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Les Immémoriaux

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

Chaque matin, sortant d'un assoupissement équivoque, il retrouvait sa tristesse assise au bord de sa natte et plus fidèle qu'une épouse. Il s'indignait qu'elle ne fût pas envolée: c'est le propre des étrangers seuls, de se plaindre plusieurs nuits sans répit; de verser des larmes durant des lunaisons entières! Les hommes de Tahiti ne succombent pas, d'habitude, à ces sortes de fièvres. Il est vrai que les étrangers recourent, pour s'en guérir, à d'incroyables remèdes: voici qu'un marin Piritané, ayant pris un grand chagrin à voir s'enfuir la femme qui dormait avec lui, ne parlait plus, et ne voulait pas d'autres compagnes. Un jour, on le trouva suspendu à la grosse poutre de son faré, le cou serré dans sa ceinture d'étoffe, le visage bleu. «Il est fou», songeait Térii, «de vouloir s'en aller de la vie parce que l'on n'est point satisfait des jours qui passent et qui s'en iront, certes, d'eux-mêmes!» Et il s'efforçait d'imaginer d'autres fêtes, encore, et d'autres épreuves, dont il sortirait, cette fois, triomphant. Mais il retombait plus lourdement dans le dépit du passé. Il y décelait la malfaisance des hommes au nouveau langage: leurs dieux avaient surpris ses menées: ils accablaient l'incantateur!

Des échos le hantaient aussi de sa rencontre, sous la grotte, avec l'inspiré de Oro. «Je me change en pierre», avait proclamé la voix. Térii se souvint que les hommes, sous le secours des dieux, peuvent dévêtir la forme humaine et se parer de telle autre image. Ainsi, disait-on, pendant une saison de dure famine, le vieux Téaé, prêtre et Arioï, s'était offert à sauver son peuple. Oro l'avait transfiguré, après des rites, en un grand arbre fécond. Des paroles rythmées contant l'histoire prodigieuse, et que l'on disait sur un mode enthousiaste, venaient chanter sur les lèvres du haèré-po:

«Or, Téaé, comme l'île avait faim, réunit les hommes de sa terre, les hommes maigres et desséchés; les femmes aux mamelles taries; et les enfants pleurant pour manger.

—E aha! Téaé.

Téaé leur dit:—Je vais monter dans la vallée. Je dirai vers Té Fatu le maître, des parlers puissants. Allons ensemble dans la vallée.

—E rahi! Téaé.

Ils le suivirent. Les torrents avaient soif, et la grande Punaáru descendait, goutte à goutte, dans son creux de cailloux secs. Derrière eux venaient des cochons maigres, réservés pour la faim des derniers jours.

—Ahé! Téaé.»

Voilà qui n'était point trop hasardeux à tenter! Térii, s'imagina, par avance, guider allègrement lui-même quelque foule espérante. Il prolongea sa rêverie:

«Comme ils arrivaient au mont Tamanu, qui est le ventre de l'île, Téaé leur dit: creusez dans la terre un trou pour y plonger un grand arbre.

—A rahi! Téaé.

Et Téaé descendit dans ce trou. Il invoqua Té Fatu le maître avec des parlers suppliants. Il se tenait immobile, bras levés, jambes droites.

—Ahé! Téaé.»

Térii se répéta: «bras levés, jambes droites...» Etait-ce une posture d'ancien inspiré? sans doute, et favorable au prodige: car le prodige se manifestait:

«Voici que le torse nu se durcit autant qu'un gros arbre. La peau devint écorce rude. Les pieds, divisés, s'enracinèrent dans le sol ingrat. Plus que tout homme le vieillard grandissait.

—E ara! Téaé.

Ses deux bras devinrent dix bras. Puis vingt, puis cent, puis des centaines. Pour ses mains qui étaient mille, c'étaient mille feuilles palmées offrant aux affamés de beaux fruits inconnus.

—Ataé! Téaé.

Les gens de Tahiti s'en rassasièrent, disant: cela est bon. Car cet arbre fut le Uru[3], qui depuis lors nourrit la grande île, et la presqu'île, et les terres au-dessous de l'horizon.

—Aué! Téaé.»

Pourquoi donc, espérait Térii, ne pas tenter aussi quelque aventure prestigieuse, et se remettre en grâce auprès du peuple toujours accueillant aux faiseurs de prodiges?—Quant aux prêtres, qui regardent d'un mauvais œil les exploits divins accomplis sans leur aide, on mépriserait leur ressentiment.

«Je me change en pierre», avait crié la voix sous la caverne. Il désira se changer en arbre. Cette pensée lui semblait parfois désir d'insensé ou de petit enfant qui se croit, dans ses jeux, transformé en chien ou en chèvre. Mais un tel espoir, seul de tous les autres, l'assérénait un peu; il s'y raccrochait comme aux pirogues défoncées qui surnagent à peine, et qu'on sent couler sous le poids. Il lui devenait décidément insupportable d'être en butte aux railleries des porteurs-d'idoles, des manants; et qu'on le désignât de l'un à l'autre pour celui qui avait «oublié les Mots».

Il dit à sa femme son dessein d'accomplir un prodige. Elle s'en égaya beaucoup:—«Je veux bien de toi comme tané», reprit-elle avec moquerie, «et non pas comme un fruit bon à manger!» Puis elle s'empressa de tout dénoncer à ses compagnes.

Illustration from Les Immémoriaux

De bouche en bouche passaient les paroles prometteuses du haèré-po coupable. Tout d'abord, les fétii de la terre Papara vinrent considérer ce prêtre comme on entoure un insensé qui divague. Mais, hormis cette histoire, ses entretiens semblaient d'un sage. On disputait avec lui sans désir de le voir se dérober, et l'on s'en retournait indécis. Car c'est être bien avisé, que de discerner, en une nuit, l'homme réfléchi, d'un autre qui s'égare: lorsqu'un dieu vient s'en mêler... éha! il faut encore plus de subtilité! A tout hasard on vénéra le dieu. On s'empressa donc autour du nouvel inspiré. Les railleries s'apaisèrent. Des femmes l'entouraient, et les vieillards ne lui parlaient plus qu'avec les grands mots antiques. De jeunes garçons ne le quittaient pas. Ils veillaient sur ses moindres discours, les retenant dans leur mémoire ainsi que surhumains, pour se les transmettre pieusement.

L'œuvre annoncée Térii ne se hâtait point de la réaliser. Repu d'hommages et d'offrandes, il se reprenait à vivre gaîment. Il ignorait l'issue réelle de l'imprudente promesse. Les disciples nouveaux le pressaient d'affirmer ses pouvoirs: il répondit, en considérant Hina: que les temps du ciel n'étaient encore pas favorables. Ainsi, il jetait avec profondeur des parlers obscurs, comme les maîtres conseillent d'en mêler parmi les desseins ambigus. Puis il feignit de discourir en dormant; car il savait combien la voix d'un rêveur étonne les gens éveillés. Une nuit, où on l'avait pressé davantage, il proclama d'un accent mesuré:—«L'Homme deviendra différent de l'Homme, au temps ou les Chiens de l'Aurore monteront plus haut, dans le ciel des étoiles, que les Six-petits-Yeux.» Il tenait cela pour impossible, et espérait écarter l'épreuve. Décidément on s'irrita. Il dut fixer la nuit du prodige à la première lune de la première lunaison.

Illustration from Les Immémoriaux

Elle arriva très vite, la nuit du prodige. Comme Térii frottait des bois secs afin d'en tirer du feu, il entendit un grand tumulte. On criait son nom: «Eha! Térii! Eha! le haèré-po! La lune va monter! N'oublie pas!»

—«Cette lune n'est pas bonne», assurait-il encore, bien que perdu tout espoir de reculade. Et il détestait l'enthousiasme des hommes pour tout ce qui lève leur curiosité, et qu'ils saluent du nom de divin par dépit de leur ignorance...—«Aroha!» disaient les arrivants respectueux, «Aroha pour l'inspiré!—Tu es le grand inspiré sur la terre Papara.—Oro atua va parler à travers tes dents! E ahara! C'est le dieu... Roule-toi sur le sol et nous te porterons.—Mords-nous et nous te donnerons nos membres.—Prends nos femmes, nous dirons: nous sommes contents!»

Tous ensemble hurlaient:

—«Tu as promis, Térii!

—C'est vrai», soupirait l'autre avec amertume, «je suis inspiré et je leur dois un prodige.»

La foule se pressait, heureuse de se donner un maître de plus—bien qu'on en connût de nombreux, déjà, sur toute la grande île. Les gens de Papara, surtout, renchérissaient, en raison de la gloire attendue:

—«Tino a disparu! Tino s'est changé en pierre sous la grotte Mara! Térii, que feras-tu dans la terre Papara? Prends courage! nous irons avec toi dans la nuit. Nous soutiendrons tes forces avec des chants et des rites! Quand tu seras mort, ou bien transfiguré, alors on dira ton nom dans les récits répétés.» D'avance, ils composaient sur un mode glorieux, le péhé pour les funérailles:

«Tino s'est changé en pierre, mais Térii à Papara a mieux fait encore!»

Une femme s'approcha:—«J'étais privée d'enfants. J'ai dormi près du faré de celui-là: je serai mère!» Une autre:—«Mes entrailles étaient mêlées dans mon corps, et Térii, en me pressant le ventre, m'a guérie!»

Térii s'étonnait lui-même de ces pouvoirs nouveaux. Une troupe de suppliants l'entoura.—«Mes yeux se couvrent—Mes os me font mal—Dis les signes qui défendent contre les atua-requins!» Tous ils se tournaient vers lui, se pendaient à ses gestes, à ses lèvres efficaces, à toute sa personne guérisseuse. On lui amena une fille de Taïarapu que de jeunes hommes avaient emportée dans la brousse. Elle demeurait percluse depuis l'effroi de ces enlacements brutaux. Ses yeux imploraient. Térii, comme faisaient les maîtres, palpa les jambes fléchies, en agitant ses lèvres au hasard: d'un bond la fille fut droite, et dansait dans sa joie de l'inespérée guérison. Térii se troubla: il accomplissait donc ce qui échappe aux efforts des autres hommes! Lui, le haèré-po oublieux chassé du maraè, il dominait sur la foule, il protégeait, il guérissait...

Alors, obéissant en vérité à un être nouveau qu'il subissait, plus fort que lui-même, et qui pénétrait en lui, il s'enroula fièrement le bras gauche de la tapa blanche, signe du dieu descendu. Puis redressé, confiant en la force survenue, il fixa le troupeau des suppliants: on palpitait sous son regard. En retour, il sentit, des innombrables yeux ouverts dans l'ombre sur ses yeux, monter une foi sans limites, une certitude des choses inouïes qu'il devait accomplir. Ses prophéties, ses paroles d'aventure, il les avait jetées dans la foule, comme à travers la brousse on disperse les folles semences de l'aüté: et voici que ses paroles ayant germé, se multipliaient inespérément dans la foule! Ces gens l'appelaient Oro transparu. Il devenait Oro. Son cœur bondissait. Jamais encore il n'avait frémi de la sorte. Il pouvait tout. Il cria:

—«Nous irons vers la montagne! Cette nuit est la nuit attendue!»

Et, vêtu comme jadis du maro sacerdotal, peint de jaune et poudré de safran, précédé de porteurs-de-torches, entouré de fétii, acclamé par des centaines de gens frénétiques, il ordonna la marche au prodige.

Illustration from Les Immémoriaux

D'abord, il fallut franchir la puissante Vaïraharaha, dont le cours inégal déconcerte les riverains. Puis la Vaïhiria vint couper le passage. Le sentier disparut. Térii tourna sa face droit sur la montagne, et chemina le long du torrent. On connut alors son dessein de monter au lac, dont les bords sont fertiles en merveilles. Mains tendues, l'inspiré devançait tous les autres qui se coulaient aveuglément, parmi les fourrés, dans la trouée de ses pas. Derrière eux s'apaisait la grande voix du récif. Pas un bruit, que le gémissement des herbes piétinées: les longues vallées où rôdent les esprits sont dépeuplées de vivants, et muettes.

Bien que le temps des sécheresses fut établi depuis une lunaison et dix nuits, les eaux tombées des nuages confluaient encore. Elles emplissaient les troncs juteux des arbustes, pénétraient les larges feuilles grasses; et les tiges gluantes, brisées au passage, laissaient couler une salive claire. L'eau divisait les roches, polissait les cailloux ronds. L'eau jaillissait du sol en sources vives, et pleuvait, à lourdes ondées, du premier firmament. L'eau bruissait, courait, giclait en surabondance. La terre détrempée, fangeuse et molle, refusait de porter les hommes: leurs pieds s'enlisaient. Il fallut, à l'encontre du flot qui bouillonnait sur les poitrines, remonter à même le creux du torrent.

La Vaïhiria précipitait sa course, plus mobile, plus hâtive, plus jeune, dévalant par grands bonds saccadés. C'était un corps-à-corps incessant des marcheurs avec la vivace rivière. Elle glissait entre les pas, ainsi qu'une anguille preste. Parfois aussi, les genoux énormes des montagnes s'avançaient contre elle, se fermaient pour l'étrangler au passage. La vallée se barrait d'une muraille on eût dit moins pénétrable qu'une enceinte de lieu sacré. Mais l'insaisissable esquivait l'obstacle, tournait les roches et se dérobait en ressauts imprévus. Et la ravine, un instant élargie, se refermait plus loin sur la mobile rivière qui palpitait encore, ondulait, frétillait, fuyait toujours.

Térii, depuis un long temps, perçait la route. Il appesantit ses pas. Les fidèles accoururent. D'aucuns prirent la tête, et coupaient, à grandes morsures de haches de fer, les troncs et les membres d'arbres. Une dernière fois la Vaïhiria surgit d'un fourré sombre et disparut. On s'en prit à la montagne. Les pierres boueuses, ébranlées par les pieds et les mains des premiers à l'escalade, roulaient en sursautant sur les suiveurs, qui trébuchaient. Mais on reconnaissait vite, à tâtons, les rocs les plus fermes, et quelles tiges, aux solides racines, pouvaient prêter appui.

Enfin, dans un dernier coup de jambe donné sur la terre humide, comme les reins se dressaient, ayant dompté la dernière colline, le lac, à travers un treillis de feuillées apparut, immuable, silencieux et froid.

Illustration from Les Immémoriaux

Térii choisit sur le bord un monticule isolé. Il avait dépouillé toute fatigue et toute peur. Les paroles prestigieuses bourdonnaient en sa tête. Il dit, comme avait dit Téaé:

«Creusez dans la terre un trou pour planter un grand arbre...»

On se hâta: il descendit en invoquant Té Fatu, le maître, avec des parlers suppliants. Il se tenait immobile, bras levés, jambes droites.

Ses compagnons s'écartèrent, afin de ne point mettre obstacle au labeur divin; aussi pour n'être pas frôlés dans le sombre par les esprits rôdeurs. Comme le prodige pouvait tarder et que la pluie est incessante sur le lac, ils s'empressèrent d'élever des abris, les dressant à l'encontre du vent qui s'épand de la vallée Papénoo; et ils attendaient, pleins de foi. Peu à peu, la fatigue les gagna. Le sommeil vint.

Térii veillait, enfoui jusqu'aux genoux dans la terre. Il espérait de toute son ardeur; il se crispait sur le souvenir du vieux Téaé; il s'inquiétait: en quel arbre, ou bien en quel être allait-il se changer? Les entrailles lourdes, il épiait le durcissement de ses jambes, la rudesse imminente de sa peau. Sans quitter la posture prescrite il pencha la tête et se mordit le bras: la chair était souple encore, et sensible à ses dents. Puis il s'affirma que ses pieds fouillaient la terre, comme des racines, et les soupesa d'un effort anxieux: ses pieds restaient libres. Il écouta l'ombre à l'entour: les faré bâtis à la hâte étaient silencieux; le lac, les montagnes, les arbres et les hommes, dormaient.

Il leva les yeux: Hina-du-ciel, vêtue de nuages roussâtres, promenait dans le firmament tourmenté sa face immortelle. Les nuées blondes passaient vivement devant elle en troublant sa lueur: Térii douta que les dieux fussent propices. Indécis, il rêvait, le regard perdu. Jamais peut-être il n'avait aussi longuement contemplé le visage de la nuit ni tous les êtres environnants. Seuls les étrangers ont cet usage de considérer les montagnes nocturnes en proférant des mots sans valeur: «Beau! Splendide...!» Ou bien de s'étonner sur la couleur rouge du ciel à la tombée du jour, ou de flairer avec délices les odeurs exhalées de la terre, ou de suivre dans les nuages le contour des sommets, avec de grands gestes des bras. En même temps, leur visage s'éjouit comme si dans les monts, les airs, les nuées, ils discernaient de merveilleux aspects.—Que peut-on chercher autour de soi, sinon des présages? Leurs yeux perçoivent peut-être des visions et des signes qui échappent aux yeux maori? Térii s'efforçait à deviner ces signes.

Le lac lui apparut sans limites et sans fond. Dans l'obscur, surgissaient les croupes de montagnes assombries par les taillis. De pâles filets fluides, miroitant sous Hina, ruisselaient des épaules de la terre, et venaient se perdre dans les eaux froides. Très haut, les nuées accrochées sur les crêtes, nivelaient tous les sommets. D'autres nuages couraient dans le ciel, et leur ombre sur le lac volait comme un coup d'aile brune. Térii frissonnait sous leurs caresses impalpables. Du sol, où plongeait son corps, des haleines montaient, et les gouttes de pluie moites qui détrempaient ses épaules allaient rejoindre la sueur du sol.

Sans doute, rien du prestige ne se trahissait encore. Tous ses membres vivaient toujours à part de la nuit, à part de la terre et des arbres...—des arbres! des arbres!—ses fétii, ses compagnons de veille et de miracle! Il sourit à ces divagations. Non: ce n'était pas le prodige attendu. Pourtant, quoi donc se révélait ainsi? Car des souffles vivants, exhalés par tous les êtres à l'entour, le pénétraient doucement: l'onduleux dépli des montagnes coulait en lui par ses regards; les odeurs, le silence même s'animaient de palpitations inconnues. Des parlers obscurs et doux; d'autres sentiments plus indicibles tourbillonnaient dans sa poitrine. Un charme passa dans sa gorge et ses paupières. Soudain, sans effort ni angoisse, il pleura. Nul ne lui avait révélé ces pleurs sans cause, excepté pour des rites. Il dit: «Pour imiter les nuées...» et il s'étonna d'avoir parlé.

Et très loin de ces mondes familiers, de ces terres vivantes si proches de sa chair et de tous ses désirs, il entrevit le Rohutu promis, mais froid, mais lugubre, et morne, et si hasardeux!—Voici que l'esprit, dès la mort, plongé dans les ténèbres, et aveugle, s'en irait vers les deux pierres ambiguës, à Papéari de Mooréa. A tâtons l'âme déciderait sa future existence en touchant l'un des rochers: la pierre Ofaï-pohé tuait sans retour. La pierre Ofaï-ora ouvrait la route vers le champ de délices. Toujours aveugle, l'âme dérivait, à l'aventure, escortée d'indifférents atua, suivie de milliers d'autres âmes incertaines. Sur les rives, en courant, elle cueillait le parfum tiaré dont certaines senteurs, au hasard encore, étaient mortelles, et la replongeaient dans la nuit. Même, les esprits des plus mauvais, agrippés en chemin par les impitoyables justiciers, revêtaient leurs propres cadavres, et par trois fois on grattait jusqu'aux os leurs chairs décomposées et toujours vivantes!

Le haèré-po frémit dans son corps. Il haletait; mais sa gorge ne pouvait plus crier. Il regardait toujours éperdûment. Il flairait. Il écoutait. Il épiait—mais quoi donc changeait en lui! Il résistait et se révoltait... Soudain, surgit dans ses entrailles,—et plus violent que l'emprise d'un dieu,—un amour éperdu pour son île, la Tahiti-nui de ses jours terrestres, pour la mer-du-récif, la mer-abyssale, les autres ciels, les autres terres, pour tout cela qui se dérobait à lui, qui fuyait ses yeux, ses mains...—Ha! il mourrait à tout cela? Dans un grand effort, il souleva ses pieds restés vifs; il secoua ses membres, humains encore; il retrouvait tout son être d'homme, resté homme, et le ressaissait. Puis, étreint d'une peur sans nom, il bondit hors du trou, creva le fourré derrière lui, s'y vautra, heureux de manger le sol et de courir et de vivre encore et enfin. Par grands sauts joyeux il échappait à ses fidèles, aux dieux, aux prodiges promis.

Illustration from Les Immémoriaux

Bien avant le jour, les disciples de Térii guettaient le tertre isolé. La forme du vivant se confondait avec les arbres sombres. On le devinait toujours immobile: «bras levés, jambes droites». Certains se hasardèrent. C'étaient les plus enthousiastes et les mieux confiants. Ils contemplèrent, avec un dépit, la place déserte, et ils riaient, dans leur embarras.—Cependant, on ne pouvait désappointer le peuple, ni compromettre, par avance, sa ferveur pour de nouveaux inspirés! Il convenait de façonner vite un prodige: les uns voulaient planter là quelque feuillage et le donner en vénération. D'autres n'osaient; mais, choisissant un bloc de pierre grise crevassé d'empreintes imprévues, ils le roulèrent au bord du trou; puis, éveillant la foule avec de grands cris, ils proclamèrent l'excellence et les pouvoirs de leur maître, qu'un atua des nues, Oro, véritablement, avait emporté sur ses épaules.

La foule admira.—Comme tous avaient froid sous la pluie de l'aurore, ils songèrent au retour. Afin que l'aventure ne fut point inutile aux appétits des vivants, on cueillait çà et là, le féi qui remplit cette vallée, et l'on pourchassait les cochons sauvages.—L'histoire prestigieuse se répandit sur le contour de l'île. Des gens avisés prétendirent monter au lac, et voir, et flairer: on les mena vers la pierre insolite. Mieux que les autres, ils reconnurent les signes formidables que le pas du ravisseur avait frappés sur la roche. Se prosternant, ils adoraient le vestige du dieu.

LES MAITRES-DU-JOUIR

L'homme au nouveau-parler promena des regards clignotants sur la foule et commença de discourir aux gens du rivage Atahuru:

—«Le dieu a tant aimé les hommes qu'il donna son fils unique, afin que ceux qui se confient en lui ne meurent point, mais qu'ils vivent toujours et toujours.»

On entendit cela. Ou plutôt on crut l'entendre: car l'étranger, se hasardant pour la première fois au langage tahiti, chevrotait ainsi qu'une fille apeurée. Le regard trouble et bas, les lèvres trébuchantes, les bras inertes, il épiait tour à tour l'assemblée, ses quatre compagnons et les deux femmes à peau flétrie qui les accompagnaient partout. Il hésitait, tâtait les mots, mâchonnait des vocables confus. Néanmoins on écoutait curieusement: le piètre parleur annonçait ce que nul récitant n'avait jamais dit encore: qu'un dieu, père d'un autre dieu, pris de pitié pour des vivants, livra son fils afin de les sauver! que ce fils, cloué sur un arbre au sommet d'une montagne, mourut abandonné des siens; que depuis lors tous ses disciples—bien qu'assez pervers et méprisables—sont assurés, s'ils se confient en Lui, de le joindre dans une demeure divinement joyeuse et comparable aux plus beaux faré de chefs. Ce nouvel atua, l'étranger révélait son nom: «Iésu-Kérito».

Des gens allaient se récrier; quand le discoureur, plus habile, affirma fortement que les vivants des terres Tahiti, Mooréa, Raïatéa, ne naissent pas moins que les Piritané, enfants de ce Iésu; et que, si les nouveaux venus s'aventuraient dans ces pays aussi lointains de leur propre pays, c'était pour enseigner à tous l'amour de l'atua bienfaisant, et le chemin de cette vie qui ne doit point finir.

Alors, on dévisagea l'orateur. Son récit devenait imprévu, certes, et singulier, plus que toutes les chansons familières aux matelots blêmes—dont la langue pourtant est vive, et les parlers ébahissants. Les dieux, dans les firmaments du dehors, s'inquiètent donc des hommes maori? Jamais les atua sur les nuages de ces îles, n'ont eu souci des peuples qui mangent au delà des eaux! Quant à «cette vie qui ne doit point finir», on savait, sur la foi des Dires conservés, que Té Fatu, le maître, la déniait à tous, malgré les supplications de Hina:

«Sois bon», murmurait en implorant la douce femme lunaire...

«Je serai bon!» avait concédé le Très-Puissant. Néanmoins meurent les hommes, et meurent les bêtes à quatre pieds, et meurent les oiseaux, et meurent toutes choses hormis les regards de Hina. Pour les esprits: qu'ils aillent,—esprits des Arioï, des chefs et des guerriers,—tourbillonner parmi les nues dans le Rohutu Délicieux. Le sort des autres, qu'importe aux dieux de tous les firmaments?—Voilà ce qu'ignorait sans doute l'étranger naïf, qui se risquait à de telles promesses.

Malgré qu'elle parût bien incroyable, on s'intéressait à l'histoire. On se murmurait des paroles intriguées: le dieu avait sauvé les hommes... quoi donc! les hommes étaient-ils en danger? menacés de famines? de noyades sous toute la mer gonflée contre eux? ou peut-être, coupables de sacrilège?—Haamanihi survint qui se vantait déjà comme le disciple attentif des ingénieux Piritané. Il devinait l'embarras de la foule et l'exposa au surprenant parleur, en termes réfléchis: qu'avaient-ils commis de si épouvantable ces humains dont on racontait le sort, et quelle faiblesse nourrissait en vérité ce dieu, pour qu'il abandonnât son fils à la colère... d'autres dieux plus forts, sans doute?

L'étranger répondit longuement, en mesurant toutes ses paroles, et l'on comprit ceci: le père de Iésu, le grand atua Iéhova, ayant façonné des humains, un mâle et une femelle, tous deux l'insultèrent en mangeant un certain fruit. Il en devint si courroucé que tout eût péri sous sa colère s'il n'avait laissé mettre à mort, pour s'apaiser lui-même, son fils très-aimé, lequel d'ailleurs ne pouvait pas mourir.

—«Aué!» soufflèrent avec admiration des récitants de rang quatrième, réjouis par la bonne histoire: le dieu n'était pas débile, ainsi qu'on avait cru: il se manifestait féroce; et sa férocité surpassait tous les caprices et toutes les colères des atua connus;—même de Tané, même de Ruahatu—puisque les offrandes coutumières à ceux-ci: perles, hommes, chèvres et fruits, n'avaient pas suffi à le rassassier,—mais seule la mort d'un autre dieu! Il en imposait, vraiment. On se prit à le respecter d'avance. Cependant, d'autres écouteurs, et surtout les manants sans oreille et sans mémoire, et qui n'avaient pu comprendre, ne s'en émerveillaient pas moins. Mais un porte-idoles de bas ordre, chassé de son maraè, on le soupçonnait de frayer avec les méchants esprits tenta de se divertir. Le grand-prêtre le confondit:

—«Les haèré-po mêmes ne pourraient point expliquer, sous un parler clair, pourquoi l'immensurable Mahui, fils du monde, coupa jadis en deux morceaux le monde maternel pour en former les cieux et les rochers! Il n'est pas bon de refuser croyance à des récits obscurs: et ceux-là sont très beaux. On les conservera parmi les Mots-à-dire.» Lui-même se promit de les raconter à grands gestes dans les fêtes qui viendraient.

Puis, afin d'honorer ses hôtes et de les retenir en sa vallée, il conclut, avec noblesse:

—«Nous avons célébré, voici deux lunaisons, la fête des Adieux à nos esprits. Invoquez donc en paix les vôtres, et commencez le sacrifice. Où sont les offrandes?

—Les offrandes?» Les étrangers croisant des regards furtifs dénoncèrent un grand embarras. L'un d'eux voulut expliquer:

—«Le dieu que nous servons ne réclame point d'offrandes... il lui suffit de l'amour de ses enfants.» On ne put croire. Haamanihi insinua:

—«Tu as sans doute négligé de les préparer. Moi et mes gens y pourvoierons. Combien de cochons pour célébrer ton rite?»

L'étranger ne répondit pas sans détours. En vérité, il se dérobait! Mais le grand-prêtre d'Atahuru n'entendait pas omettre un culte si avantageux pour sa rive; à tout le moins, nouveau. Il reprit, plus pressant, avec une âpreté presque menaçante:

—«C'est insulter les dieux que de leur mesurer les dons. C'est insulter les dévots assemblés que de leur mesurer les rites!» Et il attendit.

Les autres restaient indécis, et celui qu'on nommait Noté,—l'orateur aux yeux clignotants,—murmura sur des mots Piritané:—«N'est-ce pas un signe de la volonté du dieu que ces gens-là réclament, sans le savoir, le «repas du seigneur!» Ses compagnons semblèrent approuver.—«Mais avant tout, écarte-moi cette foule. Tu resteras seul avec nous, dans le faré que voici... Les autres pourront, s'ils le désirent, nous regarder de loin.» Et il se réfugia dans une hutte délabrée.

Haamanihi approuva cette prudence, et qu'il fût choisi, lui seul. Peut-être les étrangers craignaient des avanies: le tumulte et les menaces dans la fête des adieux aux esprits les inquiétaient encore? Il fit donc reculer la foule, et pour la mieux contenir il tendit, d'arbre en arbre, des tresses de roa en les déclarant tapu. Parmi les spectateurs, il reconnut des desservants et quelques haèré-po du maraè tout proche, dont les terrasses culminantes montaient, par-dessus les têtes, à moins d'un jet de fronde. Alors soudain il s'inquiéta: quelle témérité que la sienne, à faire voisiner des dieux si différents, ou du moins leurs fidèles; et quelle menace que des rites qui jamais n'avaient ensemble frayé, ne devinssent tout à coup néfastes aux dévots des deux partis: aux fils de Oro comme aux enfants de Iésu.—Mais il se reprit, ricanant par dedans lui-même: les atua sont gens paisibles, et fraternisent bien mieux entre eux, dans les régions supérieures, que leurs prêtres ne s'accordent autour des autels! Hiè! en vérité les dieux restent inoffensifs et calmes jusqu'au jour où à force d'objurgations importunes on les tire de leur divine paresse pour les mêler aux luttes des hommes, les conjurer de ruses, les supplier de meurtres, et réduire leurs immenses volontés à s'entremettre parmi les petites querelles des vivants!

Rassuré, il revint auprès des étrangers:—«Maintenant» disaient ceux-ci, «laisse-nous chanter les louanges de Iésu.» Sitôt, un péhé grêle et lent qui semblait plainte de vieillard, plainte exhalée du bout des lèvres, tomba des maigres poitrines. Les souffles sortaient courts et rauques. La foule, à distance, prit pitié de ces voix d'enfants et s'amusa de ces efforts. Des femmes, assises sur la plage, en cercle, avaient tourné l'oreille vers les pauvres cadences; elles y mélangeaient leurs souples mélodies. Quelques tané les entourèrent. Le chant indécis des hommes blêmes renaissait avec plus de carrure dans les bouches maori, et s'ennoblissait d'ornements imprévus: de cris sourds, poussés d'une haleine régulière; de beaux sons clairs, tenus très aigus, qui rejoignaient d'autres sons plus aigus encore, comme implorés par les premiers, et sur lesquels, de toute la force des gosiers s'épandaient les voix sans contrainte. Au hasard naissaient les paroles sur les lèvres promptes: elles évoquaient des danses et des joies. Ainsi l'assemblée en fête célébrait dignement les dieux insolites, comme on avait, sur la terre Matavaï, dédié leur faré-de-prières, au long des nuits, par des enlacements.

Cependant, à une pause, l'étranger se fit encore entendre. Mieux confiant, il disait sur des mots non chantés:

—«Je te remercie, maître Kérito, de pénétrer le cœur de ces pauvres ignorants, et qu'ils mettent cet empressement à louanger ton nom!

—Comment appelles-tu ce péhé que tu viens de chanter?» interrompit Haamanihi.

—«Ce n'est pas un péhé pour danser ou pour boire, comme les vôtres», dit Noté, «mais nous appelons cette prière un «hymne» au Seigneur.

—Un hymne?» répéta le grand-prêtre. Les gens de la foule qui ne pouvaient plier leur langue à ce parler dur, balbutiaient:

—«C'est un himéné... himéné.» Dès lors, tous, les chants se nommèrent ainsi.

Illustration from Les Immémoriaux

Sur des tréteaux les étrangers disposaient des pièces de bois minces qu'ils recouvraient de nattes fines. Ils préparaient le rite: le repas des dieux, peut-être. Aussitôt, Haamanihi se leva, vif et colère malgré sa jambe énorme. Il sauta parmi les assistants et cria des injures en désignant les filles; les chassa comme des poules, les pourchassa plus loin encore. Beaucoup s'attardaient. Il s'emporta contre elles.

Noté arrondit ses yeux clairs et demanda la raison du courroux subit: pourquoi renvoyer les épouses? A son tour le grand-prêtre s'étonna:—«Se peut-il que des hommes dignes, des chefs, surtout des gens qui parlent aux dieux, tolèrent qu'une femme, être impur et profanateur, vienne souiller un festin de sa présence obscène! Tu les repousses de ton navire quand elles dansent pendant le jour de ton seigneur, et tu permettrais...

—Vos femmes et vos filles», répondit Noté, «sont comme vous-mêmes enfants de Kérito. Elles auront droit, comme vous, dans quelques lunaisons, à partager le rite.» Haamanihi, stupéfait, laissa revenir les femmes.

—«Mais, où sont tes offrandes, enfin!» reprit-il, en considérant les apprêts de la fête. Il savait la coutume des étrangers: d'élever, au-dessus du sol, les aliments qu'ils avalent ensuite par très petits morceaux. Or ces tréteaux et ces bois que Noté appelait une «table pour la nourriture», se montraient dépourvus, jusque-là, de toutes victuailles,—ou si peu chargés! Voilà qui décevrait fâcheusement les affamés d'Atahuru dont les troupes équivoques, toujours en quête de festins solennels, surveillaient l'issue du sacrifice pour s'en disputer les vestiges, et mesuraient, par avance, la ripaille à venir: les dieux nouveaux semblaient gens d'importance,—à considérer les gros bateaux de leurs disciples, et les armes: le festin offert en leur nom, par ces disciples mêmes, il s'imposait qu'il fut plantureux.

—«Voici le repas préparé», dit Noté. Haamanihi ne vit point autre chose que des fruits de uru[4], maladroitement rôtis, et, dans des vases transparents, qu'il savait fragiles, une boisson rouge semblable, pour ses vertus excitantes, au áva piritané. Il enveloppa les maigres offrandes d'un regard commisérateur:—«Est-ce là tout le repas du dieu?» La foule s'agitait en ricanant. Des murmures dépités grondèrent. On ne pouvait croire à une telle misère, ou bien à une telle avarice! Haamanihi, de nouveau, s'offrit à suppléer à cette indigence qu'il sentait compromettre fort le prestige étranger. Noté s'irrita:

—«Qu'avons-nous besoin de nourriture grossière et de remplir nos entrailles, comme vous dites, nous auxquels le mets de l'esprit est réservé!» Puis, debout au milieu des autres, il prit en ses mains le fruit de uru, changea sa figure, leva les paupières et considéra le toit du faré.—Etait-ce la coutume des inspirés dans son pays? Enfin il prononça:

—«Iésu prit du pain, et après avoir rendu grâces, il le rompit et le donna aux disciples en disant: Prenez, mangez, ceci est mon corps. Il prit ensuite une coupe, et après avoir rendu grâces il la leur donna en disant: Buvez ceci tous, car ceci est mon sang, le sang de l'alliance qui est répandu...»

—«E aha ra!» interrompit le grand-prêtre qui tressaillit d'envie: Voilà donc le rite! Voilà donc aussi le mot à dire pour rassasier l'attente de la foule. Ces maigres offrandes n'étaient point le repas du dieu, mais au contraire le simulacre de ce dieu, et peut-être... l'atua lui-même, offert à l'homme afin de lui communiquer des forces divines! Le vieillard Téaé s'était changé en arbre, jadis, pour apaiser la faim dans l'île: le dieu Piritané se changeait en fruit et en boisson rouge pour aider à ses disciples: quoi de plus artificieux! Haamanihi tourna vers les impatients un visage émerveillé, et désignant les hommes à peaux blêmes:—«Ceux-là vont manger leur dieu!» Tout aussitôt, il réclama sa part du festin.

Tous y voulurent participer. Des transfuges, convaincus de sacrilèges; des haèré-po tarés de négligences et d'oublis; des échappés de rives malfaisantes et toute la racaille foraine abandonnée sur Tahiti par des pirogues importunes; tous ceux-là, cassant les cordes, se ruèrent au milieu de manants, de porte-idoles, de messagers et de pêcheurs, et entourèrent les Piritané. Les uns comptaient bien retirer du rite plus de ruse, de forces et de chance; d'autres, guérir certains maux inconcevables. Des femmes qui désiraient la stérilité s'approchèrent aussi puisqu'on ne les pourchassait plus. Un faux inspiré de la terre Hitia s'acharna par-dessus les autres: ses rivaux triomphaient, qui recevaient dans leurs ventres les souffles de dieux impalpables: que serait-ce donc, s'il se nourrissait, lui, de ce divin mets visible!—Les voix se réunirent: «Manger le dieu! manger le dieu!» Sous la poussée, les poteaux du faré craquèrent.

Or, voici que le Piritané, bien que généreux par coutume, refusa rudement à tous. Il s'efforçait, dessus le tumulte, de faire entendre ceci: l'on ne mangeait pas l'atua! Non! Non!—il hurlait ces mots en secouant la tête avec violence: mais on partageait le fruit «en mémoire du Seigneur»... plus tard, quand ils sauraient... eux aussi, eux tous viendraient se joindre...—Désormais, quoi qu'il pût dire, la foule, déçue, n'admirait plus son discours.

Entre eux, cependant, parmi les cris à peine tombés, les étrangers mâchaient leur petite nourriture. On les vit ensuite porter aux lèvres les coupes de boisson rougeâtre; on s'attendait à quelque prodige: tout demeurait calme. Ils se repaissaient, d'ailleurs, sans aucune avidité; sans exprimer la satisfaction de leurs entrailles ni le contentement de leurs maigres appétits. On méprisa: des chants grêles et désagréables, de sombres vêtements étroits, la présence impure des femmes, et, pour issue, le piteux festin? Non! le dieu n'était pas descendu! Le dieu ne pouvait pas descendre à l'appel d'aussi piètres inspirés; et il s'irritait, sans doute, dans son ciel... Haamanihi redouta son ressentiment, et il dépêcha deux serviteurs vers le maraè tout proche: si les Piritané ridiculisaient de la sorte leur Iésu, lui du moins, qui s'en déclarait déjà le disciple, l'honorerait en toute dignité. Les deux manants prirent leur course et disparurent dans les broussailles.

Les hommes blêmes se remirent à chanter. Mais l'assemblée s'en détourna: à quoi bon louanger un dieu si peu magnifique? Sur le rivage sans écho se dispersaient pauvrement les sons de leur himéné domptés par d'autres sonorités saintes, majestueuses, et fortes: voix du vent dans les branches sifflantes; voix du récif hurlant au large. Soudain reparurent les serviteurs d'Haamanihi. Ils balançaient un grand fardeau vêtu de feuilles:

—«Pour moi», dit le sacrificateur, «voici mon offrande à Iésu-Kérito. Qu'il me donne, en retour, ma terre Raïatéa.» Il éparpilla les branches: un cadavre parut; la face était verte et on avait brisé le crâne, à coups de massue. Fier de sa générosité, le prêtre de Oro attendait, dans la bouche des étrangers, des paroles flatteuses.

Mais ils s'agitèrent, sans plus. Noté considérait avec effroi l'homme mort, et ne semblait se soucier de présenter l'offrande. Haamanihi s'impatienta, jeta des ordres, et les porteurs-de-victimes, soulevant à deux le cadavre, le balancèrent un instant, bras tendus, plus haut que les têtes. Le corps tomba sur les tréteaux; la face branla, pendit en arrière. Haamanihi porta la main pour accomplir les gestes sacrés...

—«Malheureux! malheureux!» pleurait le Piritané, balbutiant, comme un enfant épouvanté. Ses compagnons, et même les femmes, s'enhardissaient, entouraient le sacrificateur, criaient, le suppliaient de ne point troubler leur prière. Haamanihi, indigné enfin, s'ébroua de ces hommes avares: quoi donc, ils possédaient un dieu fort et bienveillant, et c'étaient là les seuls aliments présentés! Mais lui, prêtre du rang septième et Arii des îles sacrées, des îles respectueuses de tous les atua, il voulait rendre au dieu nouveau, apporté de l'autre face de la mer, un hommage sans pareil.—Sa voix épanouie couvrit les gloussements étrangers. Son front et ses épaules surpassaient leurs petites statures. Il arracha l'œil droit de la victime, et, s'évadant hors du faré délabré, se leva vers les nuages, criant de toute sa poitrine, afin que le dieu comprît, qui planait au firmament:

—«O nouvel atua, Iésu-Kérito, fils du grand dieu Iéhova, le prêtre de Oro t'accueille en ses terres. Pour bienvenue, il t'offre cet œil d'homme, nourriture divine, en aliment pour toi. Qu'il te plaise, désormais, au ciel Tahiti!»

Les autres se lamentaient de plus belle, disant qu'on insultait leur dieu. Noté soupira, comme empli de regrets:—«Trop de hâte! Ces gens ne pouvaient comprendre... ils ont profané ton nom, Kérito, et la mémoire de ton sacrifice.» Ses compagnons voulurent chanter encore. Leurs maigres voix irritées soufflaient faiblement. La foule avait disparu. Haamanihi marchait à grands pas vers la montagne. Seuls demeuraient les porteurs d'offrande, veillant comme il convint sur la victime, avant qu'on la jetât au charnier.

Illustration from Les Immémoriaux

Lassées les premières, les femmes blêmes se mirent à soupirer. Elles apitoyaient: leurs vêtements incommodes, effrangés par les broussailles, salis de terre rouge, étaient indignes d'épouses de prêtres. Elles ne les dépouillaient jamais, de nuit, ou de jour, non plus qu'elles ne lavaient leurs membres, ni peignaient leurs chevelures poussiéreuses. Même l'usage du monoï onctueux leur semblait indifférent. Vraiment, elles et leurs tané figuraient d'assez pauvres hôtes pour la terre Tahiti.

Ils murmuraient:

—«Le fils du dieu pardonna à ses bourreaux; pardonne encore à ces hommes injustes; car ils ne savent point ce qu'ils font...

—Hiè! la faiblesse même!» se dirent les deux porteurs-d'offrandes; et, détournant l'oreille, ils écoutèrent dans le lointain: des rumeurs s'exhalaient du flanc de la montagne, au large de l'eau Punaáru, et bruissaient, confuses comme le bourdonnement de la mer éloignée. Elles descendaient les vallées par ce chemin familier de la brise terrestre. Elles enflèrent jusqu'à s'épandre sur la plage. On pressentait la marche d'une foule en triomphe. Et l'on entendait:

«Par les terres, et par les routes des eaux,

nous allons en maîtres;

en maîtres de joie, en maîtres de vie...»

Une inquiétude sembla lever parmi les Piritané:

—«Ne permets pas, Seigneur, que ta parole soit étouffée par le tumulte des méchants ni, que ton nom...» Au loin reprit:

«Nous allons en maîtres;

en maîtres de joie, en maîtres de vie;

en maîtres de volupté! Aué! E!»

Cela sonnait gaîment par-dessus la voix du récif, par-dessus les gosiers tremblants qui gémissaient:

—«Seigneur, délivre-nous des hommes impies!—Préserve-nous des hommes violents—qui méditent de mauvais desseins dans leurs cœurs!»

Les arrivants, plus proches:

«Viennent les temps des sécheresses,

nos provendes sont enfouies.

Viennent les temps abreuvés,

nos femmes sont grasses!»

Les étrangers, une dernière fois, supplièrent. Mais nul ne les entendit: car le grand péhé des fêtes, autour d'eux, éclatait sans entraves. Des taillis tout proches irruaient un grand nombre de gens affairés, aux yeux brillants, aux gestes prompts. C'étaient les serviteurs des Douze. Ils se hâtaient pour le départ, et préparaient ces rites que réclame chaque en-allée solennelle vers les îles amies; autour d'eux: les gardiens-d'images, les desservants, les haèré-po et les sonneurs de conques. Tous, et leurs maîtres, débarqués, voici deux lunaisons, et gavés d'offrandes, et nourris de plaisirs, s'en retournaient vers la terre maîtresse. La foule vagabonde, attirée par les chants comme les poissons par la nacre miroitante, acclamait les survenants,—dans l'espoir, enfin, de véritables largesses. Puis les conques sonnèrent tout près des oreilles, annonçant les Arioï du septième rang.

Ils parurent, les Douze à la Jambe-tatouée. Ceinturés du maro blanc sacerdotal, poudrés de safran, ils marchaient, peints de jaune, dans le soleil jaune qui ruisselait sur leurs peaux onctueuses. Leurs immobiles et paisibles regards contemplaient la mer-extérieure; des souffles passaient dans leur cheveux luisants, et remuaient, sur leurs fronts, d'impalpables tatu. Leurs poitrines, énormes comme il convient aux puissants, vibraient de liesse et de force en jetant des paroles cadencées. Entourés de leurs femmes peintes,—les divines Ornées-pour-plaire, aux belles cuisses, aux dents luisantes comme les dents vives des atua-requins,—les maîtres figuraient douze fils voluptueux de Oro, descendus sur le mont Pahia pour se mêler aux mortels.

Ils passaient lentement, certains de leur sérénité. Autour de leurs ombres, invisibles mais formels, les esprits de la paix et du jouir peuplaient le vent environnant. Les atua glissaient dans leurs haleines; illuminaient leurs yeux, gonflaient leurs muscles et parlaient en leurs bouches. Joyeux et forts, en pouvoir de toutes les sagesses, ils promenaient à travers les îles leur troupe fêteuse et magnifiaient les dieux de vie en parant leurs vies mêmes de tous les jeux du corps, de toutes les splendeurs, de toutes les voluptés.

Devant le torrent triomphal, les étrangers miséreux avaient disparu. Au premier remous, leur faré-de-prières, chavirant, sombrait comme une pirogue disloquée. On le piétina. Les bambous craquaient sous les larges foulées, et la frêle charpente éclatait comme des côtes d'enfants. En pièces, le faré! En fuite les nouveaux-parleurs! qu'avaient-ils donc annoncé de profitable: qu'un dieu, quelque part dans les autres ciels, s'occupait à sauveter les hommes... mais les hommes, surtout les vivants maori, n'étaient point si pitoyables qu'il fallût s'inquiéter de leur sort, et le déplorer... En fuite! En fuite! l'autre dieu, le subtil et lumineux Oro resplendirait désormais sans contrainte: car, avec les étrangers aux gestes ridicules, l'atua Kérito, sans doute, s'était à jamais évanoui.

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Alors la joie grandit: les chants se dispersaient, les rythmes se mêlaient, les cris sautaient hors des gosiers. Des lueurs éclataient dans les luisantes prunelles, et les paupières, comme des bouches épanouies, souriaient. Parfois, dans la mêlée splendide, passait, d'une tête à l'autre, un même frémissement, et toutes les têtes, ensemble, se levaient pour clamer un grand cri d'allégresse. Dans les âmes légères, illuminées par l'esprit du áva, ne surgissaient que des pensers alertes et des désirs savoureux. A travers les visages pénétraient, jusqu'au fond des poitrines, les formes familières des monts, le grand arc du corail, la couleur de la mer, et la limpidité des favorables firmaments. Les brasiers, invisibles dans le jour, exhalaient une vapeur ondoyante à travers quoi palpitaient aux yeux la montagne, les hommes, les arbres. Le sable dansait en tourbillons étincelants. Et le corail, la mer, les firmaments, les brasiers et le sable, n'étaient que la demeure triomphale façonnée et parée pour le plaisir des maîtres-heureux.

Car tout est matière, sous le ciel Tahiti, à jouissances, à délices: les Arioï s'en vont?—En fête pour les adieux. Ils reviennent pour la saison des pluies?—En fête pour leur revenue. Oro s'éloigne?—Merci au dieu fécondant, dispensateur des fruits nourriciers. Oro se rapproche?—Maéva! pour le Resplendissant qui reprend sa tâche. Une guerre se lève?—joie de se battre, d'épouvanter l'ennemi, de fuir avec adresse, d'échapper aux meurtrissures, de raconter de beaux exploits. Les combats finissent?—joie de se réconcilier. Tous ces plaisirs naissaient au hasard des saisons, des êtres ou des dieux, d'eux-mêmes; s'épandaient sans effort; s'étendaient sans mesure: sève dans les muscles; fraîcheur dans l'eau vive; moelleux des chevelures luisantes; paix du sommeil alangui de áva; ivresse, enfin, des parlers admirables... Les étrangers,—où donc se vautraient-ils,—prétendaient se nourrir de leurs dieux? Mais sous ce firmament, ici, les hommes maori proclament ne manger que du bonheur.

Illustration from Les Immémoriaux

Un tumulte soudain remplit la vallée où sommeillait, paisible sous le ciel des sécheresses, la grande eau Punaáru. Les broussailles s'ouvrirent, crevées par des guerriers qui, pour surprendre leurs adversaires avaient choisi des sentiers imprévus. Ils bondirent sur la plage.

Les douze Maîtres demeuraient paisibles. Leur quiétude n'est point de celles dont un combat décida, et le tapu vigilant qui défend leurs membres sacrés vaut plus qu'une ceinture de pieux et de terre.—Mais la tourbe des riverains s'agitait, inquiète, hargneuse déjà. Ils couraient à la manière des crabes méfiants qui cherchent des abris. Les survenants furent vite reconnus: c'étaient les gens de Pomaré. A qui donc en voulaient-ils? Car Atahuru, jusqu'à ce jour, s'était montré favorable au chef! mais Pomaré n'était rien autre en vérité que le voleur de la terre Paré, l'homme au teint noir, aux lèvres grosses, le manant privé d'ancêtres, l'échappé des îles basses, des îles soumises!—Les maîtres, en riant, contemplaient la mêlée. On hurlait:

«Eclate le tonnerre sur les montagnes hautes!

Tout s'ébranle, tout brille,

Tout se bat!»

Les mots, passant dans les gorges frénétiques, et par des lèvres qui grimaçaient épouvantablement, semblaient des armes plus meurtrières que les haches de jade: des armes tueuses de courages. Pourtant ces menaces n'effleuraient point le calme esprit des Douze, non plus que ne touchaient leurs peaux les cailloux lancés par les frondeurs et qui rebondissaient en claquant autour d'eux sur le sol. Ils écoutaient. Ils entendirent:

«Ce sont les appels des vainqueurs, et les cris des mourants.

—Qui restera pour la cérémonie des morts?»

Et derrière les taillis écrasés, hors de la lutte, les maîtres entrevirent un homme rapide courant à toutes jambes vers le maraè, où, plus haut que l'autel, surgissaient le Poteau et les Plumes. Trois degrés, trois bonds. Sa main se hissa vers le signe protecteur. Les riverains frémirent: on s'emparait du dieu: Pomaré leur volait le dieu! Ils se ruèrent sur le ravisseur, qui, déjà cramponné au poteau, arrachait les plumes à foison, au hasard. En même temps, sous l'assaut furieux, les quatre piliers de l'autel cassaient comme des mâts de pahi, par grand vent: et le poteau sacré, les simulacres, les Plumes, le voleur et ceux qu'ils dépouillaient vinrent s'écrouler sur les dalles.

Mais qu'importaient aux Maîtres ces luttes de manants conduites par un autre manant; ces rapts inutiles, ces ruses et toutes ces frénésies, quand eux-mêmes, dans leurs îles sacrées, possédaient, sans querelles, des terres, des femmes et la faveur des dieux! Ils suivaient donc à peine du regard, l'homme éperdu Pomaré, fuyant, crispé sur les plumes, vers ses pirogues prêtes à bondir. Ses halètements précipités battaient leurs oreilles sans pénétrer leurs entrailles: lentement, les Douze tournaient leurs calmes visages vers la mer impassible comme eux.

Ils attendaient le déclin de Oro, et que la nuit descendue, laissant monter les étoiles, donnât à leur course les guides familiers sur les chemins des flots. Le dieu lumineux tombait au large du récif dans les eaux-extérieures. Avec lui s'enfuyaient ces nuées accrochées aux crêtes; et le sommet acéré du mont que l'on dit sa demeure brillante, l'Orohéna triomphal, s'aiguisait dans le ciel limpide. Le creux des versants, les vallées broussailleuses, le chemin des eaux frémissantes et tous les replis de la terre se remplissaient d'ombres et d'esprits ténébreux. Les membres frissonnaient dans l'air affraichi. Le vent devint plus impalpable. Les montagnes respiraient d'un souffle inaperçu. De la colline, un attardé lançait encore le cri-à-faire-peur: «Qui restera pour la cérémonie des morts?» Et dans les taillis, des guerriers maladroits, la poitrine ouverte, achevaient de mourir en sifflant et en râlant. Ils se turent. Sur la plage rassérénée commença de couler indéfiniment la caresse lente des nuits. Elle emportait au large, vers les eaux crépusculaires, les voix dernières du tumulte: ainsi, chaque soir, depuis que respiraient les hommes, l'île soufflait sur eux son haleine, ses parfums, et l'apaisement détendu de leurs désirs-de-jour.

Les Maîtres, une fois encore, acceptaient le repas des adieux. Des serviteurs attentifs présentaient à leurs bouches des mets surabondants, et leurs nombreuses épouses, habiles à tous les plaisirs, dansaient avec ces rythmes qui éveillent l'amour et sont pour les yeux des caresses. Les Douze regardaient et mangeaient. Le peuple d'Atahuru, revenu de ses émois, oublieux déjà du rapt accompli, admirait la puissance de ces nobles voyageurs, la majesté de leur appétit, l'ampleur de leur soif, la beauté du festin. C'étaient vraiment des Maîtres-de-jouissance: nuls liens, nul soucis, nulles angoisses. Les manants maigres, inquiets parfois sur leur propre pâture, sentaient, à les considérer, leurs propres désirs satisfaits. Que figuraient, auprès d'eux, les sordides étrangers, les hommes blêmes aux appétits de boucs, aux démarches de crabes, aux voix de filles impubères! Si jamais il s'imposait de suivre des chefs, mieux valait, certes, s'abandonner à ces conducteurs de fêtes, les Arioï beaux-parleurs, beaux mangeurs, robustes époux; en toutes choses, admirables et forts!

Un à un surgissaient les astres directeurs. Taürua levait sur la mer son petit visage brillant, et si radieux que le reflet dans l'eau jouait le reflet de la lumière Hina. Le départ était libre, et ouvertes les routes dans la nuit. Des centaines de serviteurs se hâtaient autour des pirogues. Les plus grandes, à flot déjà, vacillaient sous le fardeau de leurs quatre-vingt rameurs. D'autres, moins lourdes, abritées sous les très longs faré bâtis à leur mesure, sortaient de ces demeures terrestres. Sous la poussée des fortes épaules, elles glissaient vivement sur le sable, vers les eaux; les pilotes grimpaient sur les plates-formes et considéraient les étoiles. Les chefs de nage, une perche à la main, haranguaient les pagayeurs. Les banderoles de fête claquaient doucement, invisibles, et bruissaient parmi les feuillages enlacés de l'aüté qui célèbre les départs, les rend propices et pompeux.

Les maîtres se comptèrent: l'un manquait: où donc Haamanihi? Il avait, en même temps que les petits étrangers ses amis, disparu devant le torrent de fête: qu'il reste avec ses nouveaux compagnons! Et Paofaï, dont la jambe tatouée illustrait le rang, vint prendre sa place au cortège, et marcha, parmi les Douze, vers la mer accueillante. Il remuait d'inexprimables craintes. Certes, quand les Arioï, en survenant, avaient épouillé la rive de ces Piritané maléficieux, son orgueil de prêtre-inspiré triomphait dans sa poitrine!—Mais maintenant il redoutait des revanches: et pour les conjurer, il partait vers les pays originels, vers Havaï-i[5] dont Raïatéa, l'île aux Savoirs-nombreux, faisait la première étape.—Voici qu'un homme furtif lui parlait dans l'ombre, à voix basse. Paofaï reconnut le haérè-po coupable, Térii au grand-parler dont le nom se disait maintenant «qui Perdit les mots» mais que des gens proclamaient toujours «Disparu avec Prodige». Paofaï se souvint que c'était là son disciple, peut-être son fils: il le cacha parmi les pagayeurs. Courbés sur la mer, tous se tendaient vers le signal:

—«A hoé!» hurla le chef des pilotes. Les mille pagaies crevèrent l'eau. Les coques bondirent. D'innombrables torches incendièrent le vent. Un cri leva, s'étendit, enfla: le cri d'en-allée, l'appel-au-départ des heureux, pour d'autres joies encore et vers d'autres voluptés. La clameur immense couvrit toute la mer, mangea la voix du récif, s'épandit sur la plage houleuse, se gonfla de beaux adieux retentissants, emplit tout le dessous du ciel, et, se ruant par les brèches des vallées, vint retentir et tonner jusqu'au ventre de l'île.—L'île s'éjouit dans ses entrailles vertes.

Notes in this chapter

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