IV LES TRIBULATIONS DE SHOKING PONSON DU TERRAIL (continued 5)
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—Mais ta maman est en voyage, elle ne le saura pas.
—Oh! ce n'est pas de celle-là que je parle... De... ma nourrice... celle que j'appelle maman aussi.
—Alors tu ne veux pas?
—Non, madame.
Et Ralph eut un accent de volonté dont la Sirène comprit qu'elle ne triompherait pas par la persuasion—Allons, pensa-t-elle, il faut user des moyens énergiques de miss Ellen. Elle fit un signe, et la camérière emporta le charmant costume. En même temps, elle versa au petit Irlandais deux doigts de ce vin jaune que l'enfant couvait du regard depuis qu'il était à table et dont il n'avait pas osé demander jusque-là.
XIV
L'enfant avait bu sans défiance, et il continua à babiller avec la Sirène, qui avait pris sur lui un mystérieux ascendant. Cependant, au bout de quelques minutes, un singulier phénomène se produisit: l'enfant n'éprouva ni lourdeur, ni somnolence, ni aucun des effets ordinaires qui résultent de l'absorption d'une liqueur falsifiée; mais il fut pris d'un redoublement de gaieté, et, voyant le major endormi, il se mit à rire aux larmes. Les rapports continuels des Anglais avec les Indes leur ont livré plus d'un secret. Dans l'Inde, il y a des végétaux dont le suc amène une folie momentanée et fait perdre le souvenir. C'était une substance de ce genre que miss Ellen avait mélangée au vin de Xérès dont l'enfant venait de boire un demi-verre. Ralph perdit presque subitement la mémoire. Il demanda, en montrant le major, quel était ce monsieur. Puis, s'étant regardé dans une glace, il trouva que sa soutane était fort laide. Alors la Sirène lui dit:
—Mais tu ne veux donc pas la quitter?
—Oh! si, fit-il, c'est trop laid.
—Mais ne m'as-tu pas dit que ta mère ne voulait pas?
—Ma mère? fit-il encore comme cherchant à retenir un souvenir fugitif: Puis regardant la Sirène:—Mais c'est toi, ma mère, dit-il. Et il lui sauta au cou.
Dès lors, la Sirène fut maîtresse de la situation. Elle sonna de nouveau, et la femme de chambre reparut avec les beaux vêtements. Ralph tomba devant eux en extase. En un tour de main, les deux femmes le dépouillèrent de sa soutane bleue et de ses bas jaunes; puis elles lui ajustèrent les jolis habits envoyés par miss Ellen.—Viens, dit alors la Sirène en le prenant par la main; nous allons nous promener.
Quelques secondes après, il était sur les coussins de soie du landau, auprès de la Sirène, et le fringant équipage, descendant Hay Market, entrait dans Pall-Mall et se dirigeait vers cette porte de Hyde Park auprès de laquelle miss Ellen avait donné rendez-vous à l'agent de police en cheveux blancs, qui devait s'emparer de Ralph, et le conduire en prison. Cet homme était son poste et miss Ellen aussi. La belle patricienne montait un cheval bai brun qui caracolait à l'entrée du parc et qu'elle maniait avec une adresse et une grâce parfaites. L'agent, vêtu en gentleman, était à pied, auprès de la grille, à dix pas de miss Ellen qui allait et venait, s'éloignait au galop, revenait ensuite, faisait volter sa monture et ne perdait pas de vue un seul instant la porte par où devait arriver la Sirène. Chaque fois qu'une voiture entrait et qu'il y avait un enfant dans cette voiture, l'agent regardait miss Ellen d'un air qui voulait dire:—N'est-ce point cela?
—Non, répondait miss Ellen d'un léger signe de tête. Enfin la voiture de la Sirène parut. Miss Ellen sourit à la courtisane, et le landau entra dans Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha de l'agent.—Les voilà, dit-elle.
—Bien, dit celui-ci. Nos hommes sont disséminés un peu partout, mais je vais les rallier.
—Je ne crois pas que vous éprouviez de la résistance, lui dit miss Ellen. L'enfant a dû boire une certaine liqueur qui lui ôte momentanément la mémoire.
—Et quant aux Irlandais, dit à son tour l'agent, je crois qu'ils ne se doutent de rien, et qu'il n'y en a aucun dans le parc.
Quelques minutes après, la Sirène se promenait au bord de la Serpentine, tenant par la main Ralph, qui continuait à l'appeler maman. Une demi-douzaine de gentlemen à pied suivaient à distance. Miss Ellen, un peu plus loin, observait du coin de l'oeil ce qui allait se passer. Tout à coup, à un endroit où la rivière faisait un coude assez brusque, l'agent de police aux cheveux blancs s'approcha de la Sirène. Celle-ci s'arrêta:
—Que me voulez-vous? dit-elle.
—Je suis, dit-il tout bas, celui que vous attendez. Suivez-moi, je vais monter avec vous dans votre voiture pour sortir du parc. Il est inutile d'attirer l'attention. Le landau de la Sirène suivait à quelque distance. Elle ne se fit pas prier. Sur un signe d'elle, le cocher s'arrêta. Alors l'homme aux cheveux blancs lui offrit la main, et la Sirène monta en voiture la première. Puis il y monta lui-même et dit au cocher:—Trafalgar square. Le landau sortit d'Hyde Park. Miss Ellen, toujours: à distance, en sortit pareillement et elle se mit à longer Pall-Mall que le landau traversait rapidement. Au milieu de Trafalgar square, au pied même de la statue de Charles Ier, un fiacre attendait. Sur l'ordre de l'agent, le landau s'en approcha. Alors miss Ellen, qui s'était arrêtée à une centaine de pas, put voir l'agent de police aux cheveux blancs descendre du landau, prendre l'enfant dans ses bras, le jeter vivement dans le fiacre, se placer auprès de lui, fermer la portière et crier au cabman:—Bath square!
Bath square, nous l'avons déjà dit, est l'abréviation de Cold Bath field la prison où tourne le terrible moulin. Le fiacre s'éloigna rapidement et la Sirène donna à son cocher l'ordre de retourner à Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha du landau en caracolant et dit à la pécheresse:—C'est bien, vous pouvez être tranquille désormais, vous recevrez la prime que je vous ai promise. Et elle s'éloigna, murmurant avec un accent de triomphe:—Voici ma première victoire sur l'homme gris, mais elle est complète!...
XV
Miss Ellen, on le pense bien, n'avait pas préparé toute seule l'arrestation de Ralph et sa réintégration à Cold Bath tield. Le révérend Peters Town avait agi non moins activement qu'elle. C'était lui qui avait obtenu l'ordre d'arrestation, lui qui avait demandé à la police un agent habile, lui, enfin, qui, en fournissant des notes sur la Sirène, avait permis d'employer utilement cette femme. Miss Ellen avait été le général qui ordonne le plan de bataille, mais le révérend avait fourni les indications, les renseignements et les soldats. La patricienne avait donné rendez-vous au révérend dans Hyde Park, à l'heure où l'arrestation devait être opérée. L'un et l'autre, du reste, n'avaient pas été sans inquiétude, jusqu'au moment où la Sirène et l'agent de police aux cheveux blancs étaient ressortis de Hyde Park sans que personne fît attention à eux et à l'enfant qu'ils emmenaient. Ils étaient en droit de supposer, l'un et l'autre, que les Irlandais veillaient sur Ralph nuit et jour, et qu'il ne devait pas faire un pas hors de Christ's Hospital. L'événement avait démenti cette opinion. On avait enlevé le chef futur de la cause irlandaise aussi facilement qu'on arrête un pick-pocket.
Aussi miss Ellen, descendant Parliament street, rencontra-t-elle le révérend Peters Town dans la voiture où il s'était tenu en observation et qui était sortie de Hyde-Park en traversant Saint-James. La jeune fille fit un signe au groom qui la suivait à distance, monté sur un robuste poney, et celui-ci accourut au galop. Miss Ellen lui jeta sa bride, se laissa glissée à terre, et monta dans le coupé du révérend.—Eh bien! lui dit-elle, qu'en pensez-vous?
—C'est fait, dit le révérend avec un accent de joie passionnée. J'ai envoyé mon clergyman à Cold Bath fields et il assistera à la réintégration du petit misérable au moulin.
—Ah! mon révérend, dit miss Ellen avec un sourire moqueur, vous oubliez que vous parlez de mon cousin le plus germain. Le révérend regarda miss Ellen:—Je ne pense pas, cependant, dit-il, que vous le vouliez prendre sous votre protection?—Pardon, dit mis Ellen, j'ai des projets sur lui. Elle consulta une charmante petite montre qui pendait à sa ceinture:
—Est-ce chez vous ou chez moi, dit-elle, que l'agent doit venir toucher la prime de mille livres que nous lui avons promise?
—Chez vous.—Mais il ne viendra certainement pas avant une heure.—Il faut plus d'une heure pour que les formalités de l'incarcération soient remplies.
—Alors nous avons pour le moins une heure à rouler. Dites à votre cocher de rentrer dans Saint-James et de prendre l'allée la moins fréquentée. Le révérend transmit l'ordre indiqué par miss Ellen, et, tandis que la voiture roulait dans Saint-James, la jeune fille reprit:—Mon père avait formé un premier projet que ces misérables Irlandais ont déjoué jusqu'à ce jour.—Ralph, continua miss Ellen, est le fils unique et légitime de sir Edmund, son frère, mort sur l'échafaud à Dublin et dont l'immense fortune a été confisquée.—Mon père avait donc songé à s'emparer de la mère, à élever l'enfant dans la haine de l'Irlande, à me le faire épouser et ensuite, à obtenir de la reine la restitution de la fortune confisquée.
—Malheureusement, dit Peters Town, cela n'est plus possible aujourd'hui, parce que l'enfant est condamné et que la justice ne lâche pas ses prisonniers.
—Vous oubliez que mon père est membre du Parlement et que rien ne lui serait plus facile que d'obtenir son élargissement. S'il réclame l'enfant, il lui sera rendu.
—Vous avez raison, dit le révérend, mais ne pensez-vous pas que cet enfant est déjà Irlandais par le coeur?
—Quand nous l'aurons séparé à jamais de sa mère, quand l'homme gris aura été pendu, nous n'aurons plus rien à craindre et nous l'élèverons comme bon nous semblera. Miss Ellen parlait avec une telle assurance, que le révérend Peters Town ne fit plus d'objection. Seulement il dit à miss Ellen:
—Mon jeune clergyman doit venir aussitôt que tout sera fini à Bath square.
—Vous lui avez donné rendez-vous chez moi? Eh bien! entrons, dit miss Ellen, qui avait hâte d'apprendre que Ralph était réinstallé au moulin. Et le coupé du révérend sortit de Saint-James, prit le route de Belgrave square et le prêtre et la jeune fille rentrèrent dans l'hôtel de Chester street par cette petite porte du jardin qui s'était ouverte si souvent, pendant la nuit, devant de mystérieux visiteurs. Puis ils allèrent s'asseoir dans le pavillon entouré d'arbres où ils avaient tenu plus d'un conciliabule nocturne. Une heure s'écoula, puis deux, puis un troisième.—Voilà qui est singulier, dit enfin Peters Town, mon clergyman ne revient pas.
—Et je ne vois pas davantage l'agent de police venir toucher sa prime. Ces gens-là sont pourtant assez pressés d'ordinaire.
Enfin la sonnette de la petite porte du jardin se fit entendre.—Je vais ouvrir, dit Peters Town. C'était le clergyman qui sonnait. Eh bien? dit le révérend, aussitôt que le jeune prêtre eût franchi le seuil de la porte.
—Eh bien! répondit le clergyman, qui paraissait quelque peu bouleversé, voici trois heures que le directeur de Cold Bath fiels attend et qu'il ne voit rien venir; l'enfant n'a pas été arrêté sans doute.—Est-ce possible? s'écria Peters Town.
—Mais si, dit miss Ellen, qui accourait derrière le révérend, il a été arrêté sous nos yeux.
—Alors je ne sais pas où on l'a conduit.
—Peut-être à Mil bank ou à Newgate, dit le révérend.
—Non, répondit miss Ellen, cela est impossible. J'ai entendu l'agent dire au cocher: Conduisez-nous à Bath square.—Les Irlandais l'auront délivré pendant le trajet. Miss Ellen était devenue pâle de fureur.—Oh! dit-elle, si cela était!
Le révérend s'écria, en regardant le clergyman:—C'est à croire que vous êtes fou!... Et il s'élança vers la porte:
—Où allez-vous donc? lui demanda miss Ellen.
—Je vais... je vais... parbleu! fit-il avec un accent de rage, je vais savoir ce qui est arrivé... Le jeune clergyman était trop timide pour oser rester en tête-à-tête avec une aussi belle personne que miss Ellen. Il suivit son chef. Quant à miss Ellen, elle demeura seule, écumante, hors d'elle-même, se disant:—Si on a délivré l'enfant, quel autre a pu le faire que ce démon qui a nom l'homme gris?
XVI
Pendant quelques minutes, miss Ellen se promena sous les grands arbres du jardin, d'un pas inégal, saccadé; elle avait les cheveux au vent, l'oeil en feu. On eût dit une lionne captive qui fait, en rugissant, le tour de sa cage. Mais un nouveau coup de sonnette se fit entendre Elle courut ouvrir, et elle jeta un cri en se voyant face à face avec le vieil agent de police qui avait arrêté l'enfant à Hyde-Park. Le bonhomme avait aux lèvres ce sourire placide et plein de finesse cependant, qui avait donné à miss Ellen une haute opinion de ses mérites.—Pardonnez-moi, dit-il en saluant jusqu'à terre, de venir aussi tard. Mais pour mener les choses à bien, il faut le temps. Le calme de cet homme, le petit accent de triomphe qui perçait dans sa voix annonçaient une pleine réussite et non une défaite, et miss Ellen stupéfaite s'écria:—Mais il ne vous est donc rien arrivé?
La physionomie du bonhomme exprima alors un véritable, étonnement.—Je ne comprends, pas, dit-il.
—L'enfant?...
—Eh bien! je l'ai arrêté. Vous étiez à Hyde-Park avec moi, miss Ellen. Vous m'en avez vu sortir avec la Sirène et l'enfant. Et, si je ne me trompe, vous nous avez suivis jusqu'à Trafalgar square, où vous m'avez vu mettre l'enfant dans un fiacre?
—Oui, dit encore miss Ellen, et vous avez crié au cabman: «A Bath square.» Cependant, un homme à moi un jeune clergyman était à Bath square, et il n'a vu venir ni l'enfant ni vous.
—C'est que, en effet, je n'ai pas conduit mon prisonnier à Bath square.
—On vous l'a donc enlevé? Les Irlandais...
—Mais non! miss Ellen. L'enfant est demeuré en mon pouvoir.
—Pourquoi donc encore ne l'avez-vous pas conduit sur-le-champ en prison?
Il continua à sourire:—Pour deux raisons dit-il, mais qu'on ne peut avouer en plein air... Et il regardait du coin de l'oeil la porte du pavillon demeurée ouverte.
—Entrons, dit miss Ellen. Et elle passa la première. L'homme aux cheveux blancs les suivit et ferma la porte derrière lui.
—Ainsi, reprit miss Ellen, vous avez toujours l'enfant en votre pouvoir?—Et pour quelles raisons ne l'avez-vous pas conduit au moulin?
—D'abord parce qu'il fallait traverser le quartier irlandais, qu'il aurait peut-être été reconnu, et que si on avait intérêt à nous suivre, j'avais intérêt à dépister ceux qui nous suivraient. En route j'ai changé la direction du cocher.
—Et où êtes-vous allé?
—Au bord de la Tamise. Et j'ai mis l'enfant à bord d'un navire.
—Vous voulez dire, d'un bateau ponton qui sert de prison et qu'on appelle le Royalist? dit miss Ellen.
—Non, abord d'un navire qui doit lever l'ancre cette nuit et qui va en France. Cette fois miss Ellen recula; et elle regarda cet homme avec un redoublement de stupeur.—Voilà ma première raison, reprit-il avec un flegme parfait, voulez-vous la seconde?
—Mais parlez donc! s'écria miss Ellen en frappant du pied.
—Il fallait mettre l'enfant en sûreté.
—Et vous avez choisi un navire qui quitte l'Angleterre dans quelques heures?
—Non, je vous ai trompée, tout à l'heure, il est parti, le navire, avec l'enfant et la mère...
Miss Ellen jeta un cri.
Alors, il y eut comme un coup de théâtre. Cet homme à cheveux blancs et que l'âge paraissait avoir voûté, se redressa tout à coup; ses cheveux blancs tombèrent comme par enchantement. Le front laissa échapper une membrane plissée, semblable à celle que les pères nobles portent au théâtre, et suivit la perruque sur le parquet; les lunettes bleues prirent le même chemin; sa voix chevrotante devint claire, sonore, pleine de notes moquantes, et ce personnage ainsi transformé se mit à rire et dit:—Mais vous ne me reconnaissez donc pas, miss Ellen?—L'homme gris! s'écria-t-elle.
—Parbleu! dit-il, vous auriez dû le deviner auparavant. Allons, miss Ellen, allons, c'est encore une partie perdue, et il en faut faire votre deuil. Elle le regardait, comme la vipère écrasée mais vivante encore, doit regarder l'homme dont le talon lui a brisé les reins.
—Oh! dit-elle, vous encore, vous toujours!
—Jusqu'à ce que vous m'aimiez, miss Ellen, dit-il. Et il osa fléchir un genou devant elle, lui prendre une main et la porter à ses lèvres. Elle se dégagea en rugissant, fit un bon en arrière, sauta sur un poignard qui se trouvait sur la cheminée et se rua sur lui.—Oh! je te hais! murmura-t-elle. L'homme gris para le coup, mais pas assez vite pour empêcher le poignard de lui effleurer le bras et de se teindre de son sang.—Ah! dit-il en riant, de la haine féroce à l'amour passionné, il n'y a qu'un pas. Puis il la désarma lestement, ouvrit la fenêtre et sauta dans le jardin.—Au revoir! dit-il. Miss Ellen s'était affaissée sur le parquet, rugissante, étouffant de colère. Ou eût dit qu'elle allait mourir...
XVII
Pour expliquer ce qui s'était passé et ce que miss Ellen n'avait compris, du reste, que vaguement, tant l'apparition de l'homme gris l'avait bouleversée, il est nécessaire de nous reporter à ce moment où un nègre, qui n'était autre que Shoking, avait frappé sur l'épaule de Jenny l'Irlandaise en lui disant:—Ne crains rien, et suis-moi. Jenny avait reconnue Shoking à la voix; car, pour le reste, la chose aurait été tout à fait impossible. La seule chose que Shoking avait conservée du vieil homme, c'était la manie du comme il faut Un moment gêné dans son enveloppe de nègre, craignant tout d'abord qu'on ne le prît pour un domestique, Shoking avait bientôt surmonté cette première impression, et l'homme gris en lui constellant la poitrine de plaques, de crachats et de décorations l'avait puissamment aidé à se reprendre au sérieux. Shoking était vêtu au dernier goût. Simpson, le tailleur à la mode, avait coupé ses habits, et s'il ne portait au cou le moindre cordon de commandeur, du moins il avait à la boutonnière de son paletot une rosette multicolore. La rosette en question distinguait le nègre Shoking des nègres qui cirent les bottes, et lui donnait tout de suite l'apparence d'un haut personnage. Il entraîna donc l'Irlandaise qui lui dit:—Mais où me conduisez-vous?—Tu verras bien, dit Shoking. Il fit signe à un cab qui passait à vide.—A Rotherithe, dit-il au cabman. Et il fit monter Jenny et s'assit auprès d'elle. Le cab descendit des hauteurs de la Cité au pont de Londres, qu'il traversa, gagna le Borough et prit le chemin de Rotherithe.—Oh! disait Jenny, pendant le trajet, j'ai peur pour mon enfant!
—En effet, répondit Shoking, tu as raison, ma chère, et tu es dans ton rôle de mère, mais moi, qui sais bien que l'homme gris n'a jamais promis sans tenir, je suis rassuré. Ton fils court un grand danger, mais on le sauvera.
—Mais enfin, dit Jenny, pourquoi me conduisez-vous à Christ's Hospital? Ce n'est pas là que je dois rester si je veux revoir mon enfant. Et puis, dit naïvement l'Irlandaise, pourquoi donc vous être ainsi noirci, Shoking?
—Mais, répondit le néo-nègre, je ne suis pas noirci, c'est ma couleur naturelle. Regarde plutôt. Et il mouilla son doigt et se mit à frotter le dos de sa main gauche en ajoutant:—Tu le vois, c'est bon teint.—Ainsi vous êtes nègre? Mais qui vous a rendu ainsi?
—L'homme gris, afin que mes ennemis ne puissent jamais me reconnaître.
—Et vous resterez ainsi?
—Je le crains; mais, dit Shoking, cette nouvelle condition ne me déplaît pas. Sais-tu comment je m'appelle?—Shoking, ou lord Wilmot. —Tu n'y es pas, ma chère Je ne suis plus lord, je suis marquis. Je me nomme don Christoforo, y Cordova, y Mendès, y Santa-Fe, y Bogota, grand officier de l'ordre de l'Éléphant blanc, commandeur de l'Aigle jaune de Lithuanie, grand'croix de celui du Serpent bleu et ambassadeur de la République de Matamores. Shoking avait dit tout cela gravement, d'une haleine, en homme qui sait par coeur ses titres et dignités, et, malgré ses préoccupations maternelles, Jenny ne put s'empêcher de sourire. Enfin le cab arriva dans Rotherithe et descendit vers la rivière. Un petit bateau à vapeur chauffait à bord du quai.—C'est là que nous allons, dit Shoking. Il paya le cab et le renvoya, reprit Jenny par la main et la fit entrer dans le canot qu'on avait, en les apercevant détaché du navire. Quelques minutes après, ils étaient à bord.
—Mais vous voulez donc me faire quitter Londres? demanda Jenny avec un redoublement d'inquiétude. Et mon fils? il faut donc que j'abandonne mon fils?
—Mais non, dit Shoking, ton fils va venir ici et il partira avec nous. L'homme gris me l'a promis et quand il promet, il tient.
—Oh! dit Jenny en joignant les mains, que m'importe alors, si mon enfant est avec moi? Il y avait à bord un capitaine et des matelots, tous aussi noirs que Shoking. Un pavillon de fantaisie flottait au grand mât, et le bateau portait à la proue ce mot en lettres d'or. Santa-Fé.—J'ai donné un de mes noms à mon navire, dit Shoking.
—Il est donc à vous, demanda l'Irlandaise.
—Oui, ou plutôt à la république, dont je suis ambassadeur. Tu ne vois donc pas comme on me salue. En effet, le capitaine s'était approché de Shoking et l'accablait de salamalecs en l'appelant excellence.—Viens, dit Shoking à Jenny, je vais te conduire dans ta cabine. Comme ils se dirigeaient vers le grand panneau pour descendre à l'intérieur du navire, un homme montait sur le pont. Cet homme, c'était John Colden, le condamné à mort, le libérateur de Ralph, celui que la police de Londres et les roughs, alléchés par une forte prime, recherchaient inutilement depuis un mois.—Vous aussi, dit l'Irlandaise, vous êtes ici?
—Oui, répondit John, et ce soir, nous serons à l'abri des colères et des rancunes de la libre Angleterre.—Mais où allons-nous?—Je ne sais pas, dit John. Jenny répéta la question en regardant Shoking. Mais Shoking répliqua:—Je ne le sais pas plus que vous. Mes instructions sont cachetées et je ne dois les ouvrir qu'en pleine mer. En attendant, le capitaine a ordre de descendre la Tamise, comme si nous allions en Hollande.
Jenny attendit environ quatre heures, livrée aux plus vives angoisses. Malgré l'assurance de Shoking, malgré sa foi dans l'homme gris, elle tremblait qu'il ne fût arrivé malheur à son fils.
Mais tout à coup, on vit apparaître sur le bord de la rivière un cab à quatre roues dont les stores étaient baissés.—C'est lui, ce ne peut être que lui, dit Shoking. Et l'Irlandaise eut un violent battement de coeur, mais elle espéra...
XVIII
L'Irlandaise attachait un regard avide sur cette voiture qui s'arrêtait à bord de quai. Tout à coup elle jeta un cri de joie. Un homme venait d'en sortir, et cet homme tenait un enfant par la main. Bien qu'il n'eût plus son costume d'écolier de Christ's Hospital, la pauvre mère l'avait reconnu sur-le-champ et malgré la distance. C'était Ralph! Ralph, encore vêtu comme à Hyde Park où l'avait conduit la Sirène. Mais quel était cet homme à cheveux blancs et qui avait l'air d'un vieillard? Le marquis don Cristoforo, c'est-à-dire le bon Shoking, se pencha à l'oreille de l'Irlandaise haletante et lui dit:—C'est lui. Lui! c'est-à-dire l'homme gris, l'être bizarre et puissant qui pouvait noircir les uns et vieillir les autres à son gré. En même temps, Shoking fit un signe au capitaine, qui donna l'ordre de remettre à l'eau le canot. Ce fut l'affaire de quelques minutes; mais ces quelques minutes durèrent un siècle pour l'Irlandaise. Enfin le canot revint et l'homme gris monta à bord avec l'enfant. Durant le trajet qu'ils avaient fait en voiture, le maître avait fait avaler à l'enfant quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon qu'il avait tiré de sa poche. Ce breuvage avait détruit l'effet de celui que lui avait donné la Sirène. La mémoire était revenue à Ralph, et c'était avec un étonnement profond qu'il s'était vu avec un homme qu'il ne connaissait pas.
Alors l'homme gris, reprenant sa voix ordinaire lui avait dit:—Tu ne me reconnais donc pas?
—Non, monsieur.—Vous avez la voix de l'homme gris... mais...
—Mais je n'ai plus son visage...—As-tu peur de moi?
—Non, car vous avez l'air bien respectable.
—Alors, écoute-moi... Et l'homme gris lui avait raconté ce qui s'était passé chez la Sirène et le danger qu'il avait couru de retourner au moulin.
—Mais, où me conduisez-vous, monsieur? avait encore demandé Ralph tout frissonnant.
—A bord d'un navire où tu retrouveras ta mère.
L'enfant avait eu confiance, et, comme on le voit, l'homme gris avait tenu sa parole. Or, tandis que l'Irlandaise pressait son fils sur son coeur, l'homme gris fit un signe à John Colden, qui se tenait respectueusement à distance. Le condamné à mort si miraculeusement sauvé de l'échafaud s'approcha.—Regardez bien tous trois, dit alors l'homme gris, et écoutez-moi. Il étendait la main vers le sud-ouest, leur montrant l'horizon à travers cette forêt de mâts qui couvrait la Tamise.
—Dans quelques heures, leur dit-il, vous serez en pleine mer et hors de portée du canon britannique. Alors, au milieu des brumes vous verrez apparaître un rocher qui, à fleur d'eau d'abord, grandira et se découpera sur le bleu du ciel. Puis, approchant encore, vous verrez une ville sur ce rocher, et cette ville c'est Calais. Calais, c'est la France; c'est le commencement de cette terre où les fils de l'Irlande trouvent des frères, où les catholiques peuvent entrer, le front haut, dans leur église. C'est là que vous allez!—Vive la France! s'écria Shoking.
L'homme gris s'adressa alors à lui:—Toi, lui dit-il, tu n'iras pas jusque-là.—En route, lorsque vous aurez doublé le château de Douvres, vous rencontrerez certainement le bateau à vapeur qui fait le service des dépêches. Hélez-le et stoppez; tu quitteras le Santa-Fé et tu passeras à bord de ce steamer.—Et je reviendrai? demanda Shoking.
—Sans t'arrêter; j'ai besoin de toi.
—Mais, dit la pauvre Irlandaise, ne reviendrons-nous jamais, nous?
—Vous reviendrez quand l'heure du triomphe aura sonné pour notre cause, et quand votre fils, devenu homme, pourra commander à nos frères. Et il embrassa avec effusion l'Irlandaise, l'enfant, John Colden, et, prenant Shoking à part:—En quittant le navire, tu remettras au capitaine les instructions cachetées que je t'ai remises.—Il saura ce qu'il doit faire de la mère et de l'enfant. Quant à toi...
—Moi, je reviendrai, dit Shoking.
—Sans doute, et je te rendrai ta couleur.
Shoking tressaillit.—Puisque j'ai pu te rendre noir, je te referai blanc quand il me plaira.
—Mais c'est donc ma mort que vous voulez, maître? dit Shoking avec effroi, puisque les roughs...
—Un seul était dangereux, John; mais comme il sera pendu dans quelques jours, tu n'as rien à craindre de lui. Puis l'homme gris ajouta en riant:—Conviens plutôt que tu regrettes déjà ton marquisat et tes décorations... Shoking soupira. L'homme gris avait touché juste.
—Mais, dit-il, pour consoler le vaniteux bonhomme, tu redeviendras lord Wilmot et on t'appellera Votre Honneur.
—Soit, dit Shoking. Et maintenant, maître, quelle nouvelle besogne entreprendrons-nous?
—Nous pendrons mistress Fanoche, qui a bien mérité son sort.—Ma foi, oui, dit Shoking.
—Adieu... au revoir... dit encore le maître en pressant une dernière fois les mains de l'Irlandaise. Puis il sauta dans le canot qui le ramena au quai. Alors la cloche du steamer se fit entendre, le capitaine monta sur son banc de quart, un jet de fumée s'échappa de la cheminée, la vapeur siffla et le Santa-Fé leva l'ancre et fendit de son hélice les flots noirs de la Tamise. Debout sur la rive, l'homme gris le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les docks. Alors un sourire vint à ses lèvres.
—Maintenant que le chef futur de l'Irlande est en sûreté, dit-il, à nous deux, miss Ellen!... Tu me hais trop pour ne pas m'aimer un jour!...
XIX
C'était, on le devine, après avoir conduit Ralph à bord du Santa-Fé et après le départ de ce steamer que l'homme gris était allé chez miss Ellen. On sait ce qui s'était passé entre elle et lui. L'homme gris avait ensuite sauté dans le jardin par la fenêtre, gagné la petite porte, et arrivé dans la rue, il était monté dans un cab en disant au cocher:—Mène-moi à Saint-Gilles. Il était jour encore, mais la nuit approchait.
A Londres,—c'est un phénomène qui se renouvelle tous les jours—vers dix heures du matin, le brouillard s'éclaircit; parfois un rayon de soleil luit au travers et, jusqu'à trois ou quatre heures du soir, les Anglais peuvent dire alors, eux qui ne sont pas difficiles, que le temps est beau. Vers quatre heures le brouillard commence à s'étendre sur la Tamise; puis le fleuve disparaît peu à peu, et le brouillard monte, estompant les piles des ponts, noyant les maisons qui sont au bord de l'eau; et, montant toujours, il se répand dans la ville, qui allume alors précipitamment ses réverbères. Plus la journée a été claire, plus le soir devient brumeux. Quelquefois, en décembre, le brouillard arrive à une telle densité que les voitures cessent tout à coup de circuler, et que des policemen parcourent les rues, armés de torches, pour indiquer leur chemin aux passant égarés. Ainsi il arriva ce soir-là.
A peine la nuit fut-elle venue, que le cabman, soulevant la petite trappe, cria à l'homme gris:—Je n'ose plus avancer.—Eh bien! arrête, je vais descendre. Et, en effet, l'homme gris descendit, mit une demi-couronne dans la main du cabman, et continua sa route à pied, se disant:—Maintenant que je ne suis plus dans Belgrave square, je n'ai pas peur qu'on coure après moi.
Les voitures, en effet, avaient tout à coup cessé de rouler. L'homme gris, qui cheminait dans le brouillard, s'orientant comme s'il eût été en plein jour, remonta vers Piccadilly sans hésitation, traversa Leicester square et gagna, en moins de vingt minutes. Soho square d'abord et ensuite la place des Sept Quadrants, qui s'ouvre au beau milieu du quartier Saint-Gilles. Une lumière brillait à une fenêtre du troisième étage d'une maison. Cette lumière, un signal sans doute, était posée au bord de la croisée, contre la vitre, et, au travers du brouillard, ressemblait à un charbon perdu dans les cendres. L'homme gris posa deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet. Aussitôt la lumière disparut. Alors l'homme gris s'approcha de la porte et attendit qu'elle s'ouvrit. Deux minutes s'écoulèrent, puis un pas se fit entendre dans le corridor et, la porte ouverte, une voix d'homme demanda:—Êtes-vous celui qu'on attend?—Pardieu! répondit l'homme gris. Bonjour, monsieur Bardel. M. Bardel, on s'en souvient, était ce gardien chef de Bath square qui avait aidé à l'évasion de Ralph et qui, depuis longtemps, était gagné à la cause irlandaise. L'homme gris le prit par le bras.—Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? lui demanda-t-il.
—A peine un quart d'heure.—Vous venez de la prison?—Oui—Que s'y est-il passé?
—Dame! ce que nous avions prévu. Le gouverneur s'impatiente: mais il a si grande confiance en M. Simouns...—M. Simouns, c'est moi, fit gris l'homme en riant.
—Si grande confiance, qu'il a l'intention, poursuivit M. Bardel d'un ironique, de lui confier une autre mission, aussitôt que l'enfant aura été réintégré au moulin.
—Ah! ah! Quelle est cette mission?
—De retrouver ce bandit introuvable qu'on appelle l'homme gris. Et M. Bardel se mit à rire de nouveau.
—Alors, dit l'homme gris, ce bon gouverneur s'impatiente, mais il ne désespère pas?
—Ma foi! non. En revanche, le clergyman ne voyant rien venir a perdu courage.—Ah! ah!
—Et il a couru chercher son patron, le révérend Peters Town.—Et celui-ci est venu?—Il est arrivé trois quarts d'heure après, furieux, blême, hors de lui. Mais le gouverneur l'a calmé en lui disant:
—M. Simouns est un homme prudent, si, l'enfant enlevé, il ne l'a pas amené ici directement, c'est qu'il avait vent que les fenians rôdaient autour de la prison et méditait un coup de main.
—Ah! ah! il a dit cela? Et le révérend s'est résigné à attendre?
—Oui. Il est à Cold Bath field, toujours dans le parloir du gouverneur.
—Eh bien! dit l'homme gris, allons à Cold Bath field. Il m'est venu une bien belle idée et je la vais mettre à exécution, la brume aidant.
—Que comptez-vous faire? demanda monsieur Bardel.—Vous allez voir. Et il le prit par le bras.
—Quel brouillard! dit M. Bardel, nous retrouverons-nous?
—Parfaitement. Je vois dans le brouillard comme en plein jour. Et l'homme gris, sans se tromper une seule fois, eut amené en moins d'une demi-heure M. Bardel à la porte de la taverne de la justice, laquelle, on le sait, est en face de la prison de Cold Bath fields.—Entrons, dit-il, j'ai un mot à écrire. Il tira un carnet de sa poche et ils entrèrent dans la taverne qui était à peu près déserte. Alors l'homme gris écrivit le billet suivant:
«L'enfant est en sûreté. Mais, impossible de le conduire à Bath square avant demain. Les Irlandais sont sur pied. SIMOUNS.»
—Vous allez porter cela au gouverneur, en lui disant que c'est un commissionnaire qui vous l'a remis. M. Bardel prit le papier et l'homme gris demanda un grog au gin.
XX
Cependant, comme M. Bardel se dirigeait vers la porte de la taverne, l'homme gris le rappela: —Un mot encore. Si, par impossible, le révérend Peters Town, reprit le maître, n'était plus à Bath square, vous prendriez un prétexte pour repartir et vous viendriez me le dire.—Oui, fit M. Barbel. Et il sortit.
L'homme gris but son grog à petits coups; puis il se mit à promener son regard investigateur et calme autour de lui. La taverne, nous l'avons dit, était à peu près déserte. Pourtant, un homme enveloppé dans un large carrik, et la tête couverte d'un chapeau ciré, était assis auprès du comptoir et causait, en buvant une pinte d'ale avec le land lord.—Oui, mon cher, disait cet homme, qui n'était autre qu'un cabman, c'est un triste métier que le nôtre par les brouillards de l'hiver. Me voici à rien faire pour toute la nuit, et je ne peux même pas ramener ma voiture au loueur à qui, cependant, il faudra que je paye une demi-guinée pour la journée et une couronne pour la nuit, prix de location du cab et du cheval.
—Bah! répondait le land lord, quelquefois, vers minuit, le brouillard s'éclaircit et on y voit à se conduire. Nous autres, oui, dit le cabman, mais cela ne donne pas confiance à la pratique, qui préfère rentrer chez elle à pied, en se faisant accompagner par un policeman ou un watchman, plutôt que de s'exposer à un accident. Pendant ce temps, la location court, le cheval mange, et il n'y a pas de pain à la maison, et j'ai une femme et quatre enfants. L'homme gris ne perdait pas un mot de ce que disait le pauvre diable.—Hé! cabman! lui dit-il en lui faisant un petit signe. Le cabman s'approcha.—Veux-tu boire un grog, poursuivit l'homme gris et causer un brin? J'ai dans l'idée que tu ne t'en repentiras pas. L'homme gris avait l'air d'un parfait gentleman. Son invitation flatta le cocher, qui s'empressa d'accepter et porta sa pinte à moitié vide sur la table devant laquelle était assis son amphitryon de hasard. Sur un signe de l'homme gris, le land lord apporta deux grogs, et alors le premier, baissant la vois, dit au cabman:—Tu n'es donc pas content?
—Comment voulez-vous que je sois content? répondit le pauvre cocher; il faudra que je paye demain matin dix-huit schillings à mon loueur, et je n'ai pas fait deux couronnes de recette aujourd'hui?
—Je vais te proposer un marché, et je crois que ce marché sera pour toi une bonne affaire, reprit l'homme gris.
—De quoi s'agit-il? fit le cabman en ouvrant de grands yeux avides.
—Voici d'abord une livre, dit l'homme gris. Et il mit un souverain d'or dans la main du cocher stupéfait. Puis il continua:—Tel que tu me vois, j'ai fait un pari. Le pari est la chose la plus commune en Angleterre. On parie sur tout, à propos de tout, depuis le turf d'Epsom jusqu'aux caves mystérieuses où ont lieu les combats de coqs. Un Anglais, rough ou gentleman, qui ne parie pas, n'est pas un Anglais. Le cabman attendit donc avec calme que l'homme gris s'expliquât. Celui-ci reprit:—J'ai parié de me déguiser en cabman et de conduire une voiture jusqu'à Hampsteadt, sans me tromper une seule fois dans mon chemin, malgré le brouillard.—C'est impossible, dit le cabman.
—Si c'est impossible, je perdrai mon pari, dit l'homme gris avec un flegme tout britannique. Mais voici ce que je te propose. Je vais déposer ici, entre les mains du land lord une somme de cent livres, comme caution de ta voiture et de ton cheval. Où sont-ils?—Dans la cour, sous un hangar. J'ai débridé le cheval, et il tire un brin de paille.—Bon, je continue. En même temps, je te donnerai dix livres pour toi, et j'emmènerais ton cab, et tu me donneras ton carrik, et ton chapeau ciré.—Tope! dit le cabman, cela me va.
En ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit, et M. Bardel entra. Il vint droit à l'homme gris, et, se servant de cet idiome irlandais que les Anglais ne comprennent pas:—Le révérend est toujours à Bath square, dit-il, et il est rayonnant depuis que je lui ai remis le billet. Mais il veut s'en aller; il a dit au gouverneur qu'il reviendrait demain matin, mais qu'il lui fallait absolument rentrer chez lui, dans Elgin Crescent, car il a laissé une personne toute seule dans sa maison.
—Et il a demandé un cab, n'est-ce pas?—Oui, et je suis sorti pour lui en chercher un, mais je doute que j'en puisse trouver.—Vous vous trompez, mon cher Bardel, dit l'homme gris.
Le cabman, qui n'entendait pas un mot de cette conversation, attendait avec une certaine anxiété la réalisation des promesses mirifiques du gentleman. Alors l'homme gris tira de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille une liasse de banknotes; puis il appela le landlord.—Master, lui dit-il, si demain à midi, je ne suis pas revenu ici avec la voiture et le cheval de ce brave homme, vous lui remettrez cet argent. Le land lord, qui avait assisté au marché, ne témoigna aucun étonnement. Il prit les banknotes et les serra dans le tiroir de son comptoir. Il n'y avait que M. Bardel qui ouvrait de grands yeux.—Viens me mettre en possession de ta voiture, ajouta l'homme gris, qui donna au cabman dix souverains d'or. Cachez-vous, M. Bardel. Et tous trois sortirent par une porte qui était dans le fond de la taverne et qui ouvrait sur la cour.
Là, M. Bardel, de plus en plus étonné, vit l'homme gris endosser le carrick et coiffer le chapeau du cabman, monter sur le siége et prendre en main le fouet et les rênes; et, quand le cab fut sorti de la cour, l'homme gris lui dit:—Maintenant, allez dire au révérend que vous avez trouvé un cab.
Le cocher, devenu rentier, rentra dans la taverne, et le cabman improvisé rangea son véhicule à la porte même de la prison. Le brouillard était si épais que, tandis que M. Bardel pénétrait de nouveau dans la prison, l'homme gris se dit:—Je puis bien le mener à Spithe fields, ce bon révérend, il croira, tant il fait noir, que nous allons à Elgin Crescent.
XXI
En effet, le révérend Peters Town, qui était arrivé à Bath square plein d'agitation, s'était calmé en lisant le billet apporté par M. Bardel et signé Simouns. La raison mise en avant par le prétendu agent de police était si plausible, si naturelle, que le révérend ne douta pas un seul instant de la véracité de cette assertion. Car, les Irlandais devaient avoir organisé à l'entour de Bath square, un véritable cordon humain qui aurait empêché l'enfant d'y entrer. M. Simouns était donc un habile homme, en cachant son prisonnier et en attendant au lendemain pour le reconduire au moulin, renforcé d'une escouade tout entière de policemen. Du moins, telle fut l'opinion émise par le gouverneur de Cold Bath fields, et cette opinion fut si bien partagée par le révérend Peters Town que celui-ci dit-alors:—Je n'ai plus rien à faire ici et je vais rentrer chez moi.
—Mais, mon révérend, lui dit le gouverneur, comment allez-vous pouvoir vous en aller? Peters Town, qui était arrivé avant que le brouillard n'eut interrompu la circulation des voitures, trouva la question bizarre. M. Bardel, qui assistait à l'entretien, dit à son tour:—Il est difficile, par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin, monsieur.
—Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant on va essayer de vous en trouver une.—J'y vais, dit M. Bardel, enchanté de pouvoir aller raconter à l'homme gris l'effet produit par la lettre.
On sait ce qui s'était passé dans la taverne. Dix minutes après, M. Bardel revint et annonça qu'il avait un cab et que ce cab était à la porte. Alors Peters Town dit au gouverneur:—Vous vouliez m'offrir l'hospitalité, je vous la demande pour mon secrétaire. Et il montrait le clergyman, à qui il dit:—Vous allez rester ici, mon ami, et demain, aussitôt que M. Simouns aura amené l'enfant, vous viendrez me prévenir. Puis il fit ses adieux au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant guère que le cabman à qui il allait avoir affaire, était l'homme qu'il s'était juré de faire pendre à la porte de Newgate. Lorsque Peters Town fut dehors, il s'aperçut, en effet, que le brouillard était d'une extrême densité.—Hé! hé! dit-il au cabman, immobile sur son siége, pourrez-vous marcher par ce brouillard?—Certainement, Votre Honneur, répondit le prétendu cabman. Votre Honneur n'a qu'à monter. Où allons-nous?—A Notting hill, dans Elgin Crescent.—All reight! dit le cabman.
L'homme gris fit un appel de rênes, donna un coup de langue, et rendit la main à son cheval.
Pendant un grand quart d'heure, le révérend, absorbé par sa joie de voir enfin l'enfant en son pouvoir,—car il le croyait plus fermement que jamais aux mains de M. Simouns,—le révérend, disons-nous, ne fit pas la moindre attention au chemin parcouru. D'ailleurs, à Londres, où toutes les rues se ressemblent, il est impossible de se reconnaître par une nuit de brouillard. Le cab roulait rapidement. Cependant à un certain moment, l'attention du révérend fut éveillée. Le cab passait sur une large place qui était très-éclairée, et il se demanda si le cabman ne se trompait pas. Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la petite trappe, et demanda ce qu'il voulait.—Ne vous trompez-vous pas? lui dit le révérend. Il me semble que nous sommes dans Leicester square, ce qui serait tout à fait l'opposé de notre direction.
—C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le cabman. Nous sommes dans Sussex square, Kinsington gardens.—En ce cas c'est différent, dit le révérend Peters Town en se replongeant dans sa rêverie. Le cab entra dans des rues désertes et mal éclairées. Tout à coup il s'arrêta. Alors Peters Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il s'agissait. Il vit la devanture d'un public-house au travers des rideaux rouges duquel passait une clarté douteuse. Le cabman descendit.
—Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il, et de me permettre de boire un verre de gin. Et il entra dans le public-house. Il s'écoula deux minutes, puis le cabman sortit et remonta sur son siége. Mais le révérend ne s'aperçut pas que deux hommes étaient sortis avec lui, et que ces deux hommes se cramponnaient aux sangles qui supportaient le cab, lequel repartit aussitôt, ayant sa cargaison ainsi doublée. Le cab s'arrêta une seconde fois. Les réverbères n'étaient plus visibles, et il sembla au révérend qu'il était au milieu d'une immense plaine blanchâtre.
—Mais où diable sommes-nous? se dit-il alors, pris d'une vague inquiétude, et il appela le cabman et répéta sa question tout haut.—Nous sommes arrivés, dit celui-ci.—A Notting hill?
—Oui, Votre Honneur.
—C'est bizarre, murmura le révérend, mais je ne me reconnais pas.
Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois du cab et mit pied à terre. Mais alors son inquiétude redoubla. D'abord il vit deux hommes près de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons, il n'en aperçut point. Enfin, il entendit un bruit sourd auquel il ne put se tromper. C'était le bruit de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et au lieu d'être à Notting hill, il était sur un des ponts de Londres.
—Je vous disais bien que vous vous trompiez, cabman! dit-il avec colère.—Non, Votre Honneur. Et le cabman se mit à rire; puis il mit deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de sifflet. Aussitôt, au bruit sourd du fleuve se mêla un autre bruit, celui de deux avirons qui frappaient l'eau avec une régularité cadencée.—Mon révérend, dit alors le cabman, j'avoue que je vous ai un peu détourné de votre chemin mais je savais combien vous désiriez voir un homme dont vous avez beaucoup entendu parler, et que vous vous proposiez même de faire pendre. A ces mots, le révérend tressaillit et recula stupéfait. Et le cabman se mit à rire de nouveau.
—J'ai l'honneur, dit-il, en me présentant moi-même, de vous présenter l'homme gris. Le révérend étouffa un cri et voulut reculer et fuir. Mais les deux hommes qui s'étaient accrochés au cab, à la porte du public-house, où le prétendu cabman avait bu un verre de gin, se placèrent résolument devant lui, et lui mirent la main sur l'épaule:—Vous êtes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana l'homme gris. On entendait toujours le bruit des avirons qui battaient l'eau, et ce bruit devenait de plus en plus distinct, preuve qu'une barque approchait.
XXII
Si un abîme se fût entr'ouvert sous les pas du révérend Peters Town, il n'eut certes pas éprouvé une plus violente épouvante. Ces hommes austères, de moeurs ascétiques, fanatisés par leur ambition, et qui vont droit à leur but mystérieux sans jamais s'arrêter, sont sujets à ces terreurs soudaines. Le révérend qui avait juré la perte de l'homme gris et de tous ceux qui servaient l'Irlande, se fit sur-le-champ ce raisonnement:—De chasseur, je suis devenu gibier, de vainqueur, vaincu. Si j'avais tenu cet homme, en mon pouvoir, j'aurais été sans pitié. Il me tient et il va me tuer, c'est son droit. Le pont était désert, la nuit épaisse, le brouillard, noyait jusqu'à la clarté des réverbères, et le révérend Peters Town était entouré de trois hommes dont un seul eût suffi pour le réduire à l'impuissance. La peur rend muet. Le révérend ne prononça donc pas un mot, il ne fit pas un geste. Comme une victime, il attendit que ses bourreaux frappassent.
—Votre Honneur m'excusera, dit alors l'homme gris, si je prends quelques petites précautions. Et, avec une adresse de jongleur indien, il passa au cou du révérend un cordon de soie qu'il suffisait de serrer pour l'étrangler. En même temps, il dit à l'un des deux hommes recrutés dans le public house:—Mets à Son Honneur les gants que je t'ai donnés.
—Ils vont m'étrangler, puis me jeter dans la Tamise pensait le révérend, dont la gorge crispée n'aurait pas même pu laisser passer un gémissement ou un cri. Le complice de l'homme gris tira alors de sa poche non point des gants, mais un instrument des plus vulgaires, sans lequel le bon gendarme français voyage rarement, et qu'on appelle une paire de menottes. En dix secondes, le révérend eut un cordon au cou, les mains attachées, et, par excès de précaution, on lui passa une ficelle autour des chevilles, de façon à lui ôter le libre usage de ses jambes. Tous ces préparatifs, au lieu de compléter la sinistre épouvante qui s'était emparée du révérend, produisirent l'effet contraire. Dans son cerveau affolé, une lueur d'espoir brilla tout à coup.—S'ils voulaient me tuer, pensa-t-il, ils se seraient bornés à m'étrangler et à me jeter par dessus le parapet. Non, ils veulent me garder prisonnier. Ce qui semblait venir à l'appui de cette opinion, c'était le bruit d'avirons qui retentissaient sur le fleuve, et qui vint tout à coup mourir au-dessous du pont. Alors l'homme gris dit au révérend:—Votre Honneur sera plein d'indulgence, et comprendra que nous ne voulons pas qu'il nous échappe. Dès lors, le révérend fut fixé. On en voulait à sa liberté, non à sa vie.—Seulement, ajouta l'homme gris qui tira un poignard de dessous son carrick, Votre Honneur comprendra que si le moindre cri lui échappait, je serais contraint de lui enfoncer ce jouet dans la gorge. Peters Town eut enfin un geste de résignation. Du moment où on lui laissait la vie, rien n'était désespéré, ni même perdu. Les hommes comme lui ne renoncent jamais à prendre leur revanche tôt ou tard.
Alors l'homme gris se pencha sur le parapet et siffla de nouveau. Un coup de sifflet monta, en réponse au sien, des profondeurs de l'abîme perdu dans le brouillard.—Parfait! murmura celui que Shoking appelait le maître. Et il s'adressa encore au révérend:—Nous allons vous faire suivre un petit chemin qui va vous paraître périlleux, dit-il. Mais Harris est un robuste compère, et il ne vous lâchera pas. Ainsi ne craignez rien. Malgré l'obscurité, Peters Town, qui commençait à respirer, put voir alors un des deux hommes le plus grand et celui qui paraissait le plus robuste dérouler une corde à noeuds qu'il portait à la ceinture, puis fixer cette corde par un bout à la balustrade de fer du pont.—Nous vous avons ainsi ficelé, mon révérend, continua l'homme gris, moins dans la crainte que vous nous échappiez que dans celle que vous ne vous débattiez et, paralysant nos mouvements, nous empêchiez de descendre librement. Sur ces mots il fit un signe à celui qu'il venait d'appeler Harris. Celui-ci prit Peters Town dans ses bras, l'enleva de terre, le chargea sur son dos, enfourcha le parapet du pont, et, comme si son fardeau eût eu la légèreté d'un coussin de plumes, il se mit à descendre lestement le long de la corde à noeuds qu'il tenait d'une main, tandis que son autre bras soutenait le révérend, ivre de cette terreur que le vide procure.
Penché sur le parapet, l'homme gris suivit des yeux cette grappe humaine qui descendait et finit par se perdre dans le brouillard. Il avait la main sur la corde tendue par le poids, et ce ne fut que lorsque cette corde se détendit qu'il comprit que Harris et le révérend avaient touché la barque verticalement placée en dessous. Le second des deux hommes recrutés dans la taverne était demeuré auprès de lui.—Tu as été cocher? lui dit-il.—Oui, maître.—Alors tu vas reconduire le cab à la taverne de la Justice, auprès de Bath square. Ce disant, l'homme gris enjamba la parapet à son tour, et se laissa glisser le long de la corde. Deux minutes, après, il touchait, lui aussi, le fond d'un de ces longs bateaux plats qui circulent par centaines sur la Tamise. Harris et son prisonnier, ainsi que l'homme qui, au coup de sifflet, avait détaché l'embarcation du rivage, s'y trouvaient.
—Mon révérend, dit l'homme gris, vous devez avoir sur vous un ordre écrit et signé par le lord chief Justice, en vertu duquel il vous est possible de mettre en réquisition autant de policemen et de magistrats de police qu'il vous plaira. Peters Town ne répondit pas.—Fouille monsieur, ordonna l'homme gris à Harris. Celui-ci plongea ses mains dans les vastes poches de la longue redingote du prête anglican, et il en eut bientôt retiré un portefeuille qu'il remit à l'homme gris.—C'est bien, murmura celui-ci, nous vérifierons cela tout à l'heure. En route! Et, il fit un signe au batelier dont les avirons tombèrent aussitôt à l'eau.
XXIII
Où conduisait-on le révérend Peters Town? Voilà ce qu'il n'aurait pu dire, et ce que le marinier, qui était arrivé sous le pont avec la barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui eût dit un mot à l'oreille. Mais comment le marinier était-il venu? Comment, enfin, l'homme gris, qui ne songeait nullement deux heures auparavant à s'emparer du révérend, avait-il trouvé dans une taverne deux Irlandais prêts à lui prêter main forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un mot. Depuis qu'il était en relations avec l'abbé Samuel et les autres chefs Irlandais, l'homme gris s'était servi rarement de ce signe mystérieux qui disait qu'il était chef aussi. Il s'était presque toujours contenté de John Colden, de Shoking et de quelques autres pour auxiliaires. Mais il savait bien que les deux cent mille fenians qui sont répandus dans Londres, un peu partout, obéissent quand même, ensemble ou isolément, à quiconque leur prouve son autorité. L'homme gris, vêtu en cocher, laissant le cab dans la rue, était donc entré dans un public-house de Newport Street où il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne ne fit attention à lui, quand il s'approcha du comptoir. Mais lorsqu'il eut demandé du gin avec un fort accent irlandais, deux hommes qui se trouvaient dans un coin de la taverne levèrent aussitôt la tête. Alors l'homme gris leur fit ce signe de croix bizarre qui, trois mois auparavant, lui avait instantanément soumis l'homme en guenilles qui s'appelait John Colden.
Soudain, ces deux hommes jetèrent quelques pence sur la table et s'approchèrent du prétendu cocher. Celui-ci leur dit en patois irlandais:—Voulez-vous me suivre; j'ai besoin de deux frères?—Parle et ordonne, répondit l'un qui était une sorte de géant.—Comment te nommes-tu?—Harris.—Et toi?—Michaël.—C'est bien. Accrochez-vous au cab que je conduis. Dans le cab est un des ennemis les plus mortels de l'Irlande. C'était ainsi qu'il avait trouvé Harris et son compagnon prêts à faire tout ce qu'il ordonnerait. En route, Harris, juché sur le marche-pied, avait pu causer tout bas avec l'homme gris, qui lui avait donné de minutieuses instructions et remis une corde à noeuds, qu'il portait enroulée autour de son corps. Le pont sur lequel le cab s'était arrêté était le pont de Westminster. Or, il y avait chaque nuit, depuis que l'homme gris était allé chez miss Ellen par le souterrain percé à fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque et un Irlandais qui attendaient sur la rive droite, tout auprès de la taverne de Queen's Elizabeth. L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le pont, si jamais il entendait le coup de sifflet convenu. On le voit, l'homme gris n'avait pas eu de grands préparatifs à faire pour s'emparer de Peters Town. Maintenant, où allait-il le conduire? C'est ce que le révérend ignorait. La nuit était si noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en quel endroit de Londres, et sous quel pont il avait été embarqué de cette façon singulière. Tout ce qu'il put comprendre, c'est que la barque descendait le fleuve, au lieu de le remonter, ce qui était facile, en prenant garde aux coups d'avirons très espacés et à la rapidité avec laquelle on marchait. L'enlèvement de Peters Town avait été, comme on le voit, tout à fait improvisé. L'homme gris n'avait donc pas, tout d'abord, songé à l'endroit où il le conduirait. Mais, tandis que Harris descendait le long de la corde à noeuds, ayant le révérend sur ses épaules, il lui était venu une idée. Il s'était souvenu de cette péniche où parfois les vagabonds se réfugiaient la nuit, et dont Shoking lui avait parlé.
La barque descendit donc rapidement, passa sous le pont de Waterloo, puis sous celui des Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu de la véritable petite flottille de canots qui obstrue une des arches du pont de Londres, et, toujours glissant au travers du brouillard, vint accoster, au bout de quelques minutes, la grosse péniche du marchand de chevaux, Manning. Shoking avait raconté à l'homme gris tous les détails de sa captivité dans la péniche; ce qui faisait que ce dernier, sans avoir jamais mis les pieds sur le ponton, en connaissait tout les aménagements intérieurs. Il savait que le ponton avait une cale qui se fermait extérieurement et que c'était dans cette cale que l'Écossais avait cru voir le diable, en voyant Shoking métamorphosé tout à coup en nègre. Pendant tout le trajet, le révérend n'avait pas dit un seul mot. Résigné en apparence, il couvait au fond de son âme tortueuse des tempêtes de fureur.
Mais, en revanche, l'homme gris lui avait conté une foule de choses, comme, par exemple, la comédie jouée par le prétendu M. Simouns qui, au lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait mené à bord d'un navire qui, maintenant, était en pleine mer et hors de portée des canons anglais. Et le révérend, réduit à l'impuissance, se disait:—Cet homme qui, jusqu'à présent, s'est montré plus fort que nous, cet homme vient de commettre une faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter à l'eau. Garrotté comme je le suis, je me serais noyé, et il aurait un ennemi implacable de moins. Je suis son prisonnier, j'ignore même ce qu'il veut faire de moi, mais il n'est prisonnier qui ne s'évade ou ne soit délivré, et alors...
En ce moment, le révérend Peters Town n'était plus dominé par sa haine religieuse: il ne jurait plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il haïssait l'homme gris parce que celui-ci l'avait humilié et joué. Donc la barque accosta la péniche.
Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui était d'une force proportionnée à sa taille, prit le révérend dans ses bras et monta le premier sur le pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait à babord. L'homme gris le suivit.—Écoute, lui dit-il alors, je vais te donner une haute mission.—Je suis prêt, dit Harris.—Tu vas être le gardien d'un homme plus dangereux pour l'Irlande que tous les beaux parleurs qui braillent au parlement. Et ils descendirent dans le faux pont, poussant devant eux le révérend.
XXIV
L'homme gris, une fois dans le faux-pont, jugea inutile de demeurer plus longtemps dans l'obscurité. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes et un rat de cave, et soudain une clarté permit au révérend de voir enfin à l'aise le visage de cet homme avec qui il luttait dans l'ombre depuis longtemps, et au pouvoir de qui il se trouvait en ce moment. L'homme gris, on s'en souvient, avait dépouillé, chez miss Ellen, le front ridé et les cheveux blancs du prétendu M. Simouns. Il était redevenu l'homme jeune, élégant de tournure et beau de visage, qui avait juré que la fille de lord Palmure l'aimerait tôt ou tard. Aussi, le révérend le regarda-t-il avec avidité, comme pour graver à jamais ses traits dans son souvenir. Et il se disait, tandis que les préparatifs de sa captivité commençaient:—J'aurai ma revanche quelque jour, et je l'aurai terrible.
Ces préparatifs, dont nous parlons, étaient d'une extrême simplicité. Sur l'ordre de l'homme gris, l'Irlandais Harris fourra son mouchoir en guise de bâillon dans la bouche de Peters Town, qui n'opposa aucune résistance. Ensuite, il lui lia plus solidement les jambes. Après quoi, il le descendit dans la cale et l'y coucha sur le dos. Puis il remonta, après que l'homme gris se fût assuré que la cale n'avait aucune issue. Alors, ce dernier ferma le panneau, et dit à Harris:
—Tu vas rester ici. Je t'enverrai des vivres dans une heure. Sous aucun prétexte, ne quitte la péniche; au nom de l'Irlande, tu me réponds de ton prisonnier. Harris s'inclina.
—Cependant, dit-il, il faut tout prévoir.—Il y a souvent des vagabonds qui viennent coucher ici.
—Tu les assommeras, s'ils ne veulent pas s'en aller.
—Ce n'est pas cela, fit Harris. Il arrive que les policemen de la rivière viennent quelquefois visiter la péniche et emmènent à bord du Royalist tout ce qu'ils trouvent. Si cela arrivait, que ferais-je?
—Tu étranglerais ton prisonnier avant qu'ils ne fussent montés à bord.—C'est bien, dit Harris, je ferai comme vous me l'ordonnez. Et il se coucha dans l'entrepont, juste au-dessus du panneau qui fermait la cale, devenue la prison du révérend Peters Town.
L'homme gris monta sur le pont, après avoir remis un rat-de-cave à Harris, et se laissa glisser ensuite, le long de la corde, dans la barque où l'autre Irlandais l'attendait.—Où allons-nous? demanda celui-ci en poussant au large.—Nous remontons au pont de Londres et ensuite à la gare de Cannons-street. L'Irlandais se mit à nager avec vigueur et la barque glissa de nouveau sur la Tamise.
Alors l'homme gris tira sa montre, une montre à répétition, et la fit sonner. Il était dix heures moins le quart. Or l'homme gris avait fait ce calcul: Le steamer le Santa-Fé était parti à trois heures de l'après-midi. Il avait dû mettre, en chauffant à toute vapeur, quatre heures pour sortir de la Tamise, prendre la mer et doubler le cap de Douvres. Il avait dû rencontrer, une heure plus tard, le bateau-poste de Calais, et Shoking avait dû passer à bord de ce dernier. Il était donc probable que le faux nègre ramené à Douvres vers neuf heures du soir, y prendrait aussitôt le train de Londres. L'homme gris ne désespérait donc pas de le revoir cette nuit-là même.
La barque remonta la Tamise et vint accoster le ponton d'embarcation qui est auprès du pont sur lequel passe le South Easter railway, c'est-à-dire le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris enjoignit à son batelier de descendre dans une taverne, d'y acheter du pain, du jambon et un pot de bière, et de porter le tout à Harris. Puis il sauta sur le ponton, gagna la rive gauche et monta, par une ruelle, à Cannons-street. Le train qui part de Douvres à neuf heures quarante arrive à Londres à onze heures. L'homme gris avait donc une heure à attendre. Mais les gares anglaises ne sont point fermées au public comme en France. On y entre librement, et plus d'un pauvre diable qui ne sait où passer la nuit y trouve l'hospitalité sur les banquettes d'une salle d'attente.
L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa dans son manteau et attendit, couché sur un banc. A onze heures moins six minutes le train fut signalé et toucha à London-Bridge, de l'autre côté de la Tamise. A onze heures précises, il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking en descendit. Comme il sortait, entraîné par la foule, l'homme gris lui frappa sur l'épaule:—Je t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce monde, nous avons le temps.
Quand les voyageurs les plus pressés furent hors de la gare et que la foule commença à s'éclaircir, l'homme gris dit à Shoking:—Où as-tu rencontré le bateau-poste?—A moitié chemin de Calais.—As-tu remis des instructions au capitaine du Santa-Fé?—Oui, maître.
—Alors me voilà tranquille sur le sort de Jenny, de son enfant et de John Colden. Passons à mistress Fanoche, maintenant.—Ah! oui, dit Shoking, qu'allons-nous donc en faire?—En vertu d'un ordre du lord chief justice que voilà. Et l'homme gris tira de sa poche le portefeuille du révérend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier dont il parlait et qui portait le sceau de la justice anglaise.
—Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu de toilette: as-tu faim?—Je n'ai pas dîné, dit Shoking. Ils sortirent de la gare et l'homme gris lui montra une taverne en lui disant:—Attends-moi là, mange un morceau, ne te grise pas surtout, je reviens dans une demi-heure.—Mais où allez-vous, maître?—Tu sais que j'ai un logis dans chaque quartier: j'ai une chambre à deux pas d'ici, auprès de Saint-Paul.
Et l'homme gris laissa Shoking à la porte de la taverne. Celui-ci se fit servir de la bière brune, une tranche de roastbeef froid et du jambon, et se mit à manger avec l'appétit d'un homme qui a respiré l'atmosphère saline de la mer. Trois quarts d'heure après, l'homme gris revint. Seulement, ce n'était plus l'homme gris, c'était M. Simouns, l'agent de police aux cheveux blancs. Shoking avala en hâte sa dernière bouchée et son dernier verre de bière brune, et le suivit. Il y avait un cab à la porte. Tous deux y montèrent et l'homme gris dit au cabman:—A Elgin Crescent.—Chez le révérend? fit Shoking.—Oui, mais il n'y est pas, murmura l'homme gris en souriant.
XXV
Qu'était devenue mistress Fanoche pendant tout ce temps-là? L'intéressante nourrisseuse d'enfants avait, comme on l'a vu, cédant à une première épouvante, fait sa confession à un magistrat de police, lequel avait dicté à un secrétaire les aveux qu'elle faisait, au fur et à mesure qu'ils sortaient de sa bouche, puis lui avait donné le procès-verbal à signer. Alors, miss Ellen et le révérend Peters Town, en présence de qui tout cela avait eu lieu, l'avaient rassurée sur les conséquences que pourraient avoir ses déclarations, et le magistrat l'avait admise à fournir caution. Mistress Fanoche avait vu alors miss Ellen ouvrir un portefeuille et en tirer une poignée de bank-notes qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre, un magistrat de police est en même temps juge d'instruction. Il décide si le coupable peut demeurer provisoirement en possession de sa liberté, et s'il lui est permis de rester en tel ou tel lieu. Or donc, celui qui venait d'interroger mistress Fanoche était parti, laissant cette dernière en présence du révérend Peters Town.
Alors, celui-ci lui avait dit:—Ma chère, il ne faut pas vous dissimuler que vous êtes un grand coupable, et que sans la haute protection qui vous couvre et l'importance du service que vos aïeux ont rendu au gouvernement de Sa Majesté la reine, vous seriez allée coucher à Newgate, pour n'en sortir que le jour de votre mort. Si même vous étiez traduite devant la cour d'assises, vous seriez condamnée et nul, pas même moi, ne pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait écouté, en frémissant, cette petite harangue, et peut-être s'était-elle repentie de n'avoir pas osé braver la colère de l'homme gris. Mais le révérend avait continué:—Maintenant, si vous m'en croyez, vous resterez ici jusqu'à demain soir. A cette date, on ne se sera pas encore occupé de votre affaire et personne ne songera à vous avant trois ou quatre jours. Demain soir, tout sera préparé pour votre fuite. Mon secrétaire, ce jeune clergyman que vous avez vu, vous conduira à Brighton, en vous faisant passer pour sa soeur aînée. Il vous remettra un portefeuille qui contiendra les quatre mille livres convenues et vous prendrez passage soit sur un navire qui part pour la France, soit sur un autre qui passe l'Atlantique et va en Amérique. Lequel préférez-vous?—Je préfère aller en Amérique, avait répondu mistress Fanoche. Le révérend était sorti. Il allait, comme on le pense bien, assister à l'arrestation du petit Irlandais et à son incarcération. Mais avant de quitter sa maison, il avait dit deux mots à Tom. Qu'était-ce que Tom? Un mélange de bedeau et de domestique, un homme qui accompagnait le révérend au temple, et lui servait en même temps de valet de chambre. Tom était un homme entre deux âges, petit, trapu, les cheveux gris et crépus, le visage rouge, le cou très-court, la lèvre bestiale et le rire idiot. Tom n'était cependant pas dépourvu d'une certaine intelligence, en outre, il avait une qualité rare; il était esclave des ordres qu'on lui donnait. Or, le révérend, après avoir installé mistress Fanoche dans une chambre très-propre de la maison, dit à Tom:—Sous aucun prétexte, tu ne laisseras sortir cette femme.
Tom inclina la tête, signe qu'il avait compris d'abord, et ensuite que mistress Fanoche passerait plutôt sur son corps que de franchir le seuil de la maison. Le révérend s'en était donc allé. Tom était fidèle, mais il était bavard, et la solitude lui convenait peu. Ordinairement, il faisait la conversation avec le clergyman, secrétaire de Peters Town; mais le clergyman avait suivi son supérieur. Tom se fit, après le départ du révérend, le raisonnement suivant:—Je dois empêcher cette femme de sortir; mais il ne m'est pas défendu de causer avec elle. Et il monta dans la chambre où mistress Fanoche était aux prises avec son épouvante.—Ma chère dame, lui dit-il, je venais savoir comment vous vous trouviez ici?
—Fort bien, répondit mistress Fanoche, pourvu toutefois que je n'y reste pas longtemps. Tom eut un mouvement d'épaules qui signifiait qu'il n'en savait absolument rien.—Où est votre maître? demanda la nourrisseuse.—Il est sorti, répondit Tom.—Reviendra-t-il bientôt?—Je ne le crois pas. Il m'a commandé de vous faire apporter à dîner de chez le pâtissier voisin.
Tom était causeur, nous l'avons dit, mais mistress Fanoche n'était pas d'humeur, ce soir-là, à soutenir aucune conversation. Elle tressaillait au moindre bruit et se disait que le magistrat de police allait peut-être se raviser et revenir pour l'arrêter. Elle ne répondait donc que par monosyllabes aux questions de Tom, et celui-ci, au bout d'une heure, désespérant une conversation suivie, la quitta en lui disant:—Je vais vous faire apporter à dîner. Une demi-heure après, mistress Fanoche était à table en présence d'un morceau de roastbeef et d'une foule de pâtisseries. Le révérend Peters Town avait commandé à Tom de ne rien épargner et de traiter mistress Fanoche avec tout le confortable possible. Mais mistress Fanoche n'avait pas grand'faim, l'angoisse lui serrait l'estomac. Elle dîna donc du bout des lèvres; Tom remonta, espérant que mistress Fanoche causerait davantage après souper; mais il n'en fut rien. Elle se borna à demander si le révérend Peters Town était rentré. Tom lui répondit que non, et descendit à son office de fort mauvaise humeur. La soirée s'écoula. Mistress Fanoche aurait fort bien pu se mettre au lit; mais elle n'osa pas. Poursuivie par cette pensée, que le magistrat de police pouvait se raviser et ordonner son arrestation, elle avait déjà ouvert la fenêtre et mesuré la hauteur où elle était du sol. La fenêtre donnait sur le jardin entouré de grilles assez hautes, et toute fuite était impossible de ce côté-là. Néanmoins, mistress Fanoche ne se couchait point et, au lieu de se dissiper peu à peu, sa terreur augmentait à mesure que sonnaient les heures de la nuit. Le révérend ne revenait pas. Tout à coup, il était alors plus de minuit, la sonnette de la porte d'entrée se fit entendre, puis des voix confuses montèrent jusqu'à la nourrisseuse. Elle entr'ouvrit sa porte sans bruit et prêta l'oreille; et elle reconnut la voix de Tom qui disait:—Mais je vous jure que mon maître est absent.—Oui, mais il y a une femme là-haut, que nous avons ordre de conduire en prison, répondit une autre voix. Et mistress Fanoche, éperdue, courut vers sa fenêtre, avec l'intention de sauter dans le jardin au risque de se casser le cou. Malheureusement la force lui manqua, et ses jambes refusant de la supporter, tant son émotion était grande, elle s'affaissa au milieu de la chambre, en poussant un sourd gémissement.
XXVI
En entendant sonner, Tom était allé ouvrir sans défiance. Il était même persuadé que c'était le jeune clergyman, le secrétaire du révérend Peters Town qui entrait. Quel n'avait pas été son étonnement en se trouvant face à face avec M. Simouns, car ce n'était pas la première fois qu'il voyait le prétendu agent de police, celui-ci ayant eu affaire la veille au révérend qui s'était concerté avec lui pour l'enlèvement du petit Irlandais. M. Simouns était suivi d'un nègre, et la vue de ce nègre effrayait quelque peu le valet de chambre sacristain.—Mon maître est sorti, disait-il.
—Oui, répondit M. Simouns en pénétrant dans le vestibule, mais il y a en haut une femme que nous venons arrêter.
—Voilà ce que je ne souffrirai pas, répondit Tom. Je suis le serviteur fidèle de mon maître, reprit Tom, et ce qu'il me commande je le fais.
—Que vous a-t-il donc commandé, votre maître, monsieur Tom?
—De ne laisser la femme dont vous parlez sortir d'ici sous aucun prétexte. Et si vous ne me tuez, ou ne me garrottez....
—Mon cher monsieur Tom, dit M. Simouns, il n'y a qu'un malheur à toutes vos belles résolutions. C'est que c'est le révérend qui m'envoie.
—Alors, dit Tom, il vous a certainement donné un mot de sa main?
—Non, il a fait mieux que cela, il m'a donné son portefeuille pour vous le remettre, en vous priant de le serrer dans son secrétaire. Et M. Simouns tendit à Tom, un peu interdit, le portefeuille du révérend, duquel il avait extrait, du reste, l'ordre d'arrestation signé par le lord chief justice. Si Tom eût vu M. Simouns pour la première fois, peut-être se fût-il défié tout de même, et fût-il allé jusqu'à supposer que le révérend était tombé aux mains d'une bande de voleurs. Mais Tom avait déjà vu M. Simouns en grande conférence avec son maître. En outre, le portefeuille renfermait des banknotes, et quel est le voleur qui rend un portefeuille ainsi meublé? Tom ajouta donc une foi pleine et entière aux paroles de M. Simouns.—Ah! fit-il, s'il en est ainsi, venez. Je vais vous livrer la petite dame.
Mistress Fanoche, on le sait, avait entr'ouvert sa porte sans bruit et elle avait entendu une partie de ce dialogue. Alors, la peur s'était emparée d'elle. On venait l'arrêter! Et elle avait essayé de se traîner jusqu'à la fenêtre et de sauter dans le jardin.
Mais elle n'en avait pas eu la force et lorsque M. Simouns et le nègre, conduits par Tom qui s'était armé d'un flambeau, arrivèrent, ils la trouvèrent étendue sans connaissance sur le parquet.
—Eh bien dit M. Simouns, j'aime autant cela. Nous n'aurons pas besoin de lui mettre un bâillon pour l'empêcher de crier. Il fit un signe au nègre Shoking,—car on doit l'avoir reconnu,—prit mistress Fanoche à bras le corps et la chargea sur son épaule.—En route, dit M. Simouns. Shoking et lui avaient laissé à la porte un fiacre à quatre places. Ils y déposèrent mistress Fanoche évanouie; puis M. Simouns souhaita le bonsoir à Tom, l'engageant à se coucher, car, disait-il, le révérend Peters Town ne devait pas rentrer cette nuit-là; et ils montèrent dans le fiacre en disant au cabman: Conduis-nous à la station de police.
—Mais, dit alors Shoking, je croyais que nous allions à Newgate, maître. Alors, qu'allons nous faire à la station de police?
—C'est ce que tu vas voir. Nous allons chercher le dossier de mistress Fanoche. Tu penses bien, dit-il, qu'il faut que la misérable soit pendue. Et pour qu'elle soit pendue, il faut que le magistrat qui l'a interrogée et l'a laissée libre sous caution, remette son interrogatoire et son dossier au gouverneur de Newgate.
—Mais puisqu'il l'a admise à fournir caution?
—Aussi ne saura-t-il pas ce que je veux faire du dossier que je vais lui réclamer de la part du révérend en lui montrant l'ordre écrit par le lord chief justice.
La station de police était à deux pas de la maison du révérend. Quand la voiture s'arrêta, mistress Fanoche était toujours évanouie.—Je te la confie, dit M. Simouns. Et il sauta lestement à terre et tira la sonnette de nuit de la station. Peu après, la porte s'ouvrit et se referma sur lui. Mistress Fanoche était toujours évanouie; cependant un soupir souleva sa poitrine, et Shoking se dit: Je crois qu'elle revient à elle. En effet, le premier soupir fut suivi d'un second, puis d'un troisième, et la nourrisseuse s'agita convulsivement sur la banquette du fiacre. Mais, en ce moment, on ouvrit la portière, et M. Simouns reparut, un immense portefeuille sous le bras. C'était le dossier de mistress Fanoche.—A Newgate cria-t-il au cocher.
A peine la voiture se fut-elle remise en mouvement, que la nourrisseuse ouvrit les yeux.—Où suis-je? dit-elle. Les lanternes projetaient une faible clarté à l'intérieur du fiacre. Mistress Fanoche aperçut d'abord le nègre, puis M. Simouns, et crut avoir affaire à des inconnus.—Mon Dieu! répéta-t-elle, où suis-je? quels sont ces hommes? que me veulent-ils? Mais alors, une voix qui la fit tressaillir lui répondit:—Ma chère, vous êtes au pouvoir de deux agents de police, qui vous conduisent à Newgate, d'où vous ne sortirez que le jour de votre mort.—Mistress Fanoche jeta un cri aigu.
—Oh! cette voix, dit-elle, où donc ai-je entendu cette voix? M. Simouns se mit à rire:
—Cela t'apprendra, ma chère, dit-il, à trahir l'homme gris. A ces paroles, mistress Fanoche poussa un nouveau cri et retomba évanouie sur les coussins du fiacre. Une demi-heure après les portes de Newgate se refermaient sur elle, et M. Simouns remettait son dossier au gouverneur. Dès lors, aucune puissance humaine ne pouvait plus sauver mistress Fanoche de la potence qu'elle avait si bien méritée....—L'heure de Dieu vient tôt ou tard, murmurait l'homme gris en s'en allant, et Dieu, c'est la suprême justice.
XXVII
Le fiacre qui avait conduit l'homme gris et Shoking à Newgate, les attendit à la porte, tandis qu'ils faisaient écrouer mistress Fanoche. L'opération n'avait pas duré dix minutes. Avec de vrais agents de police mistress Fanoche se serait peut-être débattue; peut-être même aurait-elle crié; mais avec l'homme gris, elle ne souffla mot. Cet homme exerçait sur elle un tel empire, il lui inspirait une si grande épouvante qu'elle n'avait opposé aucune résistance, et n'était sortie de son évanouissement que pour s'abandonner à une prostration sans limites. L'homme gris et Shoking étaient donc remontés en voiture.—Où allons-nous? demanda alors Shoking.
Le maître consulta sa montre:—Quatre heures du matin, dit-il. Il ne fera pas jour avant sept heures et demie. Nous avons du temps devant nous.—Mais où allons-nous? répéta Shoking qui avait ouvert la portière.—A Hampsteadt. Shoking transmit l'ordre au cocher. Maître, reprit-il, quand le fiacre roula, vous avez mis Jenny, son fils et John Colden en sûreté, c'est bien. Mais... vous?... Et il y avait dans cette timide question, comme une vague et mystérieuse terreur.—Moi, dit l'homme gris en souriant, je n'ai pas encore accompli ma tâche. Écoute-moi, et tu comprendras que je n'ai pas le droit de quitter Londres. Les Irlandais attendaient un chef; ce chef est un enfant et jusqu'à l'heure où devenu homme, il pourra prendre en mains ce pouvoir occulte qui lui fera une royauté dans l'ombre, en attendant le triomphe du jour, il faut qu'une main plus ferme, une pensée plus intelligente, fasse mouvoir tous les fils de cette vaste intrigue, tous les soldats de cette immense conspiration qui enveloppe peu à peu l'Angleterre. L'abbé Samuel a besoin d'un homme auprès de lui, et cet homme c'est moi. Shoking secoua la tête.—Oui, dit-il, tout cela est fort bien; mais deux personnes presque aussi fortes que vous, ont juré votre perte, le révérend Peters Town et miss Ellen.—Je ne crains que cette dernière, répondit l'homme gris; je la crains jusqu'à l'heure où elle m'aimera.—Mais vous avez donc encore cet espoir? fit naïvement Shoking.—Oui.
L'accent de l'homme gris était net et convaincu; mais il ne persuada point Shoking.—Singulière idée, murmura-t-il après un silence, que de vouloir se faire aimer de cette femme hautaine et cruelle, et qui n'a d'humain que l'apparence.
Le jour où elle m'aimera, elle sera mon esclave, dit l'homme gris. J'en ferai un des serviteurs les plus dévoués de l'Irlande.
Shoking murmura à part lui:—Tous les hommes de génie ont leur marotte. Celui-là a mis dans sa tête qu'il serait aimé de miss Ellen. Mais il en sera, je crois, pour ses frais d'espérance, et il a le temps d'attendre. Le fiacre atteignit Hampsteadt assez rapidement. Alors, comme il s'arrêtait à la grille du cottage, un souvenir traversa l'esprit de Shoking:—Maître, dit-il, ne m'avez-vous pas dit que vous me rendriez ma couleur naturelle? Quand donc le ferez-vous?
—C'est pour cela que je t'amène ici. Et Shoking éprouva en même temps un mouvement de joie et un sentiment de regret. Il fut joyeux de penser qu'il allait redevenir blanc; mais il soupira en songeant qu'il cesserait, du même coup, d'être marquis, décoré d'une foule d'ordres et porteur d'un nom si long qu'il aurait fait trois lignes du journal le Times.
Le cottage était silencieux et perdu dans l'ombre des grands arbres qui l'environnaient.—Tu n'es pas revenu ici depuis que je t'ai fait marquis? demanda l'homme gris.—Non, répondit Shoking.—Alors, tu ne sais pas comment va la fille de Jefferies?—Non. Mais Suzannah doit toujours être auprès d'elle.
L'homme gris traversa le jardin et pénétra dans le vestibule de la maison où brûlait une petite lampe suspendue au plafond.
Ce valet de chambre modèle qui, le premier, avait appelé Shoking mylord, dormait tout vêtu sur une banquette. L'homme gris l'éveilla. Le valet ne témoigna aucune surprise à la vue de Shoking devenu nègre.—Suis-nous, dit l'homme gris, ou plutôt éclaire-nous, nous allons à la chambre de lord Wilmot.
Le valet prit un flambeau et monta le premier les marches du large escalier. Tous trois arrivèrent ainsi dans ce cabinet de toilette où Shoking avait pris son premier bain.—Tu ne reconnais pas mylord? dit alors l'homme gris au valet de chambre. Mylord a eu une fantaisie, il s'est teint en noir pour pénétrer dans une taverne où les nègres se réunissent.—Excentrique! murmura le valet avec flegme.—Prépare un bain, dit encore l'homme gris, et va me chercher cette caisse en bois des îles dans laquelle se trouvent plusieurs flacons.
Le valet ouvrit les robinets à tête de cygne, et l'eau chaude et l'eau froide tombèrent en même temps dans la baignoire de marbre blanc. Puis il sortit pour aller chercher la caisse demandée par l'homme gris. Alors celui-ci dit à Shoking:—Tu penses bien que ce n'est pas l'affaire d'une heure. Ton traitement durera quinze jours, et pendant quinze jours tu prendras soir et matin un bain comme celui que je vais te préparer. Déshabille-toi.
Shoking poussa un dernier soupir en regardant du coin de l'oeil cette rosette multicolore qui ornait la boutonnière de son paletot. Puis il obéit. Et comme il se glissait dans le bain et fermait les deux robinets, le valet de chambre revint avec la caisse aux flacons mystérieux.
XXVIII
L'homme gris ouvrit alors la caisse et y prit une fiole qu'il fit miroiter à la bougie et qui contenait une essence incolore. Puis il la déboucha et en versa le contenu dans le bain. Aussitôt l'eau se colora en vert tendre et Shoking s'écria:—Mais c'est un bain d'absinthe que vous me faites prendre.
—Attends, dit l'homme gris. Il prit un second flacon qu'on eût dit plein de vin, et il versa dans le bain. L'eau, verte tout à l'heure, passa subitement au rouge vif; puis ce rouge devint écarlate, s'assombrit un peu et Shoking épouvanté murmura.—Bon! voici que je suis dans le sang à présent.
—Tu vas rester deux heures dans ce bain, dit le maître, et puis, ton valet de chambre te lèvera, t'essuiera, t'enveloppera dans un peignoir bien chaud et te mettra au lit. Comme tu es fatigué, tu dormiras. Quand tu t'éveilleras, tu te feras apporter un miroir.—Et je me retrouverais blanc?
—Non, mais tu t'apercevras que ton noir est moins vif et que ta peau se marbre par places.—Et ce soir, je prendrai un autre bain?—Oui.
L'homme gris s'approcha alors d'une table sur laquelle il y avait de quoi écrire. Puis il prit la plume et traça quelques mots sur une feuille de papier. Et, remettant ce papier au valet de chambre:—Chaque soir, dit-il, tu iras chez le chimiste du quartier et tu lui feras emplir ces deux flacons de la composition que je viens de prescrire, puis tu les verseras l'un après l'autre dans le bain de mylord. Le valet s'inclina.
—Mais, dit Shoking, est-ce que je ne pourrai pas sortir durant ces quinze jours?—Non, car à mesure que le traitement opérera, ton corps passera par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et tu seras hideux à voir. On te jetterait des pierres, si tu te montrais dans la rue. Shoking, soupira de nouveau,—Mais au moins, dit-il, je reviendrai blanc?—Comme neige.—Et mes cheveux?—Tes cheveux retourneront au roux, leur couleur naturelle.
Alors l'homme gris laissa Shoking au bain, et passa dans une pièce voisine, où il procéda, lui aussi, à une nouvelle toilette. Il se débarrassa de sa perruque de cheveux blancs, de son crâne plissé, et de tout ce qui constituait M. Simouns, pour redevenir ce gentleman de trente-six à trente-huit ans, à l'oeil bleu, au visage pâle et distingué, aux favoris châtain-clair, cet homme enfin d'une rare distinction que les dandys de Hyde Park avaient pris pour le gentilhomme russe amoureux de miss Ellen. Quand il fut ainsi métamorphosé, il revint dans la pièce où Shoking était toujours au bain.—Je viens te dire adieu, fit-il, et m'occuper de trouver au révérend une prison digne de lui, et plus sûre que la première.
Shoking, à qui l'homme gris avait raconté la manière dont le révérend Peters Town était tombé en son pouvoir, ne put réprimer un éclat de rire. L'homme gris lui serra main, puis il s'enveloppa de son waterproof et quitta le cottage. Comme il avait renvoyé le fiacre qui les avait amenés, il descendit Heath-mount à pied, fumant son cigare, et du pas tranquille d'un bourgeois de Londres qui quitte le club après une partie de whist. Il rentra ainsi dans Londres, en moins d'une heure et demie, et quelque chose qui ressemblait à un rayon de jour commençait à percer le brouillard lorsqu'il arriva dans la cité.
Une taverne qui avait une licence de nuit, était ouverte dans Farringdon street à peu près en face de l'imprimerie du Times. Comme l'homme gris n'avait pas eu le temps de manger depuis la veille au matin, il y entra, s'installa dans le box des gentlemen et se fit servir des sandwich et du vin de Porto. Son repas fini, il s'aperçut que le jour grandissait, et jetant une couronne sur le comfort il se remit en route, à petits pas, sans se presser, comme un homme qui roule de vastes projets dans sa tête.
Le Black-Friars ou pont des Moines-Noirs est au bout de Farringdon street. L'homme gris le traversa et gagna ainsi la rive droite de la Tamise. Une fois là, il hâta tout à coup le pas. Sans doute il avait trouvé ce qu'il cherchait depuis son départ de Hampsteadt, c'est-à-dire l'endroit où il pourrait mettre le révérend Peters Town en sûreté et dans l'impossibilité de recouvrer sa liberté. Au lieu de s'enfoncer dans les ruelles sombres du Borough, l'homme gris remonta alors vers le Southwark. Et suivant toujours le bord de la Tamise, il se dirigea vers Queen's Élisabeth Tavern, l'établissement auprès duquel, le bateau dans lequel on avait enlevé le révérend, était retourné stationner. Au coup de sifflet qu'il fit entendre, un autre répondit, puis le bruit de deux avirons, et la barque vint chercher le maître.—As-tu fait ce que je t'ai commandé? dit l'hommage gris à l'Irlandais.
—Oui, j'ai porté un panier de provisions à Harris.—Et le prisonnier.—Il se tenait tranquille.
—C'est bien. Pousse au large. A bord de la péniche.
La barque fila sur la Tamise encore chargée de brouillard, bien que le jour eût grandi; elle repassa sous le pont des Moines et le pont de Londres et mit le cap sur Rotherithe. Mais tout à coup l'homme gris poussa un cri d'étonnement et de stupeur. Il écarquillait vainement les yeux; vainement il cherchait la péniche du regard... La péniche avait disparu... et sans doute le révérend Peters Town avec elle!...
XXIX
Où avait donc passé la péniche et avec elle le révérend Peters Town, que l'homme gris croyait si bien tenir en son pouvoir? Pour le savoir, il faut rétrograder de quelques heures, et pénétrer, bien avant le jour, dans une taverne de Rotherithe où se réunissait une population d'ouvriers des ports et des matelots, plus hideuse encore que celle qui se presse, la nuit, sur l'autre rive de la Tamise, dans les bouges du Wapping. Cette taverne avait un singulier nom, l'hôtellerie de l'Ange On y buvait, on s'y querellait, on y échangeait à toute heure des coups de poings et quelquefois des coups de couteau. Quand venait minuit, le landlord posait les volets à sa devanture et avait l'air de fermer boutique; mais les habitués ne s'en allaient pas pour cela. Quelquefois un policeman se montrait au bout de la rue, mais il avait bien soin de ne pas passer devant l'hôtel de l'Ange. Or, cette nuit-là, un homme entra en disant:—Si personne ne me paye à boire, ou si le landlord ne me fait pas crédit d'un verre de gin ou d'ale, je mourrai très-certainement de soif, car je n'ai pas un demi-penny dans ma poche.
—Hé! c'est Nichols, dit un matelot de commerce en levant la tête.—Oui, c'est moi, Robert, répondit Nichols, l'ancien associé de John le rough et de l'Écossais Mac Ferson, pour la capture du condamné à mort John Colden.—Tu as soif? dit le matelot.—Ma gorge est plus sèche que le four d'un pâtissier.
—Et pas d'argent?—J'ai bu mon dernier shilling hier soir.—Viens t'asseoir ici, je t'invite, dit encore le matelot.
Nichols ne se le fit pas répéter, et, sur un signe de Robert, une servante apporta un pot de bière brune.—Ça ne va donc pas? reprit celui-ci.—Non, dit Nichols.—Tu ne veux donc plus travailler aux docks?—Ah! dame! soupira Nichols, c'est l'ambition qui m'a perdu et pour avoir été trop gourmand...—Tu n'as plus de quoi manger? —Hélas!
Et Nichols fit à Robert le matelot, le récit de ses aventures et de ses mésaventures, c'est-à-dire du temps qu'il avait perdu à rechercher John Colden, alléché qu'il était par la prime annoncée. Le matelot, qui était un honnête garçon, haussa les épaules:—C'est des bêtises tout ça, dit-il. Veux-tu travailler? J'ai de l'ouvrage à te proposer.—Quel ouvrage? fit Nichols.—Cinquante shillings et la nourriture pour une semaine.—Plaît-il? fit Nichols.
—Tel que tu me vois, dit le matelot, je suis venu ici pour embaucher quatre hommes. Si tu veux en être, c'est marché conclu.
—Mais pour quelle besogne? demanda Nichols. —Tout ce qu'il y a de plus simple et de plus honnête. Tu as navigué?—Dix ans.—Fort bien. Nous embarquons au point du jour.—Et où allons-nous?—A Boulogne, par la Tamise; nous allons conduire un convoi de chevaux pour le compte de master Manning, le marchand célèbre.
A ce nom, Nichols tressaillit et se souvint de ses aventures sur la péniche.—Cela te va-t-il? insista le matelot.—Oui.—Eh bien! bois encore un coup. As-tu faim?—Oui, dit encore Nichols.
Robert fit servir de la choucroute et du jambon à Nichols, qui se mit à dévorer. Une heure après ils quittaient le cabaret en compagnie de deux autres ouvriers des ports, comme Nichols, anciens matelots.—Les chevaux arriveront par le convoi de cinq heures du matin, à la gare de London-Bridge, dit alors Robert; et il faut que nous soyons à bord pour les recevoir. Mais il nous manque un matelot, où le prendre?—Bah! fit Nichols. Je gagerais tout ce qu'on voudra que nous allons le trouver à bord de la péniche.—Comment cela?—Il n'y a pas de nuit où quelque pauvre diable, qui ne sait où coucher, n'aille s'y réfugier.—Tiens, dit Robert, c'est une idée cela!
Et ils se dirigèrent vers le bord de l'eau, et, un quart d'heure après, ils montaient à bord de la péniche. L'Irlandais Harris n'avait pas quitté son poste, seulement, il avait absorbé les provisions que lui avait apportées le batelier, il avait bu un pot de bière tout entier, et s'était endormi ensuite. Seulement il s'était couché tout de son long sur le panneau qui fermait la cale, au fond de laquelle le révérend Peters Town était prisonnier, et, si celui-ci avait essayé de sortir ou de briser le panneau, Harris se fût certainement éveillé.—Quand je te disais que nous trouverions notre affaire ici, s'écria Nichols en apparaissant, en haut de l'échelle qui plongeait dans les flancs de la péniche. Et, à la lueur du bout de chandelle allumé par Nichols, le matelot Robert et les deux autres compagnons aperçurent Harris l'Irlandais endormi.
XXX
La lumière éveilla Harris en sursaut. En un clin d'oeil il fut sur ses pieds et regarda les gens à qui il avait affaire. Harris, nous l'avons dit, était un véritable colosse et il était doué d'une force herculéenne. Mais il était en présence de quatre hommes, et quatre hommes viennent toujours à bout d'un seul. Mais Harris, en dépit de ses proportions gigantesques, était intelligent et possédait un grand sang-froid.—Que voulez-vous? dit-il.—Tiens, dit Nichols, c'est un Irlandais.—Et je m'en vante, fit Harris. Je vous demande ce que vous me voulez. Et il prit l'attitude d'un boxeur qui se met en défense. Mais le matelot Robert lui dit:
—Tu es ombrageux, camarade. Sois bien persuadé que nous ne te voulons pas de mal, au contraire... et tu me parais homme à ne pas refuser cinquante shillings.—Cela dépend, dit froidement Harris.—Que faisais-tu ici?... demanda encore Robert. Harris avait les deux pieds sur le panneau de la cale, et il était par conséquent toujours maître de son prisonnier.—Et vous-même, répondit-il, qu'y venez-vous faire?...—Je suis le capitaine du bâtiment.—De cette péniche.—Oui.—Eh bien! dit Harris, excusez-moi, mais ne sachant où coucher...
—Je m'en doute bien, reprit le matelot. Seulement, il va falloir choisir, camarade.—Choisir quoi?—Ou aller finir ta nuit ailleurs, ou être des nôtres, car nous allons partir. Harris tressaillit.—Avec la péniche?...—Et un convoi de chevaux.—Diable! pensa l'Irlandais, le maître n'avait pas prévu ça. Comment vais-je tirer le révérend de la cale?
Robert ajouta:—Tu ne me parais pas riche.—Je suis pauvre comme tous les Irlandais, répondit fièrement Harris.—Mais tu ne refuses pas de gagner ta vie honnêtement.—Non, certes.
—J'ai besoin d'un quatrième matelot. Nous allons à Boulogne et nous revenons. Tu seras nourri et tu auras cinquante shillings.—Mais fit Harris qui tenait à gagner du temps, avant de m'embarquer comme matelot, il faudrait savoir si j'ai navigué. Cependant, rassurez-vous, j'ai dix ans de mer et j'ai été pilote-côtier.—Alors, tu tiendras la barre, fit Robert.
Harris eut un frisson de joie à ces derniers mots. Une inspiration, rapide comme un éclair, traversa son esprit. Il était peu probable qu'on eût affaire dans la cale avant le départ, et l'épaisseur du panneau avait dû empêcher le révérend Peters Town d'entendre ce qui se disait dans l'entre-pont.
Or, comme il pouvait tout aussi bien supposer que la péniche était pleine d'Irlandais, il était présumable qu'il continuerait à se tenir tranquille.
Donc, une fois en route, et lui tenant, la barre, Harris était sûr de son plan, c'est-à-dire de la réalisation de cette idée qui venait de lui passer par l'esprit. Cette idée, comme on va le voir, était fort simple. Harris s'était dit:—Je connais la Tamise comme le quartier de Drury lane, où j'habite depuis quinze ans. Je sais qu'à l'embouchure du fleuve il y a des rochers à fleur d'eau, que les pilotes évitent avec soin. Je passerai au travers avec mon habileté merveilleuse, et je me gagnerai ainsi la confiance de mes compagnons, qui ne se défieront plus de moi. Mais, un peu plus loin, à un quart de lieue des côtes, il y a un autre récif; je gouvernerai droit dessus, et la péniche sombrera. Je suis assez bon nageur pour gagner la côte à la nage, et probablement mes compagnons en feront autant. Il n'y aura que le prêtre qui, enfermé à fond de cale, se noiera. Le maître m'avait commandé de le garder prisonnier; mais, à l'impossible nul n'est tenu. Je le noie, c'est tout ce que je puis faire.
Et dès lors, Harris parut accepter avec empressement les offres du matelot Robert. Les mâts, couchés sur le pont, furent redressés et gréés; puis on attendit le convoi de chevaux. Le convoi arriva un peu après six heures, et fut embarqué immédiatement. Les premiers rayons du jour perçaient le brouillard, lorsque Robert prenant le commandement de la péniche, ordonna l'appareillage, et bientôt après, la péniche, toutes voiles dehors; quitta le mouillage de Rotherithe et s'élança sur les flots de la Tamise. Une heure plus tard, Robert disait à Nichols, en lui montrant Harris qui tenait la barre:—Je crois que nous avons fait là une fière rencontre. C'est un matelot fini.—Oui, mais il me déplaît, murmura Nichols. Le révérend Peters Town était toujours à fond de cale et personne n'avait songé à y descendre.
XXXI
Déjà la péniche avait passé devant Gravesend et approchait de l'embouchure de la Tamise; déjà Harris était sûr du triomphe, et le matelot Robert, embauché par M. Manning comme capitaine, s'extasiait sur son habileté à tenir la barre, lorsque Nichols, qui n'était pas un travailleur de premier ordre, se dit:—Je ne me suis pas encore reposé, je vais descendre dans l'entre-pont, et je dormirai un brin sur la paille, entre deux chevaux. Le hasard voulut que la place qu'il choisit pour son lit de repos fût tout auprès du panneau de la cale. —Hé! hé! dit-il, c'est pourtant là que j'avais enfermé Shoking, et que cet imbécile de Mac Ferson l'a laissé échapper.