TROISIÈME PARTIE
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TROISIÈME PARTIE
L'IGNORANT
Le navire laissa tomber son lourd crochet de fer dans l'eau calme; fit tête, en raidissant son câble, tourna sur lui-même et se tint immobile. Rassemblés sur le pont, pressés dans les agrès et nombreux même au bout du mât incliné qui surplombe la proue, les étrangers contemplaient gaîment la rade emplie de soleil, de silence et de petits souffles parfumés. Pour tous ces matelots coureurs des mers, pêcheurs de nacre ou chasseurs de baleines, les îles Tahiti recèlent d'inconcevables délices et de tels charmes singuliers, qu'à les dire, les voix tremblotent en se faisant douces, pendant que les yeux clignent de plaisir. Ces gens pleurent à s'en aller, ils annoncent leur retour, et, le plus souvent, ne reparaissent pas.—Térii ne s'étonnait plus de ces divers sentiments, inévitables chez tous les hommes à peau blême. Il en avait tant approché, durant ces vingt années d'aventures!—jusqu'à parler deux ou trois parmi leurs principaux langages... Et décidément il tenait leurs âmes pour inégales, incertaines et capricieuses autant que ces petits souffles indécis qui jouaient, en ce matin-là, sur la baie Papéété.
Lui-même considérait le rivage d'un regard familier, se répétant, avec une joie des lèvres, les noms des vallées, des îlots sur le récif, des crêtes et des eaux courantes. Puis ramenant autour de lui ses yeux, il s'étonna que pas une pirogue n'accourût, chargée de feuillages, de présents et de femmes, pour la bienvenue aux arrivants. Cependant la rade et la rive semblaient, aussi bien que jadis, habitables et peuplées: les pahi de haute mer dormaient en grand nombre sur la grève, et des faré blancs, d'un aspect assez imprévu, affirmaient une assemblée nombreuse de riverains.—Nul ne se montrait; hormis deux enfants qui passaient au bord de l'eau, et une femme singulière que l'on pouvait croire habillée de vêtements étrangers. Doutant de ce qu'il apercevait, Térii s'empressa de gagner la terre.
Personne encore, pour l'accueillir. De chaque faré blanc sortait seulement un murmure monotone où l'on reconnaissait peut-être un récit de haèré-po, et les noms d'une série d'aïeux. Le voyageur entra au hasard...—Certes, c'était bien là ses anciens fétii de la terre Paré! Mais quelle déconvenue à voir leurs nouveaux accoutrements—Ha! que faisaient-ils donc, assis, graves, silencieux, moins un seul,—et Térii le fixa longuement—moins un seul qui discourait en consultant des signes-parleurs peints sur une étoffe blanche... La joie ressaisit l'arrivant qui, malgré lui, lança l'appel:
—«Aroha! Aroha-nui pour vous tous!» Et, s'approchant du vieux compagnon Roométua té Mataüté,—qu'il reconnaissait à l'improviste—il voulut, en grande amitié, frotter son nez contre le sien.
L'autre se déroba, le visage sévère. Les gens ricanaient à l'entour. Roométua, se levant, prit Térii dans ses bras et lui colla ses lèvres sur la joue. Il dit ensuite avec un air réservé:
—«Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito. Et comment cela va-t-il, avec toi?»
Térii le traita en lui-même d'homme vraiment ridicule à simuler des façons étrangères. Mais toute l'assemblée reprit:
—«Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito, le vrai dieu.
—Aué!» gronda Térii, stupéfait d'un tel souhait. On lui fit place. Il s'assit, écoutant le discoureur.
«Les fils Iakoba étaient au nombre de douze:
»De la femme Lia, le premier-né Réubéna, et Siméona, et Lévi, et Isakara, Ioséfa et Béniamina...»
—«C'est bien là une histoire d'aïeux,» pensa l'arrivant. Mais les noms lui restaient obscurs. D'ailleurs, celui qui parlait n'était point haèré-po, et il parlait fort mal. Térii s'impatienta:
—«Quoi de nouveau dans la terre Paré?
—Tais-toi», répondit-on, «nous prions le seigneur.» Le récit monotone s'étendit interminablement. Enfin, l'inhabile orateur, repliant les feuilles blanches, dit avec gravité un mot inconnu: «Améné», et s'arrêta.
Déçu par un accueil aussi morne, Térii hésitait et cherchait ses pensers. Pourquoi ne l'avoir point salué de cette bienvenue bruyante et enthousiaste réservée aux grands retours dans un faré d'amis? Certes, on n'avait point perdu la mémoire: on lui tenait rigueur de sa très ancienne faute, sur la pierre-du-récitant... Ou peut-être, de défaire tout le renom du prodige en réapparaissant fort mal à propos, dans un corps d'homme vieilli!—Il interpella: Tinomoé, le porte-idoles, et Hurupa tané, qui creusait de si belles pirogues. Ainsi montrerait-il combien fort son souvenir malgré la longue et rude absence. Nul ne prit garde. Ils semblaient sourds comme des tii aux oreilles de bois, ou inattentifs. Et Roómétua voulut bien expliquer:
—«Mon nom n'est plus Roómétua, mais Samuéla. Et voici Iakoba tané; et l'autre, c'est Ioané... Et toi, n'as-tu pas changé de nom aussi?»
Térii acceptait volontiers que l'on changeât de nom en même temps que de pays; voire, d'une vallée à une autre vallée. Lui-même, depuis son départ, avait, d'île en île, répondu à plus de douze vocables divers. Mais les mots entendus apparaissaient inhabituels; à coup sûr, étrangers. Il répéta:—«Iakoba...» et rit au mouvement de ses lèvres.
—«Roómétua, c'était un bien vilain nom,» continuait le discoureur, «un nom digne des temps ignorants!» Il redit avec satisfaction:—«Samuéla...» et récita complaisamment:
«Dormait Elkana près de son épouse Anna vahiné: et l'Eternel se souvint de cette femme.—Et il arriva qu'après une suite de jours, Anna vahiné conçut et enfanta un fils qu'elle appela «Samuéla», parce qu'elle l'avait «réclamé au seigneur.»
Térii n'osa point demander à comprendre. Il hasarda:—«Et vous parlez souvent ainsi, en suivant des yeux les feuilles blanches?
—Oui. Quatre fois par lunaisons, durant tout le jour du seigneur. En plus, chaque nuit et chaque matin même.
—Mais pourquoi les femmes, au lieu d'écouter, n'ont-elles pas, tout d'abord, préparé le cochon pour le fétii qui revient? J'ai faim, et je ne vois pas de fumée...»
On lui apprit que durant le jour du seigneur, il est interdit de faire usage des mains, sauf en l'honneur de l'atua, le dieu ayant défendu: «Vous n'allumerez point de feu dans aucune de vos demeures, le jour du sabbat». D'ailleurs voici que le soleil montait. Il fallait se rendre sans tarder au faré-de-prières, le grand faré blanc que le voyageur avait entrevu sur la rive, sans doute.
Térii s'étonnait à chaque réponse. Surtout il rit très fort quand une fille entra, vêtue de même que la femme entrevue déjà sur la plage: la poitrine cachée d'étoffes blanches, les pieds entourés de peau de chèvre. Malgré ces défroques étrangères, elle n'apparaissait point déplaisante, et Térii déclara comme cela est bon à dire en pareille occurence, qu'il dormirait volontiers avec elle. Les autres sifflèrent de mécontentement, ainsi que des gens offensés; et la fille même feignit une surprise.—Pourquoi?—L'homme qui avait récité les noms d'ancêtres, se récria:
—«La honte même! pour une telle parole jetée ce jour-ci!» Il ajouta d'autres mots obscurs, tels que: «sauvage» et surtout: «ignorant».
Térii quitta ces gens qui décidément lui devenaient singuliers.

Il répéta pour lui-même: «Ce jour est le jour du Seigneur...» et soudain, à travers tant de lunaisons passées, lui revint à la mémoire cette réponse équivoque de l'homme au nouveau-parler, devant la rive Atahuru;—l'homme se prétendait fils d'un certain dieu assez ignoré, Iésu Kérito, et il avait dit de même: «Ce jour est le jour du seigneur». Là dessus, Térii se souvenait de chants mornes, de vêtements sombres et de maléfices échangés.—Hiè! le dieu que ses fétii honoraient maintenant d'un air si contraint, était-ce encore le même atua? Où donc ses sacrificateurs, et ses images, et les maraè de son rite?
Cependant, Samuéla, ayant rejoint le voyageur, le pressait de marcher, disant:—«Allons ensemble au grand faré-de-prières.» D'autres compagnons suivaient la même route, et tout ce cortège était surprenant: les hommes avançaient avec peine, le torse empêtré dans une étoffe noire qui serrait aussi leurs jambes et retenait leur allure. Des filles cheminaient pesamment, le visage penché. Elles traînaient chaque pas, comme si les morceaux de peau de chèvre qui leur entouraient les pieds eussent levé dix haches de pierre.
—«Elles semblent bien tristes», remarqua Térii. «Tous les gens semblent bien tristes aujourd'hui. S'ils regrettent un mort, ou de nombreux guerriers disparus, qu'ils se lamentent du moins très haut, en criant et en se coupant la figure. Il n'est pas bon de garder ses peines au fond des entrailles. Où vont-ils, Samuéla?
—Ils vont, comme nous, au faré-de-prières, pour chanter les louanges du Seigneur. Ceci est un jour de fête que l'on nomme Pénétékoté.» Térii, dès lors, se souvint plus profondément de cet atua sorti du pahi Piritané, avec trente serviteurs principaux, et des femmes, voici un long temps! Il se souvint, comprit, et il arrêta ses paroles; et une angoisse pesait sur lui-même, aussi.
On approchait du grand faré blanc. Les disciples de Kérito s'empressaient à l'entour, et si nombreux, qu'il semblait fou de les y voir tous abrités à la fois. Mais, levant les yeux, Térii reconnut l'énormité de la bâtisse. Samuéla devinait dans le regard de l'arrivant une admiration étonnée. Pour l'accroître, il récita:
—«Cinq cents pas en marchant de ce côté. Quarante par là. La toiture est portée par trente-six gros piliers ronds. Les murailles en ont deux cent quatre vingts, mais plus petits. Tu verras cent trente-trois ouvertures pour regarder, appelées fenêtres, et vingt-neuf autres pour entrer, appelées portes.» Térii n'écoutait plus dans sa hâte à prendre place. La fête,—si l'on pouvait dire ainsi!—commençait. Les chants montaient, desséchés, sur des rythmes maigres.
Samuéla, qui ne semblait rien ignorer des coutumes nouvelles, s'assit, non pas au ras du sol, mais très haut, les jambes à demi détendues, sur de longues planches incommodes. Térii l'imita, tout en promenant curieusement ses regards sur la troupe des épaules, toutes vêtues d'étoffes sombres. Il s'en levait une lourde gêne: les bras forçaient l'étoffe; les dos bombaient; on ne soufflait qu'avec mesure.—Néanmoins, malgré la liberté plaisante de son haleine et de ses membres, Térii ressentit une honte imprévue. Il admira ses fétii pour la gravité de leur maintien nouveau, la dignité de leurs attitudes: les figures, derrière lui, transpiraient la sueur et l'orgueil.
Les chants se turent. Un Piritané fatigué, semblable pour les gestes et la voix aux anciens prêtres de Kérito, mais vieux, et la chevelure envolée, monta sur une sorte d'autel-pour-discourir.—Il s'en trouvait trois dans le grand faré, et si distants, que trois orateurs, criant à la fois, ne se fussent même pas enchevêtrés. L'étranger tourna rapidement quelques feuillets chargés de signes,—ne savait-on plus parler sans y avoir interminablement recours?—et recommença:
«Et il rassembla ses douze disciples, leur donnant pouvoir sur les mauvais esprits afin qu'ils pussent les chasser, et guérir toute langueur et toute infirmité...»
—«Histoire de sorciers, de tii, ou de prêtres guérisseurs», songea Térii. Lui-même guérissait autrefois. L'autre poursuivait:
«Voici les noms des douze disciples. Le premier: Timona, que l'on dit Pétéro, et Anédéréa, son frère.—Iakoba, fils de Tébédaïo, et Ioane son frère; Filipa, et Barotoloméo, Toma et Mataïo...»
Douze disciples: l'atua Kérito s'était peut-être souvenu, dans le choix de ce nombre, des douze maîtres Arioï, élus par le grand dieu Oro! Térii s'intrigua de cette ressemblance. Il soupçonna que si les hommes diffèrent entre eux par le langage, la couleur de leurs peaux, les armes et quelques coutumes, leurs dieux n'en sont pas moins tous fétii.
Le dénombrement des disciples s'étendait: l'arrivant, depuis le matin même, connaissait que les gens, quand ils discourent au moyen de feuillets, ne s'arrêtent pas volontiers. Pour se donner patience, il considéra de nouveau l'assemblée. Les femmes, reléguées toutes ensemble hors du contact des hommes,—voici qui paraissait digne, enfin!—avaient, sitôt entrées, lissé leurs cheveux, frotté leurs paupières et leurs nez, et soigneusement étalé près d'elles les plis du long vêtement noir qui s'emmêlait à leurs jambes. Elles tinrent, durant un premier temps, leur immobilité, et feignirent d'observer l'orateur dont la voix bourdonnait sans répit.—S'imaginait-il donc égaler, même aux oreilles des filles, ces beaux parleurs des autres lunaisons passées? Les plus jeunes se détournaient vite pour causer entre elles, à mots entrecoupés, du coin des lèvres. Mais leurs visages restaient apparemment attentifs. De légers cris s'étouffaient sous des rires confus. Çà et là, des enfants s'étiraient, se levaient et couraient par jeu. Térii les eût joyeusement imités, car cette insupportable posture lui engourdissait les cuisses. Il hasarda vers son voisin:
—«Est-ce la coutume de parler si longtemps sans danser et sans nourriture?»
Samuéla ne répondit. Il avait abaissé les paupières et respirait avec cette haleine ralentie du sommeil calme et confortable. Mais Térii admira combien le torse du fétii demeurait droit, son visage tendu, et comment toute sa personne figurait un écouteur obstiné, malgré l'importunité du discours. Que n'allait-il plutôt s'étendre sur des nattes fraîches!—Un bruit, une lutte de voix assourdies, sous l'une des portes: des gens armés de bâtons rudoyaient quatre jeunes hommes en colère, qui, n'osant crier, chuchotaient des menaces. On les forçait d'entrer. Ils durent se glisser au milieu des assistants, et feindre le respect. L'orateur étranger, sans s'interrompre, dévisagea les quatre récalcitrants; et Samuéla, réveillé par le vacarme, expliqua pour Térii que c'était là chose habituelle: les serviteurs de Pomaré, sur son ordre, contraignaient toutes les présences au faré-de-prières.
L'on clabaudait maintenant d'un bout a l'autre de l'assemblée. Les manants aux bâtons bousculaient rudement, çà et là, ceux qu'ils pouvaient surprendre courbés, le dos rond, la nuque branlante: beaucoup d'assistants n'avaient pas l'ingénieuse habileté de Samuéla pour feindre une attention inlassable. Les réveilleurs frappaient au hasard. Ils semblaient des chefs-de-péhé excitant à chanter très fort les gosiers paresseux.—Mais il est plus aisé, songeait Térii, de défiler dix péhé sans faiblir, que d'écouter, sans sommeiller, celui-ci parler toute une heure! Malgré la volonté de l'arii, malgré les bâtons de ses gens, un engourdissement gagnait toutes les têtes. Samuéla, dont la mâchoire bâillait, désignait même à Térii la forte carrure du chef, balancée comme les autres épaules, d'un geste assoupi, sous les yeux de l'orateur: Pomaré seul avait droit au sommeil.
Le Piritané persistait à bégayer sans entrain les tristes louanges de son dieu, et Térii s'inquiétait sur l'issue du rite. Son ennui croissait avec la hâte d'un appétit non satisfait. Comment s'en irait-il?—Les gens aux bâtons surveillaient toutes les portes; et la présence des chefs, de quelques-uns reconnus pour Arioï, donnait à l'assemblée, malgré tout, une imposante majesté. Il patienta soudain: l'orateur changeait de ton.
Cette fois il se servait du langage tahiti, et il mesurait chaque mot, pour que pas un n'en fût perdu, sans doute: il avertit de ne point oublier les offrandes: ces offrandes promises devant l'assemblée des chefs, en échange des «grands bienfaits reçus déjà du Seigneur».—A ces paroles, Térii connut quelle différence séparait en vérité des dieux qu'il avait imaginés frères: l'atua Kérito se laissait attendrir jusqu'à dispenser tous ses bienfaits d'avance, cependant que Hiro, Oro et Tané surtout, exigeaient, par la bouche des inspirés, qu'on présentât tout d'abord les dons ou la victime, et ne laissaient aucun répit. Le nouveau maître apparaissait trop confiant aux hommes pour que les hommes rusés ne lui aient déjà tenté quelque bon tour. On pourrait en risquer d'autres, et jouer le dieu!—Les chants recommençaient. Mais Térii vit enfin la porte libre, et s'enfuit.
Il cheminait sur la plage, longeant avec défiance les nombreux faré nouveaux. Tous étaient vastes et la plupart déserts. Çà et là, des hommes vieux et des malades geignaient, sans force pour suivre leurs fétii, et sans espoir, que, durant ce jour consacré, l'on répondît à leurs plaintes. L'un d'eux s'épouvanta,—car un grand feu conservé malgré les tapu sous un tas de pierres à rôtir, flambait dans l'herbe et menaçait. Il cria vers le passant inattendu. Térii prit pitié du vieil homme et éteignit le feu sous de la terre éparpillée. L'autre dit:—«Je suis content» et ajouta sévèrement: «mais pourquoi n'es-tu point occupé comme tous ceux qui marchent, à célébrer le Seigneur, dans le faré-de-prières?» Et le vieillard regardait avec dédain le maro écourté, les épaules nues de Térii qui ne sut point lui répondre et poursuivit ses pas.
La vallée Tipaèrui s'ouvrait dans la montagne. Il marcha près de la rivière, en s'égayant à chaque foulée dans l'herbe douce, en goûtant la bonne saveur du sol odorant. Les faré vides n'atteignaient point très haut sur la colline. Il en trouva d'autres, mais ceux-là recouverts de feuilles tressées, avec des parois de bambous à claire-voie. Et Térii, reconnut les dignes usages. Car des fétii, nus comme lui, libres et joyeux autour d'un bon repas, lui criaient le bon accueil:
—«Viens, toi, manger avec nous!»
Sitôt, il oublia l'étrangeté de son retour.

Comme il redescendait au rivage, voici que l'entoura la foule des gens graves sortis du faré-de-prières, à l'issue du rite.
Par petits groupes, ils croisaient son chemin, échangeant entre eux de brèves paroles, et soucieux, semblait-il, de quitter au plus vite leurs imposants costumes de fête. Un homme avait dépouillé les étroits fourreaux dont s'engaînaient ses jambes: il marchait plus librement ainsi. Mais les femmes persistaient à ne vouloir rien dévêtir. Cependant, chacune d'elles, en traversant l'eau Tipaèrui, relevait soigneusement autour de ses hanches les tapa traînantes, et, nue jusqu'aux seins, baignait dans l'eau vive son corps mouillé de sueur. La ruisselante rivière enveloppait les jambes de petites caresses bruissantes. Comme les plis des tapa retombaient à chaque geste, les filles serraient, pour les retenir, le menton contre l'épaule, et riaient toutes, égayées par le baiser de l'eau.
Et voici que plusieurs, apeurées soudain, coururent en s'éclaboussant vers la rive. D'autres, moins promptes, s'accroupissaient au milieu du courant—pour cacher peut-être quelque partie du corps nouvellement frappée de tapu?—A quoi bon, et d'où leur venait cette alerte? Un étranger au visage blême, porté sur les épaules d'un fétii complaisant, passait la rivière et jetait de loin des regards envieux—comme ils le font tous—sur les membres nus, polis et doux. N'était-ce que cela? et en quoi l'œil d'un homme de cette espèce peut-il nuire à la peau des femmes? Elles feignaient pourtant de fuir comme on fuit la mâchoire d'un requin. Et leur effarement parut à Térii quelque chose d'inimaginable.
Décidément, tout n'était plus que surprise ou même inquiétude, pour lui: ses compagnons, tout d'abord,—ces hommes si proches autrefois de lui-même,—n'avaient rien gardé de leurs usages les plus familiers. Les vêtements couleur de nuit, le silence en un jour qu'on déclarait joyeux et solennel, la morne assemblée sans festins, autour d'une maigre parole, sous une toiture brûlante, et ceci, par-dessus tout: qu'on put réciter les signes... Ho! encore: la honte des femmes dévêtues... Tout se bousculait dans l'esprit du voyageur; et son étonnement égalait celui de ce pilote qui, pour regagner la terre Huahiné, s'en fut tomber sur une autre île, dans un autre firmament!—Térii se demanda sans gaîté si la terre Tahiti n'avait point, en même temps que de dieux et de prêtres, changé d'habitants ou de ciel! Il se reprit à errer au hasard, plus indécis que jamais.

—«E Térii! voici ta femme!» criait l'obsédant Samuéla, qui survenait à pas pressés. «Voici ta femme et tous les fétii de la terre Papara.
—Quelle femme?» retourna Térii. Les épouses avaient été nombreuses près de lui, comme les écrevisses dans les herbes des rivières. Et celle-là qui le rejoignait très vite bien qu'elle fut grasse et d'haleine courte, il ne pouvait lui donner un nom... «Aué! Taümi vahiné!» se souvint-il enfin, non sans joie. C'était la plus habile à bien tresser les nattes souples.—Il l'avait fortement battue, la nuit de l'incantation! Il rit à ce souvenir. Près d'elle il apercevait une fille nubile à peine; derrière, un homme Piritané. Térii vit tout cela d'un coup d'œil et dit:
—«Aroha! Taümi no té Vaïrao».
Elle reprit avec une contenance réservée:
—«Que tu vives, en le vrai dieu!» Puis elle baisa des lèvres le tané retrouvé, sans même en flairer le visage. Ensuite elle plissa le front, cligna des paupières et parla joyeusement avec des larmes de bienvenue. Elle ne se nommait plus Taümi no té Vaïrao, mais bien «Rébéka». La fille était sa fille, «Eréna», née pendant la saison où Pomaré le premier, puni par le Seigneur, avait trouvé la mort sans maladie. Enfin, elle prit la main du Piritané, qui montra un visage de jeune homme, des cheveux clairs, des yeux roux timides:
—«C'est mon enfant aussi», dit-elle, «c'est le tané de Eréna. Nous l'appelons «Aüté».
—Aroha!» insinua Térii avec une défiance. Et voici que l'étranger prononça:
—«Aroha! aroha-nui pour toi!
—Eha!» s'étonna le voyageur, «celui-ci parle comme un haèré-po! Je suis ton père, moi-même. Où est le faré pour vous tous? Je vais rester avec vous maintenant.»
Les nouveaux fétii marchaient ensemble vers la mer. Rébéka, malgré son désir, n'interrogeait pas encore l'époux revenu. Elle n'ignorait point que les voyageurs aiment à réserver, pour les raconter à loisir, au long des nuits, les beaux récits aventureux gardés en leur mémoire. Elle nommait seulement, au hasard du chemin, les vieux compagnons rencontrés et commençait des histoires dont bien des paroles demeuraient obscures pour Térii.
Devant eux allaient les jeunes époux. Eréna, de la main et du coude, relevait sa longue tapa blanche que balançaient à chaque pas ses fermes jambes nues. Son bras serrait la taille d'Aüté; et lui-même, incliné sur elle, caressait ses cheveux luisants. Les doigts courbés rampaient autour de son cou, effleuraient la gorge et la nuque, enfermaient l'épaule ronde, et, se glissant dans l'aisselle, venaient, à travers l'étoffe limpide, presser le versant du sein. Le corps de la fille cambrait sous l'étreinte vers la hanche de l'ami. Ils allaient d'un pas égal, d'un pas unique. Même, l'étranger avait perdu cette déplaisante et dure démarche des hommes qui n'ont point les pieds nus.
Térii les considérait. Aüté, d'une voix priante, implorait:—«Tu n'iras pas... Tu n'iras pas?»
Eréna riait sans répondre. Il répétait: «—Tu m'as promis de ne plus jamais aller à bord des pahi où l'on danse. Il y a là de vilains hommes que je déteste. Tu n'iras pas?
—Je ne parlerai pas aux matelots», assura la petite fille. «Je ne quitterai pas mon nouveau père. Je reviendrai très vite.» Aüté la regardait avec tristesse; sa main pressa plus fort. Elle même se serrait davantage pour effacer, par la caresse de son corps, la crainte qu'elle sentait confusément couler entre eux. Elle disait aussi de jolis mots familiers inventés tout exprès pour murmurer les choses qu'on aime. Lui restait inquiet:
—«Tu n'iras pas...» La mère survint et reprit les mêmes paroles. Car elle chérissait le jeune homme doux et généreux qui lui prouvait, par le don de belles étoffes neuves, la tendresse portée à Eréna.—Celui-là fâché et perdu, la fille ne trouverait point de tané semblable, parmi les turbulents marins de passage! Mais, en dépit de tous les efforts, et que l'amant promît une belle plume bleue pour orner le chapeau de fête, Eréna ne convenait point que sa promenade au navire ferait peine, une lourde peine aux entrailles d'Aüté.—Pourquoi réclamait-il ainsi disposer d'elle? Ses tané tahitiens, indifférents à ses jeux de petite fille, lui demandaient seulement sa présence pour les nuits, et de leur tresser les fibres de fara qui donnent de si jolies nattes. A quoi bon s'occuper du reste et s'inquiéter de ses amusements? Ces navires étrangers sont toujours pleins de beaucoup d'objets curieux que les marins vous laissent emporter, surtout quand ils sont ivres, en échange de si peu de chose: quelques instants passés près d'eux, dans le ventre du bateau...
Mais voici qu'il pleurait maintenant, son amant chéri! et c'était une autre affaire: les larmes ne sont bonnes que pour les petites filles, et si l'on peut les entourer de cris, de sanglots, et de certains mots désolés. Au contraire, les hommes blancs affirment n'en verser jamais que malgré eux, et devant un vrai chagrin. Elle eut pitié, cette fois. Elle voulut consoler et dit, tout près de lui: «Pauvre Aüté», et plus bas, d'autres parlers caressants. Il s'apaisa, sourit, et reprit sa marche confiante.
Le soleil montait droit sur les têtes. Il tardait à tous de parvenir au faré commun:—«Là-bas devant», montra Samuéla, «au bord de l'eau Tipaèrui, quand elle rejoint la mer.» La foule retardait leurs pas, et se pressait, confuse autant qu'autrefois pour les grandes arrivées. Ces gens venaient des vallées environnantes. Quatre fois par lunaison, après cet espace de sept jours que l'on appelait désormais «semaine», ou encore «hébédoma», il leur fallait se réunir afin d'honorer le Seigneur. Or, ils n'avaient point, sur leurs terres, de faré pour l'assemblée:—«Bien peu nombreux encore, malgré les efforts des missionnaires et des chefs,» soupira Samuéla.
—«Les missionnaires!» questionna Térii. L'autre, sans répondre, le regarda d'un air soupçonneux...—Et l'on devait abandonner sa rive, ses fétii malades, la pêche, et les petits enfants qui ne courent pas sur deux jambes. D'ailleurs, l'atua Kérito n'avait-il point enseigné: «Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi». Ces mots, Samuéla les vêtit d'un grand respect.
Térii, cependant, considérait avec stupeur que des gens avançaient, sans marcher eux-mêmes, et plus élevés que la foule, et plus hauts que les Arii qu'on portait jadis à dos d'esclaves. Ils montaient des sortes de cochons à longues pattes, à queue chevelue, dont Térii savait l'existence, mais dont il n'avait pas imaginé l'usage. Samuéla renseignait de nouveau:—«Ce sont les cochons-porteurs d'hommes, les cochons-coureurs, débarqués par les Piritané. On ne les mange pas d'habitude. Les étrangers les nomment chevaux. Comme ils vont très vite d'une vallée à l'autre, tous les fétii veulent en avoir, et ceux qui ne peuvent pas s'en procurer par échanges, sautent sur le dos des petits cochons maori, qui en crèvent... E! voici le faré!»
Térii aperçut une bâtisse blanche, close. Il poussa la porte. Une mauvaise bouffée d'air chaud en sortit, comme d'une bouche malsaine. Nul n'y pénétra: c'était seulement le faré-pour-montrer, que l'on avait construit pour construire, parce que le travail est agréable au Seigneur. Mais on n'y habitait point. Tout proche, et dressé selon les coutumes anciennes, bambous et feuillages, Térii reconnut le faré-pour-dormir et se coula vivement, et tous les autres avec lui, sous la fraîche toiture.—Mais il ne put assoupir ses yeux ni son esprit.
Il parlait en lui-même, au hasard, se répétait stupidement les propos entendus, remâchait les interdits révélés, et s'en interloquait: ne pas manger, en ce jour, de repas apprêté, ne pas danser, ni chanter, sauf de bien pauvres péhé, ne pas caresser de femmes; quoi donc aussi?—malgré que la lumière, triomphante et bleue, fût épanouie encore; malgré que, les montagnes paisibles et abreuvées d'eau courante, il les vit encore descendre à sa droite, à sa gauche, vers les confins des rives, malgré que le visage tumultueux des sommets eût gardé des formes familières, malgré que le récif coutumier n'eût point changé de voix, Térii sentit violemment, avec une angoisse, combien les hommes, et leurs parlers, et leurs usages, et sans doute aussi les secrets désirs de leurs entrailles,—combien tout cela s'était bouleversé au souffle du dieu nouveau; et quelles terres surprenantes, enfin, ce dieu avait tirées des abîmes, par un exploit égal à l'exploit de Mahui, pêcheur des premiers rochers!...
Il sursauta:
—«J'irai vers le maraè!»
Les dormeurs soulevèrent un coin de paupière, et, comme il répétait son désir, s'esclaffèrent bruyamment:
—«Païen! Païen!» dit Rébéka. Elle plia le coude et se rendormit.
—«Ignorant! mauvais ignorant!» ajouta sans rire Samuéla.—Mais, dans le grand voyage, personne ne l'avait donc tiré de cette erreur lamentable, de cette nuit de l'esprit? Il n'y avait donc point de «Missionnaires» dans ces îles?
Térii soupçonna que l'on désignait ainsi, désormais, les hommes au nouveau-parler; il s'étonna de l'importance et du respect donnés à de si piètres compagnons! Mais il n'osa point questionner encore, non plus qu'il n'osa raconter comment deux hommes, quelque part, dans son voyage, avaient annoncé l'atua Kérito.—Pas longtemps: on les avait tués ou chassés.—Il s'arrêta, par dépit.
Près de lui reposaient les jeunes amants que ne troublait plus aucune parole triste. La main d'Eréna berçait les yeux d'Aüté pour ensommeiller toutes les peines. L'étranger murmurait:—«Je suis content, tu n'iras pas au navire...
—Il rêve,» dit la fille. Elle sortit doucement du faré.

Ses compagnes l'attendaient au milieu de l'eau Tipaèrui, la mine satisfaite, le corps affraîchi déjà, et toutes empressées au bain de la tombée du jour. Elle-même, frissonnant de plaisir à regarder la froide rivière, dénouait en hâte, sous le cou, les liens de sa tapa. Elle dépouilla de même un second et un troisième vêtement moins ornés mais plus épais: comme il est bon, disent les Missionnaires, d'en revêtir, afin qu'à travers la légère étoffe ne se décèlent point les contours du ventre, ni le va-et-vient des jambes. Un grand paréü blanc et rouge, serré sur les seins, couvrait toute sa personne. Elle en assura l'attache, secoua ses cheveux, s'élança.
Elle goûtait longuement la caresse de l'eau. Mais les autres, arrêtant leurs jeux, se levaient, mouillées à mi-hanches, pour rire et parler entre elles. On devisa du navire survenu ce matin-là. C'était un Farani[9]: cela se reconnaît aux banderolles toutes blanches qui pendent du troisième mât. Les Farani sont plus gais que les marins d'aucune autre sorte; et bien que les Missionnaires et les chefs les tiennent en défiance, ils se montrent joyeux fétii.
Pour mieux voir le bateau, les filles, s'étant revêtues, marchaient vers la mer jusqu'à piétiner le corail. Le soir tombait. Des lumières jaillirent de la coque noire; d'autres luisaient sur le pont. Un bruit de joie et de rires parvint, comme un appel, jusqu'au rivage.
Eréna sentit combien l'on s'amusait là-bas.—Certes, elle n'irait pas au navire: Aüté pleurerait encore et serait si fâché! Il ne la battrait point, malheureusement, mais il gémirait, trois nuits de rang, et des jours... Et c'est bien lassant, quand on est gaie soi-même, de consoler un tané qui pleure! Non, elle n'irait pas au navire: elle en ferait le tour en pagayant lentement, afin d'écouter les himéné, de voir les danses et toute la suite. Elle courut vers sa pirogue, la traîna sur l'eau, en tâtonnant dans le creux pour saisir la pagaie. Ses doigts se mouillèrent dans un peu de pluie tombée au fond;—et point de pagaie. Aué! le méchant Aüté l'avait cachée, sans doute, pour déjouer la promenade défendue!
—«Tu viens au pahi Farani? Tu viens?» crièrent les trois amies. Eréna montrait son dépit.
—«Eha!» riaient les autres, «il est bien rusé, ton Aüté chéri, et bien exigeant. Mais, puisque ce navire-là t'a rapporté le vieux tané de Rébéka... le vieux tané qui est ton père, maintenant... mais viens donc!»
Eréna plissait tristement la bouche, honteuse devant ses compagnes.
—«Nous n'avons pas de pirogues, nous autres, nous allons nager... Tu viens?»
Elles plongèrent. Leurs épaules, d'une même glissade, filaient dans l'ombre calme, et leurs trois chevelures sillaient, en frétillant, la face immobile de l'eau.
—«Je ne monterai pas au navire», se redit Eréna. «Je regarderai seulement.» C'était un jeu de nager d'une traite jusqu'au récif, et le pahi s'en tenait à moitié route. Elle rejoignit les autres en quelques brassées, et toutes, insoucieuses de leur souffle,—car la mer vous porte mieux que l'eau courante, s'en allaient très vite vers le navire éblouissant. Les poissons fluets, à la chair délicate, aux couleurs bleues et jaunes, nagent vivement aussi vers les grands feux de bambous, jusqu'au temps où l'homme au harpon, penché sur l'avant de la pirogue, les perce d'un grand coup qui les crève et les tue. Les petites filles s'amorcent et se prennent comme les poissons curieux,—pensaient peut-être les Farani, embusqués dans leurs agrès noirs.
L'un d'entre eux avait aperçu les quatre nageuses, et leur criait des appels dans son comique langage. Eréna se laissa distancer. Les trois autres sautèrent à bord, ruisselantes; les tapa leur collaient aux seins, aux genoux. Ce fut une bourrasque de joie: tous leur faisaient fête. Mais elles, décemment, séparaient de leur peau l'étoffe alourdie, et en disposaient les plis d'une façon tout à fait bienséante. Eréna saisit l'échelle pour reprendre haleine, et s'ébroua. Les marins la réclamaient aussi; car malgré la chevelure épandue sur les yeux et la bouche, ils devinaient une plaisante fille, désireuse de joindre ses compagnes, mais effarouchée ou moins hardie. Un homme alerte s'en vint jusqu'au ras de l'eau, près d'elle, et prit sa main. Elle se cambra sur le premier échelon, afin de rajuster sa tapa qui découvrait l'épaule. Et comme le marin, lui entourant la hanche, la pressait de monter, et qu'il se penchait tout entier vers l'eau pour lui laisser passage, elle dit avec raison:—«Non! non! va le premier, toi!» Car il n'est pas bon de précéder à l'escalade un homme étranger dont le regard glisse au long des jambes. Lorsque le marin fut en haut, elle décolla, comme ses amies, ses vêtements mouillés; hésita un peu, puis sauta sur le pont en serrant les plis, de ses pieds joints.
On l'entraîna. Comme ils étaient enjoués, ces matelots Farani! Les femmes, en parures de fête et nombreuses venues, riaient déjà sans défiance, et commençaient à s'agiter. Tous les jeux, chassés de la terre de l'île, se réfugiaient là, plus libres et plus nobles que jamais. Il s'inventait de nouvelles danses, frappées de pas et de gestes imprévus, et quelques-unes se marquaient de noms moqueurs. Il y avait le ori-pour-danser «Tu es malade parce que tu bois le áva», et le péhé-pour-chanter «Tu es malade parce que tu as travaillé pendant le jour du Seigneur». Le chef de bande, en feignant une gravité, criait ces parlers plaisants; et l'on sautait. Vraiment il ne fallait pas dire cela aux oreilles des Missionnaires! Les étrangers, surtout les prêtres, entendent malaisément la moquerie. Mais à bord de l'accueillant navire, les Piritané n'avaient plus rien à voir! Et les filles, rassurées, dansaient de plus belle, inventant, après chaque figure, une autre bien plus drôle encore. Elles avaient surpris cet usage des hommes Farani qui répètent, à tout propos, le mot «Oui-oui» pour affirmer leurs paroles, au lieu de relever simplement les paupières ainsi que les gens de Tahiti;—ce qui est plus clair et bien moins ridicule. Pour railler aimablement cette manie de leurs hôtes, les petites filles commencèrent le «Ori des oui-oui».—Les étrangers ne comprenaient point.
Sans trop oser réclamer, les femmes acceptaient volontiers la boisson qui enivre. C'était mauvais à goûter, âcre, brûlant. Elles avalaient péniblement, les yeux grands ouverts, les lèvres serrées, avec une secousse du gosier, des hoquets, des toux. Mais aussitôt, une fumée joyeuse leur soufflait dans la tête; leurs regards se balançaient dans une brume où pétillaient toutes les lumières, où se tordaient les mâts et les agrès. Voici même que le pont du navire, bien que l'eau fut paisible, devenait onduleux comme une houle... Et c'était fort amusant.
Eréna buvait avec hâte. Son amant était loin, en vérité, très loin. Avait-elle encore un tané... Un tané Farani, ou bien de sa couleur? Mais tous ceux-là qu'elle avait enserrés de ses jambes, depuis le temps où elle était petite et maigre de corps, tous ceux-là se mélangeaient en un seul, imaginé au seul moment de l'amour et lui donnant, par toute la peau, d'agréables frissons. Peu lui importait d'en connaître le visage.
Soudain, elle entrevit son nouveau père et courut à lui, craintive un peu. Mais Térii avait déjà, dans le creux du bateau, festoyé parmi ses compagnons de voyage. Il ne parut point irrité à la voir. Même, il dit à Eréna, montrant à la fois un matelot qui passait et une coupe vide:—«Demande pour moi du áva Farani... ils ne veulent plus m'en donner!»
Eréna en obtint vite un plein bol, et le rapporta fièrement: ainsi se ménagerait-elle les bonnes grâces du tané de sa mère. Celui-ci but avec prestesse, en grimaçant beaucoup. Il souffla: «Je suis content» et tendit une seconde fois la coupe. Mais Eréna avait disparu, entraînée par le bon matelot généreux.
—«Excellents Farani! Excellents fétii!» proclamait maintenant Térii, dont la reconnaissance débordait avec d'abondantes paroles. Sous la vertu de la précieuse boisson, il lui venait aux lèvres des mots de tous les langages entendus au hasard de ses aventures. Il remerciait tour à tour en Paniola[10] et en Piritané. L'on s'égayait beaucoup. Alors, il imagina de raconter aux bons Farani la déconvenue de son arrivée, les rites stupides, la tristesse, l'ennui. Il feignait de considérer, dans le creux de sa main, des feuillets à signes-parleurs. Il levait le bras comme l'orateur du matin. Les matelots, autour de lui, secouaient leurs entrailles. Excité par leur bonne humeur, il chanta, d'un gosier trémulant, quelque himéné mélangé d'injures et de moqueries. Puis il s'arrêta, inquiet soudain. Car une voix pleine d'angoisse, toute proche, appelait de groupe en groupe:—«Eréna... Eréna...»
Il vit le jeune Aüté, les yeux rouges dans les lumières, et qui lui-même aperçut Térii:—«Où est Eréna?» Térii se garda bien de montrer le creux du bateau. Sans répondre, et comme sollicité par tous les rieurs, il se remit à danser en raillant, cette fois, la démarche sautillante des femmes étrangères, et leurs gestes étroits. Des cris amusés s'envolèrent à la ronde, se mélangeant à la joie qui grondait partout: les pieds frappaient le pont à coups pressés; les mâts tremblaient; le navire entier, secoué comme de rire, agitait toutes ses membrures. Mais parmi la foule turbulente et le tumulte, le jeune étranger réclamait toujours son épouse chérie.
Elle apparut devant lui, tout à coup, toute seule. Une lueur tomba sur la petite épaule nue. Aüté balbutiait très vite: elle était là! malgré lui, malgré la promesse: oh! qu'il en avait de peine!—Eréna, souriant à demi, entourait de son bras le jeune homme survenu elle ne savait pas très bien comment, et subissait avec patience les reproches longs, habituels aux étrangers. Lui, s'écartait. Alors elle espéra des coups... Non. Il la regardait gravement, avec d'autres parlers inutiles et ennuyeux, encore:—«Tu m'avais promis de ne pas venir, petite Eréna chérie... Pourquoi es-tu venue... Comment es-tu venue... Tu es mouillée... Comme tu as été méchante. Et qu'est-ce que tu as fait ici? Tu n'as pas dansé devant les matelots? Ces Farani sont mauvais pour les petites filles... Oh! tu es toute mouillée!» Il la pressait doucement, la voyant tremblante un peu. A travers leurs vêtements que l'eau faisait transparents à la peau, ils sentirent, à nu, leurs deux corps approchés. Eréna se cambra, membre à membre, avec tant de souplesse que le cher contact humide et froid le fit tressaillir. Les yeux attachés sur elle, il tordait en silence les beaux cheveux encore suintants que la mer avait emplis de paillettes poisseuses.
La fille se taisait, rassurée à peine: qu'avait pu deviner son amant? Peut-être rien du tout; et pourquoi risquer de lui apprendre... Et puis, cela, c'était déjà si lointain, si épars, si confusément entrevu: le bain, les chants, les matelots et ce qu'ils demandaient, et son père, très drôle! et sa tapa défaite. Surtout, elle tâchait à tenir éveillées ses paupières étonnamment pesantes, cette nuit-là. C'était le plus difficile. Le bateau lui parut soudain se mettre à l'envers. Elle serra son amant qui lui rendit l'étreinte. Des matelots couraient autour d'eux; et celui qui pour un bol de boisson l'avait caressée à loisir, jeta en passant:—«Allons! tu es une bonne fille. Tu reviendras demain?»
Aüté sursauta, et voulut s'enfuir en entraînant son amie. Mais le petit visage pencha au hasard, et tout le corps se mit à vaciller. Comme leurs deux bouches se touchaient, il sentit l'haleine trouble; il vit les lèvres frissonner, et les jolis yeux noirs—qu'il appelait si tendrement «lumières dans la nuit,»—chavirer vers le front en roulant leurs couronnes blanches. Il la souleva violemment, la tenant dressée comme on tient un cadavre. Elle se cramponnait sur l'échelle. Il l'arracha avec rudesse et l'étendit au fond d'une pirogue.
A demi relevée, elle pesait de sa poitrine sur les genoux d'Aüté, et disait, d'une voix entrecoupée:—«mon cher petit tané chéri...» Les seins tressaillaient et tout le corps hoquetait avec de petites plaintes.

Les bons Farani menaient toujours une grande gaîté. Térii continuait à lever des rires, les femmes à danser, les couples à s'ébattre. Les chants et les cris ne faiblissaient pas, qui sont nourriture pour les hommes en liesse. Soudain, le voyageur songea: qu'avait-il donc imaginé, tout au long de ce jour d'arrivée? La joie perdue? L'île changée? Il considéra longuement, en clignotant beaucoup, le navire en fête, le plaisir soufflant sur tous. Il vit la baie se parsemer de torches; près de lui s'offrir des femmes dévêtues, cependant que d'incroyables provisions pour manger s'amoncelaient sur le pont. Il reprit:—Quoi donc avais-je pu rêver, la terre Tahiti n'a pas changé! pas changé du tout!»
Il respira fortement, et, rassuré, se remit à boire, à danser, à s'égayer sans contrainte.
LES BAPTISÉS
Mais dès son réveil, le lendemain, Térii sentit sa bouche nauséeuse, son visage tour à tour suintant et sec, ses membres engourdis, ses entrailles vides. Il se prit à déplorer les festins de jadis, où malgré qu'on ignorât la boisson brûlante, le plaisir coulait à flots dans les rires, dans les chants, dans les étreintes vigoureuses. On bâillait ensuite à l'aube naissante; on se tendait dans un grand étirement; on courait à la rivière,—sitôt prêt à d'autres ébats.—«Les étrangers feraient piètre figure s'ils devaient, comme les Arioï, jouir toute une vie dans les îles, et toute une autre par-dessus le firmament!»
Térii dit ces paroles à voix haute, sous le faré de Rébéka devenu son propre faré. La femme prit un air improbateur, et Samuéla qui s'éveillait, considéra longuement le fétii bavard. Il ne cacha point sa tristesse: Térii était bien l'ignorant, l'aveugle, le païen que ses discours avaient déjà dénoncé. Il importait de lui dessiller les yeux, de l'instruire, de le guider. Lui-même, Samuéla, aidé par le Seigneur, le mènerait dans la voie véritable.
Térii n'osait pas répliquer: son oubli néfaste pesait donc toujours sur lui! toujours, puisque ses compagnons, des femmes, et le premier venu parmi les manants, pouvaient l'insulter en lui jetant tous ces vocables obscurs... Il dit:
—«D'autres haèré-po que moi ont perdu les mots: le peuple les a laissé tranquilles. Voici des dizaines d'années que tout cela est fini!»
Samuéla comprit la confusion, et son maintien se fit plus sérieux encore:—«A dire vrai, Térii, ton esprit est brouillé par delà ce qu'on aurait pu croire! Ce n'est pas la vieille erreur sur l'infâme pierre-du-récitant qui nous paraît aujourd'hui déplorable: ne l'avions-nous pas oubliée? et faut-il garder des parlers aussi ridicules que celui-là? mais nous regrettons la nuit de tes pensers d'à présent, et n'aurons point de répit que tu ne sois éclairé enfin.»
Le voyageur, bien que surpris, songeait que l'homme Samuéla était peu digne à se poser en maître. Quoi donc! un fabricant de pirogues prétendait instruire un prêtre maintenant? D'ailleurs, malgré son moment d'oubli, Térii savait fort bien, encore, ce qu'il savait, sur les dieux, les chefs, le culte, les tapu. Il n'entendait recevoir aucune leçon:—«Vous m'appelez ignorant,» conclut-il, «vraiment! je veux rester l'ignorant que je suis!
—Hiè!» Samuéla eut un petit rire: les Missionnaires ne pensaient point ainsi, et les Missionnaires, on devait les écouter et les croire. Des gens, comme Térii, avaient pendant quelques lunaisons fait la sourde oreille: «Eh bien!...
—Eh bien?»
Samuéla, sans répondre, cria le nom d'un homme qui râclait, à dix pas du faré, une coque sur le sable. L'interpellé tourna la tête et s'approcha. On aperçut une marque ignoble tatouée sur son front:
—«Lui non plus ne voulait rien entendre,» dit simplement Samuéla; et il ajouta: «d'ailleurs, tu ne pouvais mieux trouver que moi, parmi les fétii de Paré. Voici douze semaines que je suis Professeur de Christianité; et professeur de premier rang...»
Térii ne répliqua point. Et dès le soir, et durant les veillées qui suivirent, on s'efforça de l'éclairer. Aux longs avis précieux de l'ancien façonneur-de-pirogues, à la «Bonne-Parole» ainsi que l'on disait avec un respect, se mélangeaient d'autres histoires non pas ennuyeuses, où renaissaient toutes les années d'absence. Au début de la nuit, on allumait les graines de nono enfilées sur de petites baguettes, et l'huile, coulant de l'une sur l'autre, pénétrait toute la tige; la flamme, alors, se prolongeait d'elle-même, comme les beaux récits qui se suivaient, indiscontinument.

Ainsi, Térii put connaître par quelle suite de prodiges l'atua Kérito,—que l'on nommait également «Le Seigneur»—s'était manifesté favorable aux armes de Pomaré; et se convaincre en même temps à quel point toute aventure dépendait de ce nouveau dieu.—Pomaré d'abord, s'était vu repoussé de ses nouvelles conquêtes. Même les terres qu'il tenait auparavant le récusaient pour leur chef. Battu de vallée en vallée, fuyant au hasard vers Moóréa, redébarquant à l'improviste, aué! c'était alors un bien petit personnage!
—«Ce ne fut jamais qu'un indigne voleur», affirma Térii, en songeant à la noble lignée des arii de Papara que l'autre avait dépossédée. Les assistants murmurèrent: «Voilà qui n'est pas bon à dire!»—«Non» reprit le conteur, «si Pomaré, en ce temps-là, portait une telle misère, c'est qu'il demeurait encore païen. Il persistait à tuer des hommes pour les offrir aux dieux de bois ridicules; il observait des rites exécrables; il dormait sans dissimuler avec d'autres femmes que la sienne. Enfin, il n'aimait point les prêtres étrangers, ou Missionnaires, qui sont les envoyés du vrai dieu; et tous les gens qu'on leur savait favorables étaient certains de l'expier aussitôt. Par exemple, Haámanihi no Huahiné...»
Térii se souvint de ce grand-prêtre qui feignait avec persévérance le respect des étrangers, afin de gagner leur aide: il apparaissait bien ingénieux; mais les Arioï l'avaient chassé de leur troupe.
-«Eh bien! Haámanihi fut attiré, avec adresse, hors de la vue de tous, auprès de la colline «de l'arbre isolé.» Là, un homme blême, un méchant matelot dont Pomaré suivait parfois les avis, s'agitait pour qu'on tuât le grand-prêtre. Nul n'osait. Il ne faut point réfléchir trop longtemps à un meurtre: abattre un guerrier à la guerre, bon cela! mais hors la guerre, les coups portent mal. L'homme blême prit une hache et courut sur Haámanihi. Le vieux, sans armes, se sauvait en traînant sa grosse jambe. L'autre le joignit, et, par derrière, lui ébrécha l'épaule. Haámanihi roula sur le dos. Comme il hurlait, on lui écrasa la mâchoire et l'on s'enfuit. Le vieux cria jusqu'à la tombée du soleil.
—En vérité, il avait un bon gosier!» ricana Térii, heureux de savoir son ennemi en pièces, mais il interrogea:—«Pourquoi donc l'atua Kérito, que Haámanihi servait par ruse, le laissa-t-il succomber ainsi?»
Les Missionnaires avaient répondu à cela, que le prêtre était frappé sans doute en raison de grandes fautes passées: pour avoir troublé peut-être leur premier sacrifice, en offrant à Kérito des cadavres d'hommes.—«Et puis,» conclut Samuéla, «Ses desseins sont impénétrables,» et il poursuivit:
—«Alors, les envoyés du vrai dieu furent pris d'une grande peur que Pomaré ne rejetât sur eux le crime ordonné par lui-même. Ils abandonnèrent Tahiti. Deux seulement osèrent demeurer. Mais voici que leur vint une autre disgrâce: Pomaré l'ancien, Vaïraatoa, qui ne leur était point ennemi, comme il montait un jour en pirogue, chancela soudain, étendit les bras, tomba, mourut.—De nouveau ils proclamèrent la marque du dieu très-puissant: le chef périssait manifestement sous Sa main, pour ne point avoir assez fortement pris la défense de ses envoyés. Certes, il n'apparaissait pas un atua qu'on put traiter avec dédain! L'ignorant devait reconnaître, par tous ces exemples depuis lors fidèlement conservés, combien il fallait compter avec Lui?»
Térii, au contraire, eût volontiers raconté cette mort comme une vengeance de Oro, dont Pomaré le fils avait enlevé les simulacres, les Plumes rouges, et dépouillé le maraè sur la terre Atahuru: tout cela, sur les conseils de Vaïraatoa. N'était-ce point le véritable mot à dire là-dessus?—Mais il garda prudemment ce penser par dedans sa bouche. Il suffit que, de part et d'autre, les atua rivaux se tiennent satisfaits et tranquilles: explique ensuite qui pourra!
—«Toutes ces choses», poursuivait le Professeur, «et tant d'autres maux, secouaient les entrailles de Pomaré qui ne comprenait pas encore: ses yeux étaient fermés,—comme les tiens, Térii, à la lumière de vie. Non! il ne pouvait pas comprendre, et il s'obstinait dans ses erreurs. Il disait n'avoir rien négligé des rites; il multipliait les offrandes et entassait les vivres sur l'autel du dieu le plus obligeant. A son passage, les charniers se comblaient de victimes et s'entouraient, comme d'un mur, d'ossements propitiatoires. Scrupuleux plus que jamais de toutes les coutumes, de tous les tapu, il avait, avec piété, empoisonné son premier fils dès le ventre de la mère, si bien que l'épouse Tétua n'avait point survécu aux manœuvres sacramentelles: tout cela sans issue que des combats malheureux, des abandons, des embuscades! Cependant, il gardait à son service plus de quarante petits mousquets, qu'on porte sur l'épaule, et deux autres, fort gros, montés sur des bateaux ronds. Et malgré ses mousquets, malgré ses nouveaux amis,—de rusés hommes blêmes, racaille échappée aux navires de passage,—malgré ses atua mêmes, il se voyait toujours battu, pourchassé, traqué... Eha! se serait-il donc trompé de dieu?»
Térii ne put tenir:—«Mais enfin, il avait les Plumes!»
Samuéla jeta, sans s'interrompre, un regard de mépris.—«Alors, le chef misérable eut cette idée heureuse de raconter ses craintes au prêtre Noté qui ne l'avait point, malgré tous les dangers, délaissé comme les autres. Inspiré par Kérito, le prêtre enseigna Pomaré. D'abord il lui montra l'usage des petits signes parleurs; et bientôt l'arii put les expliquer aussi vite que glissent les yeux,—ce qui s'appelle «lire»; quelque temps après, les retracer lui-même,—ce que l'on nomme «écrire». Par-dessus tout, il en venait à connaître, de la bouche de Noté, les pouvoirs de ce nouveau dieu, de ce dieu Très-Puissant qui tient les îles et les peuples dans Sa main, écrase ceux qui lui déplaisent, exalte ceux qui nomment Son nom. Le chef, dans un grand enthousiasme, promit à Kérito dix maraè pour lui tout seul, et quatre cents yeux de victimes.
—Bien! bien!» approuva Térii, qui espérait d'admirables fêtes.
Samuéla se récria:—«L'impiété même! au contraire, Kérito tient en horreur ces coutumes sauvages. Les offrandes qu'il réclame ne doivent point être mouillées de sang: et il célèbre tous ses sacrifices dans le cœur de ses fidèles. Ainsi Noté dissuadait le chef impie. En même temps, il le pressait d'en finir avec toutes ses erreurs, de mépriser des dieux impuissants, imaginés par les plus vils sorciers, et qui n'avaient pas prévalu à lui conserver ses terres. Qu'il brûle leurs autels, leurs maro consacrés, leurs simulacres et les plumes; et qu'il en piétine avec dégoût les débris, pour se vouer tout entier au seul maître qui pourrait jamais lui rendre tous ses biens, toutes ses vallées, et disperser les plus terribles ennemis!
»Pomaré s'obstinait dans sa défiance: que deviendraient ses dieux familiers? Brûleraient-ils en même temps que leurs simulacres? Et tous ces troupeaux d'esprits, les anciens et l'arrivant n'allaient-ils pas se battre autour de sa personne, peut-être même dans son ventre ou sa poitrine? Le prêtre l'éclairait avec sagesse, et lui révélait comment des tribus réduites à rien, en d'autres pays, s'étaient relevées avec le secours du Seigneur—qui toujours rendait à ses fidèles, justice. Et la justice de ce dieu-là, on la nommait pillage, massacre et dispersion des peuples qui le dédaignaient! «Maéva! Maéva pour Iéhova!» criait alors Pomaré, dont les yeux s'ouvraient lentement à la véritable lumière. Il ne se lassait plus d'entendre indéfiniment ces beaux récits pleins d'assurances.—Enfin, à bout de ruses, déçu, tout seul, sans espoir et manifestement négligé par ses dieux, il décida de s'en remettre à l'autre, au nouveau, afin de tâter son pouvoir. Il vint dire au prêtre Noté: «Vite! baptise-moi!»
Térii ne comprenait point. Il fallut, avec une complaisance ennuyée, lui apprendre qu'on nommait «baptême» une cérémonie destinée à... mais c'était une autre histoire. Et l'on reprit le cours du bon récit.
—«Le prêtre Noté refusa le baptême. Personne, parmi les païens,» avoua Samuéla, «n'avait encore reçu le rite; et nul ne l'a reçu depuis. Cependant nous l'attendons avec désir. Il faut s'y préparer fort longtemps d'avance, changer de noms et de vêtements, et donner des preuves publiques de ses bonnes intentions.—Lorsque le prêtre eut dit cela, Pomaré se mit en colère: un rite, après tant d'autres, ne lui coûtait pas. Mais ces marques à divulguer devant tous les manants, le laissaient plus indécis. Noté ne voulut rien abandonner: l'arii concéda la «preuve de la Tortue».
Térii doubla son attention: la Tortue, mets divin par excellence, ne doit pas être touchée avant que les dieux en aient reçu la meilleure part. Les en priver, c'est appeler des calamités sans nom!
—«Donc, Pomaré assembla les derniers chefs qui le suivaient encore, fit pêcher une grande tortue, la dépeça, et, s'arrogeant la première part, mordit à même;—non sans trembler ni jeter à la dérobée des coups d'œil épieurs vers le maraè voisin.
—«Ho!»
—«Les dieux ne bougèrent pas. Pomaré ne mourut point, ni personne parmi ses fétii. Et tous les chefs, après avoir frémi, s'empressèrent à donner aussi des marques de bon vouloir, en insultant ces dieux qui ne se regimbaient pas. Comme on ne parvenait point à saisir de nouvelles tortues,—elles sont rares, en cette saison, dans la baie Papétoaï,—ils s'ingénièrent à tenter autre chose, et mieux: certains s'en allèrent troubler une fête païenne. Ils reçurent des coups. Le prêtre Noté les combla de belles paroles, et, leur donnant le titre admirable de «martyrs du Seigneur»: déclara: «le sang des martyrs a toujours été la bonne semence.» Plus encore: le grand-prêtre Pati, au milieu d'un concours de gens épouvantés, saisit les images divines, le poteau sacré, le poisson, les plumes; fit allumer un grand brasier: les y jeta...
—Ho! Ho!» cria Térii, stupéfait: «Et quoi donc ensuite?»
Samuéla ricanait:—«Ensuite? rien du tout. Les dieux de bois étaient de bois, comme plaisantent les Missionnaires. Ils brûlèrent donc, en craquant, avec un peu de fumée.» Térii ne pouvait cacher son ébahissement.
—«Et dès lors, sur la terre Moóréa, la Bonne-Parole se répandit. Pomaré, de nouveau plein d'espoir, réconfortait à son tour les siens, plus assidus puisqu'ils le sentaient plus robuste. Parfois, il lisait pour eux dans le Livre: «Après ces événements, la parole du Seigneur fut adressée à Abérahama, dans une vision, et il dit: Abérahama, ne crains point, je suis la quadruple natte qui te protège la poitrine, et ta récompense sera grande.» D'autres temps, il feignait d'avoir reçu, dans un double sommeil, des leçons prophétiques. Il racontait: «Moi, et les chefs ignorants, nous récoltions du féï dans la montagne. Et voici: les tiges coupées de mes mains se levèrent, et se tenaient debout; les autres féï et tous les arbres à la ronde les entouraient, en se prosternant devant elles! Et voici encore: le soleil, la lune et douze étoiles, les douze maîtres Arioï, je les ai reconnus, se balançaient autour de moi!» Chacun de ces mots, bien que jetés d'une voix malhabile, suscitait de nouveaux partisans, et par là on mesurait d'avance la vertu de ce Livre dont les vocables demeurent efficaces jusque dans les plus médiocres bouches.
»Pomaré suppliait encore pour obtenir le baptême. Il voulait convaincre les Missionnaires: n'avait-il point annoncé leurs triomphes, leurs bienfaits, avant que nul homme au nouveau-parler ne fut débarqué sur sa terre? «J'ai rêvé la Bonne-Parole. J'ai rêvé! J'ai rêvé!» leur affirmait-il, sur un air inspiré. Mais Noté, qui savait peut-être combien il est aisé d'annoncer les choses à venir,—quand elles sont venues—résistait aux désirs du chef. En revanche, l'arii reçut un jour, de la terre Piritané, un message où il était nommé: «le grand Réformateur» et «le grand roi Chrétien d'un peuple sauvage.» Pomaré se gonfla d'orgueil et répondit: «Amis, je suis content de vos paroles. Mais envoyez en même temps beaucoup de mousquets, et ce qu'il faut pour tuer les païens; les guerres sont nombreuses dans ce pays: si j'étais battu par mes ennemis qui sont aussi les vôtres, on chasserait tous vos fétii.»
»Il importait, en effet, d'essayer un dernier grand coup. Sans attendre les provisions de guerre implorées, on s'ingénia pour en trouver d'autres. Les feuillets à signes qu'on avait fabriqués dans l'île, en grand nombre déjà, au moyen de petits morceaux de plomb noircis, on les déchiquetait pour en rouler des cartouches; et ces petits morceaux lourds, on les fondait pour en façonner des balles. Et quelles vertus meurtrières n'auraient point ces armes, puisque le Livre même dont elles étaient faites, leur prêtait sa puissance. Or, le Livre disait: «J'enverrai ma terreur devant toi; je mettrai en déroute tous les peuples chez lesquels tu arriveras, et je ferai tourner le dos à tous les ennemis.»
»Enfin, l'île Moóréa tout entière fut prête, et se mit debout. Comme on marchait vers la mer, le prêtre Noté parla, mieux qu'un orateur-de-bataille, et récita: «C'est peu, que tu sois mon serviteur,—pour relever les tribus de Iakoba.—Je t'établis pour être la lumière des nations—Pour porter mon salut jusqu'aux extrémités de la terre—Ainsi parle le Seigneur, le Sauveur, le Saint d'Israëlé...» Pomaré frémit, en criant: «Je suis ton serviteur, pour relever les tribus de Iakoba—Pour être la lumière des nations...» Et il fit bondir sa pirogue. Soixante autres, portant plus de cent mousquets, le suivirent. On se jeta sur l'île Tahiti. Le rivage était désert. On s'en empara. Pomaré loua le Seigneur de ce premier succès.»

Samuéla prit un instant de répit. Les lumières devenaient fumeuses. L'épouse Rébéka, secouant les noix brûlées, fit tomber les cendres. Les flammes jetèrent d'autres éclats. La nuit fraîchissait. Les corps immobiles frissonnèrent un peu, et l'on s'étira, sans dormir encore, sous des étoffes chaudes fabriquées selon l'usage piritané, de poils de chèvres ou de semblables animaux. A l'écart, dans un recoin du faré, se caressaient Eréna et son amant,—réconciliés comme il en arrive toujours.
On leur avait donné, pour eux tout seuls, une natte qu'Aüté dissimulait derrière un coffre. Car les tané de son pays, et presque tous les hommes blêmes, ont coutume de se cacher quand ils caressent une femme. Ils ont bien d'autres manies encore. Eréna, dans son parler amusant, ne finissait pas de les narrer à ses compagnes. Elle était fière d'avoir si bien dérouté son ami: car il ne savait rien de ses vrais ébats sur le navire si plaisant. Et quand, repris de son inquiétude, il hasardait:—«Mais, qu'est-ce qu'ils t'ont fait les matelots... Au moins, tu n'es pas descendue dans le bateau avec eux!...» Eréna jurait que «Non! sur le vrai Dieu!»—bien que ce parler fût interdit par les Missionnaires. Or, ce soir-là, une amie de jeux, ignorant ce qu'il faut taire ou raconter devant des oreilles d'amant à peau blême, interrogea: «Tu as dû recevoir de bien jolis présents, du matelot qui t'a menée dans le ventre du pahi, et qui t'a gardée si longtemps?»
Aüté sauta sur sa natte ainsi qu'un homme réveillé trop vite, et dévisagea son amie. Il ne parut point encore décidé à la battre, mais il la repoussa de lui, et sanglota longtemps, étendu à cette place où, d'habitude, il l'enlaçait avec frissons. Parmi ses larmes revenaient toujours d'ennuyeuses paroles: «Il t'a prise, il t'a prise comme moi, le sale matelot! Il t'a embrassée partout, hein? Et tu l'as serré dans tes bras...» Il jetait, avec reproche, des regards perdus sur le souple corps de la fille qui n'osait point se couler près de lui: le tané s'apaiserait tout seul, et bien vite sans doute, mais il fallait se garder de rire pour ne pas le peiner davantage. Il répétait: «Tout prés, tout près du matelot...» Voilà qui semblait le chagriner, que l'autre ait pu toucher de ses mains... Mais Eréna, fâchée qu'il la supposât aussi éhontée, reprenait vivement:—«Près de lui? Hiè! pas du tout! J'avais gardé ma tapa!» Quoi donc lui fallait-il de plus? Il ne parut point consolé. Décidément, elle eut pitié: soulevant le visage de l'ami qui pleurait à travers ses mains, elle glissa son bras sous la gorge tressautante. Vraiment, il avait une vraie peine. Leurs larmes à tous les deux se mélangèrent. Elle se frôla, disant:—«Aüté... Pauvre tané chéri...» Et l'on ne savait pas, dans le sombre, si leurs voix étaient plaintives seulement. Néanmoins, comme cela détournait l'attention, Rébéka dit avec rudesse:—«Eh! les enfants, la paix! sur votre natte. Samuéla, reprends la Bonne-Parole pour Térii, et pour nous-même.»

—«En ce temps-là, Pomaré venait donc de reconnaître son erreur. Il lui fallait encore persuader les païens demeurés obstinément païens et par là même fort inquiétants. Il importait de les battre, afin d'affirmer la vertu des rites nouveaux. Mais, de leur propre gré, en un jour manifestement choisi par l'Eternel, puisque c'était le jour du Seigneur, ils vinrent au-devant du combat. Souviens-toi de ce jour, Térii. Les Missionnaires, qui dénombrent avec grand soin le cours des lunaisons, l'appellent «Jour inoubliable de l'année mil huit cent quinzième après la naissance de Kérito.» Depuis lors, il est passé trois autres années. Ainsi, tu peux dès maintenant répondre à ceux qui te le demanderont: que tu vis dans la mil huit cent dix-neuvième année des Temps Chrétiens.»
Térii, point curieux de parlers aussi confusément inutiles, somnolait en attendant la suite du récit.
—«Le chef, et tous ses fétii, prenaient part aux cérémonies conduites par un Missionnaire dans le faré-pour-prier du lieu Narii, pas loin du rivage Atahuru. Les païens, comme de vils crabes de terre, longeaient le récif et contournaient la pointe Outoumaoro. On les aperçut, et, dans une forte indignation l'on voulut se jeter sur eux. Mais Pomaré, pris de peur, cherchait dans le Livre un enseignement belliqueux et subtil. Il savait au hasard qu'un grand guerrier comme lui, jadis attaqué par des hordes idolâtres au milieu d'un sacrifice au vrai dieu, ne s'était pas détourné du rite, mais, confiant dans le Seigneur, avait paisiblement achevé sa louange, et puis écrasé les païens. Le stratagème était bon à suivre. Le chef reprit courage. Si bien que l'hymne terminé, il fut des premiers à bondir.
Ses meilleurs partisans, munis de mousquets tout prêts à craquer, venaient derrière lui; et plus loin, surveillés par le Missionnaire, marchaient les nouveaux disciples: ceux-là dont les desseins n'étaient pas bien affermis—et qu'on avait munis d'armes peu méchantes par crainte de les voir changer de but. Malgré leur aveuglement, et qu'ils servissent encore d'absurdes idoles, les païens n'étaient pas ennemis à dédaigner. Leur chef, Opufara, les menait avec une grande hardiesse. Mais les gros mousquets de Pomaré, portés sur des pahi amarrés au rivage, tonnèrent. Les grosses pierres qu'ils jetaient, renversaient, en un seul coup, plus de trois combattants! Opufara hurlait: «Ceux qui sont morts, c'est par leur faute! La honte même! Voyez-vous pas qu'on vise trop haut ou bien trop bas? Baissez-vous! ou sautez par-dessus les grosses pierres!» Sitôt, une petite le perça lui-même: mais, il bondit en avant d'une manière si terrible, que Pomaré qu'il menaçait tourna sur ses jambes et s'encourut au hasard.
—La ruse même!» dit Térii, sachant combien il est plus digne, pour un guerrier, de fuir avec adresse, que de recevoir quelque mauvais coup sans profit: Pomaré s'était montré là bien avisé.
—«Les Missionnaires ne disent pas cela,» reprit Samuéla. «Ils condamnent ces ruses, et n'en ont pas de meilleures.—Cependant, Opufara ne put aller loin; il tomba sur les genoux en étreignant un tronc de haári. Les mousquets faisaient merveille, toujours, et les païens, ayant vu trébucher leur chef, comprirent, par ce signe, que les dieux n'étaient plus avec eux. On les dispersa vite. Les guerriers du Seigneur, frémissant de joie, cherchaient Pomaré pour acclamer son nom. Mais Pomaré avait si bien couru, et si loin, qu'on ne put, de quelque temps, le découvrir. Des gens le joignirent enfin, assez haut sur la montagne, couché sous un abri de feuilles; ils eurent peine à le convaincre du triomphe et que les païens n'existaient plus devant lui. Le chef vit ses fétii tout ruisselants de joie. Il reconnut la grande victoire, et bénit le Seigneur, disant: «Mon rêve était bon; l'atua Kérito a combattu dans ma personne et les païens ont disparu à mon regard.» Puis il lança vers l'île Moòréa deux pirogues messagères, dont les véa devaient crier partout: «Battus! Ils sont battus! par la Prière toute seule!» Enfin, il surprit autour de lui quelques prisonniers dont il ordonna le massacre.
»Car il est dit, dans le livre: «Tu dévoreras tous les peuples que l'Eternel, ton dieu, va te livrer, et tu ne jetteras point sur eux un regard de pitié.» Mais le Missionnaire, ayant parlé vite, avec colère, Pomaré dut arrêter ses gens.» Samuéla, baissant la voix, poursuivit:—«Eha! il eut tort: les épargnés trouvèrent bien ridicule ce chef qui les gardait en vie!—En revanche, dans la saison qui vint, on brûla tout ce qui se pouvait brûler; on démolit tout ce qui se pouvait démolir. Car il est dit dans le Livre encore: «Vous renverserez leurs autels, vous briserez leurs statues, vous abattrez leurs idoles, et vous brûlerez au feu leurs images taillées!» En place, on bâtit des «écoles». Après quoi, Noté promit le baptême. Et dans l'île, et dans les îles, tous attendent depuis lors cet autre jour plein de promesses.»
Samuéla se tut. Térii, sans contester, admira les hauts faits du chef aimé de Kérito.—Un homme vieux, dans le faré plein de silence et de sommeil, dit la prière de chaque nuit, et l'on s'endormit, les oreilles rassasiées de la Bonne-Parole.

Une par une, et interminables au gré des bons disciples de Iésu, les nuits passaient, et d'autres nuits, cheminant vers l'aube où s'éveillerait enfin ce jour de baptême annoncé par les Professeurs de Christianité comme sublime, resplendissant, et pareil à une seconde naissance plus précieuse mille fois que l'autre naissance. Et tous les heureux que la bonne récitation du Livre faisait dignes à partager le rite, n'avaient plus d'autres pensers que pour lui.—Térii ne savait point exactement s'il rirait de cet enthousiasme, ou s'il devait le jalouser: il ressort, parfois, tant d'imprévu profitable des coutumes les plus saugrenues. Beaucoup des nouveaux usages lui devenaient d'ailleurs, familiers, malgré parfois leur incommodité. En même temps, une honte l'étreignait depuis son retour, honte diverse et tenace, qui sortait de son maro de sauvage, de ses gestes surannés,—bien que libres,—de ses paroles «ignares et païennes» comme ils disaient tous autour de lui. Il aspirait à dépouiller cela; à n'être plus différent des autres fétii, ni traité comme un bouc fourvoyé dans un abri de cochon mâle.—Etait-ce donc si difficile? Que demandait à ses disciples ce dieu mis en vogue, au hasard peut-être, par les Piritané: se morfondre sans pêcher ni danser tout au long des journées tapu; ne posséder qu'une seule épouse; et s'en aller parfois dormir, avec une feinte d'écouter, au faré-de-prières... Pas une de ces piètres exigences ne pouvait arrêter longtemps. A quoi bon s'en occuper tant de lunaisons par avance!
Cependant, les fétii doublaient leur empressement, et les efforts des muscles n'étaient pas moins grands que l'entrain des paroles. Les faré s'éveillaient au bruit des marteaux de bois martelant, sur un autre bois sonore, la tapa frappée sans répit. Les chanteurs, appliqués à conformer les ébats de leurs gosiers aux dures mélodies prescrites, psalmodiaient—comme ils disent,—à perte de salive. Des gens,—que leur métier d'autrefois désignait pour cette tâche: dérouler sans erreur les beaux récits du Livre, les haèré-po des temps ignorants,—étouffaient avec joie leur mémoire païenne. Et désormais, c'était les séries d'ancêtres de Iésu-Kérito, fils de Davida, qu'ils répétaient sans trêve, les yeux clos, le cou tendu, avec des lèvres infaillibles. Si bien que les Missionnaires émerveillés ne cessaient de rendre grâce au Seigneur: «Par qui, ces hommes avaient été choisis, dénoncés, élus pour conserver la Bonne-Parole.» Et la Bonne-Parole, en effet, bruissait dans toutes les bouches. Les fabricants de signes-parleurs—que ne troublaient plus les guerriers en quête de balles,—s'étaient remis à l'œuvre et livraient, par centaines, plus vite qu'on aurait imaginé, ces feuillets blancs tatoués de noir. On les roulait ensuite sur eux-mêmes. Mieux encore: on coupait ces feuillets en morceaux d'égale grandeur, pour les coudre entre deux lames de bois recouvertes de la peau d'un chat.
Tous en réclamaient; même les aveugles. Comme les fétii hésitaient à leur confier ces objets inestimables,—inutiles, croyait-on, à des gens dont les yeux regardent la nuit,—le prêtre Noté avait parlé sur un mode véhément: «Donnons le Livre à ceux-là qui ne voient point. Car c'est vraiment la Lumière de vie, plus précieuse cent fois que la lumière du jour, comme l'esprit est plus précieux que le corps et l'éternité plus importante que le temps.» Il se répandait, en outre, une histoire merveilleuse, propre à faire tressaillir ceux-là dont le regard est mort: Hiro, prêtre païen de Hiro le faux dieu, venait de «trouver, comme Taolo, encore appelé Paolo, son chemin de Tama»: Il marchait, plein de pensers impies dans une vallée toute encombrée de grands arbres. Une branche s'abattit et le frappa au front. Il tomba, se releva aveugle, et, comme Taolo, dut être reconduit à son rivage par ses compagnons apeurés. N'était-ce point là le signe où se marquait la colère du vrai dieu? Il l'avait reconnu avec des larmes, et il désirait le baptême. Pour mieux affirmer son regret et son espoir aussi, il réclamait le nom de Paolo, assuré que le Seigneur, après le rite, lui rendrait la joie de ses yeux. Tous les aveugles avec lui espéraient le même prodige.
Dès lors, ce fut un enthousiasme avide et pieux: les fabricants ne pouvaient plus satisfaire ces affamés de la nourriture divine. La valeur des échanges croissait. La «Bonne-Parole», ou Evanélia, «selon Mataïo», que l'on pouvait, trois lunaisons auparavant, acquérir toute cousue pour dix bambous d'huile de haári et deux cochons moyens, ne fut plus échangée à moins de quinze bambous et quatre cochons forts. L'Evanélia selon Ioané, très cherché dans les autres îles, tenait encore plus de fidèles sur la terre Tahiti. Les livres selon Marko et Luka comptaient partout des demandeurs. On venait en implorer de fort loin: des voyageurs, sortis de la mer, arrachaient avec transport les feuillets aux mains des fabricants, laissaient une fort belle offrande, et s'en retournaient, sans penser même à emplir leurs entrailles. Quelques-uns se réunirent, pour charger une pirogue à deux coques, de tapa, de cochons mâles et d'huile parfumée: afin qu'on leur donnât seulement la moitié d'un livre entre eux tous... Alors, les Professeurs de Christianité déclarèrent qu'on devait se réjouir grandement: non point que l'abondance de ces offres et de ces dons importât en vérité aux Missionnaires! mais parce que le prix qu'on attachait à posséder le Livre, rendait manifeste et indiscutable à tous, la valeur du Livre.
Sous le faré de Térii, chacun, selon sa manière, préparait le grand jour: Samuéla, marchant sans repos de la montagne à la rive, amassait pour le festin d'énormes tas de féi roux. Sous les marteaux de Rébéka, les tapa s'allongeaient, gluantes d'abord. Eréna les étalait au soleil, et se privait d'autre besogne: afin, disait-elle, de ne plus quitter son ami. Elle entendait bien assister à la fête mieux parée que toutes ses compagnes, et réclamait de belles chaussures, et surtout un vêtement dur, un vêtement qui étrangle les hanches, comme en portent les épouses Piritané. Aüté refusa. Elle supplia, dès lors, pour un chapeau surmonté de belles plumes frisées, l'obtint, et accourut se faire admirer de son amant. Il se mit à rire et retourna le chapeau: elle l'avait placé, «comme un poisson qu'on ferait nager à l'envers».—Ces hommes blêmes sont parfois déconcertants: les fétii, en revanche, la déclaraient jolie dans sa parure neuve.
Les derniers soirs furent consacrés, dans tous les faré, à répéter la «Réponse du Candidat qui demande le Baptême». Si l'on interroge: «Qu'est-ce que l'Assemblée Chrétienne?» il faut réciter:
«Une Assemblée Chrétienne est une société d'hommes pleins de foi, réunis volontairement dans le but d'un culte public, d'une édification mutuelle, de la participation à la nourriture du Seigneur, et de la propagation de la Christianité.»
Mais les baptisants ne lèveraient point cette question-là. Ils diraient plutôt avant d'imposer le rite: «Reconnaissez-vous Iéhova comme seul vrai dieu et Iésu-Kérito comme seul sauveur des hommes?» On répondrait:—«Je reconnais Iéhova comme seul vrai dieu et Iésu Kérito comme seul sauveur des hommes...» Samuéla, qui récitait tout d'une haleine et alternait ingénieusement demandes et réponses, s'arrêta, plein d'orgueil. Il savait encore beaucoup de parlers du même genre, de la même utilité,—mais assez différents: car s'il n'y a qu'un seul vrai dieu, il n'y a pas qu'un seul vrai missionnaire; et tous ne s'entendent pas dans la seule vérité. Mais on doit satisfaire chacun, en variant les cérémonies et les discours. Térii décidément admira. Il conserva soigneusement tous ces dires en sa mémoire, parmi beaucoup d'autres pensers nouveaux, non moins profitables.
Cependant, un soir, Samuéla apparut déconcerté: il s'était mêlé à une Assemblée de Professeurs et s'en retournait indigné: les Missionnaires, après avoir annoncé, promis et rendu désirable le Baptême, ne venaient-ils point déconsidérer le rite en affirmant que nul bénéfice n'en était plus à attendre! mieux encore: que le Baptême ne se devait pas nommer un «rite», mais le «souvenir», seulement, de ce que Iésu lui-même avait fait: «Les Professeurs, s'ils vantent encore des vertus et des prodiges, ne sont que des imposteurs, des impies: presque des païens comme les autres; surtout, qu'on n'accorde point à un peu d'eau la grâce contenue seulement dans le cœur du Candidat quand il récite: «Je crois à Iésu-Kérito, seul sauveur...»—Samuéla se décevait: voilà qui n'était pas bon à dire maintenant que tous espéraient vers de si grandes choses. Térii, cependant, comprit et ricana: les Missionnaires demeuraient donc les gens parcimonieux qu'ils avaient su déjà se montrer! les rites, les festins, les réjouissances leur déplaisaient encore.—Cependant peu de gens s'en inquiétèrent: une fête! on préparait une fête! pour quel nom, pour quel but et sous quelles paroles, il importait vraiment assez peu. On reprit l'entrain. On démesura l'enthousiasme. Enfin, parmi les désirs et l'attente de tous, l'aube joyeuse resplendit.

Dès avant le plein soleil, la foule environna le grand faré-de-prières—que l'on disait aussi Cathédrale—et jeta, contre les murailles blanches, ses premiers appels. Mais, ainsi qu'il convenait, pas un seul des mauvais usages dépouillés ne se laissait plus discerner. On les repoussait comme néfastes et ridicules: pas de conques ni de tambours, aucune victime; et pour cortège, rien qui pût rappeler les agitations coupables d'autrefois: mais on se montrait avec respect le double défilé lent et taciturne des Ecoles. A droite, marchait l'Ecole des Tané, à gauche l'Ecole des Filles. Dans la première, de nombreux haèré-po—maîtres eux-mêmes jadis—témoignaient de leur zèle en se faisant disciples et en se mêlant volontiers aux enfants. La foule en reconnut plusieurs, et les acclama: or les gosiers eux-mêmes avaient mué leurs voix en même temps que leurs cris: on chantait «Huro! Huro!» à la façon piritané, ou bien «Hotana! Hotana pour le Seigneur!» sur un ton particulier, imité des disciples de Kérito dans la terre Iudéa. Parmi tout cet entrain neuf, Térii l'Ignorant se sentit démesurément isolé. Samuéla et les fétii du faré commun l'avaient quitté sans paroles, comme on s'écarte d'un manant mangé d'ulcères, et s'en étaient allés tenir place, au meilleur rang qui fût, parmi les candidats empressés. Toute l'assemblée houlait et refluait à l'aventure. L'Ignorant, bien qu'il n'osât s'égaler aux autres, voulait voir, et entendre, et jouir de la fête—et il errait dans les remous agités.
Il se trouva soudain poussé, sans piétiner lui-même, à toucher cette estrade bâtie près de l'eau Faütaüa, et de laquelle Pomaré, les Missionnaires et les chefs dominaient la multitude. Le prêtre Noté dont le visage, malgré tant de saisons douloureuses, apparaissait limpide et triomphal, demanda qu'on arrêtât les cris. Térii se souvint que de coutume celui-là parlait sans mesure durant de bien longues heures. Il se repentit de sa curiosité. Pressé par la foule, il dut écouter le vieil homme.
—«Et Iésu, s'étant approché, leur parla ainsi: Tout pouvoir m'a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez, instruisez tous les peuples, les baptisant au nom du père, du fils, et de l'esprit bon, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde.» Puis le discours s'étendit confusément. Comme les rumeurs, au bout d'un long temps, se faisaient impatientes et aigres, il précipita ses paroles, vanta prestement le Livre, et s'arrêta, couvert par la multitude qui hurlait vers le Baptême.
Pomaré, avant tout autre, devait recevoir le rite. Non pas que les chefs fussent, aux yeux de Kérito, différents de leurs serviteurs;—mais l'Arii s'était montré le plus empressé parmi les disciples nouveaux du vrai dieu: il importait de consacrer sa hâte et son rang: car ce qui se fait sur la terre doit être ratifié dans le ciel du Seigneur. Et l'on accommoda la cérémonie au besoin de sa dignité: sans qu'il descendit, comme le peuple, à se plonger dans la rivière, il courba seulement sa noble tête sous la main de Noté le baptiseur. Celui-ci, répandant un peu d'eau, dit fortement les mêmes paroles qu'avaient dites Iésu: «Je te baptise au nom du père, et du fils, et de l'esprit bon.» Puis un autre Missionnaire plus âgé proclama Pomaré «Roi des Iles Tahiti et du Dessous-du-Vent», l'engageant à se montrer «digne toujours de sa haute profession et de l'éminente situation qu'il occupait devant les anges, les hommes et le Seigneur lui-même.» Enfin, il lui donna le nom de «Pomaré-le-deuxième dit le Réformateur.»
Aussitôt, la foule se rua vers l'eau sacrée, et remplit le creux de la rivière d'un autre torrent hâtif et tumultueux. On se trempait jusqu'aux épaules et presque jusqu'aux yeux, pour que le rite fut plus efficace. Les baptisants, sur le bord, allaient de l'un à l'autre: «Reconnaissez-vous Iésu-Kérito pour le seul Sauveur des hommes?» Les Candidats répondaient sans erreur, recevaient le baptême et s'en venaient avec des cris d'allégresse. Et tous, mêlés sans dignité,—manants et chefs, haèré-po d'autrefois, guerriers et femmes,—couraient à la rivière en chantant «Hotana! Hotana!»
Le Réformateur, cependant, marchait vers le faré-de-prières. Il passa tout auprès de Térii qui le dévisagea: rien ne transparaissait en lui de la vertu du rite: ses pas allaient sans noblesse; ses cheveux broussaillaient encore, seulement un peu collés par l'eau purifiante; et son nez ne s'était point ennobli. Soudain, d'autres figures,—visions immémoriales peut-être des temps oubliés,—s'imposèrent devant les yeux de l'Ignorant: il entrevoyait un superbe homme nu, non point mouillé d'un peu d'eau sous une main de vieillard, mais baigné dans la forte mer houleuse, à Matavaï de Tahiti. Des pirogues, par centaines, ceinturaient la béante baie, et tenaient l'écart, attentives à ne point troubler les monstrueux et bienveillants requins, dieux autant que les dieux du firmament septième, qui venaient laver le chef, et le sacrer de leurs dures nageoires bleues. L'homme nu, ramené sur la rive, avait volé jusqu'au maraè sans toucher le sol: car, au long du cortège onduleux et sonore, les prêtres, en criant, portaient les dieux; les chefs portaient le chef, devenu lui-même dieu. Il avait ceint le Maro Rouge: il avait mangé l'Œil: on ne lui parlait plus qu'avec les grands mots réservés.
Ha! Térii tressaillit et chassa, d'un grand effort, ces inquiétants souvenirs. Il prit peur qu'on ne vît clair dans ses entrailles: une honte lui survint. N'était-il pas le seul, dans cette foule, à remuer encore de tels pensers? il tenta de les mettre en fuite. Mais il les sentait savoureux et nobles, et resplendir en lui-même au-dessus des spectacles présents... Et les Missionnaires, à vrai dire, n'étaient rien de pareil aux grands Arii d'autrefois.
Mais c'était là parlers sauvages,—avait dit Samuéla;—parlers périlleux désormais: le chef se manifestait baptisé, et tous les fétii: Térii, contre tous les autres n'aurait donc pas reçu le rite! Ne pouvait-il aussi bien qu'eux répondre les «Paroles du Candidat?» Se laissant aller à la foule, il se retrouva bien vite dans l'eau jusqu'aux épaules, comme les autres. Un baptisant commençait: «Reconnaissez-vous croire à Iésu-Kérito comme au seul Sauveur des hommes...?» Térii répondit à peine: déjà l'autre lui avait inondé le visage, et jeté les paroles. Comme de nouveaux arrivants attendaient impatiemment sur le bord, il dut leur faire place.
Il s'ébroua sans bien comprendre, mais satisfait et mieux attentif à sa personne: il était chrétien! non plus Térii l'Ignorant. Térii... quel nom stupide! Aussitôt, il voulut s'en dépouiller, et comme il murmurait au hasard le premier mot qui l'eût fait rire à son retour, et qu'il eût retenu, «Iakoba», il dit gravement: «Je me nommerai Iakoba». Ensuite il tâta ses membres, ainsi qu'il avait fait jadis dans la nuit du prodige: ses membres gardaient leur forme et leur couleur. Il ne lui parut point que son haleine fut plus longue ni ses yeux plus habiles à lire les présages, dans le ciel. Une grosseur qu'il portait sur le pied gauche n'avait pas rapetissé. Ses dents ébréchées ne s'étaient point aiguisées de nouveau. Une fois de plus, malgré son double effort, le prodige et le baptême, rien ne changeait dans son corps d'homme vivant... que son nom peut-être. Il en conçut une fierté, avec un dépit.

Or, les promesses et l'espoir avaient été si grands et si fervents parmi ses compagnons, qu'il se reprit à attendre encore, et considéra la foule: tous les gens autour de lui restaient semblables à eux-mêmes par la démarche, le nombre de leurs pieds et les gestes de leurs figures. Quoi donc! Etait-ce seulement les pensers cachés des entrailles qui devaient s'illuminer?... «La lumière de vie...» avaient assuré les envoyés du dieu... Il s'inquiéta de ne point s'en éblouir encore. Bien qu'à dire vrai, mieux eût valu jouir par toute sa personne, plutôt qu'en paroles obscures, des bienfaits promis.—Un court gémissement lui fit tourner la tête: l'aveugle Hiro, baptisé suivant son désir sous le nom de Paolo, revenait de la rivière, et toujours aveugle. Derrière lui tâtonnait la longue file des hommes aux yeux morts, et toujours morts.—Ceux-là non plus n'avaient pas rencontré la Lumière.
LES HÉRÉTIQUES
Ce jour-là, comme bien d'autres jours nombreux déjà depuis la cérémonie, Térii,—qui ne se disait plus Térii, mais Iakoba,—s'employait à louer le Seigneur. Tous les hommes Lui doivent d'interminables remerciements; et, plus que tous les hommes, celui qui tiré au hameçon d'un tel abîme d'ignorance avait été, presque à son insu, conduit vers le baptême, et revêtu sitôt du beau nom fort avantageux de chrétien. Iakoba était celui-là. Non plus que ses compagnons il ne percevait exactement encore les profits de sa dignité nouvelle. Néanmoins, d'une lunaison à l'autre il s'obstinait à les attendre sans défiance; car le Livre disait:
«L'Eternel est mon partage et mon calice.—Un héritage délicieux m'est échu». L'on ne pouvait savoir, de l'héritage ou du calice, ce qu'il fallait désirer par-dessus l'autre, mais, pour être obscurs, l'un et l'autre de ces mots promis n'en restaient pas moins admirables. Le chrétien répétait donc sans lassitude:
«Un héritage délicieux m'est échu...
—E! Térii! é!» interrompit mal à propos un petit garçon essoufflé, glissant la tête entre deux bambous. Le chrétien méprisa ce stupide enfant qui venait jeter, au milieu de la prière, un vieux nom désormais perdu... L'autre se reprit:
—«E! Iakoba! Voici Paofaï tané, Paofaï Térii-fataü qui marche près de l'eau... Il dit que tu es son ancien fétii. Viens le voir, et parler...»
Une grande vision brève des courses d'autrefois, par les chemins de Havaï-i, sauta devant les yeux du converti, comme avait surgi déjà, pendant le baptême, le mauvais souvenir païen. Iakoba serra les paupières: il voulait étrangler ces niaiseries, les chasser loin de son regard, parce qu'elles déplaisent au Seigneur. Mais il les sentit s'enfoncer en lui-même, et dit avec rudesse à l'enfant:—«Vois, je répète les prières; laisse-moi!» Puis il tourna le feuillet. Il hésita devant les nouveaux signes: malgré la vertu de son rang et que, ces trois lunaisons passées, il les ait tout entières données à contempler le Livre, certains mots le rebutaient encore; il répéta:
«L'Eternel est mon partage et mon calice—un héritage délicieux...»
—«Aroha! Térii a Paraü-rahi!» Paofaï parut. Sa bienvenue sonna fortement. Mais le chrétien, sans trouble, continua de parler au Seigneur:
«Un héritage délicieux m'est échu,—une belle possession m'est accordée...» Décidément, ses yeux malhabiles le décevaient. Il feignit quand même, devant l'autre, une grande assurance en récitant au hasard. Enfin, pliant le Livre: «Améné», prononça-t-il sans hâte. Puis il répondit au salut de l'arrivant:—«Que tu vives en Kérito le vrai dieu.» Et il lui tendit la main.
Le vieillard ricana:—«Toi aussi, Térii, comme tous les autres? La honte même! Les gens de Tahiti sont devenus les petits chiens des étrangers; des petits chiens bons à rôtir!» Il siffla de haine et vint s'asseoir sur les nattes. Son dos était penché comme un tronc de haári fléchi par le vent maraámu: mais le vieil homme en imposait encore. Bien que l'accoutrement fut resté celui d'un païen sans aveu, il traînait dans les plis du maro blanc sacerdotal une imprescriptible noblesse. Iakoba fut saisi d'un respect inattendu. Il n'osait interroger. Tous deux se considéraient sans paroles. Enfin Paofaï conta son retour.
Il dit, avec des gestes dépités, le grand voyage sans profits et sans compagnon: puisque son fétii, son disciple, l'avait si tôt laissé en route. Il dit son arrivée étonnamment tardive dans la terre Vaïhu, et la déception de cette arrivée: un instant, il avait cru les signes-parleurs tout pleins d'enseignements... d'ailleurs, il en ramenait avec lui.—Et il prit à sa ceinture une palette de bois brun, polie par la peau des doigts, et sur laquelle s'incrustaient des centaines de petites figures, si confuses, si pressées, qu'elles pétillaient toutes et dansaient devant les yeux.
Iakoba parut s'impatienter. Sans répondre il considérait le chemin et la plage ainsi qu'un homme qui attend ou redoute la venue d'un autre homme. Paofaï parlait toujours pour soi-même:
—«Chacune de ces figures, bien chantée, désigne un être différent: ce poisson-là, nageoires ouvertes, est un dieu-Requin. Ceci représente: Trois-chefs-savants. On voit en plus la Terre, la Pluie, le Lézard mort. Voici la Baleine, et toute la suite des dieux-fardés: le dieu peint-en-rouge, le dieu peint-en-jaune, le dieu à l'œil-contourné. D'autres signes,—Paofaï les indiquait avec une hésitation,—sont moins discernables: Eclat-du-Soleil—une Chose-étrange—les Yeux-de-la-terre—Homme excitant le vent—deux Projets en tête... Hié!» siffla-t-il enfin, «mais après? après tout cela? Comment fixer, avec ces mots et ces figures éparses, une histoire que d'autres—qui ne la sauraient point d'avance,—réciteraient ensuite sans erreur?» Il se tapotait la cuisse du bout de la planchette-incrustée, et son regard passait, avec un dédain, sur Iakoba, toujours indifférent, et sur les signes illusoires: «Non! ce n'est pas là autre chose que les tresses nouées, si faussement nommées «Origine-de-la-Parole» et bonnes seulement à raconter ce que l'on sait déjà! et impuissantes à vous enseigner davantage... Les bois-intelligents? mieux vaudrait en façonner des bordés de pirogue, car dans cette misérable terre Vaïhu, on s'arrache le moindre tronc d'arbre; toutes ces promesses autour des signes... inventions de pagayeur fou!»
Le chrétien daigna répondre: «Les signes, veux-tu que je te les enseigne?» Fier de son nouveau savoir il montrait le Livre. Paofaï avec un grand mépris refusa:
—«Non! les signes Piritané ou n'importe quels autres ne sont pas bons pour nous! Ni aucun de tous vos nouveaux parlers! Prends garde, Térii. La chèvre ne renifle pas comme le cochon, et le bouc n'aboie pas comme le chien. Quand les bêtes à quatre pieds échangent leurs voix, prends garde, c'est qu'elles vont mourir.» Il poursuivit avec tristesse:—«Les hommes maori, voici maintenant qu'ils essaient de siffler, de bêler, de piailler comme les étrangers. En même temps que leurs propres langages voici qu'ils changent leurs coutumes. Ils changent aussi leurs vêtures. Ha! tu n'as pas vu des oiseaux habillés d'écailles? Tu n'as pas pêché des poissons couverts de plumes? J'en ai vu! J'en ai pêché! Ce sont les hommes parmi vous qui s'appellent «convertis», ou bien «disciples de Iésu». Ils n'ont pas gardé leurs peaux: ils ne sont plus bêtes d'aucune sorte: ni hommes, ni poules, ni poissons. Reprends ta peau, Térii que je déclare plus stupide qu'un bouc! Reprends ta peau!»
Le chrétien marqua, en haussant les épaules ainsi qu'il avait vu faire les Missionnaires, que ces dires ignorants restaient pour lui sans importance. Néanmoins, il montrait une inquiétude: car le prêtre Noté ne tarderait point à paraître, marchant, selon qu'il avait coutume tous les jours, vers le faré-de-prières. Il surprendrait Paofaï et s'indignerait. Celui-ci ne semblait pas songer à s'en aller vite, car il reprit:
—«Oui! Partout ils font ainsi, maintenant, les hommes maori! Ils honorent les étrangers; les étrangers acceptent les hommages, et leur haleine empoisonne tout.
—Les étrangers sont parfois des envoyés du Seigneur», répliqua le chrétien. «D'ailleurs, on ne peut les mépriser sans risquer bien des ennuis.»
Paofaï murmura par dedans ses lèvres avec cette voix assourdie des Maîtres qui, sous le couvert de paroles plaisantes, répandent de justes avis:
—«Qu'ont-ils fait les hommes de Moüna-Roa? Ils n'ont pas méprisé le chef blanc Tuti.
»Qu'ont-ils fait, les hommes de Moüna-Roa? Ils ont honoré leur grand ami Tuti durant deux lunaisons.
»Qu'ont ils fait, les hommes de Moüna-Roa? Au commencement de la troisième, ils l'ont dépecé avec respect, afin de vénérer ses os.»
Il plissa le cercle de ses paupières:
—«Les hommes de Moüna-Roa ont été bien avisés! Pourtant, le chef Tuti ne lançait pas de maléfices! mais vous, depuis—non pas deux lunaisons,—des centaines, vous honorez avec persévérance les maîtres survenus. Quand donc vous partagerez-vous leurs os?»
Iakoba frémit avec cette horreur prescrite au chrétien qui doit subir de telles impiétés. Il n'ignorait pas que le vieillard entendait seulement frapper, par ces paroles violentes, l'esprit de ceux qui les recueilleraient. Mais tant de gens pouvaient les redire aux chefs... Noté lui-même allait survenir, et les entendre... Cependant, Iakoba n'osait, malgré tout son ennui, chasser le vieux discoureur, et il dut écouter d'étonnants parlers de songe: Paofaï se savait malade—comme un homme qui nourrirait dans ses entrailles un atua justicier. Au milieu d'un sommeil double, il avait connu Tahiti-nui et toutes les îles de même race, de même ciel, se lamentant sous le regard de Hina sans pitié. Les terres, plus que jamais plantureuses et grasses, étaient vides, privées d'hommes vivants et de femmes pour cueillir les beaux fruits; les cimes désertes; les cavernes emplies de silence; la mer-abyssale immobile et sans rides. Il répéta:—«La mer sans rides, sans souffles, sans bruits, sans ombres, morne, et morte aussi.»
Puis, fermant la bouche, il regarda soudain avec défiance par-dessus l'épaule de Iakoba qui tressaillit, tourna et aperçut le Missionnaire entré à l'improviste. Le visage de Noté ne parut point surpris ni fâché.
—«Que tu vives... quel est ce fétii?
—Son nom est...» L'autre hésitait, sachant qu'un nom païen mordrait les oreilles du Piritané aussi durement qu'un appel de conque ou de tambour défendus. «Son nom est... Ioséfa.»
Le vieillard sauta, en dévisageant le chrétien au parler faux:
—«Homme menteur! mon nom est Paofaï, Térii-fataü! me crois-tu si débile que je perde le souvenir de mes mots, comme tu le fis, Térii au grand-Parler, sur la pierre-du-récitant?» Il ajouta:—«Je suis sacrificateur au maraè Papara!»
Noté répondit avec douceur:
—«Mon frère, il n'y a plus de maraè sur la terre Papara, ni sur aucune autre terre. Car l'arii-rahi, inspiré par le Seigneur, les a fait démolir et jeter à l'eau.
—Aué! vieux prêtre fourbe! Pas de maraè!» Paofaï, hurlant d'épouvantables menaces, secoua les épaules ainsi qu'un insensé, creva derrière lui la barrière de bambous, et s'en alla, marchant à grands pas irrités vers la mer.
Noté soupira. Puis il dit:
—«Térii, mesure l'abîme qui sépare ce méchant païen de toi-même, bien qu'ignorant encore; et redouble ton zèle, afin d'être admis bientôt, comme les autres, à professer ta foi, à dépouiller toutes les erreurs en même temps qu'à changer ton nom.»
Eaha ra! le Missionnaire pouvait méconnaître cette belle évidence: que Térii n'était plus Térii, mais Iakoba, et baptisé, et chrétien! Mais cela ne transperçait donc point dans les yeux, dans les narines, et n'éclairait donc pas le corps entier? Certes, le converti se souvenait avec trouble de sa témérité, et que, mêlé comme un voleur à la foule, il avait surpris le rite sans en avoir auparavant rempli toutes les épreuves. Mais l'assurance du prestige nouveau surmonta ses inquiétudes. Il dit avec orgueil:
—«Je suis baptisé, et chrétien de premier rang!»
Noté ne se récria point. Mais seulement:
—«Le Seigneur fait bien ce qu'il fait. Si j'ignorais ton nouveau titre, je t'en savais du moins tout près d'être digne, et t'aurais moi-même, sans tarder, convié parmi les disciples de Kérito. Et quel est ton nom de chrétien?
—Iakoba».—Comment un homme sur la terre Tahiti pouvait-il ignorer...
—«Eh bien! Iakoba, rends grâces, en vérité, au Seigneur. Bien que tu sois le plus tardif de tes frères à être venu vers nous, et vers Lui, tu me parais l'un des plus excellents parmi Ses nouveaux disciples, et l'on peut, sans craindre, se confier à toi pour tout ce qui regarde Son triomphe et la gloire de Son nom. Ainsi, je m'en remets à ton aide. Voici qu'on achève de construire un grand faré-de-prières, sur la terre Punaávia. On y placera deux chrétiens sûrs et habiles. Ils auront le titre de «Diacres du second rang dans l'église chrétienne des Iles Tahiti». Tu peux devenir l'un d'entre eux.»
Iakoba se sentit pénétré d'une fierté solennelle, et d'un grand espoir. Il se recueillit:
—«Aurai-je un maro noir, comme ceux qui aident les Missionnaires?
—Tu auras un maro noir et un autre vêtement, noir aussi, pour habiller tes épaules. Tu prendras place à côté du Missionnaire. Tu visiteras les malades avec lui. Quand il sera loin, tu réuniras toi-même toute l'assemblée-de-prière, et tu liras dans le Livre, devant tous tes compagnons.
—Serai-je inspiré?» hasarda encore Iakoba. Car si Iésu, le dieu véritable, descendait en lui, quel ne pourrait pas être son mépris des stupides sorciers d'autrefois, tout pleins de Oro, le dieu sans valeur.
—«Certes», dit Noté. «Le Seigneur habitera dans ton cœur.
—Dans mon ventre.
—Non! non! dans ton cœur.» Noté expliqua longuement que les plus nobles parties de l'homme n'étaient point les entrailles, mais la tête, où naissaient les paroles non encore parlées, et le cœur, d'où sortaient les sentiments généreux: la foi, l'amour...
—«Pourtant, quand je suis triste, ce sont mes entrailles qui s'agitent?
—N'importe. Le Seigneur habitera en toi.»
Iakoba sourit d'avance à tous les honneurs attendus. Il y eut un répit. Noté regardait vers la mer-extérieure, et semblait prendre intérêt à écouter crever la houle sur le récif. Puis il dit assez vite, en examinant le nouveau converti:
—«Quoi de nouveau sur les «mamaïa?»
—Les fous? On savait bien qu'il y en avait toujours, nombreux ou rares, selon que le peuple les honorait en les déclarant «illuminés-du-dieu» ou bien les pourchassait à coups de massues, comme imposteurs. Pourquoi le Missionnaire s'en inquiétait-il?
Noté répondit que les fous dont il entendait parler n'étaient point ces pauvres insensés plutôt dignes de pitié que de haine, dont les paroles, divaguant sans mesure, restent néanmoins innocentes;—mais qu'il désignait par ce vocable méprisant ces mamaïa d'autant plus détestables qu'ils savaient leur folie, et s'y plongeaient abominablement. Au moins les ignorants d'autrefois avaient pour eux leur ignorance même,—bien qu'à dire vrai, la loi du Seigneur soit empreinte au cœur de tous les hommes!—Mais ces gens-là mélangeaient les rites, en inventaient d'autres, et leurs impiétés ne savaient pas de bornes. Les chrétiens, indignés, avaient eu raison de crier: «Mama-i-a! ce sont des fous!» Et les Missionnaires, avec plus de raison encore, renchérissaient: «Bien pis! ce sont des «hérétiques»!
Térii prit un air grave et réservé, et dit ne point connaître «ces gens-là».
—«Hélas», avoua Noté, «nul ne les connaît avec certitude. Ils se dérobent, se cachent, se dissimulent avec une déplorable habileté. On sait qu'ils se rassemblent la nuit dans la montagne, en suivant des chemins incoutumiers; personne encore n'est parvenu à surprendre, ni leurs actes—qui sont probablement épouvantables,—ni leurs noms, qui demeurent cachés.»
Noté poursuivit, sans perdre de vue le baptisé:
—«Alors, Iakoba, les chefs ont pensé à toi—car il faut que tous les chrétiens véritables, même ceux de la dernière heure, s'unissent et se défendent: ta conversion et ton baptême furent manifestement providentiels. On te dit, parmi tes compagnons, habile et rusé. Peu de gens encore devinent ton nouveau titre et tes vrais sentiments. Tu n'es pour tous qu'un voyageur indifférent, et nul ne s'inquiétera de ta présence dans la montagne où ils se réfugient. Tu écouteras donc leurs paroles, que tu retiendras aisément, et leurs noms. On dit qu'ils se réuniront ce soir dans la vallée Tipaèrui.
—Mais, ce sont peut-être des hommes malfaisants?» observa le chrétien. Noté le rassura: le Seigneur n'abandonne point ceux qui se remettent en Lui. Le disciple prêt à risquer, pour Le servir, un très faible danger, devient l'objet de toutes les faveurs.