IV LES TRIBULATIONS DE SHOKING PONSON DU TERRAIL (continued 4)
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Au bout de quelques secondes, la voix d'un homme sans doute arraché à un profond sommeil, cria:—Qui est là?—Le soleil est un bon collaborateur, répondit l'homme gris. C'était sans doute un mot d'ordre, car la porte s'ouvrit presque aussitôt et Shoking se trouva en présence d'un jeune homme qui s'était enveloppé à la hâte dans une robe de chambre et avait les yeux encore gonflés de sommeil.
—Mon jeune ami, lui dit l'homme gris en français, il y a longtemps que je ne suis venu vous voir, hein? et je choisis un singulier moment.
—En effet, dit le jeune homme en se frottant les yeux, quelle heure peut-il bien être.
—Six heures environ.
—C'est un peu matin, mais soyez le bienvenu tout de même, dit naïvement le photographe, les temps sont durs, et je commençais à soupirer après vous.
—C'est-à-dire que l'argent est rare chez vous, n'est-ce pas?
—Introuvable, mon cher monsieur.
Comme Shoking ne savait pas le français, il n'entendait pas un mot de cette conversation. L'homme gris tira son portefeuille.—Voici dix livres, dit-il, en posant une banknote sur un meuble. Maintenant, rendez-moi un service. J'ai besoin pour quelques heures de votre appareil photographique et de vos deux opérateurs.
—À cette heure-ci? vous voulez donc faire de la photographie à la lumière?
—Non, pas à présent, mais vers dix heures du matin.
—Bon! Où faut-il vous envoyer le tout?
—Dans le Southwark, à la taverne de South Eastern Railway.
—J'irai moi-même.
—Non, c'est inutile. Envoyez-moi vos deux opérateurs; maintenant recouchez-vous, et dormez bien jusqu'à huit heures. Sur ces mots l'homme gris serra la main au photographe et s'en alla toujours suivi de Shoking. Une fois dans la rue, il se retourna vers le nouveau nègre:—Mon bon Shoking, lui dit-il, tu le sais, je n'ai qu'une parole, et je tiens tout ce que j'ai promis.
—Alors, vous allez me faire grand seigneur, dit Shoking qui, aux premières clartés du jour naissant, jeta sur ses haillons un piteux regard.
—Tu l'as dit.
Un hanson passait en ce moment dans Piccadilly. L'homme gris héla le cabman, qui s'empressa de venir à eux. Tous deux montèrent en voiture.
—Où allons-nous! demanda Shoking.—A Hampsteadt, dans ton cottage.
—Hélas! soupira Shoking, mes gens ne reconnaîtront jamais lord Wilmot.
L'homme gris se prit à sourire, et le cabman rendit la main à son cheval. Une demi-heure après, ils arrivaient à Hampsteadt. Depuis deux jours qu'il était nègre, Shoking avait erré de taverne en taverne, mais il n'avait osé reparaître au cottage. Il avait honte de se montrer à Suzannah et à Jérémiah, la fille de Jefferies, qui revenait à la vie peu à peu, et commençait à se promener de longues heures dans le jardin. Il avait honte surtout d'affronter les regards de ce valet de chambre, qui avait si grand air et qui l'appelait mylord avec tant de sérieux. L'homme gris, qui avait une clef de la grille, entra le premier.—Ne faisons pas de bruit, dit-il, de peur de réveiller Jérémiah, et montons à ton appartement. Pour aujourd'hui, je te servirai de valet de chambre. Il était grand jour maintenant, mais tout le monde dormait dans le cottage. Shoking soupira en revoyant sa chambre à coucher somptueuse et le cabinet de toilette où on lui avait fait prendre des bains parfumés. Il regarda même la baignoire d'un oeil d'envie, et dit à l'homme gris:—Ne pensez-vous pas qu'un bain bien chaud?...
—Te rendrait blanc? Non, mon ami, mais ça ne fait rien, je vais t'habiller magnifiquement. En moins d'une heure, Shoking était devenu splendide. Il avait du linge éblouissant de blancheur sur sa peau brune, des diamants à sa chemise, un habit noir irréprochable, et des boucles d'argent à ses souliers. Les Anglais ne portent pas de décorations; mais les Espagnols et les Brésiliens raffolent des rubans. L'homme gris se donna le plaisir de consteller l'habit de Shoking de rosettes et de plaques, et il lui attacha au cou le cordon de commandeur de Venezuela, lequel est rouge avec un liseré noir. Et Shoking, redevenu tout joyeux, se contemplait dans une glace.
—Maintenant, lui dit l'homme gris, je vais te dire comment tu t'appelles.
—Ah! fit Shoking, qui ne cessait d'admirer ses décorations.
—Tu t'appelles don Cristoforo y Mendez y Cordova y Santa Fé y Bogota. Tâche de bien retenir ce nom.
—Il est un peu long, dit Shoking.
—Tu n'es pas nègre, mais mulâtre, et le fils d'un noble seigneur brésilien qui avait épousé une négresse. Tu es ambassadeur de la république Argentine.
—Fort bien, dit Shoking. Et il répéta son nom: Don Cristoforo y Mendez y Cordova y Santa Fé y Bogota.
L'homme gris ouvrit le secrétaire dans lequel le valet de chambre prenait de l'or pour le mettre dans les poches de lord Wilmot. Il y prit un portefeuille gonflé de billets de banque.—Tiens, dit-il.
—Qu'est-ce que cela? dit Shoking.
—Ce portefeuille contient deux mille livres. Et tu vas le mettre dans ta poche.
—Dans quel but?
—C'est ce que je vais t'expliquer, dit l'homme gris. Assieds-toi et écoute. Shoking s'assit, mais il eut soin de se placer devant la glace, pour ne rien perdre du magique coup d'oeil de ses décorations, de ses plaques et de son commandorat.
XLVII
L'homme gris n'avait pu s'empêcher de sourire en voyant Shoking prendre au sérieux tous les titres et tous les honneurs qu'il venait de lui conférer.—Tu ne supposes pas, lui dit-il, que je te donne un nom pompeux et m'amuse à te chamarrer de décorations, pour ce plaisir unique de te consoler d'être devenu nègre?
—Assurément non, dit Shoking, à qui revint son gros bon sens anglais.
—Je t'ai dit que j'allais découvrir l'assassin de Paddy? Seulement rappelle-toi ce que je te disais il y a deux heures! Si on met l'abbé Samuel en prison, on essayera de l'y garder, même après que son innocence aura été reconnue. Et nos efforts n'ont abouti à rien; le pauvre jeune homme, en véritable apôtre qu'il est, est allé au devant du danger et il y a succombé. Il faut donc le sauver.
—Je l'espère bien, dit Shoking.
—Prends ce portefeuille et suis-moi. Il se pourra que, dans l'endroit où je te mène, l'innocence de l'abbé Samuel soit reconnue. Mais il est peu probable qu'on puisse retrouver sur-le-champ le véritable assassin. Ou on reconduira l'abbé Samuel en prison, ou ou l'autorisera à fournir caution et à jouir d'une liberté provisoire. Mais tu penses bien, que le juge qui lui dira: vous êtes autorisé à fournir une caution de mille ou deux mille livres, croira se moquer de lui, attendu que l'abbé Samuel est pauvre et n'a jamais eu deux mille shillings, c'est-à-dire la vingtième partie de deux mille livres. Ce qui n'empêchera pas que le juge sera resté dans la plus stricte légalité et que l'abbé Samuel ne retournera en prison que parce qu'il n'a pas deux mille livres.
—Eh bien? fit Shoking.
—Eh bien! c'est ici où commence ton rôle. Jusqu'au moment où le juge parlera de caution, tu te tiendras perdu dans la foule et tu ne diras mot. Mais alors, quand l'abbé Samuel dira qu'il n'a pas d'argent, tu interviendras.
—Et je payerai?
—Oui, mais ce n'est pas trop d'une demi-heure de conversation pour que tu saches bien ton rôle. Nous causerons en voiture. Viens. Et l'homme gris décrocha d'un porte-manteau un de ces amples vêtements qui tombent jusque sur les talons et que les Anglais appellent Mac-Farlane. Puis il le jeta sur les épaules de Shoking, dont toute la ferblanterie honorifique disparut alors, au grand déplaisir du vaniteux mendiant, qui aurait bien voulu se promener une heure à Trafalgar square ou dans le Strand, en prenant le haut du pavé.
C'était donc à la suite des événements que nous venons de raconter que Shoking, parfaitement stylé d'avance par l'homme gris, s'était avancé vers le magistrat de police. Il avait rejeté son mac-farlane en arrière, et il apparaissait maintenant aux yeux éblouis de la foule avec tous ses avantages. Jamais on n'avait vu un nègre aussi décoré, bien que l'empereur Soulouque eût jadis envoyé à la reine Victoria, son ambassadeur, le noble duc de la Pomme de Terre.
—Qui êtes-vous? lui demanda le magistrat un peu étonné.
—Je me nomme don Cristoforo y Cordova y Mendès y Santa Fé y Bogota, répondit Shoking tout d'une haleine, avec un accent espagnol très-prononcé et une dignité d'hidalgo. Je suis catholique, et ma religion me commande de ne point laisser un prêtre catholique en détresse. Sur ces mots, il tira son portefeuille et laissa couler sur la table placée devant le magistrat, un fleuve de bank-notes, disant avec une négligence de grand seigneur:—A quel chiffre Votre Honneur fixe-t-il la caution?
—A quinze cents livres, dit le juge.
—Les voilà, répondit Shoking.
Le révérend Peters Town était devenu pâle de fureur.
—Monsieur l'abbé, dit alors le juge, vous êtes libre, à la charge de vous représenter devant la justice quand aura lieu le procès de cet homme. Et il désignait John le rough. Le prêtre salua et la foule s'écarta respectueusement devant lui. Pendant ce temps, l'homme gris s'était rapproché de miss Ellen, et il la regardait. Miss Ellen, une fois encore, s'était courbée sous son regard. Il se pencha vers elle et lui dit tout bas:—Vous m'avez reconnu, n'est-ce pas?
—Oui, fit-elle d'une voix émue.
—Alors, pourquoi ne me livrez-vous pas?
Elle parut tressaillir.—Sortons, dit-elle, je vous le dirai.
Le juge, en vrai gentleman anglais, crut devoir remercier le prétendu médecin allemand du concours efficace qu'il avait apporté à la justice. Il lui fit même un petit speech, qu'il termina en l'invitant à se présenter le jour même chez le lord chief justice, qui lui adresserait, aussi, ses félicitations. Et l'homme gris se retira, tout confus de ces éloges et acclamé par la foule qui eut pour lui trois grognements des plus flatteurs.
Miss Ellen le suivit et lui prit le bras sans affectation, à ce point qu'on aurait pu croire qu'elle était venue avec lui. Tous deux fendirent la foule et gagnèrent le dédale de petites ruelles qui se trouve aux alentours d'Adam's street. Alors l'homme gris regarda miss Ellen:—Vous n'aviez pourtant qu'un mot à dire pour me faire arrêter? articula-t-il.
—Eh bien! je ne l'ai pas dit, répliqua-t-elle.
—Pourquoi?
—C'est mon secret.
Il eut alors le regard du milan qui fascine la colombe.—Votre secret, je l'ai, reprit-il, miss Ellen, l'heure où vous m'aimerez est proche.
—Oh! fit-elle en se dégageant brusquement, jamais! Il eut un éclat de rire et ils se séparèrent, lui, continuant son chemin, elle, demeurant immobile et le regardant s'éloigner.
—Oui dit-elle, l'heure est proche... non celle où, je t'aimerai mais, celle où je te foulerai, sous mes pieds!... Et elle songea à rejoindre le révérend Peters Town, qui devait être ivre de rage...
XLVIII
Miss Ellen revint dans Adam's street. La foule se dissipait peu à peu. L'homme gris avait disparu. Les policemen avaient emmené John le rough; le magistrat était parti, donnant l'ordre de fermer la maison où était le cadavre. Il n'y avait donc plus, ni dans Adam's street, ni dans le passage, le moindre sujet de curiosité.
En France, deux heures après, le peuple se serait montré aussi empressé, aussi curieux, et serait demeuré aux alentours de la maison se livrant à mille commentaires. Mais les Anglais sont plus sobres de curiosité et de paroles. Le drame du Southwark venait d'avoir son dénoûment, et chacun paraissait satisfait. La décision du magistrat avait paru juste à tout le monde, une seule personne exceptée. Cette personne n'avait pas encore quitté le passage. Elle se promenait d'un pas inégal et fiévreux, cherchant des yeux quelqu'un et ne le trouvant pas. Et tout en continuant ses recherches, le révérend Peters Town, car c'était lui, se tenait le discours suivant:—Voilà un magistrat de police à qui son indépendance et son impartialité coûteront cher. J'ai eu beau me pencher à son oreille, lui dire qui j'étais, lui souffler que le lord chief justice tenait à ce que l'abbé Samuel demeurât provisoirement en prison... il a feint de ne pas comprendre.
Mais, pensait encore le révérend, un magistrat de police n'est pas comme un juge à perruque. On peut le destituer sans difficultés, et le lord chief justice, si je le demande, n'y manquera pas! Comme il prenait cette résolution, une main s'appuya sur son épaule. Le révérend Peters Town se retourna et reconnut miss Ellen.—Mais, dit-il, qu'êtes-vous donc devenue? je vous cherchais partout...
—J'ai accompagné un bout de chemin le docteur allemand. C'est très-curieux, savez-vous, cette expérience qu'il vient de faire? Et miss Ellen paraissait fort enthousiaste du moyen employé par le prétendu médecin allemand.
—Ah! vous trouvez? fit le révérend avec amertume.
—Très-certainement, dit miss Ellen. Un sourire plein d'ironie glissa sur les lèvres minces du révérend:
—Pourquoi ne le recommandez-vous pas au noble lord votre père, pour qu'il puisse obtenir une récompense du Parlement? Il a fait de si belle besogne, en vérité!
—En effet, dit miss Ellen en souriant, il a été la cause première de la mise en liberté du prêtre irlandais.
—Et ce nègre qui s'en mêle! dit encore le révérend, les lèvres frémissantes de fureur. Un sourire fut la réponse de miss Ellen.—Mais ce médecin allemand, s'écria le révérend avec une fureur croissante, vous le connaissez donc? Il vous a donc été présenté, que vous êtes sortie avec lui?
—Mais certainement, je le connais, dit la jeune fille, toujours railleuse. Je connais aussi le nègre. C'est le complice du docteur allemand.
—Les misérables s'entendaient! exclama le révérend, qui avait l'écume à la bouche, pour sauver l'abbé Samuel, qui est leur ami.
—Mon révérend, dit miss Ellen en souriant, j'ai des choses fort curieuses à vous apprendre; mais pour cela, il faut que vous soyez plus calme, d'abord. Ensuite, il faut que nous soyions ailleurs que dans la rue. Nous allons monter dans un cab, et je vous reconduirai chez vous, à Elgin Crescent.
—Parfait, dit Peters Town, qui commençait à rougir de son emportement. Miss Ellen prit son bras et l'entraîna hors du passage. Au bout d'Adam's street, il y avait une place de voitures; le révérend héla un hanson et le cabman s'empressa d'avancer. Quelques secondes, après, miss Ellen et Peters Town roulaient vers Elgin Crescent.
—Maintenant, dit miss Ellen, je commence par vous dire que le médecin allemand, le nègre et l'abbé Samuel sont autant de fenians.
—Le prêtre, oui... mais... les deux autres?...
—Je ne l'affirmerais pas d'une façon absolue pour le nègre. Cependant, je puis répondre d'une chose. C'est que, pendant tout le temps qu'a duré l'interrogatoire de l'assassin, le docteur allemand et le nègre ont échangé de mystérieux regards d'intelligence. Par conséquent, ils étaient complices.
—Mais qu'est-ce que cet Allemand?
—D'abord, il n'est pas plus Allemand qu'il n'est médecin, mon révérend... Je ne crois même pas qu'il soit Anglais. Peut-être est-il Français... mais je n'en ai point la preuve.
—Cependant, vous dites le connaître.
—Sans doute, et je m'étonne qu'un homme aussi perspicace que vous, mon révérend, n'ait pas deviné, ajouta miss Ellen avec une pointe d'ironie. Eh bien! c'est cet homme à mille visages, à mille ressources, ce Protée moderne, cet être insaisissable, que nous avons tant cherché et qui a mis la police sur les dents, qui a sauvé John Colden, et qui se nomme l'homme gris.
—L'homme gris! l'homme gris! balbutiait le révérend avec un accent de rage et de stupeur. C'était lui!
—Oui, mon révérend.
—Et vous l'avez reconnu?
—Aussitôt qu'il est entré.
Alors Peters Town eut un éclat de rire nerveux.
—Mais, alors, vous êtes folle, miss Ellen, dit-il.
—Pourquoi?
—Parce que vous pouviez me dire deux mots à l'oreille, et, avec le concours du magistrat, nous l'eussions fait arrêter.
—Rien n'était plus facile. Mais telle n'était pas mon intention, dit froidement miss Ellen.
En ce moment le hanson s'arrêta. Mais le prêtre anglican était si bouleversé qu'il ne s'aperçut pas qu'ils étaient arrivés à la porte de sa maison dans Elgin Crescent.—Venez, dit miss Ellen, je vous expliquerai ma conduite quand nous serons dans votre cabinet. Et ils entrèrent.
XLIX
Un homme attendait le révérend dans son cabinet. C'était le jeune clergyman qui, la veille, avait attiré l'abbé Samuel à Saint-Paul. A la vue de miss Ellen, il voulut se retirer; mais la jeune fille lui dit:—Vous pouvez rester, monsieur; je sais que vous êtes le bras droit du révérend et je puis parler devant vous.
Le révérend n'avait plus figure humaine. Lui, ordinairement d'une pâleur ascétique, était devenu rouge comme un homard cuit; une écume blanche frangeait ses lèvres, et il avait l'oeil stupide et rond comme un bouledogue après le combat. Miss Ellen s'assit. Elle était aussi calme, aussi souriante que le révérend était agité.—Écoutez-moi bien, dit-elle alors.
Le jeune clergyman baissait modestement les yeux, ébloui qu'il était par la rayonnante beauté de la patricienne.
—Quand je suis venue à vous, que vous ai-je dit? Je vous ai dit ceci: il y a un homme que je hais de toutes les puissances de mon âme, parce que cet homme m'a humiliée. Voulez-vous vous associer à ma vengeance? Et vous m'avez répondu: oui, n'est-ce pas?
—Sans doute, dit le révérend.
—Alors, si je n'ai pas fait arrêter cet homme aujourd'hui, si je suis sortie familièrement avec lui, c'est que ma vengeance n'est pas encore prête, et que nous avons autre chose à faire auparavant.
—Je ne vous comprends pas, dit le révérend Peters Town.
—Je m'expliquerai tout à l'heure. Veuillez m'écouter encore.
Le révérend s'était un peu calmé, et un sentiment de curiosité avait fait place, chez lui, à la fureur concentrée qui l'agitait tout à l'heure.
—Vous savez, reprit-elle, que les Irlandais ont un chef suprême, un enfant de dix ans, dont ils attendent l'adolescence avec cette patience qui caractérise leur race. Peters Town fit un signe de tête affirmatif.
—Cet enfant, poursuivit la jeune fille, mon père et moi, nous avons voulu nous en emparer. On nous l'a enlevé.
—Et vous avez perdu ses traces?
—Oh! non, dit miss Ellen, je sais où il est maintenant. On l'a fait évader de Cold bath fields, où il était au moulin; et c'est même à la suite de cette évasion que John Colden fut condamné à mort.
—Oui, je savais cela, dit le révérend, mais qu'ont-ils fait de l'enfant?
—L'enfant est entré à Christ's Hospital.
—C'est impossible! s'écria le révérend.
—Impossible, peut-être; vrai à coup sûr. Comment ont-ils fait? je l'ignore; mais l'enfant est là, sous la double protection du lord maire et de l'inviolabilité du lieu.
—Mais il y est sous un autre nom que le sien, sans doute? Il faut le démasquer!...
—Ah! vous voyez, dit en souriant miss Ellen, voici que vous laissez l'homme gris au second plan. Mais vous comprenez la nécessité d'avoir l'enfant tout d'abord?
—Oui, certes.
—Eh bien! dit miss Ellen, voici la besogne à laquelle il faut vous livrer tout de suite.
—Et ce sera une rude besogne, dit le révérend, car j'aimerais mieux me heurter à l'autorité du lord chancelier qu'à celle du lord maire.
—Vous avez raison, dit miss Ellen, mais nous aurons un auxiliaire.
—Lequel?
—C'est une femme qu'on appelle mistress Fanoche et qui était nourrisseuse d'enfants. Et je me charge de la trouver.
En prononçant ces derniers mots, miss Ellen se leva et rajusta son manteau.
—Souffrez maintenant que je me retire, mon révérend, dit-elle.
—Mais, miss Ellen, dit Peters Town, vous m'avez promis une explication.
—Oh! c'est juste. Vous voulez savoir le motif de mon étrange conduite vis-à-vis de l'homme gris? Et sa voix redevint railleuse.—Eh bien! écoutez-moi. Cet homme s'est mis dans l'esprit une singulière fantaisie. Il s'imagine qu'après l'avoir haï je finirai par l'aimer. Et justement, ajouta miss Ellen avec un cruel sourire, j'ai fait le même rêve.
—Vous voulez vous faire aimer de cet homme? Dans quel but?
—C'est alors que commencera ma vengeance. Pardon, vous ne me comprenez peut-être pas, dit-elle d'un ton hautain. Mais cela est, du reste, parfaitement inutile. Et elle tendit la main au révérend:—Au revoir, dit-elle. Demain vous aurez de mes nouvelles.
Les deux prêtres étaient tellement étonnés qu'ils la laissèrent partir. Mais lorsque le bruit de la porte se refermant fut arrivé jusqu'à lui, le révérend Peters Town regarda le jeune clergyman:
—J'ai peur, dit-il, qu'elle ne nous trahisse tôt ou tard.
—Pourquoi? fit le jeune homme étonné.
—Parce que de la haine à l'amour il n'y a qu'un pas.—Le clergyman tressaillit.—Mais, acheva le révérend, nous serons là, nous... et ces maudits apôtres de l'Irlande ne nous échapperont pas toujours!...
CINQUIÈME PARTIE
LES TRIBULATIONS DE SHOKING
I
Les belles de nuit emplissaient Haymarkett, se pressaient sous les arcades de Regent street, entraient au café de la Régence, et refluaient jusque dans Leicester square. Les cabs étaient devenus rares, les public-houses qui n'avaient pas de licence fermaient, les maisons de nuit s'ouvraient discrètement et à la sourdine.
Dans Ponton street, il y a une maison fameuse qu'on appelle l'Enfer de mistress Burton.
Le Français est galant, sentimental, et grand chercheur d'illusions. Même lorsqu'il est aimé à beaux deniers comptant, il se plaît à croire que son physique, ou tout au moins ses qualités morales ont un certain poids dans la balance.
L'Anglais est un homme positif, il ne croit pas à l'amour gratuit; il estime que le pauvre ne saurait inspirer une passion sérieuse, et quand il met la main sur son coeur, il sait bien qu'entre elle et ce généreux viscère se trouve son portefeuille gonflé de banknotes et de chèques. Car, ne vous indignez pas, ô Parisiens! le lord le plus respectable, le gentleman le plus accompli, donne à l'objet de son amour un chèque sur les docks ou sur la Banque, ni plus ni moins que s'il avait à régler un fournisseur. Cela explique l'enfer de mistress Burton et tout les enfers du monde.
Et, Parisiens, pour qui ce livre est écrit, n'allez pas croire que ce mot enfer est synonyme de flammes éternelles et de souffrances atroces, qu'il est le programme d'une légion de diables armés de fourches et de diablotins brandissant des fouets.
Non, rien de tout cela, comme vous allez voir, en pénétrant avec nous dans l'enfer de mistress Burton. A gauche est un marchand de cigares, à droite un hôtel français tenu par des Allemands. Le marchand de cigares est une marchande, ni jeune ni vieille, ni belle ni laide, parlant un joli français de Strasbourg, et honorée de la pratique de tous les marchands de chevaux.
L'hôtel est confortable et dans les prix doux; il s'y trouve une table d'hôte de réfugiés hongrois et polonais, qui fréquentent assidûment Argyll-Rooms et l'Eldorado. Le marchand ferme à minuit; à deux heures du matin, les Polonais sont ivres et errent en titubant dans Haymarkett. Ponton street est désert. L'enfer n'a ni flammes ni lumières. On ne voit pas une lumière à travers les stores baissés; on n'entend pas le moindre bruit derrière la petite porte cintrée qui cependant, s'ouvre et se referme de minute en minute.
Un cab arrive et s'arrête. Tantôt c'est un gentleman qui en descend. Tantôt une femme élégante, bien encapuchonnée, bien voilée. La porte s'ouvre et se referme, le cab s'éloigne; si la chose était défendue, le policeman qui est au coin d'Haymarkett n'aurait eu le temps de rien voir.
Mais mistress Burton paye une licence, et le policeman n'a rien à dire.
Or, ce soir-là, comme une heure du matin sonnait, deux hommes, deux gentlemen qui cachaient sous les vastes plis de leur waterproofs, l'irréprochable habit noir, le gilet à pardessous et à la cravate blanche, accessoires obligés de tout Anglais qui se respecte, à partir de neuf heures de relevée, cheminaient à pied sur le trottoir de Ponton street, se dirigeant vers la porte mystérieuse de l'enfer. Ils allaient doucement, tout doucement, comme des gens qui ont à se faire de sérieuses confidences et ne sont nullement pressés d'arriver à leur but.
—Mon cher ami, disait l'un en soupirant, Londres est bien changé depuis sept à huit ans. Celui qui parlait ainsi, était un homme d'environ trente-six ans, grand, blond, à la tournure militaire et portant moustaches, ce qui ne s'est vu, chez un officier anglais que depuis la guerre de Crimée...
—Bah! mon cher, répondait son compagnon, un adolescent presque imberbe. Londres est toujours la capitale du monde et la livre sterling y règne sans partage et y procure toutes les jouissances possibles.
—J'attendais cette réponse, mon cher baronnet, reprit le premier interlocuteur, pour vous avouer mon cas.—J'arrive des Indes, vous le savez?—Quand je quittai la libre Angleterre, j'avais votre âge, un coeur sentimental et un amour mystérieux.
—Ah! oui, miss Emily?—Vous m'avez déjà dit cette histoire, répondit le jeune homme, histoire qui a eu, je crois, le dénoûment le plus heureux.
—Hélas! oui, soupira le major Waterley.
C'était bien, en effet, le major Waterley qui avait confié un enfant à mistress Fanoche, que nous avons vu revenir à Londres, l'heureux époux de miss Emily et qui, enfin, avait souffert avec reconnaissance que celui qu'il croyait son fils fût adopté par lord Wilmot, l'excentrique personnage d'Hampsteadt, et placé comme tel au collège de Christ's Hospital.
—Aussi vrai que je me nomme Charles Mittchell et que je suis baronnet, répondit le jeune homme, vous m'étonnez fort, major. Vous soupirez en parlant de votre bonheur.
—Hélas! c'est que mon bonheur n'est pas complet.
—Bah! n'aimeriez-vous plus miss Emily?
—Au contraire, je l'adore!
—Alors, que vous manque-t-il?
—La satisfaction d'une passion fatale que j'ai contractée dans l'Inde; et c'est pour cela que je vous ai prié de me présenter chez mistress Burton.
—Mais de quoi s'agit-il donc?
—Je suis devenu fumeur d'opium. Or, il n'y a plus à Londres un seul endroit assez respectable pour qu'un gentleman ose s'y présenter. Les tavernes où on fume de l'opium sont fréquentées par des roughs, et on n'oserait y mettre les pieds.
—Eh bien! mon cher major, dit le baronnet en souriant, rassurez-vous.
—On fume chez mistress Burton?
—Oui, mais en grand mystère, et il faut être initié et fortement recommandé pour avoir accès dans la salle des gens en délire, c'est ainsi qu'on appelle le sanctuaire.
—Y serai-je admis, au moins?
—Oui, parce que mistress Burton n'a rien à me refuser. Mais vous me permettrez de ne pas vous y suivre, n'est-ce pas?
—A votre aise, dit le major. Sur ce dernier mot, le baronnet Charles Mitchell souleva le marteau de la porte, et l'enfer s'ouvrit devant eux...
II
La porte s'ouvrit. Le major et son jeune compagnon se trouvèrent dans une allée presque noire, à l'extrémité de laquelle vacillait un point lumineux, c'est-à-dira une petite lampe suspendue à la voûte et que le courant d'air de la porte avait laissé éteindre. Si l'enfer de mistress Burton était un lieu de délices, à coup sûr l'entrée n'en donnait pas le programme. La porte s'était ouverte et refermée toute seule, grâce à un cordon tiré de l'intérieur et à un contrepoids formé par un ressort à boudin.
—Hé! dit le major, cela n'a pas précisément l'air d'un palais.
—Vous verrez, répondit Charles Mitchell. Ils suivirent l'allée jusqu'au bout et, verticalement au-dessous de la petite lampe, ils trouvèrent une seconde porte. Alors le baronnet frappa deux petits coups distincts, puis un troisième un peu plus fort. C'était la manière usitée par les habitués de la maison. Cette seconde porte s'ouvrit et les deux visiteurs passèrent d'une demi-obscurité à une lumière plus vive. Ils se trouvaient en effet dans ce que les Anglais appellent le parloir. C'était une petite salle fort déserte, mais dépourvue de tout luxe. Il y avait du feu dans la cheminée, auprès du feu une bouilloire pour faire le thé, au milieu une table qui supportait une petite nappe et des tartines beurrées, et auprès de cette table une respectable lady à cheveux blancs qu'elle portait en longs repentirs, les mains ornées de bagues, proprette, grassouillette; ayant dû être fort jolie il y avait trente ou quarante ans, et qui avait conservé un fort beau sourire et un bel oeil noir plein de feu. On eût dit l'épouse vénérée de quelque haut magistrat ou de quelque alderman de la Cité.
—Bonjour, maman Margaret, dit le baronnet sir Charles Mitchell en saluant la vieille dame et lui baisant respectueusement la main.
—Bonjour, mon fils bien-aimé, répondit la dame avec l'accent onctueux d'une véritable aïeule. En même temps, elle regarda le major avec curiosité. Le baronnet prit celui-ci par la main et dit:
—Maman, je vous présente un de mes bons amis, un parfait gentleman comme vous voyez, le major Waterley.
La vieille dame s'inclina avec autant de grâce et de légèreté qu'eût pu le faire une femme de pair aux réceptions de Sa Majesté la reine Victoria.—Vous pouvez entrer, mes enfants, dit-elle ensuite.
Le major Waterley ne put s'empêcher de jeter un regard quelque peu étonné autour de lui. Le petit salon paraissait n'avoir qu'une issue, celle par laquelle le major et le baronnet étaient entrés, et il eût juré qu'il se trouvait dans quelque paisible maison d'Hampsteadt ou de Notting Hill. Mais la vieille dame étendit la main vers le mur et pressa un ressort invisible. Aussitôt une porte masquée s'ouvrit.—Venez, dit Charles Mitchell en entraînant le major. Mille compliments, maman.
Le major se trouva alors dans un nouveau corridor; mais celui-là était large, bien éclairé; le sol était jonché d'un épais tapis, les murs couverts de peintures représentant des fleurs et des oiseaux de paradis; et de distance en distance de belles lampes à globe dépoli, posées sur des statuettes de marbre, répandaient autour d'elles une clarté voluptueuse et discrète. Le major fit quelques pas et des accords mélodieux frappèrent ses oreilles.—On danse, dit Charles Mitchell. Et c'est mademoiselle Olympe qui tient le piano.
—Qu'est-ce que mademoiselle Olympe?
—Une petite dame française qui a un succès fou à Londres. Elle a des chevaux, une charmante maison dans Portland place, et lord Evandale se ruine pour elle. Depuis qu'elle fréquente le salon de mistress Burton, tout Londres y vient.
Le major arrêta Charles Mitchell.—Un mot, mon ami. Vous m'excuserez: je suis un soldat de fortune qui revient des Indes, et n'est pas très au courant des habitudes de l'aristocratie; avant d'entrer, permettez-moi de vous faire quelques questions. Nous sommes dans une maison de jeu, de plaisir et de fumeurs d'opium? Pourquoi l'entrée, en est-elle si obscure, si bizarre? La maison est-elle donc clandestine?
—Pas le moins du monde.
—Alors, je ne comprends pas ce mystère?
—Mon ami, répondit le baronnet, vous avez toute la naïveté d'un homme qui a vécu sous le soleil des tropiques. Vous êtes Anglais, et vous ignorez, je le vois, la loi anglaise, qui vous permet de faire chez vous ce que bon vous semble, à la condition que vous ne gênerez personne. Si les salons de mistress Burton étaient sur la rue, si on voyait les fenêtres brillamment éclairées; si au travers des rideaux de mousseline, des ombres suspectes passaient et repassaient enlacées, aux sons d'une valse enivrante, la pudeur anglaise en serait froissée.
—Ah! fort bien, dit le major. Mais cette dame respectable que nous venons de voir, est-ce mistress Burlon? sa mère ou son aïeule?
—Ni l'un ni l'autre; cette dame, qui est de très-bonne famille, et qu'on appelle lady Perceval, est la contrôleuse de la maison. Pardonnez-moi le mot. Personne ne pénètre ici sans lui avoir été présenté. Savez-vous bien qu'il faut être un parfait gentleman pour être admis chez mistress Burton?
—Ah! c'est différent.
—Maintenant, ajouta Charles Mitchell, on va nous annoncer, et je vous présenterai à la maîtresse de la maison.
Ils étaient arrivés au bout du corridor. Il y avait là deux grands laquais en culotte courte et en bas de soie qui prirent les pardessus de ces messieurs. Puis l'un d'eux ouvrit, les deux battants d'une porte et annonça le major Waterley et le baronnet Charles Mitchell. Le major était au seuil d'un grand salon ruisselant de lumières, rempli d'hommes distingués et irréprochables et constellé de jeunes et belles femmes en robes de bai. On dansait.
—Attendons la fin de la contredanse, dit le baronnet, puis je vous présenterai...
III
La contredanse finie, les danseurs reconduisirent les dames à leur place. Alors le baronnet reprit le major par la main et s'avança vers une petite dame entre deux âges, qui portait une profusion de roses dans ses cheveux blonds, des gants rouges, des bracelets semés de rubis et d'émeraudes, et avait au cou un collier à triple rang de grosses perles. Cette dame, qui était encore jolie, bien qu'envahie par l'embonpoint, n'était autre que mistress Burton. Le baronnet lui baisa la main; puis il présenta le major, et mistress Burton tendit la main à celui-ci en lui disant:—Vous êtes désormais chez vous, monsieur. Après quoi, elle cacha son visage dans un énorme bouquet qu'elle tenait à la main, fit une révérence et alla s'occuper d'un petit vieillard fort respectable qui causait avec une toute jeune fille.
—Vous le voyez, mon ami, dit le baronnet tout bas au major, cela se passe comme dans le meilleur monde.
—Mais, où fume-t-on? demanda le major.
—Ah! mon ami, fit Charles Mitchell en souriant, vous êtes quelque peu pressé.
Le major jetait autour de lui des regards ardents et sentait une sorte d'ivresse lui monter au cerveau, en respirant les parfums pénétrants dont l'atmosphère était imprégnée, en admirant ces beautés étincelantes et médiocrement vêtues.
—Allons faire un whist d'abord, dit le baronnet. Ils s'assirent à une table de jeu, et un gentleman, que le baronnet salua d'un geste, vint s'y asseoir pareillement. Charles Mitchell fit un petit signe au major. Ce signe voulait dire: Le gentleman que je vous présente est initié aux voluptés de l'opium. En effet, quand il les eut présentés l'un à l'autre, et tandis qu'il battait les cartes, le gentleman, qui se nommait sir Robert Hatton, dit en souriant au major:—Vous fumez, monsieur? Moi aussi. Nous descendrons ensemble, quand l'heure viendra.
—Ah! il y a donc une heure déterminée? demanda le major.
—Oui. A quatre heures du matin seulement. Alors, presque tout le monde est parti. Il ne reste ici que des gens intelligents, qui préfèrent les voluptés divines aux plaisirs grossiers.
—Merci pour moi, Robert, dit le baronnet.
—Ah! c'est juste, tu ne fumes pas. Tu ignores la félicité sans limites, alors. Le baronnet haussa imperceptiblement les épaules. Sir Robert était un enthousiaste.
—Écoutez, dit-il, fous que vous êtes, vous tous qui méprisez l'opium. Vous ne savez donc pas que, tandis que le corps commence à s'engourdir dans un demi-sommeil plein de charme et de mollesse, l'âme se dégage de lui et se crée des horizons et des mirages, et peuple et décore à sa fantaisie les lieux où se trouve son corps. Tout à l'heure nous descendrons dans le caveau. Tu n'y est jamais venu, Charles? Eh bien! tu y viendras.
—Non, la tentation de vous imiter pourrait s'emparer de moi. Comment est-il, ce caveau?
—C'est une petite salle de forme ronde, tendue d'étoffe orientale. Tout le long des murs règne un large divan sur lequel se placent les fumeurs. Chacun d'eux a à la portée de sa main une pipe, un grain d'opium et une lampe. On s'accroupit sur le divan et on fume. A la quatrième gorgée, les murs de la salle disparaissent. C'est-à-dire que l'horizon s'agrandit, le ciel bleu des tropiques apparaît; des légions de houris et de bayadères passent enlacées devant vous, dans un rayon de soleil et vous enivrent de leurs sourires.
—Et c'est là ce que tu appelles: les félicités sans bornes? Mon cher, dit le baronnet, j'aime mieux baiser le bout des doigts de madame Olympe que tu vois là-bas, auprès de la cheminée, dans le grand salon, que rêver toute cette fantasmagorie d'amour qui t'enchante et te conduit peu à peu à l'abrutissement le plus complet.
Le gentleman Robert Hatton regarda le major en souriant: Il vous fait pitié, n'est-ce pas? dit-il.
—Oh! certes, répondit le major, dont le visage contracté exprimait la passion féroce.
—Mon cher major, dit Charles Mitchell en riant, vous jouez en dépit du bon sens. En effet, le major, qui avait le baronnet pour partenaire contre le gentleman, entassait faute sur faute.—Je ne suis pas très-fort, dit-il, excusez-moi...
—Et, reprit le baronnet, vous avez l'esprit troublé par la description que vient de vous faire mon ami Robert.
—Oh! répondit le major, tout ce qu'il a dit est exact. Et il jeta les yeux sur la pendule de la cheminée du salon de jeu, qui marquait deux heures et demie.
—Vous avez encore une heure et demie à attendre, dit le baronnet en riant. Aussi, j'en veux profiter. Je veux vous présenter à la Sirène.
—Qu'est-ce que cela? demanda le major Waterley avec indifférence.
—Une femme bien autrement séduisante que toutes les houris imaginaires que vous entrevoyez à travers les vapeurs de l'opium. Le gentleman sir Robert et le major échangèrent un regard de pitié. Mais Charles Mitchell reprit:—Vous ne me refuserez pas, mon ami, de venir saluer la Sirène. Je le lui ai promis. Et elle meurt d'envie de causer avec vous, depuis qu'elle sait que vous revenez des Indes.
—Eh bien! après la partie. Mais ajouta le major, vous le savez, j'adore ma femme. Et nulle créature humaine ne saurait me la faire oublier.
Un sourire glissa sur les lèvres du baronnet.
—Bah! dit-il, nous verrons bien. Et ils achevèrent la partie.
—Venez, dit alors le baronnet au major. Et il le conduisit dans un salon voisin où une jeune femme était assise à l'écart. Brune et les lèvres rouges, elle ressemblait, parmi toutes ces blondes créatures, à une pivoine poussée au milieu d'une touffe de lys. Son oeil fascinateur était bien celui d'une sirène,—on ne lui connaissait pas d'autre nom du reste,—et quand son regard noir et profond eut rencontré le regard du major Waterley, celui-ci se sentit frissonner de la tête aux pieds, et il oublia momentanément l'ardent désir de fumer l'opium qui l'avait amené chez mistress Burton.
IV
La Sirène avait un autre nom sans doute; mais ce nom avait disparu dans l'oubli, et depuis qu'elle était une des célébrités galantes de Londres, on ne l'appelait pas autrement. La beauté, comme l'amour, vit essentiellement des contrastes. A Paris, à Vienne, à Florence, on eût trouvé la Sirène moins belle qu'à Londres. Cette femme aux cheveux noirs, aux yeux bleus, au teint mat et légèrement bistré faisait sensation parmi toutes les filles d'Ecosse ou d'Irlande aux cheveux blonds. Mais ce nom de Sirène s'appliquait moins peut-être à sa beauté qu'à sa voix qui avait de mystérieux entraînements. D'où venait-elle? était-elle Anglaise, Italienne ou Française? On ne le savait pas, car elle parlait presque toutes les langues sans accent. C'était mistress Burton qui l'avait découverte et en avait fait le plus bel ornement de ses salons. Il y avait de cela environ deux mois.
Depuis lors, la Sirène avait fait parler d'elle aux quatre coins de Londres; c'est à dire qu'on se l'était disputée avec acharnement, qu'on s'était battu pour elle et qu'un tout jeune homme, lord H..., dans un accès de folie, s'était tué à la porte de la jolie maison qu'elle habitait dans Portland place. Nous l'avons dit, à peine eût-elle levé les yeux sur le major Waterley que celui-ci, qui tout à l'heure protestait de son amour pour miss Emily qu'il venait d'épouser, s'était senti tressaillir de la tête aux pieds et avait éprouvé sur-le-champ l'attraction mystérieuse qu'exerçait cette singulière créature. Elle lui avait indiqué une place auprès d'elle sur le sopha où elle était assise, et dès lors le major avait oublié le motif premier de sa présence chez mistress Burton, c'est-à-dire son ardent désir de fumer de l'opium. Et, tandis que la Sirène commençait son oeuvre; sir Charles Mitchell, le jeune baronnet qui avait servi d'introducteur au major Waterley, s'était écarté discrètement, avait promené pendant un instant un regard indécis autour de lui comme s'il eût cherché quelqu'un au milieu de cette foule élégante, et, passant dans les salons de mistress Burton, il avait fini par murmurer:
—Je crois que mon bon ami Arthur s'est moqué de moi.
Mais, comme il faisait cette réflexion entre ses dents une porte s'ouvrit, celle par laquelle le major et lui étaient entrés, et un jeune homme se montra sur le seuil.—Ah! enfin! se dit sir Charles Mitchell. Et il se dirigea vers le nouveau venu qui lui tendit la main.
Or, ce nouveau venu n'était autre que ce jeune et élégant étourdi, le marquis de L..., que nous avons entrevu à Hyde Park, causant avec miss Ellen Palmure et lui demandant si le gentleman, qui venait de passer à cheval auprès d'elle n'était pas le prince russe qui se mourait d'amour depuis dix-huit mois qu'il l'avait rencontré à Nice ou à Monaco. Le marquis n'adressa qu'un mot au baronnet.—Eh bien?—Eh bien, il est venu, dit le baronnet. Il est ici? Il cause avec la Sirène.
—Ah! ah! dit le marquis, c'est à merveille.
—Tout à l'heure on le fera descendre chez les fumeurs; si toutefois c'est nécessaire. Je crois bien que la Sirène fera la besogne toute seule. Tout en causant à voix basse, les deux jeunes gens observaient du coin de l'oeil le major Waterley qui paraissait sous un charme étrange et qui suspendait son regard et son âme aux lèvres de la Sirène.—Vous pouvez être certain, dit le baronnet, qu'il ne voit plus et n'entend plus qu'elle en ce moment.
—Alors l'épreuve sera inutile.—Je le crois.
Il y eut un silence parmi les deux jeunes gens. Puis le baronnet prit le marquis par le bras, l'entraîna dans une embrasure de croisée et lui dit:
—Vous plairait-il de causer quelques minutes.
—Comment donc, mon cher?
—Je commence à être si fort intrigué, reprit le baronnet, que j'éprouve le besoin de vous demander une explication.
—Ah! fit le marquis en souriant, vous êtes intrigué?
—Au plus haut degré.
—Je le suis peut-être autant que vous.
—Alors, je ne comprends absolument plus rien à tout cela, dit le baronnet, et, à moins que vous ne vous moquiez de moi...
—Charles!
—Voyons, expliquons-nous nettement.
—Je ne demande pas mieux.
—Avant-hier, au club, vous m'avez proposé la singulière partie que voici: nous devions jouer un écarté en cinq points, sans revanche. Si je gagnais, vous me donniez mille livres... Si je perdais, je m'engageais à faire, pendant trois jours, tout ce que vous me demanderiez, à la condition, toutefois, que vous n'exigiez rien de moi qui ne fût d'un parfait gentleman.
—Et vous avez perdu, et il est juste que vous vous éxécutiez, dit le marquis.
—Attendez encore. La partie perdue, vous m'avez dit: Vous connaissez le major Waterley?—Sans doute, ai-je répondu.—Eh bien! je désirerais que vous le présentassiez chez mistress Burton.—Là, m'avez vous dit encore, vous tâcherez que la Sirène le subjugue, le fascine, le grise, dussiez-vous l'entraîner dans le salon souterrain où l'on fume de l'opium.
—Certainement, je vous ai dit cela, dit le marquis.
—Or, continua sir Charles Mitchell, j'ai obéi à vos instructions. J'ai amené le major ici d'autant plus facilement qu'il est fumeur d'opium enragé, et vous devez voir à l'animation de son visage que la Sirène lui plaît fort.
—Eh bien, fit le marquis.
—Eh bien! je désirerais savoir quel intérêt vous pouvez avoir à ce que le major devienne amoureux de la Sirène?
—Je n'en ai aucun.
—Plaît-il!
—C'est la vérité pure.
—Alors quelle singulière fantaisie?...
—Je n'ai pas de fantaisie. J'obéis, voilà tout.
—Est-ce que vous aussi, vous auriez perdu une partie?
—Non, mais je suis moi-même, fasciné par une sirène. Une sirène qui ne viendra jamais ici, comme vous le pensez sans doute. C'est elle qui, pour des motifs qu'elle n'a pas cru devoir me donner, a voulu que le major et la Sirène fussent mis en rapport.
—Peut-on savoir le nom de votre Sirène?
—Oui, dit le marquis. C'est miss Ellen Palmure.
A ce nom, sir Charles Mitchell eut une véritable exclamation d'étonnement.—Par ma foi! dit-il, si je comprends un mot à tout cela je veux être pendu à la porte même de Newgate, comme coupable de fenianisme.
—Et moi aussi, dit le marquis, comme un écho.
Cependant les salons de mistress Burton commençaient à se vider peu à peu, et l'heure des fumeurs d'opium approchait.
V
Cette même nuit-là, vers cinq heures du matin, une voiture dont les stores étaient soigneusement baissés stationnait au coin de Panton street et d'Haymarket. Il y avait déjà plus d'une heure qu'elle était là, et on eût pu croire que le cocher attendait ses maîtres, et que, par conséquent, la voiture était inoccupée, si, de temps à autre, un des stores ne se fût soulevé à demi, laissant apercevoir une tête de femme qui jetait dans la rue un regard investigateur. De quart d'heure en quart d'heure la porte de l'enfer s'ouvrait et un couple en sortait. Chaque invité de mistress Burton s'en allait reconduisant une de ces beautés faciles que faisait pâlir la Sirène. Tout à coup le store se souleva vivement. Cette fois, un homme était sorti seul de l'enfer et marchait rapidement vers la voiture stationnaire. Aussitôt qu'il fut tout près, la portière s'ouvrit:—Montez, dit une voix de femme.
Ce personnage, qui n'était autre que le marquis de L..., entra lestement dans la voiture dont la portière se referma. Alors il se trouva tête à tête avec miss Ellen.—Eh bien? dit-elle.
—Eh bien! je crois que tout est pour le mieux, dit le marquis.
—Il mord à la Sirène?
—C'est-à-dire qu'il est fou.
—A-t-il fumé de l'opium?
—Non, la chose était inutile. Pourtant il était venu dans cette intention, car il paraît qu'il possède au plus haut degré cette étrange passion, mais les regards et la voix de la Sirène l'en ont détourné. Quand on est venu lui dire que la salle des fumeurs était ouverte, il n'a même pas répondu.
—Il regardait la Sirène, fit miss Ellen avec une pointe d'ironie.
—Il la contemplait, il l'adorait...
—Et ils sont encore là-bas?
—Oui. Mais mistress Burton a envoyé chercher un cab pour eux. Tenez, le voilà. En effet, une voiture venait de s'arrêter à la porte même de l'enfer.
—Et vous croyez qu'il la suivra?
—En ce moment, elle le conduirait au bout du monde.
Miss Ellen tira le gland de soie qui correspondait au petit doigt de son cocher, et, en même temps, elle baissa la glace du devant du coupé.—Avance de quelques pas, dit-elle. Le coupé vint se ranger tout auprès du cab. Alors miss Ellen laissa la glace baissée, mais elle fit descendre le store de façon à voir et entendre sans être vue.—Attendons, dit-elle, je veux avoir une certitude.
Cinq minutes après, la porte de l'enfer se rouvrit. Bien que les voitures de place à Londres ne soient point assujetties à avoir des lanternes, le cab qu'on était allé chercher en avait deux, dont la réverbération se projetait jusque sur le trottoir. Cette clarté permit à miss Ellen de voir sortir de l'enfer une femme douillettement enveloppée dans un burnous de cachemire blanc. C'était la Sirène. Elle s'appuyait sur le bras d'un homme que le marquis de L..., désigna tout bas à l'oreille de miss Ellen:—C'est lui, dit-il. En effet, c'était le major Waterley. Il avait l'oeil morne, le visage abruti des hommes qui sont mordus au coeur par une passion violente et sauvage.—Montez, dit la Sirène en s'élançant la première dans le cab. Le major obéit.—Portland place, dit-elle au cabman. Le cab partit.
—Maintenant, dit miss Ellen, je suis tranquille. Merci, marquis, vous êtes un gentilhomme accompli.
—Miss Ellen, répondit le marquis, savez-vous que tout ce que vous m'avez fait faire là est bien étrange? Et ma curiosité est piquée au plus haut degré.
—Mais vous ne saurez rien, mon ami. Avez-vous donc oublié nos conventions? Vous m'avez, demandé la faveur de monter à cheval avec moi deux fois par semaine, n'est-ce pas? Et je vous l'ai accordée, à la condition que vous me rendriez un service sans chercher à en pénétrer le mystère. Eh bien! je tiendrai ma parole, tenez la vôtre.
—Mais ne saurais-je jamais rien?
—Je ne dis pas cela. Si vous êtes discret, docile, obéissant, dit la jeune fille en riant, on vous dira peut-être quelque chose plus tard. Adieu...
—Comment! vous me renvoyez?
—Voulez-vous que je vous mette chez vous?
—Volontiers, dit le marquis.
—24, Pall-Mall, dit la jeune fille au cocher. Quelques minutes après, le marquis était à sa porte.—Où allez-vous? dit-il à miss Ellen en lui baisant la main.
—Encore un mystère! dit-elle. Et elle attendit que le marquis fût entré. Alors elle dit au cocher:—A Hampsteadt, Heathmount, 18. Le coupé partit. Alors miss Ellen murmura:—Je suppose que mistress Fanoche n'a pas dormi bien profondément cette nuit. Une demi-heure après, le coupé s'arrêtait à la porte de ce cottage où mistress Fanoche avait caché jadis Ralph, le petit Irlandais, et dans le jardin duquel lord Palmure s'était vu mettre un masque de pois sur le visage.
VI
Pénétrons maintenant chez mistress Fanoche, notre ancienne connaissance de Dudley street. Mistress Fanoche avait renoncé, comme on le pense bien, à son premier métier de nourrisseuse d'enfants. D'abord elle s'était séparée de la vieille dame aux lunettes qui battait les enfants par inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste, hésité à la trahir. On se souvient de ce qui s'était passé entre mistress Fanoche et l'homme gris. Après la disparition de Ralph, elle était retournée à Londres et à son grand étonnement, elle avait trouvé sa maison déserte. Si la vieille dame qui était partie, la veille au soir, en compagnie de lord Palmure et qui se voyait déjà propriétaire d'un joli cottage à Brighton avait abandonné les cinq petites filles dans le jardin, après son départ, une main charitable avait recueilli les pauvres délaissées.
Par les soins de l'homme gris, les enfants avaient été conduites dans une vraie pension où on prendrait soin d'elles et où on ne les maltraiterait pas. Mistress Fanoche ne s'était pas beaucoup préoccupée de savoir ce qu'étaient devenues ses anciennes pensionnaires; elle était retournée à Hampsteadt où elle s'était tenue bien tranquille, jusqu'au jour où l'homme gris, au lieu de la châtier, avait préféré se servir d'elle pour représenter au major Waterley le petit Irlandais comme son fils et le faire admettre ainsi à Christ's Hospital. Mistress Fanoche avait été largement payée. Aussi, depuis ce temps-là, vivait-elle fort tranquillement, mangeant ses petites économies, et craignant, sinon Dieu, au moins cet homme qui se jouait d'un pair d'Angleterre et lui appliquait un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche avait conservé Mary l'Écossaise, sa fidèle servante. Mary sortait seule, allait aux provisions et rapportait à sa maîtresse, qui n'osait franchir le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier. C'était ainsi que mistress Fanoche avait été tenue au courant de ce qui se passait dans le cottage voisin, chez le prétendu lord Wilmot qui, pour elle, était toujours le mendiant voisin. Elle avait appris, par la même source, que le condamné John Colden avait été arraché à l'échafaud et que l'homme gris, soupçonné d'avoir préparé cet enlèvement, n'avait pas reparu au cottage depuis. Cette dernière information avait permis à mistress Fanoche de reposer plus librement. Elle avait servi l'homme gris, mais elle le craignait, et la Comme elle prenait son thé, vers huit heures du soir, elle entendit sonner à la grille du cottage. Mary alla ouvrir et revint avec une lettre. Cette lettre ne lui avait point été remise par le facteur, mais bien par un homme dont elle n'avait pu voir le visage, car il était enveloppé dans un grand manteau et avait son chapeau rabattu sur ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette lettre, éprouva un petit tremblement nerveux.
Les consciences timorées, comme celle de la nourrisseuse d'enfants, ont de ces pressentiments inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette lettre avec une sorte de répugnance, puis elle courut à la signature. Mais la signature était absente. Elle lut: «Mistress Fanoche est priée d'attendre cette nuit la visite d'une personne qui viendra lui parler de choses de la plus haute importance. Si mistress Fanoche n'ouvrait pas à la personne qui sonnera, elle s'exposerait à de vifs désagréments. Si mistress Fanoche avait la malencontreuse idée de porter la présente lettre à la police, elle s'exposerait à d'autres mésaventures. Enfin, si elle confiait à qui que ce soit la substance de ladite missive, elle encourrait la colère d'un personnage puissant.» La lettre échappa aux mains de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur s'empara d'elle.—Oh! dit-elle à Mary, ce n'est pas possible, on t'a trompée... L'homme gris n'est pas en prison.
Et, à partir de ce moment, mistress Fanoche fut en proie à une véritable panique. Néanmoins elle se conforma aux avis mystérieux renfermés dans la iettre, elle ne la montra point à Mary et exigea même que celle-ci s'allât coucher, son service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit elle-même, elle demeura dans ce petit salon qui donnait sur le jardin et dans lequel, un soir, Shoking et l'homme gris avaient pénétré si brusquement. Là, anxieuse, tremblant au moindre bruit, elle attendit. La soirée s'écoula; elle entendit sonner minuit à toutes les paroisses du voisinage: puis deux heures du matin, puis trois et quatre. Le visiteur mystérieux ne se présentait pas. Mistress Fanoche commençait à espérer vaguement qu'on l'avait mystifiée. Mais, tout à coup la sonnette tinta.
Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son sang affluer violemment à son coeur. Un moment même elle crut qu'elle n'aurait pas la force de bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle sortit de la maison et traversa le jardin. Arrivée auprès de la grille, elle respira plus librement. Elle avait reconnu une femme dans la personne qui sonnait. Elle ouvrit la grille et une voix jeune et fraîche lui dit:—Vous êtes bien mistress Fanoche?
—Oui, dit-elle.
—Je suis la personne que vous attendez, dit miss Ellen, car c'était elle. Et la patricienne entra, ajoutant: Je suis la fille de lord Palmure.
VII
Miss Ellen suivit mistress Fanoche, qui la conduisit dans le petit salon où elle était tout à l'heure. La nourrisseuse d'enfants avait commencé à respirer en voyant une femme; elle se rassura presque entièrement en entendant prononcer le nom de lord Palmure. Un lord qu'on avait ainsi traité dans son jardin à elle, mistress Fanoche, et qui n'en avait pas tiré vengeance, devait être un homme de moeurs douces et par conséquent peu à craindre. Et puis, enfin, il n'était pas question de l'homme gris, le personnage tant redouté. Cependant, lorsque miss Ellen eut relevé son voile et que son oeil se fut arrêté sur mistress Fanoche, cette dernière ne put s'empêcher de tressaillir.
—Madame, dit la jeune fille, je n'ai pas le temps de vous faire un long discours; et je vais vous expliquer en deux mots le motif et le but de ma visite nocturne. Vous avez été nourrisseuse d'enfants? dit miss Ellen.
—J'ai tenu un pensionnat, répondit mistress Fanoche.
—Vous aviez l'habitude de faire noyer les enfants...
—Oh! quelle calomnie!... s'écria mistress Fanoche, qui devint tout à coup livide.
—C'est du moins ce qu'a déclaré un homme que la justice a sous la main et qui se nomme Wilton.
—Le misérable!
Miss Ellen haussa légèrement les épaules.—Chère madame, dit-elle, je vous l'ai dit, je n'ai pas le temps d'entrer avec vous dans de longs détails; laissez-moi donc aller droit au but. Je viens vous donner à choisir: ou Botany Bay, c'est-à-dire la transportation, si même vous n'êtes condamnée à mort, ou l'impunité et quatre mille livres. Il est bien entendu, vous le comprenez, que j'ai besoin de vous.—Mais, milady, balbutia mistress Fanoche, de plus en plus dominée par l'accent hautain de la jeune fille, et comme palpitante sous son regard, je vous jure...
—Écoutez-moi donc, fit sèchement miss Ellen, vous allez voir que je suis renseignée. Il y a quelques mois, un officier, revenant des Indes, le major Waterley, vous écrivit pour vous réclamer un enfant qui vous avait été confié.
—Ah! s'écria mistress Fanoche. Voilà bien qui prouve que je suis innocente de tout ce dont on m'accuse, car cet enfant, je l'ai rendu au major. Et la preuve en est, qu'il est aujourd'hui pensionnaire du collège de Christ's Hospital.
—Je sais cela, dit miss Ellen, seulement cet enfant vous l'aviez volé, il se nommait Ralph; mon père a voulu le ravoir et il s'est adressé à la vieille dame qui était votre associée.
Mistress Fanoche courba la tête. Elle voyait que miss Ellen était plus instruite qu'elle ne le supposait d'abord.
Miss Ellen poursuivit: L'enfant s'échappa, tomba aux mains d'une bande de voleurs, fut envoyé à Cold bath field et condamné au moulin, puis enlevé par un certain John Colden, qui a été condamné à mort.... Enfin, une personne qu'on appelle l'homme gris vous l'a rendu, à la seule fin que vous le présentassiez au major Waterley comme son fils.
Le nom de l'homme gris avait fait pâlir mistress Fanoche.—Cet homme, dit-elle, est tout puissant dans Londres, il ordonnait, j'ai dû obéir, sous peine de mort.
—Eh bien! dit froidement miss Ellen, je suis son ennemie, moi. Et j'ai engagé avec lui une lutte sans trêve ni merci. Elle disait cela avec un calme hautain, le regard assuré, la tête rejetée en arrière, et mistress Fanoche ne put s'empêcher d'éprouver pour elle une naïve admiration.
—Vrai? dit-elle, vous osez lutter avec l'homme gris!
—Et je l'ai presque terrassé à cette heure, dit miss Ellen avec un accent qui fit passer une conviction dans l'esprit de la nourrisseuse d'enfants. J'avais besoin d'un instrument pour lui donner le coup de grâce, ajouta miss Ellen. Cet instrument, c'est vous.
La nourrisseuse se prit à trembler.—Oh! pas moi, madame, pas moi!...
—Tenez, dit miss Ellen qui ouvrit son corsage et en retira un papier qu'elle mit sous les yeux de mistress Fanoche frémissante, tenez, lisez...—Un ordre d'arrestation! exclama la nourrisseuse éperdue.
—Signé du lord chief justice.
—Mais, je suis perdue, mon Dieu!
—C'est-à-dire que, je n'ai plus qu'à remettre cet ordre à deux policemen et vous serez conduite à Newgate demain matin. Cependant, vous n'irez pas en prison et vous toucherez une récompense de quatre mille livres si vous me servez.
—Mais, si je vous sers, milady, s'écria mistress Fanoche qui se voyait dans un impasse terrible, l'homme gris me tuera.
—Et si vous ne me servez pas, vous serez pendue. Wilton, à qui on a promis sa grâce, s'il faisait des révélations, est prêt à donner le chiffre de vos victimes.
Mistress Fanoche commençait à s'arracher les cheveux et elle avait les yeux pleins de larmes. Un moment elle songea à se ruer sur miss Ellen, à appeler Mary l'Écossaise à son aide et à lui arracher l'ordre d'arrestation. Mais c'eût été une violence inutile. Même en assassinant miss Ellen elle n'eût pas détourné l'orage.
—Au lieu de vous lamenter, dit encore miss Ellen, écoutez-moi attentivement, et vous verrez que le danger que vous redoutez peut être conjuré. Le jour où je me servirai de vous pour frapper l'homme gris, il sera pendu et ne pourra plus se venger de vous.
—Mais enfin, dit la nourrisseuse, que faut-il que je fasse?
—Il faut que vous déclariez par un écrit adressé au lord chief justice que l'enfant rendu au major Waterley n'est pas le sien, qu'il est Irlandais et se nomme Ralph, et que c'est le même qui a été condamné au moulin.
—Mais si j'écris cela, dit mistress Fanoche, je m'avoue coupable.
—Sans doute, et il faut même que vous confessiez dans cet écrit que vous avez confié le fils du major à Wilton, qui l'a noyé.
—Et alors je suis perdue! dit encore mistress Fanoche.
—Vous serez condamnée, mais la reine vous fera grâce.
—Et qui me l'assure?
—Moi, dit froidement miss Ellen. Et il y avait un tel accent de sincérité dans ce mot unique, que mistress Fanoche ajouta foi à cette promesse.
VIII
Le jour naissait, comme il naît à Londres. C'est-à-dire que le brouillard devenait rouge et transparent et que les arbres du jardin apparaissaient peu à peu au travers. Miss Ellen dit à mistress Fanoche:—Puisque vous avez toujours peur de l'homme gris, venez avec moi, je vais vous mettre en lieu sûr.
—Où me conduisez-vous donc? demanda la nourrisseuse.
—Chez le révérend Peters Town, l'homme le plus puissant de Londres.
—Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, dit-elle.
Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a parlé de l'archevêque de Cantorbéry? Eh bien! le révérend Peters Town lui donne secrètement des instructions.
A la suite de son entretien avec miss Ellen, mistress Fanoche voyait clairement une chose; c'est qu'elle était doublement perdue, si elle n'obéissait pas aveuglément.—Soit, dit-elle, je suis prête à vous suivre.
Miss Ellen remit son manteau et en baissa le capuchon sur sa tête. Mistress Fanoche jugea inutile de réveiller Mary l'Écossaise et de lui apprendre son départ. Quelques minutes après, les deux femmes montaient dans le cab que miss Ellen avait laissé à la porte.—Elgin Crescent! dit-elle au cabman.
Le révérend Peters Town attendait sans doute la visite de miss Ellen, car à peine le cab fut-il arrêté à sa porte que cette porte s'ouvrit et que le prêtre anglican vint à la rencontre des deux femmes.—Je vous présente mistress Fanoche dont je vous ai parlé, dit miss Ellen.
Le prêtre fit passer les deux femmes dans son cabinet et se prit à regarder, curieusement, la nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui fit un signe mystérieux que le révérend comprit, car il la fit passer dans une pièce voisine laissant mistress Fanoche toute seule.
—Eh bien, elle consent?
—A tout. Avez-vous prévenu le lord chief justice?
—Sans doute, puisque je vous ai envoyé. l'ordre d'arrestation. Mais il y a une difficulté que nous n'avions pas prévue, reprit le révérend. Cette femme va faire sa déposition par écrit...
Elle confirmera ensuite cette déposition de vive voix en présence d'un magistrat de police et de deux secrétaires.
—Je lui ai promis sa grâce.
—Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les débats du procès, s'il avait lieu, seraient publiés, et que la liberté de la presse nous gênerait.
—Mais le procès n'aura pas lieu. On la relâchera sous caution et elle pourra quitter l'Angleterre.
—Sa déposition n'en sera pas moins valable.
—Sans doute.
—Mais vous ignorez peut-être, miss Ellen, les règlements de Christ's Hospital et les singuliers privilèges dont jouit ce collége, depuis le roi Edouard VI son fondateur.
—Vous allez voir que je n'ignore absolument rien, répondit miss Ellen en souriant. Tout élève revêtu de la soutane bleue et portant les bas jaunes, est inviolable. On ne pourrait l'arrêter que s'il commettait un crime dans la rue.
Il y a mieux; je suppose qu'on le désigne à un policeman auquel on dira: Cet enfant est un condamné évadé de Bath square; le policeman ne voudra pas le croire; mais, le crût-il, il vous répondra: Je ne puis pas mettre la main sur un enfant revêtu de la soutane bleue. Enfin, j'admets, comme dernière hypothèse, qu'un policeman intimidé ose passer outre et mettre la main sur l'enfant, que celui-ci soit ramené en prison, reconduit au moulin et reconnu par tous les gardiens de Bath square, le lord maire protestera et, à la tête de ses aldermen, ira le réclamer.
—Vous voyez donc bien, dit le révérend Peters Town, que tous nos efforts échoueront contre cette loi qui protège les élèves de Christ's Hospital.
—Non, dit miss Ellen, car on arrêtera l'enfant dépouillé de son costume. J'ai tout prévu.
Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagné une femme qu'on appelle la Sirène? Cette, femme a fasciné le major Waterley: dans huit jours, cet homme n'aura plus qu'une pensée, qu'une volonté, qu'un but, être l'esclave de la Sirène. Il ne se souviendra même plus qu'il a une femme. D'ailleurs j'ai pris soin de me débarrasser provisoirement de mistress Waterley. Elle n'est plus à Londres.
—Qu'avez-vous donc fait pour cela?
—Une chose bien simple: elle a reçu une heure après que son mari était sorti pour aller au club, un télégramme qui l'appelait en toute hâte a Glascow auprès de son père qui, disait la dépêche, avait fait une chute de cheval. Elle a fait chercher le major partout; on ne l'a point trouvé, car il était chez mistress Burton, et la pauvre femme a pris le train de minuit. Elle arrivera demain soir chez son père, qu'elle trouvera bien portant et nous avons trois jours devant nous, en supposant même qu'elle revienne sur-le-champ.
Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est aux genoux de la Sirène.
Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major, qui a oublié sa femme, mais a un vague souvenir de celui qu'il croit son enfant, court à Christ's Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain jeudi, jour de congé. Le supérieur du collége laisse l'enfant sortir avec son père, et celui-ci le conduit chez la Sirène.
—Mais, dit le révérend, la difficulté, l'impossibilité même dont je vous parle existe toujours. L'enfant est revêtu de son costume, et vous savez que lorsqu'un père obtient l'admission de son fils à Christ's Hospital, il prend l'engagement de le laisser sous ce vêtement jusqu'au jour où il a terminé son éducation.
—Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le major ne violera pas cet engagement. Mais la Sirène le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un narghilé, on se débarrassera du major quand on voudra. On déshabillera l'enfant. La Sirène se charge de lui mettre un joli petit habit bleu ou vert, avec des boutons de métal, ce qui ne peut manquer de l'enchanter.
—Et, alors la police arrivera.
—Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen, c'est la vôtre.
—Mais enfin dit encore le révérend, vous savez que les arrestations dans les maisons sont très difficiles.
—Aussi arrêtera-t-on l'enfant dans la rue. A Hyde-Park, par exemple, où la Sirène le conduira à la promenade.
Et, comme il regardait miss Ellen avec une sorte d'admiration, on entendit retentir un coup de sonnette. En même temps le clergyman qui servait de secrétaire au révérend entra.—Voici le magistrat de police et ses secrétaires, dit-il. Le révérend repassa dans son cabinet, où mistress Fanoche attendait, livrée à mille angoisses.—Madame, lui dit-il, l'heure est venue pour vous de faire votre confession pleine et entière. La porte s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur perler à son front, et sa vue se troubla, et il lui sembla qu'elle entrevoyait, à travers un brouillard, se dresser la potence devant Newgate et Calcraff la regarder et lui crier: C'est à ton tour maintenant!
IX
Pénétrons à présent chez la Sirène. La Phryné pour qui on se brûle si gentiment la cervelle, la fauve enchanteresse aux yeux de basilic possède une charmante maison dans Portland Place. C'est sir Arthur L..., le malheureux gentleman dont elle repoussait l'amour, et qui s'est tué de désespoir, qui lui a fait ce cadeau d'outre-tombe. Il avait préparé la maison pour elle; il avait appelé à son aide des architectes, des peintres et des sculpteurs pour orner magnifiquement cette charmante demeure. Il avait peuplé le jardin de statues, entassé dans l'intérieur de la maison des curiosités et des objets d'art; il en avait fait, en un mot, un temple pour son idole. Mais l'idole refusait de l'habiter, lui vivant. Alors sir Arthur fit son testament et se tua. Le testament léguait la maison à la Sirène, et la Sirène en prit possession sans remords. C'est là qu'à dix heures du matin, la courtisane, appuyée à une fenêtre de son boudoir ouvrant sur le jardin, respire l'air et se réchauffe à un pâle rayon de soleil qui a fini par triompher du brouillard. De temps en temps, elle se retourne et jette un regard sur un homme endormi dans un fauteuil. Cet homme est le major Waterley. Il dort, les vêtements en désordre, la barbe défrisée, les cheveux emmêlés. Il dort d'un sommeil lourd et profond, résultat d'une double ivresse, celle du vin et de l'opium.
Dans un coin du boudoir est encore une table chargée des débris d'un souper. A terre, auprès du dormeur, gît sur le tapis le tuyau d'un narghilé. Le major a le front livide, les lèvres pendantes, et ses membres affaissés et ballants semblent attester que toute énergie a disparu de ce corps robuste et bien constitué. La Sirène le regarde de temps en temps; puis elle se remet à la fenêtre, et son oeil se dirige au delà du jardin, dont on aperçoit la grille entre deux arbres verts. Elle paraît attendre quelqu'un. En effet, bientôt une voiture s'arrête devant la grille.—Enfin, murmure la Sirène, elle le verra endormi et verra si j'ai tenu ma parole.
Une femme descend de cette voiture; elle est voilée, et il est impossible de voir son visage; mais sa démarche trahit la jeunesse, et peut-être que l'homme gris, s'il était là, aurait, du premier coup d'oeil, reconnu miss Ellen Palmure. C'est miss Ellen, en effet, qui revient de chez le révérend Peters Town où tout s'est passé selon ses désirs. Mistress Fanoche, moitié par peur, moitié par cupidité, car on a payé sa trahison quatre mille livres, soit cent mille francs en monnaie française: mistress Fanoche a déposé devant le magistrat de police qu'elle avait confié le véritable enfant du major Waterley et de miss Émily à un homme du nom de Wilton, qui a dû le jeter dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres. Mistress Fanoche a avoué, en outre, qu'elle avait présenté au major le petit Irlandais condamné au moulin, et le magistrat a rédigé de tout cela un procès-verbal que la nourrisseuse a signé. Enfin, mistress Fanoche a été admise à fournir une caution de mille livres que miss Ellen a payée pour elle; et grâce à cette caution, elle a pu demeurer chez le révérend, où elle sera à l'abri des représailles de l'homme gris.
Miss Ellen est ardente pour la vengeance. Avant de frapper l'homme gris, avant de le faire tomber dans un piége qu'elle a savamment combiné, miss Ellen veut ruiner toutes ses espérances; avant de l'envoyer à l'échafaud, elle veut qu'il voie de nouveau au moulin cet enfant qui est l'espoir de l'Irlande catholique et opprimée. A peine le magistrat s'était-il retiré, qu'elle a mis le révérend Peters Town en campagne.—Il faut que vous obteniez, lui a-t-elle dit, un homme sûr, investi de toute la confiance du chef de la police. Il ne faut pas confier le soin de cette arrestation à un policeman vulgaire. Et le révérend est parti pour Scotland yard, tandis que miss Ellen courait à Portland place, s'assurer que le major Waterley était aux mains de la Sirène et que celle-ci avait suivi ses instructions à la lettre.
Miss Ellen arrive donc dans le boudoir, et à la vue du major endormi, elle éprouve une vive satisfaction. Son voile est tombé: elle apparaît à la Sirène dans toute sa beauté resplendissante et hautaine. La Sirène, qui courbe les hommes sous son regard, baisse les siens devant miss Ellen. L'esclave affranchie est redevenue esclave en présence de la belle patricienne. Miss Ellen s'asseoit, la Sirène demeure debout.
—Que s'est-il passé? demande miss Ellen.
—Je l'ai amené ici à quatre heures du matin. Le major était déjà à demi-fou; il me jurait qu'il me suivrait au bout du monde. Nous avons soupé; il a bu comme un lord d'Écosse. Il paraissait ne plus se souvenir de rien. Cependant, comme le jour paraissait, il a eu un moment de lucidité.
—Oh! mon Dieu! s'est-il écrié, que doit penser mistress Waterley!
Alors je lui ai mis sous les yeux la lettre que vous aviez envoyée, lui disant que cette lettre était allée le chercher au club, et que du club on l'avait envoyée ici. Cette lettre était de mistress Waterley, qui désespérant de voir rentrer son mari, était partie en lui annonçant qu'elle allait assister aux derniers moments de son père. Cette lettre a paru l'éveiller un moment et le tirer de la torpeur où l'ivresse l'avait plongé. Je lui ai pris alors les deux mains et je lui ai dit:—Donnez-moi une heure encore; puisque votre femme est partie, que craignez-vous?
Je l'ai senti frissonner sous mes regards; en même temps, j'ai appelé Lucy, ma femme de chambre. Lucy est venue, apportant une pipe chargée d'opium. Peut-être eût-il fini par triompher de mes séductions. Mais à la vue de la pipe, sa passion sauvage s'est réveillée ardente.—Vous le voyez, ajouta la Sirène, vous le voyez, milady, maintenant il dort.
—Oui, dit miss Ellen, mais il faudra l'éveiller dans une heure ou deux, en lui imbibant les tempes et les narines avec cette eau. Et miss Ellen présenta à la Sirène un flacon à fermoir doré—Il s'éveillera encore abruti, mais pas assez pour ne pas comprendre ce que vous lui direz.
—Et que lui dirais-je? demanda la Sirène:
—Écoutez-moi, dit miss Ellen, qui parlait toujours avec l'autorité du maître qui dicte ses ordres à l'esclave.
X
Peut-être s'étonnera-t-on que la Sirène, qui avait vu des hommes du grand monde se rouler à ses pieds en se tordant les mains de désespoir, pour qui d'autres étaient morts, qui n'avait qu'à se montrer à Hyde-Park pour y faire sensation et presque émeute parmi la jeunesse dorée de Londres, fût si humble et si soumise en présence de miss Ellen? C'est que cette femme était esclave au milieu de la libre Angleterre. Esclave d'un passé nébuleux que tout le monde ignorait et que deux personnes connaissaient: le révérend Peters Town et miss Ellen. Un jour, miss Ellen avait eu besoin pour ses projets ténébreux d'une femme assez belle pour tourner la tête à un homme, assez criminelle pour qu'on osât lui demander tout, assez docile pour qu'on fût sûr de son obéissance. Le révérend Peters Town avait découvert la Sirène. Les prêtres anglicans sont bien autrement forts que qui que ce soit pour sonder la vie privée, s'emparer des consciences et exercer une police mystérieuse. Le clergé de Londres traque ces pauvres créatures qui se sont réfugiées dans l'amour comme dans une profession. De temps en temps, il obtient de la police qu'elle fasse une rafle, à trois heures du matin, sous les arcades de Régent street. Et quand une créature est assez haut placée par ses relations, pour échapper à l'action directe de la police, on se livre à de secrètes investigations sur son passé.
Or la Sirène, à quinze ans, avait commis plusieurs vols. Elle se nommait alors Anna Betlam, et elle était juive de naissance. Condamnée à dix ans de réclusion, elle était parvenue à s'échapper, à quitter l'Angleterre et à se réfugier en France d'abord, puis en Italie. Sa beauté lui avait fait, en quelques années, une véritable opulence. Sûre d'être oubliée, elle avait osé revenir à Londres, et, depuis un an, elle voyait tous les dandies à ses pieds, lorsque le révérend Peters Town avait fini par découvrir son identité. Il allait sans doute la signaler à la police, au moment où miss Ellen était intervenue.—Voici la femme dont nous avons besoin, avait-elle dit.
Le soir même, voilée, gardant le plus strict incognito, elle s'était présentée chez la Sirène et l'avait saluée de son vrai nom d'Anna Betlam. La Sirène avait pâli et balbutié. Alors miss Ellen lui avait dit:—Il s'agit pour vous de retourner en prison ou de me servir. Je ne vous demanderai rien qui sorte de vos habitudes et vous serez royalement payée. Et la Sirène, moins pour l'amour de l'argent, que par terreur, était devenue l'esclave docile de miss Ellen.
—Écoutez-moi donc, reprit celle-ci. Vous savez le rôle que vous devez jouer quand l'enfant sera ici? Hier encore, en sachant à quel degré de fascination serait parvenu le major, je n'avais pas fixé le jour. Aujourd'hui, je sais qu'il est temps d'agir. Quand le major s'éveillera, il est probable que deux souvenirs lui reviendront aussitôt. Il pensera à sa famille, d'abord.
—Et à son enfant, ensuite?
—Justement. Vous enverrez un valet de pied à l'hôtel où il loge et le valet de pied rapportera une fausse dépêche de miss Emily, que voici. Miss Ellen remit la dépêche à la Sirène. Elle était enfermée dans une enveloppe non scellée et ainsi conçue:
«Cher ami, arrivée à Glascow. Mon père hors de danger. Je reste trois ou quatre jours avec lui. Dans cinq, je serai à Londres.»
Quand la Sirène eut pris connaissance de cette dépêche, miss Ellen lui dit:—Le major rassuré sur sa femme ne demandera pas mieux que de passer à vos pieds les quatre jours de liberté qu'on lui annonce. Mais il se souviendra que c'est aujourd'hui jeudi et qu'il a coutume d'aller chercher celui qu'il croit son fils à Christ's Hospital et de l'emmener à la promenade. Vous lui direz alors:—Allez, mon ami, je serai bien-heureuse de le voir, et je l'aimerai de tout mon coeur, pour l'amour de vous. Le reste me regarde. Vous avez compris, n'est-ce pas?
—Oui, dit la Sirène.
—L'enfant déjeunera ici; vous aurez soin que le major boive de ce vin de Porto que je vous ai envoyé et auquel est mêlé un puissant narcotique. Il s'endormira. Alors vous montrerez à l'enfant les beaux habits que je vais vous faire apporter et vous les lui ferez revêtir; il ne demandera pas mieux, car cette affreuse soutane le gêne horriblement.
—Et à quelle heure irai-je à Hyde-Park?
—A trois heures. Vous entrerez par la porte de Pall-Mall, à pied, en donnant la main à l'enfant. Vous irez vous promener au bord de la Serpentine. Je passerai à cheval et je vous ferai un petit signe qui voudra dire que les policemen sont là. Ces dernières instructions données, miss Ellen quitta la Sirène, et ayant abaissé de nouveau son voile épais sur son visage, elle remonta en voiture. Cette fois, elle rentra chez elle.
Lord Palmure, qui était demeuré au club jusqu'au jour, s'était mis au lit en rentrant, avec la persuasion que sa fille dormait depuis longtemps. En revanche, miss Ellen trouva un homme qui l'attendait dans l'antichambre de son appartement. C'était un homme d'apparence robuste bien qu'il eût des cheveux gris. Il portait des lunettes bleues, et il était enveloppé dans un manteau qui lui descendait jusqu'aux pieds. Il présenta une lettre à miss Ellen; elle était du révérend Peters Town.
«Je vous envoie, disait-il, un homme qu'on m'a donné à Scotland yard comme habile et résolu, il arrêtera l'enfant, sans esclandre, et fera la chose si lestement qu'il est probable que personne n'y fera attention. Cependant, comme il est probable aussi que les Irlandais surveillent celui qu'ils considèrent comme leur chef dans l'avenir, il faut prévoir quelque résistance. L'agent Barnel que je vous envoie sera fortement escorté.»
Miss Ellen ayant lu cette lettre, regarda le personnage. Son apparence lui plut; et il lui sembla qu'elle avait devant elle un homme calme et résolu.—Vous savez, qu'il y a une prime de mille livres pour vous? lui dit-elle.
L'agent s'inclina.—Mais, dit-il, je ne connais pas l'enfant.
—Soyez à trois heures à la porte de Pall-Mall, à Hyde-Park, je vous le montrerai.
L'agent s'inclina, et se retira en saluant miss Ellen jusqu'à terre.
XI
Ce même jour-là, bien avant que le soleil parût, et que le brouillard eût acquis cette transparence qui est le véritable jour de Londres, une lumière brillait dans les combles de Christ's Hospital, tremblotant derrière les rideaux d'une petite fenêtre mansardée. Cette fenêtre était celle d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune femme. C'était une des lingères du collège. De temps en temps elle interrompait son travail pour s'approcher de la fenêtre, soulever un peu le rideau et regarder dans la rue. Elle n'attendait cependant personne du dehors, et l'accès de Christ's Hospital n'est pas facile aux étrangers. Non, ce dont elle voulait se rendre compte, c'était de l'heure matinale, par les insensibles progrès de l'aube blanchissant peu à peu la brume noirâtre qui estompait la cime des toits voisins. Elle attendait sept heures avec impatience. Pourquoi? Enfin, sept heures sonnèrent. Au même instant une cloche se fit entendre.
Cette cloche sonnait le réveil des élèves de Christ's Hospital. Nous l'avons dit déjà, Londres n'est pas une ville matinale; on s'y couche tard et on s'y lève plus tard encore. En France, les lycées sont sur pied à cinq heures en été, à six heures, au plus tard, en hiver. En Angleterre, les classes ne commencent guère avant huit heures. Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi la lingère attendait ce moment du lever avec tant d'impatience, il suffira de rappeler que le major Waterley, se rendant pour la première fois chez lord Wilmot, ce personnage excentrique, au dire de mistress Fanoche, qui voulait adopter son fils, avait vu auprès de Ralph une femme qu'on lui avait donné comme sa nourrice. Et quand on se rappellera encore que l'homme gris avait su faire admettre Jenny l'Irlandaise comme lingère à Christ's Hospital, on devinera que c'était elle qui travaillait, bien avant le jour, dans sa chambrette. Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que la cloche du réveil avait retenti lorsqu'on frappa doucement à la porte. Jenny courut ouvrir. Ralph entra et se jeta à son cou. L'enfant était devenu plus sérieux encore, depuis qu'il portait la soutane bleue et les bas jaunes.
—Ah! mère, dit-il, cela m'a paru bien long depuis hier.
—Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un geste d'effroi. Tu sais bien ce que je t'ai dit, mon enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous serions perdus si on savait la vérité.
—On me renverrait au moulin, n'est-ce pas? dit Ralph, avec un accent d'effroi.
—Hélas! oui, mon enfant; c'est déjà beaucoup qu'on te permette de venir m'embrasser tous les matins. Mon bien-aimé, dit Jenny qui avait pris l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fête et congé pour toi, sais-tu?
—Oui, mère, et ce monsieur qu'il faut que j'appelle mon père, va venir me chercher pour me conduire à la promenade. Il est bien bon pour moi, du reste. Et la dame, celle que je ne peux pas arriver à appeler maman? Oh! elle me couvre de larmes... Mais alors, je pense à toi et j'ai envie de pleurer.
—Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise; il faut t'efforcer de l'aimer, mon cher petit. Tiens, songe à une chose, aujourd'hui. C'est que tu me verras deux fois.
—Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant dans ses deux mains. Comment cela, maman?
—Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur de la maison sait que je suis catholique, et j'ai la permission d'aller à la messe à Saint-Gilles deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te chercher, monsieur Waterley?
—Habituellement, c'est à dix heures.
—Eh bien! dit Jenny, j'irai à la messe auparavant; puis, au lieu de rentrer tout de suite, j'attendrai dans la rue, à la porte du collège, et quant tu sortiras, je te verrai..—Quel bonheur! répéta l'enfant.
Un nouveau coup de cloche se fit entendre alors. Ce coup de cloche annonçait que les élèves quittaient le dortoir pour se rendre dans les cours.—Déjà! fit l'Irlandaise avec tristesse.
—Adieu, mère, au revoir, ma petite mère chérie, fit Ralph, qui se suspendit au cou de l'Irlandaise.—A bientôt, dit-elle d'une voix émue. Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples.
Une heure après, Jenny l'Irlandaise, vêtue proprement et simplement, comme une femme d'humble condition, entrait à Saint-Gilles. Un homme assistait à l'office divin, tout auprès de la porte, et tourna la tête en voyant entrer Jenny. C'était le vieux sacristain de l'église Saint-Georges, que son curé avait envoyé porter une lettre à l'abbé Samuel, et c'était précisément l'abbé Samuel qui disait la messe. Le vieillard s'approcha de Jenny et lui dit:
—L'abbé Samuel m'a placé ici en me recommandant de guetter votre arrivée.—Il veut absolument vous voir.
Une vague inquiétude s'empara de l'esprit de Jenny. Elle songea à son fils. Que pouvait lui vouloir l'abbé Samuel? L'office divin achevé, elle se dirigea en toute hâte vers la sacristie. Alors le prêtre qui venait de quitter ses habits sacerdotaux accourut à sa rencontre et lui dit:—Mon enfant, un nouveau danger menace votre fils. On veut l'enlever de Christ's Hospital, ajouta l'abbé Samuel. La mère pâlit et joignit les mains.
—J'ai reçu hier soir un billet de l'homme gris. Le voilà... Et l'abbé Samuel tira de sa poche un papier qu'il tendit à la jeune femme toute tremblante.
XII
Le billet écrit par l'homme gris à l'abbé Samuel, était daté de la veille et ainsi conçu: «Un nouveau péril, menace l'enfant. Quel-est-il? Je l'ignore, mais je le saurai bientôt. On veut l'enlever de Christ's Hospital. Plus que jamais il faut veiller. Si vous voyez sa mère, dites-lui qu'elle se tienne sur ses gardes.»
—O mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre mère, que va-t-il donc nous arriver encore?
—Ma fille, répondit l'abbé Samuel, ne craignez rien. Dieu nous protégea. Seulement, veillez, retournez au plus vite à Christ's Hospital et ne perdez pas votre fils de vue.
—Mais, mon père, dit Jenny, c'est aujourd'hui qu'il sort? N'est-ce pas jeudi? Celui qui croit être son père, va venir le chercher comme à l'ordinaire, pour le conduire à la promenade.
—Eh bien! dit l'abbé Samuel, tachez de le voir avant qu'il ne sorte. Et recommandez-lui bien de ne pas quitter sa soutane et ses bas jaunes, sous aucun prétexte: tant qu'il portera ce costume, il ne peut rien lui arriver de fâcheux, et il est inviolable.
Jenny partit de Saint-Gilles. En route, elle se demandait comment elle pourrait voir son fils, avant qu'il ne sortit, si elle ne l'attendait pas dans rue. Et, comme elle ne trouvait pas d'autre moyen, elle se résigna à attendre à la porte, au lieu d'entrer. Il y avait en face de la grille de Christ's Hospital un pastry cook, c'est-à-dire un pâtissier. Jenny entra chez lui, choisit deux brioches sur le comptoir, demanda un verre de gin étendu d'eau, et se mit à manger, non pour, apaiser sa faim, mais pour avoir le droit de rester dans la boutique, afin de voir dans la rue sans être vue. Elle attendit longtemps, deux heures peut-être. Enfin un gentleman se montra dans la rue et descendit d'un cab qui s'arrêta, devant la grille du collége. Ce gentleman était le major Waterley, et Jenny le reconnut aussitôt. Alors elle jeta six pence sur le comptoir du pâtissier et sortit; puis elle aborda le major au moment où celui-ci s'apprêtait à sonner. Du moment où le gentleman ne renvoyait point le cab, il fallait, si Jenny voulait parler à son fils, qu'elle s'adressât au major. Le major Waterley avait le visage pâle, les yeux mornes, la lèvre pendante, comme un fumeur d'opium au réveil.
Tout s'était passé comme l'avait ordonné et prévu miss Ellen. En sortant de ce sommeil léthargique et abruti qui suit l'ivresse du hatchis, le major avait vu la Sirène auprès de lui. D'abord, il ne s'était souvenu de rien et avait demandé où il était. Puis, tout à coup, jetant un cri, il avait prononcé le nom de miss Emily. Alors la Sirène avait mis sous ses yeux la fausse épitre. Miss Emily n'était plus à Londres; elle était à Glascow, c'est-à-dire à plus de cent lieues et pendant quatre jours, le major serait libre et la Sirène lui apparut si belle, qu'il ne se souvint même pas de l'écolier de Christ's Hospital. Mais, voyant qu'il n'en parlait pas, la Sirène lui dit:—Vous oubliez donc ce que vous avez à faire aujourd'hui, mon ami? Et votre fils? N'allez-vous donc pas le chercher pour le conduire à Hyde-Park.
—C'est donc aujourd'hui jeudi?—Je ne m'en souvenais plus, dit-il.
—Eh bien! je m'en souviens, moi, car je veux le voir. Du moment où il est votre fils, je l'aime.
Et le major frissonna de volupté à ces paroles; il rassembla ce qui lui restait d'énergie et de raison, et il prit le chemin de Christ's Hospital. En route, il se répétait machinalement, et comme un véritable maniaque, les derniers mots de la Sirène:—Je vous attends tous les deux pour déjeuner. Toute sa raison, toute sa lucidité d'esprit s'étaient réfugiées et concentrées dans cette idée qu'il allait déjeuner avec elle. Aussi, quand Jenny l'Irlandaise se montra et le salua, la regarda-t-il avec étonnement. Il ne la reconnaissait pas.
—Qui êtes-vous? lui dit-il. Que voulez-vous?
—Je suis la nourrice de votre fils, et je veux voir mon cher enfant, dit-elle avec émotion.
—Eh bien! vous le verrez quand je sortirai.
Et il rentra, laissant Jenny à la porte. Un horrible pressentiment s'était emparé de la pauvre mère. Elle avait vu le major plusieurs fois déjà, il lui avait paru un homme doux et intelligent. Maintenant elle revoyait un homme abruti et brutal. Cette métamorphose n'était-elle pas l'oeuvre de ceux qui voulaient s'emparer de Ralph? Le coeur de la mère avait deviné une partie de la vérité. Une demi-heure s'écoula encore. Enfin la grille se rouvrit et le major reparut, tenant Ralph par la main. L'enfant aperçut sa mère, eut un cri de joie et se jeta dans ses bras. Le major regardait d'un oeil stupide.
Mais Jenny ne perdit pas un temps précieux. Elle approcha ses lèvres de l'oreille de l'enfant et lui dit:—Promets-moi bien de faire ce que je te dirai. Sous aucun prétexte, mon bien-aimé, dit-elle encore dans ce patois irlandais qui était comme la langue maternelle de l'enfant, sous aucun prétexte, ne quitte le vêtement que tu portes. Me le promets-tu?
—Oui, mère.
—Allons, adieu, bonne femme, dit le major. Et il repoussa Jenny et fit monter l'enfant dans le cab. La pauvre mère demeura là un moment, les yeux pleins de larmes, regardant le cab s'éloigner. Et comme il disparaissait au coin de la rue, et qu'elle s'apprêtait à rentrer dans Christ's Hospital, un nègre vint à passer.—Jenny? dit-il. L'Irlandaise se retourna et lui dit:—Vous me connaissez?—Oui. Je suis Shoking, suis-moi et ne crains rien, l'homme gris veille sur ton enfant. Et lui prenant le bras, l'ex-marquis espagnol entraîna la mère de Ralph loin de Christ's Hospital.
XIII
Cependant le major emmenait Ralph. Le petit Irlandais, qui avait déjà le caractère d'un homme, se rappelait la recommandation de sa mère, et bien qu'il n'en put comprendre le motif, il était bien résolu à obéir. Le major ne s'aperçut pas, tant il était absorbé lui-même, du silence que gardait l'enfant ordinairement assez causeur. A Londres, où les distances sont énormes, il n'y a qu'une rapide course de cab de Christ's Hospital dans Newgate street, à Portland place. Ce fut l'affaire de vingt minutes. En voyant le cab s'arrêter devant la grille du jardin de la Sirène, l'enfant ne se reconnut pas, et il en témoigna tout son étonnement,—Pourquoi sommes-nous ici? dit-il.
Cette question arracha le major à l'atonie dans laquelle il était retombé.—Mon ami, répondit-il, ta mère est absente, elle est en voyage et je te mène chez une dame de mes parentes. L'enfant ne souffla mot et suivit docilement le major. Il suffisait qu'on lui parlât de miss Émily pour qu'il songeât à sa véritable mère et devint tout triste. La Sirène se promenait dans le jardin, attendant avec impatience. Quand elle vit paraître le major, tenant l'enfant par la main, elle s'empressa de venir à leur rencontre.—Oh! qu'il est mignon et joli! dit-elle.
Et elle le prit dans ses bras et le couvrit de caresses. Il y a des rapprochements bizarres, des affinités inexplicables, des sympathies qui naissent à première vue et nous font aimer, sur-le-champ, des gens que nous voyons pour la première fois. Ralph, qui savait bien que miss Émily n'était point sa mère, en dépit des caresses qu'elle lui prodiguait, ne s'était jamais senti attiré vers elle. Elle lui apparaissait même comme coupable d'usurpation, et il y avait chez lui un sentiment de jalousie, qui tenait de l'amant plutôt que du fils. Ralph avait une adoration, sa mère. Il avait donc éprouvé une aversion instinctive pour celle qui en prenait le titre. Cette aversion n'existait pas chez lui pour le major et la raison en était bien simple encore: il n'avait point connu son vrai père. Eh bien! chose étrange! il éprouva une sympathie mystérieuse et subite pour la Sirène. Les cheveux noirs, le teint mat et blanc, les dents éblouissantes de la pécheresse, lui donnaient comme une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, était non moins habile à séduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à la Sirène:—Oh! vous êtes bien belle, madame.
—M'aimes-tu déjà? fit-elle.
—Oui, madame.
Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, était non moins habile à séduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à la Sirène:—Oh! vous êtes bien belle, madame.
—M'aimes-tu déjà? fit-elle.
—Oui, madame.
Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des plats d'argent et répandaient des parfums acres et pénétrants. Le major, qui sortait à peine d'une première ivresse, fut bientôt retombé dans une seconde. Les vins étaient capiteux et lui montaient à la tête, comme le sourire de la Sirène et les dernières fumées du hatchich. Quant à l'enfant, la Sirène lui versait du bordeau qu'elle additionnait d'eau. C'était là encore une recommandation de miss Ellen qui avait pensé que, si l'enfant se laissait dépouiller de bonne grâce de son costume, il était inutile de le griser.
Avant la fin du repas, le major s'endormit. L'abrutissement avait repris tout son empire. Depuis qu'il était à Christ' Hospital, Ralph, qui sortait tous les huit jours, avait pris goût à ces promenades que ses prétendus parents lui faisaient faire en voiture dans Hyde Park et dans Zoological Gardens. De secrets instincts aristocratiques et dominateurs se développaient en lui, à la vue de ces beaux équipages, de ces fringants cavaliers qui emplissent les jardins publics, par les belles après midi. Aussi, en voyant le major fermer les yeux, le pauvre enfant dit-il d'une voix désolée:—Je n'irai donc pas à Hyde Park aujourd'hui?
—Je t'y mènerai, moi, mon petit ami, lui dit la Sirène.
—Vous, madame?
—Oui, mon enfant. Tiens, regarde par la croisée, vois-tu la voiture toute prête? En effet, Ralph, qui était néanmoins un peu étourdi, s'était approché de la croisée, et il put voir dans la cour un joli landeau découvert, attelé de deux magnifiques chevaux qu'un cocher poudré et vêtu d'une livrée bleue et blanche à gros boutons d'or, tenait en mains.—Oh! la belle voiture! dit-il naïvement. La Sirène sonna. Une femme de chambre presqu'aussi jolie qu'elle, entra alors et vint étaler sur un canapé, entre les deux croisées, un petit chapeau gris à plumes de coq de bruyères, un pantalon bouffant et serré au genou couleur bleu de ciel et une charmante veste de velours cerise à brandebourgs noirs.—Qu'est-ce que cela, madame? dit l'enfant en regardant ces objets.
—Mon petit ami, répondit la Sirène, c'est pour toi. Je veux que tu sois, à Hyde Park, le plus joli et le plus mignon des jeunes gentlemen qui jouent à la balle au bord de la Serpentine. N'est-ce pas que ces habits-là sont plus beaux que cette vilaine souquenille qui te fait ressembler à un enfant de choeur?—Oh oui, madame, dit Ralph avec un soupir, mais je ne veux pas quitter ma soutane. Maman me l'a défendu.