IV LES TRIBULATIONS DE SHOKING PONSON DU TERRAIL (continued 3)
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Puis, il se dirigea lentement vers la porte.
A Londres, la population catholique est pauvre, souffreteuse, presque entièrement composée d'Irlandais, et un gentleman paraissant favorisé des dons de la fortune était chose rare, sinon inouïe, dans l'humble église de Saint-George.
Aussi, l'abbé Samuel obéit-il en ce moment à une sorte de curiosité vague en suivant le gentleman de loin.
De l'autre côté de la grille du cimetière, un groom, monté sur un robuste poney d'Écosse, tenait en main une admirable jument de pur sang.
L'étonnement de l'abbé Samuel redoubla en voyant le gentleman se diriger vers la jument, dont le groom lui présenta respectueusement la bride, mettre le pied à l'étrier et sauter en selle.
Néanmoins, ce personnage ne s'éloigna pas tout de suite. Les Irlandais se pressaient autour de lui et quelques femmes déguenillées, portant leurs enfants demi nus, lui tendirent la main. Le gentleman fit un signe, et son groom se mit à distribuer des shillings et des demi-couronnes. Un vieillard s'approcha à son tour: c'était un vieux soldat de marine, qui avait perdu un bras. Le gentleman lui mit une guinée dans sa main unique et lui dit, en lui désignant le prêtre irlandais qui s'était arrêté à quelques pas.
—Mon ami, vous voyez ce digne homme? c'est l'abbé Samuel.
—Oh! je le connais bien, dit le vieillard. Et quel est le malheureux, à Londres, qui ne le connaît pas?
—Eh bien! veuillez aller à lui et priez-le de s'approcher de moi.
Mais le prêtre avait compris le geste, le regard, et il s'empressa de venir au gentleman.
—Monsieur l'abbé, lui dit-il, voulez-vous accepter une modeste offrande pour votre église?
Et il tendit au prêtre stupéfait un petit portefeuille en cuir de Russie, qui renfermait sans doute une poignée de bank-notes.
Mais l'étonnement de l'abbé Samuel ne provenait plus de la générosité du gentleman; il avait une tout autre cause. Le prêtre avait reconnu cette voix, la seule chose qui restât de l'homme gris, dans ce parfait et respectable gentleman. La foule se tenait respectueusement à distance, et ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.
—Eh bien! fit le gentleman en souriant, puisque vous ne me reconnaissez pas, pourquoi voulez-vous que les hommes de Scotland-yard me reconnaissent?
Et s'il me prenait fantaisie de me présenter chez vous demain en mendiant, et le front couvert de cheveux blancs, vous me feriez l'aumône. Ainsi donc, rassurez-vous, et à demain...
Sur ces derniers mots, il salua le prêtre avec respect, jeta une dernière poignée de shillings et de couronnes autour de lui, et rendit la main à sa monture, qui partit à ce trot magistral auquel on reconnaît les steppeurs de premier ordre.
La foule s'était écoulée peu à peu dans les petites rues avoisinantes, l'homme gris avait disparu depuis longtemps, que l'abbé Samuel était encore là, auprès de la grille du cimetière, plongé dans une rêverie profonde.
Alors le jeune clergyman chargé d'exécuter les ordres du révérend Peters Town s'approcha. Il y avait plus d'une heure qu'il attendait.
Prêtres catholiques ou clergymen, c'est-à-dire ministres du culte anglican, ont à peu près le même costume, qui consiste en un pantalon noir, une longue redingote boutonnée, un chapeau rond. Un étranger s'y trompe, mais le peuple anglais ne s'y trompe pas. Le clergyman a un cravate blanche. Le prêtre catholique porte un col noir assez haut, duquel s'échappe un mince liseré blanc formé par la chemise. Toute la nuance est là. Les deux cultes n'ont aucun rapport entre eux, et les prêtres des deux églises s'évitent soigneusement.
Les anglicans, les dominateurs qui font observer et respecter la religion de l'État et touchent de grosses prébendes, ont un profond mépris pour ce pauvre homme, apôtre d'une foi tolérée et à peine respectée, qui ne touche, lui, aucun traitement somptueux, et qui en est réduit pour vivre aux aumônes des fidèles, presque aussi pauvres que lui. Le prêtre catholique, évite aussi soigneusement tout contact avec les clergymen.
Ce n'est point par dédain, mais par humilité, et peut-être aussi par crainte, tant la persécution séculaire l'a accoutumé à passer la tête inclinée. L'abbé Samuel fit donc un pas en arrière et eut même un mouvement de surprise inquiète et craintive, en se trouvant face à face avec un ministre de la foi inventée par le roi Henri VIII.
Mais le clergyman était jeune, il avait un visage sympathique, une voix pleine de douceur, et il salua le prêtre catholique avec respect.
—Monsieur l'abbé, lui dit-il, il est un terrain neutre sur lequel nos deux églises peuvent se rencontrer, c'est le terrain de la charité.
—Vous avez raison, monsieur, répondit l'abbé Samuel en rendant son salut au clergyman.
Celui-ci continua:—Je me suis d'abord rendu à Saint-Gilles, mais, ne vous ayant point trouvé, je suis venu ici.
Il vous est arrivé souvent, nous le savons, de prodiguer vos soins et vos aumônes à des malheureux appartenant à notre communion.
—Tous les hommes sont mes frères, répondit simplement l'abbé Samuel.
—Nous aussi, reprit le clergyman, nous pratiquons votre maxime, et c'est ce qui fait qu'un malheureux catholique est entre mes mains et va mourir, en dépit de nos efforts et de nos soins. A la dernière heure, le pauvre homme réclame vos consolations; les lui refuserez-vous?
—Je suis prêt à vous suivre, dit l'abbé.
—Eh bien! venez...
Et le clergyman héla un cab qui passait vide, au coin de la place.
XXXI
Le cab monta rapidement vers le pont de Londres. L'abbé Samuel était tellement absorbé qu'il n'avait pas entendu les indications données au cabman par le clergyman. Le pont de Londres est peut-être le plus encombré du monde. Des milliers de voitures s'y croisent en tous sens et à toute heure, et souvent la circulation s'y trouve momentanément interrompue. Quand le cab fut au milieu, il fut contraint de s'arrêter. Alors l'abbé Samuel put embrasser d'un regard cet immense panorama de la Tamise, et cet horizon, sans limite, de toits, de chapelles et de clochers qu'on appelle Londres. Le clergyman, étendant la main, lui montra la coupole étincelante de Saint-Paul, qui resplendissait sous un pâle rayon de soleil, à travers le brouillard. Regardez, lui dit-il, c'est là que nous allons.
—A Saint-Paul? fit l'abbé Samuel en tressaillant.
—Comment donc un catholique se trouve-t-il dans votre église?
—Je ne sais pas, répondit le clergyman, je ne sais, en ce moment, qu'obéir aux ordres que j'ai reçus, car c'est le révérend Péters Town qui m'a envoyé vers vous.
—Ah! fit l'abbé qui se prit à songer à cet homme qui avait servi les fenians, dans la nuit qui avait précédé l'enlèvement de John Colden.
Au bout du pont de Londres, le cab se reprit à rouler avec rapidité, et il monta au grand trot la large voie de Cannon street. Un quart d'heure après, le prêtre catholique et le ministre anglican entraient à Saint-Paul. L'office du matin était fini et l'église était déserte. Un bedeau éteignait les cierges du choeur. Saint-Paul a plutôt l'air d'un panthéon que d'une église. Avec ses statues de généraux et d'amiraux, ses murs blancs, ses boiseries froides et d'un effet monotone, ses dorures d'un goût médiocre, ça et là, ce temple fait regretter la plus modeste des églises catholiques, avec ses vieux vitraux, ses tableaux de sainteté, et cette atmosphère chargée d'encens qui éveille dans l'âme la moins croyante de mystérieuses aspirations. Le clergyman conduisit l'abbé Samuel qui, pour la première fois, entrait dans Saint-Paul.
—Le moribond est là haut dans la lanterne. Et il le mena à la porte de cet escalier de plusieurs centaines de marches qui monte à l'intérieur de la coupole.—En haut, lui dit-il, vous trouverez le révérend Peters Town et le malheureux qui vous attend. Et le clergyman resta dans l'église, tandis que l'abbé Samuel commençait cette pénible ascension. En montant, l'abbé se posait cette question qui lui paraissait insoluble:
—Comment un catholique se trouvait-il dans la lanterne de Saint-Paul, l'église métropole du culte anglican? Tout en haut de l'escalier, l'abbé Samuel leva la tête et vit l'austère révérend Peters Town debout sur les dernières marches, qui le salua de la main et lui dit:—Venez, monsieur, suivez-moi. Et il le conduisit dans une chambre ménagée dans la coupole, où le prêtre catholique vit un homme couché dans un lit et qui paraissait prêt à rendre l'âme. Il s'approcha de lui et prit sa main. Le prétendu moribond leva sur lui un oeil plein de gratitude. Puis son regard alla chercher le révérend Peters Town et devint suppliant.
—Monsieur l'abbé, dit ce dernier, je vous laisse seul avec ce malheureux. Vous me retrouverez sur la terrasse de la coupole.
L'abbé Samuel s'inclina. Puis, le révérend parti, il ferma la porte et revint auprès de cet homme qui réclamait son ministère.
—Vous êtes donc bien malade, mon ami?
—Non, répondit cet homme tout bas; mais il y va de ma vie, et c'est pour cela que j'ai consenti à vous faire demander. Et le prétendu moribond, qui était Irlandais, se mit à parler dans ce patois des côtes de la verte Érin qui est incompréhensible pour les Anglais.
—Je suis un misérable, lui dit-il. Catholique, je me suis mis au service des ennemis de notre foi et je suis sacristain ici depuis près de dix ans, mais le repentir m'a touché et j'ai servi nos frères une heure. C'est moi qui ai allumé le feu électrique.
—Je le sais, dit l'abbé Samuel. Mais ne vous a-t-on pas mis en prison?
—Oui d'abord, mais on m'a relâché, faute de preuves.
—Alors on vous a chassé d'ici. Comment y êtes-vous revenu?
—C'est le révérend Peters Town qui est venu me chercher et m'a dit que mon emploi me serait rendu si je consentais à jouer le rôle d'un homme qui va mourir et si je vous appelais à mon chevet.
Pourquoi? je ne sais pas. Que veulent-ils? je l'ignore...
—Mais défiez-vous... On m'a fait avaler je ne sais quelle médecine qui m'a donné la fièvre et m'a mis en cet état; mais j'ai conservé toute ma raison, et c'est pour cela que je vous préviens. Je ne veux plus trahir mes frères... défiez-vous.
Et pendant que cet homme parlait, le révérend attendait derrière la porte, et il crut que le prêtre catholique recevait la confession du sacristain.
Au bout d'une demi-heure, l'abbé Samuel rouvrit la porte. Le révérend feignit d'accourir.
L'abbé Samuel était pâle, mais la sérénité régnait sur son visage, et quelque piége qu'on lui eût tendu, il paraissait résolu à braver ses ennemis. Le révérend Peters Town le prit par la main et le conduisit sur cette étroite terrasse qui fait le tour du dôme, lui disant:
—Venez, monsieur, il faut que je vous parle!... Le jeune prêtre le suivit.
Saint-Paul est bâti au point culminant de la colline qui domine les deux rives de la Tamise.
Du haut de cette terrasse, pour peu que le temps soit clair, pour peu que le brouillard se déchire, la ville immense apparaît toute entière aux regards fascinés.
Comme Jésus, emporté par Satan sur la montagne, l'abbé Samuel avait été conduit là par le ministre anglican, qui voulait éblouir l'humble apôtre, en déroulant sous ses pieds les splendeurs titanesques de la cité colossale.—Regardez! lui dit-il.
—Pourquoi me montrez-vous cela?
—Londres est la reine du monde, et cette église où nous sommes, la reine de Londres, dit le révérend d'une voix solennelle et inspirée.
Vous êtes jeune, vous êtes éloquent, pourquoi ne vous laisseriez-vous point devenir grand?
—Je ne vous comprends pas?
—Regardez, non plus à vos pieds, dit le révérend, mais là-bas, à l'ouest, au bord du fleuve, voyez-vous ce palais dont le brouillard en lambeaux estompe les tourelles et les clochetons?
—Oui, dit l'abbé Samuel; c'est Lambeth palace.
—C'est la demeure du chef de notre religion à nous, fit le révérend avec orgueil; c'est un palais aux lambris dorés, aux escaliers de marbre, et ce palais, je vous l'offre.
—A moi? dit l'abbé Samuel.
Et l'abbé fit un pas en arrière, et, il regarda cet homme, comme Jésus dut regarder Satan lorsque celui-ci lui offrit l'empire du monde!...
XXXII
Le révérend Peters Town sembla vouloir profiter de la stupeur de l'abbé pour continuer:
—Voyez-vous cette ville immense? C'est Londres, la capitale des trois royaumes et du monde entier, car où que vous alliez, au fond des déserts, sur le moindre rescif perdu au milieu de l'océan, flotte le drapeau britannique.
Londres est la maîtresse du monde, et deux pouvoirs se partagent cette royauté, la noblesse et le clergé.
Le lord chancelier commande à l'un, l'archevêque de Canterbury est le chef de l'autre.
Voulez-vous être un jour celui qui gouverne sous les lambris de Lambeth palace? Vous avez le front vaste des hommes que Dieu fait rois par la pensée, vous devez être ambitieux, continua le révérend Peters Town. Abandonnez ce culte suranné, cette église vermoulue que vous avez condamnée chez nous à l'obscurité et au silence; nous vous tendons la main, venez avec nous.
La stupeur du jeune prêtre avait fait place à l'indignation, mais cette indignation était muette et contenue à ce point que le révérend Peters Town put croire que la tentation le mordait au coeur.
—Jusqu'à présent, poursuivit-il, quel a été votre lot? vous avez vécu pauvrement, obscurément, prêchant votre foi à des mendiants, servant une cause perdue d'avance.
Venez à nous et nous vous ferons grand et fort, vous serez riche et puissant, et vous deviendrez un de ces deux maîtres du monde dont je vous parlais tout à l'heure.
Enfin la voix de l'abbé Samuel se fit jour à travers sa gorge crispée.—Mais c'est une apostasie que vous me demandez! s'écria-t-il.
—Non point une apostasie, mais une conviction, dit le prêtre anglican avec audace.
Soudain l'abbé Samuel, qui d'abord avait reculé, fit un pas vers lui. A son tour, il prit la main du prêtre anglican et lui dit:
—Je vous ai écouté, écoutez-moi à votre tour.
Il était transfiguré en parlant ainsi.
Ce jeune homme, pâle et chétif en apparence, avait grandi tout à coup; son oeil bleu, si doux et si triste d'ordinaire, lançait des éclairs, sa voix était devenue sonore et vibrante, et le révérend Peters Town, ce grand dominateur de consciences, courba la tête sous ce regard plein d'éclairs.
—Écoutez-moi, répéta l'abbé, écoutez-moi!
Et, lui aussi, il s'avança vers la balustrade et il promena un long regard sur la ville colossale accroupie comme un monstre aux millions d'yeux et de têtes sur les deux rives de la Tamise.
—Oui, dit-il alors, vous avez raison: à vous les palais aux dômes d'or, à vous le fleuve sur lequel passent les grands navires aux opulentes cargaisons, à vous la puissance commerciale du monde et les biens de la terre. Vous m'avez montré Lambeth palace, et le Parlement, et Westminster...
Eh bien! regardez plus loin encore, sur la gauche, au milieu de ces pauvres maisons enfumées du Southwark? Voyez-vous cette humble église? Voyez-vous ce clocher qui monte dans le ciel brumeux, c'est Saint-George.
Saint-George est notre temple à nous, et il est l'égal de Saint-Pierre de Rome, la vieille basilique, et l'autel où nous montons est le même que celui où montaient les premiers prêtres chrétiens, il y a dix-huit cents ans.
La doctrine que vous prêchez est d'hier, et pourtant vous êtes aussi divisés que des frères ennemis, et chacun de vous a une foi nouvelle, et chacun veut être pontife et avoir ses disciples.
Nous, nous n'avons qu'un autel, comme nous n'avons qu'un chef.
Vous placez dans vos temples tout neufs les statues de vos grands hommes, mais nous, à travers les siècles, à travers les âges barbares, nous avons conservé les oeuvres des maîtres, qui étaient grands surtout parce qu'ils croyaient.
Que notre église soit la cathédrale orgueilleuse ou l'humble chapelle irlandaise, elle restera debout au milieu des orages, car la foi est éternelle.
Ah! vous me montrez Londres, la ville immense, et vous me dites: Voilà notre empire! Je vous montre, moi, ces pauvres maisons qui entourent une misérable église, et je vous dis: Nous sommes plus riches que vous!
La parole de l'abbé Samuel était devenue sonore comme les sons graves de l'orgue; à son tour il tenait courbé sous son regard cet homme qui avait méprisé sa jeunesse et sa foi.
Et, quand il eût fait un geste pour que le révérend Peters Town lui livrât passage, celui-ci s'écarta tout frémissant.
Et l'abbé Samuel, la tête haute, calme, sublime, quitta cette terrasse de la tentation, gagna l'escalier du dôme et descendit.
Le jeune clergyman était en bas, auprès de la chaire, attendant les ordres de son supérieur.
Le prêtre catholique passa près de lui sans le voir, et sortit de Saint-Paul. Alors le clergyman, frappé de cette démarche, de ce visage plein de sérénité, comprit qu'il avait dû se passer en haut quelque chose d'extraordinaire, et il monta.
Le révérend Peters Town, pâle, l'oeil en feu, les lèvres crispées, était toujours appuyé à la balustrade du dôme. Tel Satan devait être lorsque le Christ eut repoussé ses offres. Le clergyman s'approcha: le révérend ne le vit point. Pendant quelques minutes, le jeune homme se tint à l'écart, n'osant faire un pas, n'osant prononcer un mot. Enfin le révérend se retourna; il vit le clergyman et lui dit:
—Que peuvent-ils donc avoir au coeur ces hommes qui ont fait voeu de pauvreté et dont la vie est un combat perpétuel? J'ai parlé à son ambition, et son ambition est restée muette. Ah! ce jeune homme est notre ennemi le plus terrible, croyez-le... mais je le terrasserai...
Et le révérend, du haut de Saint-Paul, montra le poing à l'humble église de Saint-George.
—L'abbé Samuel m'a terrassé, murmura-t-il, mais j'aurai ma revanche, et elle sera terrible!...
Et il eut un accent de haine et une expression de fureur dans le visage et le regard qui firent frissonner le jeune clergyman.
XXXIII
Laissons l'abbé Samuel quitter, le front haut, la cathédrale de Saint-Paul, et l'homme gris, s'en allant caracoler à Hyde-Park avec l'espoir d'y rencontrer miss Ellen.
Retournons à Rotherithe, où nous allons retrouver nos connaissances de la nuit précédente, John le rough et Nichols. Paddy avait passé une partie de la nuit avec eux, on s'en souvient, puis il les avait quittés en leur disant:—J'ai idée, moi, que le condamné John Colden n'est pas à Rotherithe.
—Et où crois-tu qu'il est? avait demandé Nichols, fortement découragé par l'évasion de Shoking et la disparition de l'écossais Macferson.
—C'est mon secret.
—Comment ton secret? Tu ne dois pas avoir de secret pour nous, puisque nous sommes associés, avait dit Nichols.
—Ne te fâche pas, répondit Paddy, et écoute-moi: Quand je vous ai rencontrés, j'étais moi-même à la recherche de John Colden. Mais je n'agissais pas pour mon compte.
—Et pour qui donc travaillais-tu?
—Pour une personne puissante qui triplera, au besoin, la prime offerte par la police. Et je vous l'ai dit, tout à l'heure, je crois bien que je sais où est le condamné?
—Pourquoi donc, alors, ne veux-tu pas nous le dire?
—Je vous le dirai, mais quand la personne pour qui je travaillais me l'aura permis, et elle me le permettra, allez; et il y a mieux, je stipulerai avec elle pour vous, des conditions de salaire magnifiques. Paddy parlait avec un accent de franchise qui convainquit Nichols.—Et quand verras-tu cette personne?
—Cette nuit même, je vais y aller.
—Où te retrouvons-nous?
—Où vous voudrez, dit Paddy, qui ne prévoyait pas la besogne et les instructions que lui donnerait miss Ellen.
—Eh bien? dit Nichols, ici même, au bord de l'eau. Nous coucherons dans la péniche.
—Soit, dit Paddy. Et il s'en alla.
On sait ce qui s'était passé. Paddy avait fait partie de l'expédition souterraine accomplie par miss Ellen et lord Palmure.
On se souvient qu'il avait fait part de ses soupçons à miss Ellen, touchant cette lumière qui brillait toute la nuit dans le clocher de Saint-George, et que miss Ellen, devinant que ce n'était point de John Colden, mais de l'homme gris qu'il s'agissait, lui avait enjoint d'avertir l'abbé Samuel. Miss Ellen, qui avait un plan en donnant cet ordre, avait donc congédié Paddy, modifiant ainsi du tout au tout la conduite de cet homme vis-à-vis de ses associés de la nuit.
Donc, Nichols et John le rough qui, le bateau de police éloigné, étaient retournés chercher un abri pour le reste de la nuit dans la péniche, constatèrent, après un long sommeil, que Paddy n'était pas revenu, bien qu'il leur eût donné rendez-vous. Alors John regarda Nichols.
—Veux-tu savoir ma pensée? Eh bien! j'ai idée que Paddy s'est moqué de nous, ou qu'il nous trahit.
—Au profit de qui?
—Des Irlandais, pardieu? Sais-tu où il demeure?
—Oui, dans le Southwark, et dans un passage qui donne dans Adam's street.
—Eh bien! allons chez lui, nous verrons bien.
Et quittant la péniche, Nichols et John se rendirent dans le Southwark. Là ils gagnèrent Adam's street.
Il était alors six heures du matin, et c'était précisément le moment où l'abbé Samuel se rendait, comme il le faisait tous les dimanches, chez la femme et les enfants de Paddy. Tout à coup John serra le bras à Nichols.—Regarde!
—Vois-tu ce jeune homme vêtu de noir? C'est l'abbé Samuel, celui-là même qui assistait John Colden sur l'échafaud. Et il sait bien certainement où est le condamné.
—Tu crois?
—Il n'est pas Irlandais pour rien.
—Suivons-le, au lieu d'aller chez Paddy?
Ils firent trois ou quatre pas derrière le prêtre; puis, soudain, Nichols s'arrêta bouche béante.
—Oh! par exemple! dit-il enfin. Il entre chez Paddy.
John fronça le sourcil et tous deux, qui ne s'aperçurent pas non plus que le clergyman s'effaçait sous une porte, après avoir suivi l'abbé Samuel, tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec une expression de défiance croissante.
—Puisque l'abbé Samuel entre chez Paddy, fit John, c'est que Paddy nous trahit.
—C'est ce que nous allons voir, dit Nichols.
Peu après la femme et les enfants de Paddy sortirent.
Alors Nichols passa devant la maison, jeta un regard furtif à travers la fenêtre et aperçut l'abbé Samuel qui tenait les mains de Paddy et paraissait le remercier avec effusion.
—Regarde, dit-il. John s'approcha.
—Je te le disais bien, il nous trahit.
—Eh bien! dit Nichols, il sera puni. Et les deux roughs se donnèrent la main et jurèrent la mort de Paddy, l'homme acheté par miss Ellen. Puis ils disparurent, et Nichols dit à John:
—Nous reviendrons ce soir? Et il fera connaissance avec six pouces de la lame de mon couteau.
Pendant ce temps, Paddy et sa femme, qui était rentrée après le départ de l'abbé Samuel, parlaient tout bas de ce cottage et de ces terres que miss Ellen leur avait promis loin de Londres, la grande ville de la corruption!...
XXXIV
Suivons maintenant le gentleman qui quittait Saint-George à cheval et s'en allait à Hyde-Park, si merveilleusement transformé, que l'abbé Samuel ne l'avait reconnu qu'à la voix.
L'homme gris s'en alla au grand trot, gagna le pont de Westminster, traversa tout le quartier de Belgrave square et entra dans le jardin royal. Il était alors midi. En hiver, les quelques personnes de qualité qui restent à Londres et qui n'y sont retenues, du reste, que par les travaux du parlement, fréquentent Hyde-Park vers le milieu du jour.
Si un pâle rayon de soleil, vers midi, traverse le brouillard et s'ébat sur les gazons, aussitôt les équipages à deux et à quatre chevaux envahissent les allées; les cavaliers et les amazones se croisent en tous sens, échangeant des saluts et des poignées de main. Ce jour-là, il y avait foule quand l'homme gris arriva. La jument qu'il montait était une bête admirable, nous l'avons dit, et, bien que rien ne soit moins rare, en Angleterre, qu'un beau cheval, elle attira tous les regards.
Un groupe de jeunes gens, perchés sur les banquettes d'une mail-coach, engagèrent des paris. Était-ce un Anglais, un Français, un Américain? Nul ne le savait. Les uns parièrent que c'était un nabab, les autres qu'il pourrait bien appartenir à l'ambassade du Brésil nouvellement installée. Un tout jeune homme, le baronnet sir Edmund W..., dit à son tour:—Je sais qui c'est. C'est un Russe, le comte R... qui est amoureux fou de miss Ellen Palmure.
—Que nous chantez-vous là, Edmund?
—La vérité, messieurs. Vous savez que miss Ellen, la plus belle personne des trois Royaumes, a refusé la main des plus riches seigneurs de Londres, le fils de lord C... entre autres, qui a voulu se brûler la cervelle l'année dernière.
—Et la main du baronnet sir Williams P..., qui se l'est brûlée, ajouta un autre gentleman.
—A la suite de cet événement miss Ellen est allée en Italie, il y a deux ans, reprit sir Edmund, et c'est là que commence mon histoire.
—Contez-nous la donc, Edmund.
—Miss Ellen a passé un mois à Monaco où, comme vous le savez, il y a autant de Russes que d'Anglais. Elle y a tourné la tête du comte R..., et il a juré qu'il l'épouserait.
—Et vous croyez que le comte R... est ce gentleman qui vient de passer. Sur quoi basez-vous cette opinion?
—Sur un fait bien simple: Il y a trois mois qu'on n'a vu miss Ellen à Hyde-Park, et elle y est aujourd'hui.
—C'est vrai, elle vient d'entrer par la grille de White-hall.
—Mais cela ne prouve rien...
—Pourquoi donc?
Un cavalier s'était joint aux gentlemen du mail coach et galopait auprès de leur voiture. C'était un jeune étourdi qu'on appelait le marquis de L...
—Messieurs, dit-il, vous pouvez engager des paris, je tiens pour Edmund, et je vais avoir la preuve de ce qu'il avance.
—Comment l'aurez-vous, marquis?
—Oh! très-facilement. Je vais l'aller demander à miss Ellen elle-même; je suis fort de ses amis, comme vous savez.
—Mais vous ne l'épouserez pas?
—Dieu m'en garde! Le mari que prendra miss Ellen sera un véritable esclave.
Les paris s'engagèrent.—Mille livres que le gentleman n'est ni Russe ni amoureux, dit l'un.—Je tiens les mille livres, répondit sir Edmund.
Le jeune marquis de L... mit son cheval au galop et courut après miss Ellen qu'on apercevait au bord de la serpentine, maniant avec une adresse infinie son superbe poney d'Irlande.
En entendant le galop du cheval, la jeune fille se retourna, reconnut le marquis et le salua de la main, pensant qu'il ne faisait que passer. Mais le marquis l'aborda et lui dit:—Miss Ellen, j'ai fait un pari.
—Ah! vraiment? fit-elle, et lequel?
—C'est que le comte R... était à Londres. A Hyde-Park, et qu'il y venait pour vous rencontrer.
—Oh! dit miss Ellen en souriant, le comte R..., qui s'est montré très-épris de moi à Monaco, m'a certainement oubliée.
—Voilà qui est impossible, miss Ellen.
—Et si par hasard il est à Londres, c'est que d'autres affaires l'y amènent.
—Cependant il est ici.
—Vous le connaissez donc?
—Pas le moins du monde, mais nous venons de voir passer un gentleman que personne ne connaît, et sir Edmund prétend que c'est lui.
—Et où est-il, ce gentleman?
—Là-bas.
Miss Ellen suivit la direction donnée à sa cravache par le marquis, et elle aperçut, en effet, à cent pas de distance, un gentleman qui avait mis son cheval au pas.—Nous sommes trop loin ici pour que je puisse vous dire si c'est le comte R..., dit miss Ellen.
—Eh bien! voulez-vous galoper avec moi jusque là? dit le marquis.
—Volontiers.
Et miss Ellen rendit la main à son poney, qui fila comme une flèche. Le marquis galopait à côté de miss Ellen. Soudain celle-ci arrêta brusquement son cheval. Elle avait reconnu non-seulement la jument, mais encore le groom qui suivait le gentleman à distance.—Qu'est-ce? dit le marquis étonné.
Miss Ellen était devenue toute pâle.—Mon cher marquis, lui dit-elle, vous savez que je suis capricieuse! J'exige de vous que vous restiez ici.
—Pourquoi?
—Je veux m'approcher toute seule de ce gentleman. Si c'est le comte R..., je reviendrai vous le dire. Attendez-moi ici, auprès de cet arbre.
—Soit, dit le marquis.
Et miss Ellen, agitée d'un bizarre pressentiment, se remit à galoper sur les traces de l'homme gris, qui continuait à s'éloigner.
XXXV
L'homme, gris continuait son chemin.
Il trottait au bord de la serpentine, cette rivière microscopique dont les Londoniens sont plus fiers que de la Tamise, se retournant d'une façon si imperceptible que miss Ellen n'avait pu s'en apercevoir.
Mais il avait parfaitement vu la jeune fille, lui, et ce qu'il voulait, c'était se rapprocher le plus possible des grilles de Hyde-Park, afin de n'avoir pas grand chemin à faire, au besoin, pour gagner une des portes. Miss Ellen galopait avec furie.
Elle dépassa le groom qu'elle avait reconnu.
C'était bien celui à qui quelques jours auparavant, elle avait offert de l'argent pour qu'il lui dît le vrai nom et la demeure de son maître.
Elle avait également reconnu la jument de pur sang, et le cavalier qui la montait avait la tournure de celui qu'elle cherchait. Mais comme elle arrivait tout près de lui, il se retourna et un cri de surprise échappa à miss Ellen. Elle ne reconnaissait plus l'homme gris.
Son étonnement, sa stupeur furent même si naïfs, que l'homme gris se prit à sourire.
Puis son regard s'alluma et pesa sur miss Ellen.
Alors miss Ellen courba la tête et eut un léger frisson. Ce n'était pas lui et c'était lui. S'il avait changé de visage, il avait conservé son regard.
Et, saluant la jeune fille, il fit volter son cheval et s'approcha d'elle.—Bonjour, miss Ellen, dit-il.
—Oh! murmura-t-elle, c'est sa voix.
—Pardonnez-moi, miss Ellen, dit-il, mais il a bien fallu me grimer un peu pour venir ici et n'être pas reconnu.—Vous! encore vous! dit-elle.
—Jusqu'au jour où vous m'aimerez, répondit-il. Et il rangea familièrement son cheval à côté du cheval de miss Ellen. Le groom suivait à distance et avait été rejoint par celui de miss Ellen. Celle-ci avait dominé sur-le-champ ce premier moment d'émotion que lui faisait toujours éprouver la rencontre de son ennemi.
—Une belle journée qu'on dirait la première du printemps, miss Ellen, dit l'homme gris d'une voix harmonieuse, une journée où il fait bon parler d'amour, n'est-ce pas? Miss Ellen le regarda:
—Vous êtes donc toujours fou? dit-elle avec un accent de mépris ironique.
—Peut-être...
—Hier, reprit-elle, vous avez déployé vos talents de sorcier et d'escamoteur.
—Vous êtes cruelle, miss Ellen.
—Aujourd'hui, le rôle de don Juan ne vous déplaît pas.
—J'aime votre ironie, miss Ellen. Elle m'accuse bien franchement votre haine. Et la haine est le commencement de l'amour.
Elle haussa imperceptiblement les épaules.
Puis ricanant toujours:
—Vous êtes hardi, dit-elle. Cette nuit, vous étiez sous mon toit, et j'ai respecté l'hospitalité, mais ici, nous sommes en public. Au moment où je vous parle, il y a vingt gentlemen qui vous prennent pour un gentilhomme russe, le comte de R..., qui, lui aussi, est amoureux de moi.
—Fort bien, miss Ellen. Où voulez-vous en venir?
—A ceci. Je n'ai qu'un signe à faire, et ils m'entoureront. Je n'ai qu'à leur dire: Cet homme que vous ne connaissez pas et que vous prenez pour un gentleman...
—Est le dernier des misérables, interrompit l'homme gris en souriant, le chef de ces hommes qui, dans l'ombre, conspirent contre l'Angleterre; c'est ce bandit à visage de Protée qui a sauvé John Colden de l'échafaud.
—Oui, dit miss Ellen, je puis les appeler et leur dire tout cela.
—Et, dit encore l'homme gris avec calme, comme en Angleterre tout gentleman s'est fait recevoir constable, il ne sera nul besoin de policemen pour m'arrêter. Eh bien! faites ce signe, dit-il avec tranquillité. Je ne chercherai pas à fuir.
—Vous continuez à me braver, je le vois. Mais prenez garde!
—Par exemple, dit l'homme gris, qui eut à son tour un accent d'ironie, on s'étonnera peut-être dans l'aristocratie anglaise que vous ayez des relations avec ce bandit.
—Oh! fit-elle, peu m'importe ma réputation, si j'assouvis ma haine.
—Eh bien! allez, miss Ellen, appelez le marquis de L... qui vous suit à distance; faites signe au mail coach qui vient de notre côté et sur la banquette duquel je vois perchés bon nombre de vos fidèles.
—Non, dit miss Ellen, je veux être généreuse aujourd'hui encore. D'ailleurs le dimanche est un jour de repos, un jour de trêve, par conséquent.
—Que craignez-vous de moi, miss Ellen, maintenant que je vous ai rendu les lettres... de Dick Harisson?
Miss Ellen fronça le sourcil tout à coup et son oeil eut un éclair de colère.—Ah! dit-elle, vous osez me parler de ces lettres? Mais vous en avez gardé une?
—Moi? Et il y eut un tel accent d'étonnement dans ce simple mot, que miss Ellen le regarda avec une sorte de stupeur.—Il en manquait une, dites-vous? reprit-il. C'est impossible, je les ai comptées, il y en avait dix-sept.
—J'en ai écrit dix-huit, moi.
—Eh bien! je vous jure, miss Ellen, que je n'en ai trouvé que dix-sept dans la bière. Qu'est devenue la dix-huitième? Je l'ignore. Mais je vous jure que je le saurai, et si elle existe, elle vous sera rendue. Et l'homme gris salua miss Ellen et s'éloigna au galop. Il avait déjà franchi la porte de Stanhop street, que miss Ellen pétrifiée était encore au bord de la serpentine, les yeux baissés. Enfin elle releva la tête.—Cet homme est un ennemi loyal, se dit-elle. Il n'a pas la lettre. Qu'est-elle donc devenue? Elle tourna bride, revint vers le marquis de L... et lui dit en souriant:
—Mon ami, vous avez perdu votre pari. Ce n'est pas le comte R...? Mais... vous connaissez ce gentleman? Et c'est...? Mystère!
Et miss Ellen eut un éclat de rire et s'éloigna au galop.
Comme elle rentrait deux heures après, à l'hôtel Palmure, le suisse lui remit une enveloppe carrée arrivée il y avait quelques minutes. Miss Ellen l'ouvrit et son coeur battit. L'enveloppe renfermait la dix-huitième lettre accompagnée de ces mots:
«La mère de Dick l'avait gardée. Je vous l'envoie avec les compliments de celui que vous aimerez tôt ou tard!...»
Un éclair de fureur passa dans les yeux de miss Ellen.—Ah! dit-elle, maintenant, que je ne te crains plus, homme énigme, à nous deux! la guerre commence...
XXXVI
Cette longue journée du dimanche s'était écoulée enfin, car rien n'est interminable et triste comme le dimanche à Londres. Tout est fermé, magasins et public-house; la foule qui circule dans les rues est silencieuse et recueillie, sinon par dévotion, au moins par habitude. Chacun paraît s'ennuyer et se tordre la mâchoire; et on en voit qui regardent le ciel, trouvant que le jour a l'air de se prolonger indéfiniment. Enfin, la nuit vient, le gaz s'allume dans les rues, quelques établissements publics se rouvrent; la poste, qui a chômé tout le jour, expédie les lettres pour l'étranger et la province, et le publicain reparaît à son comptoir avec son tablier, son habit noir et sa cravate blanche. Le peuple anglais, le dimanche soir, est comme le peuple turc pendant le rhamadan, c'est-à-dire au lendemain du carême. Il se rattrape de son long jour d'abstinence avec une fiévreuse ardeur.
Dans les quartiers pauvres, au Wapping, à White-Chapel, à Rotherithe, dans le Borough, dans le Southwark, les tavernes s'emplissent dès huit heures du soir.
Le policeman, toujours respecté, se montre même indulgent; il n'appréhende les ivrognes au collet que lorsque le scandale est trop flagrant.
Sinon, il ferme les yeux sur ceux qui s'en vont en décrivant des courbes et des arabesques, et passe devant les public-house sans trop regarder à travers les carreaux, garnis au dedans de rideaux rouges. Ce soir-là, Paddy, qui était demeuré tout le jour enfermé dans sa maison, Paddy se leva du coin du poêle qui ronflait joyeusement, maintenant qu'on avait de l'argent et partant du coke et du charbon:
—Femme, dit-il, je vais aller me promener un peu. J'ai mal de tête.
—Il fait froid, dit mistress Paddy.
—Je boutonnerai mon habit.
—Et puis, continua sa femme, je ne saurais dire pourquoi, mais j'aimerais mieux que tu restasses ici.
—J'ai soif, dit Paddy.
—Il y a sur la table une cruche de bière brune toute pleine.
—La bière qu'on boit chez soi rafraîchit moins que celle du public-house.
Mistress Paddy soupira.—Seigneur Dieu, dit-elle, comme les hommes sont entêtés, en vérité!
—Ah çà! mais pourquoi donc veux-tu que je ne sorte pas? dit Paddy d'un ton bourru.
—Je te l'ai dit, je ne sais pas. C'est une idée.
—Une drôle d'idée! ricana Paddy.
—Et puis, fit mistress Paddy, j'ai comme un pressentiment ce soir. Il me semble que ce matin le prêtre irlandais s'est méfié de quelque chose. Je ne sais pas pourquoi encore, continua sa femme, mais il me semble que miss Ellen t'a donné là une drôle de besogne, en te disant de l'avertir que Nichols et les autres savaient que John Colden était dans le clocher de Saint-George.
—Moi aussi, dit Paddy, je ne comprends pas pourquoi elle m'a dit d'agir ainsi.
—Car enfin, dit mistress Paddy, elle a, comme son père, la haine des Irlandais, et alors pourquoi leur donner un avis charitable?
—Femme, dit Paddy, je te le répète, je n'y comprends absolument rien, mais, enfin, du moment que je me suis vendu à miss Ellen et que je lui ai juré de faire ce qu'elle me commanderait, je n'ai pas besoin de discuter ses ordres.
Et Paddy fit un pas vers la porte. Mais sa femme lui prit le bras et le retint. Écoute encore, lui dit-elle. Je te disais donc que j'avais dans mon idée que ce matin l'abbé Samuel s'était méfié de quelque chose.
—Eh bien! que veux-tu que j'y fasse?
—Je voudrais que tu restasses ici. Je me méfie des Irlandais.
—Bon! dit Paddy, en haussant les épaules, si j'avais à me méfier, ce ne serait pas d'eux.
—De qui donc?
—De John le rough et Nichols.
—Pourquoi?
—Mais parce que je leur avais promis d'aller les rejoindre, de leur dire où était John Colden et que miss Ellen m'a défendu de les revoir.
Heureusement, ajouta Paddy, comme se parlant à lui-même, je ne les rencontrerai pas par ici. Ils sont à Rotherithe et ils n'en bougeront pas, car ils sont persuadés que c'est à Rotherithe que se cache John Colden. Et il fit un pas encore.
—Ainsi tu veux sortir? dit sa femme d'une voix presque émue.
—Je vais boire un coup.
—Paddy, je t'en prie...
—Ah! mais tu m'ennuies! dit Paddy avec colère, laisse-moi donc aller où je veux! j'ai passé d'assez mauvais moments à White-cross! Vas-tu pas vouloir me remettre en prison, toi? Et il repoussa sa femme avec brusquerie, tira la porte et sortit. Le passage où il demeurait était bruyant comme en plein jour, et une foule de gens déguenillés s'y croisaient en tous sens.
—Bonjour Paddy, dirent quelques voix, te voilà donc sorti de prison?
—Oui, mes amis, bonsoir! et merci! Et Paddy se dirigea d'un pas rapide vers Adam's street qui était au bout du passage. Il concevait l'idée d'aller boire du porter à Queen-Elisabeth.
La taverne qui portait ce nom royal était située au bord de la Tamise, entre le pont de Westminster et Lambeth palace. La bière y était excellente et coûtait un peu plus cher. Mais Paddy avait de l'argent en poche et ne regardait pas à la dépense.
Il s'enfonça donc dans un dédale de ruelles, pour aller au plus court, car les passages, à Londres, abrègent singulièrement les distances, et il finit par se trouver dans une rue tout à fait déserte. Alors il entendit marcher derrière lui.
Instinctivement et comme s'il eût été, à son tour, impressionné par les pressentiments de mistress Paddy, il s'arrêta net et attendit que l'homme qui le suivait s'approchât. Il s'était arrêté sous un bec de gaz. Les pas devenaient plus bruyants et bientôt un homme apparut dans le cercle de lumière décrit par le réverbère.
Paddy tressaillit. Il avait reconnu John le rough.—La! Paddy, dit celui-ci, ne va donc pas si vite! Est-ce que tu bois sans les camarades le dimanche? John paraissait de belle humeur et même un peu gris.—Où vas-tu! dit-il encore.
—Queen's Elisabeth tavern, répondit Paddy.
—Eh bien! allons, dit John. Et il prit Paddy par le bras et l'entraîna. A partir de ce moment, on ne devait plus revoir vivant le malheureux Paddy...
XXXVII
On l'a vu, la femme de Paddy s'était opposée de toutes ses forces à ce qu'il sortît.
Mais les femmes si puissantes sur l'homme en toute autre circonstance, sont battues par la taverne. L'homme qui a soif n'écoute rien. Donc, Paddy était parti. Les enfants étaient couchés sur leur grabat, côte à côte, la soeur et le frère, exemple touchant de la misère anglaise qui va jusqu'à mélanger les deux sexes.
Lisbeth remit du coke dans le poêle, l'additionna d'une galette de fiente de vache et, mouchant avec ses doigts la chandelle de suif qui brûlait sur la table, elle se mit à lire la Bible en bonne Anglaise qu'elle était.
Les catholiques convaincus s'accommoderaient mal des transactions de conscience de mistress Paddy: mais, elle, partant de ce principe, que les pauvres gens n'ayant pas le choix de la besogne, appartiennent à ceux qui les payent et suivent ensuite leurs ordres, ne se jugeait pas tellement coupable qu'elle crût pouvoir se dispenser de ses devoirs religieux.
Donc, elle s'était mise à lire la Bible fort dévotement, prêtant parfois l'oreille aux bruits du dehors, s'interrompant quelquefois pour regarder les deux enfants qui dormaient. Les heures s'écoulèrent. Lisbeth lisait toujours, mais son visage devenait de plus en plus inquiet. Peu à peu les rumeurs du dehors s'éteignirent; les portes des maisons voisines, se fermaient, le silence succédait au bruit. Paddy ne revenait pas. Alors Lisbeth se leva et, de plus en plus inquiète, ouvrant sa porte, elle se mit sur le seuil.
Un homme entrait dans le passage, elle eut un battement de coeur, pensant que c'était Paddy.
Mais l'homme passa devant elle et ne s'arrêta point. Ce n'était point celui qu'elle attendait. Puis après celui-là, un autre, et encore un autre; et puis, plus rien. Le passage était devenu ombre et silence. Lisbeth entendit sonner successivement deux et trois heures du matin. Les femmes des ouvriers de Londres sont comme les femmes du peuple de Paris; elles savent où sont les cabarets que leurs maris fréquentent et connaissent les habitudes de chacun de ces établissements.
Lisbeth, de plus en plus agitée par des pressentiments sinistres, repassa dans sa tête cette nomenclature de public-house et de tavernes que Paddy fréquentait avant son incarcération. Où était-il? Était-il demeuré dans le Southwark? avait-il poussé jusqu'au Borough? Tout à coup un souvenir traversa son esprit: Elle se rappela que, lorsqu'elle allait voir Paddy à White-cross, le prisonnier pour dettes, quand il avait bien maudit son créancier, pleuré sur ses enfants dont il était séparé et épuisé la kyrielle de ses lamentations, donnait un regret à la bière brune et au gin de Queen's Elisabeth Tavern.
Elle se rappela encore que, pendant cette journée qui venait de s'écouler, le nom de cette taverne lui était venu deux ou trois fois aux lèvres. Or, la taverne de la Reine-Élisabeth était ce qu'on appelle à Londres un établissement de nuit. Elle avait une licence pour demeurer ouverte jusqu'au jour, Lisbeth n'hésita plus. Les enfants dormaient, et à leur âge on a le sommeil dur. Elle souffla la lampe, tira la porte après elle et donna un tour de clé, tout en laissant cette clé dans la serrure, pour le cas où Paddy rentrerait tandis qu'elle serait à sa recherche.
Les pauvres ne se volent pas entre eux.
Lisbeth savait bien que sa maison était la dernière à laquelle les voleurs songeraient, par la raison toute simple qu'il n'y avait rien à voler.
La femme de Paddy se mit donc à errer dans le Southwark. Tout en ayant la conviction que son mari était à Queen's tavern, elle ne voulut pas laisser inexplorés les cabarets du voisinage. Elle entra successivement dans une demi-douzaine de public-house où Paddy était connu. On ne l'avait pas vu, et la plupart des publicains le croyaient encore à White-cross. Dans le dernier où elle entra, elle rencontra un homme de Adam's street qui lui dit:—Tu cherches Paddy? je l'ai rencontré... Il descendait vers la Tamise seul?—C'est bien cela, pensa Lisbeth; il a de l'argent, il est allé à la Reine-Élisabeth.
Et elle sortit du public-house et se dirigea d'un pas rapide vers le bord de la Tamise. Là, les rues étaient tout à fait désertes. Seul, l'établissement de Queen's Élisabeth tavern brillait dans la nuit, comme un phare au raz de l'eau.
Cette taverne si fort prisée par Paddy, était une sorte de repaire composé d'un vaste rez-de-chaussée en planches et en torchis qui s'élevait de quelques mètres à peine au-dessus du niveau de la Tamise, et dont le seuil était quelquefois inondé, au moment des grandes marées.
Quand tout dormait dans le voisinage, la taverne ouvrait ses yeux rouges et flamboyants, c'est-à-dire ses fenêtres éclairées par des lampes fumeuses, dont les reflets indécis ricochaient sur la Tamise, et dans le silence de la nuit, on entendait monter ses refrains obscènes et ses bruyantes querelles.
Une autre femme eût hésité peut-être à aborder ce repaire, mais Lisbeth entra.
Personne ne la connaissait, et quelques hommes la regardèrent avec curiosité.
Elle demanda au publicain s'il avait vu Paddy.
A ce nom de Paddy, un homme, qui buvait tout seul dans un coin, leva la tête.—Est-ce de Paddy qui sort de White-cross, la petite mère, que vous voulez parler? dit-il. Je l'ai rencontré voilà une heure, dans Bridge-road, il paraissait ivre. Il remontait vers Saint-George.
—Est-ce qu'il était seul?
—Non, il était avec deux hommes qui m'ont paru être des Irlandais, aussi vrai que je m'appelle John et qu'on m'a surnommé le Rough, comme si nous n'étions pas tous des roughs, hein? Et John le rough se remit tranquillement à boire. Lisbeth, agitée des plus sinistres pressentiments, sortit.—Oh! murmura-t-elle, j'ai peur du prêtre catholique... Il se sera vengé!... j'ai peur... j'ai peur... Et mistress Paddy conservant néanmoins l'espoir que son mari avait fini par rentrer, regagna le Southwark en toute hâte. Il était alors quatre heures du matin, et si Paddy n'avait pas reparu, c'est que, bien certainement, il lui était arrivé malheur...
XXXVIII
A mesure qu'elle approchait de chez elle, Lisbeth sentait son coeur battre à outrance et ses jambes fléchir sous le poids de son corps. Comme elle entrait dans Adam's street, elle vit un groupe d'hommes sous un bec de gaz, à l'entrée du passage où elle demeurait. Ces hommes causaient avec animation et paraissaient s'entretenir de quelque événement extraordinaire. Il y avait également du monde au seuil d'un public-house encore ouvert. Lisbeth s'approcha toute tremblante. Personne ne fit attention à elle, tant l'émotion était générale. Le Southwark, bien que misérable, est un quartier tranquille, et les scènes sanglantes du Wapping y sont si rares que Lisbeth entendit une voix qui disait:—Il y a au moins dix ans que pareille chose n'est arrivée.
Comme elle s'approchait encore, elle put voir dans le passage et sentit ses cheveux se hérisser.
Le passage était plein de monde et une douzaine de policemen allaient et venaient à travers la foule compacte devant la maison de Paddy. Lisbeth fit quelque pas encore et s'arrêta muette, la gorge crispée, en proie à une mystérieuse épouvante. La porte était ouverte, la maison pleine, et elle entendait des cris de désespoir auxquels elle ne pouvait se tromper: elle avait reconnu la voix de ses deux enfants. Une voisine, qui était descendue à demi-vêtu dans la rue, reconnut Lisbeth et vint à elle.
—Oh! ma chère! lui dit-elle en la serrant dans ses bras, êtes-vous assez malheureuse!
Lisbeth ne savait rien encore, et pourtant elle devinait tout. Soutenue par sa voisine, pâle comme une morte, sans voix dans la gorge, l'oeil rouge et sec, marchant comme un automate, elle entra dans la maison.
Paddy était là. Mais Paddy était mort!... Les deux enfants, agenouillés sur le cadavre, se tordaient les mains en poussant des cris aigus. Le cadavre était épouvantable à voir. Il avait reçu quatre coups de couteau, deux au ventre, un dans l'épaule, un quatrième lui avait labouré la joue; mais aucune de ces blessures n'avait dû amener une mort instantanée. La gorge du mort portait des traces de mains crispées qui avaient dû l'étrangler, en désespoir de cause.
Enfin les vêtements en lambeaux du malheureux prouvaient qu'il avait soutenu, avant de mourir, une lutte désespérée avec ses assassins, car ils devaient être plusieurs, à en juger par les marques de strangulation et les quatre blessures d'abord, et ensuite par la force herculéenne dont le malheureux était doué et qui ne permettait pas de croire qu'un seul homme en fût venu à bout.
Des policemen, en tournée de nuit, avaient trouvé Paddy baignant dans son sang, au fond d'une ruelle appelée Edmond lane et qui descend de Belvedere road vers la Tamise. Les policemen de Londres ont chacun leur quartier, ce qui fait qu'à la longue ils connaissent à peu près tous les habitants de leur circonscription. Un de ceux qui faisaient partie de la ronde nocturne avait dit en voyant Paddy:—Je ne sais pas au juste le nom de cet homme, mais je le connais de vue et il doit demeurer aux environs d'Adam's street. Cette affirmation avait fait qu'au lieu de transporter le cadavre à la Morgue, on l'avait porté dans le Southwark.
Au coin d'Adam's street le même policeman était entré dans un public-house et avait fait signe au publicain de sortir. Celui-ci avait à peine jeté les yeux sur le cadavre qu'il s'était écrié:—C'est Paddy!
Tous ceux qui se trouvaient dans le public-house étaient également sortis et avaient tous reconnu Paddy; vers le milieu d'Adam's street, le personnel d'une autre taverne s'était joint à cette petite escorte qui suivait déjà les policemen portant le cadavre. En moins d'un quart d'heure tout le quartier s'était trouvé en rumeur. On avait transporté Paddy chez lui, tandis que la malheureuse femme allait le chercher dans Queen's tavern. Les enfants éveillés en sursaut, voyant leur père mort, avaient témoigné le plus violent désespoir.
Les policemen étaient allés éveiller le magistrat de police du quartier, et celui-ci arrivait au moment même où Lisbeth, de retour aussi, se trouvait en présence du cadavre de son mari.
D'abord la pauvre femme avait été frappée de mutisme. Elle voulait pleurer, mais ses yeux étaient sans larmes; elle voulut crier, sa gorge ne laissa passer aucun son. Le magistrat interrogea tour à tour plusieurs personnes, mais nul ne put lui fournir aucun renseignement.
Paddy était sorti de prison l'avant-veille; on ne lui connaissait pas d'ennemi, et il était trop pauvre pour qu'on pût supposer qu'il avait été assassiné par des voleurs. A la fin Lisbeth put jeter un cri. La voix lui revint pleine de sanglots.
—Oh! s'écria-t-elle, c'est le prêtre!
—Quel prêtre? demanda le magistrat de police.
—Le prêtre catholique!
—Qui a assassiné votre mari? fit encore le magistrat avec un étonnement croissant.
Lisbeth avait maintenant l'oeil flamboyant, les narines dilatées, et l'instinct de la vengeance lui donnait des forces et éveillait en elle une sauvage énergie.—Oh! non, dit-elle, ce n'est pas le prêtre qui a frappé, mais ce sont les hommes qui lui obéissent. Le magistrat crut saisir un premier indice dans ces paroles.—Madame, dit-il, expliquez-vous clairement. Sur notre libre terre d'Angleterre, les meurtriers sont toujours punis.
—Un prêtre catholique, un Irlandais, reprit Lisbeth, dont les sanglote couvraient la voix, nous a fait du bien, car nous étions bien misérables.
—Et vous voulez que ce soit lui qui ait Commis un pareil crime? Mais dans quel but?
—Mon pauvre homme, répondit Lisbeth, s'était associé à ces hommes qui voulaient gagner la prime offerte par la police à ceux qui retrouveraient John Colden, le condamné à mort. Le prêtre qui est celui-là même qui a assisté John lorsqu'on l'a enlevé sur l'échafaud, aura considéré Paddy comme un ingrat et un traître...
Il y avait une foule compacte dans ce misérable logis, autour de ce cadavre, et tout le monde entendit formuler cette accusation terrible contre l'abbé Samuel.
—Oui, oui, dirent plusieurs voix, le prêtre est encore venu ce matin.—Nous l'avons vu, répétèrent d'autres personnes.
Parmi les gens qui entouraient le cadavre, il y avait un homme d'âge mûr, d'aspect austère, qui ne disait rien, mais dont les yeux d'un gris pâle reflétèrent alors une sombre joie. Cet homme, entièrement vêtu de noir, se dégagea peu à peu de la foule et se glissa hors de la maison. Puis il s'éloigna à petits pas, en murmurant:—Ah! cette fois, je crois que je tiens ma vengeance! Or, cet homme qui s'éloignait ainsi et qui n'avait frappé l'attention de personne, était le révérend Peters Town, ce ministre vindicatif qui avait juré la perte de l'abbé Samuel...
XXXIX
En présence de cette accusation formelle, énergique, qui faisait retomber sur l'abbé Samuel la responsabilité de la mort de Paddy, le magistrat de police qui avait commencé l'enquête, comprenant qu'il ne s'agissait pas d'un meurtre ordinaire, ordonna aux policemen de faire sortir la foule, afin qu'il pût se livrer à une enquête minutieuse.
Le peuple anglais est assez docile envers la police. Tout le monde sortait donc sans murmurer, laissant le magistrat, les policemen, Lisbeth et ses deux enfants auprès du cadavre de Paddy.
Mais elle demeura au dehors, remplissant le passage et presque tout Adam's street. Divisés par groupes de huit ou dix personnes, les curieux causaient et émettaient mille avis différents. Paddy n'avait pas, du reste, une oraison funèbre bien élogieuse.—C'était un assez triste drôle, disait un publicain qui lui avait fait crédit autrefois et n'avait jamais pu en être payé.
—Sa femme est une méchante femme, répliquait une commère du voisinage. D'abord, elle accuse le prêtre catholique bien légèrement...
—Et puis, reprenait un troisième, en admettant que cela soit vrai, Paddy n'a que ce qu'il méritait. Du moment où il mangeait le pain du prêtre, il ne devait pas s'associer à ses ennemis.
—Cela est vrai, dirent plusieurs voix.
Mais toutes ces conversations avaient lieu à voix basse, sans bruit, sans tapage, et sans aucune de ces bousculades qui font la gloire des attroupements parisiens. L'Anglais est calme, il a l'habitude de vivre la nuit et d'agir à sa guise sans jamais gêner la liberté d'autrui.
Un nouveau personnage qui n'était pas entré dans la maison du mort et qui n'était passé par là qu'après que le magistrat de police l'eût fait évacuer, se mêla alors aux différents groupes, recueillant ça et là des indications et des renseignements. Il était pauvrement vêtu et ressemblait plutôt à un petit commis du quartier de la Poissonnerie et des docks qu'à un gentleman. Cependant il s'exprimait en très-bons termes, et il demandait ce qui s'était passé avec une grande politesse. La commère, qui, déjà, s'était exprimée sévèrement sur le compte de Lisbeth, se chargea de le mettre au courant.
Cet homme, que personne ne connaissait, du reste, dans le quartier, apprit ainsi qu'on avait assassiné Paddy et que la femme de Paddy accusait l'abbé Samuel de ce crime. Il haussa imperceptiblement les épaules, ne se prononça ni pour ni contre, glissa d'un groupe à l'autre et finit par arriver jusqu'à un policeman qui s'était mis en sentinelle à la porte même du mort.
—Mon ami, voulez-vous avertir un de vos collègues qui sont de l'autre côté de la porte?
—Pourquoi faire? demanda le policeman avec flegme.
—Il y a dans cette maison un cadavre? Le cadavre d'un homme assassiné? Et le magistrat de police se livre à une enquête?
Mais oui, répondit le policeman sans s'impatienter le moins du monde. L'Anglais est le plus patient des hommes.
—Eh bien! reprit le personnage inconnu, dites à un des policemen qui sont dans l'intérieur, qu'un homme qui peut fournir des renseignements sur le meurtre et aider l'enquête, demande à être introduit.
Ce que la police anglaise a d'admirable, c'est qu'elle ne repousse personne et ne dédaigne aucun renseignement, si insignifiant qu'il puisse être. Le policeman fit un signe de tête affirmatif. Puis il frappa à la porte, qu'un des policemen placés à l'intérieur entr'ouvrit. On entendait toujours à travers cette porte les cris de douleur des deux enfants. Mais Lisbeth, ivre de vengeance, parlait d'une voix nette et brève, accumulant preuves sur preuves pour perdre l'abbé Samuel. Le policeman de l'intérieur transmit au magistrat de police les paroles de son collègue. Le magistrat donna l'ordre de faire entrer l'homme qui disait avoir des renseignements à fournir. Cet homme entra.
—Qui êtes-vous? lui dit le magistrat.
Ce personnage qui, jusque là, s'était exprimé en très-bon anglais, eut alors un accent allemand très-prononcé.
—Mylord, dit-il, je suis Allemand et médecin.
—Votre nom?
—Conrad Hauser.
—Vous avez des renseignements à nous donner? Parlez...
—Je puis vous faire connaître l'assassin de cet homme. A ces paroles, Lisbeth se leva frémissante.
—Ah! si tu fais cela, dit-elle, je te bénirai, et je consens à aller nu-pieds toute la vie, ajouta-t-elle, se servant d'une formule usitée parmi le peuple de Londres et dont le sens est intraduisible.—Ah! vous connaissez l'assassin? Il faut nous le nommer, dit le magistrat.
—Je ne le connais pas, mais si Votre Honneur donne les ordres que je demande, je pourrai montrer son portrait à tout le monde.
—Je ne vous comprends pas, dit le magistrat.
Le personnage reprit:—Il y a vingt ans, mylord, que je m'occupe d'une question médicale très-grave, et j'ai fait une découverte dont je viens vous offrir l'application. Cet homme s'exprimait avec un calme, une conviction qui excluaient la pensée qu'il pouvait être fou. Cependant le magistrat ne put s'empêcher de l'examiner avec une certaine défiance.
—Remarquez, mylord, dit-il, que ce que je vais vous demander n'entrave en rien la marche ordinaire de la justice, et Votre Honneur peut faire arrêter les personnes soupçonnées.
—Enfin, dit le magistrat, que demandez-vous?
—Une chose bien simple: que le cadavre soit envoyé soit à l'hôpital Saint-Barthélémy, soit à la Morgue, ou même qu'il demeure ici... pourvu qu'on n'y touche pas jusqu'à demain matin.
—Et demain matin? fit le magistrat.
—Je pourrai désigner sûrement le meurtrier.
Ce disant, cet homme, assez misérablement vêtu, tira de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille un billet de vingt livres.
—Mylord, il est d'usage de faire déposer une caution aux gens qui sollicitent l'intervention de la justice. Je suis prêt à remettre en vos mains cette somme en garantie de ma bonne foi.
—Cela est parfaitement inutile, répondit le magistrat. Le cadavre restera ici, à la place où il est, sous la garde de deux policemen, et demain vous pourrez faire vos expériences, sans que pour cela, la justice attende les résultats pour agir. Le médecin allemand s'inclina et sortit.
A deux pas de la maison de Paddy, il y avait un nègre qui paraissait chercher quelqu'un dans la foule, et celui qui avait dit se nommer Conrad Hauser, alla droit à lui, et, lui prenant le bras, l'entraîna hors du passage, dans la direction d'Adam's street.
XL
Le prétendu médecin allemand n'était autre encore, on l'a pu deviner, que l'homme gris, le personnage fécond en métamorphoses.
Cet homme, que la police recherchait, dont miss Ellen avait juré la perte, que la potence attendait comme un des chefs les plus ardents de la cause irlandaise, avait l'audace de se présenter devant un magistrat de police et de lui offrir son concours pour découvrir un assassin.
Quant au nègre, on a reconnu notre bon ami Shoking.
Une heure auparavant, l'homme gris et Shoking s'en revenaient ensemble vers Saint-George, lorsque le bruit qui se faisait dans Adam's street et sous le passage avait attiré leur attention.
Ils s'étaient mêlés à la foule, et l'homme gris avait appris ce qui était arrivé, en même temps que le nom de l'abbé Samuel, prononcé tout haut, lui révélait l'accusation terrible formulée contre le jeune prêtre. Alors l'homme gris avait dit à Shoking:—Attends-moi là, je vais en savoir plus long encore.
On sait comment il était entré dans la maison de Paddy, et comment il en était sorti, emportant la parole du magistrat de police que, le lendemain, il lui serait permis de faire son expérience scientifique. Il paraissait si pressé de s'éloigner du Southwark, que pendant quelques minutes Shoking n'osa le questionner. Ce ne fut qu'en vue du pont de Westminster que le nègre de couleur récente se décida à prendre la parole.
—Est-ce que nous retournons de l'autre côté de l'eau, maître? demanda-t-il.—Oui. Nous allons dans le quartier Saint-Gilles. Il faut que je voie l'abbé Samuel cette nuit même. N'as-tu pas entendu ce qu'on disait?
—Oui, mais comme l'abbé Samuel est incapable de commettre un crime, répondit Shoking, je suis bien tranquille.
—Et moi je ne le suis pas, dit l'homme gris.
Sa voix était grave et trahissait une certaine émotion. Ils passèrent le pont et il continua: —Écoute bien ce que je vais te dire. On a assassiné un homme, et on accuse l'abbé Samuel de ce meurtre. La police qui soupçonne, et elle n'a pas tort, l'abbé Samuel d'être un des chefs les plus actifs du fenianisme, va être enchantée du prétexte. Elle l'arrêtera de confiance, comme on dit en France.
—Oui, mais l'abbé prouvera son innocence.
—Ce n'est pas lui, c'est moi, en désignant le meurtrier.
—Alors, on rendra le prêtre à la liberté.
—Non. Quand la justice anglaise veut faire traîner un procès, elle est merveilleuse de chicanes. On gardera l'abbé Samuel en prison, jusqu'à l'arrestation du coupable, et la police s'arrangera de façon à ne pas l'arrêter.
—Alors qu'allons-nous faire?
—Une chose bien simple. Le magistrat de police n'a pu donner des ordres encore. Nous allons prévenir l'abbé Samuel. Pour qu'il s'enferme dans son église et n'en bouge plus.
—Mais, dit Shoking, on l'arrêtera à l'église?
—Mon bon Shoking, dit l'homme gris, je vois qu'il faut que je t'apprenne les lois de ton pays, moi qui ne suis pas Anglais. Le moindre policeman peut, sans ordre d'arrestation, prendre au collet un homme dans la rue et le conduire à Scotland yard; mais pour pénétrer chez lui, il faut un ordre du lord chief justice. Et pour pénétrer dans une église et y arrêter un prêtre, même un prêtre catholique, il faut que le lord-chief justice en réfère au parlement. C'est deux jours de gagnés.
—Et pendant ces deux jours?...
—Si la police n'arrête pas le meurtrier, c'est moi qui l'arrêterai.
—Vous le connaissez donc?
—Pas le moins du monde.
—Maître, dit naïvement Shoking, je vous ai vu faire hier des choses extraordinaires, mais j'avoue que ceci dépasse mon intelligence.
Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.
—Tu en verras bien d'autres, fit-il.
Et il doubla le pas et ils arrivèrent à Trafalgar palace en causant ainsi, et sans que l'homme gris s'expliquât plus clairement.
Puis, remontant Haymarket, ils longèrent un moment Piccadilly, et se dirigèrent vers Saint-Gilles. L'abbé Samuel avait changé de logis. Il occupait maintenant, sur la place des Sept-Quadrants, un petit appartement situé au troisième étage et dont les fenêtres donnaient sur la rue. En levant la tête l'homme gris vit de la lumière. Le prêtre était levé sans doute déjà.
Il était d'ailleurs cinq heures du matin, et l'abbé Samuel disait sa messe à six heures.
Les maisons anglaises n'ont pas de concierge.
Dans les beaux quartiers chacun a sa maison; dans les rues commerçantes, si une maison a plusieurs locataires, chacun a sa sonnette et le visiteur lit le nom de la personne qu'il va voir au-dessous du cordon. Mais dans les quartiers populeux et misérables, les choses sont simplifiées.
La porte ferme au loquet; chaque locataire n'a, pour que cette porte s'ouvre, qu'a presser un petit ressort, véritable jouet de polichinelle que tout le monde possède. La porte de la maison qu'habitait l'abbé Samuel était munie de ce ressort. L'homme gris appuya son doigt dessus et la porte s'ouvrit. Alors Shoking et lui se trouvèrent à l'entrée d'une allée noire au bout de laquelle était un escalier tournant. L'homme gris et Shoking connaissaient les êtres de la maison, et ils montèrent sans lumière jusqu'à la porte du jeune prêtre sous laquelle passait un filet de clarté. L'homme gris frappa; l'abbé Samuel, qui achevait de s'habiller, ouvrit aussitôt. Le premier lui dit vivement:
—Monsieur l'abbé, il faut vous hâter, descendre à Saint-Gilles et n'en plus sortir.
—Pourquoi? demanda le prêtre, étonné.
—Vous connaissez un homme du nom de Paddy?
—Oui. C'est lui qui m'a prévenu qu'on devait rechercher John Colden dans le clocher de Saint-George.
—Eh bien! Paddy est mort.
—Mort! exclama l'abbé Samuel.
—Mort assassiné! Et on vous accuse de sa mort!
—Oh! fit l'abbé Samuel en reculant, tandis que l'indignation colorait son visage.
En ce moment, des pas retentirent dans l'escalier, et Shoking eut un geste d'effroi. Venait-on déjà arrêter l'abbé Samuel? L'homme gris s'était placé résolument devant la porte et il avait tiré un poignard de son sein prêt à défendre le prêtre jusqu'à la dernière extrémité.
XLI
Les pas continuaient à monter, et il y eut un moment d'anxiété et de silence entre Shoking, l'homme gris et l'abbé Samuel.
—On n'arrivera jusqu'à vous qu'en passant sur mon corps, dit l'homme gris.
—Remettez votre poignard dans sa gaine, dit le prêtre. A Dieu ne plaise que, pour moi, une goutte de sang soit jamais versée!
Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.
Les pas s'étaient arrêtés sur l'étroit palier de l'escalier et on venait de frapper à la porte.
—Qui est là? demanda l'abbé Samuel.
Une voix répondit en patois irlandais:
—Deux hommes qui ont besoin du prêtre qui répand la charité autour de lui.
Le visage de Shoking se dérida. Seul, l'homme gris demeura le sourcil froncé. Mais l'abbé Samuel ouvrit. Ils se trouvèrent alors en présence de deux hommes misérablement vêtus et qu'il était facile de reconnaître pour deux de ces Irlandais qui logent aux environs de Drurylane et qui ont pour profession de porter des bagages et des colis, dans les gares de chemins de fer; L'abbé Samuel connaissait l'un d'eux.—Ah! c'est toi, Tom, dit-il. Que me veux-tu?
—Ma femme est accouchée voici huit jours répondit l'Irlandais en pleurant. Nous n'avions pas d'argent pour avoir du charbon. D'ailleurs ça ne nous eût pas avancés beaucoup; car, il y a deux mois, n'ayant plus de pain, nous avons vendu le poêle. Mon enfant est mort en naissant ma pauvre femme a eu froid, et la fièvre l'a prise.
Moi je ne suis pas médecin, et nous sommes trop pauvres pour que j'ose aller en chercher un, mais mon camarade que voilà dit qu'elle est au plus mal. Alors, j'ai pensé à vous, mon père. Je ne veux pas que ma pauvre femme meure sans confession.
—Je vous suis, dit l'abbé Samuel, attendez-moi.
Et il passa dans la deuxième chambre de son humble logis, ouvrit un tiroir et dans ce tiroir il prit quelques pièces de menue monnaie, afin de secourir sur-le-champ cette détresse dont on lui faisait un si navrant tableau. Mais l'homme gris l'avait suivi.—Monsieur l'abbé, dit-il avec émotion, au nom du ciel écoutez-moi.
—Parlez, fit le jeune prêtre étonné.
—Je vais aller avec cet homme, je verrai sa femme; vous le savez, je suis un peu médecin; si réellement elle est en danger de mort, je viendrai vous chercher, et alors arrivera que pourra.
—Mais pourquoi me proposez-vous cela? Il faut que j'aille où mon devoir m'appelle, dit le prêtre.
—Je ne sais... un pressentiment. Et si c'est un piège, si nos ennemis ont gagné ces deux misérables?
—Non, cela est impossible. Tom est un honnête homme. Mais cela fût-il vrai, je ne dois pas hésiter. Et le prêtre rejoignit Tom et son compagnon, et leur dit: Allez, je vous accompagne.
—Nous aussi, dit l'homme gris. Il fit un signe à Shoking et tous deux descendirent les premiers, de façon que le prêtre et les Irlandais étaient encore dans l'escalier qu'ils étaient, eux, dans la rue. La place des Sept-Quadrants était déserte. Londres n'est pas une ville matinale; les boutiques ne s'ouvrent guère avant huit heures du matin, et les balayeurs n'arrivent qu'à six. L'homme gris se sentit un peu rassuré.
—Où demeures-tu? demanda l'abbé à Tom.
—A deux pas d'ici, au coin d'Henrietta street, dans Covent Garden.
—Allons, dit le prêtre.
L'homme gris et Shoking suivirent.—Après cela, dit le premier à l'oreille de l'ex-lord Wilmot, je crois que nous nous effrayons à tort. La justice anglaise n'est pas très-expéditive. Dans le Southwark, on accuse l'abbé Samuel d'avoir fait assassiner Paddy; mais le magistrat de police n'a certainement pas encore fini son enquête. Quand il aura terminé, il ira tranquillement se coucher, et ce ne sera que vers dix ou onze heures qu'il transmettra son procès-verbal à Scotland yard.
—Alors vous pensez que l'abbé Samuel aura le temps de revenir à Saint-Gilles?
—Oui.
Shoking respira.—Nous avons eu peur, dit-il; mais ça peut arriver à tout le monde.
Le prêtre, les deux Irlandais, l'homme gris et Shoking descendirent d'un pas rapide Saint-Martin's lane, et ils tournaient l'angle de Longacre, lorsque l'homme gris serra vivement le bras de Shoking.—Qu'est-ce? fit celui-ci.
—Regarde sur le trottoir, fit l'homme gris à voix basse.
—Je vois trois policemen arrêtés et causant tout bas, mais on rencontre cela à chaque instant.
—Dieu t'entende!
Le prêtre marchait d'un pas rapide, et les deux Irlandais avaient peine à le suivre. Tout à coup les trois policemen disparurent. On eût dit qu'une trappe de théâtre s'était ouverte subitement sous leurs pieds. Il n'en était rien, cependant. Les trois policemen avaient pris un de ces passages si nombreux à Londres, que seuls les gens du quartier connaissent, et qui abrègent singulièrement les distances. Le prêtre et sa suite continuaient leur chemin, et ils arrivèrent, dix minutes après, au coin d'Henrietta street.
—C'est ici, dit Tom, en tâtonnant sur une porte pour trouver le ressort qui servait à l'ouvrir. Mais, en ce moment, les trois policemen reparurent et s'avancèrent. L'un d'eux dit à l'abbé Samuel:
—Qui êtes-vous?
—Je m'appelle Samuel, dit-il en reculant d'un pas.
—Vous êtes prêtre catholique desservant à Saint-Gilles?
—Oui, dit encore le prêtre.
—Au nom de la loi et par ordre du lord chief-justice, je vous arrête, dit le policeman. Shoking jeta un cri. Mais l'homme gris le saisit rudement par le bras?—Tais-toi, dit-il, ce que j'avais prévu est arrivé. Maintenant il s'agit de tâcher de le sauver, et ce n'est pas la violence qu'il faut employer. Et, sur ces mots, il entraîna Shoking, et tous deux prirent la fuite.
XLII
Comment les pressentiments sinistres de l'homme gris l'emportaient-ils sur ses calculs?
Et comment pouvait-il se faire que le lordchief-justice eût déjà signé un ordre d'arrestation concernant l'abbé Samuel, alors que le magistrat de police avait à peine terminé son enquête, à cette heure-là? C'était là ce qui paraissait incompréhensible à l'homme gris et ce que nous allons cependant expliquer.
On se souvient qu'un homme s'était éclipsé, dans le passage au moment où Lisbeth accusait formellement l'abbé Samuel du meurtre de son époux, et que cet homme n'était autre que le révérend Peters Town.
Comment ce chef occulte de la religion anglicane, cet homme qui du fond de sa maisonnette d'Elgin Crescent, exerçait un pouvoir plus grand peut-être que l'archevêque de Canterbury à Lambeth palace, se trouvait-il en ce moment-là, dans le Southwark? Était-ce par hasard? Assurément non.
On se rappelle que Paddy avait fait à miss Ellen la confidence que selon lui, John Colden était caché dans le clocher de Saint-George.
Miss Ellen ne s'y était pas trompée. L'hôte mystérieux de la cathédrale catholique n'était point John Colden, mais bien l'homme gris, et elle avait fait part de cette découverte à son mystérieux associé, le révérend Peters Town.
Or, depuis le matin, ivre de rage, le prêtre anglican avait juré la perte du prêtre catholique.
Pas plus que miss Ellen il ne doutait de la complicité morale de l'abbé Samuel dans l'enlèvement du condamné à mort; mais cette complicité, il fallait la prouver. Or, le révérend Peters Town avait fait ce raisonnement, qui n'était pas dépourvu de sagesse.
—Si l'homme qu'on accuse d'avoir coupé la corde du pendu avec une balle chassée par un fusil à vent et que la police cherche vainement, est réellement caché dans Saint-George, il est probable que l'abbé Samuel le visite de temps en temps, et plutôt la nuit que le jour. Par conséquent, il faut établir une souricière aux abords de Saint-George.
Cette résolution prise, le révérend était allé, un peu avant la nuit, chez le lord chief justice, magistrat suprême dont les fonctions correspondent à celles du procureur général en France.
Le lord chief justice savait qu'elle était l'importance du révérend Peters Town.
Cet homme que les Anglais vulgaires regardaient passer dans les rues, longeant les murs et marchant avec humilité, était l'égal, sinon le supérieur, du primat d'Angleterre, et à de certaines heures, dans la libre Albion, l'autorité religieuse force l'autorité civile à s'incliner.
Donc, le lord chief justice avait reçu le révérend Peters Town avec empressement. Celui-ci lui avait dit:—Je puis vous livrer l'homme qu'on cherche mais pour cela il faut que j'aie un ordre d'arrestation en blanc.
Le lord chief justice avait fait observer que la loi anglaise n'autorise pas ces sortes d'équipées, mais le révérend lui avait dit:
—Pour que l'homme gris soit arrêté, il faut que l'un de ses complices le soit en même temps.
—Quel est-il? avait demandé le magistrat.
—C'est un prêtre catholique, l'abbé Samuel.
—Comment prouverez-vous sa complicité?
—Vous pensez bien, avait répondu le révérend, que je ne m'embarque pas à la légère dans cette aventure. Si je vous demande un ordre d'arrestation, c'est que je suis certain par avance que cette arrestation sera légale.
Le lord chief justice avait encore fait remarquer au révérend que l'on ne pouvait arrêter un prêtre dans son église qu'avec une autorisation du lord chancelier, et qu'il y avait un danger très-grand d'impopularité à l'arrêter chez lui.
A quoi le révérend avait répondu que la chose aurait lieu dans la rue et qu'il s'en chargerait.
Pressé dans ses derniers retranchements, le lord chief justice avait signé l'ordre d'arrestation.
Alors, muni de cette pièce, le révérend s'en était allé dans le Southwark. Là, il avait trouvé une foule en rumeur, appris la mort de Paddy et pénétré dans la maison où on avait apporté le cadavre. L'accusation de Lisbeth faisait la partie belle au révérend et motivait admirablement l'ordre d'arrestation. Le révérend avait donc sur-le-champ renoncé à ses projets antérieurs, et s'esquivant, il était monté dans un cab et s'était fait conduire dans le quartier de Drury-lane. Le peuple le plus accessible à la corruption est à coup sûr le peuple des Trois-Royaumes. Cela tient peut-être à l'excessive misère des basses classes. A côté de ces Irlandais dont on fait aisément des martyrs, il y a des Irlandais dont on peut faire des traîtres. Le révérend avait acheté la conscience de Tom, un des hommes que l'abbé Samuel avait le plus secourus. Tom avait menti en parlant au jeune prêtre de sa femme mourante et de son pauvre logis d'Henrietta street. La femme de Tom se portait bien et était servante dans une taverne. Quant à Tom lui-même, il était couché, cette nuit-là, sous les voûtes d'Adelphi avec une demi-douzaine de vagabonds, et c'était bien par hasard que le choix du révérend, qui venait chercher un traître dans ce repaire, était tombé sur lui. On devine le reste, à présent.
Tandis que Tom, pour gagner les quinze guinées promises, attirait l'abbé Samuel hors de chez lui, le révérend entrait dans un poste de policemen, exhibait l'ordre d'arrestation et requérait les trois hommes que nous avons vu se présenter inopinément à l'angle d'Henrietta street. L'abbé Samuel comprit alors les paroles de l'homme gris. Mais il était trop tard.
—Pourquoi m'arrêtez-vous? demanda-t-il avec émotion. De quoi m'accuse-t-on?
—D'un assassinat.
L'abbé Samuel baissa la tête et dit avec un accent de résignation évangélique:—Je suis innocent du crime dont on m'accuse, mais je suis prêt à vous suivre. Où me conduisez-vous?
—A Newgate.
L'abbé Samuel regarda alors autour de lui cherchant des yeux l'homme gris et Shoking. Mais tous deux avaient disparu.
XLIII
L'abbé Samuel fut donc conduit à Newgate. Le bon et jovial sous-directeur n'avait pas revu le prêtre irlandais depuis l'exécution manquée de John Colden. Il se montra donc fort étonné en voyant l'abbé entrer dans le greffe, escorté par trois policemen. Ceux-ci montrèrent l'ordre d'arrestation.
Le sous-gouverneur n'en pouvait croire ses yeux. Outre que l'accusation lui paraissait absurde, il n'avait pas reçu d'avis préalable, ce qui se fait toujours. Il jura donc qu'il y avait au moins méprise sur ce dernier fait, et que c'était soit à Bath square, soit à Mil banck, qu'on aurait dû conduire le prisonnier. Mais l'ordre était formel; il ne portait aucune mention particulière qui précisât le régime auquel il devait être soumis.
Le sous-gouverneur fit mettre l'abbé Samuel dans la cellule la plus confortable de la prison, et lui témoigna les plus grands égards. Le jeune prêtre était résigné. Il savait bien que son innocence serait démontrée, mais il savait aussi qu'il avait un ennemi implacable dans le révérend Peters Town, et il connaissait la puissance de cet homme.
—Si on ne peut frapper l'assassin en moi, se dit-il, on frappera l'Irlandais. Et il se prit à soupirer en pensant à tous les pauvres gens dont il était la consolation et qui ne le reverraient peut-être plus.
Cependant, son séjour à Newgate devait être de courte durée. Il y était à peine depuis trois heures que la porte de sa cellule s'ouvrit livrant passage au sous-directeur. Celui-ci était plus joyeux encore qu'à l'ordinaire, et il tendit les mains à l'abbé Samuel.
—J'ai de bonnes nouvelles à vous donner, lui dit-il, on vient de me transmettre le dossier et je suis au courant de votre affaire. Vous êtes accusé du meurtre d'un homme du Southwark, appelé Paddy, mais sa femme seule vous accuse, et peu de gens croient à cette accusation. Par conséquent, il ne vous sera probablement pas difficile de vous disculper.
—Je l'espère, dit le prêtre.
—On va vous conduire devant le magistrat, poursuivit le sous-gouverneur, et vous serez confronté avec le cadavre. Puis, il est probable que vous serez admis à fournir caution, et qu'on vous remettra en liberté.
—Hélas! dit le prêtre, pour fournir caution, il faut avoir de l'argent, et beaucoup.
—Bah! on en trouve toujours dans ces cas-là. Bon courage, et ne craignez rien.
L'abbé Samuel fut donc extrait de Newgate et conduit dans une voiture cellulaire jusque dans le Southwark. Le magistrat avait tenu parole au prétendu Conrad Hauser, le soi-disant médecin allemand. Le corps de Paddy était demeuré dans sa maison, couché sur le sol et gardé par une escouade de policemen. Seulement des voisins charitables avaient emmené et recueilli les deux enfants. Quand à la femme, elle était demeurée là, ardente, les yeux secs, ivre de fureur et altérée de vengeance.
La foule stationnait nombreuse toujours, dans le passage et aux abords de la maison. Quelques huées accueillirent l'abbé Samuel quand il sortit de voiture, mais ces huées furent aussitôt réprimées par des applaudissements. Si l'abbé Samuel avait ses ennemis et ses détracteurs, il avait aussi de chauds partisans. Il entra donc calme et le front haut dans la maison où était le corps et où on avait improvisé une sorte d'estrade pour le magistrat de police. A sa vue, Lisbeth se leva comme une furie: Assassin! dit-elle, assassin! Et elle lui montra le poing; et il fallut que deux policemen s'emparassent d'elle pour l'empêcher de se ruer sur l'abbé Samuel.
Mais celui-ci la regarda. Il la regarda comme autrefois le jeune Daniel dut regarder les lions, et la fureur de Lisbeth tomba.—Me croyez-vous donc capable, dit-il, de verser le sang, et le sang d'un homme dont j'ai secouru la femme et les enfants! ajouta-t-il avec douceur. Et il la regardait toujours et sous ce regard bleu et limpide comme l'azur du ciel, Lisbeth courba la tête et devint toute tremblante. La conviction faisait subitement place au doute. Cependant elle releva tout à coup la tête:—Si ce n'est pas vous, dit-elle, ce sont les vôtres qui ont tué, et qui ont tué par votre ordre.
—Vous vous trompez, dit le prêtre. Et il regarda le magistrat de police avec la même sérénité.
—Paddy n'avait pas d'ennemis! s'écria encore Lisbeth: qui donc peut l'avoir tué, si ce n'est un Irlandais?
La police maintenait la foule au dehors, mais la justice devant être rendue publiquement, le magistrat de police avait ordonné que la porte de la maison demeurât ouverte. On put voir alors un homme s'avancer et dire, en regardant Lisbeth:
—Je vous dirai dans quelques minutes quel est le meurtrier de votre mari.
Le magistrat de police, qui avait reconnu cet homme pour celui qui se prétendait médecin et disait se nommer Conrad Hauser, fit signe qu'on le laissât entrer. Deux hommes l'accompagnaient et portaient un objet assez volumineux couvert d'une serge verte. Qu'est-ce que cela? dit le magistrat.
—L'appareil dont j'ai besoin pour faire mon expérience, répondit Conrad Hauser.
L'abbé Samuel le regarda et tressaillit. Il avait reconnu l'homme gris. Celui-ci s'adressa de nouveau au magistrat:—Mylord, dit-il, Votre Honneur a dû voir à l'attitude calme de monsieur,—et il désignait du regard et du geste l'abbé Samuel,—que rien n'est moins fondé que l'accusation formulée contre lui. Est-ce que Votre Honneur ne va pas l'admettre à fournir caution?—Quand vous aurez fait l'expérience que vous annoncez, répondit le magistrat.
Deux autres personnes se présentaient, en ce moment à la porte de la maison. L'une était une jeune fille vêtue fort simplement et qu'on aurait pu prendre pour une marchande de la Cité. L'autre était un homme vêtu de noir que le prêtre irlandais reconnut sur-le-champ. C'était la révérend Peters Town. Alors il comprit d'où partait le coup qui le frappait. Quant à la jeune fille, on l'a deviné,—c'était miss Ellen. Lisbeth étouffa un cri en la voyant; mais miss Ellen mit un doigt sur sa bouche et la veuve se tut. En même temps la jeune fille regarda le médecin allemand, et un léger tressaillement lui échappa.—Elle me reconnaît, pensa l'homme gris. Puis il découvrit l'objet volumineux, et alors on put voir avec quelque surprise que cet objet n'était autre qu'un appareil photographique.—Qu'est-ce qu'il va donc faire? se demandèrent les assistants avec étonnement.
XLIV
Si calme que soit un homme, si profondément maître de lui et de sa raison qu'il puisse être, il est des instants où l'imminence d'un grand danger doit atteindre son coeur et cercler son front. L'homme gris eut une minute de cette anxiété indicible. Miss Ellen était là, et miss Ellen l'avait reconnu! Or miss Ellen pouvait faire deux pas vers le magistrat, lui parler à l'oreille, l'espace d'une seconde, et le magistrat le faisait arrêter. Cependant, disons-le tout de suite, cette angoisse qu'il éprouva n'était point le résultat d'un sentiment d'égoïsme. L'homme gris ne songeait pas à lui, en ce moment, mais à l'abbé Samuel.
Si on l'arrêtait, lui, et qu'il ne pût se livrer à cette expérience mystérieuse dont la foule avide attendait les résultats, l'abbé Samuel était perdu; on le ramènerait à Newgate et les ennemis de l'Irlande trouveraient bien le moyen de l'y garder éternellement. L'homme gris se trompait. Soit générosité, soit curiosité, miss Ellen ne bougea pas et demeura confondue au milieu de la foule qui avait fini par envahir la maison. Elle n'adressa même pas la parole au révérend Peters Town. Celui-ci du reste s'était approché de l'estrade où siégeait le magistrat de police.
L'homme gris avait donc déployé son appareil photographique, au grand étonnement de tout le monde, et surtout du magistrat, qui lui dit:—Mais qu'allez-vous donc faire là?
—Votre Honneur, répondit le prétendu médecin allemand, comprendra tout lorsqu'il aura vu. Je m'exprime difficilement en anglais, et il me faudrait plus de temps en paroles qu'en actions.
—Faites donc, dit le magistrat, patient comme tous les Anglais.
—Je prierai Votre Honneur, poursuivit l'homme gris, d'ordonner que le cadavre soit reculé jusqu'au mur, mis sur son séant, et adossé de telle manière qu'il put, si la vie lui revenait, me voir à la hauteur de son front.
Le magistrat fit un signe et deux policemen prirent le cadavre de Paddy et lui donnèrent la posture demandée par l'homme gris. Alors celui-ci s'en approcha. Il tira de sa poche un flacon qui contenait une liqueur incolore. On eut dit de l'eau.
—Qu'est-ce que cela? demanda encore le magistrat.
—Du suc de belladone, mylord.
L'homme gris ouvrit alors l'oeil fermé de Paddy et versa sur la pupille quelques gouttes de ce liquide. Puis il en fit autant à l'autre oeil et attendit. Un silence profond régnait autour de lui, chacun retenait son haleine, et Lisbeth, effrayante en sa muette douleur, dévorait tour à tour du regard cet homme et le cadavre du pauvre Paddy. L'homme gris se tourna vers miss Ellen. Miss Ellen était pâle, et on eût dit qu'elle s'intéressait plus que personne au résultat de l'expérience. Le regard chargé d'effluves magnétiques, qui donnait parfois à l'homme gris une si grande puissance, agissait-il sur elle en ce moment? Peut-être bien, car elle n'avait qu'un mot à dire pour le faire arrêter, et ce mot elle ne le prononçait pas. Quelques minutes s'écoulèrent.
En France on se fût impatienté; en Angleterre on attendit avec calme. Cependant, il se fit un mouvement parmi la foule à un certain moment. Un homme qui venait du dehors, jouait des coudes et parvenait au premier rang. L'homme gris le regarda et tressaillit. Cet homme paraissait encore plus curieux que les autres, et Lisbeth, le voyant, s'écria:
—Ah! voilà John, il a vu mon pauvre homme le dernier, hier soir.
—C'est vrai, dit John le rough avec émotion, et si j'avais su qu'il dût lui arriver malheur, je ne l'aurais pas quitté pour aller à Queen's Elizabeth tavern. Et John le rough essuya une larme. Mais tout à coup Lisbeth jeta un cri.—Ah! mon Dieu! fit-elle en s'élançant les mains tendues vers le cadavre, voilà mon pauvre homme qui revient... Paddy! Paddy! le bon Dieu fait un miracle, il ouvre les yeux, il ressuscite! Et, en effet, on put voir alors une chose étrange. Après qu'il eut versé quelques gouttes de belladone dans les yeux du mort, l'homme gris avait laissé retomber les paupières, et les yeux s'étaient refermés. Or, voilà que tout à coup les paupières remuaient et que les deux yeux se montraient grands ouverts et semblaient fixer la foule.
Le cri d'étonnement de Lisbeth fut répété par vingt personnes et il y eut un moment d'indicible émotion et presque d'épouvante.
Mais l'homme gris avait pris Lisbeth par le bras et, l'arrêtant à mi-chemin du cadavre:—Mais, ma chère, votre mari ne ressuscite pas, hélas! et je n'ai pas le pouvoir de faire des miracles. Seulement, la belladone que j'ai versée dans ses yeux les dilate et les grossit outre mesure, de telle façon que les paupières sont désormais trop petites pour les recouvrir.
Le respect des Anglais pour la justice est si grand qu'un signe du magistrat avait suffi pour rétablir l'ordre et le silence. Pendant que l'homme gris plaçait son appareil photographique presque en face du cadavre, les deux hommes qui avaient apporté cet appareil avaient ouvert une petite caisse, et étalaient sur une table deux bouteilles contenant de l'essence et autres drogues employées par les photographes.
Tous à côté de la salle basse qui servait de demeure à la famille Paddy, il y avait une sorte de cabinet obscur où Lisbeth serrait ses hardes.
L'homme gris avait remarqué ce réduit, dont la porte était ouverte. Il fit un signe à ses deux opérateurs, qui y transportèrent la caisse et les bouteilles. Ce cabinet allait remplir merveilleusement l'office de chambre noire. Alors l'homme gris se couvrit de la serge placée sur l'appareil, ouvrit celui-ci par devant et dirigea l'objectif sur le visage du cadavre. Cela dura six secondes. Puis on vit le singulier photographe retirer de l'appareil une plaque de verre et courir à la chambre noire dans laquelle il s'enferma.
—Je veux être tenu pour le dernier des cockneys, pensait le magistrat, si je sais ce qu'il a voulu faire. L'abbé Samuel aussi, paraissait profondément étonné, et la foule stupéfaite attendait avec son flegme ordinaire le résultat de cette bizarre expérience. Enfin, l'homme gris reparut. Il avait l'air ému, lui si calme d'ordinaire.
—Mylord, dit-il, s'adressant au magistrat, je prie Votre Honneur ou de faire évacuer la salle ou d'en faire fermer la porte, afin que personne n'en sorte. Ces derniers mots mirent le comble à la surprise universelle.
—Fermez la porte! ordonne le magistrat.
Miss Ellen était de plus en plus pâle, et elle regardait maintenant le révérend Peters Town, qui se tenait debout derrière le siége du magistrat. Les policemen obéirent, et la porte fut fermée. Une trentaine de personnes demeurèrent dans la salle et de ce nombre était John le rough.
XLV
L'émotion peinte sur le visage de l'homme gris parut se calmer alors, quand la porte fut fermée. Il s'adressa de nouveau au magistrat:
—Mylord, dit-il, je demande pardon à Votre Honneur d'avoir abusé ainsi de sa patience; mais le résultat obtenu est plus complet encore que je ne l'espérais. Non-seulement je sais quel est l'assassin, mais encore je puis affirmer qu'il est ici. Ces mots produisirent une certaine émotion, et il y eut un homme qui passa du premier au second rang des spectateurs.
—Mylord poursuivit l'homme gris, le malheureux qui tombe assassiné fixe un oeil éperdu sur son assassin, son dernier regard est pour lui. La pupille de l'oeil, violemment dilatée, fait alors l'effet d'une chambre noire, et, après la mort, cet oeil garde fidèlement l'empreinte de la scène de férocité qui a eu lieu. Je viens de photographier les yeux du mort, et ces yeux reproduisent, non-seulement les traits du meurtrier, mais encore le théâtre où le meurtre a eu lieu.
—Est-ce possible, fit le magistrat avec étonnement.
—Que Votre Honneur daigne quitter son siége et passer un moment dans cette chambre, elle verra mon épreuve photographique. Le magistrat se leva et suivit l'homme gris. L'anxiété des spectateurs était parvenue à son comble. L'homme gris s'enferma alors dans la chambre noire où les deux opérateurs fixaient l'épreuve en versant dessus de l'essence; et alors, à l'aide d'une lampe recouverte d'un abat-jour, il put voir la photographie des yeux de Paddy. L'oeil droit ressemblait maintenant à un cadre rond enfermant la reproduction d'une rue déserte. Une maison à deux étages dont une croisée était ouverte, une ruelle, un bec de gaz placé au coin de la maison et un homme qui en tenait un autre à la gorge. L'oeil gauche avait conservé une empreinte postérieure. C'était bien le même cadre, le même décor, mais des deux hommes, l'un était à terre, l'autre le contemplait avec une joie sauvage et brandissait le couteau avec lequel il avait frappé. L'homme debout, c'était l'assassin.
—Eh bien! mylord, dit alors l'homme gris. Votre Honneur comprend-il?
—Oui certes, dit le magistrat, et vous avez fait là une bien belle découverte, monsieur.
—Maintenant que Votre Honneur a vu l'assassin, si je le lui montre, il le reconnaîtra, n'est-ce pas? Les deux opérateurs achevaient de fixer l'épreuve. L'homme gris revint dans la salle suivi du magistrat, qui remonta calme et froid sur son siége. Miss Ellen n'avait pas bougé de place, et le révérend Peters Town était toujours au même endroit. La dernière appréhension de l'homme gris se dissipait donc ainsi, car miss Ellen seule le connaissait et elle n'avait pas jugé à propos de le désigner à l'homme qui était entré avec elle. Il est vrai aussi que l'homme gris ne connaissait pas le révérend Peters Town; mais il devinait en lui un des plus grands ennemis de l'Irlande. L'homme gris fit un pas vers les spectateurs et promena son regard clair sur eux en disant: L'assassin est ici!
Et tout à coup on le vit bondir et saisir un homme au collet, ajoutant: Le voilà!
L'homme jeta un cri et se débattit; mais l'homme gris tint bon, et il traîna John le rough jusqu'au pied de l'estrade du magistrat. Le magistrat le regarda et eut un geste d'étonnement et d'indignation. Cet homme était bien le même que celui dont l'oeil du malheureux Paddy avait reproduit les traits. Et Lisbeth, le regardant à son tour, le vit si pâle et si défait qu'elle s'écria: Oui, oui, ce doit être lui!
John perdit la tête; la manière dont son crime était découvert était si étrange, si miraculeuse, qu'il ne songea même pas à nier.
—Eh bien! oui dit-il, c'est moi, c'est bien moi!... Paddy nous avait trahis, je me suis vengé!... Et, tout frissonnant, il fit l'aveu de son crime dans ses plus petits détails. Il avait entraîné Paddy dans une rue écartée, sous un bec de gaz, et il l'avait frappé. Paddy était robuste, Paddy s'était vaillamment défendu, mais Paddy n'avait pas d'arme, et John l'avait frappé de son couteau à plusieurs reprises. Puis, comme s'il eût voulu donner la preuve de ce qu'il avançait, le rough, qu'une curiosité fatale avait poussé à venir se livrer, le rough tira le couteau de sa poche et le jeta aux pieds du magistrat. Le couteau était couvert du sang de Paddy. Le magistrat fit un signe au policemen: Qu'on arrête cet homme! dit-il.
Puis se tournant vers l'abbé Samuel: Vous êtes libre, monsieur, dit-il.
Mais comme le prêtre irlandais saluait et faisait un pas de retraite, le révérend se pencha sur le magistrat.—Mylord, dit-il, vous outre-passez vos pouvoirs?
—Comment cela? fit le magistrat surpris.
—L'ordre d'arrestation était signé par le lord chief justice et vous n'avez pas le droit de révoquer cet ordre.
—Vous avez raison, dit le magistrat, mais je puis admettre monsieur l'abbé à fournir caution et à demeurer libre jusqu'au procès de l'assassin. Alors, il comparaîtra à la barre de la cour d'assises, et il n'aura pas grand'peine à prouver son innocence, car, voyez, l'assassin paraît ne pas le connaître, ce qui exclut toute idée de complicité.
—Je n'ai pas de complices et je ne connais pas monsieur, dit le rough.
—Ensuite, ajouta le magistrat, voyez la veuve de la victime qui lui demande pardon. En effet, Lisbeth s'était jetée aux pieds de l'abbé Samuel et lui baisait les mains.
—Je maintiens mon dire, répéta le révérend Peters Town.
—Et moi, dit le magistrat avec ce ton d'indépendance qui fait l'honneur de la magistrature anglaise, j'admets monsieur à fournir caution.
—Hélas! mylord, répondit l'abbé Samuel, je suis trop pauvre pour remettre entre vos mains une somme quelconque. A ces paroles du prêtre il y eut parmi les spectateurs un nouveau mouvement d'anxiété. Mais alors un homme que personne n'avait remarqué, et qui se trouvait dans le coin le plus obscur de la salle s'avança vers l'estrade et dit: Mylord, je suis prêt à payer telle somme que Votre Honneur exigera pour la caution de M. l'abbé. Or, cet homme qui parlait ainsi était un nègre à cheveux blancs. Et John, ayant levé les yeux sur lui, s'écria: Le nègre de la péniche?...
—Lui-même, répondit Shoking, qui s'exprima en bon anglais, et qui du reste, était vêtu avec une telle distinction qu'on ne pouvait décemment le prendre pour autre chose que pour l'ambassadeur de quelque république américaine.
XLVI
Pour expliquer la présence de Shoking dans la maison de Paddy et surtout la magnificence de ses vêtements, il faut nous reporter au moment où l'homme gris et lui avaient pris la fuite laissant arrêter l'abbé Samuel.—Viens par ici, lui avait dit l'homme gris. Et il l'avait entraîné vers Leicester square qui était à cette heure matinale à peu près désert. Puis ils avaient gagné une petite rue qui tourne dans Piccadilly et qui se nomme Gerrard street. Cette rue est habitée par beaucoup de Français.
—J'ai là un de mes nombreux domiciles, dit l'homme gris, en tirant une clé de sa poche et ouvrant une porte bâtarde. En même temps, il alluma un rat de cave. Ils montèrent au troisième étage. Il y avait deux portes sur le carré. L'une portait une inscription. On lisait sur une plaque en cuivre: Simon Verner, photographe. L'homme gris frappa.