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Les Immémoriaux

TROISIÈME PARTIE (continued 2)

Reading edition

«Alors, vraiment,» demanda Iakoba, «vraiment, j'aurai un maro noir?»

Une seconde fois Noté promit.

Illustration from Les Immémoriaux

Soudain, le faré vibra de rires, de voix amies, d'appels, de petits cris amusés, et s'emplit de la troupe joyeuse des fétii de chaque jour. Ils revenaient du bain avec un grand délassement des membres, de la figure, des yeux, de toute la peau rafraîchie. Les oreilles d'Eréna se paraient de fleurs rouges, ouvertes elles-mêmes comme d'autres oreilles parfumées. Ses cheveux étaient ceints de feuilles menues et odorantes aussi, et sa poitrine respirait à travers la tapa ouverte. Aüté la pressait, toute étreinte, si bien qu'ils se glissèrent à la fois entre les poteaux d'entrée. Rébéka portait les maro mouillés, tordus à la hâte, et qui ruisselaient. Samuéla, fier d'un plein panier d'écrevisses, chantonnait un petit péhé jovial. Ils aperçurent le Missionnaire: sitôt Eréna-aux-Fleurs cacha les grandes corolles et couvrit son sein nu. Le pêcheur assoupit sa chanson. Toute joie tomba.

Noté reconnaissait depuis longtemps Samuéla pour l'un des premiers et des plus certains disciples de Iésu; et il lui serra la main avec une grande bonté. Cependant, le visage de Rébéka semblait inquiet, et plein de cette confusion nouvelle que les gens nommaient «haáma», d'un mot Piritané, faute de pouvoir la désigner en leur langage. Cela prenait soudain les filles en présence des étrangers.—«Quelle est cette femme?» demanda le Missionnaire.

—«C'est la femme de Iakoba», répondit vivement Samuéla. «Il est son tané depuis longtemps.

—Le dire est vrai,» consentit Iakoba, «mais je pense qu'elle dort aussi bien auprès de Samuéla qu'avec moi-même». Ils continuèrent tous deux à parler ensemble sans pouvoir se mettre d'accord. Rébéka restait indifférente au partage de ses nuits. Le Missionnaire insistait pour être renseigné là-dessus.

Iakoba ne s'expliquait point cette curiosité, ni que l'on disputât sur ses enlacements. Il entendait bien en disposer lui-même. Mais le Professeur de Christianité, empris d'un grand zèle, s'efforça de le détromper: ces actions-là ne sont permises que précédées d'un nouveau rite,—il disait «mariage»—qui, d'abominables et impies, les rend tout aussitôt excellentes aux yeux du Seigneur. Voici quelle était la célébration: d'abord, le Missionnaire déclarait, devant l'assemblée chrétienne: «celui-ci, et celle-là, désirent être unis en mariage.» Alors la foule décidait s'il était bon de les unir, ou mauvais.—Puis, quelques jours après, on se rendait au faré du Missionnaire, ou bien d'un homme appelé magistrat. Le magistrat disait au tané de prendre, dans sa main droite la main droite de la femme, et demandait encore...

—«Bien! bien» interrompit Noté. Il conclut: «Iakoba, tu dois épouser cette femme.»

En vérité Iakoba n'eût pas imaginé de telles mœurs. De tous les imprévus surgis depuis son retour, ce rite lui semblait le plus stupéfiant. Quoi donc! les Missionnaires avaient, avec un juste mépris, aboli de grandes coutumes: la part-aux-atua pendant le festin, les victimes avant la guerre, le rite de l'Œil, et tant d'autres, et voici qu'ils entouraient de réticences et de cérémonies ce passe-temps: dormir avec une femme, le plus banal de tous! bien qu'assez plaisant. Mais cela, Iakoba devinait bon de ne pas l'exprimer. Il consentit:

—«J'épouserai donc la femme Rébéka.» Puis il ajouta: «Alors, elle ne pourra plus s'en aller du faré, maintenant?

—Jamais. Vous serez joints devant le Seigneur, jusqu'à votre mort.»

Iakoba se réjouit. Car Rébéka se montrait toujours ingénieuse en habiletés de toutes sortes. Il aurait désiré accomplir aussitôt le rite profitable. Mais Noté s'éloigna, non sans avoir, avec des mots obscurs, rappelé au chrétien le service attendu pour cette nuit même, et la dignité promise en retour.

Illustration from Les Immémoriaux

Iakoba vit tomber le soir avec une inquiétude. Il dissimula, jetant à ses compagnons du faré que le poisson donnerait, cette nuit, pour la pêche avec des torches. Mais il ne prit pas de torches: deux nattes fines, seulement, et à la dérobée. Puis il s'esquiva. Hors de vue, il vêtit les nattes: couvert ainsi qu'un vil ignorant d'autrefois, il ne risquait point de lever la défiance des fous. Il atteignait l'eau Tipaërui. Il tourna brusquement sa marche vers les terres-du-milieu.

Ainsi, durant une autre nuit, déjà, voici tant d'années, lui-même avait mené, le long d'une autre rivière, vers le lac dont les eaux sommeillent, une foule enthousiaste pendue à ses pas.—Mauvais souvenir, et parler païen! Le vieux Paofaï avec ses histoires de sorcier en était la cause. Il est des gens dont l'approche équivaut à tous les maléfices. Mais qu'importaient les racontars et les erreurs de temps bien oubliés déjà,—à juste titre! Cette nuit, que voilà, le chrétien n'avait plus rien à faire qu'à servir le Seigneur.

Aussi bien, la remontée de la rivière devenait elle ardue: un vivant, même un baptisé qui sait à quoi s'en tenir sur les esprits-rôdeurs, ne marche point dans l'obscur, du même entrain qu'au plein jour levé! L'haleine s'angoisse très vite, et s'écourte; les jambes vacillent; les oreilles s'inquiètent à n'entendre que le bruit des pas dans l'eau ou sur les feuilles humides; et les yeux s'effarent qui ne servent plus à rien. Le marcheur indécis s'alarmait du silence, de l'ombre épanchée autour de ses pieds, et surtout du ciel éteint par-dessus sa tête: Hina-du-firmament était morte pour deux nuits encore, et de lourdes nuées, étouffant les petits regards des étoiles, approfondissaient les ténèbres sur le sol.

Iakoba se prit de peur: peur d'être seul: plus grande peur à n'être point seul: car des êtres imprécis,—pouvait-on dire vivants?—et venus, on ne savait d'où, commençaient à frôler le chrétien épouvanté dont les pas se précipitaient,—vers quel but, il ne devinait pas encore. Comme il tâtonnait au hasard, ses doigts touchèrent des cheveux. Aussitôt, tâtonnantes aussi, des mains, d'autres mains que les siennes, passèrent le long de sa propre figure et descendirent sur son manteau de nattes. Il étendit les bras, trouva des corps autour de lui, les sentit nombreux, hâtifs, vêtus de nattes eux-mêmes. Quels insensés, vraiment, que ces Mamaïa, pour se hasarder ainsi dans la nuit! Mais quel courage ne montrait-il pas lui-même, à se mêler à leurs troupes équivoques! Soufflant d'orgueil, il s'enhardit; et il osa palper ces furtifs rôdeurs du sombre dont la multitude, à chaque enjambée, croissait.

Il en venait à l'improviste, de toutes les faces de l'obscur, et par des routes inconcevables. Leur approche seulement se décelait par un bruit bref de fourré crevé, et un remous dans les marcheurs qui se serraient pour accueillir les autres. Car on allait, coude à coude, par un étroit sentier couvert. Et rien ne marquait le défilé de tous ces gens, que le frémissement des feuilles froissées et le pétillement des petites branches.

Mais, à mesure qu'on gagnait sur la montagne, et que l'on s'écartait des demeures des hommes, la foule laissa bruire ses bouches nombreuses et avides de parler. Il se fit un murmure continu de mille petits souffles, de claquements légers de langues, d'appels de lèvres menus comme des battements de cils. Par-dessus tout, la voix sifflante des cimes d'aïto—qui cernent les lieux tapu,—s'épandit; la foule s'arrêta, houla comme une vague qui s'étale, et remplit le creux de la vallée. Malgré l'éclaircie dans le fourré, malgré qu'il fit bâiller toutes grandes ses paupières, Iakoba ne put rien discerner encore, sous la caverne du ciel noir, que des formes indécises d'arbres balancés. Autour de lui, à hauteur d'humain, la haie de ténèbres demeurait impénétrable. Il songea qu'on disait dans les récits:

«C'est la Nuit—la nuit sans visage,

la nuit pour ne-pas être-vue...»

Soudain, tous les souffles étant tombés hormis le sifflement des branches, une voix surgit:

—«Qui suis-je, pour vous tous?»

Iakoba, épouvanté, s'affirma que ce n'était point là paroles dites par une bouche d'homme. Non! pas un homme n'aurait parlé avec cet accent-là!...

—«Qui suis-je, pour vous tous?» On se mit à répondre sourdement:

—«Tu n'es plus l'homme Téao! Tu es l'atua descendu!

—Qui suis je, pour vous tous?

—Tu es encore l'esprit du prêtre Paniola, dont on a fouillé les os sous la terre. Dis la prière, comme lui, la prière!»

Ainsi, c'était le prodige: la voix insoupçonnable venait d'une poitrine d'inspiré! Mais que voulaient dire les autres voix, et pourquoi ce prêtre oublié qu'ils mêlaient à leurs invocations comme un secourable génie?—Ha! le chrétien se souvenait... l'effarante histoire, on ne pouvait se la remémorer au milieu du sombre et des grands arbres. Pourtant, Téao la rappelait, impitoyable, et récitait comment deux hommes Paniola[11] vêtus de longues tapa blanches, étaient venus vivre, jadis, parmi les gens de la presqu'île; comment, pour la première fois,—si longtemps avant les Missionnaires—ces premiers maîtres avaient mis sur les lèvres, avec une ferveur, le nom de Iésu-Kérito.—Etait-ce bien le même atua?—Avec lui, par-dessus lui peut-être, ils disaient honorer une femme divine, sa mère, que nul homme jamais n'avait touchée. Ils invoquaient parfois un être subtil: «Souffle-du-dieu». Leurs paroles étaient bonnes. Mais l'un d'eux, malade sans blessures et sans maléfices, mourut au bout d'une année. Deux lunaisons de plus, et l'on avait rouvert le sol, jusqu'à son cadavre, et arraché, avec piété, les clous des bois qui l'entouraient, et disputé ses moindres vêtements, et décidé que ses os seraient tapu. Alors on s'était demandé: le fantôme! qu'est-il devenu? Le fantôme vaguait depuis: Téao sentait parfois le recueillir dans ses propres entrailles.—Et tout cela qu'il n'était pas bon même de penser sans paroles, Iakoba dut l'écouter, mots par mots, dans l'implacable nuit. Son angoisse grandissait. Il tressaillait à chaque bruissement nouveau. Il aurait voulu ses oreilles sourdes. Il aurait voulu s'enfoncer dans la terre humide... Il n'avait pas eu cette épouvante, seul, bras levés, jambes droites, au bord du Vaïhiria: il s'était enfui de tout son être. Ici, l'effroi du vent nocturne pesait sur ses membres et les engourdissait. Cependant, la voix se tut. Une grande clameur monta de la foule suppliante vers l'inspiré qui haletait d'allégresse; et qui se retint, pour dire avec douceur:

—«Je te salue, Maria, le maître est avec toi. Tu es choisie parmi toutes les femmes. Iésu, le fruit de tes entrailles est béni.»

La foule, doucement, reprit les mêmes paroles. Un apaisement tombait parmi les mots inattendus. Téao, sur la même voix confiante, priait encore:

—«Souffle-du-dieu! Souffle-du-dieu! descends au milieu de nous! donne-nous de chasser les imposteurs et ceux qui ont volé ton nom! O Kérito qui me pénètre, Kérito que nous avons connu bien avant qu'ils ne t'apportent, et invoqué bien avant qu'ils ne t'invoquent, donne-nous de faire périr tous les chrétiens! Qu'ils meurent par ton nom! par ta force! ceux-là qui se servent injustement de toi.»

Changeant d'haleine, il cria:

—«Les chrétiens et leurs prêtres nous appellent les Fous! En vérité, qui sont les fous, d'eux mêmes ou des nôtres? Où sont les vrais disciples, les enfants du dieu? A tout instant du jour nous l'appelons, nous l'attendons, et nous vénérons, avec nos mains jointes et nos fronts baissés, la seule parmi les femmes qui ne connut point l'homme, Maria, que nous disons la Paréténia!»

La foule reprit:

—«Nous te saluons, Maria Paréténia.»

Ces paroles, ces rites étaient inattendus pour l'homme Iakoba dont l'esprit vacillait au milieu de tout cet inconnu, autant que ses yeux hésitaient dans le noir impénétrable. Le Souffle divin, l'Esprit bon, déjà les missionnaires en avaient enseigné le culte, et les secours à tirer. Mais cette femme, génitrice du dieu, d'une race tellement inouïe que sa chair était demeurée libre de l'homme, et d'un être si indicible qu'il avait fallu, pour l'invoquer, ce verbe sans égal dans le parler maori: la Paréténia,—cette femme, le chrétien peureux s'empressa de la nommer aussi, confusément, comme un recours à l'épouvante. Sans mesurer l'impiété commise—car il mélangeait sa voix à celle des fous détestables,—il se surprit à murmurer:

—«Je te salue, Maria Paréténia.» Il se réjouit de la divinité nouvelle, et d'être venu.

L'obscurité, moins lourde, ne rassérénait pas encore. Dans une indécise vision s'agitaient des ombres, on eût dit sans forme. Surtout, l'oreille percevait, à travers le grand bruit de prières, des voix mieux affirmées: le bourdonnement des gosiers d'hommes; les sifflements des filles, des souffles doux, de petits sanglots...—Mais non, le calme ne se pouvait tenir: Tous ces bruits, divers, multiples et profus, étaient-ils bien haleines de vivants?—Le chrétien, pour se rassurer, remâchait les dires de ses nouveaux maîtres: les génies-rôdailleurs avaient fui devant le dieu Piritané: on n'avait plus à craindre leurs passades, leurs morsures, leurs maléfices. Néanmoins Iakoba épiait les moindres frôlements autour de lui: en vérité, les errants sans visages n'auraient pas respiré d'une autre sorte... ils étaient là... à l'effleurer: au ras de terre comme lui, un souffle haletait, anxieux, répété, parfois mélangé à la grande voix de la foule, et parfois s'envolant tout seul. Puis un autre s'éleva dans un autre recoin de la nuit. Puis d'autres au hasard. Malgré son assurance, le chrétien désira qu'une grande lumière, en éclatant à l'improviste, dissipât ces exhalaisons mauvaises, ces voix du sombre sourdant de toutes parts. Son front se mouillait et s'affroidissait; toute sa peau ridait sur ses membres sans vigueur. Bien que dressant les oreilles, il n'osait plus même écouter...

—«Ha.» Ses entrailles se tordirent: il se ramassa, bondit en arrière: une main froide, aux doigts on eût dit innombrables, avait touché ses cuisses et son ventre, et montait sur sa figure. Une autre main surgit. Deux bras l'étreignirent. Il tomba, roula, renversé sous un corps entier agrippé à son corps; et deux seins durs pesaient sur sa poitrine. Il étouffait, sans espoir d'être vivant, sous l'emprise de cette Femme-des-ténèbres qui s'acharne aux tané vigoureux, les enlace, les épuise. Des jambes le saisirent. Des mains le fouillèrent, avides, violentes. Alors, couru d'un grand sursaut, il tressaillit malgré la crainte, et, tendant les reins par habitude, s'arc-bouta, surmontant l'être équivoque—et brusquement éclata de rire: il tenait un corps de femelle vivante, aux chairs grasses et tièdes, aux flancs onduleux et hâtifs sous les caresses arrachées, sans plus rien du fantôme imaginaire! Sitôt, la peau sèche encore de peur, il frissonna de plaisir; il desserra sa gorge anxieuse: pris d'un grand désir haineux il secoua, de tous ses membres, la femme étendue, stupide maintenant, et abandonnée.

Au même instant, tous les bruits chargés d'inquiétude s'éclaircirent pour son oreille avertie. Ces râles et ces gémissements, c'étaient les milliers de voix de la volupté! Ha! l'on pouvait respirer à son aise: rien que des vivants, bien vivants, empressés de joie: la joie le gagnait lui-même: dans son dos, dans tous ses membres, coulait, avec un délice, l'apaisante certitude d'être sauf, et de jouir encore. Il serra plus durement, dans un dernier sursaut, cette épouse de hasard et d'effroi qui gémissait elle-même doucement; et la relaissa tomber. Puis il s'étaya sur ses poings, dominant la nuit, comme s'il avait, en écrasant les hanches de la femme, dompté sur son corps tout l'obscur et toutes les épouvantes.

La voix de l'inspiré ne s'entendait plus. On sait que les filles se disputent tous les mâles qu'un dieu, il n'importe lequel, anime et rend puissants. Téao, sans doute, ne pouvait à la fois parler et les réjouir. Mais, en sa place, d'autres voix répétaient la calme prière, et d'une lèvre à l'autre lèvre passaient d'ineffables hommages vers la femme qui n'avait jamais subi le poids d'un époux. Pour elle, et vers elle, montait dans l'air aveugle l'envol de ces plaisirs, de ces cris, de ces ressauts de voluptés d'autant précieux à son rite qu'elle avait dû les ignorer. L'on ne taisait son nom, et la louange de son nom, que pour s'enlacer encore jusqu'à l'épuisée détresse. Et ceux-là qui gisaient, vides de désirs et sans forces pour de nouveau ruts encore, se redressaient dans un autre élan pour dire, avec une joie fervente:

—«Je te salue, Maria Paréténia.»

Ainsi la femme auprès de Iakoba se cambra, seins tendus, dressant la gorge et tournant la bouche vers le firmament caché: comme ses compagnes elle prononça: «Je te salue, Maria Paréténia.» Puis, n'entendant point la voix de son tané, elle flaira en lui un douteux compagnon, peut-être un équivoque envoyé des chrétiens... et lui cria dans la figure:—«Dis la prière, aussi, toi!» Il hésitait, maintenant que rassuré, à partager ces pratiques détestables. Elle se coula sous lui, baissa la tête et lui mordit le flanc. Ses jambes nouèrent la cuisse de Iakoba qui la sentit menaçante, hargneuse, prête à le dénoncer. Il céda:

—«Je te salue, Maria Paréténia.»

Elle s'obstinait:—«Dis aussi la prière-pour-exterminer-les Missionnaires: ô Kérito! donne-nous de chasser les voleurs de ton nom! de faire périr tous les chrétiens!» Il répéta:—«Donne-nous de chasser les voleurs de ton nom! de faire périr tous les chrétiens!» Alors, elle lâcha, en quête d'un nouveau tané.

Lui, retomba. Une faible et pâle lueur vaguait enfin par la vallée. Mais l'esprit de Iakoba restait noir et confus, ses entrailles entremêlées. Autour de lui, des formes à peine discernées s'enlaçaient toujours sans trève. De nouvelles imprécations s'épandaient sur des modes indécis, chargées de rites et de noms inattendus. L'une d'elles, plus incroyable parce que plus familière à la fois et vieille comme le firmament sans âge, le fit tressaillir:

«Sauvez-moi, sauvez-moi, c'est le soir des dieux! Veillez près de moi, ô dieu! près de moi, ô maître...»

—«Paofaï Térii-fataü!» hurla Térii, redevenu, par le prodige des mots et de la nuit, le haèré-po soumis et le fils de ce vieillard qu'il avait, au grand jour, méprisé comme païen. Saisi d'un indicible étonnement, il écoutait la forte voix grave:

—«Voici ma parole vers vous,—vous que les hommes au nouveau parler appellent insensés: je suis venu: je vous ai trouvé sages.—Mais gardez-vous, dans vos discours, de mélanger les dieux! Quand on les convie ensemble, les atua se battent: alors les hommes pâtissent, le corail mange la montagne, les îles meurent, et la mer se tarit!»

Certains arrêtaient leurs propres supplications. D'autres invoquaient toujours la Paréténia. Paofaï cria plus durement:

—«Laissez dans ses nuages le dieu Kérito qui n'est pas bon pour nous. Laissez dans sa lune, qui n'est pas notre Hina, l'autre déesse, que l'on dit Maria! Elle ne parle point notre langage; comment nous entendrait-elle! Mais nos montagnes et nos vents, jusqu'au firmament septième, et nos eaux, jusque par-dessous l'abîme, sont pleins de grands dieux secourables qui savent nos parlers, qui mangent nos offrandes, qui fécondent nos terres et nos femmes, qui prévoient tous nos désirs. Chassez les autres! Brûlez leurs faré-de-prières comme ils ont brûlé nos simulacres... Brûlez, ou bien ils vous dévoreront...»

La foule grondait, indécise. On réentendit de toutes parts:

—«Iésu-Kérito, notre père, donne-nous de faire mourir tous les chrétiens!»

—«Hiè! hiè!» siffla Paofaï: «Dites: Oro! dites: Tané! dites: Ruahatu! ou bien: dieu-peint-en-rouge! dieu-peint-en-jaune! dieu à l'œil-contourné! Mais ne changez pas de noms, ne changez pas d'atua, ne changez pas...»

Ses imprécations se perdirent dans le tumulte croissant, comme une rivière, même gonflée, disperse impuissamment sa limpidité dans la vaste mer saumâtre. Malgré qu'il égalât les plus grands parleurs de tous les temps oubliés, les Mamaïa, sans écouter plus, poursuivaient leurs prières équivoques. Téao, sans doute épuisé par l'emprise du dieu et les faveurs des filles, avait tu ses paroles. Mais d'autres inspirés se levaient de tous côtés, et dans chacun de ces inspirés, surgissait un dieu. Certains criaient: «Le souffle est sur moi de Iohané le Baptiseur! Il annonça le Kérito! J'annonce un autre... un autre!»—«Paolo» proclamait-on «Paolo me conduit et m'enseigne: j'éclairerai les yeux aveugles que les Missionnaires n'ont pas su rouvrir!» Des cris d'humains sans sexe, sans années: «Mikaëla!»—L'Esprit Bon! le Souffle...—Salomona! tu m'aideras: je dirai des parlers nouveaux! la Bonne-Parole n'est pas close!—Oro est mort—Abérahama redescend parmi les hommes!—Oro est mort—Iohané!—Iésu—Iéhova—C'est le soir, c'est le soir des dieux.»

Docilement, avec toute la foule, Térii ou Iakoba, devenu mamaïa lui-même, répond à tous les appels. Sa voix n'est plus sienne; il la disperse au hasard des autres voix. Son corps, aussi hagard que ses paroles, chancèle et continue d'étreindre des femmes; mais il ne les rassasie plus. Enfin, il désire étendre ses épaules, et s'assoupir: la nuit blêmit. L'aube point.

Illustration from Les Immémoriaux

D'un effort, il se leva: quel danger à se laisser connaître par ces Mamaïa dont il avait surpris le culte et les abominations! Il dévala vite le sentier si péniblement gravi, aperçut des porteurs-de-bananes et se mêla parmi eux. Il remémorait: «le chef des «hérétiques»? Téao tané. Leurs paroles? exterminer les chrétiens. Leurs actions? enlacer des femmes en dehors du «mariage», comme avait dit Noté.» Aucun doute sur tout cela: ces tapu qu'on venait d'inventer, cette Loi nouvelle que l'on attendait d'un jour à l'autre, pourraient châtier ces impies, maintenant qu'il les avait épiés et surpris. Le chrétien se réjouit de montrer ainsi son zèle. Les Missionnaires seraient contents.

LA LOI NOUVELLE

Un chrétien, choisi pour ses vertus et sa forte voix, cria sur la foule assemblée auprès du grand Faré-de-prières:—«Le chef-de-la-justice va parler!» Nul ne savait quel homme, ou quel Missionnaire, peut-être, était ainsi désigné. Mais un possesseur-de-terres de chétif aspect, et assez inconnu, se leva tout droit sur ses jambes. On espéra que ce titre imposant et obscur,—dont jamais personne ne s'était revêtu,—prêterait à son discours une inhabituelle majesté. Il donna seulement l'ordre d'amener les «cinq grands coupables».

La foule s'éjouit dans l'attente d'un spectacle neuf. Pour la première fois allait siéger le Tribunal. On nommait «Tribunal» cette compagnie de possesseurs de terres, de chefs, et même de bons chrétiens de bas ordre, chargée de représenter dans les îles Tahiti, la volonté du Seigneur Kérito. Pour ce faire, ils montaient sur une estrade: aussitôt leurs paroles et leurs conseils prenaient une vertu singulière: des reflets de l'Esprit divin passaient dans leurs esprits: ils ne parlaient plus qu'au nom de cette loi sans défaut dont le nom, d'après la Loi du Livre se disait Turé[12]. Au milieu de ces gens appelés «Juges», et dans une chaire bâtie à sa corpulence: Pomaré-le-Réformateur.

Et les cinq grands coupables parurent. Leurs poignets étaient noués sur les reins par des tresses de roa. Ils gardaient une forte assurance malgré toute l'infamie dont on les sentait chargés. Le premier, ce Téao de la vallée Tipaèrui, tenait ses yeux calmes et sans haine sur la foule injurieuse. Il n'avait point, au lendemain de la nuit sacrilège, tenté d'échapper aux serviteurs des prêtres qui l'entourèrent et le saisirent. Mais, comme Iésu dont il se disait l'inspiré, le Fou avait donné ses deux bras, pour recevoir les liens.—Paofai, qui marchait derrière lui, montrait, en revanche son grand torse d'homme vieux, tatoué de coups. Les trois autres, on ignorait leurs noms. Ils suivaient, de plein gré, leur maître Téao, et se vantaient d'en être les «apôtres». L'un d'eux boitait, le pied brisé d'un coup de bâton. On les poussa devant l'estrade, au milieu d'une place vide. La foule se ferma sur eux.

Iakoba regardait les criminels avec une fierté dont lui seul était digne: quel autre aurait eu ce courage à suivre, dans la nuit, jusqu'au fond de la vallée, les redoutables Mamaïa? Il comprit, à l'œil sévère des juges, la gravité de la faute des fous, et bénit Kérito, par une courte prière non parlée, de l'avoir préservé lui-même. Il oubliait volontiers, au milieu du jour éclatant, ses peurs et son trouble nocturnes: douze nuits avaient passé depuis!

Au milieu d'un grand silence, le chef-de-la-justice interpella Téao:

—«Téao no Témarama, par ton nom de baptême, Ezékia, tu es conduit devant nous sur l'ordre du roi Pomaré. On sait que tu insultes les chefs. Car malgré la défense, tu tiens des assemblées secrètes avec tes frères. De nombreuses gens t'ont surpris, dans la vallée Tipaèrui, chantant d'abominables himéné et priant le Seigneur pour qu'il renverse le Roi.»

Téao répondit doucement:

—Je ne suis plus Téao no Témarama. Mon nom fut peut-être Ezékia. Mais cela n'importe plus: ma parole est désormais parole de l'atua Kérito. C'est en moi qu'il demeure; à travers moi qu'il transparaît. C'est par sa volonté que me voici devant vous.»

Les juges le considéraient avec une curiosité. La foule houla vers lui, toutes oreilles tendues. Le chef-de-la-justice, prenant un long rouleau chargé de signes, lut avec force tous les crimes dont on accusait le Fou, et tous les noms dont on pouvait le flétrir: le moindre en était odieux. La bouche du parleur ne les prononçait qu'avec mépris.

D'abord, l'homme était dit: «hérésiarque,» car il honorait, à l'égal du dieu même, sa mère, Maria. Qui donc lui avait enseigné ce parler faux?

Téao rappela l'histoire des premiers prêtres à longues tapa blanches, les deux Paniola peureux et doux: celui qui s'enfuit: celui qui mourut, et dont on avait fouillé les os. Il dit leur manière de prier, mains jointes, et de chanter dans un langage qui n'était rien qu'on parlât sur n'importe quelle autre terre. Puis:

—«Quand vous êtes venus, vous autres, et vos pareils avec vous, nous avons cru au retour dans notre île de frères éloignés ou de fétii des deux Paniola: vous disiez les mêmes choses, avec moins de douceur. Mais quand vous avez changé vos lèvres et vos langues, et défendu ce qu'ils ne défendaient pas, et ordonné ce qu'ils n'avaient jamais réclamé, pourquoi donc aurions-nous suivi vos discours et non les autres, déjà familiers?»

La foule, étonnée, ne marquait point de haine. La lecture dénonciatrice reprit: Téao, de plus, était dit «adultère», car, bien que marié, prétendait-il, suivant la loi de Kérito, il acceptait d'autres femmes que la sienne, et en grand nombre, autour de lui. Alors, il répondit avec assurance:

—«Le livre que vous honorez raconte comment le chef Salomona posséda jusqu'à sept cents épouses. Le Seigneur ne l'appela point adultère; mais le sage par dessus les sages.

—Ce qui fut bon, pour Salomona, jadis», répondit une voix parmi les premiers assistants, «et en d'autres pays, n'est pas bon pour nous, maintenant...» Et Noté le Missionnaire, perdu jusque-là parmi la foule, se rapprocha des marches de l'estrade. On s'étonna qu'il ne prît point sa place parmi les juges. Il se tint à mi-chemin du Tribunal. Téao le vit et lui jeta:

—«Ce qui est bon pour vous, vous autres, les hommes à peau blanche, l'est-il donc également à nos yeux et à nos désirs? Et si les tané dans votre terre sont à ce point vieillards et impuissants qu'une femme suffise à leurs maigres appétits, pourquoi se contenter ailleurs de cette disette ridicule!» Et Téao, précipitant son discours avec adresse:

—«Qu'importent, après tout, à l'atua ou aux troupes des dieux de tous les pays, qu'importent les enlacements des petits hommes qui halètent; et quelle est donc l'oisiveté de votre Seigneur, pour que, du firmament où vous le juchez, il descende à compter des épouses, à tarifer des ruts que l'on paie à ses disciples avec de pleins bambous d'huile, à épier ces grands coupables qui, le jour du sabbat, ont planté un clou dans une pirogue, ou dormi sous vos discours pesants! Je sais bien que l'atua Kérito, le mien, qui m'illumine, et le Souffle divin, et la Paréténia, ne s'abaissent jamais à de tels travaux.—ce sont œuvres de prêtres... œuvres de serviteurs rusés! mais Ils volent très haut, dans le ciel du ciel de Tané, et les prières, et les discours, et les paroles chantées avec un mode suppliant, vont seuls, de tous nos actes, les joindre et les toucher!» Il leva les épaules; ses mains liées firent crier les cordes: «Leur nourriture et tout ce qu'ils réclament, ce sont nos désirs, nos louanges, le meilleur de nous-même, le plus léger, le plus divin. Le reste, ce que nous faisons au ras des terres où piétinent les hommes, ce que nous buvons, ce que nous massacrons, les grossiers aliments dont on se rassasie... laisse aux misérables sorciers le soin d'en repaître les tii, qui sont la racaille des dieux!»

Le visage clair, détendu, l'inspiré de Iésu continuait superbement d'une haleine. C'était un beau parleur. Les trois disciples, à toucher ses flancs, respiraient plus largement eux-mêmes. Paofaï levait ses grands sourcils. Pomaré, les yeux rouges, pleins d'ennui, regardait lourdement tour à tour les coupables, les juges, les coupables encore. La foule se taisait, comme jadis aux temps des beaux récits. Mais le chef-de-la-justice, imposant sa voix par-dessus l'autre voix sonnante, accusait enfin Téao d'un dernier méfait, le plus grave, peut-être, à en croire le maintien des juges: Téao avait «attenté à la forme du gouvernement», c'est-à-dire qu'il avait voulu «renverser le Roi, et chasser les chefs!» Pomaré frémit des oreilles et leva la paupière droite.

L'inspiré se récria: les chefs! mais il déclarait devant la foule et devant tous ses disciples les avoir en grand respect, les tenir en haut hommage, mieux que ne pouvait faire n'importe quel manant parmi la troupe des chrétiens... Les chefs! qui donc les avait, plus que les Missionnaires, desservis aux yeux de tous, et déconsidérés! Qui donc avait enseigné avec plus de force et de succès le mépris des maîtres anciens! «Autrefois, quand l'Arii demandait au manant:—«A qui est ce cochon?»—«Notava!» répondait l'homme avec empressement, «à toi, comme à moi!» Et l'on se hâtait à changer de mots, pour mieux honorer le chef, reflet du dieu. On n'eût pas osé lui dire: «Aroha!» comme au simple prêtre, mais: Maéva nui!» Si l'on faisait sa louange; si on le suppliait, si on le nommait heureux à la guerre et puissant auprès des femmes, même si par improviste on le déclarait menteur et lâche, n'usait-on point du mot noble, du mot réservé! Car le chef était divin par sa race et par son pouvoir.—Maintenant, les Piritané ne sont-ils point venus dire: «Ce sont des hommes à deux pieds, comme vous!» et depuis, les chefs à deux pieds ont besoin de mendier les offrandes, ou de menacer, pour que leur ventre ne reste point affamé. Ils ne réclament plus des vocables superbes, et se contentent des paroles soufflées par tous les esclaves et salies dans les plus vils gosiers! Ils ne chargent plus les porteurs-de-chefs de leurs fardeaux, majestueux à l'égal des simulacres divins: les prêtres portaient le dieu; les hommes portaient le chef!—mais, s'ils n'agitent pas encore leurs petits membres sur le sol, ils consentent à grimper sur les cochons coureurs: des hommes à deux pieds? bien mieux: à quatre pattes! Ha! Et ils étaient dieux!»

Pomaré plissa le front comme un auditeur surpris à la fois et tout près de se laisser convaincre. Noté, comme contraint par les remous des assistants, atteignit les hauts degrés du Tribunal. Il semblait transporté par une juste indignation:

—«Les chefs ne sont pas dieux. Nul n'est dieu, hormis l'Eternel. Mais l'Eternel a donné son pouvoir aux Rois qui le représentent sur la terre.

—A quoi bon? Ne l'avaient-ils point déjà par la vertu de leur personne, la majesté de leur allure et de leurs appétits?—Quand l'Arii-rahi» la voix de Téao se couvrit de respect, «quand l'Arii-rahi, que vous traitez maintenant de «roi» s'enfuyait de Moóréa la tumultueuse, alors qu'il était seul, indécis, inquiet, nous avons, mieux que tous les autres qui se parent aujourd'hui de son ombre et de ses regards, accueilli sa venue sur notre terre. Nous avons fait siffler les lances et claquer les pierres de nos frondes. Nous honorions la foulée de ses pas, comme vestiges d'un dieu descendu!

—Cependant», reprit Noté avec assurance,—il touchait maintenant la troupe des juges, et semblait partager leurs discours,—«n'as-tu pas réclamé du Seigneur Kérito qu'il chassât les Missionnaires et qu'il exterminât les chrétiens?»

Téao ne pouvait nier: c'était sa prière habituelle. Mais il cria:—«Je n'ai pas élevé les missionnaires au rang des Arii que je respecte!

—Eh bien», dit l'autre avec triomphe, «sache donc que si Pomaré le Réformateur gouverne en ce jour bienheureux comme durant sa longue vie; et que si, dans les années futures, ses enfants sont encore les possesseurs de l'île, comme les fils du Roi Piritané restent depuis des milliers de lunaisons maîtres de leur pays,—c'est de la volonté du seul Maître des Rois. C'est lui qui nous envoya pour rétablir par les mousquets de nos frères, par nos conseils, par la vertu du Livre, le pouvoir du chef que voici. S'en prendre à nous et à nos disciples, c'est donc vouloir s'en prendre au Roi. C'est mépriser, en même temps, la Loi qu'il vient de donner à son peuple!» Et, se tournant vers une partie des juges qu'il appela d'un autre mot nouveau, la «troupe des jurés», Noté leur assigna:—«Vous aurez donc à prononcer si vraiment, ou non, Téao no Témarama, par le baptême, Ezékia, est coupable d'avoir, au cours de nombreuses assemblées secrètes, attenté à la forme du Gouvernement.» Les jurés se levèrent, et, pour mieux discuter,—bien que l'infamie de Téao ne fit plus aucun doute—ils se retirèrent à l'écart.

Les trois disciples de l'hérésiarque se mirent alors à parler à la fois, mais Noté et le chef-de-la-justice les dominèrent aisément. On apprit cependant qu'ils se prétendaient inspirés par Ioané-le-Baptiseur, par Salomona, et par l'apôtre Paolo; ils s'indignaient qu'on les accusât: préservés par leurs souffles familiers, ils ne pouvaient commettre la moindre faute: qu'importait la manière dont ils jouaient de leurs corps, puisque leur esprit restait innocent et bon?—On leur répondit, que, disciples de Téao, ils partageraient le châtiment du maître;—quant à Paofaï, il cria de lui-même:

—«Je ne suis point avec ceux-là, bien que beaux-parleurs. Mais les dieux qu'ils honorent ne sont pas les miens.

—Quels sont tes dieux?» demanda Noté, dont la bouche parut mordre dans un ennui. Il se pencha vers le roi: «Un hérésiarque de plus!»

Paofaï ne répondit pas sans détour:

—«Dis-moi le nom de la terre où je mange.

—Tahiti!» murmura le juge avec un étonnement.

—«Mes dieux sont donc les dieux de Tahiti. Cela n'est-il point éclatant? Pourrais-je en avoir d'autres? Si je parle, n'est-ce pas avec ma propre bouche, et pourquoi voler aux autres leurs lèvres et leur souffle! Quand les bêtes changent leurs voix, c'est qu'elles vont mourir!

—Cela», interrompit Noté, «ne fait pas connaître ta conduite, ni ce que tu prétends être...»

Paofaï se découvrit le torse, et, baissant les paupières, chanta sourdement:

—«Arioï! Je suis Arioï...» Dans la stupeur immobile de la foule, il acheva, sans récris, l'incantation des grands-maîtres passés.

Mais, sitôt l'ébahissement tombé, ce fut une bourrasque de rires, de sifflements hargneux et méprisants, de parlers ricaneurs, de gestes de moquerie: Païen! C'était donc un païen! Il y en avait encore! Encore un! Le beau reste des temps ignorants! Ha! Ha! Ha! il adorait les dieux de bois! il avalait avec respect les yeux de cadavres, auprès des maraè démolis! On criait: Mangeur d'œil! Sauvage! Homme stupide! Homme sans pudeur! Vieux sorcier!—La gaîté se levait, sans bornes, gaîté permise, plaisante même aux yeux des Missionnaires et de Kérito. On n'eût pas figuré sur une estrade à danser, d'histoire aussi imprévue! Et point baptisé, sans doute, l'arioï, le va-nu-pieds, l'homme aux épaules dépenaillées! Et digne, alors, des feux de l'enfer! L'aventure était drôle! Le spectacle était bon! Païen! Il y avait encore un païen!

Noté, cependant, calma les rires et dit sans haine:

—«Mon frère, je reconnais maintenant ta personne. Je sais tes aventures, et que tes yeux n'ont pu s'ouvrir encore à la Vérité: je te l'ai dit, sans que tu veuilles le croire: il n'y a plus de maraè; il n'y a plus de dieux païens. Mais, viens dans les faré où l'on enseigne à prier le Seigneur, à lire et à répéter Sa loi: dans peu de temps, tu sortiras de cette ignorance dont ceux-ci» il montrait la foule, «sont fiers d'être tirés. Tu sauras les louanges de Kérito: ce qu'il enseigne; ce qu'il défend. Les rires cesseront autour de toi. Tu seras baptisé, et Membre de l'Eglise chrétienne. Quel plus beau titre?

—Bon discours!» songeait Iakoba. Mais quelle n'était point l'impiété de l'autre pour qu'il s'obstinât à répondre:

—«Lire les signes? Lire la «Loi» et tous vos parlers d'étrangers? Hiè! je dis à vos figures et dans vos oreilles: quand les bêtes changent leurs voix...»

Un grondement de la foule étrangla sa parole, mais il reprit plus fortement:

—«Quand les hommes changent leurs dieux, c'est qu'ils sont plus bêtes que les boucs, plus stupides que les thons sans odorat! J'ai vu des oiseaux habillés d'écailles! J'ai vu des poissons vêtus de plumes: je les vois: les voici: les voilà qui s'agitent: ceux-ci que vous appelez «disciples de Iésu». Ha! ni poules! ni thons! ni bêtes d'aucune sorte! J'ai dit: Aroha-nui pour la terre Tahiti, à ma revenue sur elle. Mais où sont les hommes qui la peuplent? Ceux-ci... Ceux-là... Des hommes Maori? Je ne les connais plus: ils ont changé de peau.»

Un grand vent de haine s'éleva de l'assemblée, qui, roulant des rumeurs, parfois couvrait le dire impétueux du païen, et d'autres fois, subissait tous ses reproches:

—«Ils avaient des dieux fétii, des dieux maori, vêtus du maro, ou bien nus de poitrine, de ventre et de visage; et tatoués de nobles marques... Ils avaient des chefs de leur race, de leur taille, ou plus robustes encore! Ils avaient d'inviolables coutumes: les Tapu, qu'on n'enfreignait jamais... C'était la Loi, c'était la Loi! Nul n'osait, nul ne pouvait les mépriser! Maintenant, la loi est faible, les coutumes neuves sont malades qui ne peuvent arrêter ce qu'elles nomment crime, et se contentent de se mettre en colère... après! Un homme tue: on l'étrangle: la sottise même! Cela fait-il revivre le massacré? Deux victimes au lieu d'une seule! Deux hommes disparus au lieu d'aucun! Les tapu défendaient bien mieux: ils ne protègent plus. Vous avez perdu les mots qui vous armaient et faisaient la force de vos races, et vous gardaient mieux que les gros mousquets de ceux-ci... Vous avez oublié tout... et laissé fuir les temps des autrefois... Les bêtes sans défense? Les autres les mangent! Les immémoriaux que vous êtes, on les traque, on les disperse, on les détruit!»

La foule menaçait de plus belle et pressait l'impie. Le visage de Noté suait avec cette fureur pâle dont les étrangers ont coutume... Il enjoignit au chef de se lever, et de poser sa puissante volonté. Le roi hésitait: car il n'avait jamais eu de tels discours à prononcer:

—«La société mauvaise appelée société des Arioï a été détruite par un décret royal, durant la deuxième lunaison de l'année mil huit cent seizième après la naissance de Kérito—comme il est écrit dans les feuillets que voici.» Il s'assit et demanda: «Est-ce bien de la sorte qu'aurait dit le Roi Piritané?» Noté approuva:—«C'est bien ainsi». Il ajouta violemment: «C'est une honte que de se parer de tels titres! Mais le roi vient d'en fonder de plus nobles. Et ceux-là dont les pensers sont bons et la conduite digne, recherchent à y participer.

—En vérité!» pensait Iakoba, et toute la foule comme lui: quel plus beau titre que celui de chrétien! Si l'on ne veut pas s'en contenter, malgré tout, il y a pour les gens «sobres»—on appelle ainsi les gens qui ne boivent jamais de liqueur piritané, en public,—il y a la Société de Tempérance, fondée par le Roi, et, pour les plus savants, l'autre société, «Académie Royale des Mers du Sud».

Paofaï haussait les épaules afin de montrer son mépris. Mais il n'en parut, aux yeux de tous, que plus méprisable lui-même. Le vieux récalcitrant avait trop parlé déjà! On attendait avec impatience qu'il fut jugé, enfin, et puis, qu'il s'en allât, mais, châtié rudement. Pour renseigner le tribunal, on s'ingéniait à rappeler ses actes, et le moindre de ses pas: on l'avait aperçu, une nuit, rôdant autour du maraè détruit: en quête de victimes, évidemment! Une femme assura que ses deux enfants étaient morts trois nuits après le passage du païen devant le faré où ces enfants mangeaient: on vit clairement que sa personne était maléficieuse pour les chrétiens de l'île.

Enfin, ceux-là que le juge avait interrogés sur le crime de Téao, ayant délibéré comme il convient, à loisir, regagnaient leurs places. Le chef-de-la-justice parla:

—«Téao no Témarama, par son baptême Ezékia, est-il coupable, ou non, d'avoir attenté à la forme du gouvernement?»

Le chef-des-jurés, se levant, répondit avec une digne assurance:—«Cet homme est réellement coupable.» Deux jurés, cependant, parmi les six, feignirent de protester. Mais comme la foule grondait sur eux, ils se turent: Téao no Témarama était donc, sans erreur, reconnu criminel. La Loi déciderait du châtiment. Quant à Paofaï, il se dénonçait lui-même comme idolâtre et serviteur des mauvais esprits. Noté se tourna vers le Roi:—«A ton tour, maintenant!» Il désignait une page du livre. Pomaré souffla par deux fois, afin de laisser à ses yeux le temps de s'habituer aux signes. Puis il prononça:

—«Voici ma parole vers vous. La Loi dit, dans sa huitième partie, concernant la Rébellion: ce crime sera puni de mort.

»Et voici encore: la loi dit, dans sa vingt-quatrième partie, concernant le culte des faux dieux: ce crime sera puni de mort.»

Le Réformateur siffla, mécontent parce que sa langue avait hésité devant un mot difficile. Il demanda néanmoins:

—«Le roi Piritané parle-t-il avec cette facilité-là?

—L'aisance même», rassura Noté. Mais une voix lente et douce, flottant sur les autres rumeurs, se levait du groupe détestable: Téao disait avec sérénité, vers ses disciples immobiles:

—«Venez, la troisième nuit après ma mort, au pied de l'arbre où je serai pendu. Vous me verrez, libre et réanimé, monter vers le firmament de Iésu. Et je m'assiérai à Sa droite.»

Puis Noté parla très vite, mêlant à son discours ces vives paroles du Livre, qui défend: «S'il s'élève, au milieu de toi, un prophète ou un songeur qui t'annonce un signe ou un prodige, tu n'écouteras pas les paroles de ce prophète ou de ce songeur, car c'est l'Eternel votre dieu qui vous met à l'épreuve pour savoir si vous aimez l'Eternel.» Et la fougue du Missionnaire gagna le Roi lui-même, qui, sortant de sa lourdeur, apostropha les criminels avec des injures et des menaces non apprises:

—«Ainsi! quand les prières, les formules, les rites et le culte étaient judicieusement établis par le Roi, acceptés, reconnus par tous les chefs, ces gens-là prétendaient bouleverser tout encore, au préjudice des véritables et bons chrétiens! Quelle ignorance! Quelles mauvaises mœurs!» Il cria: «Mais je vous jetterai à la mer!

—Admirable», affirma Noté. «Le Roi Piritané n'eût point mieux discouru.» Puis tous deux parurent se consulter, et Pomaré conclut enfin que la Loi Nouvelle, bien que rigoureuse, tenait compte des premiers services de Téao, du grand âge de Paofaï, et qu'en place de la pendaison, il leur serait accordé la «Course-au-récif».—La peine demeurait rude. Téao reprit sa voix assérénée:

—«Venez, la troisième nuit après ma mort, sur le récif où je serai roulé. Vous me verrez, libre et réanimé, monter vers le firmament de Iésu...» Le tumulte le prit. Les gardiens, se jetant sur les cinq grands coupables, s'ouvrirent péniblement un passage à travers la foule hargneuse qui réclamait un prompt châtiment.

Illustration from Les Immémoriaux

La Loi nouvelle ayant ainsi parlé, Iakoba et tous ses compagnons la déclarèrent pleine de finesse et digne d'admiration: la loi jugeait comme ils auraient jugé: la Loi était juste! Et l'on se réjouit à voir s'avancer d'autres coupables, nombreux, mais appelés seulement pour des crimes plus petits.

Une femme comparut la première, et fut accusée de «Fornication». Elle ne parut point comprendre ce que les juges entendaient par là. Car le mot, comme tant d'autres, était piritané d'origine. Noté lui expliqua, non sans réticence et ennui, qu'on désignait ainsi, pour une femme, l'acte de dormir auprès d'un homme, et, pour un homme, l'acte de dormir auprès d'une femme. Elle rit alors, à pleines dents: si le mot lui avait paru neuf, la chose elle-même était assez familière. Et toute la foule rit avec elle: Pourquoi donc inventer de tels mots extravagants, pour signifier une si ordinaire aventure? Les noms maori ne manquaient point là-dessus, et renseignaient davantage!

Mais le Tribunal gardait sa majesté. Si la chose semblait banale quand on lui donnait ses appellations coutumières, elle n'en restait pas moins détestable aux yeux de Kérito, qui l'avait marquée de ce nom de mépris: Fornication. Dès lors, elle relevait de la Loi, partie dix-neuvième, où il est dit: «La Fornication sera punie de travail forcé pour un temps déterminé, fixé par le Tribunal. Les coupables seront, en plus, obligés à dire le nom de ceux qui ont commis le crime avec eux.»

La femme ne riait plus; bien qu'à vrai dire, la menace du «travail forcé» lui parut plaisante plutôt que redoutable:—et qui peut se vanter d'avoir contraint une fille à remuer ses doigts ou ses jambes quand elle veut dormir?—Mais elle serrait la bouche, obstinée à ne pas dénoncer ses fétii. Alors, on la conduisit rudement à l'écart. D'autres la remplacèrent, craintives un peu, rieuses quand même: elles ne semblaient pas davantage comprendre l'impiété de leurs actes: on les sentait, au contraire, toutes fières de pouvoir accomplir chaque jour, et si aisément, une action dont se préoccupait la Loi!...—Un cri jaillit, de l'entour, suivi de plusieurs noms d'hommes jetés au hasard, précipités: la première coupable avouait tous ses complices. Et l'on connut que la Loi, par le moyen de robustes disciples, forçait à parler même les plus récalcitrantes.

La femme revint, la poitrine secouée; pleurant et pressant ses hanches: on les avait ceinturées d'une corde glissante, et meurtries. Elle déclara ce qu'on voulut, tous les noms de tané dont elle avait le souvenir; et, pour qu'on n'essayât point de lui en arracher d'autres encore, elle inventa quelques-uns de plus. Ses compagnes l'imitèrent, en hâte. L'un des juges écrivait, à mesure, tous les aveux.—Mais une fille surprit le Tribunal par un dire imprévu:

—«La faute n'est pas sur moi!» criait-elle, «il l'a réclamée toute, pour lui!» On la pressa de questions: elle avoua que l'étranger auprès duquel on l'avait surprise, était le chef de ce pahi farani si accueillant, si bienvenu! Elle n'avait consenti à suivre l'homme que sur la promesse d'en obtenir, après chaque nuit, un livre, un beau livre, avec des figures bleues et rouges, et l'histoire de Iésu.

—«Il t'en a donné?» demanda l'un des juges.

—«Douze». Le Farani en possédait d'autres encore, et les distribuait volontiers aux femmes avides de conserver la Bonne-Parole. Elle répéta:—«Mais il m'avait promis de garder toute la faute, pour lui. Et puis, je n'ai pris aucun plaisir. Et nous avions une couverture.»

Pomaré ne désapprouvait point, à en juger par son regard, l'ingéniosité du Farani. Iakoba reconnut, à cette histoire, le jovial maître-de-navire qui l'avait ramené dans l'île, et qui, frappant sur de gros sacs pleins de livres, de clous de haches et de colliers, lui avait jeté, pendant la traversée: «Mon vieux fétii, voilà de quoi s'amuser avec toutes les femmes de ton pays!» Le stratagème était bon.

Mais les juges ne jugeaient pas ainsi. Après leur avis, Pomaré dut répéter:

—«La partie dix-neuvième de la Loi, concernant la Fornication, dit: ce crime sera puni de travail forcé. Ainsi les dix femmes coupables, et leurs complices quand on les prendra, s'en iront sur le chemin de la vallée Faá pour débrousser le passage, battre le sol, et casser de petites pierres. Ils devront aussi creuser les deux bords du sentier, pour revêtir et durcir le dos de la route; cela, jusqu'au jour où ils auront couvert trente brasses de chemin.» L'on se réjouit à la ronde, car les cochons porteurs-d'hommes n'en courraient que plus vite, et avec moins de fatigue. Le roi disait encore:—«Mais, pour cette femme-là qui a grandi sa faute en suivant un mauvais Farani, et en invoquant avec sacrilège le nom du Livre, elle devra subir, avant le travail, un tatouage honteux sur le front.» La femme se mit à pleurer.

D'autres coupables vinrent encore; certains, convaincus d'avoir dormi pendant les himéné, dans le faré-de-prières—d'autres, d'avoir pêché durant la nuit qui précède le sabbat, et si matin, qu'on pouvait affirmer la «Transgression du jour réservé». Parmi eux, l'on traînait un être à deux pieds, qui roulait des yeux sans ruse. Il aperçut le chef et balbutia, d'un air stupide:—«Narii...» On connut alors que c'était un combattant de la troupe Pomaré, lors de la grande victoire. Certain de voir perdue la bataille, il avait couru, comme l'Arii, et si loin, et si éperdument, que depuis lors il vivait dans la montagne, toujours apeuré comme les chèvres. C'est là qu'on l'avait surpris, frottant les bois qui s'enflamment,—et cela, un jour de sabbat! A considérer le maintien indigne du sauvage, Iakoba sentit un orgueil: comme tous les bons disciples, il avait tondu sa chevelure et coupé les poils de son visage avec une coquille aiguisée.—Mais cet homme-là n'avait rien de chrétien avec sa barbe de bouc et son crâne broussailleux! Iakoba détourna la tête. Pomaré prononçait:

—«La partie septième de la Turé, concernant la Transgression du Sabbat, dit: ce crime sera puni d'une longueur de route égale à cinquante brasses.» L'homme hébété restait indifférent. On le chassa par de grands coups de bâtons.

Et plus vite, à mesure que tombait le soleil, les coupables défilèrent. Nul n'osait plus réclamer ni dire «non» quand le chef-de-la-justice interrogeait—même au hasard. Pour chaque faute, pour chaque erreur et chaque négligence, la Loi, toujours, avait réponse, et semblait tout prévoir. Afin que personne ne put à l'avenir se targuer d'ignorance, le Réformateur commença de lire, en les entourant de parlers profus, tous les interdits qui n'avaient pu, en ce jour, s'illustrer par des exemples. Il expliquait donc avec ces mots à demi piritané dont nul ne riait plus—ce qu'il fallait entendre par Vol; ce qu'on nommait Propriété; ce que signifiait: Achat, Vente, Location, Adultère et Bigamie, Séduction, Testament, Ivrognerie, Tatouage volontaire, Délation fausse et Délation vraie, Dommages causés par les chiens, Dommages causés par les cochons. La plupart des auditeurs ne discernaient pas exactement lequel de tous ces crimes était le plus détestable. Mais la foule rusée en retenait bien vite un bon enseignement: c'est que tout cela: Vol, Vente et Bigamie, et le reste, se concluait de la même façon: quarante brasses de route; ou plus; ou moins: et l'on pouvait recommencer. Ainsi faisaient la Rivière et les Hommes: on jette un pont; les eaux l'emportent, et l'homme rebâtit. Ainsi de la Loi et des gens: on fait la faute; on fait la route; et l'on refait tout à loisir.

Illustration from Les Immémoriaux

Quand fut épuisé l'appel des coupables, la foule se désappointa. Ceux qui n'avaient pas eu ce contentement d'être déclarés «criminels» regardaient avec une envie leurs fétii, que de si nobles juges, et le Roi, venaient de proclamer Bigames, Adultères ou Fornicateurs. On considérait aussi, non sans désir, ces filles dites «Concubines» dont le corps et les embrassements avaient sans doute une vertu spéciale, puisque leurs ébats relevaient de vocables nouveaux. Elles-mêmes ne cachaient pas une fierté, où se mêlait cependant une inquiétude. Mais c'était payer de bien peu—quelques journées pénibles à venir, où, à ne pas venir?—cet honneur d'avoir un instant occupé autour de sa personne tous les chefs, et les yeux de la foule. Alors, on s'ingénia dans l'assemblée, à découvrir, en soi-même et autour de soi, d'autres coupables. Un homme cria qu'on lui avait pris un cochon. Il amenait deux fétii, les désignant comme «Voleurs». Tous ensemble ils semblaient assez bien s'accorder, mais pour réclamer le jugement, et qu'on fît parler la Loi pour eux tout seuls. Pomaré, d'un regard lourd et lassé, se levant une dernière fois, voulut bien déclarer:

—«La deuxième partie de la Loi concernant le Vol, dit: Si un homme vole un cochon, il devra en rendre quatre. Tu recevras donc quatre cochons.

—«Huit!» protesta le volé. «Car les voleurs sont deux! Huit!»

La réponse, cette fois, n'était pas écrite dans la Loi, et le Réformateur hésitait. Mais soudain:

—«En vérité! Huit! La Loi dit quatre pour le volé, et quatre pour le roi.» Il sourit avec orgueil, vers lui-même, disant: «Le chef des Piritané n'aurait certes pas mieux jugé!»

Les trois hommes s'en allèrent satisfaits.

Et des gens, en grand nombre, qui n'avaient point réussi à s'inventer coupables, s'occupèrent à tenir sur eux l'attention du Tribunal, en lui soumettant de graves différents: devait-on chanter les himéné vers le Seigneur, debout, comme il était prescrit dans l'île Raïatéa, ou bien assis, les jambes croisées, comme on l'autorisait ailleurs? Vaut-il mieux avoir été baptisé dans la rivière Faütaüa, ou dans l'eau Punaáru? Si l'on possédait autrefois deux femmes, laquelle doit-on épouser selon la Loi? Si l'on découvre, loin de tout faré, des œufs de poule, et qu'on s'en empare, est-ce un Vol? et faut-il rendre à la poule quatre fois plus qu'on a pris? Peut-on manger, sans être mangeur d'homme soi-même, la chair d'un requin ou de tout autre poisson qu'on sait avoir dévoré des hommes? ou seulement mordu...? mais le plus inquiétant était ce doute: Si l'on se trompe, en lisant le Livre, faut-il recommencer la page toute seule, ou la partie, ou le Livre entier?—Sans répit, les Professeurs de Christianité, les juges, et Noté lui-même, s'efforçaient d'éclairer les bons disciples.

Mais, une dernière fois, Noté réclama le silence, et lança des reproches: où donc étaient les fruits de ces belles promesses jetées avec tant d'enthousiasme le jour du grand baptême. Où donc ces présents volontaires attendus par la Société Tahitienne des Missions, cette assemblée admirable, accueillie par eux-mêmes avec tant d'enthousiasme, et qui devait venir en aide à l'autre Société piritané... Comme bons chrétiens, ne devaient-ils pas tous ajouter leurs efforts et leurs parts aux efforts des chrétiens piritané, afin que baptisés eux-mêmes, on pût baptiser en leur nom, dans les autres pays ignorants? Car des milliers et des milliers d'hommes encore, demeuraient païens sur les terres éloignées. Quelle n'était pas leur misère! Dans une immense presqu'île appelée «Terre Initia»[13], ces pauvres sauvages s'infligeaient de terribles supplices, tailladant leur peau avec des couteaux de fer, ou bien, ouvrant dans le soleil durant des journées entières, leurs yeux atrocement brûlés. Les femmes, aussi folles, accompagnaient, sur des bûchers, les corps de leurs époux. Des foules entières, au jour de fête, se jetaient sous les chariots qui portaient les idoles aux dix bras... Noté, s'enflammant à mesure, évoqua des histoires inouïes.

L'assemblée se prit à rire: ces gens étaient lointains et stupides: pourquoi se faisaient-ils souffrir?—Qu'on les laisse à leurs jeux!—Sans plus s'inquiéter, on se détourna des paroles pressantes. Noté s'emporta: C'était donc là le zèle des convertis! Que leur demandait-on? Cinq bambous d'huile, par tête: on les obtenait, sans doute, mais si petits et si avariés! Oui! l'on se jouait des promesses, malgré les efforts de cet homme plein de zèle—il montrait le chef-du-fisc, appelé aussi «Secrétaire d'Etat». Et, s'il leur restait indifférent d'acquérir de grands mérites aux yeux du Seigneur, pourquoi ne pas rechercher au moins l'approbation et la faveur lointaine de ces hommes éclairés qui gouvernent la Piritania: ne savait-on point que les noms des plus généreux chrétiens, recueillis par le chef-du-fisc, s'en allaient là-bas, où tous admiraient les largesses!... Voici, d'ailleurs, les paroles que le roi des Piritané envoyait au roi des Tahitiens:—et il lut:—ou peut-être, il feignit de lire:

«Salut! je suis heureux de savoir que le Roi Pomaré-le-Second est digne des grandes faveurs que lui a réservées l'Eternel; qu'il s'emploie de toute sa puissance à défendre le culte, à protéger le commerce et l'industrie, à proscrire l'usage mauvais des liqueurs fermentées. Mais qu'il veille bien à ce que ses sujets n'oublient point leurs promesses envers la Société des Missions, afin que d'autres pays puissent, à leur tour, partager les mêmes bienfait.—Salut!»

Pomaré approuvait en levant les sourcils. Mais nul dans la foule n'écoutait plus: l'histoire était pareille à bien d'autres, et pas plus amusante. On s'en allait au hasard. Bientôt le Tribunal siégea devant un grand espace piétiné et vide. Les juges se dispersèrent eux-mêmes. Pomaré, tout seul ainsi qu'il l'exigeait, gagnait sa pirogue pour se réfugier dans l'îlot Motu-Uta: il y passait toutes ses nuits.

Illustration from Les Immémoriaux

Le Réformateur marchait d'un pas attardé par cette grosse jambe qui, depuis deux années, enflait sans répit. Il portait le Livre sous son bras. Il songeait, par avance, aux beaux pensers qu'il allait, d'une main fort habile, fixer par des signes, pour lui-même: c'était le récit de sa vie. Il y mélangeait d'autres histoires, imitées de la vie du grand chef Salomona.—Un serviteur, le joignant, lui remit une bouteille de áva piritané. Sans doute il en défendait, avec une grande rigueur, l'usage à ses manants. Mais ce qui n'est pas bon pour le peuple, devient excellent pour le Roi, si le Roi l'ordonne ainsi. Donc, il but avec avidité.

Et il regardait, plein d'orgueil, cette île Tahiti pacifiée par sa puissance, réformée par ses soins, instruite par son zèle: une fierté lui emplit les entrailles en même temps qu'un souffle chaud lui montait au visage. Dans la nuit, il devina l'immense toiture du Grand-Faré-pour-prier, levé et consacré sous son règne.—Salomona, en vérité, n'avait pu mieux faire, avec son «Temple»—Salomona... qui donc en avait parlé, devant le Tribunal... Eha! Sept cents épouses? Oui! mais son Temple? non pas sept cents pieds de long? Il dédaigna le petit chef Salomona. Puis, tout vacillant, il s'efforça de garder noble sa démarche. Il tourna soudain pour s'informer,—comme si le Missionnaire suivait toujours: «Le roi Piritané marche-t-il avec cette dignité-là?» Mais il se vit tout seul, et se prit à rire: encore les tromperies de la boisson qui brûle... Alors il arrêta soudain son rire: saisi de regrets, il contemplait tour à tour la bouteille et le Livre. Il dit avec mélancolie, d'une voix douce:

—«Pomaré! Pomaré! ton cochon est plus en état que toi-même de gouverner les hommes!» Résolument, il lança la bouteille hors de lui; ainsi faisait-il chaque soir.

LA MAISON DU SEIGNEUR

Or, la grâce de Iésu emplissait toutes les entrailles de Iakoba, le fidèle chrétien: sitôt les Mamaïa découverts par son zèle, et confondus, et jugés, il avait revêtu le beau titre promis: diacre du second rang pour le faré-de-prières, sur la rive Punaàvia. Le jour même, le diacre s'était mis en route. Suivi de son épouse Rébéka, de sa fille Eréna, et du tané de sa fille,—Aüté, le jeune étranger,—il marchait avec orgueil vers cette terre où lui-même, enfin, tiendrait son rang.

Le sentier,—qu'on appelait désormais pour sa largeur et le poli du sol «Grand-route royale de Faá»—s'encombrait de femmes adultères, d'époux bigames, de filles concubines. Tous et toutes feignaient devant l'approche du diacre, reconnu à son maro noir, un grand zèle à gratter le sable. Mais Iakoba passait par enjambées précipitées, et sans rien voir que le chemin docile allongé sous ses pas. Il se hâtait avec triomphe. Il agitait une foule de pensers délectables: la grandeur de ses titres, d'abord; auprès de ceux-là, on pouvait rire, comme de jeux enfantins, des dignités poursuivies aux temps d'ignorance: qu'étaient donc ces haèré-po d'autrefois, ces arioï et toutes leurs bandes: la racaille d'un peuple païen! Il se loua d'avoir changé son nom.

Du même coup, il avait dépouillé toute angoisse. Le baptisé savait, désormais, qu'on peut jeter son hameçon dans la mer-abyssale sans craindre de pêcher un dieu; que la femelle-errante des nuits ne se hasarde pas autour des chrétiens fidèles; que les inspirés, quand il s'en découvre encore, ne sont pas plus redoutables, avec leur bras enroulé d'étoffe, que le crabe dont la pince est amarrée, et qui tourne en rond! Pour mieux chasser toutes ces vieilles peurs, les envoyés de Iésu, il est vrai, en avaient enseigné d'autres: on est coupable, disaient-ils, si l'on croit encore aux génies-justiciers, qui revêtent de chairs les âmes méchantes, afin de les écorcher ensuite par trois fois jusqu'aux os!—L'on doit connaître que ces âmes méchantes—les damnés—brûlent seulement à grand feu, toujours vives, toujours torturées, non point par quelque atua imaginaire, mais par la justice même du Seigneur.—Mais ces menaces ne concernaient qu'une autre existence, plus lointaine cent fois que la terre Piritania. Pourquoi s'en inquiéter? La vie que l'on menait, que l'on tenait, était bonne aux bons chrétiens: oisive à souhait, repue, emplie de quiétude. Les femmes, depuis qu'on les avait déclarées, avec une cérémonie, «épouses légitimes d'un seul homme», veillaient à tous les désirs de cet époux; afin de se montrer excellentes suivant le Livre. Par-dessus le Baptême, on espérait enfin la communion au Repas du Seigneur, ou Cène. Nul n'avait pu se vanter d'y prendre part, depuis l'offrande sacrilège de cadavres,—voici tant d'années! (Le vieil Haamanihi l'expiait sans doute durement...)—Or, la Cène promettait davantage de bienfaits. Les baptisés, déçus par le premier rite, reportaient sur l'autre leurs espoirs. Et tout cela, songeait Iakoba, la substitution des peurs, l'empressement des femmes, l'attente de bien d'autres agréments imprécis, tout cela s'ensuivait de la grâce du Seigneur.

Aüté suivait la troupe d'un air las. On le voyait rebelle à l'enthousiasme des chrétiens. Mais qu'importaient les rêvasseries d'un jeune homme si négligeable, puisque si éloigné du parler des gens bien pensants! S'il entretenait les fétii, durant les veillées, n'était-ce pas toujours de vieilles histoires et de faux-dieux? Il délaissait le Livre pour ces racontars oubliés. Et quel titre, et quel rang? son emploi n'était que celui d'un chasseur-de-sauterelles: car il poursuivait toutes les bêtes, les oiseaux à plumes, et les petits oiseaux dont la peau est dure et noire, qu'il nommait insectes. Qu'en faisait-il, et à quoi bon, puisqu'il ne les mangeait même pas! On le voyait les piquer dans des boîtes, et les confier aux navires qui partaient vers la Piritania. Il disait les envoyer, comme précieux. Et c'était pour cela seul qu'il avait quitté sa terre! Ces Piritané, quand ils ne sont pas Missionnaires, et que le Seigneur ne les inspire pas, sont aussi fous que les autres hommes—et plus à craindre à cause des mousquets.—Mais Aüté n'était point à craindre: à mépriser, seulement un peu. Et ce qu'il remâchait ainsi, au long de la route joyeuse, ne devait pas tenir beaucoup d'intérêt.—«Eh bien,» consentit Iakoba, «quel parler neuf?

—Tous les faré sont vides, sur la route.» La voix d'Aüté semblait chargée de peine. «Dis-moi, Iakoba tané, combien de vivants nourrissait l'île quand tu es parti pour ton grand voyage?»

Voilà qui n'était pas à demander, vraiment! Qui s'en inquiétait?

—«Moi Je le sais maintenant: Deux hommes, pour un seul d'aujourd'hui. La moitié sont morts depuis vingt ans.

—Aué!» fit allégrement le diacre: «ceux qui restent ne se plaindront plus de famines!» et il pensait: «mieux vaut moitié moins d'hommes sur la terre Tahiti, et qu'ils soient bons chrétiens et baptisés, plutôt que le double d'ignorants détestables!»

Mais Aüté se récriait encore:—«Cette bâtisse, à quoi sert-elle?» Il montrait de grands murs sans fenêtres levés sur un terrain vide. Iakoba ne savait pas exactement: c'était une «fabrique» ou une «factorerie». Il en ignorait l'usage. Peut-être on y écrasait le bambou sucré afin d'en avoir le jus, ou bien l'on séchait les fibres de coton, pour les mêler, les tisser, comme enseignaient les Missionnaires...

Aüté rit avec impertinence et ne cessa point de récriminer: il montrait, dévastées par les crabes de haári, des plantations autrefois serrées et florissantes, mais qu'on abandonnait parce que trop éloignées des faré-de-prières, et parce que leur soin détournait de la ferveur. Il ricanait aussi, à la vue de femmes rencontrées, couvertes d'étoffes sales:—«Comme si mieux ne vaut pas», répliquait encore le diacre, «un vêtement piritané décent et digne, même souillé de terre, plutôt qu'une impudique vêture païenne!» Le jeune homme, enfin, comptait le nombre des coupables marqués au front, et qui piétinaient—justement—la route longue et chaude. Il déplorait la montagne vide, les images des Tii en pièces. Et il répandit ses regrets: tout était mort du Tahiti des autrefois—qu'il n'avait jamais connu, à dire vrai, mais seulement rêvé, à travers les premiers récits...—Enfin, il se montra si impie et si mauvais chrétien que Iakoba lui imposa silence: il réclamait? il se lamentait? Mais c'est à bien juste titre que le Seigneur lui refusait Ses dons et Sa lumière. Qu'avait-il fait pour la gloire de Son nom? Que le jeune étranger se hâte d'imiter les disciples excellents du dieu, et d'abord en changeant de paroles. Alors il sentirait pénétrer en lui-même, aussi, la grâce du Seigneur!—mais voici la rive Punaávia.

Illustration from Les Immémoriaux

On aperçut, vide à la fois de disciples et encombrée de nattes, de piquets, de cordes et de pierres à rôtir, une grande place auprès du rivage. Iakoba s'inquiéta soudain:

«Où est le faré?»

Un homme dormait parmi les débris. Le diacre le secoua en déclarant son titre et répéta:

—«Où est le grand faré-de-prières?»

L'autre répondit avec dignité: qu'il «en était le gardien et l'assistant de rang premier. Tout cela par avance. Car le faré n'avait jamais été bâti.» Il indiquait les bois enchevêtrés, se taisait, et voulut se rendormir. Le diacre le mit debout. Tous deux commencèrent à disputer. Sitôt, les fétii du voisinage, en quête de rires et de cris, vinrent mêler leurs réponses à celles du gardien, et témoignèrent que c'était bien là la maison du Seigneur, et qu'ils en étaient les fidèles.

—«Mais elle est par terre!» répétait Iakoba. En effet: «mais elle se lèverait bien un jour où l'autre.» D'ailleurs chacun des riverains avait donné sa part de travail, et s'en vantait: l'empressement d'abord, avait été grand: les façonneurs-de-pahi, habiles à manier les haches et les lames dentelées, abattaient les grands arbres alentour. D'autres plus rusés, dérobaient, aux ponts des rivières, des planches toutes prêtes. Bientôt le tas en fut plus gros qu'une estrade pour juger.—Puis, au bout d'une lunaison, l'on s'étonna que tout ne fût point fini. N'était-ce pas mauvais présage, et signe que le dieu, peut-être, ne voulait point habiter là?

Iakoba secoua les épaules ainsi qu'un Missionnaire qui méprise.

—Enfin, les gens de bonne volonté se dérobant, on avait recouru aux travailleurs contraints par la Loi. Ceux-là furent empressés moins encore: ils réclamaient avec violence: les effets de la Turé,—les châtiments et le Travail Forcé,—ils avaient crû tout cela fugitif, et que la Loi s'envolerait après la saison des pluies, leur laissant le souvenir, sans plus, d'avoir été si bien jugés! mais la Loi tenait bon. Ils s'indignèrent. Beaucoup d'entre eux, prétextant le culte du Seigneur, s'écartaient dans les broussailles avec des femmes, et ne reparaissaient plus. D'autres qui revinrent épouvantèrent les fétii: ils avaient vu de vieux arbres sacrés, à l'entour du maraè ravagé—on le piétinait presque—ils avaient vu ces arbres suer du sang, sous la hache, et l'eau vive Punaáru couler toute rouge...

Le diacre, cette fois, s'impatienta. Ainsi, quand les Missionnaires et le Chef s'étaient, durant vingt années, employés à chasser de tous les esprits les superstitions d'autrefois, voici que des gens venaient les remâcher encore! Il se moqua, avec des gestes dédaigneux, et affirma, d'improviste, qu'on l'envoyait dans le «district»—il parlait décidément comme un juge,—afin d'achever, sans tarder, la maison de prières. Il cria:—«Je la mettrai debout avant trois journées!» Iésu n'avait-il pas dit quelque chose comme cela?

On ricanait. Il reprit:—«Mais vous n'avez donc pas honte à passer pour des paresseux et des lâches?» Il savait que de tels mots,—bien que sans valeur—font aux oreilles des gens bien pensants, le même effet qu'une baguette sur le groin d'un cochon. Personne ne protestant:—«Voyez les fétii de la terre Papara: leur vallée se couvre de fabriques, de factoreries, de maisons pour les membres du gouvernement: ils travaillent! ils prient! et cela plaît au Seigneur!» On se mit à rire, bouche ouverte: le discoureur ne se souvenait donc pas que si, tout seul des autres «districts», Papara s'empressait au travail, c'est qu'il manquait à cette rive, pour s'enrichir, les ressources de Punaávia, de Paéa, et surtout de Paré: ces nombreux atterrissages de bateaux tout pleins d'objets précieux que les jolies filles s'en vont quérir, sans peine. Et puis, bon gré mal gré, la maison du Seigneur s'étalerait longtemps encore, sur le sol: quoique put dire, ou faire, ou menacer, le nouvel arrivant. Voici: l'on manquait de clous! Le diacre neuf, pas plus que les autres, ne parviendrait à en déterrer un seul sur tout ce côté de l'île.

Iakoba, un instant déconcerté, reprit soudain son assurance—«Vous aurez des clous!» La foule se dispersa. Nul n'osait plus rire.

Lui sourcillait avec effort, et tâchait à retenir tous ses pensers autour de la déplorable évidence: pas de clous, pas de faré, point de maro noir. Envolés, au même souffle, les honneurs attendus, et cet espoir des beaux discours devant toute l'assemblée! Cependant il ne récria point, et ne couvrit pas de mots inutiles les hommes, les chefs et les dieux comme font, dans leurs gestes de dépit les matelots à la colère vive. Au contraire, il se tint immobile, et, par une courte prière non parlée, demanda au Seigneur de l'inspirer.

Le dieu ne répondit pas: nul penser ingénieux ne vint surgir dans les entrailles du fidèle, qui prit peur: le dieu lui en voulait! Aussi, n'était-ce pas d'une bien mauvaise adresse que de s'obstiner à bâtir ce faré chrétien si près du maraè détestable! Iakoba vacillait dans un embarras mélangé de crainte. Cependant, des clous, il savait fort bien où l'on s'en pouvait fournir: il en était chargé, par gros sacs, ce navire Farani, qui, voilà près de onze lunaisons, avait ramené le voyageur dans son île. Et ce pahi, on l'avait aperçu, en longeant la côte, non loin de Punaávia, attaché aux arbres du rivage en face de la baie Tapuna: certes, il gardait dans son ventre assez de clous pour bâtir dix faré-de-prières! Iakoba soupira avec tristesse, la poitrine gonflée d'un grand dépit.

Car c'était là le seul espoir. Et aussi la seule ruse: qu'une femme s'employât à les obtenir. Mais quelle femme, ayant reçu de tels présents, consentirait à les céder au diacre, pour le temple, sans autre bénéfice que d'accomplir une si louable action. Il songea très vite à l'excellente épouse Rébéka. Il douta qu'elle sût plaire au Farani: les étrangers n'aiment pas les épouses trop vieilles d'années... Ha! mais... Eréna, petite et caresseuse, et pas encore fatiguée des tané de toute sorte... Le diacre se réjouissait, quand d'autres craintes lui montèrent aux lèvres. Les Missionnaires n'avaient-ils pas défendu... et le Livre ne disait-il pas: «Tu ne profaneras point ta fille en la livrant à la prostitution, de peur que le pays ne se prostitue et ne se remplisse de crimes...» mais—, «prostitution»—les Professeurs de Christianité ne se trouvaient pas d'accord exactement là-dessus. Il semblait bien que la chose pût s'accomplir avec décence, et discrètement. Iakoba résolut d'interroger le Livre. Il l'ouvrit au hasard du doigt et lut, non sans peine:

«Si la fille d'un prêtre se déshonore en se prostituant, elle déshonore son père; elle sera brûlée au feu». «La fille d'un prêtre»! Eréna n'était point sa vraie fille, et quant au feu, l'usage en était bien abandonné, même par la Loi nouvelle. Peut-être ne s'agissait-il que «du feu éternel». Il poursuivit en tournant les pages à l'aventure. Il revit ainsi beaucoup d'histoires étonnantes: comment les fils de Iéhova n'ignoraient point la noble coutume ancienne du Inoa des animaux, puisque l'Eternel disait: «Je redemanderai le sang de vos âmes, je le redemanderai à tout animal»; ni l'autre usage du Pi, ou des noms changés par tapu... alors, pourquoi donc avoir interdit... Aué! s'impatientait Iakoba. Rien de tout cela ne répondait à ses doutes: le Livre ne parlait pas. Le Livre ne voulait point parler. On le forcerait: Iakoba se souvint que ses maîtres morts, bien que païens stupides, s'entendaient à retourner, à leur guise, les présages récalcitrants. Et il épiait scrupuleusement tous les feuillets, toutes les lignes, jusqu'à découvrir, enfin, avec une joie:

«Comme il était près d'entrer dans la terre Aïphiti[14], il dit à sa femme: voici, je sais que tu es une femme de belle figure. Quand les Aïphiti te verront, ils diront: c'est sa femme! Et ils me tueront et te laisseront la vie. Dis, je te prie, que tu es ma sœur, afin que je sois bien traité à force de toi...» Qui donc était cet homme ingénieux? Iakoba vit qu'on le nommait Abérahama, et qu'il avait, parmi les disciples de Iésu, quelque réputation. Ce que cet homme inventa pour sauver sa vie devait être excellent: on ne pouvait hésiter à ruser de même pour la gloire du Seigneur. Et si la Loi interdisait, eh bien! l'on prendrait parti pour le dieu, contre la Loi, afin de donner au dieu une maison digne de Sa majesté.—Plein de confiance, le chrétien s'en fut à la recherche d'Eréna.

Illustration from Les Immémoriaux

L'épouse empressée Rébéka avait déjà creusé le four, chauffé les pierres, et dépouillé les fruits de uru pour la faim d'arrivée, puis disposé, faute de nattes, de grandes feuilles sèches dans un faré-pour-dormir trouvé sans habitants. Iakoba entra. Dans un recoin tout plein d'obscurité,—car l'ombre venait, avec une douceur—Aüté caressait sa jolie vahiné chérie.

Les deux amants ne se disputaient point. Aüté, voyant vide la baie Atahuru, ne redoutait plus les promenades équivoques. Et puis, la petite fille le rassurait elle-même en ouvrant un regard sérieux et lent: un regard qu'il avait, selon son habitude, recueilli bien vite avec ses lèvres, au sortir des cils. Maintenant, il disait d'inutiles petites histoires, avec une voix bien changée, une haleine preste. Sa main, qui sillait, sous la tapa, la peau des seins frémissants, tremblait comme une palme...

Iakoba les interrompit d'un regard sévère et d'une voix rude: ils n'étaient pas mariés encore, et ne devaient point l'oublier. Puis, fixant Eréna, il l'avertit que des gens venus de la terre Papara, des fétii, la réclamaient pour cette nuit même, et peut-être aussi pour le lendemain. Aüté sursauta. Mais le diacre gardait un maintien grave: le père-nourricier de la petite fille venait de mourir. Il fallait veiller le corps. Qu'elle parte donc, et aussitôt, pour la rive Papara. Le jeune homme se dressait, tout prêt à l'accompagner. Iakoba le retint avec des mots habiles:

—«Si tu le veux, jeune homme, nous passerons cette nuit-ci où tu vas être seul, à raconter les vieilles histoires qui t'amusent, et que tu m'as souvent demandées. Ainsi tu n'auras pas à te lamenter, sans elle.»

Et il sortit avec la fille.

—Passer la nuit au navire Farani où l'on danse, où l'on boit, où l'on s'amuse tant? Quel plaisir inespéré! Elle promit tout ce que son père recommandait. Au matin elle serait là.—Après un détour, Eréna se mit en route vers la baie Tapuna. Le diacre lui soufflait:—«N'oublie pas les haches, si tu le peux, aussi?» Elle disparut.

Illustration from Les Immémoriaux

La nuit tombée, Rébéka fit flamber les graines de nono. Mais Iakoba, avant de parler au jeune homme, depuis longtemps attentif, voulut parler au Seigneur:

—«Je te remercie, Kérito, d'avoir, en cette journée, répandu ta bienveillance sur ton serviteur, en l'inspirant par le moyen du Livre. Qu'il me soit donné de t'honorer longuement encore, afin que, travaillant à l'achèvement de ta maison, je grandisse, dans la vallée, le respect qui est dû à ta personne. Améné.» Déjà il n'usait plus de prières toutes faites, épuisées par les autres hommes et bonnes à tout obtenir! Mais suivant le conseil des Missionnaires, il apprêtait chacune de ses paroles à Iésu, selon ses différents besoins.

—«Alors, jeune homme, tu attends les vieilles histoires. Quel plaisir peux-tu donc y prendre?

—Je voudrais les écrire,» dit Aüté, «avant qu'elles ne se perdent tout à fait: Elles sont belles.

—Je vais t'en dire quelques-unes. Bien qu'il soit ridicule de s'occuper encore des temps ignorants!» Il commença au hasard:

«Dormait Té Tumu avec une femme inconnue.

De ceux-là naquit Tahito-Fénua...

—Qu'est-ce que «Té Tumu»? hasarda le jeune homme.

—«Té Tumu, mais, c'est un nom. Et puis, ne m'interromps pas.

—N'est-ce point quelque chose comme «La Base... Le Tronc?

—Cela peut être. Mais cela n'a pas d'importance.» Iakoba reprit sa récitation mesurée. Pour mieux saisir l'attention de l'écouteur, il entremêlait tous ces parlers, au hasard des lèvres. Il riait en lui-même à voir l'étranger recueillir ces racontars païens, de confiance,—les yeux brillants, les doigts agiles,—sans même flairer la tromperie ou le désordre du récit. Il répandait hors de sa bouche des centaines de noms, interminables et profus; il mélangea les attributs des atua-supérieurs, troubla les quantités jadis éternelles de leurs ruts les plus fameux. Il confondit leurs changements de formes, leurs autels, leurs simulacres. Et il inventa de nouveaux petits dieux.—Aüté implorait encore:

—«Et les récits des premiers arrivants, sur la terre Tahiti? Et Havaï-i, qui est le mot originel... parle-moi de Havaï-i.»

Iakoba haussa les épaules:—«Hiè! j'y suis allé voici bien longtemps. Je cherchais les signes avec ce vieux païen de Paofaï... Tiens! celui qui galope cette nuit et tout demain sur le récif! J'ai vu une île dans du feu, pendant une tempête. Quand j'ai raconté cela aux Professeurs de Christianité, ils ont beaucoup ri sur moi; ils m'ont appris les signes, les vrais; et que Havaï-i devait se dire «Havaï-i-Pé» ou bien: «l'Enfer.» On ne peut s'y rendre que mort. Il vaut bien mieux ne pas y aller du tout!»

Le jeune étranger, déconcerté, s'étirait en épiant la nuit. Elle veillait, limpide et douce à tous les vivants, mais triste pour lui, puisque privée de son amie. Il se levait pour chercher Eréna peut-être. Iakoba se hâta de proférer:

—«Voici qui t'amusera davantage. Un prêtre dont je ne sais plus le nom, m'a raconté quelque chose comme ceci...

Il était. Son nom Taároa. Il se tenait dans l'immensité. Point de terre; point de ciel; point de mer; point d'hommes...

—«Après! Après cela!

—Après, il disait aussi,—mais j'ai bien tort de te rapporter toutes ces niaiseries... Si les Missionnaires viennent à l'apprendre!... Ensuite, le prêtre disait:

Taároa appelle, et rien ne répond... et rien ne répond... Eha! j'ai oublié. Veux-tu d'autres parlers plus vifs? Par exemple, le péhé pour rire qu'on chantonne en surprenant des gens enlacés:

Ha! ils sont deux!

Ils sont deux et n'en font qu'un...»

Aüté secoua la tête:

—«Tu as vraiment oublié, Iakoba tané; j'avais pensé que ta mémoire était certaine.»

Le diacre sourit: «Oui, mais je ne veux plus disperser les paroles conservées, afin de les employer toutes à garder les dires du vrai dieu. Je récite déjà la moitié du livre selon Ioané.—Et puis, quand l'homme malade, à Opoa, me racontait ces histoires,—je sais bien, maintenant, pourquoi je ne peux plus me souvenir,—quand il me racontait tout çà: je dormais.

—A ton réveil, tu ne lui as pas demandé de répéter?

—Quand je me suis éveillé, il était mort, ou presque mort.

—Les Paroles sont donc mortes avec lui», prononça, comme un Maître, le jeune étranger aux yeux clairs. Iakoba tressaillit.

Ainsi, la nuit coulait avec les dires de leurs lèvres. Rébéka, fatiguée de la route, s'était depuis longtemps endormie. Et mieux valait que ses oreilles n'entendissent point ces histoires païennes. Les noix de nono épuisaient leurs dernières gouttes d'huile. La brise affraîchissante affroidissait, vers l'aube pressentie, la caresse de son haleine. Aüté ne put se contenir:—«Je vais à sa rencontre, sur la route Papara...»

Iakoba sourit, qui savait combien Eréna était loin de ce chemin: tout à l'opposé! Il dit seulement avec politesse:—«Tu t'en vas, toi?» ainsi qu'il est d'usage. Et il s'étendit, sans oublier une seconde parole louangeuse sur le nom de Kérito.

Illustration from Les Immémoriaux

Le jour levé, le diacre vint guetter la route: la fille ne se ferait pas attendre. Le chemin blanchissait dans la lumière vive, très long et très droit. Iakoba le parcourut d'un grand regard bienveillant—ne menait-il pas vers le Temple promis?—Il approuva les ingénieux châtiments nouveaux qui rendaient profitables à tous, les fautes de quelques-uns. Il désira voir ces fautes nombreuses: sa route s'en élargirait encore.

Car déjà, certain du succès, le diacre aménageait en son esprit, la rive, les sentiers, la plage, la vallée; il les peuplait d'une foule empressée; il imaginait immense et magnifique cette maison-de-prières, qui, pour ses yeux épanouis montait, tout d'un essor, de la terre sanctifiée. Lui-même, diacre de second rang, puis diacre de premier rang, se vit, tout près du Missionnaire,—même: en place du Missionnaire! et parlant à l'assemblée. L'assemblée se tendait vers lui. Les dormeurs? On les bâtonnait. Les femmes? On les forçait au silence. Alors il ouvrait le Livre avec un air réservé, et d'une voix monotone et pieuse, il commençait une Lecture. Tout cela parut, le temps de respirer deux fois, si proche et si clair, qu'il se surprit, ouvrant la bouche, levant le bras, à haranguer la foule figurée... Mais il n'avait gesticulé que pour les crabes et les troncs d'arbres. Il s'arrêta court, avec un dépit.

Derrière lui, survenait Aüté: il n'avait pas trouvé son amie, et la mort du fétii de Papara lui semblait un parler menteur. Iakoba, se détournant, feignait une grande attention à scruter le récif,—là, devant, à gauche de la pointe... En effet, des gens couraient et criaient au long du corail, pourchassés par des hommes en pirogues qui pagayaient à leur aise dans les eaux-intérieures. Toute la troupe approchait vite:—«Regarde donc,» lança le diacre, «voilà la course-au-récif»! Eha! le spectacle était bon! Paofaï et Téao! Les deux impies: l'hérétique et le païen!—Aüté cligna des paupières, et suspendit ses importunes questions. Iakoba ne cachait point un digne assentiment:

—«Bon cela!» Car l'un des fugitifs, le plus vieux sans doute, venait de tomber à plat ventre. Une lance lui perça le bras. Il sauta sur les genoux, et, redressé, reprit la fuite. Comme le récif, courbé soudain, venait rejoindre la grande terre, les deux fuyards, plongeant dans la passe, gagnaient avance sur les poursuiveurs. Ceux-ci n'avaient pas franchi dix pas, sur le corail, en traînant leurs pirogues, que les premiers, déjà, atterrissaient tout près du diacre avec des gestes éperdus. Leurs bras, en s'agitant, faisaient gicler des gouttes d'eau rougeâtres.

Le diacre les vit, avec un grand ennui, s'approcher de sa personne. Il recula vivement afin que son maro noir—il le vêtait pour la seconde fois—ne fut point souillé par l'approche des coupables. Mais Paofaï bondit sur lui, et très vite, à voix essoufflée:—«Cache-nous, Térii, dans ton faré... Tu es prêtre de ces gens-là», il jetait la main vers les autres: «dis-leur que la place est tapu... que tu es tapu... que nous le sommes... dis-leur... comme j'en ai fait pour toi... Je t'ai tiré de dessous les haches... Cache-nous... Reçois-nous... comme tes hôtes...»

Le chrétien s'écartait avec mépris, et une inquiétude. Car les riverains, l'entourant déjà, se surprenaient qu'il frayât avec les deux criminels. Aüté s'étonnait lui-même: «Tu connais donc ce pauvre homme?» Iakoba tenta de se dérober et de les jouer l'un par l'autre:—«Tu me demandais les vieilles histoires? Mais celui-là va te les raconter toutes! Il a collé sa bouche à la bouche du vieux sorcier! Il doit savoir, lui!» Et Iakoba secouait son ventre avec un rire forcé, et il reculait encore. Mais Paofaï:—«Tu ne te souviens pas, Térii à Paraü-rahi... la pierre-du-récitant...—Il est fou», déclara le diacre, comme surgissaient les gens aux pirogues qui agrippèrent leurs fuyards. En même temps, sur le chemin clair, apparaissait une femme dont la marche se faisait hâtive et joyeuse:—«Eréna!» Aüté s'élançait vers elle. Il vit derrière, deux hommes—deux matelots—chargés de sacs rebondis. Tout blême, il se retint, en dévisageant Iakoba. Iakoba restait impassible, même sous les injures de Paofaï,—et le vieux n'en démordait point:—«Homme sans mémoire! Térii qui as perdu les Mots! Térii qui m'as nommé son père... J'aurais dû te serrer le cou dans ton premier souffle!» On l'entraîna sur le corail, encore, selon le châtiment. De plus loin:—«Térii... Térii... Tire ton œil et fais-le manger à ta mère!» Les assistants frémirent sous l'épouvantable injure. Iakoba souriait en considérant les matelots et leurs faix. Aüté lui bondit au visage: «Tu as vendu ta fille... tu es...» C'étaient là parlers inutiles. La foule avait compris et bousculait le jeune homme, en riant. Et tous attendaient que le diacre, confondant ses insulteurs, fît à ses nouveaux fidèles un beau discours d'arrivée.

Or, le chrétien ne répondit pas à ces injures, bien qu'odieuses, impies, et propres à le déconsidérer. Le Livre dit Tu pardonneras les offenses. Et d'ailleurs, on ne pouvait descendre à discuter avec un vieux fou de sauvage et un petit piritané sans emploi. Puis toutes les craintes étaient loin: Kérito récompensait déjà son serviteur bien avisé. Ouvrant les sacs que les deux Farani laissaient tomber à ses jambes, Iakoba dit fièrement aux fétii:—«Voici vos clous!» Ensuite il montra le rivage, la route Royale, l'emplacement propice, l'amas de planches toutes prêtes, et il fit comme faisaient les Missionnaires dans certains jours manifestement inspirés:—«Enfin!» il étendait les deux bras, «nous bâtirons la Maison du Seigneur! Hotana pour Kérito!» Les fidèles répondirent:—«Améné», et dans un nouvel enthousiasme ils s'empressaient tous à l'ouvrage.

Mais le diacre tout d'abord, rajusta décemment un pli de son maro noir que le vieux avait défait en s'y raccrochant.

FIN

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