PREMIÈRE PARTIE LE CHANTAGE (continued 9)
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Il s'arrêta, déconcerté par l'expression gouailleuse du sourire du bon père Tantaine.
—Il me semble, ajouta-t-il, d'un ton blessé, que ma proposition n'a rien de ridicule, qu'elle est raisonnable.
Six convives achevaient de déjeuner.

—Peut-être. Reste à savoir si elle est pratique.
—Je ne découvre rien qui t'empêche de l'accepter.
—Vraiment! C'est qu'alors la frayeur te montre la position à travers de singulières lunettes. Nous nous sommes trop avancés, mon bon docteur, pour avoir encore notre libre arbitre. Aller de l'avant nous est impérieusement commandé. Reculer maintenant, serait attirer nos adversaires sur notre piste. Quoi que nous fassions, il faudra en découdre. Or, bataille pour bataille, mieux vaut choisir son terrain et commencer. A forces égales, l'agresseur gagne trois chances sur dix, on l'a calculé.
—Ce sont des mots!...
—Bah!... sont-ce des mots aussi, nos confidences à Croisenois?...
L'argument, s'il n'ébranla pas le docteur, le frappa vivement.
—Serait-il donc assez infâme pour nous trahir? fit-il.
—Pourquoi non, si c'est son intérêt évident? Réfléchis et juge: Croisenois est au bout de son rouleau; nous l'avons ébloui des perspectives d'une fortune princière: à quel parti s'arrêtera-t-il si nous allons lui dire: «Pardon! il n'y a rien de fait; vous êtes dans la misère; restez-y!»
—On pourrait le désintéresser, l'assister.
—Et cela nous conduirait, où? Veux-tu payer ses dettes, dégager son héritage, défrayer son luxe et ses passions? Quelles limites auront ses exigences? Depuis que je lui ai livré le secret de l'association, il nous tient autant que nous le tenons; plus même, car il a moins à risquer. Nous lui avons appris la musique, docteur, il nous ferait joliment chanter.
—Ah!... tu as été bien imprudent.
—Sacrebleu! il faut pourtant se confier à quelqu'un. D'ailleurs, les deux affaires, celle du duc de Champdoce et celle de Sabine, se tiennent. Je les ai conçues ensemble, ensemble elles réussiront ou me craqueront entre les mains.
—Ainsi, tu persistes?
—Plus que jamais.
Depuis un moment, le docteur, avec une affectation qui ne pouvait échapper à son interlocuteur, agitait et faisait sonner le médaillon d'or pendu à la chaîne de sa montre.
—J'ai juré autrefois, prononça-t-il avec un pâle sourire, que nos destinées seraient communes. Je ne me dédis pas. Marche, si périlleuse que me semble la route où tu t'obstines, je te suivrai jusqu'au bout... jusqu'au fossé de la culbute. J'ai sous la main ce qu'il faut pour éviter les angoisses de la chute: Une contraction du gosier, comme pour avaler une pilule amère, une convulsion foudroyante, un vertige, un hoquet... et tout est fini.
La lugubre précaution du docteur avait toujours offusqué le bon Tantaine. Elle lui fut en ce moment particulièrement désagréable.
—Oh!... assez, fit-il. Si tout tourne mal, tu utiliseras ton médaillon; jusque-là, par grâce, laisse-le en repos.
Il se leva de l'air le plus mécontent, s'adossa à la cheminée, et poursuivit:
—Pour des gens de notre trempe, un danger connu n'est plus un danger. On nous menace, nous nous défendrons. Malheur à qui me gêne. Au pis aller, j'aurai recours aux grands moyens.
Il s'interrompit, alla ouvrir toutes les portes pour se bien assurer que personne n'écoutait derrière, et, revenant à sa place, il reprit d'une voix sourde:
—En résumé, un seul homme nous fait obstacle: André. Supprime le, tout va comme sur des roulettes.
L'excellent Hortebize tressauta comme s'il eût été touché d'un fer rouge.
—Malheureux! s'écria-t-il, tu voudrais...
Le vieux clerc eut un petit rire sec des plus effrayants.
—S'il le fallait, pourtant! répondit-il. Ne vaut-il pas mieux tuer le diable que d'être tué par lui?
L'effroi du digne M. Hortebize était tel que ses dents claquaient comme des castagnettes. Il consentait bien à demander aux gens: «La bourse ou l'honneur!» Mais demander: «La bourse ou la vie!» et frapper...
—Et si nous étions découverts! balbutia-t-il.
—Nous? Allons donc! Suppose le crime commis: la justice cherchera à qui il profite. Arrivera-t-elle à nous? Jamais. Par exemple, elle saura que cette mort rend à M. de Breulh la main d'une femme qu'il adore, et qui lui préférait André...
—Horrible!... fit le docteur révolté.
—Eh! je le sais bien. Aussi ferai-je tout au monde pour éviter cette extrémité. Les moyens violents me répugnent autant qu'à toi. Je chercherai, je trouverai mieux...
Il s'arrêta court. Paul rentrait une lettre à la main.
Le protégé de B. Mascarot rayonnait, et c'est d'un air de suffisance bien plaisant qu'il tendit la main au docteur Hortebize et au vieux clerc d'huissier.
—Par ma foi!... messieurs, dit-il, du ton le plus dégagé, je comptais bien sur votre aimable visite, mais non de si bonne heure. Je remercie le hasard qui m'a inspiré la pensée de monter un moment.
Le père Tantaine eut bien du mal à s'empêcher de hausser les épaules.
Involontairement, il comparait cette crânerie toute nouvelle de Paul à ses défaillances vingt-quatre heures plus tôt, à cette même place.
—Les affaires vont donc comme nous voulons? interrogea le docteur.
—Elles vont au moins assez bien pour que, même en cherchant bien, je ne puisse trouver un sujet de plainte.
—Vous venez de donner votre leçon?
—Précisément. Je quitte à l'instant Mme Grodorge. Quelle femme aimable et charmante! Vous dire de quelles prévenances elle m'a comblé est impossible.
Paul eût ignoré totalement pourquoi et comment la porte de Mme Grodorge lui était ouverte, qu'il ne se fût pas exprimé autrement.
—On s'explique, cela étant, votre satisfaction si légitime, fit le docteur avec une nuance de persiflage que Paul ne saisit pas.
—Oh!... répondit-il, je ne m'en fais pas accroire pour si peu de chose. Si je vous semble ravi, c'est que j'ai d'autres raisons... plus sérieuses.
—Serait-ce une indiscrétion de vous demander lesquelles?
Paul prit la mine grave et mystérieuse de l'adolescent qu'étouffe son premier secret d'amour.
—Je ne sais trop si j'ai le droit de parler, confiance oblige.
—Diable!... une aventure, déjà!
L'amour-propre de l'élève du placeur s'épanouissait délicieusement.
—Gardez votre secret, mon cher enfant, conseilla le père Tantaine, gardez-le.
C'était bien le moyen de lui délier promptement la langue; le malicieux bonhomme l'avait prévu.
—Oh! monsieur, protesta-t-il, me croyez-vous donc ingrat à ce point d'avoir quelque chose de caché pour vous!...
Il agita triomphalement le papier qu'il tenait à la main, et ménageant autant que possible ses effets, il poursuivit:
—Voici une lettre que m'a remis la concierge lorsque je suis rentré. Elle m'a été apportée par un garçon de banque. Devinez-vous de qui elle peut être? Allez, ne cherchez pas, elle est de mademoiselle Flavie Rigal et ne me laisse aucun doute sur ses sentiments à mon égard.
—Oh!...
—C'est ainsi. Le jour où je prendrai la peine de le vouloir sérieusement, Mlle Flavie deviendra Mme Paul.
Une fugitive rougeur, aussitôt disparue, courut sous la peau épaisse et ridée du vieux clerc d'huissier.
—Vous êtes heureux!... fit-il, non sans un tremblement fort appréciable de la voix, bien heureux!...
L'autre, négligemment, releva le revers de son paletot, et, passant son pouce dans l'entournure de son gilet, répondit:
—Mon Dieu oui!... Mais sans grands efforts je vous prie de le croire. Je n'ai pas déplu à Mlle Flavie, et à ma troisième visite, elle me le confessait bien gentiment.
Comme s'il eût jugé ses lunettes insuffisantes à dissimuler ses émotions, le père Tantaine écoutait, le visage caché entre ses mains.
—Hier soir, cependant, poursuivit Paul, Mlle Flavie avait été d'une réserve et d'une froideur désespérantes. Vous pensez peut-être que je me suis efforcé de l'attendrir? Point. Je me suis dit: «Mignonne, tu perds ton temps,» et je l'ai quittée de meilleure heure que de coutume.
Il mentait; il avait été horriblement inquiet.
—Et j'agissais sagement, continuait-il. La pauvre fille! Pour me tenir rigueur, elle luttait contre son cœur. Écoutez plutôt ce qu'elle m'écrit:
Il rejeta ses cheveux en arrière, se posa de la façon qu'il jugeait la plus avantageuse, et lut:
«Mon ami,
«J'ai été méchante hier, et je m'en repens. Je n'ai pu dormir de la nuit, en me rappelant la grande tristesse qu'on lisait dans vos yeux quand vous vous êtes retiré. Paul, c'était une épreuve. Me pardonnerez-vous? J'ai plus souffert que vous, croyez-le.
«Quelqu'un qui m'aime bien, hélas! plus que vous peut-être, me répète sans cesse qu'une jeune fille qui livre à celui qu'elle aime sa pensée entière, risque son bonheur. Est-ce vrai cela?
«Hélas! ce serait bien malheureux, Paul, car moi je ne saurais jamais feindre. Et, la preuve, c'est que je vais tout vous dire. Mon bon père est le meilleur, le plus excellent des hommes, et tout ce que je veux il le veut. Je suis bien sûre que si votre ami, notre bon docteur Hortebize venait de votre part lui présenter une certaine requête, il ne dirait pas: non. Je suis bien sûre que si je le priais d'une certaine manière, il me répondrait: oui...»
—Et cette lettre ne vous a pas touché? demanda le père Tantaine.
—Franchement, si. Écoutez donc, il y a un million de dot.
Sur cette vanterie, le vieux clerc d'huissier se dressa d'un bon si menaçant, que Paul recula, stupéfait de ce soudain mouvement de colère.
Mais, sur un coup d'œil de l'excellent Hortebize, le bonhomme se contint.
—Si encore il pensait ce qu'il dit, gronda-t-il; si son vice n'était pas pure fanfaronnade.
—C'est notre élève!... fit le docteur avec un sourire.
Le bon Tantaine, cependant, s'était approché de Paul. Il posa sa large main sur sa tête, et froissant presque brutalement ses beaux cheveux blonds, il lui dit:
—Tu ne sauras jamais, mon garçon, tout ce que tu dois à Mlle Flavie!
Cette scène rapide impressionna Paul d'autant plus vivement, qu'il n'en pouvait comprendre ni les motifs ni la portée.
Voilà deux hommes qui avaient mis en œuvre les deux plus puissantes ressources de leur funeste esprit pour pervertir en lui tout sens moral; il essayait de mettre leurs leçons en pratique, espérant s'attirer leurs éloges, et, au lieu de cela, ils le traitaient avec le dernier mépris. C'était inexplicable.
Mais, avant qu'il fût assez revenu de sa surprise pour interroger, le père Tantaine avait maîtrisé son émotion.
—Mon cher enfant, reprit-il, voici ma commission faite. Si je tenais à vous voir, c'est uniquement parce que je craignais quelque défaillance de votre énergie.
—Cependant, monsieur...
—Oh!... réparation d'honneur. Vous êtes fort, bien plus fort que je ne le pouvais supposer.
—Il a fait des progrès, l'enfant! approuva le docteur.
—Tant de progrès, que le moment est venu de le traiter en homme. Ce soir, mon cher Paul, M. Mascarot aura par Caroline Schimel le mot de l'énigme qu'il poursuit. Demain à deux heures, trouvez-vous à l'agence, vous saurez tout.
Paul voulait répliquer, s'informer, le bon Tantaine ne lui en laissa pas le temps.
Il lui coupa la parole d'un adieu des plus secs, et sortit en entraînant le docteur, de l'air d'un homme qui fuit une explication irritante ou périlleuse.
—Partons, lui disait-il à l'oreille, une minute encore et je battrais ce misérable petit farceur. Ah!... Flavie, Flavie!... Ta folie d'aujourd'hui te coûtera plus tard des larmes de sang!...
Les deux associés étaient déjà au bas de l'escalier, que le protégé de B. Mascarot demeurait encore debout, au milieu de son petit salon de travail, un bras en avant, la bouche entr'ouverte, frappé d'immobilité, offrant le plus parfait modèle d'une statue de la confusion.
Toute la fierté qui le gonflait l'instant d'avant s'était évaporée comme le gaz d'un ballon crevé d'un coup d'épingle.
—Dieu sait, pensait-il, ce que doivent dire de moi ce misérable médecin et cet odieux clerc d'huissier. Sans doute ils rient de ma naïveté, ils se moquent de mes prétentions!...
Cette pensée l'exaspérait jusqu'à le faire grincer des dents; colère bien injuste, en vérité! Ni le docteur, ni le bon Tantaine n'avaient prononcé le nom de Paul, une fois hors de chez lui.
Tout en remontant la rue Montmartre, Tantaine et le docteur ne s'occupaient que de trouver un moyen de paralyser les démarches d'André.
—Mes informations sont beaucoup trop vagues, disait le bonhomme; j'ai trop peu étudié le terrain pour prendre un parti. Ma tactique pour le moment est de ne pas donner signe de vie, et j'ai donné, dans ce sens, mes instructions à Croisenois. Mais j'ai attaché un de nos agents à chacun de nos adversaires. André, M. de Breulh, la vicomtesse, ne sauraient faire un mouvement sans que je sois prévenu. J'ai une oreille à leur porte, un œil au trou de leur serrure, lorsqu'ils se croient le plus en sûreté. Bientôt je verrai clair dans leur jeu, et alors... Va, reprends ton heureuse insouciance et fie-toi à moi.
Ils étaient arrivés au boulevard; le vieux clerc d'huissier s'arrêta brusquement et tira sa grosse montre d'argent.
—Déjà quatre heures! s'écria-t-il. Comme le temps file! Je te quitte, je n'ai plus une minute à perdre. Ce n'est pas quand on a du lait sur le feu qu'on peut s'endormir. J'ai dix courses indispensables à faire. Ne dois-je pas surveiller mes observateurs et m'assurer qu'ils sont à leur poste.
—Du moins, on te verra ce soir?
—C'est peu probable. Tel que tu me vois, je me propose d'aller dîner dans quelque restaurant des boulevards extérieurs.
Le docteur ouvrit de grands yeux.
—Oh!... pas pour mon plaisir, je te l'affirme, ajouta le bonhomme. J'ai ce soir rendez-vous au Grand-Turc, avec ce garnement de Toto-Chupin. Je dois y trouver cette Caroline, qui possède, j'en mettrais ma main au feu, le secret des Champdoce. Elle est discrète, rusée, sous le coup très probablement de menaces effroyables, mais elle adore les petits verres, et ce sera bien le diable si je ne découvre pas la liqueur qui lui délie la langue. Sur ce, je suis pressé, à demain!...
XXVI
Oui, il était pressé, le père Tantaine, et la preuve, c'est que lui, l'infatigable marcheur, il prit une voiture à l'heure et promit cent sous de pourboire pour être mené bon train.
C'est au coin de la rue Blanche et de la rue de Douai qu'il se fit conduire tout d'abord. Il ordonna au cocher de l'attendre et gagna d'un pas leste l'heureuse maison où le jeune M. de Gandelu avait installé sa divinité.
Il passa sans rien demander devant le concierge, en homme qui connaît les êtres, il sonna sans se tromper à l'appartement si somptueusement meublé où Rose s'était métamorphosée en vicomtesse Zora de Chantemille.
On fut assez longtemps à venir à son appel.
Enfin, au bout de deux minutes, la porte fut ouverte par une grosse fille au teint enluminé, le bonnet de travers. C'était la cuisinière de Zora-Rose, cette Marie qui avait si religieusement rapporté à B. Mascarot les onze francs qu'elle lui devait.
A la vue du vieux clerc, elle laissa échapper une exclamation de plaisir.
—Eh! s'écria-t-elle, c'est le père Tantaine qui arrive comme marée en Carême.
—Chut! fit le bonhomme d'un air inquiet.
—Tiens, pourquoi se gêner?
—Si votre maîtresse entendait, elle pourrait venir.
La cuisinière éclata de rire.
—Pas de danger!... répondit-elle; madame est dans un certain endroit d'où on ne revient pas comme cela. Vous savez, les bijoux précieux risquent de s'égarer, et on les serre.
Cette périphrase, qui signifiait que la pauvre Rose avait été arrêtée, sembla surprendre beaucoup le vieux clerc.
—Pas possible! s'écria-t-il.
—C'est comme cela. Mais entrez donc, on vous contera la chose pendant que vous trinquerez avec notre société.
Dans la salle à manger, où pénétra le père Tantaine, six convives, assis devant une table chargée de bouteilles, achevaient un déjeuner commencé vers midi.
L'honorable société était composé de quatre femmes, que le bonhomme reconnut pour des pratiques de l'agence, et de deux messieurs. Sur la seule physionomie de ces messieurs, on ne leur eût pas confié sa bourse.
—Comme vous le voyez, papa, commença le cordon bleu, après que son nouvel invité eut trinqué et bu, on se passe du bon temps. C'est tout de même une drôle d'affaire. Imaginez-vous qu'hier, comme je venais de mettre mon dîner en train, deux messieurs se présentent pour parler à madame. On les fait entrer et tout de suite ils lui déclarent qu'ils viennent la chercher pour la conduire en prison. Là-dessus, la voilà à pousser des cris si perçants, qu'on devait l'entendre de la rue Fontaine. Elle ne voulait pas marcher; elle s'accrochait aux meubles. Alors, eux, très proprement, vous l'ont prise par la tête et par les pieds et l'ont portée à un fiacre qui attendait en bas. Emballée. Cela fait ma quatrième patronne qui a du désagrément... Mais vous ne buvez pas!
Elle saute à terre et part comme si elle avait le diable à ses trousses.

Le doux Tantaine tenait le renseignement qu'il était venu quérir; il s'excusa poliment et se retira, laissant continuer le festin qui semblait ne devoir finir qu'avec la dernière bouteille de la cave.
—De ce côté-ci, murmurait-il en montant en voiture, tout va pour le mieux... Voyons ailleurs.
Ailleurs, ce fut d'abord aux Champs-Élysées...
Il descendit non loin de la bâtisse de M. Gandelu père, et s'approcha d'un petit homme brun qui, armé d'une latte, écartait les passants, qu'eussent pu atteindre les gravats tombant des échafaudages.
—Quoi de neuf, La Candèle, demanda-t-il.
—Rien, monsieur Tantaine; dites bien au patron que j'ouvre l'œil.
Successivement le bonhomme alla causer quelques instants avec un valet de pied de M. de Breulh et une fille de service de Mme de Bois-d'Ardon.
Puis, congédiant sa voiture, il gagna d'un pied leste l'établissement du père Canon, le marchand de vins de la rue Saint-Honoré, où il trouva Florestan.
Autant le beau domestique est humble avec B. Mascarot, autant il est fier avec le pauvre Tantaine.
Cette fois, pour mieux constater sa supériorité, il le força d'accepter à dîner. Mais il ne put rien lui apprendre, sinon que Mlle Sabine était d'une tristesse morne.
Il allait être huit heures, quand le vieux clerc put enfin se débarrasser de Florestan et sauter dans un fiacre pour se faire conduire au Grand-Turc.
C'est rue des Poissonniers, au 18e arrondissement, à cent pas du boulevard extérieur, que se balance au vent l'enseigne du Grand-Turc, cet établissement dont les séductions multiples irritaient si fort depuis huit jours les convoitise de Toto-Chupin.
Éloquente plus qu'un pitre de foire, la façade qui crie aux passants: «Entrez!» promet à l'intérieur un résumé de toutes les joies de ce monde: Bonne table d'hôte à six heures, café, bière, liqueurs, et par-dessus le marché, danse, pour précipiter la digestion.
Un couloir assez long donne aux élus l'accès de ce paradis terrestre.
Les deux portes qu'on trouve au fond conduisent, celle de droite au bal, celle de gauche à la table d'hôte.
Là viennent prendre leur repas du soir quantité d'employés, des artistes à leurs débuts et des rentiers des environs.
Le dimanche, il n'y a jamais assez de place, et encore on tient les enfants au-dessous de sept ans sur les genoux, comme dans les omnibus.
A coup sûr, le baron Brisse demanderait parfois à remanier le menu: mais comme les appétits les plus robustes y trouvent leur satisfaction, tout est pour le mieux.
La table d'hôte, d'ailleurs, est la moindre des attractions.
Les dernières bouchées du dessert sont à peine avalées, que sur un signe du patron, tout à coup il se fait un grand remue-ménage.
En un clin d'œil, la vaisselle et les nappes sont enlevées. Le restaurant devient café, la bière coule à flots. Le bruit des dominos remplace le cliquetis des fourchettes.
Ce n'est rien encore. A ce second signal, on ouvre à deux battants une large porte, et aussitôt on cesse de s'entendre. C'est l'orchestre du bal qui verse dans la salle d'hôte ses torrents d'harmonie.
Libre alors aux dîneurs de profiter des cornets à pistons, le prix d'un repas donne l'entrée gratuite au bal.
Pourtant, malgré cette faveur, les deux clientèles de l'établissement, celle de l'estomac et celle des jambes, ne se mêlent guère.
Cela tient-il à la spécialité du bal? On ne s'y amuse pas, comme ailleurs, à l'éternel quadrille, on n'y danse presque exclusivement que des «danses tournantes,» des polkas, des mazurques, des valses. Oh!... des valses surtout. Le Grand-Turc est le conservatoire de la valse, c'est connu.
Tout, on le voit vite, a été sacrifié à cette danse jalouse. Le milieu de la salle, qui affecte la forme d'une rotonde, est isolé par une banquette décrivant un cercle parfait.
Le décor du dôme qui représente des colombes planant dans l'azur, manque peut-être de fraîcheur, mais le parquet est merveilleusement soigné et entretenu, glissant à point et uni comme un miroir.
N'est-ce pas dire que la Germanie parisienne se précipite à ce bal avec une passion qui rappelle celle des enfants de l'Auvergne pour leur musette?
Au Grand-Turc, il doit parler allemand, le galant cavalier qui se risque à inviter une dame pour la prochaine, ou tout au moins connaître le gracieux idiome des environs de Strasbourg.
Mais aussi quels duos de totons, quels vertiges, quels tourbillonnements! C'est au Turc qu'il faut voir les cordons-bleus de l'Alsace, raides, sans un mouvement de tête, la bouche entr'ouverte, l'œil mourant, tourner pendant des quarts d'heure avec la grâce de ces petits danseurs de bois des orgues de Barbarie.
Pour la dixième fois déjà dans la soirée, le maître des cérémonies du bal venait de crier de sa voix la plus enrouée: «En place! en place!» quand le bon père Tantaine se présenta, après avoir jeté au guichet ses cinq sous d'entrée.
La fête était alors fort animée, et l'atmosphère commençait à se charger de lourdes émanations et de parfums étranges. Tout nouveau venu eût été suffoqué. Mais le vieux clerc d'huissier ressemble en ceci à Alcibiade, que partout où le conduisent les nécessités de sa profession, il est à l'aise autant que chez lui.
C'était la première fois qu'il venait au Turc, et cependant c'est de l'air d'un vieil habitué qu'il parcourut les endroits réservés aux buveurs, le rez-de-chaussée, d'abord, puis la galerie du premier étage.
Mais c'est en vain qu'il essuya les verres de ses lunettes, troublés et obscurcis par la buée du bal, il n'aperçut ni Caroline Schimel ni Toto-Chupin.
—Aurais-je fait une course inutile, grommela-t-il, où suis-je simplement arrivé trop tôt?
Attendre, était impossible. Il redescendit donc, alla s'installer dans la partie la plus éclairée, près du comptoir, et se fit servir une chope de bière.
Pour se distraire, il avait en face de lui le tableau symbole de l'établissement.
C'est une grande peinture où les couleurs terribles n'ont pas été ménagées.
Cela représente un homme affligé d'une gênante obésité, coiffé d'un mouchoir blanc, vêtu d'un maillot bleu, assis dans un fauteuil rouge, près d'une tenture verte, les pieds sur un tapis jaune. D'une main, il tient son ventre; et, de l'autre, il tend un verre pour qu'on lui verse à boire.
On voit très bien que c'est un Grand Turc, à sa pipe d'abord, qui est énorme, au lion qui est près de lui, et enfin à la sultane qui, de l'air le plus gracieux, emplit sa coupe d'une bière écumeuse.
Cette sultane elle-même, superbe personne blonde, bien portante et richement mise, est née, cela saute aux yeux, en Alsace, ce qui est une délicate flatterie de l'artiste à l'adresse des danseuses de l'établissement.
Le vieux clerc d'huissier admirait, lorsqu'il fut troublé par une voix paillarde qui discutait loin de lui.
Machinalement, il prêta l'oreille; il lui semblait reconnaître cette voix.
—Mais c'est Chupin, se dit-il, le misérable garnement! Où donc est-il, que je ne l'ai pas aperçu?
Il se retourna, et à deux tables plus loin, dans un recoin assez obscur, il finit par distinguer celui qu'il cherchait.
Qu'il fût passé près de Toto sans le reconnaître, il n'y avait rien de surprenant à cela: Toto ne se ressemblait plus.
Non, Toto n'avait plus rien du piteux drôle qui grelotait sous une lamentable blouse percée; il reluisait, il rayonnait, il resplendissait.
Son plan était fait le jour où il avait arraché cent francs au doux Tantaine, et ce plan, il l'avait mis à exécution.
Il s'était juré qu'il serait beau; il était superbe. Toutes les splendeurs d'un magasin de confections d'occasion y avaient passé. Après s'être outrageusement moqué du jeune M. Gaston de Gandelu, qu'il comparait à un singe, il avait évidemment cherché à le copier.
Il portait un petit veston court et clair, un gilet surprenant de couleur et de dessin et un pantalon à sous-pieds. Lui, qui jadis méprisait les chemises, il tournait péniblement le cou dans un faux-col terriblement raide qui lui descendait jusqu'au milieu de la poitrine. Comme il était tête nue, on voyait clairement qu'il avait confié sa tête à un coiffeur; ses cheveux, d'un jaune sale, frisaient.
Il était assis devant une table chargée de plusieurs mooss vides, et, en face, buvant avec lui, se tenaient deux messieurs qui avaient bien l'air d'être ce qu'ils étaient. Il avaient la cravate à la Colin, la coquette casquette de toile cirée, et leurs cheveux, ramenés sur le côté, formaient deux accroche-cœurs soigneusement collés et maintenus aux tempes.
A l'importance de Toto-Chupin, à sa mine fière, à son verbe haut, il n'était pas difficile de comprendre qu'il régalait et qu'il jouissait de la supériorité qu'a celui qui paye à boire sur celui qui accepte.
Le bon Tantaine se levait pour aller prendre le garnement par l'oreille, quand une réflexion soudaine l'arrêta.
Cauteleusement, avec une prudente lenteur, sans le moindre mouvement qui pût attirer l'attention de l'aimable trio, il se retourna, enjamba deux bancs et parvint à se rapprocher beaucoup en se dissimulant derrière un des pilliers qui soutiennent la galerie supérieure.
Grâce à cette manœuvre, qui lui prit bien cinq minutes, il se trouvait à la portée de tout entendre.
C'était Chupin qui avait la parole:
—Vous avez beau me «blaguer,» disait-il à ses deux amis, et m'appeler petit crevé, je resterai toujours comme je suis; d'abord c'est mon idée, et ensuite, pour travailler dans le grand, comme je veux, il faut avoir l'air cossu.
Les deux messieurs riaient aux larmes.
—Oh?... je sais bien, poursuivait Toto, que j'ai une bonne tête avec mes habits, mais cela vient de ce que je n'en ai pas l'habitude. La belle malice! On s'y fera bien vite. S'il le faut, je me payerai des leçons d'un maître de danse pour ressembler à quelqu'un de très chic.
—Voilà une pose!... fit un des messieurs. Dis donc Chupin, quand tu iras au bois en voiture, tu m'emmèneras?
—Tiens! pourquoi pas! Qu'est-ce qu'il faut pour avoir une voiture? de l'argent. Quels sont ceux qui gagnent de l'argent? Ceux qui ont un «truc». Eh bien! moi j'en ai un qui a crânement réussi à ceux qui me l'ont appris. Pourquoi ne me réussirait-il pas?
C'est avec une réelle terreur que le père Tantaine venait de s'apercevoir que Toto était ivre. Que savait-il au juste, qu'allait-il dire?
Le bonhomme se tenait sur ses gardes, prêt à renfoncer d'un bon coup de poing dans la gorge du garnement la première parole compromettante.
Les deux invités de Toto, eux aussi, savaient bien qu'il avait trop bu.
Depuis qu'il semblait disposé à leur livrer le secret de ses intentions, ils étaient devenus fort attentifs et échangeaient des regards d'intelligence.
Pourquoi, en effet, ce précoce gredin n'aurait-il pas, ainsi qu'il le prétendait un «truc» ingénieux?
Ses habits neufs, sa suffisance, ses libéralités prouvaient en tout cas qu'il possédait de l'argent. Où l'avait-il pris? Le lui faire confesser pour puiser aux mêmes sources était indiqué. Il avait le vin si expansif que lui arracher les dernières confidences ne pouvait pas être bien difficile.
D'un coup d'œil, ces messieurs à accroche-cœurs s'entendirent mieux que larrons en foire et se distribuèrent les rôles.
Le plus jeune secoua la tête d'un air incrédule et ironique à la fois.
—Toi, un «truc» jamais de la vie.
L'autre, aussitôt, prit le parti du jeune garnement, ce qui était le sûr moyen de caresser sa vanité et de lui délier la langue.
—Pourquoi donc pas? dit-il.
—J'en ai un, affirma Toto.
—Dis-le donc, si tu ne veux pas que l'on croie que tu te vantes.
—C'est simple comme bonjour, fit-il enfin, seulement il s'agissait d'inventer la chose. Je vais vous en donner une preuve. Supposons que j'aie vu Polyte, que voilà, «lever» deux paires de bottes à un étalage.
Le susdit Polyte protesta avec une telle énergie, que le bon Tantaine, qui ne perdait pas un mot de la conversation, ne douta pas qu'il n'eût sur la conscience quelque méfait de ce genre.
—Ce n'est pas la peine de «t'enlever,» continua Toto, puisqu'on te dit que c'est une supposition. Mettons que ce soit arrivé et que je le sache. Savez-vous ce que je fais? Je vais tout droit trouver mon Polyte, et je lui dis dans le tuyau de l'oreille: «Part à deux, ou je vends la mèche.»
—Possible, mais alors, moi, pour ta part, je te casserais la figure.
Oubliant le rôle d'homme distingué, Toto eût le geste narquois des gamins de Paris.
—Tu ne casserais rien, dit-il, parce que tu n'es pas une bête. Tu te dirais: «Si je fais mal à ce garçon, il criera comme un aveugle, cela donnera l'éveil et on m'arrêtera.» Et au lieu de cela tu tâcherais de t'en tirer au meilleur marché possible; tu marchanderais et nous finirions par nous arranger très bien.
—Et c'est là ce que tu nommes un «truc?»
—Mais oui. Est-ce qu'il n'est pas bon? On laisse les imbéciles courir seuls tous les risques, et ensuite on les force à partager les bénéfices.
—Connu, le système! C'est tout simplement du chantage.
—Précisément, je m'en flatte.
Et, sur cette fière déclaration, Toto empoigna un mooss vide et se mit à frapper sur la table de toutes ses forces, criant qu'il avait soif et qu'on apportât à boire pour lui et ses deux amis.
Les deux messieurs, pendant ce temps, se regardaient d'un air passablement penaud. La comparaison de Toto ne leur apprenait rien de neuf, rien de pratique surtout.
Le chantage est une spéculation d'une simplicité primitive, à la portée de toutes les intelligences; le difficile est de trouver quelqu'un à faire chanter, et quelqu'un ayant de la voix, c'est-à-dire de l'argent.
L'objection de Polyte trahit immédiatement cette préoccupation.
—Je ne dis pas qu'il n'y a pas de bons coups à faire dans cette partie, remarqua-t-il, mais il doit y avoir du chômage, dans cet état-là. On n'est pas réveillé tous les matins par un filou qui vous dit: «Viens-t-en voir un peu comment je décroche les bottes aux étalages!»
—Cette idée exclama Chupin en haussant les épaules, c'est dans ce métier-là comme dans les autres: il faut se remuer pour gagner de l'argent. Certainement, si on attend les clients à domicile, ils ne viennent guère; mais on les cherche, et on les trouve!
—Où?
—Ah! voilà!...
Il y eut un silence dont le doux Tantaine eut envie de profiter pour se montrer. Il était certain ainsi de couper court aux confidences. Mais d'un autre côté il jugeait utile de connaître les idées du garnement. Il se rapprocha donc encore, au point qu'il n'était plus séparé du trio que par un pilier.
Toto, lui, oubliant l'harmonie de sa frisure, se grattait la tête avec cette mine si plaisamment grave que prennent les ivrognes quand ils vont à la pêche de leurs idées.
—Bast!... prononça-t-il enfin, pourquoi pas?
Il se pencha vers ses invités, et mystérieusement, il ajouta:
—On est entre amis, on peut parler?
—N'aie pas peur.
—Eh bien! c'est aux Champs-Élysées que je trouve mon affaire, et deux fois par jour plutôt qu'une.
—Pourtant, je ne vois pas d'étalage à dégarnir par là.
Chupin haussa dédaigneusement les épaules.
—Pensez-vous donc, reprit-il, que je m'adresse aux voleurs? Mauvaise affaire? Parlez-moi des honnêtes gens, voilà des pratiques qui aiment à chanter! les honnêtes gens, c'est doux, c'est généreux.
Le père Tantaine frémit. Il se souvenait d'avoir entendu B. Mascarot prononcer une phrase dans ce genre. Il fallait que Toto eût écouté aux portes.
—Allons donc!... exclama Polyte, les honnêtes gens n'ont pas de raisons pour chanter.
Toto faillit briser sa chope, tant il la posa rudement sur la table.
—Me laisserez-vous parler? fit-il.
—Cause, Toto, répondirent les autres.
—M'y voilà. Donc, quand on a besoin de monnaie, on file aux Champs-Élysées, les mains dans ses poches, et on va s'asseoir sur un banc, le long d'une des avenues qui sont entre la grande allée et le quai. Sur son banc, on fait ce qu'on veut; on peut en «griller une ou deux,» mais en même temps on guigne les fiacres qui marchent doucement. Dès qu'il s'en arrête un, on court voir qui en descend. Si c'est une honnête femme, on a gagné sa journée.
—Et tu sais reconnaître une honnête femme, toi!
—Un peu! Est-ce que cela ne se voit pas! Une honnête femme qui descend d'une voiture où elle ne devrait pas être fait une drôle de figure, je vous le promets. Elle est à la portière, qui allonge la tête, qui guette de droite à gauche, qui baisse son voile si elle en a un. Dès qu'elle croit que personne ne le regarde, elle saute à terre, et elle part comme si elle avait le diable à ses trousses...
—Et ensuite?
—Ensuite!... On prend le numéro de la voiture et on «file» la dame jusque chez elle.
Pour le coup, le bon Tantaine n'en pouvait douter, Toto intéressait prodigieusement ses auditeurs.
Pour lors, continua-t-il, on pose à la porte pour donner à la dame le temps de monter chez elle. Dès qu'on la suppose arrivée, on se précipite chez le concierge en disant: «Excusez! je désirerais savoir le nom de la dame qui vient de rentrer?»
—Et tu crois que les portiers disent les noms comme cela?
—Pas du tout. Aussi a-t-on toujours sur soi une ficelle, qui consiste en un joli petit portefeuille de treize ou vingt-cinq. Quand le pipelet vous a répondu d'un ton rogue: «Connais pas!» On sort le calepin de sa poche, et on dit d'un air de n'y pas toucher: «C'est vexant, car elle vient de laisser tomber ceci devant la maison, sur le trottoir, je voulais le lui rendre.»
Elle était en proie à une violente crise de nerfs.

Ravi de l'effet qu'il produisait, Toto vida, comme le plus vieil Allemand du Grand Turc, un énorme verre de bière, et poursuivit:
—Là-dessus, le portier devient aimable et poli, il dit le nom, il indique l'appartement, et l'on monte. Pour cette première fois, il s'agit de s'informer si la femme est mariée ou non, ce qui n'est pas malin. Si elle ne l'est pas, on a perdu son temps. Si elle l'est tout va bien!...
—Que dit-on dans ce cas?
—Rien. Seulement on va aux renseignements; puis, le lendemain, de bonne heure, on vient se mettre en faction devant la maison pour guetter la première sortie du mari. Dès qu'il s'est éloigné, on ne fait ni une ni deux, on va sonner chez lui, et on demande à parler à son épouse: c'est là qu'il faut de l'aplomb! «Madame, lui dit-on, j'ai pris hier, dans la journée, le fiacre numéro tant,—on indique le numéro de son fiacre à elle,—et j'ai eu le malheur d'y oublier mon porte-monnaie, qui contenait cinq cents francs. Comme je vous ai vue monter dans cette voiture immédiatement après moi, je viens vous demander, si, par hasard, vous ne l'auriez pas trouvé.»
Vous pensez bien que voilà une femme pas contente. Elle nie, elle se défend, elle se fâche, elle menace. Mais on ajoute poliment:
«Puisque c'est ainsi, madame, je m'adresserai à votre mari.»
Aussitôt, la peur la prend, et... elle chante.
—Et le tour est fait?
—Pour ce jour-là, oui, mais non pour toujours. Plus tard, dès que les fonds baissent; on retourne visiter la dame, et on joue le même jeu: «C'est moi, madame, qui suis ce pauvre jeune homme dont l'argent s'est trouvé perdu dans le fiacre nº..., etc..., etc.»
Et quand on a une douzaine de pratiques pareilles, on vit de ses rentes. Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je tiens à être si bien mis? Autrefois, quand j'avais ma blouse, on m'aurait offert cent sous; tandis que maintenant, je peux demander carrément mon billet de mille.
La verve railleuse des invités de Toto-Chupin peu à peu s'était éteinte. Ils réfléchissaient.
Il parut au père Tantaine que chacun d'eux, à part soi, tirait les dernières conséquences de ce qu'il venait d'entendre.
Pourtant leur physionomie n'exprimait qu'un ironique dédain.
—Pas neuf le «truc!» déclara Polyte au bout d'un moment.
—Non, pas neuf du tout! approuva l'autre.
C'est vrai. Cette abominable spéculation est vieille comme le mariage, comme la trahison, comme la jalousie.
Et il semble qu'elle doive durer et se perpétuer, tant qu'il y aura des maris jaloux de leur honneur et des femmes oublieuses de leurs devoirs.
Hélas! qui saurait compter, à Paris seulement, combien il est de malheureuses qu'un instant d'égarement, amèrement regretté quelquefois, livre sans défense à tous les caprices de la plus lâche et de la plus affreuse des tyrannies.
Un jour, lorsque heureuses et palpitantes, elles couraient à un rendez-vous d'amour, elles ont été épiées et suivies par un misérable. Et quelques jours après, en même temps que le remords, souvent, ce misérable est venu, bien autrement impitoyable, la prière aux lèvres et la menace dans les yeux, demander le prix de son silence, le prix d'une sorte de monstrueuse complicité.
Et depuis, pour ces esclaves infortunées du «chantage», l'existence n'a été qu'une longue angoisse. Plus de calme, plus de paix, de contentement, de repos d'esprit. A chaque coup de timbre de leur porte d'entrée, elles tressaillent et pâlissent. Qui vient? Serait-ce encore lui, l'être exécrable et vil, qui veut présenter quelque requête formidable, dans le goût de celle imaginée par Toto:
«Madame ne refusera pas un petit secours à un pauvre jeune homme qui a eu le malheur de perdre son porte-monnaie dans une voiture où madame est montée après lui! madame se souvient sans doute...»
Parfois la Gazette des Tribunaux révèle au public quelque turpitude de ce genre, mais qui donc y prend garde?
Pour bien des gens encore LE CHANTAGE, ce détestable crime qu'on retrouve partout, du premier au dernier degré de l'échelle sociale, n'est qu'un mot, un vain mot. On rit, on ne se croit pas menacé.
Qui n'a connu, cependant, l'histoire de la pauvre Mme de V...?
Un matin, elle se résout à une démarche horriblement compromettante et périlleuse; innocente, pourtant.
Elle se détermine à aller visiter, chez lui, dans la chambre qu'il occupe dans une maison meublée près de l'École-Militaire, un jeune chef d'escadron de hussards, qui tout l'hiver a été son courtisan assidu, qui lui a écrit trois ou quatre lettres qui l'ont touchée.
Si elle ose ainsi aller chez lui, c'est qu'il est dangereusement malade, qu'il voudrait la voir une dernière fois avant de mourir.
Elle prend une toilette de circonstance: robe sombre, chapeau à voile très épais. Elle sort, elle monte dans la voiture d'un de ces cochers marrons, qui sortent on ne sait d'où, et se fait conduire avenue de Lowendal.
Elle avait bien les allures effarouchées, l'air effrayé, les mouvements inquiets que Toto-Chupin décrivait à ses amis. Comme autant de preuves infaillibles d'honnêteté.
Même, ces signes étaient si visibles, que le cocher les remarqua. Il se promit qu'il saurait qui était cette femme, se jurant bien qu'il tirerait parti de sa faute, si faute il y avait.
Les moyens d'investigation ne lui manquaient pas.
Après être restée une demi-heure environ près du malade, qui ne la reconnut même pas, Mme de V... descendit toute en larmes, remonta en voiture, et se fit reconduire non devant sa maison, mais à une certaine distance.
Précautions vaines. Le misérable donna sa voiture à garder à un commissionnaire, et s'attacha aux pas de la pauvre femme.
Le soir même, il savait son nom, qu'elle était mariée et avait deux petites filles, que son mari était fort soupçonneux sans avoir raison de l'être, et enfin qu'ils passaient pour être riches. Il sut enfin où elle était allée.
Le lendemain, il se présentait, en l'absence du maître de la maison, et réclamait à Mme de V... 500 francs de pourboire.
Elle eut l'imprudence, la faiblesse de les donner.
Quelle misère! Elle se disait que d'un mot cet homme pouvait la perdre, briser sa vie, ruiner son honneur à elle, et aussi le bonheur et l'honneur de son mari et de ses enfants.
L'homme vit bien quelle terreur il produisit et projeta d'en abuser. Huit jours plus tard il reparut, implorant la petite charité de 1,000 francs, qui lui furent accordés. Cette somme dura peu. Il revint une troisième fois, puis une quatrième, une dixième, une vingtième, toutes les semaines, sans cesse, sans trêve.
Et si Mme de V... hésitait, se plaignait, marchandait, protestait qu'elle était sans ressources, qu'il la ruinait, il répétait avec son cynique sourire:
—Il faudra donc que je m'adresse à M. de V..., il sera plus généreux, lui; que ne donnerait-il pas pour savoir...
Et jamais le vil gredin ne se retira les mains vides.
Il ne conduisait plus de voitures, il s'amusait, vivait bien, buvait outre mesure. Il entretenait une maîtresse, et quand cette fille le tourmentait pour quelque fantaisie coûteuses, il courait chez Mme de V...
Comme à la longue il s'était accoutumé à l'ignominie, qu'il finissait par croire à l'impunité, il ne prenait plus de précautions. Il venait le matin, le soir, à toute heure, sans demander seulement si M. de V... était absent ou non. Plusieurs fois il se présenta complètement ivre, jurant, balbutiant des menaces incohérentes. Et les domestiques entre eux ne pouvaient expliquer qui était cet homme ni comment leur maîtresse ne lui parlait qu'à mains jointes.
Cela en vint au point que Mme de V... se trouva complètement dépouillée. Tout ce dont elle pouvait disposer avait passé aux mains du brigand. Elle en était à envoyer de l'argenterie de la maison au Mont-de-Piété, à n'oser plus s'acheter une robe, à économiser sur les dépenses du ménage, à faire danser—extrémité flétrissante!—l'anse du panier conjugal.
C'est dans ces circonstances que le cocher s'avisa d'exiger d'un seul coup une somme considérable, afin, disait-il, de s'épargner des démarches désagréables.
Mme de V... ne pouvant la lui remettre, il s'emporta, il jura, il fit dans le salon une scène révoltante, atroce.
Ne pouvant rien obtenir d'une femme qui n'avait plus rien, il sortit en déclarant qu'il accordait vingt-quatre heures de réflexion, et que c'était trop de bonté de sa part.
Il était à peine sorti, qu'il fallut porter Mme de V... à son lit. Elle était en proie à une violente crise de nerfs, la fièvre la prit, et ses jours furent en danger.
Ce fut un bonheur pour elle. Son délire révéla la vérité à son mari, et quand le misérable se présenta pour réclamer «son dû,» il trouva un officier de paix qui le pria de le suivre au dépôt.
Aujourd'hui ce cocher doit réfléchir dans quelque maison centrale, sur les dangers qu'il y a de trop «tirer sur la ficelle.»
C'est que la justice ne plaisante pas, lorsqu'il s'agit du «chantage,» une plaie hideuse où il faut porter le fer et le feu. Quant à la police, partout où elle le soupçonne, elle le poursuit, le cerne, le traque et venge les victimes. Cependant les auditeurs de Toto-Chupin, en dépit de leurs mines dédaigneuses, étaient excessivement surpris.
Eux qui avaient pratiqué tant de métiers honteux, ils ignoraient celui-là, dont la simplicité les séduisait. Raison de plus pour le déprécier en apparence, afin de tirer de Chupin des renseignements plus exacts.
—Ces choses-là, commença Polyte, ça se dit, mais ça ne se fait pas.
—Ça se fait, soutint Toto.
—As-tu essayé?
En tout autre moment, le vaniteux garnement eût répondu bravement: Oui! Mais en ce moment, les fumées de son ivresse s'épaississaient de plus en plus, et la vérité sortait des mooss de bière.
—Pas précisément, répondit-il, mais j'ai vu manœuvrer le «truc.» Beaucoup plus en grand, c'est vrai, raison de plus pour que je réussisse en petit.
—Tu as vu, tu as vu!...
—Comme je te vois remplir ta chope.
—Tu étais donc de l'affaire?
—J'en étais, et je mettais la main au pétrin. Ah! j'en ai suivi de ces voitures!... J'en ai filé, de ces beaux messieurs et de ces belles dames! Seulement, je ne travaillais pas à mon compte. J'étais comme qui dirait le chien qui attrape le gibier et ne le mange pas. Quel malheur!... Si encore on m'eût jeté un os, de temps en temps! Mais rien! du pain sec, des injures avec, des coups au dessert! Il n'en faut plus. Je vais m'établir.
—Et pour qui travaillais-tu comme cela?
Chupin se redressa avec une fierté extraordinaire. Loin de songer à dire du mal de B. Mascarot, il ne pensait qu'à exalter ses mérites, comme si de la gloire de ses maîtres il eût rejaillit quelque chose sur lui.
—Pour des gens, répondit-il, qui n'ont pas leurs pareils à Paris. Ah!... ils ne s'amusent pas à la bagatelle de la porte, ceux-là!... Aussi sont-ils riches à faire trembler. Tout ce qu'ils veulent, ils le peuvent, et si je vous contais...
Il s'arrêta court, la bouche béante, la pupille dilatée par la surprise et par la peur...
Il venait de voir se dresser devant lui le bon père Tantaine.
En apparence, l'épouvante de Chupin ne s'expliquait pas.
Jamais la physionomie du vieux clerc d'huissier n'était arrivée à une si parfaite expression de benignité niaise.
C'est d'une voix toute paternelle qu'il s'écria:
—Enfin, voici Toto, ce mauvais sujet que je cherche depuis plus d'une demi-heure. Sac à papier!... est-il assez beau! On dirait un fils de prince.
Mais le garnement demeura insensible à ce compliment, qui eût dû l'enchanter. Cette indulgence inaccoutumée le déconcertait.
Il est vrai que la seule vue du bonhomme avait suffi pour dissiper, comme par magie, les brouillards de bière et de vin qui obscurcissaient sa cervelle.
A mesure qu'il reprenait son sang-froid, il se rappelait vaguement tout ce qu'il venait de raconter. Il était navré de sa sottise et accablé du pressentiment d'un malheur indéterminé et pourtant certain.
C'est que la naïveté ne comptait pas au nombre des défauts de cet enfant de Paris. Sans cesse aiguisée aux meules de la nécessité, son intelligence était bien au-dessus de son âge.
Sa foi aux apparences doucereuses du père Tantaine était fort chancelante.
Il se sentait en face d'un problème, comprenant que de sa prompte résolution dépendait en quelque sorte son existence. Avait-il ou non été entendu? Tout était là, pour lui.
—Si ce vieux coquin m'a écouté, pensait-il, je suis perdu.
Et il l'examinait avec toute l'attention dont il était capable, comme s'il eût espéré déchiffrer cette vivante énigme.
Il était trop adroit cependant pour ne pas dissimuler ses inquiétudes. Le moindre silence d'angoisse devait le trahir.
C'est donc avec une gaîté trop bruyante pour n'être pas forcée, qu'il répondit:
—Je vous attendais, bourgeois, et c'est pour vous faire honneur que je me suis mis sur mon trente et un.
—A la bonne heure. C'est gentil, cela.
—Mais oui. Aussi j'espère bien que vous me permettrez de vous offrir quelque chose: un bock, un petit verre, un rien, histoire de trinquer...
Toto s'enhardissait jusqu'à proposer «une politesse» à son bourgeois, cela était prodigieux. Mais il eût osé bien d'autres énormités pour se grandir dans l'opinion des deux amis qu'il croyait avoir écrasés de sa supériorité.
Il s'attendait à voir son invitation rejetée bien loin; il se trompait. C'est fort honnêtement que le vieux clerc s'excusa, et comme d'une offre toute naturelle.
—Je sors de table, répondit-il.
—Raison de plus pour avoir soif, insista Chupin.
Il montra d'un geste fier les mooss vides restés sur la table, et ajouta:
—Voici ce que nous avons bu, mes amis et moi, depuis le dîner.
C'était une présentation. Le père Tantaine souleva légèrement son chapeau gras, et les messieurs à accroche-cœurs s'inclinèrent profondément.
Ces messieurs ne laissaient pas que d'être effarouchés par la présence de ce vieux.
En outre, estimant que le quart d'heure de Rabelais ne pouvait tarder à sonner, ils jugèrent prudent de s'esquiver, pour le cas où Toto se fût avisé de revenir sur sa générosité. Au Grand-Turc, comme ailleurs, c'est parfois l'invité qui est obligé de s'exécuter et de payer la carte.
L'instant leur était propice. Une valse venait de finir, et le maître des cérémonies hurlait son éternel «En place! en place!»
Les messieurs serrèrent la main de Toto, saluèrent le bonhomme et se perdirent dans la foule.
—Bons garçons! exclama Toto, qui ne rougit pas de ses amitiés.
Le vieux clerc modula du bout des lèvres un petit sifflement fort méprisant.
—Tu fréquentes des sociétés déplorables, Toto, fit-il, qui te gâteront...
—Oh!... c'est fait, bourgeois.
—Je le crains pour toi. Enfin, cela te regarde; tu sais ce que je t'ai répété maintes fois, tu finiras mal.
Cette prédiction à laquelle il est si bien accoutumé rendit à Toto presque toute sa tranquillité d'esprit.
—Si le vieux coquin se doutait de quelque chose, se dit-il, certainement il ne me menacerait pas.
Infortuné Chupin, c'est au moment même où son impudence rassurée reprenait le dessus, que le péril était le plus imminent.
Définitivement, pensait le père Tantaine, ce garnement a trop d'esprit, il ne vivra pas. Ah!... si je devais continuer les affaires, je me l'attacherais; il me rendrait de grands services. Mais, au moment de fermer boutique, laisser après soi un gredin si bien instruit serait une impardonnable imprudence de la part de gens qui sont payés pour savoir ce que peut coûter un secret envolé.
Cependant Toto avait appelé le garçon. Il jeta sur la table une pièce de dix francs en criant d'un air superbe: «Payez-vous!»
Mais le vieux clerc s'opposa à cette dépense, et c'est de sa poche que sortirent les dix francs qui étaient dus.
Cette générosité ne pouvait manquer de mettre le garnement en belle humeur.
—Autant d'économisé! fit-il. Allons maintenant trouver Caroline Schimel.
—Es-tu sûr qu'elle soit ici? Je n'ai pu la découvrir.
—C'est que vous n'avez pas su chercher. Elle fait son piquet dans la salle du café. Arrivez, bourgeois.
Le père Tantaine ne s'empressa pas de suivre le jeune drôle.
—Un instant, fit-il, convenons de nos faits. Tu as bien répété à cette fille tout ce que je t'avais dit?
—Mot pour mot, bourgeois.
—Répète, car il s'agit de ne pas se couper.
Chupin qui était déjà debout se rassit.
—Donc, commença-t-il, voilà cinq jours qu'il n'y a plus que Toto pour votre Caroline. J'ai trouvé le joint. Nous jouons au piquet des cinq heures d'horloge, et à tout coup je lui donne quatorze d'as. Pour lors, tout en battant le carton, je lui ai glissé la chose en douceur, je lui ai confié que j'ai un brave homme d'oncle, dans les prix de cinquante ans, encore bien propre, garanti bon teint, allant au feu et à l'eau, un peu bête si on veut, mais bien aimable, veuf, sans enfants, et grillant de se remarier avec une personne... très bien, qu'elle connaissait, vu que l'ayant aperçue il en était tombé amoureux...
—Pas mal, Toto, pas mal!... Et qu'a-t-elle répondu?
—Dame! elle a souri, cette fille, ça la flattait. Seulement, comme elle est plus défiante que notre chat, j'ai bien vu qu'elle craignait qu'on n'en voulût qu'à sa monnaie. Alors, moi, bien vite, sans avoir l'air d'y toucher, je me suis mis à chanter que mon oncle est un vrai oncle, un solide fait sur mesure, ayant le sac, propriétaire et gagnant au moins quatre mille francs par an.
—Et tu m'as nommé?
Transporté de fureur, il saisit Catenac...

—Oui, à la fin. Sachant qu'elle vous connaît, ce n'est pas pour vous flatter, je me disais: Ce sera dur. Au contraire, dès que j'ai eu prononcé votre nom, ses yeux ont flambé: «Ché lé gônnais, a-t-elle dit dans son langage, ché lé gônnais
peaugoub!» C'est chez le patron qu'elle vous a remarqué; vous lui allez... A quand la noce, bourgeois? J'en suis. Elle vous attend ce soir...
Le vieux clerc assura ses lunettes d'un geste décidé, se leva et dit:
—Marchons.
Le jeune garnement ne s'était pas trompé. L'ancienne fille de service du duc de Champdoce était attablée à son éternelle partie.
Mais dès qu'elle aperçut le soi-disant oncle de Toto, et bien qu'elle eût une quinte au roi et un quatorze de dix, elle jeta ses cartes pour faire à cet amoureux le plus gracieux et le plus encourageant accueil.
Il s'en montra digne. Toto-Chupin négociateur de mariages par occasion, n'avait jamais vu son «bourgeois» si empressé, si aimable, si causeur.
Il avait, ce bon Tantaine, des grâces de roquentin passionné qui parurent faire une vive impression sur le cœur de Caroline Schimel.
Jamais, non jamais, elle n'avait entendu chanter à son oreille des phrases si tendres d'une voix si harmonieuse. C'était à en perdre la tête.
Oui, on l'eût perdue à moins, car le vieux clerc faisait noblement les choses, il avait demandé un bol de punch au kirsch, et doux propos et verres de dur se succédaient et alternaient.
Tantaine n'avait plus que vingt ans; il but, il chanta, il dansa. Oui, sur un mot de Caroline, il la saisit par la taille et l'entraîna dans la salle de bal, et Toto, stupide d'étonnement, les vit se lancer dans le tourbillon de valseurs.
Mais aussi, quelle récompense! A dix heures, le mariage était arrêté, et Caroline, subjugée, sortait au bras de son futur époux. Elle venait de lui permettre de lui offrir au restaurant le souper des fiançailles.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le lendemain, au petit jour, des balayeurs descendant des hauteur de Montmartre, trouvaient sur le boulevard, étendue à terre, inanimée, une femme.
Ils eurent la charité de la porter au poste. Elle n'était pas morte, comme on le crut d'abord, mais seulement étourdie.
Revenue à elle, cette malheureuse déclara qu'elle se nommait Caroline Schimel, qu'elle était rentrée dans un restaurant pour souper avec son fiancé, et que de ce moment elle ne se rappelait plus rien.
Sur sa demande, on la reconduisit à son domicile, rue Marcadet.
XXVII
«Il n'est, pour voir, que l'œil du maître,» a dit La Fontaine, et une fois de plus on pouvait vérifier l'exactitude du proverbe, au bureau de placement de la rue Montorgueil.
Depuis huit jours à peine, B. Mascarot avait cessé de prendre place, tous les matins, au confessionnal, et déjà l'agence et l'hôtel des domestiques sans place, son annexe, souffraient. La clientèle se plaignait; on trouvait Beaumarchef charmant, mais insuffisant.
L'ancien sous-off, qu'effrayait sa responsabilité, avait risqué de timides observations, mais il avait été rembarré si durement qu'il ne soufflait plus mot, et se contentait de gémir tout bas.
Mais qu'importait à B. Mascarot son agence! Se soucie-t-on du moyen, quand on touche le but?
Ainsi, le lendemain de l'expédition du bon Tantaine au Grand-Turc, pendant que Beaumar répondait à tous ses clients: «Monsieur est sorti,» monsieur était enfermé dans son cabinet.
Ce jour-là, sa physionomie portait les traces de fatigues écrasantes. A plusieurs reprises, il souleva ses lunettes pour essuyer ses yeux; ses paupières étaient rouges et enflammées. Sur sa cheminée était posée une tasse de tisane, et de temps en temps il y trempait ses lèvres comme pour éteindre un feu intérieur.
Lui, toujours froid et calme d'ordinaire, si maître des mouvements de sa passion, il était en proie à une agitation terrible.
Les grands capitaines, la veille d'une bataille décisive, peuvent paraître impassibles à leurs familiers, mais ils n'échappent pas pour cela à l'accès de fièvre qui précède l'action.
Or, pour B. Mascarot, l'heure de la lutte suprême sonnait. Il allait faire ce pas après lequel on ne peut plus reculer.
Il attendait Catenac, Hortebize et Paul pour leur révéler son plan tout entier. Le premier au rendez-vous fut le docteur Hortebize.
—J'ai reçu les instructions, Baptistin, dit-il dès le seuil, et je t'ai obéi. J'arrive en droiture de l'hôtel de Mussidan.
—Quelle figure y fait-on?
—Triste, mais résignée. Mlle Sabine n'a jamais été d'une gaîté folle; elle est plus grave et plus pâle qu'avant sa maladie, voilà tout.
—As-tu pu te trouver seul avec la comtesse?
—Parfaitement. Je lui ai dit que j'étais harcelé par les gens qui détiennent sa correspondance, qu'elle devait prendre garde. A quoi elle a répondu, avec un soupir à fendre l'âme, que Croisenois épouserait, puisqu'il le fallait; qu'elle était au désespoir, mais qu'elle était assurée du consentement de son mari et de la docilité de sa fille.
Autant le doux Tantaine était démonstratif, autant l'honorable placeur l'était peu. Bien qu'il dût être ravi de ces nouvelles, c'est presque froidement qu'il répondit:
—Ce que j'ai décidé sera. J'ai vu Croisenois ce matin, et s'il m'obéit, et il ne peut faire autrement, nous gagnerons en vitesse André et M. de Breulh. Le marquis sera le mari de Sabine qu'ils en seront encore à guetter la publication des bancs. La noce faite, je me moque d'eux. Quant à notre grande râfle finale, j'ai mûri l'idée de la Société dont Croisenois sera le directeur, et dans huit jours les prospectus seront lancés. Mais aujourd'hui, il ne s'agit que de l'affaire de Champdoce...
Il fut interrompu par l'entrée de Paul, qui arrivait fort timidement, appréhendant fort une fâcheuse réception, après le singulier adieu du père Tantaine...
Contre toute attente, l'accueil fut aussi amical que possible, soit que le vieux clerc d'huissier n'eût rien dit, soit que l'honorable placeur eût une autre manière de voir.
—Tous mes compliments, fit-il, de vos succès chez M. Martin-Rigal. Outre que vous plaisez à la fille, vous avez séduit le père...
—Je l'ai bien peu vu, cependant; hier soir encore il était absent...
—Nous le savons. Il dînait chez un de nos amis, qui a sondé ses intentions à votre endroit. Si demain Hortebize va lui demander, pour vous, la main de Mlle Flavie, il ne dira pas: non.
Paul chancela. Le million de dot de Mlle Rigal venait de passer devant ses yeux plus éblouissant que l'éclair...
—Attention!... interrompit Hortebize, j'entends dans le corridor le pas trottinant de Catenac.
Le digne docteur ne s'était pas trompé; c'était bien l'avocat qui arrivait en retard, selon sa coutume, voilant sa contrariété sous le plus amical sourire.
Rien qu'à sa vue, B. Mascarot parut hors de soi, et s'avança d'un air si menaçant que prudemment Catenac fit un saut en arrière.
—Qu'est-ce que cela signifie? balbutia-t-il.
—Ne le devines-tu pas? répondit le placeur d'une voix terrible. J'ai mesuré la profondeur de ton infamie. Je t'avais ramené à nous l'autre jour, mais à peine seul, tu n'as plus songé qu'à nous vendre. Je croyais à ton concours sincère, et tu me tendais le piège où je devais tomber à l'heure du triomphe.
—Je te jure, Baptistin...
—Oh! pas de serment. Un mot de Perpignan m'a éclairé. Ignores-tu que le duc de Champdoce peut reconnaître sûrement l'enfant qu'il cherche, à des cicatrices ineffaçables?
—J'avais oublié...
Il s'arrêta court, déconcerté, malgré son aplomb, par le regard du placeur.
—Tiens, poursuivit Mascarot, veux-tu que je te dise, tu n'es qu'un lâche et un traître! Les forçats, entre eux, ne se manquent pas de parole. Je te savais vil, mais pas à ce point...
—Pourquoi m'employer malgré moi, alors?
Cette velléité de révolte transporta B. Mascarot d'une telle fureur, que saisissant Catenac au collet, il le secoua comme s'il eût voulut l'étrangler.
—Je me sers de toi, bête venimeuse, continua-t-il, parce que je t'ai mis hors d'état de nuire. Et tu me serviras quand il te sera prouvé que ta réputation volée, ton argent, ta liberté, et peut-être ta vie, dépendent de notre succès. Ah! je sais où est le cadavre, heureusement! Les preuves irrécusables de ton crime, entends-moi bien, sont entre les mains d'une personne sûre. Que j'échoue, pour quelque cause que se puisse être, et ces preuves seront adressées au procureur impérial.
Il y eut un silence qui parut formidable à Paul.
—Et prie Dieu, ajouta le placeur d'un ton glacé, de nous préserver de tout accident, Hortebize, Paul et moi. Si l'un de nous venait à mourir un peu rapidement, la condamnation serait jetée à la poste le jour même. C'est dit, un bon averti en vaut deux... Je compte sur ton intelligence.
Catenac demeurait la tête basse, immobile, foudroyé.
Sa physionomie, contractée par la rage, n'annonçait certes rien de bon, mais qui s'en inquiétait? On le lui avait dit, et il ne le sentait que trop, il était lié, enchaîné, hors d'état d'essayer même un mouvement.
Plus de tergiversations possibles; nul espoir de vengeance.
Sa position, qu'il devait au chantage, le chantage la menaçait.
B. Mascarot, lui, avala un verre de tisane, et tranquillement, comme s'il ne se fût rien passé que d'ordinaire, il revint s'asseoir dans son fauteuil, au coin du feu, rajustant ses lunettes dérangées par la véhémence de ses mouvements.
—Je dois te dire aussi, maître Catenac, qu'à ce détail près, que tu me cachais, je connais un peu mieux que toi l'affaire de Champdoce. Qu'en sais-tu, toi? Juste ce qu'il a plu au duc de vous confier, à toi et à Perpignan. T'imaginerais-tu qu'il vous a dit la vérité? Par bonheur, je suis un peu mieux informé. Cela ne te surprendra pas, quand je t'avouerai qu'il y a des années que je suis cette affaire...
—Oui, il y a longtemps, affirma le digne docteur.
—Du reste, il faut que vous sachiez comment j'ai été mis sur la trace de cette opération. Il vous souvient peut-être de cet écrivain public qui avait son échoppe près du Palais de Justice, et qui s'avisait de faire chanter le monde. Une spéculation maladroite le conduisit en police correctionnelle et il attrapa deux ans de prison.
—En effet je me rappelle...
—C'était un gaillard intelligent. Il achetait au poids des papiers manuscrits de toutes sortes, et ces montagnes de paperasses, il les triait, les dépouillait, les épluchait et les lisait.
Dire quelles trouvailles on peut faire dans des correspondances abandonnées au chiffonnier est impossible.
Songez qu'il n'est pas un homme qui, une fois dans sa vie au moins, n'ait regretté d'avoir su écrire à un moment donné. Avez-vous une cause célèbre sans quelque lettre accablante déterrée par la police?
Ces faits m'ont si souvent frappé, que je me demande comment les gens prudents n'écrivent pas avec ces encres particulières qui, au bout de trois quatre, huit jours, s'effacent et s'évaporent sans laisser trace sur le papier.
Bref, je fis comme l'écrivain public. J'achetai des vieux papiers, et entre autres choses curieuses, je découvris ceci...
Il prit sur son bureau un fragment de papier chiffonné, sali, maculé, et le tendit à Hortebize et à Paul en leur disant:
—Regardez.
En haut de ce fragment, une main tremblante avait écrit:
tnafneertoniomzedneréitipzeyaetneconnisiusejecarg.
Et au-dessous de ces deux lignes de lettres se trouvait ce seul mot, d'une grosse écriture:
Jamais!
—Il était évident que j'avais sous les yeux un cryptogramme, c'est-à-dire une lettre composée selon des conventions particulières, conventions destinées à mettre à l'abri d'une indiscrétion certaines communications compromettantes.
Ceci démontré par la nature même des choses, je me dis qu'on emploie guère des précautions si gênantes pour les relations ordinaires de la vie. Je conclus donc que ce chiffon recélait quelque aveu dangereux...
C'était avec un parti bien pris de dénigrement que Catenac écoutait.
Il était de ces entêtés et inintelligents lutteurs qui jamais ne consentent à reconnaître que leurs épaules ont touché le sable de l'arène, et qui vaincus et à terre, s'obstinent encore à nier leur défaite.
—La conclusion était indiquée, fit-il d'un ton railleur.
—Elle était élémentaire, c'est vrai, mais encore fallait-il la trouver. Ces choses sont celles dont on ne s'avise jamais, tant ce qui est naturel répugne à la vanité humaine. Témoin l'œuf cassé de Colomb. Pour moi, je me croyais d'autant plus intéressé à pénétrer le sens de l'énigme qui m'était offerte, que je suis le chef d'une association dont les membres doivent à l'habile exploitation des secrets d'autrui, non seulement l'argent qu'ils prêtent à la petite semaine, mais encore la fausse considération dont ils se drapent.
Hortebize lança à Catenac un regard moqueur.
—Empoche, murmura-t-il, on te tient quitte du reçu.
D'un geste, l'honorable placeur remercia son ami.
—C'était un matin, poursuivit-il, je fermai ma porte, et je me jurai que je ne sortirais de mon cabinet qu'après avoir traduit cet hiéroglyphe.
L'un après l'autre, Paul, le docteur Hortebize et même Catenac, examinèrent avec la plus scrupuleuse attention la lettre que leur tendait B. Mascarot.
Ces caractères assemblés comme au hasard ne présentaient aucun sens à leur esprit.
—Ma foi! fit le docteur impatienté, je donne ma langue aux chiens. De ma vie je n'ai su deviner un logogriphe.
L'honorable placeur souriait. Il ne péchait pas précisément par le manque d'amour-propre, et il avait ses raisons pour prolonger, tout en en jouissant, l'étonnement de ses auditeurs.
—Vous ne devinez pas? demanda-t-il en retirant des mains de Paul le fragment de lettre.
—Oh! pas du tout, répondit l'avocat d'un ton rogue.
—Eh bien! je le confesse, reprit B. Mascarot, à première vue, je n'ai pas plus compris que vous en ce moment. Pourtant je ne jetai pas au panier ce chiffon qui m'arrivait après avoir traîné partout, ainsi que le prouvaient les taches et les maculatures dont il était couvert. A la couleur jaunâtre du papier, à la pâleur de l'encre, il était aisé de voir que ce document était ancien déjà. Puis, au fond de moi-même, une voix secrète parlait, qui m'assurait que je tenais là, entre mes doigts l'instrument de notre fortune à tous.
—Tous les prédestinés ont comme cela leur voix, murmura l'avocat.
B. Mascarot ne jugea pas à propos de relever cette raillerie.
—Dans les replis de l'esprit de tout homme, poursuivit-il, se cachent un besoin irraisonné de savoir, un inexplicable instinct de curiosité. C'est à cela que doivent leur succès les rébus et les charades, futiles aliments jetés à la curiosité désœuvrée.
Et notez que je n'avais pas, pour m'exciter, l'enthousiasme d'une puérile confiance. Je pouvais arriver à une niaiserie aussi bien qu'à une découverte immense. Les chances étaient égales, et je ne m'abusais pas.
Tout d'abord, en étudiant attentivement cet énigmatique fragment, j'y reconnus deux écritures parfaitement distinctes. Si c'est une femme qui a composé le rébus, c'est certainement un homme qui, au-dessous, a ajouté ce mot: Jamais.
Ce «jamais», cela tombe sous le sens, est une conséquence forcée des incompréhensibles lignes qui précèdent.
Donc, le tout est comme un dialogue entre ces deux personnes. La femme demande une grâce, l'homme la refuse.
Maintenant, pourquoi cet emploi de deux langues, pour ainsi dire? Pourquoi cette phrase mystérieuse, pourquoi ce mot écrit selon les règles de l'alphabet usuel?
De courtes réflexions me donnèrent les raisons de cette apparente anomalie.
La demande de la femme, dangereuse de sa nature, pouvait révéler des faits qu'on avait un intérêt puissant à dissimuler, tandis que cette laconique réponse «Jamais» ne compromettait rien.
Mais comment se fait-il, me demanderez-vous, que prière et refus se trouvent sur la même feuille de papier, sur la même page. Cette question que je me posai, aussi, moi, fut vite résolue.
La lettre dont nous tenons les fragments, n'était pas destinée à la poste et n'y a jamais été mise. Elle a été échangée entre deux maisons voisines, entre deux étages de la même maison, et, qui sait? peut-être entre deux pièces du même appartement.
Sous l'empire d'émotions terribles, de circonstances urgentes, une femme a écrit ces deux lignes et les a fait porter par un domestique à l'homme dont elle implorait la pitié. Lui, transporté de colère en ce moment, a saisi une plume, a écrit ce refus impitoyable et a rendu le papier au domestique en lui disant: «Retournez ceci à votre maîtresse!» Ces préliminaires posés, restait à déchiffrer le cryptogramme. Fort neuf à cette besogne, j'éprouvai, je ne vous le cacherai pas, d'horribles difficultés. C'est que par suite de cette rage si commune de supposer à autrui une finesse supérieure, je cherchais midi à quatorze heures.
Sur l'impériale le cocher bourre sa pipe.

C'est le hasard qui me livra la clé que je cherchais vainement.
Ayant machinalement élevé au jour ce fragment, le verso tourné de mon côté, je lus couramment ce qui était écrit sur le recto.
J'étais en face d'un échantillon de cryptographie véritablement enfantine. Lettres et mots, au lieu d'aller de gauche à droite, allaient de droite à gauche, et pour obtenir le sens, il ne s'agissait que de les replacer dans leur ordre.
Vite je pris un crayon, et sur mon sous-main, je reproduisis toutes les lettres en commençant par la fin, g, r, a, c, e, j, e, s, etc... Je divisai les mots confondus avec intention, et j'obtins cette phrase significative:
«Grâce, je suis innocente, ayez pitié, rendez-moi notre enfant!...»
Le digne M. Hortebize s'était déjà emparé du chiffon resté sur le bureau, et il répétait la manœuvre indiquée.
—C'est pourtant vrai, s'écria-t-il, c'est l'enfance de l'art.
L'honorable placeur poursuivait:
—J'avais donc lu, mais c'était la moindre des choses. Ce fragment de lettre avait été trouvé parmi cinq ou six cents livres de paperasses achetées lors de la vente d'un château des environs de Vendôme; comment remonter jusqu'à ses auteurs?
Je désespérais d'y parvenir, lorsque, dans l'angle de ce chiffon, tenez, là, j'aperçus ces traces d'une devise. Illisible pour moi, elle ne le fut pas pour un de mes amis, ancien élève de l'École des chartes. Cette devise est celle de la fière et noble maison de Champdoce...
Il se leva, comme pour laisser tomber ses paroles de plus haut, s'adossa à la cheminée et continua:
—Tel fut, messieurs, mon point de départ. L'idée était faible. Chétive était la lueur qui devait me guider. Un autre eût été découragé; moi, non. Je suis patient et je sais me réveiller chaque matin avec l'idée de la veille.
Six mois plus tard, je savais que cette phrase suppliante avait été adressée par la duchesse de Champdoce à son mari, comment et en quelles circonstances.
Puis, le temps aidant, j'ai pénétré le mystère que cette lettre m'avait fait soupçonner.
Si je n'ai pas agi plus tôt, c'est qu'un point, un seul, restait encore obscur pour moi. Depuis hier il ne l'est plus...
—Ah!... fit le docteur, Caroline Schimel a parlé.
—Oui, l'ivresse lui a arraché le secret qu'elle gardait depuis vingt-trois ans.
Sur ces mots, l'honorable placeur ouvrit un des tiroirs de son bureau et en tira un volumineux manuscrit qu'il brandit d'un air de triomphe.
—Voici mon chef-d'œuvre, s'écria-t-il, l'explication de mes manœuvres depuis quinze jours. Après ce récit vous comprendrez comment, sous le même filet, je tiens le duc et la duchesse de Champdoce et Diane de Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Écoute, docteur, toi qui a eu en moi une aveugle confiance; écoute aussi, Catenac, toi qui a voulu me trahir; vous me direz ensuite si je m'abuse lorsque j'affirme que je suis sûr du succès.
Il tendit le cahier à Paul et ajouta:
—Et vous, mon cher enfant, lisez. C'est pour vous surtout que j'ai écrit ceci. Lisez avec toute l'attention dont vous êtes capable, c'est l'histoire d'une grande maison. Et pénétrez-vous bien de ceci qu'il n'est pas un détail, si futile qu'il puisse vous paraître, qui n'ai pour votre avenir une énorme importance...
Paul avait ouvert le cahier, et c'est d'une voix tremblante d'abord, mais qui alla en s'affermissant, qu'il lut la douloureuse histoire rédigée par Mascarot:
LE SECRET DE LA MAISON DE CHAMPDOCE
FIN DE LA PREMIERE PARTIE