DEUXIÈME PARTIE LE SECRET DES CHAMPDOCE (continued 8)
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C'est la bouche béante que Toto écoutait son vieil associé. Il ne lui supposait pas, certes, cette expérience de certaines choses.
Il jura qu'il s'arrangerait de façon à défier tous les regards, et jugeant le chapitre des recommandations épuisé, il se leva.
Mais le vieux clerc d'huissier n'avait pas fini.
—Pendant que je te tiens, interrogea-t-il, parle-moi donc un peu de Caroline Schimel. Tu as dit à Beaumarchef qu'elle m'accusait de l'avoir enivrée, et qu'elle me cherchait partout pour se venger; est-ce vrai?
Le garnement éclata de rire.
—Vous n'étiez pas mon associé, alors, papa, et je disais cela par farce, l'histoire de vous faire peur... La vérité est que vous avez tant fait boire cette malheureuse, qu'elle est très malade et qu'elle a voulu qu'on la porte à l'hôpital.
Cette rectification parut réjouir sensiblement le bon Tantaine. Il se leva à son tour, et au moment de lui serrer la main que Toto lui tendait crânement:
—A propos, demanda-t-il, où loges-tu?...
—Ah!... voilà!... Hier, je nichais aux carrières d'Amérique, sous le second four à gauche, en entrant par le chemin des carrières, mais du coup, je me mets dans mes meubles...
—Si tu voulais ma chambre, en attendant?... J'ai déménagé, et j'ai encore mon grenier pour quinze jours.
—J'en suis!... Où est-il?...
—Eh! tu le connais, rue de la Huchette, à l'hôtel du Trou, je vais te donner un mot pour la bourgeoise, Mme Loupias.
Il arracha en effet un feuillet à son crasseux portefeuille, et écrivit au crayon, une «prière de loger un jeune parent à lui, M. T. Chupin, dont il répondait.»
Cette autorisation, maître Toto la serra précieusement à côté du billet de banque, dans sa cravate, qui était à la fois son coffre-fort et sa caisse des archives.
—Et maintenant, prononça-t-il, à demain, je vais rôder autour de la bâtisse pour tirer mon plan!
Il s'éloigna aussitôt, les deux mains dans ses poches, sifflant, et le vieux clerc put le voir traverser la chaussée, et gagner la contre-allée opposée.
Au moment où il arrivait devant la maison en construction, M. Gandelu, l'entrepreneur, en sortait avec son fils, et s'arrêtait pour causer avec un ouvrier. Pendant près d'une minute, Toto et le jeune M. Gaston se trouvèrent debout l'un près de l'autre, si près, que la misérable blouse du garnement effleurait le veston de l'aimable gandin.
Un singulier sourire erra sur les lèvres du bon Tantaine, lorsqu'il vit cet ironique rapprochement.
—Deux enfants de Paris, murmura-t-il, jolis produits de la civilisation qui se valent. Seulement, l'un est abruti par la satiété, et la nécessité a aiguisé l'intelligence de l'autre. Le petit crevé s'étalait sur le trottoir, pendant que le gamin cherchait dessous, dans le ruisseau... Natures semblables, d'ailleurs, ils ont les mêmes goûts, des inspirations et des instincts pareils!... Pourquoi n'est-ce pas Toto qui achète des cigares de vingt sous, et Gaston qui ramasse les bouts?... On ne sait pas. A choisir, je préfère encore Toto...
Mais il n'avait pas de temps à perdre à philosopher, l'omnibus du Palais-Royal passait, il le prit, et une demi-heure plus tard il entrait dans cette maison de la rue Montmartre, où il avait établi Paul Violaine.
Mme Brigot, cette digne concierge, qui était prête à jurer qu'elle avait Paul dans sa maison depuis des années, surveillait dans sa cour, avec un intérêt marqué, un de ses locataires qui mettait du vin en bouteilles, lorsque la silhouette du vieux clerc d'huissier se dessina dans le cadre de la porte cochère.
Elle quitta tout en l'apercevant, et roula jusqu'à lui, souriant de son plus accueillant sourire, le saluant de ses plus belles révérences.
Encore sous l'empire des méditations qui avaient occupé le temps de sa course en omnibus, Tantaine ne daigna seulement pas toucher du bout du doigt le bord de son chapeau gras, et c'est d'un air distrait et du ton le plus bourru qu'il demanda à la portière:
—Comment va notre jeune homme?...
—Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je lui ai fait hier soir une si bonne soupe, qu'il s'en léchait les doigts jusqu'au coude, il avait une mine de roi, le matin, et M. le docteur vient de lui envoyer douze bouteilles de vin qui le remettront tout à fait.
Le père Tantaine qui se souciait aussi peu de la réponse que de la question, fit un pas pour gagner l'escalier, mais la mère Brigot lui barra le passage.
—On est venu hier soir, monsieur, prononça-t-elle d'un air de mystère, prendre des renseignements sur M. Paul.
Cette nouvelle eut le pouvoir d'arrêter court le bonhomme, et de le ramener à la situation présente, assez désagréablement même.
—Qui?... interrogea-t-il avec une vivacité qui trahissait une vive inquiétude.
—Un monsieur. Il m'a demandé si je connaissais bien M. Paul, et depuis combien de temps, et ce qu'il faisait, et s'il avait beaucoup d'amis, et où il logeait avant d'habiter ici, et patati, et patata...
—Et qu'avez-vous répondu?
—Ce que vous m'avez ordonné, recta, rien de plus, rien de moins.
—Comment était ce monsieur? reprit le bon Tantaine au bout d'un moment.
—Ah!... je peux vous le dire, car je l'ai dévisagé à votre intention, et j'ai son portrait là...
—Voyons ce portrait.
—Pour lors, figurez-vous un homme comme tout le monde, ni grand ni petit, pas maigre ni trop gras non plus, l'air cossu... et pingre avec cela, car il m'a fait causer plus d'un quart d'heure, et il ne m'a pas seulement offert une pièce de cent sous!... Quelle misère!...
Après des indications si précises, le vieux clerc était juste aussi avancé qu'avant. Il ne dissimula pas une grimace de dépit.
—Enfin, interrompit-il, vous n'avez rien remarqué en lui de particulier?
—Si, ses lunettes en or, avec des branches plus fines qu'un brin de fil, et aussi la chaîne de son gilet, plus grosse que le doigt...
—Et c'est tout?
Mme Brigot consulta longuement sa tabatière, source de ses inspirations.
—Mon Dieu, oui!... répondit-elle. Ah!... c'est-à-dire non... il doit vous connaître, ce monsieur-là.
—Moi?... pourquoi supposez-vous cela?...
—C'est que, voyez-vous, pendant qu'il me questionnait, il avait l'air d'être sur la braise... A tout moment il coulait son œil vers la porte d'entrée. Sauf votre respect, il paraissait inquiet comme Minette, c'est ma chatte, quand elle me vole un morceau de viande pendant que j'ai le dos tourné...
—Allons, merci, mère Brigot, faites toujours bonne garde!...
La digne concierge s'obstinait à lui offrir une prise, mais il refusa, et lentement, bien lentement, contre son habitude, il commença à gravir l'escalier. A chaque marche presque il s'arrêtait.
Quel peut être, pensait-il, ce questionneur?
Son esprit alerte parcourait les espaces sans bornes des probabilités, des possibilités, et il ne trouvait pas un fait où accrocher un soupçon.
—Et cet homme me connaît, se disait-il, car cette portière idiote qui n'a pas su me donner son signalement, a fait sur son attitude, une observation que lui envierait un policier de profession. S'il était inquiet, agité, s'il tremblait d'être surpris par moi, c'est qu'il travaillait contre moi, c'est que ses intentions sont mauvaises.
A mesure qu'il réfléchissait, son anxiété se changeait en effroi.
—Tonnerre du ciel!... murmura-t-il, ce mouchard me serait-il décoché par la rue de Jérusalem?... Aurais-je la police à mes trousses?...
Il s'efforçait de se rassurer, de raffermir son audace ébranlée, mais il n'y réussissait qu'imparfaitement.
—Ah! n'importe, fit-il, je dois me hâter... Après le succès, je suis sûr de pouvoir anéantir toutes les preuves, il faut que je réussisse vite...
Il était arrivé au troisième étage, devant la porte du petit logement de Paul.
Il sonna, on vint ouvrir aussitôt.
Mais à la vue de la personne accourue au coup de sonnette, il recula les bras en l'air et ne put étouffer un cri de surprise, un cri de rage en même temps.
C'était une femme qui lui ouvrait, une jeune fille, Mlle Flavie, la fille du banquier Martin-Rigal.
D'un seul coup d'œil, le doux Tantaine, ce pénétrant observateur, avait vu que Mlle Flavie n'était pas chez Paul pour une simple visite de quelques minutes. Elle avait retiré son chapeau et son manteau, et elle tenait à la main une bande de tapisserie.
—Que désirez-vous, monsieur?... demanda-t-elle.
Le vieux clerc voulut répondre, mais il ne put articuler un mot. On eût dit qu'une main de fer lui serrait la gorge. Il était devenu plus rouge que l'homme qui va être frappé d'un coup de sang.
Lui, toujours si maître de soi, dont le masque immobile gardait le secret de ses plus terribles émotions, lui que rien ne semblait devoir surprendre, il était déconcerté, ému, tremblant, il perdait son sang-froid...
Mlle Flavie, elle, l'examinait d'un œil curieux, et avec un visible dégoût. Jamais elle ne s'était trouvée si près d'une pareille misère. Et pourtant ce vieux si sale, si sordide, qui puait les habitudes crapuleuses, qui lui répugnait invinciblement, il lui semblait qu'elle le connaissait, et trouvait à ses traits une expression inexplicable de déjà vu...
Comme cependant il se taisait toujours Mlle Flavie répéta sa question.
—Je voudrais parler à M. Paul, balbutia le vieux clerc, d'une voix à peine intelligible, il m'a chargé d'une commission, et il m'attend...
—S'il en est ainsi, monsieur, entrez, je dois seulement vous prévenir que le médecin de M. Paul est près de lui.
Tout en parlant, Mlle Flavie s'était effacée le long de l'huisserie, pour laisser l'entrée libre au doux père Tantaine, et éviter autant que possible son répugnant contact.
Il passa devant elle en s'inclinant bien bas, traversa le petit salon de Paul, et, en familier de la maison, sans seulement frapper pour annoncer sa présence, il ouvrit la porte de la chambre à coucher et y entra.
Un spectacle au moins singulier l'y attendait.
Paul, fort pâle, était assis sur son lit, le torse nu, et le souriant Hortebize lui prodiguait ses soins intelligents.
Il en avait besoin. Il portait au bras, depuis la naissance du cou jusqu'à la saignée, le long de l'épaule, et sur la poitrine, une immense plaie vive qui semblait devoir être des plus douloureuses.
Debout près du lit, le bon docteur appliquait soigneusement sur cette affreuse blessure des morceaux de beaudruche, enduits préalablement à l'aide d'un pinceau, d'une solution contenue dans une petite fiole placée sur la table de nuit.
A l'entrée du père Tantaine, il se retourna, et telle était l'habitude qu'avaient ces deux hommes de s'entendre et de se comprendre, qu'il leur suffit, pour échanger leurs pensées, d'un mouvement et d'un regard que Paul ne remarqua pas.
—Flavie est là!... disait le geste du père Tantaine, venir seule chez ce jeune homme!... elle est folle!...
—Eh!... je ne le sais que trop!... répondait l'œil du digne M. Hortebize; mais je n'y puis rien.
Paul aussi s'était retourné, et c'est avec une exclamation de plaisir qu'il avait salué le vieux clerc d'huissier.
De tous les gens qui l'entouraient et qui successivement lui imposaient leur volonté, depuis qu'il s'était livré pieds et poings liés à l'honorable placeur de la rue Montorgueil, le bon Tantaine était celui qu'il préférait. Il le jugeait moins mauvais que les autres associés, et avait en lui une confiance relative.
—Approchez, lui dit-il gaiement, approchez et regardez en quel pitoyable état m'ont mis le docteur et M. Mascarot.
Le bonhomme n'avait pas attendu, pour s'avancer, cette amicale invitation.
C'est avec l'attention et la curiosité d'un connaisseur qu'il examinait la blessure de Paul et suivait les mouvements du docteur.
—Pour l'instant, observa-t-il, on jurerait une brûlure récente, il n'y a pas à dire non. Reste à savoir si la cicatrice présentera les mêmes apparences.
—Absolument.
—C'est qu'il s'agit de tromper des regards exercés, non ceux de M. de Champdoce, qui croira tout ce que nous voudrons, mais ceux de sa femme, de ses amis, de son médecin peut-être.
—Nous les tromperons.
Il était aisé de comprendre, à l'accent du docteur, qu'il était, ainsi qu'il le disait, parfaitement sûr de son affaire.
—Reste à savoir, reprit le bonhomme, combien de temps il nous faudra attendre pour que la cicatrice soit blanche et ait l'air bien ancienne.
—Avant un mois, père Tantaine, nous pourrons présenter Paul à M. le duc de Champdoce.
—Oh!...
—C'est ainsi. La cicatrice, bien entendu ne sera pas naturelle, mais j'ai imaginé un petit moyen de «simulation» qu'on ne découvrira certes pas.
Le pansement était terminé, et Paul après avoir passé sa chemise, s'était glissé sous ses couvertures.
—Je me tiendrai tranquille, dit-il, tant que j'aurai la garde-malade que vous entendez dans le salon, et qui, j'en suis sûr, attend votre départ avec une vive impatience.
Le souriant Hortebize fronça le sourcil et lança à son malade un regard furieux que le niais ne comprit pas... «Taisez-vous donc,» lui disait ce regard.
—Depuis quand l'avez-vous, cette garde-malade? demanda le bonhomme d'une voix altérée.
—Parbleu!... depuis que je suis au lit, répondit Paul de l'air le plus fat. Je lui ai écrit que je ne pouvais aller chez elle étant souffrant.... Elle est venue. Elle a reçu ma lettre à neuf heures, à neuf heures dix minutes elle était ici...
—Lisez et vous serez convaincu.

L'excellent docteur, tout en rangeant les divers objets dont il s'était servi, avait manœuvré de façon à passer derrière le doux Tantaine, et de là il faisait à Paul des gestes désespérés pour lui imposer silence: mais en vain.
—Il paraît, poursuivait le détestable vaniteux, que M. Martin-Rigal passe sa vie dans son cabinet. Sitôt levé, il court s'y enfermer, et il n'en sort plus de la journée. De la sorte, Flavie est libre comme l'air. Dès qu'elle sait ce brave banquier au milieu de ses paperasses, elle jette un châle sur ses épaules et elle accourt. Parole d'honneur! on n'est pas plus jolie ni plus aimable.
Il eut un petit ricanement des plus impertinents, et ajouta:
—Je ne courrais pas grands risques à envoyer promener M. Mascarot.
—Vous auriez tort, croyez-moi, fit sévèrement le docteur.
Paul aperçut enfin le geste dont le digne M. Hortebize souligna cet avis, mais il se méprit sur sa signification.
—Oh!... je n'ai pas cette intention, reprit-il vivement. Je veux simplement dire que si M. Martin-Rigal s'avisait à cette heure de me refuser sa fille, il serait assez mal venu. Entre son père et moi, Flavie n'hésiterait pas...
Depuis que parlait le protégé de B. Mascarot, le vieux clerc d'huissier ne cessait de tracasser rageusement ses lunettes.
—Vous vous vantez, sans doute, balbutia-t-il.
—Pourquoi?... Flavie m'aime, n'est-ce pas; tout est là. Pauvre fille!... Je dois l'épouser et je l'épouserai, mais si je voulais!...
—Misérable!... s'écria le doux père Tantaine, misérable drôle!...
Sa physionomie trahissait une si furieuse colère, son geste était si menaçant, que Paul surpris et effrayé, recula jusqu'à la ruelle, près du mur.
—Il n'y a qu'un sot, poursuivit le bonhomme, qu'un sot et un lâche, qui ose parler ainsi d'une malheureuse enfant dont la seule faute est d'aimer un fat indigne d'elle. Et tu crois, mon jeune drôle, que je supporterai...
Il n'en put dire davantage parce que le souriant Hortebize l'interrompit en lui mettant, la main sur la bouche, et l'entraîna hors de la chambre en murmurant:
—Viens, viens, tu nous perds...
XXIX
La porte se referma violemment sur le docteur et le vieux clerc d'huissier, et Paul se trouva seul avant d'avoir pu articuler une syllabe.
Il était abasourdi; positivement il tombait des nues.
A quelles causes devait-il attribuer l'incroyable sortie du doux père Tantaine.
Sans doute, Paul avait eu tort de parler trop légèrement d'une jeune fille digne de tous ses respects, qui avait droit surtout à sa reconnaissance, mais ce n'était point là, jugeait-il, un cas pendable, et si la conduite de Flavie ne justifiait pas son accès de fatuité, elle l'expliquait jusqu'à un certain point.
Une circonstance futile ajoutait à sa surprise, et mettait le comble à son mécontentement: Sa suffisance avait été bien plus affectée que sincère, et il n'en était pas à ce mépris railleur de toute morale, mais il avait pensé, en l'affichant, se hausser au niveau de ses complices et mériter leurs éloges... En vérité, il avait mal réussi.
Il eût compris et accepté une observation du souriant Hortebize. Le docteur était l'intime ami de M. Martin-Rigal, et par contre, le protecteur naturel de Flavie.
Mais quels rapports existaient entre le père Tantaine, cet espèce de mendiant cynique, et le riche banquier qui donnait à son héritière un million de dot? Aucun, en apparence.
Pourquoi donc cette fureur soudaine, ces expressions si véhémentes?...
Oubliant les douleurs aiguës que lui causait sa blessure au moindre mouvement, Paul s'était dressé sur son lit, et le cou tendu, prêtant l'oreille, il écoutait, espérant recueillir quelque chose de ce qui se passait dans la pièce voisine.
Mais toute son attention était inutile. C'était un mur et non une cloison qui séparait la chambre à coucher du petit salon, et il n'entendait rien.
—Que font-ils, se demandait-il, que complotent-ils?...
Le doux père Tantaine et l'excellent M. Hortebize avaient traversé rapidement le salon, mais ils s'étaient arrêtés sur le palier.
Le souriant docteur avait pris sa physionomie de circonstance, et il s'efforçait de consoler le bonhomme qui paraissait désespéré.
—Du courage, lui disait-il à voix basse, du courage, que diable!... A quoi bon s'irriter ainsi!... Peux-tu revenir sur ce qui est fait? Non, n'est-ce pas, il est trop tard. D'ailleurs, si tu le pouvais, tu n'en aurais ni la volonté, ni la force...
Le vieux clerc d'huissier avait tiré son mouchoir à carreaux, et il essuyait, non plus les verres teintés de ses lunettes, mais ses yeux: il pleurait.
—Ah!... je ne comprends que trop, à cette heure, murmurait-il, ce qu'a dû souffrir M. de Mussidan, pendant que je lui prouvais que sa fille a un amant... J'ai été dur, impitoyable, j'en suis puni; oui, bien cruellement puni!....
—Voyons, mon vieux camarade, n'attachons pas trop d'importance à un propos en l'air, Paul n'est qu'un enfant!...
Le bonhomme hocha tristement la tête.
—Paul est un misérable, répondit-il, Paul n'aime pas Flavie, et elle l'adore. Oh! ce qu'il nous a dit est vrai, trop vrai, je le sens: entre son père et lui, elle n'hésiterait pas. Pauvre jeune fille, quel avenir!...
Il s'interrompit brusquement, et grâce au plus énergique effort de volonté, réussit à ressaisir, en apparence au moins son sang-froid habituel.
—Mais je ne veux pas, reprit-il, laisser Flavie ici... Je ne puis lui parler, tu vas tâcher, docteur, de lui faire entendre raison.
L'excellent M. Hortebize ne put dissimuler une grimace.
—J'en serai, répondit-il, pour mes frais d'éloquence, tu ne seras plus maître de toi, et alors... songe, mon vieil ami, qu'un seul mot livre notre secret.
—Je t'en prie!... Je te jure que je saurai, quoi qu'il arrive, me contenir.
—Soit, je vais essayer...
Il rentra sur ces mots, et le bonhomme, pour l'attendre, s'assit sur une marche de l'escalier, le front entre ses mains.
Mlle Flavie se disposait à retourner près de Paul, quand le docteur reparut.
—Vous!... fit-elle d'un air mécontent, je vous croyais bien loin.
—J'avais laissé la porte entre-baillée, dit le digne M. Hortebize, je comptais revenir, ayant à vous parler, et sérieusement, qui plus est. Allons bon!... voici que vous froncez vos jolis sourcils... cela prouve que vous me devinez... Eh bien!... oui, je viens vous dire que la place de Mlle Martin-Rigal n'est pas ici...
—Je le sais.
Cette réponse fut faite d'un ton si calme et si froid, que le souriant docteur faillit en être déconcerté.
—Il me semble alors, commença-t-il...
—Quoi?... Que je n'y devrais pas être? Que voulez-vous? je place le devoir au-dessus des convenances. Paul est très malade, il n'a personne près de lui, qui donc le soignera, si celle qui doit être sa femme l'abandonne?... Paul n'est-il pas comme mon mari, n'a-t-il pas le consentement de mon père?...
Hortebize réfléchissait. Il cherchait, entre tous ses arguments, ceux qui devaient frapper l'imagination de cette enfant terrible.
—Raison de plus, dit-il, pour vous retirer et ne jamais revenir ici. Je suis votre ami, Flavie, écoutez la voix de mon expérience. Les hommes sont ainsi faits, que jamais ils ne pardonnent à une femme de s'être compromise, même pour eux... Toujours un moment vient où ils reprocheront les folies qui ont le plus délicieusement flatté leur amour-propre. Savez-vous ce qu'on dirait le lendemain de votre mariage, si on apprenait que vous êtes venue ici?... On dirait que Paul était votre amant, et que cette raison seule a arraché le consentement de votre père. Croyez-moi, ne vous exposez pas à des médisances, qui tôt ou tard troubleraient votre ménage.
Mlle Flavie était devenue plus rouge qu'une pivoine. Évidemment le docteur avait frappa juste, elle hésitait.
—Laisserai-je donc Paul tout seul... objecta-t-elle, que pensera-t-il?...
—Paul, mon enfant, est presque remis. Et tenez, si vous êtes raisonnable, je vous promet que demain il ira vous rendre visite.
Ce dernier argument décida Mlle Rigal.
—Soit!... dit-elle, je vous obéis. Ah! vous ne me direz plus que je suis une méchante entêtée. Le temps de prévenir Paul, et je pars. A bientôt.
Le docteur se retira singulièrement surpris de ce facile triomphe, mais ne se doutant pas qu'il le devait à un soupçon déjà éveillé dans l'esprit de Mlle Flavie, et qu'il avait confirmé.
—Nous l'emportons, dit-il à son digne associé; retirons-nous vite, elle me suit.
Une fois dans la rue seulement, le doux père Tantaine parut recouvrer la pleine possession de soi-même.
—Nous l'emportons, reprit-il... oui, pour aujourd'hui... mais demain... Quoi qu'il m'en coûte, je vais hâter le mariage de Paul... Je le puis maintenant sans danger. Le seul obstacle qui sépare ce garçon des millions de la maison de Champdoce aura disparu avant quarante-huit heures.
Le digne M. Hortebize pâlit à cette confidence, bien qu'elle fut loin d'être inattendue.
—Quoi!... balbutia-t-il, André...
—André est bien malade, ami docteur. Je me suis arrêté au plan dont je t'ai parlé, et le plus difficile de la besogne sera fait cette nuit par notre jeune ami Toto-Chupin.
—Par ce garnement!... Tu le jugeais si dangereux, il y a quinze jours, que tu songeais à t'en défaire...
—J'y songe encore, et je fais d'une pierre deux coups. Quand, après la chute d'André, on reconnaîtra que l'appui de sa fenêtre a été scié, on cherchera l'auteur de cette abominable action. Mes précautions sont prises, on trouvera Toto à l'hôtel du Péron. On lui prouvera qu'il a changé un billet de mille francs et acheté une scie à main...
Le docteur leva au ciel des bras éplorés.
—Deviens-tu fou!... s'écria-t-il, Toto te dénoncera!...
—J'y compte bien, mais d'ici là, nous aurons enterré ce bon père Tantaine. Après, ami docteur, nous enterrerons B. Mascarot. Beaumarchef, le seul qui nous ait bien servis, sera en Amérique... La farce sera jouée, la police pourra chercher.
Il était difficile, impossible même, de soupçonner que ce bon père Tantaine, qui parlait si allègrement de la police, en était à se demander s'il n'avait pas à ses trousses les plus fins limiers de la préfecture.
Le sourire refleurit donc sur les lèvres vermeilles du bon docteur.
—Décidément, fit-il, tu réussiras; mais, pour Dieu, hâte-toi! toutes ces alternatives, ces transes perpétuelles finiront par me rendre malade.
Les deux estimables associés causaient ainsi au coin de la rue Joquelet, cachés derrière une voiture de blanchisseuse.
Une même préoccupation les retenait là. La promesse de Flavie était-elle sincère, avait-elle simplement voulu se débarrasser des importunités de l'excellent M. Hortebize? Ils tenaient à le savoir.
Flavie avait dit vrai, car après moins de dix minutes d'observation, ils la virent passer à quelques pas d'eux.
—Maintenant, fit le vieux clerc, je me retire plus tranquille... à demain, docteur.
Et sans attendre une réponse, il s'éloigna rapidement dans la direction de la rue Montorgueil; poursuivant tout en marchant son éternel monologue.
—Comment arriver, grommelait-il, jusqu'à ce curieux à lunettes d'or!... Et personne à qui confier mes inquiétudes!... Mais bast!... quand on a trois personnalités de rechange, on en sauve toujours une...
Il fut interrompu par Beaumarchef qui lui barra le passage au moment où il s'engageait sous la porte cochère de l'honorable placeur.
—Je vous guettais, lui dit l'ancien sous-off. Imaginez-vous que M. de Croisenois est là-haut, et qu'il me boit le sang. Il est venu pour parler au patron, et je lui ai dit de repasser; mais il s'est assis, en déclarant qu'il attendrait, et je ne puis parvenir à le renvoyer.
Cette circonstance parut contrarier prodigieusement le père Tantaine.
—Remonte, ordonna-t-il à l'employé de l'agence, et fais patienter ce marquis de deux liards, le patron ne saurait tarder à revenir.
Puis, quand il fut sûr que Beaumarchef ne pouvait le voir, il traversa en courant le passage de la Reine de Hongrie et disparut dans l'allée de la maison Martin-Rigal.
Ma foi!... grommelait-il, Beaumar pensera ce qu'il voudra... Avant quinze jours il sera loin...
Il avait tort de suspecter Beaumarchef. L'ex sous-off ne s'occupait que de sa consigne. On lui avait dit: remonte, il était remonté. On lui avait dit: fais patienter Croisenois, il s'y employait de toute son éloquence.
Mais les raisons les meilleures ne pouvaient toucher le marquis, lequel jugeait qu'à attendre ainsi dans un bureau de placement, il compromettait sa dignité.
—Sacrebleu!... grognait-il, on devrait bien ne pas oublier les rendez-vous qu'on donne...
Il s'arrêta... La porte du sanctuaire de l'agence s'était ouverte, et B. Mascarot apparaissait, dans l'encadrement.
—Ce n'est pas moi qui suis inexact, monsieur le marquis, dit-il. L'exactitude consiste à arriver non avant l'heure, mais à l'heure. Veuillez consulter votre montre et prendre la peine de passer...
Le marquis si impertinent avec Beaumarchef, devint fort petit garçon lorsqu'il fut assis dans le cabinet de l'honorable placeur. Il n'osait même pas prendre la parole, et c'est d'un œil inquiet qu'il suivait les mouvements de B. Mascarot, lequel semblait chercher quelque chose parmi des liasses d'imprimés qui encombraient son bureau.
Quand il eut trouvé ce qu'il voulait:
—Je vous ai fait venir, monsieur le marquis, commença-t-il, pour cette grosse affaire industrielle que vous devez lancer, selon nos conventions.
—Oui, je sais... nous avons à causer, à nous entendre, à étudier la question... Rien n'est encore décidé, n'est-ce pas, il faut voir, examiner, tâter le terrain.
L'honorable placeur se permit un petit sifflement assez peu respectueux.
—Je vois, cher monsieur, fit-il, que vous me croyez homme à attendre sous l'orme votre bon plaisir... Détrompez-vous. Quand je m'occupe d'une affaire, elle marche. Pendant que vous couriez à vos plaisirs, je travaillais pour vous avec mon ami Catenac. Et tout est prêt...
—Comment, tout?
—Mon Dieu, oui! Vos bureaux sont loués, rue Vivienne; les statuts de votre société sont déposés chez le notaire, les membres de votre conseil sont choisis, l'imprimeur m'a apporté hier les titres, les prospectus, les circulaires, les affiches; vous avez signé un traité pour les annonces... nous commençons demain la publicité.
—Mais c'est invraisemblable, c'est...
—Lisez, interrompit B. Mascarot, en tendant une feuille de papier; lisez et vous serez convaincu.
Croisenois, abasourdi, prit le papier et lut à haute voix:
MINES DE CUIVRE DE TIFILA (ALGÉRIE) Société en commandite par Actions Mis DE CROISENOIS ET CIE CAPITAL: QUATRE MILLIONS DE FRANCS
La Société des mines de Tifila ne s'adresse pas aux spéculateurs téméraires qui consentent à courir les chances aléatoires des placements à gros revenus. Nos souscripteurs ne doivent pas compter sur un intérêt de plus de six à sept pour cent...
—Eh bien!... demanda l'honorable placeur, que dites-vous de ce début?
Le marquis ne répondit pas, il achevait tout bas la circulaire.
—C'est que tout cela semble vrai, murmura-t-il, très vrai, très réel!...
Sans qu'il y parut, l'amour propre de B. Mascarot était agréablement chatouillé.
—On fait ce qu'on peut, dit-il modestement. Je dois fournir un prétexte aux braves gens que je me propose de faire chanter; je l'ai choisi le meilleur possible.
L'agitation de Croisenois était terrible. Il était de ces gens qui, réduits à vivre au jour le jour, d'expédients et d'industrie, engagent sans souci l'avenir, comme s'ils espéraient qu'entre le moment où ils promettent et celui où il faudra tenir, quelque chose d'inattendu et d'heureux arrivera pour les dégager... un héritage tombant du ciel ou un tremblement de terre.
Acculé dans une situation sans issue, il essaya de se débattre.
—Le prétexte est si excellent, objecta-t-il, que ce prospectus nous amènera forcément des souscripteurs sérieux. La postérité de Gogo est éternelle. Que ferons-nous de tout leur argent?
—Nous le refuserons, donc. Ah! Catenac est un gaillard qui sait manier la loi. Lisez vos statuts. L'article 50 dit que les actions sont nominatives et que vous vous réservez le droit d'accepter ou de refuser telles souscriptions qu'il vous plaira.
Le marquis les consulta, ces fameux statuts, l'article s'y trouvait.
—Comme je t'aime, cher père, et que tu est bon!

—Soit, fit-il, ceci n'est rien. Que ferons-nous si un de ces malheureux à qui
vous allez imposer un certain nombre d'actions, vend fictivement ou réellement ces actions à un tiers, et s'avisait de nous faire poursuivre par ce tiers?...
Le grave Mascarot souriait.
—L'article 21, répondit-il, a prévu cette petite manœuvre, qui serait tout simplement un contre-chantage; écoutez-le.
«Un registre de transfert est déposé au siège de la société. Un transfert ne sera valable qu'autant qu'il aura été autorisé par le gérant et inscrit sur le registre des transferts.»
—Et comment finira cette comédie?...
—Tout naturellement. Vous annoncerez un beau matin que les deux tiers du capital étant absorbés, vous vous mettez en liquidation aux termes de l'article 47... Six mois plus tard, vous faites savoir que la liquidation a produit zéro franc, zéro centime; vous vous lavez les mains, et tout est dit.
Battu sur tous les points, M. de Croisenois eut recours à un suprême argument.
—Me lancer dans l'industrie en ce moment, n'est-ce pas risquer d'augmenter les répugnances que peut avoir M. de Mussidan à me donner sa fille... Une fois marié, au contraire.
Un petit ricanement bien sec de l'honorable placeur lui coupa la parole.
—Une fois marié, continua le placeur, quand vous auriez reçu la dot de Mlle Sabine, vous nous tireriez votre courte révérence. C'est là ce que vous pensez, cher monsieur. Pur enfantillage. Je vous tiendrai, croyez-le, après comme avant.
Il était clair que résister encore serait folie.
—Commencez donc votre publicité, murmura Croisenois.
B. Mascarot lui tendit la main.
—Voilà qui est dit, reprit-il. Les premières annonces paraîtront dans les journaux du matin... En retour, demain dans l'après-midi vous serez admis officiellement chez M. de Mussidan. Présentez-vous hardiment, et tâchez de plaire à Mlle Sabine. . . .
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Lorsque M. Martin-Rigal sortit de son bureau ce soir-là, sa fille fut, pour lui, bien plus affectueuse que de coutume.
—Comme je t'aime, cher père, répétait-elle en l'embrassant, que tu es bon!
Malheureusement il était si préoccupé qu'il ne songea pas à demander à Mlle Flavie la cause de cet accès de tendresse.
XXX
Le danger qui menaçait André était imminent, immense... Cependant il ne dépassait pas ses prévisions.
Le courageux artiste ne s'abusait pas. L'importance de la partie engagée lui donnait la mesure de l'audace de ses ennemis.
Seul, il faisait obstacle à leurs projets; seul, il se dressait entre eux et le but; il était clair que tous les moyens leur seraient bons pour se défaire de lui, et qu'ils ne reculeraient pas devant un crime.
Toutes ses démarches étaient surveillées, il en avait acquis la certitude; partout il traînait à sa suite une escorte d'espions; pourquoi? La mission de ces gens ne pouvait être que d'épier l'occasion favorable.
Mais cette perspective, cette certitude d'un guet-apens ne pouvait l'arrêter. Si même il songeait à prendre des précautions, c'est qu'il se disait:
—Si je péris, Sabine est perdue.
Seul, il eût cherché le péril, il l'eût défié, provoqué, il eût bien su trouver un moyen pour contraindre ses invisibles adversaires à se découvrir, à se montrer.
Pour Sabine, il se résignait à une prudence bien éloignée de son caractère. Un éclat et il la perdait.
Il savait bien qu'il trouverait des auxiliaires à la préfecture de police, mais c'était risquer de déshonorer la famille de Mussidan.
Certes, il était certain qu'avec du temps et de la patience il arriverait à surprendre le secret des ignobles coquins. Mais s'il se sentait une patience à déplacer grain à grain des montagnes, le temps lui manquait.
Les minutes qui séparaient Sabine de l'horrible et irréparable sacrifice étaient comptées, et il lui semblait que sa vie s'écoulait comme de l'eau, avec les heures...
Levé avec le jour, André s'était assis devant sa table de travail, et le front dans ses mains, il réfléchissait.
Un à un, il prenait les événements recueillis la veille, et il s'efforçait de les assembler, de les coordonner, de les ajuster, comme un enfant qui successivement essaie toutes les pièces disséminées d'un jeu de patience.
Il cherchait le lien probable, l'intérêt commun de tous ces gens qu'il avait observés, de Verminet, Van Klopen, Mascarot, Hortebize, Martin-Rigal...
Soumettant à la plus sévère analyse tous les incidents des derniers jours, le jeune peintre devait fatalement arriver à Gaston Gandelu.
—N'est-il pas surprenant, se disait-il, que ce triste garçon soit victime d'une odieuse machination ourdie précisément par les misérables qui s'acharnent après nous, par Verminet, par Van Klopen; n'est-il pas incroyable...
Il tressaillit et s'arrêta court.
Une pensée toute nouvelle venait d'éclore dans son esprit, pensée informe, mal définie, incomplète, à peine viable, mais pensée de joie à coup sûr, de délivrance et d'espoir.
L'inexplicable voix du pressentiment lui disait que la perte du jeune M. Gaston était liée à la sienne et à celle de Sabine, qu'ils étaient enveloppés dans le filet de la même intrigue, enfin que cette perfidie savante des faux billets n'était qu'une manœuvre dépendant du plan général...
Comment cela se faisait, comment Gaston et lui se trouvaient confondus, André ne pouvait le concevoir, et cependant il eût juré que cela était, il en avait pour ainsi dire conscience.
Qui avait dénoncé le jeune M. Gaston à son père? Catenac. Qui avait conseillé cette plainte au procureur impérial déposée contre Rose-Zora? Encore Catenac. Or, ce Catenac, qui était l'avocat de M. Gandelu, était l'homme d'affaires de Verminet et de Croisenois; n'avait-il pas obéi à leurs inspirations?...
Tout cela, certes, était vague, embrouillé, obscur; entre chacune de ces étranges présomptions, des lacunes existaient, impossibles à combler, en apparence, et pourtant André décida qu'il poursuivrait ses investigations dans ce sens.
Il venait de prendre un crayon, et se disposait à se tracer un plan méthodique de recherches, lorsqu'on frappa discrètement à la porte de l'atelier.
Machinalement il consulta la pendule: il n'était pas neuf heures.
—Entrez!... dit-il en se levant.
La porte s'ouvrit, et le coup que reçut le jeune peintre fut si violent et si inattendu, qu'il chancela et fut obligé de s'appuyer sur un chevalet.
Ce visiteur matinal qui lui arrivait, n'était autre que le père de Sabine, M. de Mussidan. Il ne l'avait aperçu que deux fois en sa vie, c'en était assez pour ne l'oublier jamais.
Le comte, lui aussi était ému. Ce n'est qu'après une longue nuit d'insomnie et d'angoisses, après les plus cruels débats, qu'il s'était décidé à cette démarche. Mais il avait eu le temps de se préparer.
—Vous m'excuserez, monsieur, commença-t-il, de me présenter chez vous à pareille heure, mais je tenais essentiellement à vous rencontrer.
André s'inclina. En deux secondes, mille suppositions, les plus diverses, avaient assailli son esprit. Comment M. de Mussidan venait-il chez-lui, dans quel but?... Était-ce en ami ou en ennemi? Était-ce de son chef, ou l'avait-on envoyé? Qui lui avait donné l'adresse?...
—Je suis grand amateur de peinture, poursuivit le comte, et un de mes amis, dont le goût est très sûr, m'a parlé avec enthousiasme de votre talent. C'est vous expliquer la liberté que je prends, la curiosité m'a poussé, j'ai voulu voir.
La fin de la phrase ne venait pas; il s'arrêta court et ajouta:
—Je suis le marquis de Bivron.
Ainsi M. de Mussidan pensait n'être pas connu, et il espérait cacher sa personnalité. C'était déjà un indice.
—Je ne puis qu'être très flatté de votre visite, répondit André; malheureusement je n'ai rien d'achevé en ce moment; je n'ai là que des études et quelques esquisses... Si vous voulez les voir?...
Le comte ne se fit pas répéter l'invitation. Il était affreusement embarrassé de son personnage, et se sentait rougir sous le regard franc et hardi du jeune peintre. Et pour comble, dès en entrant, il avait aperçu dans un des angles de l'atelier ce tableau mystérieusement voilé dont lui avait parlé le doux père Tantaine.
Il se mit donc à tourner autour de l'atelier, donnant en apparence toute son attention aux toiles accrochées au mur, faisant en réalité d'héroïques efforts pour garder son sang-froid et dissimuler l'atroce douleur qui déchirait son âme.
—Ainsi donc, pensait-il, les misérables n'ont pas menti, et ce rideau de serge cache le portrait de ma fille!... Ainsi, cet homme est l'amant de Sabine! Elle venait ici, elle y passait ses journées, et je ne me doutais de rien. Hélas!... à qui la faute? Quels reproches ai-je le droit de lui adresser?... Pauvre enfant!... Il y a longtemps que sa mère a déserté le foyer, moi je fuyais ma maison, elle restait seule, privée de caresses, de conseils, d'affection... Elle a écouté la voix de son cœur, elle s'est abandonnée à qui lui promettait ces tendresses que lui refusaient ses parents.
Du moins, le comte était forcé de s'avouer que le choix de Sabine ne lui paraissait pas indigne. A première vue il avait été frappé de l'attitude pleine de noblesse du jeune artiste, de sa mâle beauté, de l'expression énergique et intelligente de sa physionomie.
—Hélas!... ajoutait-il, il l'aime sans doute, et cependant, dès qu'elle a connu nos périls, sans hésiter elle s'est dévouée... oui, elle l'aime, car si elle a eu le courage de renoncer à lui, elle a failli mourir.
De son côté, André redevenu maître de lui, délibérait, et se demandait quelle conduite tenir.
—Ah!... vous vous présentez chez moi sous un nom d'emprunt, monsieur le comte, pensait-il; soit, je respecterai votre incognito, mais j'en profiterai pour vous faire connaître la vérité, je vous dirai ce que je n'aurais peut-être jamais osé vous dire...
Si extrême que fût la préoccupation d'André, elle ne l'empêchait pas d'observer son visiteur, et il remarquait fort bien que les regards de M. de Mussidan revenaient sans cesse, et comme à la dérobée, sur le tableau voilé.
—Il faut, se disait-il, qu'on ait parlé au comte de ce portrait, et c'est pour lui qu'il vient... Qui a pu lui en parler?... Nos ennemis. Donc, on a dû calomnier Sabine...
Cependant, M. de Mussidan avait passé en revue toutes les esquisses, et il avait eu le temps de rassembler toute son énergie. Il revint vers André.
—Recevez mes félicitations, monsieur, prononça-t-il; les éloges de mon ami, que je croyais exagérés étaient encore au-dessous de votre beau talent. Je regrette toutefois que vous n'ayez rien d'absolument fini, car vous n'avez rien, n'est-ce pas?...
—Rien, monsieur.
Le regard du comte vacilla, et c'est avec un tremblement dans la voix qu'il reprit:
—Pas même ce tableau, dont la bordure splendide dépasse ce rideau de serge?
Bien qu'il attendit cette question, le jeune peintre rougit excessivement.
—Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, ce tableau est complétement terminé, seulement je ne le montre à personne.
Après cela, M. de Mussidan ne pouvait plus douter de la sûreté des informations du vieux clerc d'huissier.
—Je devine, fit-il, c'est un portrait de femme?
—C'est un portrait de femme, oui, monsieur.
La situation était étrange, et ils n'étaient guère moins troublés l'un que l'autre; ils détournaient la tête, essayant de cacher leur trouble.
Mais le comte s'était juré qu'il irait jusqu'au bout.
—C'est tout simple, dit-il avec un rire forcé, on est amoureux. Tous les grands peintres ont immortalisé la beauté de leur maîtresse.
Les yeux d'André étincelèrent.
—Arrêtez, monsieur, interrompit-il, vous vous méprenez!... Ce portrait est celui de la plus pure et de la plus chaste des jeunes filles. Je l'aime, cesser de l'aimer me serait aussi impossible que de suspendre par le seul effort de ma volonté, la circulation de mon sang... mais je la respecte plus encore. Elle, ma maîtresse, grand Dieu!... Je me mépriserais plus que le dernier des misérables, si abusant jamais de sa sainte confiance, j'avais murmuré à son oreille un mot, un seul mot, un seul qu'elle n'osât pas répéter à sa mère!
De sa vie M. de Mussidan n'avait éprouvé une plus délicieuse sensation. André disait vrai, il le sentait à son accent, et il était tenté de lui serrer les mains, de lui sauter au cou.
—Vous m'excuserez, monsieur, dit-il; mais un portrait dans un atelier, suppose un modèle qui vient poser...
—Et elle y est venue, monsieur, seule, à l'insu de ses parents, en se cachant comme pour mal faire, risquant son honneur, sa réputation, sa vie... me donnant ainsi une preuve immense de son... affection.
Il hocha tristement la tête et poursuivit:
—Hélas!... j'avais peut-être tort d'accepter ce dévouement sublime, et je ne l'ai pas seulement accepté, je l'ai sollicité à genoux, à mains jointes... Comment la voir autrement, lui parler, entendre le son de sa voix? Nous nous aimons, mais tant de préjugés, d'affreuses conventions nous séparent, qu'il y a entre nous un abîme plus difficile à franchir que l'Océan. Elle est l'unique héritière d'une grande famille, très riche, malheureusement, très noble, très fière, tandis que moi...
André s'interrompit. Il attendait, il espérait une réponse, un mot, un encouragement, ou un blâme...
Le comte gardait le silence, il continua avec une certaine violence, mais sans amertume:
—Savez-vous qui je suis? Un pauvre diable d'enfant trouvé, déposé clandestinement dans un tour par quelque pauvre fille séduite... Un matin, à douze ans, je me suis évadé de l'hospice de Vendôme avec vingt francs en poche, et je suis venu à Paris. Et depuis, je lutte... Voici dix ans que tous les matins je m'éveille avec une volonté plus ardente que la veille. En suis-je plus avancé?... Et encore, vous ne voyez que le côté brillant de mon existence. Ici je suis artiste, ailleurs, je suis ouvrier. C'est ainsi. Regardez mes mains,—et il les montrait,—si elles sont rudes, calleuses, c'est qu'elles ont été durcies par le ciseau et le marteau. J'ai du talent, je le crois; je réussirai, je l'espère; mais il a fallu étudier et vivre. Eh bien! l'ouvrier a nourri l'artiste, il a payé ses leçons, il lui a acheté des couleurs, des pinceaux et des toiles...
Si M. de Mussidan se taisait c'est qu'il ne pouvait se défendre d'une réelle admiration pour ce beau caractère qui se révélait à lui, et il ne voulait pas se trahir.
—Tout cela, reprit André, elle le sait, et elle m'aime quand même. Elle a confiance en moi. Quand j'ai désespéré, c'est elle qui m'a crié: courage! Ah!... elle a raison, si la patience et la volonté donnent le génie. Ici même elle m'a juré que jamais elle ne serait la femme d'un autre, et j'ai foi en sa promesse. Il n'y a pas un mois, un des hommes les plus brillants de Paris sollicitait sa main; elle est allée à lui et lui a conté notre histoire, et lui, il s'est retiré généreusement, et il est aujourd'hui mon ami le plus cher...
Il s'arrêta, car il étouffait; c'était la cause de son bonheur qu'il plaidait, pour le cas où il triompherait du marquis de Croisenois, et son anxiété était affreuse.
—Et maintenant, monsieur, reprit-il après un moment, souhaitez-vous voir le portrait de cette jeune fille?
—Oui, répondit le comte, oui, je vous serai reconnaissant de cette marque de confiance.
André s'approcha du cadre, et déjà il touchait le rideau, quand, tout à coup, se ravisant, il se retourna.
—Eh bien!... non, s'écria-t-il, non, continuer cette comédie serait indigne de moi.
M. de Mussidan pâlit. Ce mot pouvait avoir une terrible signification.
—Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
—Que je vous connaissais, monsieur, que je savais que je parlais au comte de Mussidan et non au marquis de Bivron. Je ne découvrirai pas ce tableau sans vous avoir prévenu, sans vous avoir dit...
D'un geste bienveillant, le comte l'empêcha d'achever.
—Je sais, monsieur, prononça-t-il, que je vais voir le portrait de Sabine, découvrez-le, je vous prie.
Le jeune peintre obéit, et pendant un moment M. de Mussidan demeura en extase devant cette œuvre véritablement remarquable.
—Oui, c'est bien elle, murmura-t-il, voilà bien son sourire, l'expression de ses yeux... c'est beau!
Il prononça encore quelques mots à voix basse; puis lentement, il alla s'asseoir dans le fauteuil du jeune peintre et parut se recueillir.
Le malheur est un rude maître. Quelques semaines plus tôt, il eût souri et haussé les épaules à la proposition de donner sa fille à ce petit peintre. Alors il songeait à M. de Breulh-Faverlay.
A cette heure, il eût reçu comme une faveur céleste la liberté de choisir André pour Sabine. C'est qu'il pensait à Croisenois.
Un tourbillon de soie et de dentelle fit irruption dans l'atelier.

A ce nom maudit qui montait à ses lèvres, le comte tressaillit.
Pour qu'André montrât une telle assurance, il fallait, pensait-il qu'il n'eût pas été informé des derniers événement.
Il interrogea et fut détrompé.
Sûr d'avoir gagné sa cause, le jeune peintre osa dire à M. de Mussidan tout ce qu'il savait, comment et par qui il l'avait su, l'empressement à le servir de M. de Breulh, quel rôle avait accepté la vicomtesse de Bois-d'Ardon; enfin, ses conjectures, ses démarches, ses investigations, ses présages de succès, ses projets, ses espérances...
Il s'exprimait avec une véhémence extraordinaire, son énergie débordait, l'enthousiasme donnait à son regard une expression sublime, et sa parole enflammée rallumait dans le cœur du comte l'espoir près de s'éteindre.
—Oui, nous triompherons, disait-il, je le sens, je le sais, j'entends une voix qui me l'assure!...
Longtemps encore ils étudièrent la situation, et le résultat de leurs délibérations fut qu'il fallait redoubler de prudence, dissimuler, ne rien dire encore à Sabine, et faire figure au marquis de Croisenois.
Surtout et avant tout, ils devaient ne jamais se voir, et cacher soigneusement leur cordiale entente.
Onze heures sonnaient lorsque M. de Mussidan se leva pour se retirer.
Après être resté un moment en contemplation devant le portrait de sa fille, il revint au jeune peintre, en lui prenant la main:
—Monsieur André, prononça-t-il d'une voix émue, vous avez ma parole. Si nous parvenons à nous délivrer des misérables qui nous tiennent le couteau sur la gorge... Sabine sera votre femme...
XXXI
Après cette promesse qui empruntait aux circonstances une étrange solennité, M. de Mussidan sortit, et André s'affaissa sur le large divan de l'atelier.
Ce courageux artiste, si fort contre l'adversité, succombait dans l'excès de son bonheur. En présence du comte, il avait pu, grâce à des efforts surhumains, maîtriser ses terribles émotions, rester calme quand il était affreusement bouleversé, paraître froid alors qu'il avait comme un brasier dans la tête et dans le cœur.
Seul, il s'abandonnait sans vergogne aux transports de la passion.
Elle est à moi!... s'écriait-il dans son délire, Sabine est à moi!...
Mais cet accès d'enchantement et d'optimisme dura peu.
Le mirage s'évanouit faisant place au vif sentiment de la réalité.
Oui, Sabine serait à lui... mais quand il aurait su la conquérir. Entre elle et lui se dressaient Croisenois et ses associés. Il se sentait de force à se mesurer seul avec eux tous, mais encore fallait-il les atteindre et les combattre.
—A l'œuvre!... s'écria-t-il en se levant, à l'œuvre!...
Mais il s'arrêta, prêtant l'oreille.
Il entendait dans son escalier, presque sur son palier, des éclats de rire immodérés. Au-dessus de ce rire qui était celui d'une femme, une voix d'homme grêle et aigre s'élevait, qui paraissait gronder.
André n'eût pas le temps de se demander ce que ce pouvait être, sa porte fut comme enfoncée, et un tourbillon de soie, de velours et de dentelles fit irruption dans l'atelier.
En ce tourbillon, le jeune peintre reconnut, non sans stupeur, la belle Rose-Zora de Chantemille.
Derrière elle venait le jeune M. Gaston, et ce fut lui qui prit la parole.
—C'est nous!... s'écria-t-il, en personnes naturelles. Hein!... elle est bonne, celle-là?... Nous attendiez-vous?
—Pas du tout, je l'avoue.
—C'est une surprise de papa. Pauvre bonhomme!... Parole d'honneur, je veux embellir sa vieillesse, comme dit Léonce. Ce matin il entre dans ma chambre et me dit: «J'ai fait hier toutes les démarches pour qu'une personne que tu adores soit mise en liberté. Cours donc la chercher.» Hein! c'est gentil, cela. Je cours, Zora joue la fille de l'air, et nous voilà.
André n'écoutait que d'une oreille distraite. Il surveillait Zora-Rose qui tournait autour de l'atelier, en poussant toutes sortes d'exclamations. Elle allait arriver au portrait de Sabine, elle voudrait écarter le rideau, il serait difficile de l'en empêcher.
—Pardon, dit-il, j'ai un tableau à faire sécher...
Et comme le portrait était posé sur un chevalet mobile, il le roula dans sa chambre.
—Maintenant, reprit M. Gandelu fils, il s'agit de célébrer la délivrance et je viens vous chercher pour déjeuner...
—Merci de l'intention, mais j'ai à travailler...
—Ah!... je la trouve bien bonne, mais vous savez, on ne me la fait plus, vite habillez-vous...
—Véritablement, je ne puis sortir.
Le jeune M. Gaston réfléchit dix secondes, puis tout à coup se frappant le front:
—Vous ne voulez pas venir au déjeuner, s'écria-t-il, eh bien!... le déjeuner viendra à vous. Ah!... fameux!... Je descends le commander.
André s'élança après lui, sur le palier, le rappela, cria, mais en vain, et il rentra aussi contrarié que possible.
Cette contrariété, Rose la remarqua.
—Voilà comment il est, fit-elle, en haussant les épaules. Et il se croit très drôle. Cocodès, va!
Le ton de la jeune femme trahissait un si profond mépris pour M. Gandelu fils, que le jeune peintre la regarda d'un air surpris.
—Cela vous étonne, reprit-elle, ce que je vous dis là!... On voit bien que vous ne le connaissez pas. Quelle scie!... Et tous ses amis lui ressemblent. Si vous les écoutiez une heure, vous auriez des nausées. Tenez, rien qu'à me rappeler les soirées passées en leur compagnie, je bâille.
Elle bâilla en effet.
—Si encore il m'aimait, soupira-t-elle.
—Lui!... mais il vous adore, répondit André qui ne pouvait s'empêcher de trouver Rose pleine de bon sens; il a failli devenir fou pendant que vous étiez là-bas.
Zora-Rose eut un geste que lui eût envié Toto-Chupin.
—Et vous croyez cela!... s'écria-t-elle. Gaston fou d'une femme!... Il est trop bête. De moi, savez-vous ce qu'il aime? Les robes qu'il me paie et les diamants qu'il m'achète. Quand les passants me regardent, et qu'ils disent: «Mâtin!... quel chic!...» mon idiot se dresse sur ses ergots, et il répète comme s'il avait de la bouillie plein la bouche «Ah! mais oui!... pour du chic nous avons du chic!...» Si j'avais un peignoir d'indienne, il ne me regarderait pas, et cependant... j'en vaux la peine.
Le fait est que l'air de Saint-Lazare n'avait point été défavorable à Rose. Son impudente beauté n'avait jamais eu un tel éclat; elle resplendissait de jeunesse, de vie, de passion et d'insolence...
—Cocodès, poursuivait-elle, gandin, petit crevé!... Mon nom de Rose écorchait sa vilaine bouche, il m'appelle Zora, un nom de chien. Et je ne le camperais pas là!... Nous verrons bien. Il a de l'argent, mais je me moque de l'argent, moi. Mon petit Paul n'avait pas le sou, lui, et cependant je l'aimais bien. Dieu!... m'a-t-il fait rire quelquefois!... Avec lui je n'avais pas à manger tous les jours, j'étais bien malheureuse... C'est égal, c'était le bon temps.
—Pourquoi l'avez-vous abandonné ce pauvre Paul?...
—Dites-moi, vous, pourquoi il y a du velours à 45 francs le mètre. Je voulais savoir quelle sensation on éprouve quand on se met sur les épaules un cachemire des Indes... Et un beau jour j'ai filé. Mais qui sait?... Paul allait peut-être me quitter. Il y avait quelqu'un qui cherchait à nous séparer, notre voisin de l'hôtel du Pérou, rue de la Huchette, un vieux singe qu'on appelait le père Tantaine, et qui était clerc d'huissier...
A ce nom, André, positivement, faillit tomber à la renverse. Tantaine!... un vieux... clerc d'huissier... C'était bien le sien.
Cependant, si vive que fut son impression, il parvint à la cacher.
—Bast!... fit-il d'un ton léger, quel intérêt pouvait avoir ce bonhomme à vous séparer?
—Je ne sais, répondit Rose, devenue sérieuse, mais à coup sûr il en avait un. On ne donne pas pour rien des billets de banque aux gens, et je lui ai vu donner un billet de 500 francs à Paul. Bien plus, il lui avait promis de lui faire gagner beaucoup d'argent, par l'entremise d'un de ses amis, un placeur nommé Mascarot...
Cette fois, André ne fut pas pris à l'improviste. Il pressentait qu'il allait être question de l'honorable placeur.
Mais son esprit s'épouvantait des proportions que prenait l'intrigue qu'il avait à déjouer. Car il n'en doutait pas: toutes ces manœuvres qu'il découvrait une à une, devaient tendre à un but commun.
André se souvenait, à cette heure, de cette visite que lui avait fait Paul, un jour, sous prétexte de lui remettre vingt francs, et de l'air singulier qu'il avait. Il se rappelait que Paul s'était vanté de gagner un millier de francs par mois, et qu'il n'avait pas su dire où ni à quoi.
—Paul m'a peut-être oubliée, reprit Rose, je le crains. Une fois je l'ai rencontré chez Van Klopen, et il ne m'a rien dit. Il est vrai qu'il était avec ce Mascarot. Mais n'importe, je suis décidée à le chercher, et à lui demander pardon, et il me pardonnera...
De tout ceci, une conclusion très nette ressortait.
Paul était protégé par l'association... donc il lui était utile, il la servait. Rose était persécutée, donc elle gênait.
Voilà ce que pensait André.
—Et même, ajoutait-il, si Catenac a fait enfermer Rose, c'est que les misérables ont quelque chose à craindre d'elle. S'ils ont essayé de la faire disparaître, c'est que sa seule présence peut déranger leurs combinaisons...
Mais il n'eût pas le temps de poursuivre sa déduction. Le fausset du jeune M. Gaston grinçait dans l'escalier. Bientôt il apparut criant:
—Place au festin!... Que la fête commence!...
Deux garçons de restaurant, en effet, suivaient M. Gandelu fils, chargés de mannes immenses, pleines de provisions.
En tout autre circonstance, André eût été furieux de cette invasion de victuailles, de cette perspective d'un déjeuner qui allait durer au moins deux heures, et mettre tout sens dessus dessous dans son atelier.
Mais, en ce moment, il en était à bénir l'inspiration du jeune M. Gaston; il le trouvait beau, aimable, spirituel, et c'est de la meilleure grâce du monde qu'avec l'aide de Zora-Rose il débarrassait sa grande table, pour qu'on y dressât le couvert.
Seul, le jeune M. Gaston ne faisait rien, il pérorait.
—Ah!... mes chers bons, disait-il, vite il faut que je vous en conte une forte!... Imaginez-vous que le marquis de Croisenois, Henri, un de mes intimes amis, fonde une société industrielle.
André faillit lâcher une carafe qu'il tenait.
—Qui vous l'a dit? demanda-t-il vivement.
—Parbleu?... une grande affiche jaune qui le crie à tous les passants. Mines de Tifila, société en commandite! Non, j'en ferai une maladie. Capital: quatre millions! Pas dégoûté, le marquis. Farceur! Et du pain?
La figure du jeune peintre trahissait un si complet ébahissement, que M. Gandelu fils éclata de rire.
—Pas vrai, qu'elle est drôle?... reprit-il. On dirait que vous attendez l'omnibus de Chaillot. Voilà juste comment je suis resté devant cette diablesse d'affiche, le bec grand ouvert. Croisenois directeur d'une compagnie!... Ah!... il va me la payer! J'aurais lu dans un journal que vous étiez nommé pape, que je n'aurais pas été plus ébaubi. Mines de Tifila! As-tu fini! Tifila!... On ne nous la fait plus, ah! mais non! Les actions sont de 500 francs. C'est pour rien, parole d'honneur! mais je n'ai pas de monnaie sur moi, vous passerez après le demi-terme...
Cependant le déjeuner était servi, les garçons du restaurant s'étaient retirés, le jeune M. Gaston, de sa voix la plus aigre, criait: «A table! A table!!...»
Mais, hélas! ce déjeuner qui commençait le plus gaiement du monde devait mal finir.
M. Gandelu fils qui n'avait pas la tête bien solide, eut le tort de boire outre mesure. Bientôt les vapeurs du vin se mêlant dans son étroite cervelle, aux fumées de la vanité, le peu de bon sens qu'il avait disparut, et il commença à accabler Zora-Rose de reproches amers, ne comprenant pas, disait-il, comment un homme tel que lui, sérieux et destiné à jouer un grand rôle dans la société, avait pu se laisser séduire par une femme comme elle.
Certes, le jeune M. Gaston possédait un joli répertoire d'invectives, mais Rose, sur ce chapitre était encore plus forte que lui. On l'attaquait, elle se défendit, et si vivement, que M. Gandelu fils, se sentant écrasé, se leva furieux, prit son chapeau et sortit en déclarant qu'il ne reverrait Zora de sa vie, qu'il lui abandonnait de bon cœur tout ce qu'elle tenait de sa générosité, mobilier et toilettes, trop heureux s'il pouvait, à ce prix, être débarrassé d'elle à tout jamais.
Ce départ ne contraria pas trop André. Restant en tête à tête avec la jeune femme, il se flattait d'obtenir d'elle, avec un peu d'adresse, une biographie exacte de ce Paul, qu'il comptait maintenant parmi ses adversaires.
Vain espoir! Zora-Rose, elle aussi était exaspérée, on l'eût été à moins, et elle ne voulut rien entendre.
Elle reprit en toute hâte son grand manteau de velours, noua son chapeau au hasard, et sans même donner un coup d'œil à la glace, elle s'envola, non sans avoir affirmé qu'elle allait se mettre en quête de Paul, qu'elle le retrouverait, et qu'elle saurait bien le décider à demander raison à Gaston de ses insultes.
Tout cela s'était passé si rapidement, que le jeune peintre en était comme ébloui.
C'était à croire que la Providence, se déclarant décidément pour lui, n'avait envoyé ces intéressants amoureux que pour lui fournir des renseignements nouveaux, positifs et de la plus haute importance.
Et dans le fait, les déclarations de Rose, si incomplètes qu'elles fussent, éclairaient toute une partie de l'intrigue, enveloppée jusqu'alors d'épaisses ténèbres.
Les relations de Paul avec le père Tantaine expliquaient la peine que s'était donné Catenac pour faire enfermer Rose, et par contre les fausses signatures arrachées à l'inepte confiance du jeune M. Gaston.
Mais, d'un autre côté, que signifiait cette société industrielle lancée par le marquis de Croisenois en même temps qu'il sollicitait la main de Mlle de Mussidan?
André pensa qu'il devait, avant tout, s'occuper de ce détail, et sans même songer à échanger sa vareuse rouge contre un paletot, il descendit et courut au coin de la rue des Martyrs où M. Gandelu fils lui avait dit avoir vu l'affiche.
Elle était toujours à sa place, éblouissante, tirant l'œil à vingt pas, séduisante assez pour faire tressaillir les écus du plus timide capitaliste.
Rien n'y manquait, pas même une vue de TIFILA (Algérie), une superbe vignette, qui représentait quantité de travailleurs roulant sur des brouettes le précieux minerai.
Tout en haut, le nom de Croisenois resplendissait en lettres d'un demi-pied.
Il y avait bien cinq minutes qu'André contemplait ce chef-d'œuvre, quand un éclair de prudence traversa son esprit.
—Malheureux!... se dit-il, que fais-je ici? Qui sait combien de coquins épient sur ma physionomie la trace de mes sensations et de mes projets!...
A cette pensée, il regarda vivement autour de lui; mais dans un rayon de plus de cent pas il n'aperçut aucune figure suspecte.
—Ah!... n'importe, murmura-t-il, n'importe, il faut rentrer et chercher et imaginer un expédient pour faire perdre mes traces.
Dépister ses surveillants!... le succès était à ce prix, il ne le comprenait que trop. Comment atteindre et frapper les misérables, si informés de ses moindres démarches, ils avaient toujours le loisir de se mettre en garde?...
Aussi, lorsqu'il eût regagné son logis, il ne s'occupa plus que du moyen de glisser entre les mains de ses espions. Bientôt il crut l'avoir découvert.
Sous ses fenêtres s'étendait un grand jardin qui dépendait d'une institution dont la façade se trouvait dans la rue de Laval prolongée. Un mur qui n'avait pas sept pieds de haut séparait seul la cour de sa maison de ce jardin.
Pourquoi ne s'évaderait-il pas par là?
—Je puis, se disait-il, me déguiser de façon à me rendre méconnaissable et demain, au petit jour, franchir le mur et m'esquiver par la rue du Laval, pendant que mes espions feront le pied de grue rue de la Tour d'Auvergne, devant ma porte. Ai-je besoin de loger ici plutôt qu'ailleurs? Non. Eh bien! tant que durera ma campagne, je demanderai l'hospitalité à Vignol, qui m'aidera au besoin.
Ce Vignol était un ami d'André, un brave et loyal garçon, qui, en son absence dirigeait les travaux de la maison de M. Gandelu.
—De cette façon, pensait-il, j'échappe si complétement à Croisenois et à sa bande, que je pourrai presque me mêler à leur jeu sans qu'ils me devinent. Il me faudra aussi cesser de voir tous ceux qui ont consenti à m'aider, M. de Breulh, M. de Mussidan, ce brave père Gandelu, mais la poste est là. Pour les cas pressants j'aurai le télégraphe, et il sera discret, car je vais choisir des termes de convention et en aviser mes correspondants.
Sa résolution était prise; il écrivit à ces trois personnages qui s'intéressaient à lui, une longue lettre où il expliquait son plan.
La nuit tombait lorsqu'il eut fini: il ne pouvait rien entreprendre à cette heure: il alla dîner dans les environs, puis ayant mis ses lettres à la poste, il rentra afin de préparer son travestissement, de le «répéter,» pour ainsi dire.
Après s'être demandé quelle situation sociale serait le plus favorable à ses desseins, il avait décidé qu'il tâcherait de se donner l'apparence de ces malfaisants gredins qu'on rencontre le jour dans les estaminets borgnes de l'ancienne banlieu, autour des billards crasseux, et le soir à la porte des théâtres et des bals publics.
—Dans une heure, tout sera fini.

Le costume, il l'avait sous la main, parmi ses vieilles hardes de travail. Une
blouse bleu, un vieux pantalon à larges carreaux, de mauvaises chaussures et une casquette au rebut depuis des années, faisaient l'affaire.
Restait à changer le visage, et c'est à cette tâche que André s'appliqua.
Il commença par couper sa barbe, très peu forte, mais qu'il portait entière, puis il tailla ses cheveux sur le devant, de façon à ménager deux mèches qu'il lissa et colla sur ses tempes, avec force cosmétique.
Cela fait, il chercha quelques pains de couleur pour l'aquarelle, et armé d'un pinceau il commença son œuvre de «maquillage,» œuvre bien plus difficile qu'on ne croit.
Se barbouiller n'est rien, il faut pour se déguiser modifier le mouvement général de la physionomie. On n'arrive à ce résultat qu'en altérant la bouche et les yeux sièges principaux de l'expression.
André, quoique peintre, ignorait cela. Aussi n'est-ce qu'après de long tâtonnements qu'il obtint un résultat passable. Il s'habilla alors, il tortilla autour de son cou une vieille cravate, et sut placer sa casquette selon le genre, de côté, la coiffe aplatie en arrière, la visière cachant l'œil droit.
Quand, ainsi équipé, il se regarda dans la glace, il se jugea hideux. En artiste consciencieux cependant, il cherchait les défauts de son œuvre pour les corriger, lorsqu'on frappa à sa porte.
Il était neuf heures, il n'attendait personne, les garçons du restaurant étaient venus rechercher leur vaisselle; quel visiteur lui arrivait donc? Ce ne pouvait être que sa concierge, et il était bien décidé à ne pas se laisser voir par elle, n'ayant en la discrétion de Mme Poileveu qu'une confiance très limitée.
Qui est là? demanda-t-il.
—Moi!... répondit une voix plaintive, moi, Gaston.
Fallait-il se défier de ce garçon? Le jeune peintre jugea que non; il alla ouvrir.
Oui, c'était bien M. Gandelu fils, mais en quel état!... Pâle, chancelant, la figure absolument décomposée.
Il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur un fauteuil.
—Est-ce que M. André est sorti? balbutia-t-il, je croyais avoir entendu sa voix.
Ainsi il était dupe du travestissement. Ce triomphe ravit André, et lui apprit en même temps qu'il devait surveiller sa voix comme tout le reste.
—Quoi!... dit-il, vous ne me reconnaissez pas!... Regardez-moi donc.
Il fallut encore au jeune M. Gaston dix minutes d'examen.
—Ah! c'est vous, murmura-t-il enfin, avec un triste sourire, elle est mauvaise, c'est-à-dire non, elle est bien bonne! mais je ne sais plus ce que je dis.
Il était clair qu'une catastrophe avait dû fondre sur M. Gandelu fils. Ce ne pouvait être sa griserie du matin, qui le réduisait à cet excès de prostration.
—Mais vous-même, demanda André, qu'avez-vous, qu'y a-t-il...
—Il y a, mon cher bon, que je viens vous faire mes adieux!... En sortant de chez vous, j'irai me brûler la cervelle, n'importe où...
—Êtes-vous fou!...
Le jeune M. Gaston se frappa le front d'un air funèbre.
—Pas la moindre fêlure, répondit-il, seulement l'échéance des faux billets est arrivée... Chanter ou mourir... Je ne veux pas chanter. Ce soir, comme je sortais de table, ayant dîné avec papa, le valet de chambre vint me dire à l'oreille qu'un vieux monsieur m'attend dans la rue. J'y cours, et je trouve un espèce de mendiant en redingote crasseuse, sale, repoussant, ignoble...
—Le père Tantaine!... s'écria André.
—Ah!... je ne sais pas son nom!... Il m'a déclaré d'un ton doucereux que le porteur de mes billets est décidé à les adresser au procureur impérial demain avant midi, mais qu'il me reste cependant un moyen de salut.
—Et ce moyen est de partir avec Rose pour l'Italie.
La surprise de M. Gandelu fils fut si forte, qu'il se redressa d'un bond.
—Qui vous l'a dit?... s'écria-t-il.
—Personne... je devine. C'est afin de pouvoir, à un moment donné, vous imposer ce départ précipité, qu'on vous a fait imiter la signature de M. Martin-Rigal. Et qu'avez-vous répondu?...
—Que je la trouvais mauvaise et que je ne partirais pas. C'est niais, absurde, idiot, je le sais, mais, je suis comme cela, coulé d'un bloc, en acier. D'ailleurs, je vois le plan: le lendemain de ma fuite on irait trouver papa pour l'engager à chanter et il chanterait. Ah!... mais non!... Pauvre bonhomme! Mieux vaudrait lui donner un coup de couteau dans le dos, que de lui dire que son fils est un faussaire. C'est pourquoi je suis allé acheter le coquet petit revolver que voici, et dans une heure tout sera fini...
André n'écoutait plus, il arpentait d'un pas fiévreux son atelier. Évidemment il tenait entre ses mains la vie de ce malheureux garçon. Quel parti prendre?...
Lui conseiller de partir, c'était éloigner Rose, se priver d'une chance considérable de succès.. Le laisser faire.... il ne le pouvait pas; il ne pouvait oublier ce que le père de Gaston avait fait pour lui.
—Écoutez-moi, Gaston, dit-il enfin, j'ai une idée du salut, et je vous la soumettrai quand nous serons hors d'ici. Seulement pour des raisons qu'il serait trop long de vous expliquer, il faut que je gagne la rue sans passer par la porte de ma maison... je le peux si vous voulez m'aider. Vous allez sortir, et à minuit précis vous irez sonner rue de Laval prolongée, à la porte de la maison qui porte le Nº... On vous ouvrira et vous demanderez au concierge un renseignement quelconque. Vous aurez soin de laisser la porte entrebâillée, et comme je serai dans le jardin de cette maison, guettant l'instant favorable, je m'esquiverai...
M. Gandelu fils eut du moins le mérite de se conformer exactement aux instructions qui lui étaient données; le plan réussit, et à minuit dix minutes, André et lui gagnaient le boulevard extérieur.
Le jeune peintre était alors plein d'espoir. D'abord il était persuadé qu'il venait de dépister ses espions, puis il entrevoyait, grâce à Gaston, le moyen de se ménager une diversion puissante, pendant qu'il s'acharnerait après Croisenois et ses honorables associés.
XXXII
C'est au boulevard Malesherbes, à la hauteur, à peu près, de l'église Saint-Augustin, dans une superbe maison neuve, que demeurait M. le marquis de Croisenois.
Là, dans un modeste appartement de quatre mille francs, il avait réuni et rassemblé assez d'épaves de son opulence passée, pour éblouir de son faste les observateurs superficiels.
Comme de raison, les créanciers ne laissaient pas refroidir la sonnette de M. de Croisenois, mais il avait su se mettre à l'abri de leurs tracasseries les plus directes.
Son appartement était loué au nom de son valet de chambre. Son coupé et son cheval appartenaient pour la forme, à son cocher. Car il avait un cheval et une voiture, ce gentilhomme ruiné, si ruiné, qu'il lui était arrivé une fois de se coucher sans lumière, faute de quatre sous pour s'acheter une bougie.
Deux domestiques servaient M. de Croisenois: un cocher, qui avait, en outre, dans ses attributions les gros ouvrages du logis, et un valet de chambre qui savait assez de cuisine pour improviser un déjeuner de garçon.
Ce valet de chambre, B. Mascarot ne l'avait vu qu'une fois, et il lui avait produit une si singulière impression que plein de défiance en son endroit, il s'était efforcé de savoir qui il était et d'où il venait.
Croisenois ne l'avait pris à son service, déclara-t-il à l'honorable placeur, que sur la recommandation d'un de ses amis, sir Waterfield.
Il se nommait Morel, ce valet de chambre, mais il avait dû habiter longtemps l'Angleterre, car il bégayait l'anglais, et on lui eût coupé un doigt avant d'obtenir qu'il répondit: «Oui, monsieur,» comme tout le monde; il disait: «Yes, sir.»
C'était, d'ailleurs, un homme précieux, tant pour ses qualités que pour sa tenue qui était de nature à honorer une maison. On devait croire qu'il servait pour le moins un chancelier, tant il avait de morgue et de gravité hargneuse, tant ses cols blancs comme neige étaient hauts et roides.
André ignorait ces particularités, mais il avait eu quelques détails par M. de Breulh qui lui avait aussi donné l'adresse du marquis.
C'est pourquoi, le lendemain de son évasion, sur les huit heures du matin, déguisé et grimé si bien qu'il devait se supposer méconnaissable, le jeune peintre vint s'établir chez le marchand de vins traiteur le plus voisin du domicile de M. de Croisenois.
Cette heure, il l'avait choisie à dessein. Il était assez parisien pour n'ignorer pas que c'est celle où, dans les grands quartiers, les domestiques descendent chez le débitant du coin, pendant que les maîtres dorment encore, pour tuer le ver, échanger leurs informations, et renouveler leur provision de cancans et de médisances.
La confiance d'André avait augmenté depuis la veille.
C'est que le projet qu'il avait formé avant de s'évader par la rue de Laval, projet qui devait, à la fois, sauver Gaston et lui assurer un auxiliaire énergique, avait réussi au-delà de ses espérances.
Voici ce qu'il avait fait.
Après bien des peines, des observations, des menaces même, en usant et abusant de son influence, il avait réussi a entraîner le jeune M. Gaston jusqu'au domicile paternel.
Arrivé rue de la Chaussée-d'Antin sur les deux heures, il n'avait pas hésité à faire réveiller l'entrepreneur, et, après lui avoir expliqué son travestissement, il lui avait tout raconté, comment le jeune M. Gaston se trouvait mêlé à l'intrigue dont il était lui-même victime, comment on lui avait extorqué des faux, et comment il avait failli cette fois se suicider.
Naturellement, il insista sur le repentir de Gaston, sur les bons sentiments qu'il témoignait, faisant ressortir sa brouille avec Zora-Rose, et ses serments de devenir un homme sérieux.
M. Gandelu fut rudement touché, il pleura, ce vieux brave homme... Mais il pardonna.
Il vit son fils corrigé par cette affreuse leçon, rompant ses détestables relations, lui revenant, s'assurant par son travail une situation brillante.
—Allons, avait-il dit à André, courez me le chercher, que je lui dise que nous le sauverons!
André n'avait pas eu à aller bien loin, car le jeune M. Gaston attendait dans la pièce voisine, torturé par les plus poignantes anxiétés.
Il était ému, quand il entra dans la chambre de son père, et ému d'une émotion réelle, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé en sa vie. Il pleurait, et ce n'était cette fois ni une passion stupide, ni un amour-propre idiot qui lui arrachaient des larmes; c'était le vif sentiment de ses torts, le repentir d'avoir si affreusement fait souffrir son père, cette homme si bon.
Puis, en somme, il renaissait pour ainsi dire à la vie, car il avait été bien résolu à se tuer, il avait vu la mort...
—Approchez, Gaston, lui avait dit André.
Mais lui, avec une violence bien éloignée de son caractère:
—Ah!... ne m'appelez plus ainsi, s'était-il écrié. Gaston!... elle est mauvaise! C'est comme cette couronne sur mes cartes de visite... parole d'honneur, je me fais de la peine. Gaston!... marquis!... cent mille claques, idiot. Mon nom est Pierre Gandelu, et papa est cent fois trop bon de me permettre de porter son nom!....
Commencée ainsi, la réconciliation devait être complète. Il y avait bien des années que le digne entrepreneur n'avait été si heureux.
Restait à s'occuper du salut du malheureux imprudent. Mais l'idée qu'André avait eue vint à M. Gandelu.
—Je ne crois pas, dit-il, que les misérables osent exécuter leur menace et adresser les faux au procureur impérial. Non, ils ne l'oseront pas. Quel juge d'instruction, d'ailleurs, informé de toutes les circonstances, ne rendrait pas une ordonnance de non lieu!... Mais mon fils ne peut pas rester sous le coup de ce système d'intimidation. C'est donc moi qui porterai plainte. Oui, demain avant midi, je serai au parquet, et nous saurons bien ce que c'est enfin que cette Société d'escompte mutuel qui circonvient les mineurs, leur prête de l'argent et les exhorte à faire des signatures fausses... Comme il faut tout prévoir, mon fils partira demain matin pour la Belgique, mais il n'y restera pas longtemps, vous verrez...
André avait passé chez M. Gandelu le reste de la nuit, et c'est dans la chambre du jeune M. Gaston, redevenu Pierre comme devant, qu'il s'était grimé avec plus de soin et de succès que la veille.
L'avenir, à ses yeux, se teintait de rose pendant qu'il gagnait lestement le boulevard Malesherbes.
Le hasard, non, il disait la Providence, se déclarait définitivement pour lui. N'avait-il pas tout à attendre des démarches auxquelles se décidait l'honnête entrepreneur? La justice allait intervenir, s'occuper de voir clair dans les opérations des misérables; que ne découvrirait-elle pas?
Et ce résultat immense, André l'obtenait sans avoir rien compromis. Ni son nom, ni celui de M. de Mussidan ne devaient être prononcés.
Pour lui, il était déterminé à s'attacher à Croisenois et à ne le pas quitter plus que son ombre.
L'établissement où il s'installa était merveilleusement choisi pour ses observations. De la table commune, il apercevait très bien la porte de la maison du marquis, et même les fenêtres de son appartement. Il ne pouvait, avec un peu d'attention, manquer de le voir lorsqu'il sortirait ou rentrerait.
De plus, comme il n'y avait pas d'autre marchand de vin dans les environs, André se disait que peut-être les serviteurs de M. de Croisenois prenaient leur repas chez celui-ci.
En ce cas, il saurait bien, pensait-il, pénétrer dans leur intimité. Il lierait conversation d'abord, il offrirait quelque chose, il saurait imposer la confiance... Ainsi, il saurait bien des choses.
C'est sur une petite table, touchant le vitrage, dont il avait eu soin d'écarter le rideau jauni, que le jeune peintre s'était fait servir à déjeuner, et sans cesser de surveiller dans la rue, il observait et écoutait ce qui se passait et se disait autour de lui.
La «salle» du marchand de vins traiteur, vaste et assez propre, était pleine de clients, qui presque tous étaient des domestiques.
—Qui sait, pensait André, les gens du marquis sont peut-être là.
Il se creusait la tête à chercher un prétexte pour questionner le maître de la maison, lorsque deux nouveaux convives entrèrent, qui avaient endossé leur livrée eux, tandis que tous les autres étaient en gilet du matin.
Dès qu'ils parurent, un vieux à physionomie placide et satisfaite qui s'escrimait contre un beefsteack rebelle près d'André, battit les mains et s'écria:
—Ah!... voici messieurs de Croisenois!
Les domestiques le plus souvent, se donnent entre eux le nom des maîtres qu'ils servent, le jeune peintre n'ignorait pas ce détail; il se trouvait donc renseigné sans avoir à prendre des informations qui pouvaient le rendre suspect.
—Si seulement, pensait-il, ces messieurs avaient l'heureuse inspiration de se placer près de cet autre, qu'ils connaissent, j'entendrais leur conversation.
Cette inspiration, ils l'eurent; et, à peine assis, ils appelèrent le patron pour commander leur repas, le priant surtout de les servir promptement, parce qu'ils n'avaient pas, assuraient-ils, une minute à eux.
—Ah!... vous êtes pressés, leur dit le vieux, près de qui ils s'étaient mis, c'est donc pour cela que vous êtes déjà habillés à cette heure?
Ce fut le plus jeune des nouveaux venus, le cocher de M. de Croisenois, qui prit la parole.
—Tout juste, répondit-il, je dois conduire monsieur à son bureau, car il a un bureau maintenant; il est directeur d'une société pour l'exploitation de mines de cuivre. Fameuse affaire!... Au-dessus de la porte, on devrait écrire: Boucherie d'actionnaires!... Si vous avez des économies, monsieur Benoît, et vous devez en avoir, voilà une rude occasion.
M. Benoît hocha la tête d'un air grave.
—Je ne dis ni oui ni non, répondit-il, on ne peut pas savoir. Souvent ce qui paraît bon n'est pas bon, et ce qui semble mauvais n'est pas mauvais...
Celui-là était un homme prudent qui, ayant beaucoup vu et beaucoup retenu, ne jugeait pas à la légère et ne se compromettait jamais.
—Mais, reprit-il, puisque votre marquis sort, M. Morel va être libre, lui, et il me fera ma petite partie de piquet.
—No, sir, répondit le valet de chambre du marquis.
—Quoi, vous êtes pris, vous aussi.
—Yes, sir, je vais passer des gants blancs, et aller porter une hottée de fleurs: lilas, violettes et camélias blancs, à la future de monsieur le marquis. Car monsieur le marquis se marie, je puis le dire puisque la nouvelle est officielle. Beau mariage, d'ailleurs, grande famille, dot magnifique! J'ai vu la jeune personne, elle est un peu pimbèche, nonobstant, elle ne me déplaît pas.
C'était de Sabine que ce drôle à cravate outrageusement empesée se permettait de parler ainsi.
Certes, il n'était pour rien dans les intrigues de Croisenois, mais il était chargé de porter un bouquet chez M. de Mussidan, il verrait peut-être Sabine; André eut comme une idée de l'étrangler.
—Gageons, disait pendant ce temps le cocher, la bouche pleine, gageons que monsieur le marquis n'emploie pas la dot de sa femme à acheter de ses actions!...
Mais ce propos ne fut pas relevé, et les trois interlocuteurs cessèrent de parler de M. Croisenois pour s'occuper de leurs affaires personnelles... peu intéressantes.
Bientôt ils appelèrent le patron, payèrent et se retirèrent, sans avoir seulement prononcé le nom du marquis. André commençait à réfléchir sur les difficultés du métier d'espion. Les regards qui se coulaient jusqu'à lui, à la dérobée, étaient gros de défiance.
—Quel est cet individu de mauvaise mine, devaient se dire les habitués, qui ose se fourvoyer en notre compagnie?
D'un coup de poing en pleine poitrine...

Le fait est que le jeune peintre avait un aspect des moins rassurants.
De plus, il ne savait pas observer sans en avoir l'air, ce qui est la première qualité de l'observateur. Il ignorait l'art de paraître inoccupé, indifférent.
On voyait qu'il n'était pas là pour rien, ou du moins qu'il n'y était pas pour ce qui, en effet, n'était qu'un prétexte; on devinait qu'il avait un but, qu'il attendait quelque chose, qu'il s'impatientait.
Comme il avait assez de pénétration pour comprendre tout cela, son embarras en redoublait.
Il avait fini de manger, il avait pris longuement et lentement un gloria qu'il avait fait brûler en usant force allumettes, il demanda un petit verre d'eau-de-vie....
Presque tous les clients s'étaient retirés et il n'en restait plus que cinq ou six à une table, près de l'entrée, qui jouaient au chien-vert, un jeu d'un intérêt extrême à en juger par leurs cris, leurs exclamations et leurs rires.
—Je ferais aussi bien de sortir, pensait André, et de courir m'installer devant les bureaux de la société pour noter les allants et les venants; à rester ici, on nous examine, je risque de me compromettre pour demain...
Cependant, il eût voulu, avant, voir Croisenois monter en voiture, et bien que l'eau-de-vie fut exécrable et qu'elle lui donnât des nausées, il fit signe qu'on lui en versât un second verre.
On venait de lui verser lorsqu'un individu entra, dont la mise avait avec la sienne une fâcheuse ressemblance.
C'était un grand gars dégingandé, à l'œil impudent, n'ayant de barbe qu'un gros bouquet de poils roux au-dessous de la lèvre inférieure. Il était coiffé d'une casquette ignoble, et portait une manière de vareuse noire affreusement maculée.
D'une voix traînante et éraillée, il demanda un bœuf et un demi-litre, et en passant pour s'asseoir à la table qu'avaient occupée les domestiques du marquis, il renversa le verre d'André.
Le jeune peintre ne souffla mot, ce pouvait être un accident, et cependant, l'autre, loin de s'excuser, le fixa d'un air insolent, haussa les épaules et ricana.
Il fumait, ce chenapan; quand on le servit, il déposa son cigare sur le bord de la table, et se détournant il lança avec une dextérité supérieure un long jet de salive sur le pantalon de son voisin.
Cette fois, l'insulte était flagrante, et bien faite pour donner à réfléchir à André. Qu'est-ce que cela signifiait? N'avait-il donc pas dépisté ses espions comme il l'espérait?... Cet individu à mine patibulaire était-il chargé de lui chercher une querelle et de lui donner un «mauvais coup.»
La prudence lui criait de se retirer. Mais en se retirant, il emporterait un doute qui paralyserait toutes ses entreprises. Mieux valait encore rester et s'assurer des intentions positives de ce gredin.
Oh!... les intentions n'étaient pas douteuses. Le chenapan épluchait son morceau de bœuf et tous les petits morceaux de peau ou de nerfs qu'il retirait, il les envoyait fort adroitement sur son voisin.
Un moment après il se versa à boire; mais il eut soin de ne pas vider son verre, et il en jeta le fond sur André, visant non plus les jambes, cette fois, mais les épaules.
C'était aller un peu loin.
—Je vous ferai remarquer, dit le jeune peintre, frémissant de colère, que je suis ici.
—Je le vois bien. Est-ce que vous n'êtes pas content?
—Non.
—Eh bien!... avec moi, reprit le chenapan, il faut l'être tout de même, sinon...
Et au lieu d'achever sa phrase, il agita sa main à deux pouces du visage d'André.
Certes, le jeune peintre avait bien des raisons d'être endurant et patient; il s'était bien juré de rester calme, quoi qu'il arrivât, mais le tempérament l'emporta.
Il se dressa, et d'un maître coup de poing en pleine poitrine, il envoya le mauvais drôle rouler sous la table.
Au bruit de la chute, les joueurs de chien-vert se retournèrent.
Jusqu'alors la dispute n'avait pas distrait leur attention, ils ignoraient absolument quelles insultes odieuses avaient provoqué les voies de fait. N'ayant rien vu, ils ne pouvaient dire qui, des deux adversaires, avait tort ou raison.
Ils virent André debout, déjà en garde, blême sous son «maquillage,» l'œil flamboyant, les lèvres blanches et tremblantes.
Le chenapan se débattait sous la table, entre les chaises.
—On ne se bat pas ici, entendez-vous, cria un des joueurs du ton le plus mécontent, si vous avez une querelle, payez votre écot et allez vous arranger dans la rue.
Mais le mauvais gredin qui s'était levé, ne tint nul compte de l'injonction, et prenant son élan il se précipita sur André, la tête baissée, les mains en avant, pour le saisir à bras le corps.
D'un bond de côté, André évita l'attaque, et d'un revers du pied gauche, rudement appliqué sur le tibia de son agresseur, il l'arrêta court.
Le coup était joli, les joueurs applaudirent. Ils ne se plaignaient plus. Les émotions de la lutte valaient celles du chien-vert.
Trois fois le brigand revint à la charge, trois fois le jeune peintre le repoussa par quelque coup brillant, indiquant bien qu'à ses heures de loisir il avait étudié ce genre d'escrime populaire qui, pour porter un fort vilain nom, n'en est pas moins bien utile à l'occasion: la savate.
L'affreux drôle alors changea de tactique, il feignit de se mettre en garde à son tour, porta sept ou huit coups rapides, et à une dernière parade d'André, se glissa sous son bras, et réussit, grâce à une volte rapide, à l'empoigner au-dessus de la ceinture.
La boxe, dès lors, dégénérait en lutte à main plate, et chacun des deux adversaires parut s'épuiser en efforts pour renverser, pour «tomber» l'autre.
Les joueurs s'étaient levés et faisaient cercle. Mais aucun d'eux n'était assez compétent pour remarquer que le chenapan ménageait visiblement André. D'abord aucun de ses coups n'avait porté. Puis, lorsqu'il l'eût saisi aux reins, il se préoccupa de faire un tapage affreux, bien plus que de triompher. Il renversa successivement une table et un poêle, et enfin, reculant jusqu'à la devanture, il réussit à en briser une partie d'un coup d'épaule.
Ces éclats de bataille allèrent réveiller le maître de l'établissement qui dormait à demi dans son comptoir. Il accourut furieux, suivi d'un de ses garçons, taillé en force, et à eux deux ils n'eurent pas trop de peine à séparer les combattants.
—Maintenant, mes camarades, déclara le marchand de vins, vous allez filer et prendre l'adresse de ma maison pour n'y plus remettre les pieds. Mais avant il s'agit de régler la casse.
D'un coup d'œil il évalua les dégâts, et ajouta:
—Il y en a pour dix-sept francs. Voyons votre monnaie... et dépêchez-vous, si vous n'avez pas envie de passer vingt-quatre heures au poste.
Sur ce mot de «poste,» le chenapan s'emporta, et avec une surprenante volubilité, il se mit à accabler des plus grossières injures, non-seulement le traiteur, mais encore les clients.
Il criait si fort, avec de telles menaces et des gestes si désordonnés, tapant du poing sur les tables à les fendre, que personne n'entendit André, qui, son porte-monnaie à la main, s'égosillait à répéter qu'il avait de l'argent qu'il ne demandait pas mieux que d'indemniser le traiteur, qu'il voulait payer...
—En voilà assez!... criaient les joueurs; vous êtes trop patient, patron, envoyez donc chercher les sergents de ville.
Déjà le garçon était sorti pour les requérir; ils parurent comme par enchantement, et avant même d'avoir eu le temps de se reconnaître, André se trouva sur le boulevard, entre deux sergents de ville, à côté de son adversaire qui ricanait en l'injuriant.
—Et tâchez de marcher droit, mauvaise graine, disaient les sergents.
Résister eût été folie; le jeune peintre se résigna.
Mais tout en marchant, il cherchait à se rendre compte de cette scène étrange. Elle avait été si rapide, qu'il en était tout ébloui. Il était clair que cette brutale agression cachait un but secret qu'il ne pouvait pénétrer.
Les sergents de ville venaient de s'arrêter devant l'allée assez étroite d'une vieille maison; ils ordonnèrent à leurs prisonniers de marcher devant eux.
Ils passèrent, et André reconnut qu'on les conduisait, non au poste, mais chez le commissaire de police.
Bientôt ils pénétrèrent dans un bureau où travaillaient le secrétaire du commissaire de police et deux employés.
—Voilà la besogne faite, dirent en riant les sergents de ville, au plaisir!...
Et ils se retirèrent.
André ouvrait des yeux immenses. Il trouvait à cette arrestation quelque chose d'extraordinaire, d'anormal.
Il était destiné à d'autres surprises.
Le chenapan qui lui avait cherché dispute, dès en mettant le pied dans le bureau, avait changé de tournure et d'allure. Il jeta sur un banc sa casquette, rendit à ses cheveux leur pli naturel, et alla donner une poignée de main au secrétaire en demandant:
—Le patron est-il là?
—Oui, il cause en ce moment avec monsieur le commissaire, mais j'ai sonné pour prévenir, il sait que vous êtes là.
Satisfait de la réponse, le chenapan revint à André.
—Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de vous présenter mes compliments. Ah!... vous avez une solide poigne! Le premier coup de poing que vous m'avez décoché était, on peut le dire, réussi. Si je ne m'étais pas laissé tomber avant de le recevoir, j'étais écrasé. Le diable est que je n'ai pu éviter aussi heureusement le coup de pied qui était également fort joli et tout à fait de la bonne école.
Il s'arrêta. Une porte au fond de la pièce venait de s'ouvrir; une voix cria:
—Faites entrer.
André s'engagea, ou plutôt fut poussé par son adversaire de tout à l'heure, dans un étroit couloir; la porte se referma sur lui, et il se trouva dans une pièce tendue de papier et de rideaux verts, le propre cabinet du commissaire de police.
A droite, devant la fenêtre, se trouvait un bureau, et, près de ce bureau, un coude appuyé sur la tablette, était assis un homme d'un certain âge, d'apparence distinguée, portant cravate blanche et lunettes à branches d'or, le type achevé d'un chef de bureau ou d'un haut employé de ministère.
—Veuillez vous asseoir, monsieur André, dit avec une politesse exquise le personnage.
Le jeune peintre prit une chaise, sans trop savoir ce qu'il faisait, s'assit.
Rêvait-il, veillait-il? En vérité, il n'était plus sûr de rien. Il doutait de lui-même, de son intelligence, de sa raison, du témoignage même de ses sens.
—Avant tout, reprit le monsieur aux lunettes d'or, je dois vous prier de pardonner le procédé un peu... comment dirai-je? un peu cavalier que j'ai employé pour m'assurer le plaisir d'un entretien avec vous. Mais je n'avais pas le choix. Vous êtes surveillé de près et je tiens essentiellement à ce que ceux qui vous épient ne soupçonnent pas notre conférence.
—Je suis surveillé!... balbutia André.
—Mais oui... par un certain La Candèle, un drôle intelligent, ma foi!... et qui est peut-être le meilleur fileur de Paris. Cela vous étonne!...
—En effet, je pensais, je supposais...
Le monsieur à cravate blanche souriait de l'air le plus bienveillant.
—Vous supposiez, interrompit-il, que vous aviez réussi à dépister vos espions. C'est ce que j'ai compris, ce matin, en vous voyant ainsi équipé. Malheureusement, quoi que vous ayez fait, vous avez perdu votre temps, et vous deviez le perdre... On sait, n'est-il pas vrai, que vous surveillez vous-même le marquis de Croisenois?... Donc en se postant dans les environs du marquis, on était bien sûr de vous revoir...
L'objection était d'une simplicité enfantine, mais elle ne s'était pas présentée à l'esprit du jeune peintre.
—C'est pourtant vrai!... balbutia-t-il.
L'homme aux lunettes d'or semblait jouir de la confusion de son interlocuteur, et c'est avec un redoublement d'affectueuse urbanité qu'il reprit:
—Il faut d'autre part convenir, cher monsieur André, que votre travestissement laisse beaucoup à désirer. C'est, me direz-vous, le premier essai d'un homme qui n'en fait pas son état. Oh!... comme cela, parfait! Si c'est un déguisement de famille, il est sûr qu'il tromperait l'œil d'un bourgeois. Mais La Candèle n'a pu s'y laisser prendre. D'ici, je distingue le «maquillage.» Ce que j'aperçois, d'autres ont pu le voir.
Il se leva et s'approcha d'André.
—Pourquoi, poursuivit-il, pourquoi charger votre figure de toutes ces couleurs qui vous font ressembler à un Indien orné de ses peintures de guerre?... Il ne faut, pour transformer une physionomie, que deux coups de crayon gras, noir ou rouge, ici, aux sourcils, là, au dessous des ailes du nez, et là, encore, à la commissure des lèvres. Voyez plutôt...
Il joignait à la théorie la démonstration pratique. Il avait sorti de son gousset un joli porte-crayon d'argent, et à mesure qu'il parlait il corrigeait l'œuvre imparfaite du jeune peintre.
Lorsqu'il eut fini, André se dressa pour se regarder dans la glace de la cheminée, et il fut émerveillé. Il ne se reconnaissait plus. Ses sourcils rapprochés, sa bouche agrandie, son nez déformé, donnaient à son visage une odieuse expression d'impudence et de méchanceté.
—Comprenez-vous, maintenant, reprit le monsieur en cravate blanche, l'inutilité de votre tentative? La Candèle vous a reconnu. Or, je tenais à vous parler. J'ai donc envoyé Pâlot, un de mes agents, vous chercher querelle, deux sergents de ville vous ont arrêté, et vous voici sans que personne puisse se douter que nous sommes ensemble... Effacez, s'il vous plaît, mes retouches; on les remarquerait quand vous sortirez et elles éveilleraient des soupçons.
André obéit, et du coin de son mouchoir de poche, il entreprit d'enlever les traces de crayon.
Pendant qu'il frottait à s'enlever l'épiderme, son esprit s'égarait en conjectures.
Évidemment il était en présence d'un employé de la préfecture, d'un homme important sans doute. Que pouvait-il lui vouloir? Comment la police était-elle arrivée jusqu'à lui? elle avait donc vent de quelque chose.
L'homme aux lunettes d'or avait regagné son fauteuil, et il remuait sa tabatière d'un geste que lui eût envié le dernier financier de la Comédie-Française.
—Ça, fit-il, causons maintenant.
André reprit sa place d'un air contraint, il lui semblait être sur la sellette.
—Comme vous l'avez vu, reprit le monsieur, je vous connais; Jean Lantier votre patron, qui vous a recueilli il y a onze ans, le jour de votre arrivée à Paris, après votre évasion de l'hospice de Vendôme, Jean Lantier affirme qu'il répond de vous corps pour corps. Le docteur Lorilleux, son gendre, prétend ne pas connaître de caractère plus haut que le vôtre, de courage plus grand, de probité plus pure.
—Monsieur!... balbutia le jeune peintre, rougissant comme une vierge à un premier propos d'amour, monsieur, en vérité!...
—Laissez-moi finir. M. Gandelu dit à qui veut l'entendre qu'il vous confierait sa fortune sans reçu, et tous vos camarades, Vignol en tête, ont pour vous presque du respect. Voilà pour la moralité. Pour ce qui est de l'avenir, deux peintres en renom, que je ne vous nommerai pas, m'ont déclaré que vous seriez un jour un des maîtres de l'école française. En ce moment, la peinture et vos travaux d'ornement doivent vous rapporter une quinzaine de francs par jour. Suis-je exactement informé?
—Oui, murmura André, abasourdi, oui, en effet!...
Le monsieur souriait.
—Malheureusement, poursuivit-il, mes renseignements précis et certains, se bornent à cela. Les moyens d'investigation de la police sont, hélas! fort limités. Pour qu'elle s'occupe d'une œuvre, il faut qu'elle l'ait vue ou qu'on la lui dénonce. La police ne peut agir que sur des faits et non sur des intentions. Tant que la volonté ne s'est pas manifestée par un acte, elle est impuissante. Et il en sera ainsi, tant qu'un policier n'aura pas trouvé le moyen de soulever la partie supérieure du crâne, comme le couvercle d'une boîte, pour voir ce qu'il y a dedans. Ainsi, moi, j'ai ouï parler de vous il y a quarante-huit heures pour la première fois, et j'ai votre biographie en poche. On a pu me rapporter que vous vous êtes promené avant-hier avec M. Gandelu fils, que vous êtes monté en voiture avec M. de Breulh-Faverlay, que La Candèle était derrière votre voiture... ce sont des faits. Mais...
Il s'interrompit, dardant sur André un regard aussi obstiné que s'il eût espéré le magnétiser.