elle en était indigne, se refusait maintenant à baiser. Toute la nuit, auprès d'Antoinette, je souffris d'une solitude désespérée. En découvrant en elle des joies si coupables, j'avais senti comme un nouvel être qui, par ses séductions même, semblait outrager le premier.

Avec quelle émotion, quelle voix tremblante ai-je fait ces aveux!

Dans la crainte de me rendre odieuse à mon confesseur, j'essayais, sans lui rien cacher, de voiler ma faute le plus possible. Enfin les mots que j'avais tant de honte à prononcer, tombèrent de mes lèvres. Jamais, je pense, repentir plus vif n'avait courbé une femme devant un prêtre, et toutefois une étrange ivresse se mêlait à mes remords. L'image de mon enfant me poursuivait: nue, impudiquement offerte, elle tendait à mes lèvres les roses naissantes de sa chair, et les délices maudites, jusque sous le crucifix de la pénitence, précipitaient les mouvements de mon cœur. Mais un sentiment tout autre vint m'agiter quand, jetant les yeux sur M. de la Pouyade, je le vis sourire et jouer négligemment avec une chaînette d'or qui soutenait son carnet.

Etait-ce donc là l'effet que produisait sur lui ma confession! Moi qui eusse rêvé l'éclat d'une sainte colère, une de ces pénitences sanglantes qu'imposait la primitive Eglise, à tout le moins de sincères reproches! Cette indifférence de la part d'un prêtre me révoltait. Je fus encore plus choquée lorsque, pour me donner l'absolution, M. de la Pouyade leva une main où je vis, à l'annulaire, briller une améthyste, entourée de topazes. Je ne crois point qu'il ait le titre d'évêque, et l'eût-il, de semblables parures conviennent-elles à un ministre de Jésus-Christ?

Je me relevai tout irritée.

—Enfin, mon père, lui dis-je, que dois-je faire pour prévenir de pareils retours?

Il était parvenu à ne plus sourire et à se composer un grave visage.

—Que sais-je? vous séparer d'elle, la marier...

—La marier! m'écriai-je avec une sorte d'indignation.

—Assurément, reprit-il, cela vaudrait mieux. Vous vous épargneriez des tentations inutiles. Mais vous êtes assez vertueuse, madame, pour y résister et je ne veux point vous donner de conseil à ce sujet. Le parti que vous choisirez sera le meilleur, j'en suis convaincu.

Je sortis, plus irritée, plus émue encore que je ne l'étais à mon arrivée. Sans doute, pour qu'on m'accueille ainsi, en souriant, j'ai dû exagérer ma faute. Pourquoi aussi ne serais-je qu'une mère à l'égard de cette enfant? J'ai encore la jeunesse; plus d'une fois on m'a dit que j'étais belle, et sans cette clause horrible du testament de ce Gourgueil, qui m'interdit un second mariage à moins que je ne renonce à ses biens, je ne porterais plus aujourd'hui son nom odieux. Mais, au fond, que m'importe? Quel est l'homme qui saurait être tendre, caressant, soumis? Le successeur de ce Gourgueil dont la tyrannie m'a été si cruelle, le continuerait; il faudrait être, comme pour l'autre, une esclave. Et si j'avais un amant, quel scandale dans la colonie! On s'est trop habitué à me considérer comme une des femmes les plus vertueuses de l'île; il faut que je porte le poids de ma réputation. Charge bien légère! Tous ces baisers barbares ne me tentent pas. Toi seule, adorable Antoinette, tu émeus mon être de plaisir. J'oublie que je suis une femme devant toi; tu m'as donné comme un autre sexe pour t'aimer. O pure, innocente enfant, va! je te garderai! tu ne connaîtras point l'étreinte odieuse qui détruirait la grâce de ton jeune corps et te ferait sentir la douleur, toi qui jusqu'ici as ignoré tous les maux! Je ne te demande pas aujourd'hui ton amour; je suis patiente; un jour peut-être ta gratitude s'éveillera pour mon bienfait, mais, en attendant, laisse-toi adorer. Que je puisse prouver, autrement que par de vaines paroles, la force de la passion que je ressens pour toi, et que ma chair porte en ta chair tout le feu qui la dévore. Dieu ne nous maudira pas, ô la plus chérie; il ne peut condamner l'amour qui veut pénétrer et défendre ta perfection. Et nous nous aimerons dans l'ombre, mystérieusement, sans que personne au Cap puisse se douter que tu n'es pas seulement ma fille, mais mon épouse adorée!

J'étais encore devant la maison de M. de la Pouyade lorsque je rencontrai Mme de Létang. Ce n'était plus la femme qui se laissait porter par l'existence avec tant d'indolence et de mollesse, et que rien ne semblait émouvoir. Les yeux rougis et cernés, le sein soulevé de sanglots, elle marchait très vite et comme au hasard, se heurtant contre les pierres de la route, chancelant, paraissant avoir peine à se soutenir. J'oubliai toute rancune, j'allai vers elle, je lui pris les mains; elle n'eut point de larmes, ni de paroles, tant elle semblait hébétée par la douleur.

—Consolez-vous, ma pauvre amie, lui dis-je, nous retrouverons votre chère Agathe et nous châtierons le misérable ravisseur. Ne m'a-t-on pas dit que le chef de la milice avait déjà commencé les recherches, et qu'il pensait être sur une bonne piste?

Elle me regarda fixement comme si elle eût voulu trouver dans mon regard un motif d'espérer, puis secouant la tête d'un air de désolation, elle me quitta sans un mot. Je la vis frapper à la porte de M. de la Pouyade. Puisse-t-il avoir témoigné quelque pitié à cette malheureuse mère! Pour moi, sa vue m'avait atterrée; je pleurai en pensant au rapt de sa fille, mais je songeais moins à son infortune qu'au péril de mon Antoinette. Que deviendrais-je si elle aussi?... mais je ne veux pas croire que la destinée me réserve des peines si cruelles; je n'y survivrais pas. D'ailleurs nous sommes deux à présent à veiller sur elle, et deux femmes qu'unissent l'amour et la haine ne sont-elles pas de bonnes gardiennes?

Voici comment s'est faite cette nouvelle liaison. Ah! bien étranges sont parfois les secours que nous envoie la Providence, mais nous courons des dangers si incroyables et nous avons des ennemis si inattendus!

Je rentrais aux Ingas en palanquin, menée à grande vitesse par mes quatre noirs que j'activais de la voix et d'une souple badine, dans mon impatience de revoir Antoinette. Le trouble que j'avais ressenti devant l'abbé de la Pouyade avait cessé; je me sentais heureuse, pure de toute faute envers Dieu comme envers mon amour, prête à aimer mon enfant avec toute la force de mon âme et de mes sens. Déjà je me trouvais devant la porterie lorsque je croisai un palanquin qui revenait de la maison au galop, palanquin de fillette gâtée plus que de femme sérieuse: tout en acajou avec des crépines dorées et des rubans de soie claire, enveloppé de grands rideaux de mousseline à fleurs roses qui bouffaient au vent comme des voiles. A peine eus-je le temps de le regarder; les rideaux s'écartèrent et, embarrassée dans sa robe, entraînant les coussins, faisant trébucher un porteur, roula et dégringola vers moi, pattes de satin, cul doré et dentelles aux cheveux, une frétillante petite négresse qui, à peine sur ses jambes, s'avança vers moi avec l'air dégagé et la malice d'une jeune guenon:

—Maame Gourgueil! fit-elle avec un sourire qui écarta et durcit ses lèvres entre les dents brillantes, lorsqu'elle fut tout près de moi.

—Comment, répondis-je, me connais-tu si bien?

—Li vue, li marquée. (Une fois qu'on t'a vue, on ne t'oublie pas).

Et, parlant ainsi, elle tira d'une pochette de sa candale une lettre odorante d'un parfum vif et entêtant. J'en rompis le cachet et j'y lus cette demande singulière:

«Madame,

«Je vous prie d'excuser la liberté d'une simple fille qui, n'étant point de qualité, et n'appartenant même pas à votre race, ne saurait prétendre à entrer en relations avec une dame de votre rang, si des intérêts, qui nous sont communs, ne me pressaient de solliciter humblement mais avec instance, un rendez-vous. Comme il est utile pour l'une et l'autre que l'on ignore notre entrevue, je vous demanderai de venir vous-même me trouver pendant la fête qu'on donnera ce soir au Cap, en déguisé, ou bien voilée. Vous ne serez pas remarquée au milieu de la foule. Tandis que si j'allais aux Ingas, des personnes que je connais et ne tiens pas à rencontrer pourraient m'y voir. Vous demanderez la maison du sieur Pichon au bout de l'Allée des Lataniers. Elle est à droite. Je demeure derrière, dans un pavillon qui donne sur le jardin. Vous n'avez qu'à traverser la cour, vous y êtes. Encore une fois, madame, je déplore mon audace et les ennuis que vous doit coûter cette visite, et pourtant j'ose espérer que vous n'en aurez point de regret.

«Daignez, Madame, accepter les sentiments de respectueux dévouement avec lesquels je suis votre très humble et très obéissante servante.

«Nanette Berthier.»

Ce nom n'est que trop connu au Cap français. Nanette Berthier, que ses amis de couleur appellent Kouma-Toulou, la Langue Joyeuse, et que nous nommons familièrement Dodue-Fleurie, est une fort belle négresse, grande et grasse, une véritable pièce d'Inde[4]. Il n'est point de négociants, de voyageurs de passage à Saint-Domingue qui manquent d'aller souper avec Dodue-Fleurie; ils croiraient même ignorer les délices de l'île s'ils n'obtenaient, à prix d'or, une de ses nuits où, dit-on, elle ne se montre jamais oisive. La lourde volupté que dégage son corps lorsqu'elle se promène dans les rues et les jardins du Cap; tout ce qu'il y a de grossière et ardente luxure dans le balancement de ses hanches vastes, dans ses claquements provocateurs de langue, dans le jeu de ses paupières bordées de longs cils, tantôt retombées comme dans une extase, tantôt levées sur des yeux blancs, où le regard étincelle de colère ou de dédain; ses domestiques noirs qu'elle traite comme des animaux, mais auxquels elle donne des livrées dignes de la Cour; son luxe, ses toilettes, ses fantaisies ruineuses, les suicides des hommes qu'elle a désespérés par son mépris ou ses caprices, tout lui a fait une célébrité inouïe. Elle se croit reine et elle agit en despote. Combien a-t-elle brisé de mariages et fait pleurer de confiantes fiancées! Personne n'ose élever la voix contre elle. Il a fallu que le fils du gouverneur s'éprît de cette femme pour que le père alarmé et furieux d'une telle liaison menaçât la courtisane de la faire arrêter et de déchirer l'acte qui l'affranchissait. Alors pour quelques mois elle a abandonné sa magnifique maison et s'est retirée dans ce logis à demi secret qu'elle m'indique dans sa lettre, ne sortant plus et condamnant sa porte à son ancien amoureux afin d'apaiser le père. Je ne connais pas d'être qui me répugne davantage que cette Dodue-Fleurie. Zinga m'irrite; Zinga m'effraie; Zinga me rappelle d'atroces souvenirs; mais que de fois l'ai-je sentie liée et dévouée à mon être, soit qu'une caresse me l'eût conquise, soit que la beauté de mon corps ou la supériorité de ma race exerce sur son esprit quelque fascination, soit enfin que le fouet, quand il m'est arrivé d'en user avec elle, lui ait fait comprendre la force de ma volonté. Mais je n'ai jamais vu cette Dodue-Fleurie, sans ressentir comme un soulèvement de dégoût; toute sa personne me révolte; sous ses cotillons de soie brochés d'or et parfumés à la poudre à la maréchale, je sens une odeur d'huile et de chair mal lavée. Elle me produit l'impression d'une latrine décorée somptueusement, et pourtant, moi comme les autres, je me sens dominée par elle, et si elle me regarde en face, à la promenade, je baisse les yeux. Ah! il ne fallait pas affranchir un pareil monstre; c'est comme si on ouvrait un cloaque, on serait vite infecté par son débordement. Mais vais-je être injuste envers l'être qui va sauver mon Antoinette; ne puis-je dominer ma répugnance et accepter, quel qu'il soit, le secours que m'envoie le Ciel!

Dès que j'eus pris connaissance de la lettre, je dis à la petite négrillonne que j'irais trouver sa maîtresse, le soir même. Aussitôt elle s'inclina, fit une pirouette de bouffonne, stylée à divertir sa maîtresse, et remonta dans le palanquin qui redescendit très vite vers le Cap, sur les épaules de ses porteurs.

Je n'avais pas hésité un seul instant à lui donner cette réponse; l'humiliation d'une pareille démarche ne me coûtait pas, ou plutôt j'avais le pressentiment que cette femme allait me parler d'Antoinette et cela seul suffisait à m'attirer chez elle. Peut-être aussi ai-je senti dans sa lettre ce mystérieux pouvoir qu'elle exerce sur tous et auquel il faut se soumettre, malgré soi.

Je passai la journée avec ma chère enfant; elle s'était remise peu à peu de son émotion, mais quand elle sut que son amie Agathe avait disparu, elle sanglota et rien ne put la consoler. Il fallait que j'eusse toutes ces inquiétudes et qu'elle m'occupât à ce point l'esprit, pour souffrir si courageusement les horribles douleurs d'entrailles qui vinrent me tourmenter. Je m'imaginais qu'un cercle de fer me comprimait, me rétrécissait le ventre de moment en moment; le mal avait des élans brusques et des coups féroces. Parfois j'aurais eu envie de me rouler par terre tant je souffrais, et je cachais ma torture à Antoinette de crainte de l'ennuyer. Une minute il me fut impossible de dissimuler. Elle m'interrogea. «Oh! ce ne sera rien,» lui dis-je. En réalité je ne m'expliquais point ce mal subit; et je me rappelai un fait dont le docteur Chiron m'avait parlé, peu de jours avant: l'empoisonnement d'une maîtresse par ses esclaves. Etais-je aussi, moi, empoisonnée? La crainte de laisser paraître une inquiétude vaine lorsque je m'étais montrée d'abord si tranquille, m'empêcha d'appeler le docteur. Je pensai qu'il se moquerait de moi.

Vers le soir, cependant, le mal se calma; je dis adieu à Antoinette, je la laissai sous la garde de deux noirs en qui j'avais confiance et, après l'avoir enfermée dans sa chambre, je descendis à pied vers le Cap, emportant, afin de n'être point reconnue, un voile léger de tulle noir que je me mis sur le visage, aussitôt que j'eus quitté les Ingas. Je me faisais suivre seulement des deux fils de ma servante Manon, qui me sont dévoués, parce que souvent je leur donne des friandises et des piécettes à l'insu de leur mère. Ils sont les espions des autres noirs de la plantation, et bien que l'aîné n'ait pas quinze ans, ils sont si forts, si courageux et si hardis que je ne crains rien avec eux. Ils avaient chacun, dissimulés dans un manteau, un petit pistolet et un poignard. Ces sorties nocturnes sont dangereuses. Il faut vraiment que j'aime mon Antoinette pour m'exposer ainsi.

Le soleil, étincelant encore à mon départ, m'abandonna en route. Il tomba derrière la mer. La nuit se répandit tout à coup sur les champs de cannes et sur les monts. Des touffes de feu, aux plus hauts sommets, jaillirent seules de l'ombre noire dans le ciel qui, d'instant en instant, semblait se ternir et se fermer pour nos yeux. Une tristesse infinie pesa sur tout mon être. J'attirai mon plus jeune compagnon contre moi.

—Pas peur, maîtresse! dit-il. Zozo et Troussot près toi.

—Et Antoinette, fis-je, connais-tu ceux qui la gardent?

—Maîtresse, sont bons.

Je ne sais pourquoi je baisai au front le petit nègre, qui, à son tour, me lécha la main. Cette venue de l'obscurité m'apporte presque chaque jour un frémissement extraordinaire de tendresse, d'effroi. Je me sens perdue dans ces vastes ténèbres; j'embrasserais alors un animal dans ma terreur de la solitude.

Cependant mes petits nègres avaient allumé les lanternes. Troussot, le plus grand, marchait devant moi; et Zozo, à mes côtés, pour me rassurer.

De la route des Ingas j'aperçus le Cap dans une petite buée lumineuse. Les rumeurs de la fête venaient jusqu'à nous, assourdies. Dans l'immense repos, dans la grande solitude noire de la mer et des monts, les lumières, le bruit de la ville ne semblaient pas prendre plus de place que ces feux d'acacias que les nègres marrons allument en chantant pour conjurer les démons nocturnes.

Au contraire, à peine étions-nous entrés dans le faubourg des Milices, que je me sentis comme étouffée par la foule. En ce dimanche de la Saint-Jean et sous l'influence des nouvelles idées, beaucoup de maîtres ont cru devoir laisser pleine licence à leurs esclaves. Pour la première fois je me demandai si le docteur n'avait pas raison, et je fus saisie de frayeur quand il me fallut, pour passer, écarter des poitrines, des épaules huileuses, me sentir effleurer par des faces noires et luisantes où les lampes fumeuses des éventaires faisaient courir d'étranges reflets. Il arriva que Zozo et Troussot durent frapper, jouer des poings. J'entendis autour de moi gronder des colères; mon cœur battait violemment, et je me disais: «S'ils devinent que j'ai peur, je suis perdue.»

Il y avait là tous les nègres récemment débarqués, ceux que l'on n'a pu dompter encore et qui gardent les violentes ardeurs de l'Afrique; ceux qui ne travaillent que sous la surveillance du commandeur, au sifflement des rigoises et la chaîne aux pieds. Par quelle étrange aberration les avait-on lâchés ainsi? On ne voyait point de gardes de la milice, ni de blancs, ni même de ces esclaves policés qui ont pris auprès de nous nos mœurs, notre costume et nos façons de vivre. Point, non plus, de serviteurs ni de marchands sauf ceux qui s'étaient installés pour la journée. Des têtes ricaneuses et féroces d'un noir luisant comme le bronze, sans cheveux ou bien couvertes d'une laine frisée, des têtes aux yeux blancs, grands ouverts, fixes, aux narines larges, à la bouche grasse, tendue dans un rire continu et montrant des dents menaçantes, m'apparaissaient telles que ces faces d'animaux inconnus que nous voyons dans nos insomnies, sans âme et toutes semblables; elles me frôlaient, me reniflaient ainsi que des chiens, semblaient vouloir me happer et me mordre. Je me croyais la proie de quelque horrible cauchemar, car les têtes se multipliaient à l'infini, me regardant de leurs gros yeux immobiles, avec un rire incessant. Elles semblaient de plus en plus animées de joie furieuse et comme de délire; les bouches d'abord muettes, puis grommelantes, devenaient orageuses; on sentait que le mouvement des vagues humaines était plus rapide, plus violent, comme lorsque l'on quitte les rivages pour la pleine mer. D'instant en instant elles me heurtaient et me pressaient davantage.

Deux jeunes blanches qui s'étaient aventurées dans cette multitude, curieuses des verroteries et des menus objets qu'offraient les petits marchands sous les lampes, furent entraînées dans une chica ridicule et fatigante, à trois temps, que ces nègres dansent dos à dos en s'accroupissant, en se heurtant les fesses et en se relevant d'un élan brusque. Au milieu de cette foule les mouvements étaient encore plus grossiers et plus brutaux. Ces brutes lâchaient en dansant des vents infects.

—Bola! Bola! criaient-ils lorsque les deux jeunes filles, d'abord essayant de rire, puis effarées, muettes de terreur, se mirent à tourner avec eux. Par ces appels ils leur demandaient de se dévêtir pour danser nues ainsi qu'ils étaient eux-mêmes.

Comme elles ne paraissaient pas avoir même l'idée d'obéir ou de refuser, insensibles aux plaisanteries et aux menaces, on les dépouilla, on leur arracha cotillons, chemise, mouchoirs de cou, et des mains noires et rugueuses assaillirent, se disputèrent ces peaux de blanches. Epouvantée je regardais les noirs, attirée par l'ignoble spectacle comme dans le vertige on est attiré par l'abîme; moi-même je fus entraînée, emportée vers le tourbillon des grandes ombres bondissantes sous les lampes fumeuses, au milieu des exhalaisons puantes de ces animaux en rut, pincée, frappée, mordue jusqu'au sang par tout le corps. A mes cris Troussot fit le geste de tirer son pistolet, mais Zozo l'arrêta: un coup de feu eût causé notre massacre; avec une force étonnante pour son âge, il m'enleva aux bras qui m'étreignaient, et, tandis que son frère frappait à poings fermés cette canaille, il me poussa sous la tente d'un marchand, dressée juste en face d'une petite allée qui heureusement était déserte. Nous nous échappâmes par cette issue. Quand nous fûmes loin des brutes, je m'arrêtai pour arranger mes vêtements. J'étais toute meurtrie, et ils avaient déchiré ma robe. Tandis que, le jupon retroussé, je réparais tant bien que mal le désordre de ma toilette, Zozo vit, sur le haut de ma jambe qui était découverte, des gouttes de sang; alors ce bon petit être colla ses lèvres sur ma blessure et la lécha. Je fus bien touchée de cette marque d'affection, et je l'en remerciais, quand des voix gutturales partirent autour de nous, jacassantes et criardes. Je me serais crue transportée au milieu d'une volière immense de perroquets. C'était une troupe de noirs qui passait; elle nous rejeta contre une maison. Ils n'étaient pas très nombreux, mais ils emplissaient la ruelle d'un bruit énorme; leurs pieds nus résonnaient sur la terre comme des claques sur une peau nue; ils chantaient ou plutôt ils criaient sur une mélopée monotone de trois notes cette bizarre complainte:

Tili saba, a kouma I soumousso akha gni I assan nté —Nté: Mousso a bé fourou —Nieba, baguifing debenta Nté ndimata. Hé gni tubabulengo Ouory a sota abé Kono nian-a bé Nté moussodé. —Gni dé, ibé mousso la. —Tyo tili kile abé fourota —Nieba. Tan i foula misse. Ni sira Nté ndimata Hé gni tubabulengo. Ouory a sota abé Nimbe a kha mina dion. Marka abée mousso. Man ouory, sira, missé. Tita Marka, galo diani Konkho bena, aman doumount Nté a mon dibissa kou bété Nté a takha sesouma koro Khang tombi khoto. Ne gni tubabulengo. Ouory a sota abé. Moun nté a blo sounia da foula Mousso ni ouory. Aman ke fen nté.

(Il y a trois jours il me dit: «Ta jument est belle. Vends-la moi. —Mais c'est ma femme, elle est mariée. —Ça ne fait rien. Je te donnerai cinquante pièces de guinée.» Ah! ces Européens rouges Ils ont tous de l'argent. Dans l'œil il avait aussi Ma fille aînée. «Est-ce ton enfant? me demande-t-il —Oui, elle va se marier dans un mois. —Ça ne fait rien. Je te donnerai Douze bœufs Et du tabac.» Ah! ces Européens rouges Ils ont tous de l'argent! Ils ont emmené captives Toutes les filles de Marka. Et je n'ai eu ni argent, ni bœufs, ni tabac: Marka démoli, le village brûlé, La faim est venue, je n'ai pas mangé, Je suis bien malheureux. Je n'ai plus d'autre abri contre le soleil Que le vieux tamarinier. Ah! ces Européens rouges Ils ont tous de l'argent! Mais pourquoi m'as-tu laissé voler ton fusil à deux coups. Argent ni femmes maintenant ne te serviront guère.)

Lorsque la troupe fut passée, Zozo cracha dans leur direction.

—Guiambas, dit-il, Bambaras qui sentent encore cale où maître les a parqués, sales nègres! Ah! si moi étais maître à eux, les laisserais pas courir comme ça!

—Et que leur ferais-tu donc?

—Tannerais cuir à eux, et bien! Sales nègres, va!

—Mais tu es un nègre, pourtant, toi aussi!

Il baissa la tête:

—Maîtresse, dit-il, les larmes aux yeux et la voix tremblante, qu'ai fait moi à toi pou qu'insultes moi!

—Mais je ne t'insulte pas, tu es fou, voyons.

Et je lui tapotais les joues.

Je le calmais de mon mieux quand j'entendis des pas précipités; une femme courant à toutes jambes passa près de moi, puis un homme trapu qui la rattrapa, et enfin un troisième individu qu'ils devaient chercher à éviter, mais qui courant plus vite qu'eux parvint à les rejoindre à l'extrémité de la ruelle. Ils eurent ensemble une violente altercation. Les invectives, les injures pleuvaient; les deux hommes se menaçaient de leurs cannes hautes. La femme, muette et les bras croisés, attendait la fin de la querelle.

—Dieu! m'écriai-je, mais c'est Zinga, et Figeroux, et Dubousquens. Les misérables! Voilà comment ils gardent la plantation!

Nous nous étions réfugiés dans une galerie ouverte pour ne pas nous laisser voir. Zinga provoquait Figeroux de sa voix criarde et enfantine, avec des mots aussi grossiers que ceux que l'on entend crier aux portefaix, et un babil gouailleur de gosseline qui sent son derrière protégé. Elle n'employait plus ce langage prétentieux qu'elle avait tenu à Dubousquens, mais un patois ignoble, demi-créole, demi-français, comme si tantôt elle eût voulu n'être comprise que de Figeroux, et tantôt au contraire n'eût parlé que pour Dubousquens, vers qui elle se retournait avec un sourire d'intelligence, chaque fois qu'elle avait lancé au mulâtre une bonne injure.

Elle disait:

—Ato li pa guen soumaké. Sa pa arien. (Il n'a pas d'argent, à présent, mais peu importe). Fe'ai toi cornard si m'amuse!

—Je t'enlèverai la peau de la carcasse, gouapeuse! répondait Figeroux.

—Moi, te la coupe'ai, un soi', pendant toi do'mi'.

Le mulâtre leva le bras. Alors, le visage protégé de ses mains, elle dit comme pour s'excuser:

—C'était pou rire, pou rire. Toi, n'en as pas!

Et se tournant vers Dubousquens, elle ajouta:

—I n'en a pas! I n'en a pas! Dors touzou quand z'ai envie.

Figeroux rugissait, voulait la battre, mais elle riait aux éclats, collée à Dubousquens qui, la canne toujours levée, écartait le mulâtre.

—On vous a payé, dit-il, laissez-nous.

—L'autre m'a payé aussi, répliqua froidement Figeroux; elle lui doit sa nuit.

A ce moment, des sanglots s'élevèrent et j'aperçus un homme qui pleurait. La lanterne de la galerie qu'on alluma soudain au-dessus de nous lui éclaira le visage: c'était Samuel Goring.

—Moi, dois nuit, moi, dois nuit, répétait Zinga furieuse, moi dois rien du tout. Ze vais lui paler tout de suite, à gros coçon.

En une minute elle fut devant nous. Je ne voulais pas qu'elle m'aperçût et je me cachai derrière un sterculia, mais c'était bien inutile; elle était trop occupée de Samuel Goring, de Figeroux et de Dubousquens pour glisser un regard dans la galerie.

—Viens dire à toi, fit-elle, que Zinga veut plus toi, plus zamais!

Samuel Goring tomba à genoux, joignit les mains. Mais cette timidité de geste et d'attitude ne fit que provoquer chez Zinga des sarcasmes et des fusées de rire.

—Gadé li! disait-elle, li ka fé so benjoli. So dé wey ton pasé trou krab. (Regardez-le, regardez-le! Le voilà qui fait le joli cœur avec ses yeux pareils à des trous de crabes.)

—Au nom du Ciel! implora Goring.

—Toi pas nommer Ciel, porte malheur, répliqua-t-elle songeuse.

—Zinga, écoute-moi, tu m'avais promis...

Elle s'écria furieuse:

—Moi zamais ai promis, tu mens, coçon!

Goring tendit les mains, l'enlaça et l'étreignit avec violence.

—Toi, lacer moi, et tout de suite, veux-tu! veux-tu! Moi vais cracer sur toi, moi vais péter sur toi, moi vais battre, tiens! tiens!

Et elle essayait de se dégager, le heurtait de sa croupe, lui envoyait des ruades et des coups de poing; Goring recevait les coups et les injures, mais la tenait toujours; Dubousquens dut s'interposer:

—Allons, viens, Zinga, laisse ce malheureux!

Hors d'haleine, la voix entrecoupée:

—Veux pas trouver sa sale figure touzou su route à moi, répétait-elle, veux pas! moi hais lui!

—Puisqu'elle ne veut pas de vous, laissez-la donc s'en aller, dit à son tour Figeroux.

Samuel Goring avait enfin lâché sa rétive maîtresse; il se releva, la regarda s'éloigner avec Dubousquens, et ses sanglots recommencèrent. Figeroux restait devant lui et le contemplait en haussant les épaules.

—Vous n'êtes pas un homme! dit-il. Vous ne pourrez pas prononcer votre sermon ce soir.

—Oh! ayez pitié! soupira Goring.

—Il faut que vous parliez ce soir à l'Assemblée, dit Figeroux. Je le veux!

—J'essaierai, dit Goring.

Les deux hommes partirent ensemble, Figeroux toujours criant et gesticulant, Goring la tête basse et les lèvres scellées.

Je pris l'Allée des Lataniers et n'eus pas de peine à trouver la demeure du sieur Pichon. Mais une fois rendu là, on n'est pas encore chez Nanette. La maison Pichon en effet forme un vaste îlot de cases africaines et de constructions européennes entourées de jardins. Quand on a franchi la grande grille et traversé ce long couloir qui part de la rue pour aboutir aux jardins, on se trouve devant un entrecroisement infini d'allées et de sentes étroites, bordées de clôtures. De grands arbres cachent les maisons et achèvent de dérouter les visiteurs inaccoutumés. Nous heurtâmes à plusieurs portes, mais toutes restèrent obstinément closes. Enfin nous avisâmes un passage obscur, au fond duquel nous aperçûmes, dans une cour ombragée, des lumières aux fenêtres. Ce devait être l'habitation de Nanette. Au hasard nous suivîmes un corridor tortueux où brillait, dans un enfoncement de muraille, la lueur tremblotante d'une petite lampe.

Comme nous passions devant cette lampe, une forme humaine traversa le couloir. A sa candale de coton blanc et à sa taille un peu courte, il me sembla que c'était une jeune esclave et je lui demandai mon chemin:

—La maison de Nanette Berthier?

On poussa un cri, une porte fut ouverte précipitamment et un flot de lumière se répandit aussitôt dans le corridor. Je tressaillis: la personne que j'avais prise pour une esclave venait, avant de disparaître, de laisser voir son visage, et en vain me disais-je que mes yeux me trompaient, j'avais bien reconnu Agathe de Létang!

Avant que je fusse revenue de ma surprise, le petit nègre qui m'avait porté la lettre de Nanette aux Ingas, tout habillé de soie rose brochée d'argent, vint au-devant de moi:

—Maîtresse attend Mame Gourgueil, fit-il.

Alors je quittai le corridor sombre et mal tenu pour entrer dans un appartement vraiment extraordinaire de luxe et d'incurie, où l'on était d'abord ébloui par une profusion de meubles en bois de rose et d'ébène, ornés d'incrustations en or et en argent massif, où les lumières, le cristal des lustres et les hautes glaces mettaient partout un jeu magique de clartés, qu'adoucissaient à peine çà et là des tentures de l'Inde aux tissus transparents. Ce rayonnement et la violence des parfums âcres et capiteux que l'on respirait dès le seuil me suffoquèrent presque. Mais le petit domestique m'entraînait déjà vers la chambre de sa maîtresse, parmi des couloirs encombrés de toilettes autrefois somptueuses, à présent défraîchies, déformées, passées de couleurs, odorant l'étoffe ancienne et la négresse malpropre, jetées pêle-mêle en travers du passage, dans un abandon et un désordre qui en disaient long sur la paresse, l'insouciance et la saleté de la riche affranchie.

Dodue-Fleurie était vautrée parmi des mousselines brodées et des soies étincelantes, sur un petit canapé qu'elle écrasait de son corps large et robuste. Elle semblait jouer à frôler et à froisser ces étoffes fines, veloutées ou rudes; elle s'amusait de tous ces tissus que l'ingéniosité des hommes avait inventés pour elle et ses pareilles. Elle s'abîmait pour ainsi dire dans sa chair, elle rentrait dans sa bestialité jouisseuse et triomphante.

La chambre où elle était, pareille à un bazar, ne contenait guère que des étoffes déroulées, en pièces ou formant des toilettes pompeuses qui, disposées aux quatre angles, et rigides sur les mannequins, semblaient les autels de cette étrange église. Les lumières, éblouissantes dans le vestibule, étaient ici à demi-voilées. Des tulles couvraient les lampes et laissaient la chambre dans une pénombre où Dodue-Fleurie se laissait deviner plutôt que voir. On distinguait seulement les lèvres épaisses dans la large face, un regard sournois et plein de méchanceté, où semblaient briller mille mauvais désirs; puis quelquefois, à un mouvement capricieux ou plutôt voulu, comme un animal secret, majestueux et mutin apparaissait à demi, dans le relèvement des jupes et l'encadrement des dentelles: la raie d'ombre, attirante et mystérieuse, les joues énormes, happantes ou serrées, de la Croupe. Une odeur de fin de souper, de vin répandu et d'amour emplissait la chambre. Dodue-Fleurie en parut incommodée, et, au moment où j'entrais, sans paraître me voir, elle dit au petit domestique qui m'avait précédée:

—Dis à Gatte de se dépêcher à venir.

Gatte apparut brusquement, comme si elle avait entendu l'ordre de sa maîtresse.

Hélas! quelle fut mon émotion en reconnaissant Agathe de Létang, à peine vêtue et qui tremblait sous le regard de la négresse. Surprise et honteuse de me voir, elle rougit tout à coup et détourna la tête.

—Vas-tu finir d'emporter la collation, limaçonne! cria Dodue-Fleurie.

J'aperçus alors, à terre, un très large plateau, tout chargé de plats, de verres, de bouteilles, et que la pauvre Agathe, à grand'peine, et en prenant mille précautions, essayait de transporter dans l'antichambre; mais comme elle passait la porte, deux bouteilles se renversèrent.

—Attends, je vais t'apprendre à briser ma vaisselle, fit Dodue-Fleurie en envoyant sa pantoufle à la tête d'Agathe, puis d'un bond elle se précipita sur elle.

—Madame, dis-je en m'interposant, je connais mademoiselle de Létang et je ne pense pas que ce soit pour me faire assister à des scènes si inconvenantes que vous avez réclamé ma visite.

—Je suis confuse, confuse et charmée en même temps, madame, fit Dodue en balbutiant, d'une voix zézayante et minaudière. Ah! ce n'est pas ici le luxe des Ingas. Je ne suis qu'une pauvre négresse, madame, mais prenez place près de moi. Ce que j'ai à vous dire doit vous intéresser. Oh! je regrette bien de vous recevoir dans cette misère.

Et elle eut un rire éclatant et forcé qu'on pouvait prendre aussi bien pour une marque d'affabilité que pour une affectation d'insolence.

—Vous êtes étonnée, continua-t-elle, que j'aie chez moi la petite Létang, et que je ne la traite pas en princesse. Que voulez-vous? Je regrette qu'elle soit de vos amies, mais enfin si on me disait: Dodue, pour Madame Gourgueil, tu vas te dépouiller et recevoir cent coups de pieds dans le derrière, je vous aime bien, ma bonne et chère madame, (elle reprenait sa voix mielleuse, zézayante, et me baisait les mains), je vous aime bien et tout de même je ne le ferais pas. Eh bien, avec Létang c'est la même chose. Si je la laissais se trotter ce serait pour moi une maladie. D'ailleurs, l'aimez-vous tant que ça! Elle ne vous aime guère, elle, et sa mère donc! Comme elle riait, avec toutes ces dames, de La Gourgueil. Je les ai bien entendues lorsque j'étais dans leur maison!

—Et que disaient-elles donc de moi?

—Oh! je ne me souviens pas. Je sais seulement qu'on vous arrangeait de jolie manière, et comme on dit, que vous auriez pu ensuite vous montrer à la foire. Ah! ah! pauvre madame Gourgueil, bonne chère âme!

—Enfin pourquoi Agathe est-elle chez vous? Elle a été enlevée en même temps qu'Antoinette, dans ma plantation; et, malgré vos démonstrations d'amitié, j'ai lieu d'être inquiète d'un dévouement que les événements semblent si fort démentir.

—C'est pour vous expliquer ce qui s'est passé et vous demander votre aide pour plus tard que je vous ai demandée. Vous allez voir combien la destinée nous a unies et comme nous aurions tort d'être des adversaires.

Et, après m'avoir offert de la liqueur de Barbade, et en avoir bu elle-même un verre, elle commença ce récit que le ton sérieux, avec lequel elle me l'a conté, me fait croire véridique:

—Je ne vous apprendrai rien, madame, en vous disant que je n'ai pas toujours été révérée et servie comme je le suis à présent. A quatorze ans j'étais esclave chez Mme de Létang, je travaillais aux sucreries. Dur emploi pour une fille qui était alors d'une santé fort délicate. On ne me ménageait point; le commandeur, qui prétendait jouir de mon corps, avec sa face abominable, marquée de petite vérole et son corps pourri, dans sa rage de me voir toujours lui résister, me maltraitait plus que mes compagnes. Il ne se passait guère de jour qu'on ne m'attachât aux trois piquets et qu'on ne me déchirât de cordes ou de lianes. Ce fut après avoir été ainsi châtiée, alors qu'on me détachait toute sanglante, et si brisée de coups que je pouvais à peine me tenir sur mes jambes, que M. de Montouroy me prit à mes bourreaux; mais ne croyez pas que la pitié lui inspira ce mouvement. Sans sortir de la sucrerie, au milieu du travail des esclaves, avec une impudeur de blanc qui se croit tout permis, il se jeta sur moi et, m'ayant possédée brutalement, il me laissa évanouie. On me fit reprendre connaissance à coups de fouet; car l'honneur d'avoir été distinguée par un maître ne me fut pas compté. Depuis, M. de Montouroy ne cessa de me laisser voir que mon corps ne lui était pas indifférent, mais il ne me savait aucun gré des plaisirs que je lui donnais,—il est vrai, bien malgré moi. La nuit, il venait me chercher dans ma case, et je restais jusqu'au matin auprès de lui. Alors, lasse de ces caresses que je n'acceptais qu'avec dégoût, il me fallait retourner au travail, et comme parfois je tombais de fatigue, les coups pleuvaient sur mes épaules. M. de Montouroy assista quelquefois à ces exécutions; il ne disait rien, quand il eût pu facilement les arrêter. Peut-être se plaisait-il à me voir ainsi torturée! Cependant la sensualité grossière qui l'attachait à mes jupes ne l'empêchait pas de s'intéresser à des liaisons plus élégantes. Il était lié avec Mme de Létang et un jour je les surpris ensemble. Il se soucia peu de ma découverte, car il ne craignait pas,—et il avait raison,—ma jalousie, mais il avait la sottise de ne point voir que j'étais une fille rusée et que je mettrais à profit ce que le hasard m'avait révélé.

Notes in this chapter

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