JOURNAL D'UNE DAME CRÉOLE (continued 3)
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«En effet, une nuit que je le savais avec sa maîtresse, j'entre dans sa maison dont un esclave ami m'avait ouvert la porte; j'avais caché dans mon bonnet un couteau, et passé un pistolet dans ma jupe. J'arrive au moment où ils étaient tous deux au lit et se tenaient embrassés: «Létang;» dis-je à ma maîtresse, «je n'ignore point que ton mari est un jaloux, je l'ai vu te battre sur le plus léger soupçon, et je suis sûr que, s'il vient à apprendre que tu le trompes, il n'hésitera pas à te tuer, or je vais sur le champ le lui dire...—Je te tuerai avant, vipère!» s'écria Montouroy qui voulut s'élancer sur moi. Mais, sortant mon pistolet, je l'ajuste et le menace de faire feu s'il s'avance. «Je n'ai point l'intention de rien dire,» repris-je, «si ta femme veut bien signer mon affranchissement.» Et je lui présente la feuille qui, d'après la loi, doit faire de moi une citoyenne. Mais Létang, qui s'est concertée du regard avec Montouroy, se jette sur moi en même temps que son amant, et, par la rapidité de leur agression, sans pouvoir m'arracher mes armes, ils me mettent dans l'impossibilité de m'en servir. «Nous allons t'apprendre à nous épier et à nous dénoncer,» disent-ils. «Tu feras de beaux discours, je te promets, quand nous t'aurons tuée!—Tuez-moi,» dis-je, «mais il y a des esclaves qui me vengeront.» Et je pousse un cri d'appel. C'était une ruse. Je n'avais personne avec moi. Mais le hasard me servit. Il y eut à ce moment un grand bruit dans la maison: sans doute un esclave qui rentrait furtivement de la ville s'était heurté contre un meuble, un siège quelconque, et l'avait renversé; mais ce bruit, survenant après ma menace, la leur rendit terrifiante. Ils crurent qu'il y avait réellement des noirs cachés dans la maison. «Eh bien, dit Montouroy, Mme de Létang va t'affranchir, mais décampe.—Oh! répliquai-je, pas avant d'avoir l'acte.» Ils eurent un moment d'hésitation. «Signe, ma chère amie» fait enfin Montouroy, «notre existence vaut plus que la liberté de cette misérable; d'ailleurs libre ou esclave, nous la retrouverons bien un jour.» La Létang, pâle et tremblante, signa donc mon affranchissement, et je les laissai à leurs amours, que mon interruption avait peut-être refroidies.
«J'étais libre, mais la liberté, quand on est pauvre, ce n'est guère que le droit de mourir de faim. Une jeune négresse qui, bien qu'esclave de fait, vivait avec tous les droits et toutes les richesses d'une blanche, me prit avec elle et m'enseigna l'art d'être belle et de charmer. Montouroy, qui avait eu pour moi un caprice charnel quand j'étais esclave, me revint amoureux passionné. Il me prend chez lui, m'installe place Montarcher dans un pavillon qu'il vient de faire bâtir, me couvre d'or et de joyaux. Dès que je sentis mon pouvoir sur lui, je pris à cœur d'être réellement sa maîtresse et de le traiter à mon tour comme il m'avait traitée jadis. Quelle joie j'eus à l'humilier, à le mettre en fureur, à le jeter à la porte de chez moi, à me jouer de lui devant ses amis, mes femmes, les esclaves! Il devait me servir: à table, à la toilette, à la garde-robe; et je m'amusais à le châtier comme un nègre. Il souffrait tout; il semblait même heureux de souffrir. Avec moi il était si soumis que je lui aurais commandé de se tuer, il l'aurait fait. Mais, quand je n'étais plus devant ses yeux, il parlait de moi avec haine et colère. Je compris que son amour n'était pas sûr, et que, si je voulais le garder à cause de ses hautes relations et de son pouvoir dans la colonie, je devais me l'attacher autrement que par des baisers ou des servitudes sensuelles. L'or, en un mot, me parut nécessaire pour le dominer, et, sans me soucier de ses plaintes, de ses menaces, de ses colères, j'attirai chez moi tous ceux qui voulaient se ruiner et m'enrichir.
«J'acquis une fortune en très peu de temps; lorsqu'une femme a quelque empire sur les hommes et veut vraiment parvenir à la toute puissance, ce n'est pour elle qu'un jeu. Mais pour avoir cet homme à moi, bien à moi, il ne me suffisait pas qu'il fût ruiné et que moi, j'eusse des richesses. Il fallait le compromettre, et, avec lui, tous ceux dont j'attendais protection et honneur. Alors la destinée de ces gens dépendrait de ma volonté.
«Voici ce que j'ai fait: j'avais eu à me plaindre, au cours de mes relations amoureuses avec les jeunes gens de l'île, d'un certain Mettereau qui habitait seul une plantation isolée et assez éloignée du Cap; je savais qu'il était détesté de ses esclaves et surtout de son commandeur, (le vôtre, madame,) ce Figeroux auquel vous avez donné toute votre confiance. Vous pourrez voir tout à l'heure si elle était bien placée. Je savais aussi, par cet homme, que Mettereau, très avare et peu confiant dans les banques et les affaires, avait chez lui des monceaux d'or. Après m'être assuré la complicité du gouverneur je décidai une esclave qui m'est dévouée, à s'en aller trouver Montouroy et à lui conseiller ce meurtre. Il en chargea Figeroux.
A cet aveu tranquille, je regardai Dodue-Fleurie qui semblait aussi calme que si elle eût parlé de la pluie et du beau temps. Une pareille sérénité dans le crime m'effraya.
—Vous êtes surprise, madame, fit-elle, mais dans ce pays-ci, et surtout entre noirs et blancs, n'est-ce pas toujours la guerre? De vous-même ne dit-on pas...
—Que dit-on? m'écriai-je, affectant un ton de colère pour cacher mon émotion.
—Rien, fit Dodue avec un sourire, mais souvenez-vous que nous sommes, que nous devons être des alliées, et vous me pardonnerez ces violences, ces crimes s'il vous plaît de les appeler ainsi. Violences ou crimes, de tels actes ne doivent pas répugner à quiconque est obligé de faire la guerre, car ils sont indispensables.
Hélas! j'avais besoin de bonnes ou de mauvaises raisons pour calmer ma conscience, et je fus plutôt reconnaissante à Dodue-Fleurie de composer une justification qui me convenait si bien.
—Mettereau fut donc assassiné, reprit-elle, et comme vous le savez, les meurtriers ne furent pas recherchés. J'avais dès lors le gouverneur et Montouroy à ma merci, car je pouvais les accuser et eux, au contraire, n'avaient aucune preuve contre moi. Le gouverneur et Montouroy avaient trouvé dans la demeure de leur victime de quoi rétablir leur fortune, mais vous pensez bien que j'avais gardé la meilleure part.
—Mais, fis-je tout à coup, je suis surprise que vous me fassiez de telles confidences. Vous ne me connaissez nullement. Ne craignez-vous pas que je vous trahisse?
—Je n'ai aucune crainte, répondit Dodue-Fleurie. Une dénonciation vous vaudrait une vengeance de ma part et ne m'inquiéterait en rien. On ne peut pas m'arrêter. Et d'ailleurs, je vous le répète, votre intérêt vous commande de vous taire et de rester mon alliée.
—Ah! m'écriai-je, je n'aurais jamais soupçonné que M. de Montouroy fût un tel criminel.
Dodue, sans répondre, me sourit de ses grosses lèvres et de ses dents féroces que l'on imagine toujours mordant de la chair humaine.
—M. de Montouroy est en effet un malhonnête homme, dit-elle, parce qu'il ne tient pas ses engagements. Il n'avait pas plutôt l'argent que je lui avais procuré, qu'il songeait à un mariage qui devait l'enrichir, l'éloigner de moi et du Cap. Or c'est un mariage qui, m'a-t-on dit, ne vous agrée point.
—Certes! fis-je. Mais M. de Montouroy sait très bien que je n'accorderai jamais mon consentement à un mariage qui répugne à ma protégée. Et d'ailleurs, ajoutai-je, ce mariage ne pourrait l'enrichir, puisqu'Antoinette n'aura rien.
—Rien! s'écria Dodue-Fleurie surprise, et elle eut encore son insolent sourire.
—Rien que ce que je lui donnerai, répondis-je d'un ton que je m'efforçais de rendre assuré.
—Il compte peut-être vous voler l'or avec la fille. N'a-t-il pas déjà essayé de vous enlever Antoinette.
—Grand Dieu! c'était lui!
—Oui, lui et Figeroux.
—Le docteur m'avait bien dit que ce Figeroux était un misérable.
—Il fallait que vous n'eussiez pas d'yeux pour ne pas vous en apercevoir.
—La canaille! je le ferai surveiller.
—Surveiller, c'est peu; il faudrait le faire disparaître, et doucement; car le gouverneur ne souffrira pas qu'on l'accuse, mais il serait heureux qu'il n'existât plus.
J'étais comme suffoquée d'une telle audace.
—Mais enfin, madame, lui dis-je, qui m'assure que vous êtes réellement avec moi? Que peut vous faire le mariage de M. de Montouroy? Vous ne pouvez l'aimer, après ce que vous m'avez dit; vous n'attendez pas la richesse, puisque vous l'avez; et vous n'espérez pas non plus l'accroître, puisque Montouroy a peu ou point d'argent. Je ne vois pas quel intérêt vous lie à ma fortune et vous oppose à la sienne.
—Vous allez le savoir, fit-elle. Tant que Montouroy demeurera au Cap, je resterai sa maîtresse; or Montouroy, s'il est sans fortune, a, comme je vous l'ai déjà dit, une influence et des relations. Je prépare son mariage avec la fille du gouverneur: la fille et le père sont favorables à cette union. Une fois que Montouroy sera marié, je gouvernerai réellement Saint-Domingue derrière eux, et croyez que je saurai en tirer tout l'or et exercer toute l'autorité dont je suis ambitieuse.
Cette négresse me remplissait d'effroi et d'admiration. Je me demandais si j'étais en présence d'une folle ou d'une sorte de génie monstrueux et pervers.
—Il n'y a que deux obstacles à mon projet, continua-t-elle. Le premier, c'est la Létang. La Létang est la maîtresse du gouverneur, elle aime Montouroy, mais elle l'aime en despote, et ne veut pas d'un mariage qui nuirait à sa puissance. Le gouverneur ne fera rien contre moi, mais il ne désobéira point non plus à sa maîtresse.
«Quant à Agathe de Létang, voici comment elle est ici.
«Montouroy, ne pouvant obtenir votre consentement ni celui d'Antoinette, décida de s'en passer. Deux nègres devaient enlever votre pupille en votre absence. Mais les nègres trouvèrent Antoinette avec Agathe. Soit méprise, soit crainte que la restante ne les dénonçât, ils les enlevèrent toutes deux: seulement l'un des nègres, poursuivi et serré de près par vos esclaves, abandonna Antoinette; l'autre revint avec Agathe à un pavillon que possède M. de Montouroy à l'entrée du Cap. J'y étais venue par hasard, je fus ainsi avertie de l'enlèvement avant Montouroy, et je me réjouis que l'entreprise eût eu ce résultat. Je fis conduire aussitôt Agathe chez moi liée et bâillonnée, dans un palanquin fermé et entouré de mes esclaves. C'était un otage. Depuis elle n'a pas quitté cette maison. Un nègre à la porte, et un autre dans la cour l'empêchent, non seulement de sortir, mais encore de se montrer aux fenêtres. Je la garderai ainsi jusqu'à ce que la mère se décide enfin à laisser le gouverneur donner sa fille à Montouroy.
—Et quel est le second obstacle à vos projets? lui demandai-je.
—Le second, c'est vous, en ne mariant pas Antoinette.
—Jamais, dis-je, jamais Antoinette ne se mariera: elle n'aura qu'un amour, le mien!
Le sang me montait à la face.
—C'est parfait, répliqua-t-elle, mais alors faites bonne garde. Un mari pourtant la protégerait mieux que vous.
—Mais c'est contre les maris, quels qu'ils soient, dis-je, que je veux la protéger. Au surplus quel pouvoir vous flattez-vous donc d'avoir, madame, pour oser donner des ordres à des gens qui vous sont inconnus?
—Entrez ici, madame, dit à voix basse Dodue, qui entr'ouvrit une porte et souleva des tentures, ne soufflez mot, regardez et écoutez.
Elle m'avait poussée dans une sorte de petite loge obscure mais fermée par une glace, qui vous permettait de voir ce qui ce passait dans la chambre voisine, sans laisser soupçonner votre présence; par une fente assez large pratiquée dans la tapisserie, et que dissimulait un mince rideau, je pouvais aussi entendre tout ce qui se disait à côté.
Je fus bien surprise de reconnaître la voix du docteur Chiron, de Montouroy, de M. Léveillé, un des plus grands négociants de Saint-Domingue, de M. de La Marzelle, le chef de la milice. Un jeune homme disait des vers:
Sur les rameaux voisins, entends ces tourterelles Former leur doux roucoulement; De quel air d'amitié s'entrelacent leurs ailes! Vois, vois comme leurs becs sont unis tendrement; Ah! que ces jeux, Eglé, nous servent de modèles.
Tout près de nous le négociant Léveillé, replet, sanguin, la voix haute et autoritaire, vint causer avec le docteur Chiron.
—Le meilleur moyen, disait-il, de servir les hommes, n'est pas de s'abandonner aux réflexions philosophiques, mais de chercher à concilier les intérêts de l'humanité et ceux du commerce.
—Dites votre commerce, fit le docteur.
—Je suis un sincère ami des noirs, continua Léveillé, et c'est pourquoi je verrais sans déplaisir une révolte contre leurs oppresseurs.
—Vous seriez enchanté, j'en suis sûr, que quelques incendies de champs de canne et de plantations vous permissent de réaliser un joli gain sur les sucres à Londres et à Amsterdam.
—Vous insultez mon cœur, monsieur, dit Léveillé.
—C'est que j'apprécie votre caisse, continua Chiron.
Léveillé se rengorgea.
—Je n'ai jamais attendu, de mes sacrifices à la race opprimée, que sa reconnaissance. Les larmes des noirs doivent être pour les âmes sensibles un prix bien plus doux que tous les lauriers des conquérants.
—Je crois en effet que les lauriers vous sont assez indifférents, dit Chiron: cela se flétrit trop vite. Quant aux larmes, vous ne pourriez, je crois, les apprécier que si elles se solidifiaient en perles ou en diamants, et qu'elles fissent l'objet d'un nouveau trafic. Alors il est probable que votre amour pour les larmes des nègres vous pousserait à battre leurs producteurs toute la journée, afin de les faire pleurer davantage. Pour moi qui ne possède de sucre ni en cannes, ni en magasin, mais qui tiens tant soit peu à ma vieille guenille, je n'attendrai pas, pour quitter l'île, les larmes de reconnaissance des nègres, ni les larmes de bienfaisance des blancs.
—Vous partez vraiment, docteur?
—Avant un mois. J'éprouve des craintes sérieuses quand je vois l'humanité s'attendrir.
—Vous avez été élevé à l'école de Buffon, mon cher docteur, dit alors l'abbé de la Pouyade. C'est un déiste, et comme tout déiste, un esprit rétrograde. Je suis heureux de voir que nos esprits les plus audacieux reconnaissent aujourd'hui la vérité du christianisme, de ce christianisme qui doit un jour reconstituer l'humanité. Buffon, lui, n'a pas compris le noir, il n'a pas vu quels grands principes politiques font la base de nos institutions. L'idée de l'égalité lui échappe. Il a surtout déshonoré son nom par le titre de comte et son extrême sensibilité pour les hommages des femmes. Il avait d'ailleurs cette aristocratie du talent, qui en est le poison...
—Mais il me semble, monsieur l'abbé, que vous aussi n'êtes pas insensible aux hommages des femmes, puisque vous venez chez Madame Dodue-Fleurie.
—C'est pour une œuvre de charité, mon cher docteur, et croyez-bien que, malgré que ce soit une excellente créature, cela me coûte beaucoup. La société est si mêlée ici! A part vous, moi, deux ou trois autres personnes...
—Vous êtes bien difficile, monsieur l'abbé.
—Je ne recule jamais devant le devoir, mais permettez à mon goût de se blesser...
—Que Monsieur votre goût se blesse, qu'il se blesse, je n'y vois pas d'inconvénient si cela vous amuse. Mais parlons sérieusement: avez-vous vendu vos hypothèques sur les nègres?
—Pas encore, et je venais justement ici avec l'espoir de trouver des acquéreurs.
—C'est là votre œuvre de charité!
—Certes, puisque je destine une partie de cet argent aux malheureux.
—Je plains vos malheureux, alors; car les hypothèques sur les nègres ne s'achètent plus!
—Comment cela! les miennes portent sur d'excellentes plantations, riches, en pleine prospérité.
—Je suis bien fâché, mais ces hypothèques ne s'achètent plus. Du moins les blancs n'en veulent pas; ils craignent trop la révolution prochaine. On m'a dit pourtant que les affranchis en prenaient encore quelques-unes. Ils espèrent montrer par là qu'ils feront cause commune avec nous, en cas de révolution et obtenir ainsi que le conseil colonial leur accorde les droits des autres citoyens.
—Alors les affranchis ne sont pas pour la révolution? demanda Léveillé. On devrait les expulser de la colonie.
—Attendez, dit l'abbé, qu'ils aient acheté mes hypothèques.
—Le sentiment de la fraternité leur fait absolument défaut, continua Léveillé. Ils sont indignes de siéger au conseil colonial.
—Voilà comment vous aimez les noirs! dit le docteur.
—Les affranchis sont de faux nègres, réplique Léveillé. Ils devaient partager les souffrances de leurs frères en attendant l'affranchissement commun. Au lieu de cela, ils ont voulu devenir des blancs, prendre nos manières, notre esprit; ils n'ont pris que nos vices. Tenez! il y a un affranchi qui fait ce joli trafic. Vous savez qu'on récolte de moins en moins de sucre depuis deux ans, c'est un fait. Mon affranchi se procure du sucre inférieur, il le raffine lui-même, il le garde en magasin, et, à l'aide de je ne sais quelle préparation, il lui donne un brillant qui n'ajoute rien à ses qualités, mais qui fait illusion. Au moment de la vente de la récolte, il ouvre ses magasins, en laissant croire que le marché est encombré. Tous les propriétaires sont forcés de lui vendre à bas prix. Telles sont les façons d'agir de nos affranchis! Ce sont, je vous le répète, des hommes abominables.
—A dire vrai, observa le docteur, si j'avais une plantation, je préférerais vendre ma récolte à bas prix que de la voir incendiée. Et, coquins pour coquins, j'aime mieux ceux qui font croire à l'abondance d'un produit que ceux qui le suppriment complètement. Qu'en pensez-vous, jeune poète?
—Je ne connais pas les affaires, dit le chantre des tourterelles, et je n'ai pas encore l'expérience des hommes; du moins suis-je plein de zèle et d'ardeur pour servir la société.
—Ne vous empressez pas trop à servir ses caprices, mon jeune ami, dit le docteur, car elle en change sans cesse, et le lendemain elle a horreur de ceux de la veille.
—Et vous, Montouroy, dit Léveillé, vous ne prenez parti ni pour les noirs ni pour les blancs, ni pour les affranchis?
—Je prends parti pour les honnêtes gens, répliqua Montouroy. Je suis évidemment pour l'affranchissement des noirs, mais aussi pour que les noirs respectent les intérêts et la fortune de leurs bienfaiteurs.
—Fourbe et sot! s'écria Dodue-Fleurie à demi-voix. Restez ici encore un instant, madame, me dit-elle, et vous allez voir comme je le traite.
Elle sortit alors de la logette et apparut à la porte du salon.
—Toutou, appela-t-elle en tournant à demi le derrière aux saluts de l'assistance. Allons, venez vite. J'ai besoin de vous!
Montouroy, les yeux inquiets, les gestes empressés, se hâta de sortir du salon et de rentrer dans la chambre de la négresse. Dodue se coucha d'abord sur le dos, puis sur le ventre; elle avait découvert son corps vaste, elle semblait le présenter à l'adoration de Montouroy, qui s'agenouilla devant lui.
—Lèche-moi, Toutou! dit-elle. Lave-moi. Décrasse-moi avec ta langue. Les esclaves ne savent pas, et moi je suis trop paresseuse. Vois, je suis pleine d'ordure et de poussière.
Montouroy prit d'abord les pieds, et sa langue habile et souple en fouillait les doigts, en caressait les ongles, provoquait chez Dodue des tressaillements, de petits cris, des rires; puis la langue vipérine monta le long des jambes fortes et vint s'attarder aux courbes, aux larges ombres, aux replis énormes de la chair comme si la nuit de ce corps attirait Montouroy et qu'il prît plaisir à s'y enfoncer de plus en plus, à y oublier jusqu'à son sexe, à devenir une bête inconsciente et joyeuse de son asservissement. Et, durant ce nettoyage bizarre, Dodue était aussi libre avec lui que si je n'eusse pas été près d'elle et qu'il n'eût été qu'un chien. Elle laissait s'accomplir sans honte, peut-être même provoquait-elle par une grossière malice, les mouvements de ses organes. On eût dit que, dans son étrange orgueil, les impuretés même de son corps lui devenaient un moyen d'humiliation et lui procuraient un triomphe.
Le dégoût me soulevait le cœur; j'étais tellement indignée contre Dodue et Montouroy que j'allais sortir de ma cachette, quand tout à coup elle se releva vivement.
—Immonde brute, dit-elle, est-ce que je t'ai appelé pour que tu baises mon visage, de ta bouche encore toute souillée! Non, non, mon visage est à mon amant, et tu sais bien que tu ne l'es pas! Est-ce que tu es capable d'ailleurs d'être un amant? Vois toi-même, un eunuque paraîtrait plus un homme, et aurait des exigences moins insupportables! Va-t'en! Va-t'en, te dis-je! Veux-tu partir, ou je prends le fouet!...
Et comme vaincu, humilié par cette colère, il se retirait, elle le rappela un instant.
—Et je te défends d'entrer chez Gatte, fit-elle. Cette fille est à moi, entends-tu! Au surplus, je vais te mettre à la porte, car je ne suis pas sûre de toi.
Elle sortit un instant, appela des noirs, et j'entendis le bruit d'une dispute puis d'une porte qu'on fermait violemment.
—Eh bien, dit-elle en revenant vers moi, ne suis-je pas bien sa maîtresse! Et croyez, chère madame, que je pourrais traiter comme Montouroy tous les hommes que vous venez de voir dans mon salon, qui m'attendent depuis une heure et ne se lassent pas de mon retard. Or ce sont les notables du Cap et de Saint-Domingue. Quant aux femmes, je sais bien qu'elles ne me reçoivent pas, mais si je le veux, si je l'exige de leurs maris et de leurs amants, elles m'ouvriront toutes grandes les portes de leurs maisons. Et d'ailleurs à part vous, moi, la Létang peut-être, est-ce que les femmes comptent à Saint-Domingue?
Me prenant alors par le bras elle m'entraîna au dehors. Je la suivais, je lui obéissais, sentant en elle comme une force supérieure.
—Je veux vous montrer, me dit-elle, que je n'ai pas conquis ceux de votre race pour devenir le jouet des noirs...
Elle me conduisit à quelques pas jusqu'à un terrain vague qui s'étend de l'extrémité de la ville jusqu'au Morne des Capucins. Là grouillait, bruissait, dans une fête qui ressemblait à une bataille, la foule des noirs où j'avais failli disparaître tout à l'heure, à mon arrivée.
A la lueur tremblotante des lanternes, les coiffures énormes et légères, les bonnets de tulle et de mousseline, les jupes de serge claire, les cercles dorés des oreilles et les colliers de rassade, au-dessus et parmi cette armée immense de têtes crépues et de corps bronzés, flottaient comme des papillons de nuit, des insectes brillants, des libellules et des fleurs d'eau sur un sombre marécage. La fange humaine augmentait toujours; derrière elle, les hautes montagnes semblaient la vomir avec sérénité; elle exhalait une odeur lourde et laineuse, de fourrure chaude, de linge humide, de peau en sueur et d'haleines corrompues, elle répandait une rumeur confuse, sorte de lamentation courte, de refrain sans cesse repris, que brisaient parfois un zézaiement de créole ou des cris gutturaux d'Africains. Tout à coup, la lune se dégagea des nuages, enveloppa cette tourbe de sa vapeur lumineuse, fit jaillir des ténèbres milles faces soûles et féroces, révéla des centaines de couples en folie, accouplements horribles où les dents, les ongles s'enfoncent dans la chair, où l'étreinte et le baiser ressemblent à des égorgements.
—N'ayez pas peur, me dit Dodue, comme je me serrais contre elle.
Non loin de nous, il y avait une troupe de nègres, moins bruyants, troupe d'affranchis ou d'employés à demi-libres, qui affectaient de ne point se mêler aux autres noirs et même les repoussaient brutalement; vêtus à l'européenne, ridicules sous la perruque, et l'habit à la française, pareils à des voleurs couverts des dépouilles de leurs victimes, ils me rappelaient ces monstres étranges qui, dans les estampes du siècle dernier, viennent assaillir un saint en oraison.
Le saint était là en effet, monté sur un escabeau, droit, le bras étendu, et sa tête sèche au long nez recourbé, au menton proéminent, se détachait en rouge entre son chapeau plat à larges bords et le collet de son manteau noir.
—Mais, fis-je, c'est Samuel Goring!
Dodue-Fleurie me regarda en souriant.
Goring n'avait plus sa mimique froide et son attitude figée. Il menaçait de son poing l'auditoire.
«Fils de prostituées, criait-il de toute sa voix, vous êtes indignes de la liberté! Vous ne méritez que le joug dont un tyran chargera vos épaules!»
Des huées et des injures lui répondirent.
—Voici les suites de son amour malheureux pour Zinga, dis-je.
—Oui, fit Dodue, et c'est moi qui lui ai rendu Zinga infidèle, car elle avait autrefois des complaisances pour lui. Je craignais qu'il ne devint par trop négrophile.
«Que feriez-vous si vous étiez libres, continuait Goring en élevant les mains, vous ne sauriez que vous abandonner à l'ivresse et à la luxure!»
Une clameur immense couvrit ces paroles, des noirs se jetèrent sur Goring, le saisirent, l'accablèrent de coups; il s'engouffra dans la foule qui s'ouvrit devant lui. J'entendis des voix le menacer, puis des cris et des supplications. Enfin comme un pantin disloqué, aux loques boueuses, vint tomber agenouillé devant nous. C'était l'infortuné quaker. Figeroux, derrière lui, le poussait et le rouait de coups de pied.
—Ah! canaille! criait-il, tu nous as trahis.
—Je veux que vous lui fassiez grâce, dit Dodue d'une voix forte en s'interposant entre Figeroux et la victime.
A la vue de la négresse, mon commandeur et ses compagnons s'arrêtèrent, haletants, frémissants devant leur proie; ils haussaient les épaules, crachaient de dégoût et de fureur, mais ils ne touchèrent plus au révérend qui, avec une faible lamentation, se ramassa et se traîna lentement vers la rue des Capucins.
—Il va compromettre la révolution, gronda Figeroux.
—Et croyez-vous qu'elle serait un heureux événement pour nous? fit un autre mulâtre. Nous n'avons rien à gagner à la liberté de ces sales Bozales qui dansent là-bas. Mieux vaut qu'ils restent esclaves!
—Ces nègres ont confiance en nous. Nous les dirigerons. Nous pouvons avec leur aide nous emparer du gouvernement de l'île.
—Et comment ces brutes nous comprendraient-elles? fit l'interlocuteur de Figeroux.
Cependant le petit groupe des affranchis raisonneurs pour lesquels devait parler le quaker se dissipait. Toute la partie houleuse et bruyante de l'assemblée semblait les repousser.
Un vieil homme, les épaules sanglantes, les yeux chassieux et voilés, apparut tout à coup sur l'escabeau où nous avions vu Goring. Il avait autour de lui un grand châle dont il tirait de petits sachets en peau huilée. Aussitôt le silence se fit dans la foule qui s'empressa autour du vieillard.
—Macandals! Macandals! criait-on.
—On leur donne des amulettes, m'expliqua Dodue, pour les protéger. Ils préparent quelque grande entreprise, cela est sûr.
Puis, tout à coup, se penchant vers moi, elle me dit à voix basse:
—Ne craignez-vous pas Zinga?
—Moins que Figeroux.
—Voyez, chère madame, elle est ici!
En effet, Zinga était là, avec Dubousquens. Ils étaient assis à l'écart, à une petite table, devant des verres pleins auxquels ils ne touchaient pas; ils parlaient sans s'occuper de la foule, sans prendre garde au bruit. Quelques paroles que je surpris renouvelèrent mes inquiétudes.
—Si te maries, disait Zinga, m'abandonneras?
—Tu sais bien, répondait Dubousquens, que je n'épouse cette jeune fille qu'à cause de sa fortune, et que tu viendras avec nous en France.
—Et même si elle devient ta femme n'aimeras que moi!
—Je n'aimerai que toi.
Et ils se baisèrent.
De quel mariage, de quelle jeune fille, Dubousquens voulait-il parler?
Figeroux, à ce moment, s'approcha, frappa violemment sur l'épaule de Zinga.
—Ah! truie, fit-il. Tu nous as trahis!
Zinga ne lui répondit que par un rire sarcastique.
Puis se retournant vers lui:
—As peur? demanda-t-elle. Es mô mem pa la ké to pou mô défand to lapo. (Est-ce que je ne suis pas là avec toi, pour défendre ta pelure!)
—Saleté, cria-t-il en la menaçant, tu m'avais dit que tu viendrais...
—Bien, suis là!
—Que tu viendrais, reprit-il, pour encourager Goring.
—Etais là, suffit! Pour embrasser li, peux pas. Li sent trop la maladie.
Des cris s'élevèrent. Deux ou trois mots que je ne compris pas furent plusieurs fois répétés.
—Les porcs! dit Figeroux, après avoir prêté l'oreille; ils fixent la date de l'insurrection; ils la feront sans nous.
Ces paroles m'effrayèrent et j'allais interroger Dodue lorsqu'une longue file de noirs, de négresses et de négrittes se tenant par la main et courant, les uns derrière les autres, nous heurtèrent et nous séparèrent brusquement de Zinga, de Dubousquens et de Figeroux. Deux vieillards, élevant à bout de bras des serpents, suivaient ces coureurs. A un claquement de mains des vieillards la bande forma autour d'eux une ronde de trois rangs et se mit à danser, les hommes tournant le dos aux femmes et se heurtant violemment de la croupe tous les trois pas.
—Ils nous empestent! fit Dodue, allons-nous-en.
—Vous avez, dis-je, plus peur de ces bozales, que des visiteurs de votre salon.
—Nullement! répliqua-t-elle en affectant une expression d'indifférence.
—Néanmoins vous ne les gouvernez pas si aisément!
Elle haussa les épaules.
—Bah! fit-elle, une main énergique et un fouet, il n'en faut pas plus pour les tenir dans le devoir; quant aux blancs, ce sont des lâches!
A peine nous étions-nous éloignées que nous entendîmes une fusillade. Dodue me conta qu'après leurs danses les nègres s'amusaient souvent à tirer des coups de feu, mais il arrivait plus d'une fois qu'ils se faisaient partir le fusil dans les jambes ou contre le ventre, car ils étaient déjà ivres, de cette ivresse frénétique que leur donne le tafia, mélangé, selon les rites des sorciers, à de la poudre.
—Vous voyez, me dit-elle, que j'ai dans la main l'âme de la résistance et celle de la révolte. C'est moi qui ai conseillé à Figeroux de réunir ses amis, tout en sachant fort bien que Goring allait les exaspérer, et que les noirs esclaves chasseraient les affranchis. Ceux-là seuls sont à craindre parce que vous leur avez appris à penser... Je m'en garde le plus possible et si j'ai l'air de protéger Figeroux, croyez-le, ce n'est qu'en apparence... Ah! si vous vouliez, comme il serait facile de le faire disparaître, aux Ingas, dans la montagne. Mais je vois que cela ne vous sourit pas... Du moins veillez sur Antoinette, chère madame, et sur votre plantation. Et, si vous épargnez Figeroux, surveillez-le, tenez-le sous clef; le 10 août est une date dont vous devez vous méfier.
—Pourquoi?
—Parce que les esclaves préparent une révolte pour ce jour-là. Il y aura sûrement des maisons pillées et des plantations incendiées.
—Etes-vous donc avec les révoltés, demandai-je, que vous connaissez si bien leurs secrets?
—Oh! moi, dit-elle avec un gros rire et en se plaquant les deux mains sur la croupe, je suis seulement pour Dodue-Fleurie! Je suis pour le parti qui triomphera, car c'est lui que je devrai dominer. Cependant je ne désire point que les esclaves réussissent. Qu'ai-je à gagner avec ces fous furieux?
Là-dessus elle me dit adieu, et, ayant trouvé Troussot et Zozo dans l'antichambre, je repris la route des Ingas. Tous les noirs s'étaient rassemblés du côté du Morne des Capucins, et je n'eus aucune peine à sortir du Cap. J'arrivai aux Ingas comme l'aube blanchissait le ciel. Je me précipitai vers le lit d'Antoinette. Dieu merci! elle reposait doucement, la bouche entr'ouverte et souriant de ce joli sourire qu'elle a lorsqu'elle dort. Je l'embrassai sans l'éveiller et, me couchant près d'elle, je me laissai aller au sommeil, lasse de tant d'émotions.
J'ai reconnu aujourd'hui que Dodue-Fleurie ne m'avait pas trompée, et que les périls contre lesquels elle cherche à me prémunir n'étaient point imaginaires.
Mme de Létang qui, lors de l'enlèvement d'Agathe, a cherché querelle à Mme Du Plantier, l'a insultée dans la rue et même, prétend-on, l'a fait battre dans sa maison par deux noirs, s'est réconciliée subitement avec elle; elles sont venues chez moi cet après-midi en compagnie du révérend Goring, dont elles se moquaient si bien naguère.
—Ma chère amie, m'a dit Mme de Létang en se composant un visage sévère, j'ai une pénible requête à vous adresser, mais j'espère que vous comprendrez quels sentiments désintéressés me l'inspirent. L'amitié même que je vous porte me l'a rendue nécessaire, et je dois ajouter, la pitié que nous devons avoir pour nos semblables malheureux et persécutés.
Satisfaite de ce préambule, elle eut un coup d'œil rapide vers Mme Du Plantier et Samuel Goring qui, d'un signe de tête, marquèrent leur approbation et l'engagèrent à continuer.
—Il court de fâcheux bruits sur vous, madame..., oui, de très fâcheux, et nous avons pensé qu'il était de notre devoir, étant de vos amies, de vous en avertir. Nous voudrions prévenir, si c'est possible, une accusation au Conseil colonial, accusation qui est imminente, et qui pourrait avoir pour vous les conséquences les plus déplorables.
J'étais fort troublée, mais je déguisai assez bien l'émotion que j'éprouvais, et ce fut de l'air le plus étonné que j'accueillis l'«avertissement».
—Pour aller de suite au fait, dit Mme de Létang avec vivacité, je vous dirai qu'on vous accuse de séquestrer une jeune fille et de confisquer sa fortune.
—Séquestrer Antoinette, fis-je en partant d'un éclat de rire, mais n'est-ce pas absurde? Vous l'avez tous vue aller et venir ici; elle fait ce qui lui plaît!
—Vous lui avez caché qu'elle possédait une fortune, et vous la retenez chez vous comme une esclave, exigeant d'elle une affection qui ne vous est nullement due, qu'elle aimerait mieux porter à un autre, et qu'il ne serait peut-être pas fort décent de définir.
—Madame! m'écriai-je indignée, êtes-vous venue chez moi pour m'insulter?
—Nous ne voulons point vous blesser, dit à son tour Mme Du Plantier, et cependant, si les intérêts de cette malheureuse enfant l'exigent, croyez bien que nous n'hésiterons pas à vous montrer: qu'on se met en posture fâcheuse quand on prétend mépriser les lois de la nature et de toute société.
—Antoinette, reprit Mme de Létang, sans me laisser répondre à cette insolence, est en âge de se choisir un époux et de diriger elle-même sa fortune; nous reconnaissons que vous avez pu veiller sur son enfance avec beaucoup de dévouement, mais ce n'est plus une fillette; elle est libre de ses actes. Vous devez remettre sa fortune au Conseil colonial qui vous dédommagera d'ailleurs de vos sacrifices.
—Je ne réclame point de dédommagement, répondis-je avec dédain, mais Antoinette est ma fille adoptive et je la garderai avec moi, comme d'ailleurs elle me l'a demandé. Quant à sa fortune, je n'aurai pas à la lui rendre, puisqu'elle n'en a point, et qu'elle n'a vécu jusqu'ici que grâce à ma générosité.
—Nous savons très bien ce qu'il en est, dit sentencieusement Samuel Goring.
—Par une calomnie de quelque négresse, sans doute!
—Nullement, répliqua Mme Du Plantier, et vous regretterez bientôt, madame, d'avoir rendu notre démarche si inutile. Quelle que soit notre amitié pour vous, nous devons considérer que le bonheur d'une jeune fille est chose trop précieuse pour que nous vous le sacrifiions. Nous allons déposer dès ce jour notre plainte.
—Et je déposerai aussi la mienne, dis-je, pour vos façons inquisitoriales et révoltantes.
—Vous verrez ce qu'il en coûte de subir une enquête, dit Mme Du Plantier.
—Surtout lorsqu'on a plus d'un reproche à s'adresser, ajouta Mme de Létang, en me saluant de son plus ironique sourire.
Je me souvins alors de ses confidences et de ses caresses perfides.
—Sortez d'ici, madame, fis-je avec colère, sortez, et vous aussi, parpaillot!
Goring se retourna vers moi, très calme en apparence.
—Une femme a changé la nature, prononça-t-il les yeux fermés, et le bruit de son iniquité est monté jusqu'au Juge pour la dénoncer et la perdre.
La Létang m'a calomniée même auprès de lui. Ils ne savent rien encore de Mme Lafon, mais une enquête peut leur révéler l'assassinat. Et d'ailleurs, n'ai-je pas tout à craindre de leurs soupçons avilissants s'ils prétendent incriminer mon amour pour Antoinette? Hélas, aux yeux de certains êtres, c'est un crime d'aimer quand ce n'est pas eux qu'on aime.
Le docteur qui est venu me voir, m'a appris leur complot.
—Ces chères femmes, également délaissées de Montouroy, se sont imaginées qu'en mettant en commun leur fortune, et en s'unissant pour le marier à une grosse dot, elles l'arracheraient sans peine à une jeune fille novice, sans expérience du plaisir, incapable de retenir près d'elle un amant si fourbu, et pourraient ensuite se partager ses précieuses nuits.
—Mais qu'a donc Montouroy de si séduisant pour elles?
—Le miracle tente les femmes, dit le docteur. Elles espèrent donner de l'esprit aux sots, de l'élégance aux rustres, s'asservir les volages et convertir les coquins. Elles aiment à défaire, à bouleverser et, si elles s'avisent de s'éprendre d'un homme intelligent, c'est pour lui faire commettre quelque bêtise: cela leur procure un petit frisson et une jolie jouissance.
Les paroles du docteur ne m'avaient pas rassurée, un mot que je reçus le lendemain, de Dodue-Fleurie, augmenta encore mes angoisses.
«Je sais que Létang et Du Plantier, écrivait la négresse, veulent porter plainte contre vous, et vous enlever Antoinette; mais je les en empêcherai bien: pour retenir Létang, j'ai sa fille; quant à Du Plantier, je connais certaine histoire de succession où l'on aide à mourir une veille tante avec beaucoup d'empressement; histoire qu'elle n'aimerait guère voir divulguée, et dont je l'effraierai pour la forcer à se taire.
«Si pourtant mes menaces ne suffisaient pas, je vous engagerais à quitter le Cap.»
Quitter le Cap, c'est perdre une partie de ma fortune, car comment diriger cette plantation si je suis loin des Ingas, et, d'un autre côté, comment la vendre sans perte? Enfin, pour garder avec moi Antoinette et sauver ma liberté, je dois me résigner à tout. Je vais me préparer au départ—et, au premier bruit d'une dénonciation, je me dérobe à vos calomnies et à vos vengeances, misérables! qui me punissez d'avoir eu pour vous trop d'amitié!
Ce sont des heures que je n'oublierai pas: avoir fait un tel rêve de bonheur, avoir cru à l'innocence, à l'affection, à la gratitude de quelqu'un et être ainsi soudainement détrompée: c'est trop horrible. Ah! mon Dieu, si criminelle que je sois, deviez-vous me châtier ainsi!
Je souffrais depuis quelque temps, après mes repas, de cruelles douleurs d'entrailles; comme j'ai toujours eu un estomac assez délicat et que ma gourmandise me fait rechercher plutôt les aliments agréables au goût, qu'une saine et facile nourriture, je ne m'inquiétais pas de la cause de ces souffrances et je tâchais de les supporter le plus patiemment possible.
Une après-souper, mon mal, à la suite d'élans violents et inattendus, semblait s'être calmé. Devant la véranda je jouissais avec délices des derniers rayons du soleil. La fraîcheur était venue; les machines de la sucrerie étaient arrêtées; les chants des noirs emplissaient la plantation. Je me sentais rassurée, confiante. Non, me disais-je, les craintes que j'ai eues le soir de ma visite à Dodue-Fleurie sont vaines. Nos esclaves nous sont soumis. Et, au Cap, on n'ose rien entreprendre contre moi. A mes côtés, Antoinette, fatiguée de la journée qui avait été fort chaude, s'était étendue; elle dormait doucement, la tête appuyée sur les genoux de Zinga qui, elle aussi, s'était assoupie. Zinga se montrait depuis quelque temps si attentive à nous servir, Antoinette et moi, que je lui avais pardonné une passion, à mes yeux, inoffensive. Loin de suivre les conseils de Dodue-Fleurie, je ne l'avais point envoyée aux travaux de la plantation, je la gardais auprès de moi. Pourtant j'avais accepté une esclave que m'avait envoyée la courtisane pour veiller sur Antoinette; lorsque Zinga s'en allait au Cap elle ne devait pas quitter ma fille un instant. Figeroux seul était de ma part l'objet d'une étroite surveillance, et j'attendais pour le renvoyer d'avoir trouvé son remplaçant.
Zinga, près d'Antoinette, me paraissait plus jolie; elle l'enlaçait, et ses mains, un peu lourdes, venaient se croiser sur son épaule, tandis que le long de ses genoux se déroulaient les beaux cheveux d'Antoinette dénoués, libres du réseau. Tout le corps de mon enfant était immobile, sauf la jeune poitrine, tendrement fleurie, que les soupirs du sommeil soulevaient lentement et laissaient entrevoir sous la chemise entr'ouverte.
Devant ces grâces adorables, de nouveau je ressentis ce désir terrible qui m'avait une fois jetée, ivre de joie, contre son corps; j'oublie que Zinga est là, je lève ses robes, j'écarte avec précaution ses jambes, et sans craindre qu'elle ne se réveille, je m'accroupis devant la chère enfant, je me perds, je m'oublie au plus secret et au plus profond de son être; je goûte à cette chair plus tendre que le jasmin, et qui accuse la saveur piquante d'une plante marine. Oh! comme j'eusse voulu qu'elle m'étouffât entre ses jambes déjà fortes! Que j'eusse souhaité mourir ainsi en aspirant sa sève et son plaisir! Mais un effroi me saisit tout à coup. Dans l'ombre duveteuse où j'égarais mes lèvres, il me semblait que les frais pétales s'étaient desserrés, que plus large la fleur s'offrait au baiser. Alors folle de curiosité impudique, et au risque d'être surprise dans mon examen, je dévêts, comme si elle avait été une courtisane ou une esclave, ses jambes délicates. Je pousse un cri! Ah! mon Dieu! Mon Antoinette, l'enfant que j'avais gardée jalousement, que j'avais tenue loin des hommes, qui n'avait jamais eu pour amie qu'Agathe de Létang, mon Antoinette si bien surveillée, si jalousement défendue, n'était plus vierge! Ah! la barbare déchirure! j'avais l'idée à présent qu'Antoinette était laide, impure, qu'elle puait! J'avais hâte de laver mes lèvres, mes doigts. Je respirais sur son corps et sur moi l'odeur infecte de l'homme. Et pourtant j'espérais encore, je me disais: c'est peut-être un accident.
Comme elle faisait un mouvement, je rabats sa jupe, je me relève, mais à ce moment un papier plié s'échappe de son sein. Je le ramasse, et je m'éloigne un peu pour le lire.
Il n'y avait que quelques mots, mais, hélas! ils étaient significatifs.
«Achève les derniers préparatifs. Je viendrai ce soir. Fais attention. La Gourgueil veille. Je couvre de baisers ton corps adorable.
«Pierre.»
J'étais si émue que mes jambes tremblaient, ma gorge était desséchée, je pensais qu'avec l'amour de cet enfant toute la joie de l'existence m'abandonnait. Cependant je me ressaisis, une grande colère m'agitait. Qu'allais-je faire? les épier, les surprendre! ou bien attendant qu'il fût parti, traiter Antoinette comme une enfant, châtier cette chair qu'elle avait prostituée, la déchirer puisqu'elle l'avait salie. Elle me haïrait davantage! Oui, mais j'aurais le plaisir de me venger, de l'empêcher d'être à cet homme, à ce Pierre. Elle ne lui appartiendra pas, me disais-je, quand je devrais l'enfermer dans une cave. Mais cet homme parle de préparatifs dans son billet; est-ce qu'elle voudrait s'enfuir? Je l'en empêcherai bien!
Je cherchai Zozo et Troussot; ils étaient à se promener dans la plantation; enfin je les rejoignis.
—Veillez bien sur Mademoiselle, leur dis-je, et soyez prêts au besoin à la défendre.
Je leur recommandai aussi de prendre leurs armes.
J'errais dans le jardin comme une insensée. La conduite de cette enfant que je m'imaginais si innocente et si affectueuse m'anéantissait. J'avais comme l'impression que le monde n'existait plus, tout me paraissait transformé, tout me devenait ennemi. Dans cette plantation, au milieu de mes esclaves, riche, gorgée de luxe et de bien-être, je me sentais plus solitaire, plus dénuée de tout qu'une pauvresse qui mendie son pain.
Je me décidai à interroger Antoinette et je revins à l'endroit où je l'avais laissée avec Zinga; elles n'y étaient plus. Je me dirigeai alors vers une allée de raisiniers où elle se promenait quelquefois avant le coucher du soleil et qui regarde l'habitation. Les fenêtres de sa chambre étaient ouvertes et, d'où je me trouvais, je l'entendis, sans distinguer ses paroles, causer avec animation; Zinga l'interrompait d'une voix forte:
—Non, ne le ferai pas, ne suis plus avec toi, plus avec toi, parce que tu m'as trompée.
J'allais rentrer à la maison quand tout à coup Zinga vient à moi; elle a le visage bouleversé; elle me dit d'une voix haletante, sans préambule:
—Maîtresse, on veut t'empoisonner, moi viens t'avertir.
—M'empoisonner! Qui donc oserait m'empoisonner?
J'affectais une assurance et un orgueil que j'étais loin d'avoir. En ce moment même mes horribles douleurs m'avaient reprise; et ma voix étranglée et le tremblement de mon corps, tout trahissait bien ma terreur. Pourtant, les lèvres sèches, je répétais:
—Qui oserait!
—Qui? répliqua Zinga. La demoiselle!
—Antoinette! m'écriai-je, et, à l'idée d'un crime si monstrueux, il me sembla que la lumière se retirait du ciel et que la vie s'enfuyait de mon être.
—Oui, Antoinette, reprit Zinga d'une voix assurée, la physionomie aussi calme, aussi tranquille que celle d'une statue.
—Misérable! misérable! m'écriai-je en la saisissant à la gorge, oses-tu insulter mon Antoinette? Ah! tu ne mentiras plus, va! je vais te tuer.
Elle râlait et se débattait dans mon étreinte; seule la rapidité de l'attaque avait pu me rendre un instant victorieuse; elle avait le corps trop robuste, et Figeroux et les autres esclaves l'avaient trop bien habituée à des luttes de ce genre pour qu'elle ne pût reprendre l'avantage.
Elle se dégagea donc très vite et, me repoussant violemment, elle se mit à courir dans la direction du Cap. Courant aussi, je la poursuivais.
A ce moment, j'aperçus Antoinette qui venait à sa rencontre, suivie de Zozo et de Troussot.
—Arrêtez-la! criai-je aux noirs.
Tous trois se jetèrent sur Zinga qui, vainement, voulut les éviter; ils lui saisirent les mains et la poussèrent devant eux, malgré les ruades, les crachats et les injures dont elle les accablait.
—Madame, dit Antoinette, cette noire est une criminelle; vous avez mis en elle votre confiance, et elle veut vous assassiner.
Je ne répondis rien; j'étais si surprise, si troublée que je ne savais quelle décision prendre. Mes regards allaient de Zinga, qui rugissait, la bouche écumante, les yeux féroces,—au visage d'Antoinette, pâle, décomposé, les yeux cernés comme si elle avait été malade, sa jolie robe neuve rayée de rose, toute froissée, avec une grande déchirure sur le côté, ses cheveux épars sur ses épaules, et montrant dans toute sa personne une angoisse que je ne lui avais jamais vue. Craignant que Zinga ne me parlât, Antoinette fit signe aux noirs de lui plaquer la main sur la bouche, mais comme Zinga avait été la plus forte avec moi, elle le fut cette fois encore. Elle se délivra vite des mains qui la retenaient; seulement au lieu de fuir, elle marcha sur Antoinette, le visage résolu, le poing menaçant.
—Menteuse! dit-elle, veux me dénoncer, mais moi, vas t'accuser, et de façon que tu ne pourras rien répondre!
Puis, se tournant de mon côté:
—Maîtresse, voilà ton assassin!
Antoinette frémissait d'émotion, je voyais ses lèvres remuer comme si elle eût parlé très rapidement, mais pas un mot ne me parvenait à l'oreille.
—Oui, disait Zinga, raconterai tout ce que t'as fait, tes salauderies, ton putanisme, car as beau baisser les yeux, as beau zouer les modestes, les innocentes, t'es la plus sale de toutes les saletés!
Antoinette se cachait le visage dans ses mains, puis elle recula de quelques pas, comme si elle avait l'intention de s'éloigner, pour moi, au lieu d'arrêter Zinga, au lieu de la battre comme je l'aurais fait il n'y avait qu'un moment, je dis à Antoinette:
—Restez ici.
A Zinga:
—Parle!
Et aux deux noirs:
—Ne la touchez pas! Qu'elle parle librement.
Alors, après avoir repris haleine, Zinga dit:
—Maîtresse, moi te l'affirme: cette fille est une traîtresse!
—Infâme calomniatrice!
—Infâme calomniatrice! s'écria Antoinette, qui leva la main pour la frapper.
—Taisez-vous! lui dis-je, vous vous défendrez quand Zinga aura achevé ses aveux.
—Maîtresse, Antoinette veut empoisonner toi pour ensuite te voler et se sauver avec celui qu'est son joli cœur, celui qui l'a épousée avant mariage.
—Malheureuse! m'écriai-je, éperdue de douleur, tandis qu'Antoinette se protégeait le visage de son coude tendu comme une enfant qui craint d'être souffletée.
—Son joli cœur, si voulez savoir, maîtresse, continuait Zinga, se nomme Moussiu Dubousquens, négociant à Bordeaux, une peau blanche qu'a du sang pour le bourreau. Oui, des hommes comme ça, voudrais les voir au bout d'une corde!
—Elle ment, madame! interrompit Antoinette. Ecoutez-moi, je vous en prie! Elle me hait. Elle invente tout; il n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'elle vous dit. C'est elle qui mettait chaque jour du poison dans votre vin.
—Et comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt! lui répliquai-je, moins effrayée du crime de Zinga que de l'astuce et de la scélératesse qu'avait montrée Antoinette.
—N'allait pas dire, disait Zinga, puisqu'elle commandait à moi.
—Et tu lui obéissais, abominable créature!
—Oui, lui obéissais. Croyais partir avec elle et Dubousquens pour France. Moi, l'aime, Dubousquens!
—Oh! grand Dieu! s'écria Antoinette en haussant les épaules.
—Oui, l'aime, et m'a aimée aussi... Mais regrette, car il est un porc... Etait aujourd'hui départ. Au port Charlot. Et puis ai vu que voulaient pas m'emmener. Alors quand Antoinette m'a commandé de te mettre ce soir, dans ta raisinade, de la mancenille, au lieu d'arsenic, suis venue tout t'apprendre, maîtresse.
—Elle ment, répétait Antoinette, tout cela est faux!
—Et cela, est-ce faux? dis-je en lui montrant la lettre que j'avais trouvée sur elle.
Elle eut un cri de rage, ses yeux étincelèrent; elle me saisit les mains en m'enfonçant les ongles dans la peau.
—Rendez-moi cela, fit-elle.
Mais avant qu'elle ait pu l'atteindre, j'avais déchiré la lettre et j'en avais soufflé au vent les morceaux.
Alors elle devint comme un animal affolé, elle me frappa au visage au point de m'arracher des cris. Je crois bien qu'elle m'aurait toute meurtrie si Troussot et Zozo ne s'étaient jetés sur elle et ne lui avaient saisi les mains.
—Est-ce ainsi, dis-je, enfant dénaturée, que vous reconnaissez tout le bien que j'ai fait pour vous.
—Le bien! le bien! ah! vous voulez rire! répondit-elle découvrant tout à coup sa haine. Assassiner ma pauvre mère, voler ma fortune, voilà ce que vous appelez me faire du bien. Ah! monstre, le mal que je t'ai fait pour me défendre, pour me sauver de toi, n'est rien en comparaison de ton crime et de mes souffrances.
A chaque insulte il me semblait descendre d'un degré l'échelle infernale des tortures. Je m'imaginais que mon supplice était achevé, et je le voyais renaître de minute en minute comme un incendie qui ne s'endort un instant que pour éclater ensuite avec une ardeur plus dévorante.
—Que lui as-tu dit, misérable menteuse? fis-je en me tournant vers Zinga.
—Tout! Antoinette sait tout.
Et l'odieuse négresse se mit à ricaner.
—C'est ma vengeance à moi! ajouta-t-elle en sifflotant d'une lèvre narquoise.
—Ah! c'est ta vengeance, m'écriai-je, eh bien! tu vas voir la mienne. Zozo, dis-je, Troussot, laissez Antoinette, je me charge d'elle, mais saisissez-vous de Zinga; et conduisez-la dans la cour noire.
Elle eut un tressaillement et perdit son sourire.
—Maîtresse, suis libre!
—Je m'en moque pas mal que tu sois libre ou esclave!
—Toi peux pas me châtier. N'en as pas le droit!
—Eh bien, tu vas voir si je n'en ai pas le droit, canaille! Tu vas mourir! Je suis la maîtresse ici.
Elle poussa un rugissement de bête qui, répété d'écho en écho, se prolongea dans la vallée comme un sanglot immense. Mais l'excès de sa terreur soulageait ma peine et je repris:
—Tu vas mourir, mais pas avant d'avoir souffert, d'avoir expié tes attentats, tes trahisons. Oh! la mort serait trop douce pour toi. Oh oui! tu vas souffrir.
Je la vis frissonner, mais bientôt, rassemblant ses forces, elle poussa un suprême appel:
—Figeroux! à moi! à moi, Figeroux!
—Amenez Figeroux ici, dis-je à Zozo, elle l'appelle à son secours; il est donc son complice. Il va mourir avec elle. Allons, courez le chercher. Et s'il ne veut pas venir, que Justin et Firmin l'amènent de force.
—Maîtresse, dit Zozo, Figeroux n'est pas là!
—Comment! m'écriai-je, c'est ainsi que vous le gardiez.
—Maîtresse, Figeroux disparu depuis deux jours.
Je songeai à la recommandation de Dodue.
—Dieu! me dis-je, nous sommes au 10 août.
Mais éloignant ces craintes, ne songeant plus qu'à ma vengeance:
—Tu vas payer pour la fuite de Figeroux, dis-je à Zinga, et, en attendant qu'il rentre ici, avec un bâillon et enchaîné, sous les coups des noirs, entraînez-la. Vous l'attacherez solidement par les pieds et par les mains; et vous préparerez, ce soir, des fouets pour la déchirer. Elle restera toute la nuit nue, exposée au vent froid; demain le soleil brûlera ses blessures; nous les rouvrirons encore, et cette fois on enduira ses plaies de miel, et l'on versera dans toutes les ouvertures de sa chair des cornets de sucre pour que les fourmis et les maringouins viennent aviver et multiplier son supplice. Ah! oui, tu vas souffrir, Zinga!
A ces promesses de torture, la misérable voulut tenter un dernier effort et s'arracher à ses gardiens, mais inutilement. La lutte se termina par de cruelles lamentations qui ne cessèrent presque pas de la soirée; interrompues une minute par des cris de douleur, elles reprirent de nouveau et proclamèrent que Zinga, vaincue, s'abandonnait corps et âme à ses bourreaux; que son orgueil était brisé, qu'elle n'était plus qu'une chair sensible au mal, et sans énergie pour le braver.
Dès ce moment d'ailleurs, je ne m'occupai plus d'elle. Ma colère, dont elle éprouvait la violence, était comme ces fleuves débordés qui répandent au hasard la destruction. Malgré ses crimes, et le terrible châtiment auquel je venais de la condamner, je n'avais point de ressentiment contre elle. Elle avait disparu pour ainsi dire de mon existence, le souvenir même des voluptés et du meurtre qui nous avaient liées n'existait plus. Je ne pensais qu'à Antoinette, et c'était parce que j'hésitais encore à frapper cette enfant, que je passais ma haine, ma rage, sur la négresse.
Cependant j'avais pris Antoinette par le bras et, malgré sa résistance, je l'entraînais dans sa chambre.
—Ignoble fille, lui dis-je, puisque vous n'avez pas voulu de mes bontés, vous apprendrez à vos dépens que je sais aussi punir.
—On me délivrera, dit-elle.
Je la souffletai.
—Personne n'entrera ici, entendez-vous: Personne! Vous êtes à moi, et vous resterez à moi.
Elle se mit à sangloter en arrivant chez elle; pour moi, je ne me souciais pas de ses larmes; je m'assurai seulement que les volets des fenêtres étaient bien fermés. Tandis que j'étais aux croisées, elle tenta de se glisser hors de la chambre, mais je l'attrapai par sa jupe et, la ramenant jusqu'au lit, je dénudais son corps pour le mieux meurtrir. Alors, avec une rougeur et une confusion qui n'étaient plus d'une enfant, elle retenait sa jupe sur ses reins et luttait désespérément pour se sauver de mes coups.
—Corps d'impudique, disais-je en la battant, sentine de vices, réceptacle de crimes, tu n'as pas voulu être ma fille, tu seras mon esclave, va! et plus fouettée, plus maltraitée que les pires négresses!
En vain serrait-elle les jambes, et se collait-elle contre son lit, il fallut bien, sous mes coups, qu'elle écartât les membres, qu'elle offrit à mes mains impitoyables la place impure, la chair souillée et déchirée par l'homme, pour que je la déchirasse à mon tour.
Je la laissai enfin brisée de douleur, abîmée de honte; et, l'enfermant à clef, je me retirai dans ma chambre. Mais à peine étais-je seule que l'espèce d'ivresse que l'on ressent à satisfaire ses haines m'abandonna; après toutes ces exécutions je me sentis plus malheureuse, et seule dans le monde comme dans un désert. Le plaisir et l'amour n'existent plus pour moi, me dis-je. Toutes les souffrances que j'infligerai à Antoinette ne me rendront pas son affection, et pourtant c'est à cela seul que je tiens: le reste m'est indifférent.
Et j'avais envie d'aller lui demander pardon, de m'humilier devant elle, de lui dire de prendre toute ma fortune, d'épouser qui il lui plaisait, d'être heureuse. Son bonheur aurait fait le mien: dans l'ombre, à côté d'elle, témoin de sa joie, j'étouffais toute jalousie, j'aimais qui l'aimait, je m'oubliais moi-même.
Puis mon égoïsme renaissait. Oh! m'écriais-je, si elle pouvait me revenir! A son âge l'amour est un caprice qui ne dure point. Peut-être la douceur, la tendresse, après un peu de sévérité, me la rendront. Il faut seulement éloigner son ami, et, durant son absence, je ferai en sorte qu'il lui paraisse ridicule et odieux. Ce ne sera sans doute pas difficile. Les séductions de ce Dubousquens sont si misérables!
A la nuit venue, je me décidai à rentrer dans sa chambre. Je n'entendais plus ses sanglots. Il me sembla qu'elle s'était endormie. Alors j'ouvris avec mille précautions et j'entrai sur la pointe du pied, retenant mon souffle. Avec quelle amoureuse compassion j'eusse collé mes lèvres à sa chair meurtrie, baisé ses pieds et ses mains. J'avais la confiance du véritable amour: rien ne me semblait impossible.
Je ne pensais plus que la confidence de Zinga l'avait remplie pour moi de haine et d'horreur; qu'à ses yeux, j'étais l'assassin de sa mère, et qu'elle était trop ingénue pour comprendre; qu'un attachement plus fort que le plus violent amour d'un homme, me dévouait désormais à sa vie.
Je m'approchai de son lit dans les ténèbres, espérant avoir la joie délicieuse de caresser sa chair chaude et ferme d'enfant, mais le lit était vide, et je la cherchais, je l'appelais vainement par la chambre, faisant alterner les câlineries et les menaces:
—Antoinette! Antoinette! ma chérie! Viens que je te pardonne, que je t'embrasse... Ah! immonde créature, je te châtierai, tu vas souffrir dans ton corps vicieux, dans ta chair prostituée!... Antoinette, voulez-vous venir à la fin!
La colère et l'angoisse égaraient ma raison. Enfin je m'aperçus que les volets fermés à clef avaient été ouverts puis poussés du dehors. Je descendis dans le jardin. Peut-être n'était-elle pas encore sortie de la plantation. Je me mis à courir de tous côtés. Troussot me rencontra.
—Maîtresse, dit-il, faut venir avec toi?
—Non, fis-je, reste ici. Cherchez Antoinette. Elle vient de s'enfuir de la maison.
Puis, me rappelant la lettre trouvée sur elle et le plaisir que prenait Troussot à causer avec les marins.
—Sais-tu, lui demandai-je, s'il y a un navire qui part pour la France, aujourd'hui?
—Oui, dit-il, le Duquesne.
Un frisson agita tout mon corps.
—Et où est-il?
—Au port Charlot.
—Donne-moi une lanterne et un manteau. Vite, je m'en vais au Cap.
—Toute seule, maîtresse?
—Oui, toute seule.
Dès que Troussot m'eut rapporté ce que je lui avais demandé, je partis. Je ne craignais ni les attaques des nègres marrons, ni les difficultés du chemin. Je courais à tout moment au risque de tomber dans un précipice, me maudissant moi-même lorsque, faute de souffle, j'étais forcée de ralentir mes pas. La lune pleine et magnifique, éclairait la route, et devant ces monts noirs, ou enveloppés de vapeurs brillantes, je songeais par instant à des nuits aussi belles et plus douces, où j'aurais pu être heureuse, et qui étaient perdues pour l'amour.
Enfin j'arrive au Cap et, un moment après, je suis au port Charlot. Je demande à un marinier:
—Le Duquesne?
—Madame, il a quitté le port; il est dans la rade.
Je sentis une mort froide me monter au cœur.
—Parti?
—Non, madame. Mais il appareille demain matin au petit jour.
—Alors trouve-moi une barque, et allons-y de suite.
J'activais le marinier qui ne mettait nulle hâte à démarrer.
—Si vous étiez deux, dis-je, aux avirons, nous irions plus vite.
Il me regarda étonné.
—Il n'y a pas un marin sur le quai, fit-il. C'est par hasard que j'étais là. Tout le monde est à la fête aujourd'hui.
La traversée ne dura pas une demi-heure, durant laquelle je souffris toutes les angoisses.
Est-elle là, me disais-je. Vais-je la trouver?
Je ne songeais même pas à Dubousquens aux bras duquel pourtant il faudrait l'arracher.
Enfin j'aperçois le Duquesne, nous touchons à sa coque énorme et sombre parmi les lumières des flots, on me jette une échelle de corde que tient le marinier et d'où je manque de tomber dans la mer. Cependant on me hisse tant bien que mal. Le capitaine descend du pont, vient au devant de moi.
—Monsieur, lui dis-je, je tiens absolument à voir M. Dubousquens avant son départ. N'est-il pas ici?
—Il n'est pas encore ici, madame, me répond-il, mais il doit s'embarquer cette nuit avec sa jeune femme.
Il appuya sur les derniers mots comme s'il se doutait, à mon air égaré, quel intérêt me faisait tenir à les rencontrer.
—Je les attends, dis-je.
Vainement voulut-il me détourner de mon projet. Il alléguait que seuls les passagers pouvaient rester sur le navire. C'était une règle qu'il devait observer, surtout à la veille d'un départ.
—Eh bien! dis-je, inscrivez-moi parmi vos passagers. Je pars avec vous.
Et je payai le marinier qui m'avait conduite et qui retourna au port. Il eût fallu me jeter à la mer pour me faire quitter le Duquesne.
Dans la crainte de manquer leur arrivée, au lieu de me retirer dans ma cabine, je restais sur le pont, attendant toujours Dubousquens et Antoinette, en proie à une atroce inquiétude.
Comme les lumières du Cap s'éteignaient et que la ville semblait s'endormir, j'aperçus du côté des Ingas et au-dessus du faubourg des Milices une lueur vive grandir sur le ciel.
Des passagers, autour de moi, prétendaient qu'une révolte venait d'éclater au Cap.
—Bah! disait quelqu'un, les milices auront vite calmé les révoltés.
—Détrompez-vous, fit un autre, les milices sont avec les noirs.
—Ce sont les affranchis qui ont soulevé les esclaves pour faire peur aux blancs et leur arracher l'égalité des droits, mais il se pourrait que la révolte fût plus sérieuse qu'ils ne pensent et qu'elle tourne contre ses organisateurs.
—Ah! ah! s'écria une voix que je connaissais, décidément je n'étais pas mauvais prophète et je n'ai pas agi en niais en prenant mes précautions.
Je me retournai, et je reconnus le docteur Chiron; nous fûmes tous deux assez surpris de nous rencontrer; il me fit mille questions, selon son habitude, mais je lui répondais à peine, trop brisée d'angoisse et l'esprit trop occupé pour prendre garde à ses paroles. Je l'entendis seulement qui disait:
—Il commence à faire bon rentrer en France. Voyez, les scélérats ont tenu parole: ils ont commencé à incendier le Cap.
En effet, sur trois points on voyait des colonnes d'étincelles monter vers le ciel et se fondre dans un nuage énorme de fumée et de flammes qui s'avançait sur le Duquesne.
Des débris en feu tombaient devant nous dans la mer; quelques-uns même tombèrent à mes pieds.
Je m'étais jetée à genoux et les yeux levés au ciel:
—Mon Dieu! Mon Dieu! disais-je, sauvez mon Antoinette.
—Vous partez aussi, madame, dit le docteur Chiron. Je vous approuve. Votre sagesse, pour être tardive, n'en est pas moins utile. Si on n'a plus que le bout du nez à sauver, c'est toujours cela!
Une petite barque à ce moment sortit du port et s'approcha du Duquesne à force de rames. Mais déjà le capitaine, effrayé de l'ardeur de l'incendie que l'on ressentait jusque sur la mer, et des flammèches innombrables que le vent chassait du rivage, redoutait pour son navire, chargé de tonnes de tafia et de toutes sortes de combustibles. Bien que l'on ne dût d'abord partir que le lendemain, il ordonna de lever l'ancre et de mettre à la voile.
Cependant la petite barque vint, au risque de chavirer, se heurter contre nous. Deux hommes conduisaient l'embarcation. On leur jeta une corde et ils montèrent jusqu'à nous. Quelle fut mon émotion quand je reconnus Zozo et Troussot. Je me précipitai vers eux et leur prenant la main, j'attendais avec angoisse leurs premières paroles.
—Ah! maîtresse, dit Zozo, quel malheur! Figeroux arrivé avec le cancre (il voulait dire le quaker); tout brûlé, tout massacré aux Ingas. Nous avons pu sauver ceci.
Il me remit un lourd coffret et s'affaissa.
—Mais Antoinette, dis-je sans me soucier de sa défaillance, parlez donc, voyons! Antoinette, où est-elle? Que m'importe l'argent que vous m'apportez si je n'ai pas Antoinette!
Troussot qui avait le front couvert de sang, soupira d'une voix grave:
—Antoinette morte. On a tué bonne petite maîtresse!
Il me fut impossible d'en entendre davantage. On m'a dit que je suis tombée sur le pont sans connaissance, et que, durant une partie de la traversée, ma vie a été en péril.
Aux premiers moments où la douleur sembla me faire grâce, où, après avoir tant souffert, je me réveillais de mon mal, je reprenais les habitudes de la vie comme afin d'avoir plus de force pour souffrir encore, Zozo me raconta le crime atroce qui m'avait ravi toutes mes jouissances.
Quelque temps après mon départ, Zozo avait découvert Antoinette alors qu'elle allait sortir de la plantation pour se diriger sur le Cap; et il l'avait ramenée dans sa chambre bien qu'Antoinette, se défendant avec toute l'énergie du désespoir, n'eut cessé de le mordre et de le frapper.
Après l'avoir enfermée, il m'avait attendue, en compagnie de Troussot, devant la chambre de la pauvre enfant.
Ils étaient encore à leur poste lorsque quatre nègres à la taille de géants se jettent sur eux avant qu'ils aient le temps de se servir de leurs armes, leur lient pieds et mains, les bâillonnent, puis, d'une poussée ils enfoncent la porte. Montouroy les suivait. Il se précipite sur mon enfant qui pousse des cris, se débat, lui échappe et veut sauter par la fenêtre; il la rejoint, la renverse sur le lit, lui ouvre brutalement les jambes. Il a un mot abominable:
—Ma jolie perruche, il faut d'abord que je te mette ma marque, que tu sois mienne pour la vie. Après tu m'aimeras, si tu veux.
Cependant Antoinette ne cédait pas, mais luttait avec fureur, lui mordait le visage et le battait de ses pieds.
—Venez donc me la tenir, brutes! cria Montouroy aux nègres.
Ils ne pouvaient guère lui obéir. Ils étaient en train de jouer du couteau avec de nouveaux arrivants. En effet, Dodue-Fleurie, apprenant par ses espions les projets de Montouroy, avait réuni tous ses esclaves et était partie avec eux pour les Ingas; elle entra derrière Montouroy. Elle était elle-même dans le couloir avec ses gens, un poignard à la main; elle essayait de forcer le passage, avide de retrouver son amant, de le surprendre, de le frapper peut-être.
Au bruit de la lutte, Montouroy avait lâché Antoinette, il s'était élancé au milieu des combattants et, atteignant Dodue-Fleurie, il essaya de lui enlever le poignard qu'elle levait sur lui en lui criant les plus abominables injures.
Antoinette, se voyant seule, se hâta de fuir; et déjà, elle enjambait la fenêtre, lorsque Zinga survint. Du poteau où la négresse était attachée, elle avait entendu le tumulte et les cris des nègres. Elle s'imagina que c'était Dubousquens qui arrivait avec une escorte pour enlever Antoinette. Zozo prétend qu'il a vu Samuel Goring la détacher; Troussot soutient au contraire que la rage que la négresse avait conçue pour ma malheureuse enfant lui prêta une force extraordinaire et qu'elle parvint à briser ses liens. En une minute elle fut devant la maison; elle aperçut à la fenêtre la fugitive qui lui tournait le dos, les pieds en l'air, prête à sauter. Elle la saisit brusquement par les jambes. Antoinette poussa un cri, lâcha prise, tomba. Zinga se rua sur elle et plusieurs fois lui frappa la tête contre la muraille. Des nègres de la plantation aperçurent cette misérable s'acharnant contre mon enfant. Comme c'était une blanche, ils ne se soucièrent point de venir à son secours et restèrent paisibles spectateurs de cet assassinat. Antoinette ne se défendait pas, mais de toutes ses forces elle appelait:
—A moi, Pierre! Pierre! à moi.
Les appels bientôt furent indistincts; Zinga l'avait saisie à la gorge; on n'entendit plus que des cris rauques, puis un râle horrible qui annonça la fin de cet égorgement. Zinga grisée de haine, n'abandonna point sa victime, mais ne cessait de lui piétiner le corps.
—Pourriture de fillasse! criait-elle, m'as fait torturer, m'as volé mon amour, crève donc, chienne, crève donc, catin, que ton corps pourrisse sous la pluie, et que la chaleur en fasse une infection!
Et après ces outrages affreux, comme si rien ne pouvait apaiser sa rage, dans le sol détrempé elle roulait mon Antoinette. Elle put savourer tranquillement sa vengeance. Personne ne vint troubler son infâme plaisir. Zozo et Troussot, quand on les eut délivrés, retrouvèrent le corps tout sanglant et couvert de boue. Les membres adorables avaient laissé dans la terre leur empreinte.
Zinga, quand elle se fut repue à souhait de cette mort, disparut.
Sans respect pour le corps de ma chère enfant, Dodue-Fleurie et Montouroy se réconcilièrent devant lui dans une étreinte immonde.
Ils parvinrent à calmer leurs esclaves et à les ramener avec eux.
Mon Dieu, ne pouviez-vous aussi me prendre, si vous teniez à ravir cet ange au ciel!
Zinga, Dubousquens se trouvent sur le Duquesne; ils se sont embarqués en pleine mer, le soir de l'incendie. Ils vivent ici en secret, dans leur cabine, loin du capitaine, des passagers et de l'équipage, mais comme l'animal découvre son ennemi à l'odeur, j'ai bien deviné leur présence; et dès que j'ai pu me lever de mon lit, je les ai vus, je les ai épiés, je les ai surpris, l'homme vautré sur la femme, qui le baisait, qui l'embrassait, qui le caressait comme un enfant.
—Antoinette était sotte, était bête, disait Zinga: moi, je sais toutes les caresses, les consolantes! les endormeuses! et celles qui font vivre en une minute des existences. Oh! tu l'oublieras auprès de moi, je serai ta petite amie, je me ferai française pour te plaire. Vois, déjà je sais ta langue, je saurai bientôt toutes les façons des femmes de ton pays. Et tu ne te rappelleras plus même son nom.
—Tais-toi, sacrilège, tais-toi, disait-il. Oh! ce charme, cette grâce de l'innocence, où les retrouver jamais?
—Innocente, répliquait-elle, drôle d'innocence que celle d'une empoisonneuse!
—C'est toi, infâme! c'est toi qui lui as conseillé cet attentat, et c'est toi qui es son assassin.
—Tant pis, disait-elle, tu l'aimeras encore cet assassin, il fera ton plaisir!
Elle avait alors mille jeux de hanches, de doigts, d'yeux et de lèvres; son visage se transformait, éclatait en rires inattendus, sa croupe s'enfuyait comme un animal capricieux, ou s'étalait majestueuse comme un dieu lourd et despotique. Dubousquens, à ces gestes luxurieux, perdait sa tristesse, il poursuivait la négresse dans les couloirs, oubliant cette fois qu'il n'était pas seul sur le Duquesne et qu'on pouvait surprendre leurs caresses impudiques.
A de pareils spectacles, je puis à peine contenir mon indignation. Il pleurerait Antoinette comme je la pleure moi-même que peut-être lui pardonnerais-je de l'avoir enlevée à mon amour, mais profaner ainsi son souvenir auprès d'une négresse criminelle, me semble une effroyable impiété qui réclame son châtiment.
Et chaque jour ma haine s'augmente pour cet homme qui a eu l'affection de mon enfant—pour cette noire qui, en la dénonçant, a causé sa mort.
—Ah! chère Antoinette, me dis-je, va, je te vengerai, je frapperai tes meurtriers.
Je me demande comment je pourrai châtier leur forfait. Oh! je trouverai une torture digne du crime. Il le faut pour apaiser la chère morte. Il me semble que son ombre, ensuite, me regarderait avec moins d'horreur qu'elle ne m'adresserait plus les reproches, qu'elle me fait en songe. Par miracle, une nuit elle est venue douce et souriante comme avant la dénonciation de Zinga. Je l'ai serrée dans mes bras et elle m'a laissé au matin son odeur délicieuse. Puisse Dieu permettre, en sa miséricorde, que je me console le soir de mes douloureuses journées, et que j'étreigne encore dans mes rêves cette grâce que je ne veux pas voir coupable; cette grâce qui à mes yeux est toujours ingénue, toujours innocente!
FIN
Cet ouvrage a été achevé d'imprimer Le Vendredi 13 Juin 1902 par F. DEVERDUN, à Buzançais (Indre) pour La Plume.