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Les esclaves de Paris

DEUXIÈME PARTIE LE SECRET DES CHAMPDOCE (continued 3)

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Mlle Diane était loin déjà que le duc était encore à la même place, trépignant, gesticulant, jetant à tous les vents les plus affreuses imprécations, des menaces terribles et les plus grossières injures.

Certes, tandis qu'il passait ainsi sa colère, il se croyait bien seul. Il se trompait. Cette scène étrange avait eu un invisible témoin: Dauman.

Prévenu par un des domestiques du château de ce qu'il appela incontinent la «séquestration du jeune marquis,» le «Président» n'avait plus eu qu'une préoccupation: aviser Mlle Diane de ce grave événement.

Le malheur est qu'il n'avait, pour cela, nulle facilité. Il ne pouvait se présenter, de sa personne, à Sauvebourg, et pour rien, au monde il n'eut écrit une ligne.

Son embarras était donc fort grand, lorsque l'idée lui vint de courir au rendez-vous habituel des amoureux.

Connaissant le lieu et l'heure, il s'était mis en route à propos, et il était arrivé tout juste comme Mlle Diane apercevant le duc, laissait échapper un cri.

Ce cri avait mis Dauman sur ses gardes. Bruno vint bien le flairer, mais il était connu de l'épagneul; quelques caresses l'en débarrassèrent.

Alors, usant de précautions infinies, il avait réussi à se glisser, en rampant, jusqu'à un endroit d'où il ne perdait ni un geste ni une parole.

S'il se délectait des fureurs du duc, cet ennemi qu'il haïssait jusqu'au crime, il admirait et bénissait l'audace de Mlle Diane. Son énergie lui paraissait sublime, à lui qu'un seul regard du terrible gentilhomme eût couché à plat ventre dans la poussière. Jamais il n'avait osé rêver, pour servir ses lâches et ténébreux desseins, un si admirable caractère.

Au défi jeté en adieu par cette fière jeune fille, il fut si bien enthousiasmé, qu'il lui fallut presque se raisonner pour ne pas applaudir comme au théâtre.

Il est vrai que, dès qu'elle eut disparu, un souci pressant vint assaillir l'esprit alerte du Président.

Il comprenait que Mlle Diane, ayant brûlé ses vaisseaux et acceptant une lutte au grand jour, allait se trouver extraordinairement perplexe, et qu'elle ne manquerait, avant de rentrer à Sauvebourg, de passer chez lui le consulter.

—Or, se dit-il, si je veux profiter de sa colère pendant qu'elle est chaude encore, je dois me trouver chez moi pour la recevoir.

Et sans s'inquiéter désormais de donner l'éveil, il se releva vivement et détala comme un lièvre, longeant le bois pour aller chercher un chemin autre que celui de Mlle de Sauvebourg.

Ce mouvement dans la feuillée interrompit le furieux monologue de M. de Champdoce.

Il prêta l'oreille, et il lui sembla bien entendre des craquements de branches mortes à terre, et des pas qui s'éloignaient.

—Qui va là? cria-t-il en marchant vers l'endroit d'où était sorti le bruit.

Pas de réponse.

Il pouvait s'être trompé. Il appela Bruno, et du geste l'excita à se mettre en quête, l'animant de la voix:

—Cherche! cherche!

Bruno, qui savait à quoi s'en tenir ne se donna pas beaucoup de mouvement. Pourtant, il fit plusieurs fois le tour du buisson qui avait abrité Dauman, flairant de préférence à une certaine place.

M. de Champdoce s'approcha, et se baissant, il reconnut sur la mousse, et très distinctes les empreintes de deux genoux.

—On nous écoutait, pensa-t-il, très frappé de cette circonstance, mais qui?... Serait-ce Norbert qui s'est échappé?...

Ce soupçon, qui lui arracha un jarnidieu! terriblement accentué, le décida à regagner en toute hâte le château.

Il ne lui fallut pas vingt minutes pour faire un trajet qui d'ordinaire en exige le double.

Un garçon de ferme traversa la cour, il l'appela.

—Où est mon fils? demanda-t-il.

—Là-haut, notre maître.

Il porta à Norbert un coup terrible de son bâton.

Il porta à Norbert un coup terrible de son bâton.
Il porta à Norbert un coup terrible de son bâton.

M. de Champdoce respira. Norbert n'avait pas trompé la surveillance de son gardiens; ce n'était pas lui qui était aux écoutes dans le bois.

—Même, notre maître, ajouta le domestique de l'air le plus affligé, notre jeune maître est dans un état qui fait peine...

—Qu'a-t-il?

—Ah! voilà! Il voulait absolument se sauver. Jean a été obligé d'appeler à l'aide. C'est qu'il est terriblement fort, monsieur Norbert. A six que nous nous sommes mis pour le tenir, nous n'étions que bien juste assez.

—On ne lui a fait aucun mal, au moins?

Oh! pour cela, non. Il se serait pourtant jeté par la fenêtre, oui, sans nous. Il criait de toutes ses forces qu'il allait être absent deux heures, et qu'il lui fallait sortir qu'il s'agissait de son bonheur, de sa vie...

Trois heures! C'est à cette heure précise que Mlle Diane arrivait au sentier Bivron. Mais qu'importait cette circonstance touchante à un vieillard en qui le monstrueux épanouissement de l'idée fixe, avait étouffé jusqu'au dernier vestige de sensibilité!

C'est avec la raide impassibilité de l'homme qui s'imagine remplir un devoir sacré qu'il gravit les deux étages du château et alla frapper à la porte de la chambre où Norbert était prisonnier.

Jean, la domestique de confiance, vint ouvrir, et pendant une minute au moins, M. de Champdoce demeura immobile, sur le seuil, regardant.

La chambre était dans le plus affreux désordre. Tous lus meubles avaient été renversés, on le voyait; quelques-uns avaient été brisés et leurs débris jonchaient le parquet.

Un robuste valet de charrue était assis devant la fenêtre.

Sur le lit, Norbert était couché tout habillé, la figure tournée du côté du mur.

—Laissez-nous, dit enfin M. de Champdoce à ses domestiques, qui se retirèrent.

Puis, s'avançant vers le lit, et s'adressant à son fils:

—Levez-vous, Norbert, ajouta-t-il.

Le jeune homme obéit.

Plus encore que la chambre, ses vêtements trahissaient la lutte désespérée qu'il avait soutenue. Le col et le devant de sa chemise étaient en lambeaux. Une poche de sa veste avait été arrachée et pendait sur le côté.

Tout autre que M. de Champdoce eut été frappe de l'expression sombre et farouche de sa physionomie. La colère avait tuméfié sa face et contracté ses traits, ses yeux hagards avaient cet éclat extraordinaire qu'on observe chez les fous.

—Qu'est-ce que cela signifie? commença le duc de sa voix la plus rude, mes ordres ne suffisent plus, vous les méconnaissez! Il a fallu, en mon absence, employer la force pour vous retenir.

Norbert se taisait.

—Ainsi, mon fils, ce sont là les inspirations de la solitude? Quels sont donc vos projets, vos espérances?

—Je veux, je prétends être libre.

Si nette et si décisive que fût la réponse, M. de Champdoce ne voulut pas l'entendre.

—A votre résistance obstinée, reprit-il, j'avais cru reconnaître les perfides conseils d'une femme décidée à tirer profit de votre inexpérience, et qui, pour s'emparer plus sûrement de vous, caressait votre orgueil et vos passions mauvaises.

Il s'interrompit, attendant un mot; il ne vint pas.

—Cette femme, que je soupçonnais, poursuivit-il, je l'ai cherchée, et, comme bien vous pensez, je l'ai trouvée. J'arrive du bois de Bivron. Faut-il vous dire que j'y ai rencontré Mlle Diane de Sauvebourg?

—Et... vous lui avez parlé?

—Oui. Je lui ai dit ce que je pense de ces aventurières qui poursuivent de leurs agaceries les dupes qu'elles se proposent d'exploiter.

—Mon père!

—Quoi!... Vous seriez-vous laissé prendre aux beaux semblants d'amour de cette demoiselle? Je vous croyais plus perspicace. Ce n'est pas à vous, marquis, qu'elle en veut, la fine mouche, mais bien à notre fortune et à notre nom. Mais je suis là, moi, jarnidieu! et je lui ai appris, si elle l'ignorait, qu'il y a des maisons où on enferme les femmes qui détournent les jeunes gens!...

Une pâleur mortelle avait envahi le visage de Norbert.

—Vous lui avez dit cela!... fit-il d'une voix rauque. Vous êtes allé insulter la femme que j'aime, pendant qu'on me retenait ici. Ah! prenez garde!... je finirais par oublier que vous êtes mon père...

—Jarnitonnerre! hurla le duc, mon fils me menace!

Et fou de colère, aveuglé par le sang qui affluait à son cerveau, il porta à Norbert un terrible coup de son bâton fourchu.

Le pauvre garçon, par bonheur, avait reculé instinctivement. L'extrémité seule du bâton l'atteignit au-dessus de la tempe et glissa, en la déchirant, le long de la joue.

Ivre de fureur à son tour, il allait s'élancer sur son père, quand il s'aperçut que leurs mouvements dégageaient la porte restée ouverte; c'était la liberté, le salut.

D'un bond, il fut sur le palier, et, avant que le duc n'eût eu le temps de crier: Au secours! il courait à travers champs comme un fou...

VIII

Le chemin pris par le sieur Dauman pour regagner son logis était plus long de beaucoup que la route ordinaire suivie par Mlle de Sauvebourg.

Mais il n'avait pas eu le choix, tenant surtout à n'être pas aperçu de la jeune fille.

Il avait compté, pour la devancer, sur ses longues jambes, et il n'avait pas eu tort. Il n'était plus question de rhumatismes. On lui eût donné vingt ans, à le voir détaler à travers champs.

Quand il arriva à sa maison, il était à bout d'haleine, et la sueur, à larges gouttes, tombait de son visage. Mais il arrivait le premier. Mlle de Sauvebourg ne s'était pas encore présentée.

—Écoute, toi, cria-t-il à sa ménagère, à ceux qui te demanderaient si je suis sorti aujourd'hui, tu répondras que je n'ai pas bougé de mon fauteuil.

La vieille eût bien souhaité quelques explications, mais il lui imposa brutalement silence. Il n'avait pas de temps à perdre.

Rapidement il monta à son grenier, et d'un trou pratiqué dans la maîtresse poutre, et dissimulé avec un art merveilleux, il retira un flacon de verre noir, bouché à l'émeri, qu'il glissa dans sa poche.

Revenu à son cabinet, il l'examina un moment, ce flacon, avec un affreux sourire, et après s'être assuré que le contenu était intact, il le déposa sur son bureau, derrière des dossiers.

Cette besogne terminée, il respira. Il s'essuya le front, arbora son beau bonnet de velours et revêtit la loque sordide qui lui servait de robe de chambre.

Mlle Diane pouvait arriver, il était prêt.

Le malheur est que les minutes s'écoulaient, et qu'elle ne paraissait pas. C'était bien la peine de s'exposer à une bonne pleurésie!

L'inquiétude commençait à gagner Dauman. S'était-il donc trompé? Avait-il trop préjugé de l'implacable orgueil et de la sombre énergie de cette jeune fille?

Déjà, à plusieurs reprises, Dauman était allé à la fenêtre explorer la route; il avait tiré dix fois sa montre, il jurait à demi-voix, quand enfin on frappa légèrement à la porte du cabinet.

—Entrez!... cria-t-il.

C'était elle, c'était bien Mlle de Sauvebourg.

Elle s'avança lentement, et sans répondre aux civilités obséquieuses du «Président», sans paraître même s'apercevoir de sa présence, elle s'assit ou plutôt s'affaissa sur une chaise.

Intérieurement, Dauman triomphait. Il avait vu juste. La faiblesse de Mlle Diane lui expliquait son retard.

Mais cet abattement extrême ne pouvait durer. Grâce à un effort terrible, elle secoua la torpeur qui l'envahissait et se dressa.

—Président, commença-t-elle d'une voix brève, il me faut un conseil. Écoutez-moi. Il y a une heure, environ...

D'un geste désolé Dauman interrompit Mlle Diane.

—Hélas!... soupira-t-il, je sais tout!

—Vous savez...

—Que M. Norbert est prisonnier, oui, mademoiselle; que vous avez rencontré M. de Champdoce au bois de Bivron, oui encore. Bien plus, tout ce que vous a dit monsieur le duc, on me l'a rapporté.

Mlle Diane ne put dissimuler un mouvement de stupeur et d'effroi.

—On vous a rapporté!... balbutia-t-elle; qui?...

—Un bûcheron qui sort d'ici. Ah! les bois sont traîtres, mademoiselle. On cause tout haut, on donne la volée à ses secrets, on se croit seul, pas du tout; il y a une paire d'oreilles derrière chaque tronc d'arbre. Ils étaient quatre fagoteurs à vous écouter, et ils n'ont pas perdu une seule syllabe. Dès que vous avez eu quitté le duc, ils se sont séparés pour aller, chacun de son côté, semer la nouvelle dans le pays. J'ai bien fait jurer à celui que j'ai vu de se taire, mais bast! il est marié, il contera tout à sa femme. D'ailleurs, il y a les trois autres! Empêchez donc les langues d'aller leur train!

Il s'interrompit comme pour respirer, en réalité afin de juger de l'effet produit. Il avait lieu d'être satisfait. Une angoisse affreuse contractait les traits si beaux de la malheureuse jeune fille.

—Mais je suis perdue, alors, dit-elle, perdue...

Maître Dauman baissa la tête. C'était répondre.

Cependant, non, Mlle de Sauvebourg ne pouvait se rendre ainsi, sans combat.

Elle saisit le bras du «Président,» et le secouant rudement:

—Tout n'est pas fini!... s'écria-t-elle... Voici que Norbert atteint sa majorité, il résistera, je le veux; ne peut-on essayer...

—Quoi?

—Eh!... le sais-je moi! c'est vous qui devez le savoir. Que faire? Parlez; je suis prête à tout, puisque je n'ai plus rien à perdre. Non, il ne sera pas dit que ce duc de Champdoce m'aura humiliée, le lâche, et que je ne me suis pas vengée. Vous plaît-il de m'aider?...

Le «Président» semblait tout effrayé de la violence de sa cliente.

—De grâce, mademoiselle, interrompit-il, calmez-vous, parlez plus bas... Ah! vous ne connaissez pas M. de Champdoce, on le voit bien...

—C'est-à-dire que vous en avez peur!...

—Oui, mademoiselle, grand'peur, je n'en rougis pas. Ah! quel homme!... Quand il en veut à quelqu'un, il est capable de tout. Savez-vous qu'il a essayé de me faire casser le cou, à moi qui vous parle, pour me punir de l'avoir cité devant monsieur le juge de paix—il retira son bonnet—au nom d'un de mes clients! Aussi, quand on vient me trouver pour une affaire contre lui... serviteur.

Depuis ce jour où elle avait osé donner rendez-vous à Norbert chez Dauman, Mlle Diane avait revu et consulté souvent ce dangereux personnage, et en toute occasion, elle l'avait trouvé dévoué à ses projets, lui prêchant confiance et courage.

Elle devait donc être surprise et indignée du brusque revirement du «Président,» ne devinant pas sa manœuvre,—toujours la même pourtant.

—En d'autres termes, reprit-elle avec l'accent du plus profond mépris, après nous avoir poussés à nous compromettre, vous nous abandonnez au dernier moment.

—Oh!... mademoiselle, pouvez-vous croire...

—A votre aise, Président, Norbert me reste... il suffit!

Maître Dauman hocha mélancoliquement la tête.

—Prenez garde, mademoiselle, prononça-t-il; qui compte sur l'avenir compte deux fois. Savons-nous si, en ce moment même, monsieur le marquis ne répond pas Amen à toutes les propositions de son père?

C'était verser de l'huile sur le feu; le «Président» le savait bien. Il excellait en cet art d'exalter la passion par ses résistances calculées.

—Non!... s'écria Mlle Diane, supposer cela serait offenser Norbert. Lui, trahir... il se tuerait avant! Il est timide, c'est vrai; lâche, non. Avec ma pensée et son amour, il résistera...

Le sieur Dauman s'était laissé tomber sur son fauteuil de cuir, devant son bureau, comme s'il eût été brisé par les émotions de cet entretien.

—Nous raisonnons froidement, dit-il, parce que nous sommes ici, libres, en sûreté. M. Norbert, lui, est prisonnier, exposé à toutes sortes de tortures physiques et morales, livré sans défense au caprice du plus méchant et du plus obstiné des hommes... Il est des heures de détresse où les caractères les plus solidement trempés faiblissent.

—Soit, vous avez raison. J'admets que Norbert m'ait abandonné, qu'il soit le mari d'une autre, que je reste moi, déshonorée, perdue, devenue la fable du pays! Et vous pensez que tout serait dit?...

—A la rigueur, mademoiselle, il vous resterait...

—Il me resterait la vie, Président, que je donnerais avec bonheur en échange d'une vengeance terrible!...

L'accent de Mme de Sauvebourg trahissait une si effroyable résolution, que le «Président» tressaillit; pour de bon, cette fois.

—Ce que c'est que de nous!... reprit-il après un moment. Voilà bien comme j'étais, moi, le soir du jour où, sur la dénonciation de M. de Champdoce, je fus mandé au parquet.—Il souleva sa calotte de velours.—Je ne savais que répéter, en montrant le poing à son château maudit: «Ah! il verra! il verra bien!...» Il n'a rien vu. J'ai cherché, je vous l'ai dit, des armes dans mon code...

—Oh! ce n'est pas là que j'en chercherais, moi.

—J'entends bien. Beaucoup comme nous ont fait ce serment de haine, qui n'étaient pas des poules mouillées. Ils disaient, avec des blasphèmes à faire tomber le coq du clocher: «Qu'il tremble, ce noble de malheur! un bon coup de fusil au coin d'une haie, à la brune, voilà ce qui l'attend.» Ils ont chargé leurs armes, ils sont allés à l'affût... et le duc se porte comme un charme.

Il soupira profondément, et poursuivit plus bas et comme se parlant à lui-même:

—Autant vaut pour eux que le cœur leur ait manqué. La justice veille, et pour elle un meurtre est un crime. Et pourtant, si les juges savaient quelquefois... si on examinait bien les circonstances!...

Qui sait de combien de misérables la mort de M. de Champdoce sauverait le bonheur!!!

Mlle de Sauvebourg pâlissait en écoutant ces lugubres lamentations. Chacune des paroles du «Président» trouvait en elle comme un écho et éveillait une détestable pensée. Sa conscience se troublait, la nuit se faisait pour ainsi dire dans son cerveau.

—Cependant, continuait Dauman, monsieur le duc vivra cent ans. Il est riche, il est puissant, il est honoré... Il s'éteindra doucement dans son lit, entouré de respect et d'hommages, il y aura foule à son enterrement, et monsieur le curé le recommandera au prône...

Depuis un moment, le «Président» avait repris derrière ses dossiers son flacon de verre noir, et il le tournait et retournait,—machinalement en apparence.

—Oui, ajouta-t-il, M. de Champdoce nous enterrera tous, à moins que...

Il déboucha le flacon et, avec précaution, fit glisser dans le creux de sa main une petite portion de son contenu.

C'étaient quelques grains d'une poussière très fine, blanchâtre, brillante, ou plutôt scintillante comme des cristaux microscopiques.

—Et voilà!... fit-il d'une voix sourde. Un peu de cette poudre, et personne ne craindrait plus ce terrible duc... On ne craint pas un homme qui est à six pieds en terre, sous une large pierre portant une belle épitaphe.

Il s'arrêta, son regard rencontra celui de Mlle Diane.

Pendant deux minutes, au moins, ils restèrent face à face, immobiles, frissonnants, la gorge serrée... Le silence était si profond qu'ils entendaient les battements précipités de leurs artères.

Ils se fixaient obstinément, chacun s'efforçant de descendre tout au fond de l'âme de l'autre; chacun voulant s'assurer, avant de prononcer un seul mot, que sa criminelle pensée était bien celle de l'autre.

C'était vraiment un pacte dont leurs yeux arrêtaient les conditions. Ils s'entendirent, car Dauman, à la fin, se décida à parler bien bas, comme s'il eût tremblé que le son de sa voix n'éveillât quelque danger.

—Cela ne fait pas souffrir, dit-il.

—Ah!

—Imaginez-vous un coup d'assommoir sur la tempe: voilà l'effet. Dix secondes et c'est fini. Pas un cri, pas une convulsion, pas un hoquet, rien...

—Rien.

—Et pas d'apprêts. Une pincée suffit. On la laisse tomber dans n'importe quel liquide, dans du vin ou dans du café de préférence, elle est dissoute avant d'arriver au fond du vase. Et rien ne trahit sa présence. Elle n'altère ni la couleur, ni la saveur, ni le parfum...

—Mais on cherche... on retrouve.

—A Paris et dans quelques grandes villes, quelquefois. Au fond des campagnes, rarement. Jamais nulle part quand il n'y a pas déjà des soupçons. Si on cherchait...

—Eh bien?

—On retrouverait et on constaterait les symptômes d'une apoplexie foudroyante. Il y a peut-être, en France, quatre médecins capables de distinguer une différence... et encore!

Mlle de Sauvebourg avait pris une chaise et s'était rapprochée de Dauman. Ils se parlaient d'oreille à oreille, pour ainsi dire, d'une voix brève et saccadée.

—D'ailleurs, reprit Dauman, ce n'est pas tout que de dire: «Il y a ceci là», il faut prouver qu'on l'y a mis, et chercher qui l'y a mis.

—Oui, peut-être...

—Il n'y a pas de peut-être. Les investigations seraient vite à bout. On ne trouve pas ce...

Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.

Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.
Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.

Il s'arrêta court, un mot lui était venu aux lèvres qu'il n'osait prononcer. Il toussa pour masquer son hésitation, et reprit vivement:

—Cette substance ne se délivre pas chez les pharmaciens. Elle est rare, difficile à préparer et à obtenir, extrêmement coûteuse... Si quatre ou cinq laboratoires en conservent quelques centigrammes à l'état pur, c'est uniquement pour les besoins de la science. Impossible d'imaginer que quelqu'un, en ce pays, en possède un atome. Où et comment aurait-on pu se la procurer?

—Cependant, vous...?

—Autre histoire. J'ai rendu, quand j'étais dans les affaires, un service signalé à un chimiste éminent, et il me fit présent de ce... produit de son art. Remontez donc à cette origine! Il y a dix ans de cela, et le chimiste est mort.

—Il y a dix ans!...

—Passés. Et cependant cette substance, précieusement conservée, n'a perdu aucune de ses précieuses propriétés.

—Aucune?

—Je m'en suis assuré il n'y a pas un mois. Un hasard; j'en ai délayé une pincée dans une jatte de lait, que j'ai présentée à un chien de forte taille. A la deuxième lampée, il roulait foudroyé.

Saisie d'une indicible horreur, Mlle de Sauvebourg se jeta violemment en arrière.

—Horrible!... balbutia-t-elle, horrible!

Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres minces du «Président».

—Pourquoi, horrible? Ce chien avait été mordu, il pouvait devenir enragé, me mordre, et j'expirais dans les plus affreuses souffrances. N'est-ce pas un cas de légitime défense? Restons dans l'espèce. Plus dangereux que le chien, un homme s'apprête à m'assassiner moralement... je le supprime. Suis-je coupable? La loi dit oui et me condamne, mais ma conscience m'absout. Mieux vaut tuer le diable...

La main de Mlle Diane, violemment appliquée sur la bouche du «Président». arrêta brusquement l'exposé de ces monstrueuses théories.

—Écoutez! fit-elle.

On entendait dans l'escalier un pas pesant.

—Norbert!...

—Impossible! Est-ce que son père...

—C'est lui! répéta Mlle de Sauvebourg.

Et, arrachant des mains de Dauman le flacon de verre noir, elle le glissa dans l'ouverture de son corsage.

Mlle de Sauvebourg avait eu un éclair de seconde vue.

Si invraisemblable que cela dût sembler, ce pas lourd et mal assuré qui ébranlait l'escalier, c'était bien celui de Norbert.

Il parut, et sa vue arracha au «Président» et à Mlle Diane un même cri d'effroi.

Tout en lui trahissait quelque épouvantable catastrophe, tout: sa démarche automatique, ses yeux hagards, le sang mal essuyé qui couvrait son visage.

Dauman eut comme l'idée d'un crime.

—Vous êtes blessé, monsieur le marquis? demanda-t-il.

—Oui... mon père m'a frappé.

—Comment, c'est lui qui...

—C'est lui.

Mlle Diane, elle aussi, avait cru à quelque chose de pis; elle tremblait comme la feuille en s'approchant de Norbert.

—Permettez, disait-elle, que j'examine votre blessure...—elle lui prenait la tête entre ses mains, et se haussait pour mieux voir.—C'est là, n'est-ce pas? Tous les cheveux, au-dessus de la tempe, sont collés ensemble. Grand Dieu!... Un pouce plus bas!... Président, si on allait quérir un médecin? Donnez-moi toujours un peu d'eau fraîche et un morceau de toile...

Mais, malgré sa résistance, Norbert se dégagea et la repoussa.

—Nous nous occuperons de cette niaiserie plus tard, interrompit-il de ce ton tranchant et dur que donne aux hommes le péril bravé ou une grande résolution prise. J'ai évité le coup, un coup formidable, qui devait me coucher. Sans un mouvement instinctif, j'étais assommé sur place, par mon père...

—Par le duc? Pourquoi?... Que s'est-il passé?

—Il vous a offensée, Diane, et il a osé venir me le dire... s'en vanter... à moi! Par le saint nom de Dieu! me prend-il donc pour un bâtard! Ne sait-il pas que le sang de mes veines est le sien, le sang des Champdoce! A ses lâches insultes, j'ai répondu par des menaces, il a frappé...

Mlle de Sauvebourg fondait en larmes.

—Et c'est moi, balbutia-t-elle, c'est moi qui suis cause...

—Vous!... Vous lui avez peut-être sauvé la vie. Sans vous, Diane, j'aurais châtié ce suprême outrage. Me frapper de son bâton, moi, comme un laquais!... Votre souvenir m'a arrêté... j'ai fui, et jamais plus je ne passerai le seuil du château. On parle de la malédiction des pères, celle des fils doit aussi porter malheur. Mais le duc de Champdoce n'est plus mon père, je ne le connais plus... je veux l'oublier! ou plutôt, non... je veux me souvenir pour haïr et pour me venger.

De sa vie, maître Dauman n'avait éprouvé joie si pleine et si grande. Tous ses exécrables instincts s'épanouissaient délicieusement.

Certes, il avait été puissamment servi par les circonstances, mais enfin il pouvait s'enorgueillir d'avoir, par ses savantes combinaisons, préparé et hâté la dernière crise, maintenant imminente.

Le moment lui parut venu de prendre la parole.

—Enfin, monsieur le marquis, commença-t-il, à quelque chose malheur est bon! Votre père a enfin commis une imprudence qui va lui coûter cher... Ah! monsieur le duc, pour un homme adroit, quel pas de clerc!... Nous vous tenons...

—Que voulez-vous dire?

—Simplement qu'il dépend de nous de secouer dès demain le joug paternel. Enfin, nous possédons les éléments d'une plainte!... Nous avons séquestration, menaces, violences avec l'aide de tiers, sévices graves, coups et blessures ayant mis la vie en péril... toutes les herbes de la Saint-Jean, quoi! Un médecin va venir, qui constatera l'état de la tête et fera un rapport que nous garderons. Les faits sont-ils niables? Non. Nous produirons quantité de témoins. Pour ce qui est de la blessure, messieurs de la cour en peuvent distinguer l'affreuse cicatrice... Pour commencer nous introduirons un référé, à l'effet de voir dire que nous ne serons pas réintégré au domicile paternel. En même temps, requête: «Attendu que le duc de Champdoce prétend violenter nos sentiments les plus légitimes et les plus respectables, nous supplions humblement monsieur le président, etc., etc...,» comme il est dit au modèle 7 du formulaire... Ensuite, jugement qui nous émancipe, ou qui du moins...

—Assez! interrompit Norbert. Ce jugement me donnera-t-il le droit d'épouser qui bon me semble sans le consentement de M. de Champdoce?

Maître Dauman hésita. Dans son opinion, vu les circonstances et l'état mental du duc, Norbert pouvait arriver à obtenir de la justice l'autorisation de contracter une alliance honorable... Seulement, le dire, c'était conseiller la patience.

Il répondit donc hardiment:

—Non, monsieur le marquis.

—Alors, pas de plainte! Les Champdoce ont toujours lavé leur linge sale en famille, je ferai de même.

Le ton ferme de Norbert ne laissait pas que de surprendre le «Président».

—Si j'osais, commença-t-il, donner un conseil à Monsieur le marquis...

—Un conseil? Non. Mon partis est pris; mais j'ai besoin d'un service. Il me faudrait avant vingt-quatre heures, une grosse somme, une vingtaine de mille francs.

—On pourrait les trouver, monsieur le marquis, mais ce serait cher... bien cher!...

—Eh! que m'importe!

Mlle de Sauvebourg allait hasarder une objection, Norbert l'arrêta d'un geste.

—Ne me comprenez-vous donc pas, Diane? reprit-il avec la plus extrême agitation; ne devinez-vous pas mes projets? Ici notre vie ne peut être qu'un long martyre: un odieux caprice de nos parents nous sépare... Il faut fuir. Partons... je saurai bien trouver quelque retraite sûre où nous vivrons heureux et ignorés...

—Mais c'est de la folie! s'écria Dauman effrayé.

—Est-ce votre avis, Diane? demanda Norbert.

La jeune fille baissa la tête sans répondre.

—On vous poursuivrait, insista le «Président», on vous découvrirait infailliblement.

—Silence!... fit impérieusement Norbert.

Et, s'agenouillant devant Mlle de Sauvebourg, il lui dit d'une voix tremblante de la passion la plus vive:

—Est-ce vrai, Diane, que vous hésiterez à me confier votre vie, si je vous jure devant Dieu de vous consacrer mon existence entière, toutes mes pensées et tout mon être? Quand je vous le demande à genoux, à mains jointes, refuserez-vous de fuir?...

A la contraction des traits de Mlle de Sauvebourg, on devait croire qu'un violent combat se livrait en elle.

—Je ne puis, murmura-t-elle enfin, non, je ne puis.

D'un bond, Norbert se redressa.

—Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir. Fou que j'étais, quand je croyais... Vous ne m'avez jamais aimé.

Elle, cependant, levait vers le ciel ses beaux yeux noyés de pleurs.

—Tu l'entends, ô mon Dieu! disait-elle avec une expression sublime; il dit que je ne l'aime pas!...

—Alors pourquoi repousser notre seul moyen de salut?

—Norbert, mon ami...

—Je ne le comprends que trop... le monde vous fait peur; il y a les préjugés, l'opinion...

Il s'interrompit, accablé du regard de reproche que lui jetait Mlle Diane.

—Faut-il donc, reprit-elle, que je descende jusqu'à me justifier?... Que me parlez-vous de préjugés! Ne les ai-je pas défiés?... Ai-je craint de me montrer par les chemins, en plein jour, appuyée sur votre bras? Le monde!... il m'a jugée déjà, quoi que je fasse... Tout ce que nous avons dit, je pourrais sans rougir le répéter à ma mère; trouvez quelqu'un qui le croie. L'opinion! que peut-elle encore me prendre? Ne suis-je pas perdue de réputation, alors que jamais les bornes de l'austère pudeur n'ont été franchies? Quand on parle à Bivron de la demoiselle de Sauvebourg, on ajoute: «Ah! oui, la maîtresse du jeune marquis de Champdoce!»

Sa voix était si douce à la fois et si pénétrante, que Dauman lui-même était ému. Il sentait dans le coin de sa paupière ce picotement qui annonce une larme près de venir, quand il crut s'apercevoir que Mlle de Sauvebourg lui faisait un signe.

Il douta. Avait-elle donc la plénitude de son sang-froid? Était-ce supposable? Cet accent qui arrivait à une telle intensité d'émotion serait donc joué?

Norbert, lui, était transporté de colère.

—Qui parle ainsi? s'écria-t-il, qui ose prononcer votre nom autrement qu'avec un profond respect?

—Hélas! mon ami, tout le monde. Et demain, ce sera bien autre chose. Il y a quelques heures, pendant que votre père m'accablait de son mépris, quatre personnes, cachées près de nous, écoutaient...

—C'est impossible.

—Ce n'est que trop vrai, affirma Dauman, je le tiens d'un de ceux qui étaient cachés.

Cette fois, impossible de se faire illusion. Il n'y avait pas à se méprendre au coup d'œil que venait de lui lancer Mlle de Sauvebourg; elle lui ordonnait de sortir. Pourquoi ne pas obéir?

—Écoutez, fit-il... On m'appelle... excusez...

Et il sortit, refermant à grand bruit la porte derrière lui.

Il ne fallait pas moins que ce grand fracas de serrures, pour que Norbert remarquât le départ du «Président».

Il ne s'en sentit ni plus ni moins libre.

—Ainsi, reprit-il d'une voix sourde, le duc de Champdoce n'avait même pas eu cette vulgaire prudence, cette délicatesse banale de s'assurer que nul ne pouvait l'entendre! On écoutait!... Et lui ne se doutait pas qu'en vous outrageant comme il l'a osé faire, il se couvrait de honte, il se déshonorait!...

—Hélas!

—Quelle folie est donc la sienne! Notre désespoir présent ne lui suffit pas, il veut encore briser notre avenir... Qu'espère-t-il? Croit-il ainsi me forcer à accepter cette héritière qu'il m'a choisie, cette Marie de Puymandour que je hais sans la connaître!...

Mlle de Sauvebourg tressaillit: elle la connaissait, elle. Le duc ne lui avait pas dit le nom de la femme qu'il destinait à son fils. Ce nom devait rester gravé dans sa mémoire, comme s'il eut été imprimé au fer rouge dans sa chair même.

—Ah! murmura-t-elle, c'est Mlle Marie qu'on vous offre...

—Oui, elle... ou plutôt ses millions... S'il s'en trouvait une plus riche dans le pays, fût-elle la dernière des vachères, on me l'imposerait. Mais ma main se séchera et tombera en poussière avant que je la laisse tomber dans la sienne!... Vous l'entendez, Diane!...

Elle sourit tristement, et murmura:

—Pauvre Norbert!

Ces deux mots, ainsi prononcés, avaient une signification que le jeune homme ne pouvait pas ne pas comprendre.

—Vous êtes cruelle, reprit-il, pénétré de douleur. Qu'ai-je fait pour mériter cette injuste défiance? Avec quels serments dois-je jurer que je n'aurai jamais d'autre femme que vous?...

Mlle de Sauvebourg ne répondant pas, il crut voir comme une lueur dans ses ténèbres.

—Grand Dieu! s'écria-t-il, palpitant d'espérance, est-ce parce que vous doutez de moi que vous refusez de me suivre?

—Non, le doute ne m'arrêterait pas.

—Mais qu'est-ce donc alors, puisque vous méprisez les absurdes propos du monde? N'est-ce donc pas la liberté, le bonheur, que je vous propose? Qui vous retient?

Elle se redressa fièrement, et d'une voix ferme répondit:

—Ma conscience!

Norbert fut comme anéanti.

Jusqu'à ce moment, un merveilleux espoir le soutenait, lui faisait oublier l'injure reçue et sa haine, et voici qu'il lui échappait comme de l'eau qu'il aurait essayé de retenir entre ses mains.

Il comprenait que rien désormais ne serait capable de faire revenir Mlle Diane sur sa résolution.

Cependant elle continuait:

—Oui, ma conscience, dont je ne saurais étouffer la voix, ma conscience, qui jusqu'ici m'a donné le courage de marcher le front haut, en dépit des murmures que je recueille sur mon passage. En ce moment, elle me crie: «Arrête!» Je ne passerai pas outre. Si rude que soit mon devoir, et dût mon cœur se briser, je n'y faillirai pas, je ne vous suivrai pas...

Un spasme nerveux lui coupa la parole, mais elle le dompta, et reprit avec plus d'énergie:

—Seule au monde, j'hésiterais peut-être. Mais j'ai les miens, j'ai une famille où l'honneur est comme un dépôt sacré, dont chaque membre garde une portion dont il doit compte aux autres...

—Une famille qui vous sacrifie à un frère aîné!...

—Soit!... Je n'en aurai que plus de mérite! Où avez-vous pris que la vertu soit toujours facile?

Elle prêchait la révolte, et donnait l'exemple de la piété filiale!... Mais Norbert n'était pas en état d'apercevoir la contradiction.

—Mais ici, continua-t-elle, ma raison et ma conscience sont d'accord. Pour une jeune fille, sortir du cadre étroit des conventions sociales, c'est la mort. Vous cesseriez bientôt d'estimer celle que les autres mépriseraient...

—Me croyez-vous donc?...

—Je vous crois homme, mon ami. Admettez que je vous suivre aujourd'hui, et que demain on vienne vous apprendre que mon père, pour un propos sur mon compte, s'est battu en duel et a été tué... que ferez-vous?

Tant d'objections se présentaient à la fois à l'esprit du pauvre garçon qu'il resta court.

—Croyez-moi donc, reprit la jeune fille, fuyez... mais seul. La vie en ce pays, près de votre père, serait insoutenable... Il serait, je le sens, plus sage d'obéir, mais vous conseiller d'épouser... cette autre, est au-dessus de mes forces. Partez, mon ami, vous avez vingt ans à peine, il n'est pas de douleur que le temps n'efface... Vous m'oublierez je le veux!...

—Vous oublier!... s'écria Norbert; moi!...

Et saisissant le bras de Mlle de Sauvebourg il ajouta:

—Vous pourriez donc m'oublier, vous!

Il était si près d'elle, qu'elle sentait sur son visage son souffle brûlant.

—Moi, balbutia-t-elle; moi!...

Norbert se recula comme pour la mieux tenir sous son regard.

—Et si je partais, interrogea-t-il, que deviendriez-vous?

A cette question, Mlle de Sauvebourg parut perdre contenance. Un sanglot souleva sa poitrine, son énergie parut sur le point de l'abandonner.

—Moi, répondit-elle d'une voix douce et résignée comme devait l'être celle des martyres près d'entrer dans le cirque, moi je connais mon sort. Nous nous voyous en ce moment pour la dernière fois. Je vais rentrer à Sauvebourg... on doit tout savoir! Je trouverai mon père irrité et menaçant. Il me fera monter dans une voiture et... demain... je serai au couvent.

—Ah! jamais! Ne sais-je pas que ce serait pour vous une lente agonie; ne ma l'avez-vous pas dit?

Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.

—Ne buvez pas.

—Ne buvez pas.
—Ne buvez pas.

—Oui, répondit-elle, mais il le faut, c'est le devoir... Pour me sauver à cette heure, il faudrait... un miracle, le consentement de votre père. Là-bas, je vivrai de nos souvenirs... Et d'ailleurs... quand le fardeau est si lourd qu'il vous écrase,

on le jette... Dieu ne saurait punir cela. L'agonie ne durera que ce que je voudrai...

Elle avait, tout en parlant, glissé sa main sous son corsage, et elle en sortait à demi le flacon de verre noir.

Norbert comprit.

—Malheureuse! s'écria-t-il.

Il voulut lui prendre le flacon, elle résista, elle se débattit, pourtant il parvint à s'en emparer.

Mais cette lutte parut avoir épuisé les dernières forces de Mlle Diane. Ses beaux yeux se fermèrent, sa tête se renversa, elle s'abandonna inerte entre les bras de Norbert qui, les cheveux hérissés, se demandait s'il n'allait pas recueillir son dernier soupir.

On l'eut dite expirante, et cependant elle murmurait encore quelques paroles d'une voix défaillante, mais pourtant distincte.

Elle conjurait Norbert de lui rendre ce flacon, sa liberté à elle. Puis, avec une admirable précision, elle donnait toutes les indications qu'elle tenait de Dauman.

—Oh! mon unique ami, disait-elle, rends-le moi... Cela ne fait pas souffrir... dix secondes... pas une plainte... une pincée dans du vin ou dans du café... On ne peut se douter de rien...

A cette pensée qu'elle voulait mourir, cette bien-aimée de son âme, et mourir parce qu'on la séparait de lui, et de quelle mort!.., Norbert sentait sa raison s'égarer.

—Diane, répétait-il, en se penchant vers elle, Diane!...

Mais elle poursuivait, comme dans le délire de la fièvre:

—Mourir!... après tant de divines espérances. Ah!... monsieur de Champdoce, vous êtes sans pitié!... Vous m'avez pris mon bonheur, il vous a fallu ensuite mon honneur de jeune fille, le présent et l'avenir... Maintenant il vous faut ma vie et vous me tuez... Grâce, monsieur le duc!...

Norbert poussa un cri terrible, un cri de haine et de rage, qui alla épouvanter Dauman dans son corridor.

Un exécrable projet venait d'éclater dans son cerveau.

Il souleva Mlle Diane et la déposa dans le fauteuil du «Président».

—Non, tu ne te tueras pas, disait-il d'une voix rauque, et je ne partirai pas...

Il la regarda une fois encore: elle avançait les lèvres, comme pour les tendre à ses baisers, elle murmurait son nom...

Eût-il eu sa raison encore, c'eût été la dernière goutte du philtre qui verse l'ivresse furieuse, folle.

—Tu seras à moi, murmura-t-il, et ce poison qui l'était destiné, sera le châtiment et la vengeance...

Et aussitôt, de ce pas raide et effrayant des malheureux en état de somnambulisme, il se retira...

Les pas de Norbert retentissaient encore dans le vestibule de la maison, que déjà maître Dauman s'était précipité dans son cabinet.

Il était blême, ce digne «Président», et ses dents claquaient.

Cette scène, dont il n'avait perdu ni un geste, ni une intonation, ni un clignement d'yeux, l'avait terriblement remué.

Mais il faillit tomber de son haut, lorsque, rentrant, il aperçut Mlle Diane, qu'il croyait trouver en syncope, debout devant la fenêtre, le front collé à la vitre, regardant s'éloigner Norbert.

—Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!

Norbert venait de quitter la grande route. Mlle de Sauvebourg ne pouvait plus l'apercevoir, elle se retourna.

Elle était pâle sans doute, mais non extrêmement. Ses paupières étaient rouges et gonflées, mais l'orgueil de la victoire éclatait dans ses yeux.

—Demain, Président, dit-elle, demain je serai duchesse de Champdoce!

Il était à ce point abasourdi, que lui, l'orateur de Bivron, il ne trouvait pas une syllabe.

—A moins, cependant, ajouta Mlle Diane, que tout ne se découvre ce soir.

Le sieur Dauman sentit un frisson courir le long de sa maigre échine. Elle disait cela d'un ton!... Brrr!...

Pourtant, à tout hasard,—il faut tout prévoir,—il essaya de poser la base d'un futur système de défense.

—Je ne vous comprends pas, mademoiselle, balbutia-t-il, que peut-on découvrir, que voulez-vous dire?...

Elle lui lança un regard si écrasant de mépris et d'ironie qu'il en fut attéré, et que les mots expirèrent dans son gosier.

Il reconnaissait son erreur. Il avait cru jouer avec Mlle Diane, comme le chat avec la souris, et pas du tout, c'est elle qui s'était jouée de lui. Il avait été sa dupe.

—Le succès semble infaillible, reprit-elle, seulement... Norbert est maladroit.

Avec une tranquillité affectée, presque incroyable, après toutes les émotions qu'elle avait subies coup sur coup depuis le matin, elle rajustait sa coiffure un peu dérangée et redonnait à sa robe ses plis gracieux.

Quand ce fut fini, après un dernier coup d'œil au miroir du «Président»:

—On doit s'inquiéter de mon absence à Sauvebourg, dit-elle, il faut que je rentre...

Et d'un ton où perçait, en dépit de sa puissance sur elle-même, ses mortelles angoisses et les affreuses appréhensions qui l'agitaient, elle ajouta:

—Ah! les heures seront longues, cette nuit!... Que ne sommes-nous à demain!... Tout sera décidé quand nous nous reverrons, Président!... Allons... adieu!

Tout cela avait été si rapide, si inattendu, que le sieur Dauman se demandait s'il n'avait pas rêvé.

Mais non. Il était bien éveillé. Et avant de s'éloigner, Mlle de Sauvebourg lui avait, comme à dessein, jeté une inquiétude qui grandissait de minute en minute, qui le peignait et l'étreignait, qui l'obsédait comme ces spectres grimaçants qui, dans les nuits de cauchemar, viennent s'asseoir sur la poitrine, et dont le poids imaginaire étouffe.

Ces trois mots: «Norbert est maladroit» étaient comme une meule oscillant au-dessus de sa tête et près de l'écraser.

Si grande devint sa terreur qu'un instant il délibéra s'il ne courrait pas jusqu'au château de Champdoce, pour prévenir... Mais c'était aller au-devant d'un péril certain!

Il s'affaissa sur son fauteuil, et les coudes sur la tablette de son bureau, le front entre ses mains, il essaya de se remettre, de réfléchir.

Peut-être tout s'accomplissait-il en ce moment même? Où était à présent Norbert, que faisait-il?

Norbert remontait alors le chemin d'exploitation qui conduit à Champdoce, entre deux rangées de noyers.

Toute faculté de raisonnement était abolie en lui, et cependant il croyait raisonner. L'ivresse la plus furieuse a son discernement particulier. Ceux qui ont approché les fous savent avec quelle stupéfiante lucidité ils tirent d'une imagination absurde des déductions logiques.

Les ténèbres qui enveloppaient son esprit laissaient en pleine lumière sa résolution. Il voyait très clairement comment il en viendrait à ses fins.

Tous les gens de Champdoce, et Norbert comme eux, buvaient du vin récolté dans les environs, très sain, mais grossier. Le duc, pour son usage particulier, s'en réservait d'une qualité meilleure, qu'il tirait de ses propriétés du Médoc.

Le vin du maître, comme on disait au château, lui était servi dans une grosse bouteille, qu'après chaque repas on plaçait sur une des planches de la salle commune, à la portée de tous, et sans danger, car personne n'eût osé y toucher.

Norbert pensait à cette bouteille; il la voyait sur sa planche. Quand il entra dans la cour du château, plusieurs serviteurs qui s'y trouvaient, occupés à charger des charrettes de paille, interrompirent leur besogne pour le regarder curieusement.

Ils savaient tous les événements de tantôt: que M. de Champdoce avait voulu assommer son fils, et que celui-ci s'était enfui en le maudissant.

Naturellement, ils prenaient parti pour Norbert. Mais sa présence les emplissait d'étonnement, car ils avaient pensé qu'on ne le reverrait pas de longtemps à Champdoce.

Lui, sans prendre garde à eux, marcha droit à la salle commune. Elle était déserte. Il eut un soupir de satisfaction.

Alors, mû par un instinct de prudence qu'on n'eût pas attendu de son égarement, il alla ouvrir successivement toutes les portes, afin de s'assurer que nul ne l'épiait. Il se pencha même aux fenêtres.

Il était bien seul!

Aussitôt, avec une rapidité extrême, et une prodigieuse précision de mouvements, il atteignit la bouteille, la déboucha avec ses dents, et y fit glisser, non une pincée, mais deux ou trois de la poudre du flacon.

Il agissait mécaniquement, pour ainsi dire, sans conscience de ses actes, comme si une volonté autre que la sienne eût disposé de ses membres.

Mais il ne négligea rien.

A deux ou trois reprises, il retourna la bouteille et l'agita, pour hâter la dissolution, sans brusquerie, toutefois, crainte de troubler le vin ou de provoquer une mousse suspecte.

Quelques atomes de la poudre étaient restés attachés au goulot de la bouteille, il les essuya minutieusement, non avec une des serviettes qui se trouvaient sur le dos d'une chaise, car il redoutait quelque accident, mais avec son mouchoir de poche.

Tout fut terminé on moins d'une minute.

Il remplaça la bouteille sur la planche, et alla s'asseoir dans un coin, attendant...

M. le duc de Champdoce arpentait alors rageusement la grande allée de marronniers.

Pour la première fois de sa vie, peut-être, cet homme entêté, jusqu'à l'absurde, ce despote regrettait un de ses actes, et se repentait.

Non, assurément, à cause de l'acte en lui-même, il estimait que Norbert méritait, et au-delà, le châtiment qu'il lui avait infligé, mais en raison des conséquences possibles, sinon probables.

Les considérations qui avaient frappé Dauman, l'apôtre du Code, se présentaient à son esprit comme autant de cuisants remords.

Il apercevait tous les éléments d'une plainte au parquet. Quels en seraient les résultats? Oh! il ne s'abusait pas. Il savait que pour beaucoup de gens sa façon de vivre présentait un caractère très accusé de monomanie.

Le tribunal une fois saisi de l'affaire ne lui enlèverait-il pas toute autorité sur son fils? C'était à supposer. Qui sait? on lui contesterait peut-être jusqu'à l'exercice de son influence morale.

L'idée de recourir à la justice ne viendrait pas à Norbert, pensait-il; mais manquait-il de complaisants pour la lui souffler?

Toutes ces réflexions enflammaient sa colère, mais lui démontraient en même temps l'absolue nécessité de dissimuler, d'agir désormais avec une prudence extrême.

Il ne renonçait pas à ses vues sur Mlle de Puymandour non, il eût renoncé à la vie plutôt; mais il se résignait, pour atteindre son but, à substituer la ruse à la violence.

L'important, le difficile aussi, était de ramener Norbert. Consentirait-il à revenir sous le toit paternel?

Il ne serait pas fort malaisé ensuite de l'amadouer et de lui faire oublier, à force de cajoleries, l'odieuse scène.

Il en était là quand on vint le prévenir en hâte de la rentrée de Norbert. On ne pouvait lui annoncer plus agréable nouvelle.

—Je le tiens! pensa-t-il.

Et lestement il gagna le château.

Quand il rentra dans la salle commune, Norbert, oubliant son respect accoutumé, ne se leva pas.

Cette infraction aux règles de l'étiquette domestique frappa beaucoup le duc.

—Jarnicoton! pensa-t-il, est-ce que mon drôle se croit déjà affranchi de tout devoir?

Mais il ne laissa rien paraître de l'inquiétude que lui causa cette petite circonstance. D'ailleurs, le sang qui couvrait encore le visage de son fils lui causait une certaine impression.

—Norbert, mon ami, demanda-t-il, souffrez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas fait panser votre blessure?

Il attendait une réponse, elle ne vint pas.

—Pourquoi ce sang encore à cette heure? poursuivit-il, est-ce un reproche? Il n'en était pas besoin, mon fils, pour me faire déplorer mon emportement, ma... violence de tantôt.

Norbert ne répondait toujours pas, et ce silence, outre qu'il désappointait fort M. de Champdoce, l'embarrassait terriblement.

Le personnage qu'il faisait était si nouveau pour lui, il s'imposait une contrainte si extraordinaire, qu'il ne savait plus quelle attitude prendre, ni quelles paroles prononcer.

En cette extrémité, bien plus pour se donner une contenance que parce qu'il avait soif, il prit sur un dressoir un verre qu'il posa sur la table, et, atteignant sa bouteille, il le remplit à demi de vin.

Un frisson d'horreur secoua Norbert de la nuque aux talons.

—Voyons, mon fils, reprit le duc, quelles excuses doit vous faire votre père? Parlez, un homme s'honore en reconnaissant ses torts.

Il avait pris le verre, et machinalement il l'élevait à la hauteur de l'œil.

Norbert ne respirait plus; il lui semblait que le vide se faisait autour de lui.

La tête lui tournait, il entendait comme des détonations à ses oreilles, son estomac se soulevait, ses veines charriaient des torrents de lave... Pourtant il ne broncha pas.

—Il est cruel, continuait le duc, il est douloureux de s'humilier devant son fils... et de s'humilier inutilement.

En vain Norbert détournait la tête... il voyait.

M. de Champdoce flairait le verre; il l'approchait de ses lèvres; il allait boire... Non! Norbert ne put supporter cela.

D'un bond il fut sur son père, et, lui arrachant le verre des mains, il le lança par la fenêtre, en criant d'une voix terrifiante:

—Ne buvez pas!...

Le mouvement de Norbert, sa physionomie, sa voix, valait toutes les explications.

Une épouvantable lueur éclaira le duc.

Ses traits se décomposèrent, sa face s'empourpra, ses yeux s'injectèrent de sang, il ouvrit la bouche pour parler, il n'en sortit qu'un râle sourd, il étendit les bras, battit l'air de ses mains et tomba raide, à la renverse, heurtant de la nuque l'angle d'un lourd dressoir de chêne.

Norbert s'était précipité dehors.

—Au secours! criait-il; à moi!... J'ai tué mon père.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

IX

Tout ce qu'avait pu dire M. le duc de Champdoce de la soif d'anoblissement qui ardait M. de Puymandour et tout ce qu'il pensait encore était bien au-dessous de la triste et bouffonne réalité.

Pauvre homme!

Il était heureux autrefois, quand le nom de Palouzat, qui était le nom de son père, un honnête homme, suffisait à son ambition.

Alors, il avait une importance incontestable.

Ses grands revenus le plaçaient à cent piques des hobereaux envieux et besoigneux qui faisaient la cour à ses écus.

On respectait en lui l'homme qui avait su amasser honnêtement une immense fortune.

On l'estimait et on l'aimait pour ses qualités sérieuses, sa délicatesse et la sûreté de ses relations. Personne ne songeait à lui contester un rare bon sens, et même un esprit dont les saillies méridionales ne manquaient pas de brillant.

Tout ce prestige s'évanouit le jour où la fatale idée lui vint de signer au bas d'une invitation à dîner: Comte de Puymandour.

De ce moment ses misères et ses tribulations commencèrent.

Entre la noblesse, qui le raillait et refusait de le reconnaître pour sien, et la bourgeoisie qui, ne voulant pas de lui, se moquait de ses prétentions, il se trouva comme un volant entre deux raquettes, renvoyé, rejeté, ballotté, bafoué.

Comme de raison ses déboires irritèrent sa manie.

On contait, en se tenant les côtes, la légende des complaisances auxquelles il se résignait, uniquement pour se faire tolérer de l'aristocratie poitevine.

Et que de mauvais compliments digérés, de camouflets empochés, de couleuvres avalées!... Dieu seul et lui en savaient le compte.

C'est dire de quelle ardeur incomparable il souhaitait le mariage de sa fille et du fils de haut et puissant seigneur Dompair duc de Champdoce.

Il avait sacrifié le tiers de sa fortune à l'honneur de cette alliance, il l'eût donné entière pour cette perspective de faire sauter sur ses genoux un vrai duc ayant dans ses veines du sang des Palouzat mêlé à celui des héros des croisades.

Puis, le mariage mettrait un terme à ses maux. Son gendre saurait bien imposer silence aux railleurs et le faire accepter.

Tout cela lui semblait si beau, qu'il s'était bien gardé d'en souffler mot à qui que ce fût. Une déconvenue eût encore ajouté à son fonds de ridicule, déjà considérable.

Il avait même poussé la prudence jusqu'à ne rien dire à sa fille. Les femmes sont si indiscrètes!

Le lendemain seulement du jour où il eut la parole définitive du duc de Champdoce, M. de Puymandour songea à prévenir sa fille.

D'obstacle, il n'en apercevait point.

Comment sa fille ne serait-elle pas ravie, lorsque, lui, il était aux anges!

C'était au matin, dans une pièce trop richement décorée, qu'il appelait sa bibliothèque, qu'il prenait cette détermination.

Il sonna; un domestique parut.

Mademoiselle Marie entra...

Mademoiselle Marie entra...
Mademoiselle Marie entra...

—Allez, lui dit-il demander à la femme de chambre de Mlle Marie, si mademoiselle peut me recevoir et m'accorder un moment d'entretien.

C'est de l'air le plus solennel qu'il donna cet ordre étrange, lequel ne parut nullement surprendre le domestique.

Les relations entre le père et la fille étaient ainsi réglées.

Depuis longtemps, M. de Puymandour avait adopté pour son intérieur une étiquette que les railleurs disaient empruntée à la cour d'une vieille archiduchesse.

Moins de deux minutes après la sortie du domestique, on gratta à la porte de la bibliothèque.

Il cria: «Ouvrez!» et tout aussitôt Mlle Marie entra et, se jetant à son cou, lui appliqua sur les joues deux bons gros baisers sonores.

Ces embrassades ne le charmèrent pas, il s'en faut. Peut-être lui paraissaient-elles peu nobles, et digne tout au plus de gens du commun.

Il se dégages assez brusquement, et, fronçant les sourcils:

—Pourquoi vous déranger, Marie, prononça-t-il, lorsque je vous faisais prier de m'attendre chez vous?

—Eh! cher père, parce que c'est plus naturel et surtout plus vite fait. Voyons, ne te fâche pas.

M. de Puymandour disait: vous, à sa fille; elle lui disait: tu, en dépit de ses fréquentes remontrances à ce sujet. Ce tu vulgaire l'affligeait.

—Toujours la même chose!... Quand donc prendrez-vous le ton et la gravité qui conviennent à une personne de votre nom et de votre rang?

Et d'un air de mauvaise humeur il se jeta sur un divan en murmurant après les jeunes filles inconsidérées qui n'ont nul souci de la dignité.

Mlle Marie le regardait en souriant un peu, oh! bien peu, en fille qui, si elle sent les ridicules de son père, ne les juge pas et surtout les excuse.

Elle était ravissante ainsi, et le duc de Champdoce n'avait pas flatté le portrait qu'il faisait d'elle à Norbert.

Pour être toute différente de la beauté de Mlle de Sauvebourg, la beauté de Mlle Marie n'en était pas moins éblouissante et rare.

Sa taille assez élevée, était divinement prise, et sa démarche avait cette grâce un peu nonchalante qui est une séduction des femmes des contrées méridionales.

En elle, ce qui imposait surtout l'attention, c'était le contraste de ses grands yeux noirs veloutés, et de sa peau unie et rosée comme les pétales des roses-thé. Pour ses cheveux, d'un noir bleu, quelle que fût la mode, elle les tordait et les fixait, comme au hasard, assez haut sur la nuque, et les femmes ne pouvaient qu'admirer et envier.

Mais ce qu'elle avait, ce que n'avait pas la fière Diane, c'était une âme tendre, capable de tous les dévouements, une angélique douceur qui même dégénérait en faiblesse, et une disposition naturelle à se trouver heureuse, pourvu qu'elle se sentit aimée.

—Voyons, père, reprit-elle, quand elle crut que M. de Puymandour avait assez exhalé son dépit, ne me gronde pas. Tu sais bien que la marquise d'Arlange m'a donné cet hiver des leçons de dignité. Je te jure que je m'exerce en secret, et tu seras intimidé toi-même quand je prendrai mon grand air...

M. de Puymandour haussa les épaules.

—Voilà bien les femmes!... dit-il, ces êtres frivoles et légers, pour qui les intérêts les plus graves sont textes à plaisanteries. Vous raillez, Marie, et moi je me demande avec anxiété si vous saurez porter le poids des hautes destinées que vous prépare mon affection.

Il se leva et alla s'adosser à la cheminée, une main dans l'ouverture de son gilet, l'autre prête pour le geste, ce qui était sa pose de prédilection quand il méditait un effet oratoire.

—Prêtez-moi toute votre attention, ma fille, commença-t-il. Vous avez eu dix-huit ans le mois passé; le moment est venu de songer à votre établissement. J'ai à vous annoncer une grande nouvelle... Ou m'a demandé votre main.

Mlle Marie baissa la tête, espérant ainsi cacher sa confusion.

—Avant de rien décider sur un sujet si grave, continua M. de Puymandour, j'ai longtemps réfléchi... Je me suis entouré de tous les renseignements propres à m'éclairer... J'ai tenu à m'assurer que l'alliance qu'on nous proposait présentait bien, pour vous, toutes les garanties humaines du bonheur..... On ne saurait espérer ni même rêver mieux. Le jeune homme est de peu d'années plus âgé que vous, il est bien de sa personne, sa fortune est considérable, il a de la naissance, il porte le titre de marquis...

—Il vous a donc fait parler? interrompit Mlle Marie, non sans un tremblement dans la voix.

—Il?... Qui: Il?

—Lui!

M. de Puymandour était stupéfait.

—Qui: Lui?

—M. Georges de Croisenois.

Ce nom arracha à l'ancien négociant en laines un juron qui n'avait rien d'aristocratique.

—Que me parlez-vous de Croisenois! s'écria-t-il. Qu'est-ce que ce marquis de Croisenois? Serait-ce ce freluquet à petites moustaches que j'ai vu tourner autour de vos jupes cet hiver?

La pauvre jeune fille était toute décontenancée.

—C'est lui, oui, mon père, balbutia-t-elle.

—Eh bien!... pourquoi voulez-vous qu'il m'ait demandé votre main? Quelles raisons avez-vous de supposer qu'il me l'a demandée? Vous le connaissez donc?

—Mon bon père...

—Il n'y a pas de bon père ici, mademoiselle. Dans le fait, il me semble avoir vu ce prestolet vous parler avec une animation... Il a peut-être osé vous dire qu'il vous aimait!...

—Je jure sur...

—Assez! Du moment où vous jurez, c'est que mes présomptions sont justes. Ma fille, une Puymandour, écoute des déclarations et ne me prévient pas! Morbleu! il vous a peut-être aussi écrit, ce faquin!...

Elle était incapable d'un détour; elle garda le silence; sa physionomie avait l'expression la plus suppliante.

—Vous vous taisez, poursuivit M. de Puymandour, donc j'ai deviné... Qu'avez-vous fait de ces lettres?

—Je les ai...

—Silence! Vous les avez soigneusement conservées, cela va de soi. Mais on ne me trompe pas; je veux les voir, où sont-elles?

—Mon père, je le promets...

—Ces lettres!... interrompit M. de Puymandour d'une voix formidable, où sont-elles? il me les faut, je les veux. Je les aurai quand je devrais faire fouiller toute la maison!...

Contre une telle colère, la pauvre fille était sans force.

Ces lettres chéries, si précieusement conservées, elle les livra.

Il y en avait quatre, réunies et attachées avec une petite faveur bleue. Il en prit une au hasard et commença de lire à haute voix, entremêlant sa lecture d'invectives et d'exclamations:

«Mademoiselle,

«Bien que je ne redoute rien tant que de vous déplaire, j'ose encore, et malgré votre défense, vous écrire. Pardonnez-moi... J'apprends que vous êtes sur le point de quitter Paris pour plusieurs mois.

«J'ai vingt-quatre ans, je suis orphelin et maître de mes actions, j'appartiens à une grande et honorable famille, ma fortune est considérable, et... je vous aime du plus profond et du plus respectueux amour.

«Je viens vous supplier de m'autoriser à demander votre main à M. de Puymandour.

«Mon grand-oncle M. de Sairmeuse, qui a l'honneur de connaître monsieur votre père, serait près de lui mon répondant et mon interprète à son retour d'Italie, ou il est encore pour trois ou quatre semaines au plus.

«Daignez m'excuser, mademoiselle, etc.»

M. de Puymandour avait de l'esprit, mais pas assez de tact pour reconnaître que la sécheresse de cette lettre était une délicatesse de celui qui l'écrivait.

—Joli! s'écria-t-il, très joli! Peste! il n'y va pas par quatre chemins, ce monsieur! Ce billet me dispense de lire les autres... Et vous, qu'avez-vous répondu?

—Qu'il devait s'adresser à toi, mon bon père.

—Vraiment!... C'est bien de l'honneur, en vérité. Et vous avez pu croire que j'accueillerais comme cela, tout d'un coup, les prétentions de cet étourneau! Ah çà! vous l'aimez donc!...

Elle détourna la tête sans affectation; ses larmes, qu'elle s'était efforcée de retenir, jaillissaient.

Cet aveu—c'en était un—exaspéra M. de Puymandour.

—Vous l'aimez!... reprit-il d'une voix éclatante, et vous avez l'audace de me l'avouer! En quel temps vivons-nous!... Pauvres pères!... Nous dormons sur la foi des traditions d'honneur de nos ancêtres, et nos filles en profitent pour négocier des mariages avec le premier jeune fat qui les a séduites en conduisant un cotillon avec grâce. Nos filles veulent faire à leur tête. Mais comme elles sont sottes, comme elles sont inexpérimentées, elles donnent dans tous les piéges que leur tendent des intrigants...

Cette brutalité révolta Mlle Marie.

—M. de Croisenois, mon père, répondit-elle, est de bonne maison, sa famille...

—Allons!... vous ne savez ce que vous dites. Le premier des Croisenois était un petit commis de Richelieu, un gratte-papier. Louis XIII lui conféra des lettres de noblesse pour on ne sait quelle ténébreuse commission. On connaît son armorial, peut-être. A-t-il seulement des moyens avouables d'existence, votre mince marquis?...

—Il a cinquante mille livres de rentes, mon père.

—A ce qu'il dit...

—D'ailleurs ne suis-je pas assez riche pour deux?

M. de Puymandour s'inclina ironiquement.

—Nous y voici donc, fit-il en goguenardant. Assez riche pour deux!... Parbleu! c'est juste ce qu'il a calculé, votre freluquet. J'ai crié le chiffre de votre dot par dessus les toits. Vous avez pris pour vous, ma chère, les hommages passionnés qui s'adressaient à mon argent. C'est-à-dire que j'aurais travaillé vingt ans pour ce Croisenois. Rayez cela de vos papiers... Et c'est vous, une personne de sens, qui vous laissez duper ainsi!...

Jamais la pauvre fille n'avait autant souffert.

—Tu te trompes, mon père, interrompit-elle avec l'accent de la plus inébranlable conviction, je réponds de son désintéressement comme du mien.

—Chansons!... Prétendriez-vous m'apprendre la vie? Je juge ce jeune homme sur ses actes. Qu'espérait-il en s'adressant à vous en secret? Vous intéresser, vous compromettre, vous séduire!... et, qui sait? rendre impossible votre mariage avec un autre.

—Oh! pourquoi supposer...

—Je ne suppose pas, j'affirme. Savez-vous ce que fait un homme d'honneur, quand il devient amoureux?

—Mon bon père!...

—Il va trouver son notaire, mademoiselle...

—Cependant...

—Silence!... et il lui expose sa situation et ses intentions. Ce notaire, aussitôt se rend chez le notaire de la jeune personne, et quand ces deux notaires ont examiné et étudié la convenance d'une alliance, s'ils l'approuvent, on laisse le cœur parler.

Que répondre!... Mlle Marie pleurait à chaudes larmes.

—D'ailleurs, reprit M. de Puymandour, inutile d'insister sur ce sujet: vous oublierez Croisenois. Je vous ai choisi un mari, et j'ai donné votre parole. Vous la tiendrez. Dimanche, présentation de ce jeune homme. Lundi, visite à Monseigneur l'évêque de Poitiers, lequel bénira votre union. Mardi, promenade dans le pays, pour y semer la nouvelle. Mercredi, lecture du contrat. Jeudi, grand dîner de fiançailles. Vendredi, préparatifs et examen du trousseau. Dimanche... les bans. Et à la fin de la semaine suivante, nous ferons la noce.

Mlle Marie n'en pouvait croire ses oreilles.

—De grâce, mon père, dit-elle, tout cela ne saurait être sérieux.

Lui haussa les épaules.

—Enfin, ajouta-il, le mari n'est autre que le fils du duc de Champdoce, M. le marquis Norbert.

La malheureuse jeune fille devint pâle comme une morte. Ce nom lui disait à la fois combien ce projet était réel et combien son père y devait tenir.

—Mais je ne le connais pas! balbutia-t-elle, je ne saurais l'aimer.

—Je le connais, moi... et cela suffit. Puis, où avez-vous vu que le mariage soit une amourette? Dans quel roman?... J'ai dit: vous serez duchesse...

Mlle Marie aimait M. de Croisenois plus qu'elle ne l'avait dit à son père, bien plus surtout qu'elle n'avait osé se l'avouer à elle-même. Aussi résista-t-elle d'abord avec une obstination, il faudrait dire avec un héroïsme bien loin de son caractère si faible.

Mais M. de Puymandour n'était pas homme à abandonner sans combat la chimère de toute sa vie. Il ne quitta plus sa fille d'une minute, il l'entoura, il la persécuta, il l'obséda. Le troisième jour, au soir, Mlle Marie se rendit et prononça le oui fatal entre deux sanglots.

Et cependant, c'est à peine si M. de Puymandour, ravi, prit le temps de la remercier de l'horrible sacrifice.

—Il me faut courir à Champdoce, lui dit-il, depuis trois jours je suis sans nouvelles du duc et nos dernières dispositions ne sont pas arrêtées... Et il sortit en disant:

—A bientôt, ma petite duchesse!

M. de Puymandour avait dans ses écuries les plus beaux chevaux du pays, et sous ses remises, tout un assortiment d'équipages de tout genre.

Il n'en prit pas moins à pied le chemin du château de Champdoce. Affecter une noble simplicité lui semblait du meilleur goût, lorsque lui, parvenu, il allait visiter ce grand seigneur de mœurs si austères.

Dieu sait, cependant, s'il avait hâte de revoir M. de Champdoce.

Lorsque, trois jours plus tôt, ils s'étaient séparés après la parole donnée, le duc lui avait dit: «A demain, des nouvelles,» et on n'avait plus entendu parler de lui.

Ce retard, certes, avait servi M. de Puymandour, puisqu'il lui avait donné le temps d'arracher le consentement de Mlle Marie, mais d'un autre côté il le préoccupait. Était-il donc survenu quelque anicroche?

Il allait d'un bon pas, en dépit de la chaleur encore très forte, bien que le jour fût sur son déclin, malgré son embonpoint aussi, qui lui rendait la marche pénible, lorsque, en arrivant à la côte de Bivron, il aperçut Dauman, en grande conversation avec la fille de la mère Rouleau.

C'était, pour M. de Puymandour, une occasion de s'arrêter. Préparant, sans en rien dire, sa candidature à la Chambre, il faisait de la popularité et ne manquait jamais d'adresser la parole aux gens qu'il rencontrait quand il leur savait une certaine influence. Or, Dauman, bien que décrié, était un très actif et très remuant agent d'élections.

—Bonjour, Président, lui cria-t-il; quoi de neuf?

Maître Dauman s'était incliné jusqu'à terre.

—Une bien fâcheuse nouvelle, monsieur le comte, répondit-il: on dit M. le duc de Champdoce bien malade.

—Le duc!... Est-ce croyable?

—C'est la jeune fille que voici qui vient de me l'apprendre, monsieur le comte. N'est-ce pas, Françoise?

La fille de la mère Rouleau ne devint pas plus rouge qu'à l'ordinaire, c'était impossible, mais elle fit sa plus belle révérence et répondit:

—On m'a conté comme cela, au château, qu'il ne s'en relèverait pas.

—Et qu'a-t-il.

—On ne me l'a pas dit.

M. de Puymandour semblait atterré.

—Un homme si robuste, murmura-t-il, et qui se portait comme un arbre, quand je l'ai quitté l'autre soir.

—Voilà ce que c'est que de nous, observa philosophiquement M. Dauman, on ne sait ni qui vit ni qui meurt. On se croit bien assuré...

—Adieu, Président, interrompit M. de Puymandour, je cours demander des renseignements plus précis.

Il se mit à courir, en effet, ce dont on ne l'eût guère cru capable, mais l'inquiétude le fouettait.

Dans la cour, tous les gens du château, réunis en groupes, causaient.

Dès que parut M. de Puymandour, l'un d'eux se détacha et s'avança à sa rencontre. C'était Jean, le domestique de confiance du duc.

—Eh bien!... lui cria M. de Puymandour.

—Ah!... monsieur, quel malheur! mon pauvre maître...

—Serait-il donc mort?

—Hélas!... il n'en vaut guère mieux.

Le digne M. de Puymandour tremblait comme une feuille au vent.

—Mais, qu'est-ce, enfin, insista-t-il, comment cela lui a-t-il pris?

—Oh! comme la foudre, répondit Jean non sans une hésitation visible. C'était avant-hier, vers cette heure, monsieur le duc se trouvait seul avec M. Norbert dans la grande salle. Tout à coup, nous entendons des cris, oh! mais des cris effrayants...

—C'était M. de Champdoce?

—C'était M. Norbert, monsieur, qui appelait au secours. Nous accourons. Que voyons-nous? Monsieur le duc à terre, sans le souffle, la figure gonflée et noire...

—Il venait d'être frappé d'une attaque...

—Pas précisément. Le médecin a dit que c'était... attendez donc, un empêchement...

—Vous voulez dire un épanchement... au cerveau.

Norbert, roulant sur un fauteuil, s'assit en face du lit.

Norbert, roulant sur un fauteuil, s'assit en face du lit.
Norbert, roulant sur un fauteuil, s'assit en face du lit.

—Peut-être. Ce qui est sûr, c'est que s'il n'est pas mort sur le coup, cela tient à ce que sa tête a heurté l'angle d'un meuble, et que le sang a jailli natu

rellement. Comme de juste nous l'avons porté dans son lit. Il râlait alors, il se débattait, ses yeux étaient si bien retournés qu'on ne voyait plus que le blanc.

—Et pas de médecin! murmura M. de Puymandour.

—On était allé en quérir un. Mais en attendant, nous avions Méchinet, notre berger, qui est autant dire vétérinaire, et qui s'y connaît aussi pour les chrétiens. Il a saigné monsieur le duc aux pieds et lui a mis des ventouses. Le docteur, en arrivant, a tout approuvé.

—Et maintenant?

—A cette heure, on ne peut pas dire que monsieur le duc soit mort, puisqu'il bouge encore, mais on ne peut pas dire non plus qu'il soit vivant, puisqu'il ne voit ni n'entend rien...

M. de Puymandour faisait d'honorables efforts pour dominer son émotion.

—Quand on n'est pas foudroyé, objecta-t-il, on se remet.

Le vieux valet secoua tristement la tête.

—Autant qu'il ne se remette pas, répondit-il d'un ton funèbre, le docteur prétend que s'il revient, il restera, sauf le respect que je lui dois, imbécile.

—Affreux!... oui, c'est affreux! Un homme si remarquable! Je ne vous demande pas de me conduire près de lui, non, sa vue me causerait une trop pénible impression, mais si je pouvais voir M. Norbert...

Jean eut comme un geste d'effroi.

—Y pensez-vous!... monsieur, dit-il.

—J'étais l'ami de son père... le très intime ami, et si quelques consolations pouvaient adoucir la violence de son chagrin...

—Impossible! interrompit le domestiqua d'un ton farouche. M. Norbert est près de son père; il ne le quitte pas d'une minute, et il a défendu qu'on l'appelât pour quelque affaire que ce fût..., même, il faut que je le rejoigne, nous attendons deux grands médecins de Poitiers...

—Je me retire, alors... J'enverrai prendre des nouvelles ce soir.

M. de Puymandour se retira en effet, mais lentement, affaissé sous le poids de ses sombres méditations.

Le ton de ce domestique, son attitude, son regard avaient été si singuliers, qu'il en demeurait préoccupé.

Lui avait-il bien dit toute la vérité? Cette subite attaque n'avait-elle pas quelque raison qu'on s'efforçait de cacher? Pourquoi Norbert refusait-il ainsi de recevoir tous qui venaient le visiter? Il lui semblait flairer quelque mystère.

Ce qui le frappait surtout, c'est que M. Norbert se trouvait seul avec son père lors de l'accident.

L'esprit encore tout plein des résistances de sa fille, il en arrivait à conclure que le duc avait trouvé chez son fils des répugnances pareilles, qu'il avait voulu les vaincre de haute lutte, qu'une scène violente s'en était suivie, et que le terrible gentilhomme avait été foudroyé dans un transport de colère.

Ainsi, l'intérêt et la passion aiguisant la pénétration de M. de Puymandour, il arrivait presque à la vérité.

—Si cela est, pensait-il, que M. de Champdoce meure ou qu'il reste idiot Norbert rompra nos projets d'alliance.

Cette possibilité l'épouvantait si fort, qu'il croyait déjà s'entendre signifier la rupture. Que ferait-il alors?

Un seul moyen s'offrait de conjurer le ridicule: marier sans délai Mlle Marie à M. de Croisenois, qui était encore un parti brillant et honorable, il le savait bien, quoi qu'il eût dit...

Une voix qui éclata à son oreille l'arracha en sursaut à ses réflexions.

C'était la voix de Dauman que le hasard ramenait encore sur son chemin.

—La petite avait-elle raison, monsieur le comte? demanda le «Président.»

—Hélas! oui. Mon pauvre ami de Champdoce est au plus mal: ces épanchements de cerveau ne pardonnent pas...

—Ainsi, c'est bien une attaque qui...

—Oui, Président, oui.

Maître Dauman eut un geste désolé.

—Et M. Norbert? interrogea-t-il. Monsieur le comte lui a sans doute parlé?

—Non. Ce malheureux jeune homme est au désespoir.

—Dame!... On conçoit cela, fit hypocritement le «Président.» C'est un grand malheur!... Bien votre serviteur, monsieur le comte.

Mais M. de Puymandour maudissait Norbert bien plus qu'il ne le plaignait. Que n'eût-il pas donné pour savoir ce qu'il faisait en ce moment... ce qu'il pensait surtout!

Norbert était alors penché sur le lit de son père agonisant, et, la sueur au front, le cœur serré par l'angoisse, il épiait dans ses yeux une étincelle de vie ou une lueur de raison.

Trois jours d'épouvantable désespoir en avaient fait un autre homme. Un de ces abîmes que le temps ne saurait combler, le séparait à cette heure d'un passé qu'il ne pouvait se rappeler sans frissonner jusqu'aux moelles.

C'est seulement à la dernière seconde, et lorsque déjà son père touchait des lèvres le poison, qu'il avait eu l'exact sentiment de l'horreur et de l'immensité de son crime.

Tout son être s'était révolté, et il lui avait semblé entendre les éclats d'une voix formidable qui lui criait: Assassin! parricide!...

Lorsque son père était tombé à la renverse, il avait eu la force d'appeler au secours; mais aussitôt après, saisi d'une terreur folle, il s'était enfui vers la campagne, au hasard, de toute la vitesse de ses jambes, comme s'il eût espéré, grâce à la rapidité de sa course, se dérober aux furies vengeresses des remords, échapper aux clameurs de sa conscience, se délivrer enfin de soi-même.

Pendant les premiers instants de confusion qui suivirent la catastrophe, les gens du château qui remarquèrent l'absence de Norbert ne songèrent pas à s'en étonner. Peut-être pensèrent-ils qu'il était allé chercher un médecin.

Seul, le plus ancien des serviteurs, Jean, témoin de cette fuite précipitée, fut transi d'une sinistre appréhension.

Il avait, il est vrai, pour être attentif, mille raisons que les autres domestiques n'avaient pas.

Possédant toute la confiance de ses maîtres, il n'ignorait rien des dissentiments qui séparaient le père et le fils. Il connaissait leur violence à tous deux, et savait qu'une femme se dressait entre eux, qui les animait l'un contre l'autre.

Témoin de l'emportement de M. de Champdoce quand il avait frappé son fils, Jean avait été confondu lorsqu'il avait vu reparaître Norbert. Avec quelles intentions revenait-il?

Enfin, appelé par ses occupations près des bâtiments, il avait vu Norbert lancer dans la cour un verre dont le contenu s'était répandu sur le sol.

Toutes ces circonstances réunies en faisceaux paraissaient au vieux domestique, si graves, si formellement accusatrices que, dès que le duc fut déposé dans son lit, il descendit à la salle commune, persuadé qu'il y trouverait quelque indice.

La bouteille contenant le vin du duc était encore sur la table, aux trois quarts vide. Comment expliquer ce fait?

Avec une grande circonspection, il versa dans le creux de sa main quelques gouttes, qu'il dégusta et rejeta aussitôt. Le vin conservait tout son bouquet et ne donnait aucun arrière-goût.

N'importe. Obéissant à l'inspiration de son dévouement, Jean s'empara de la bouteille, et, sûr de ne pas être observé, la porta à sa chambre où il la cacha.

Cette précaution prise, il courut recommander à Méchinet de ne pas quitter le duc une minute, jusqu'à l'arrivée du médecin, et, sous le premier prétexte qui lui vint à l'esprit, il sortit pour se mettre à la recherche de Norbert.

Deux heures durant, il battit en tous sens les environs: en vain.

Découragé, il regagnait le château par le sentier de Bivron, quand, à la lisière du bois, sur le revers d'un fossé, il crut distinguer une forme humaine.

Il s'avança... C'était Norbert qui était étendu là.

Le malheureux!... L'instinct, cette mémoire tenace de la chair, qui dans les tourmentes de l'âme se substitue à la volonté, l'avait conduit, après une course insensée, à cette place où il avait aperçu Diane pour la première fois, à ce sentier où il avait été remué par les plus puissantes émotions, où il avait goûté les plus grandes, les seules félicités de sa vie.

Le digne serviteur se baissa vers son jeune maître, et, reconnaissant qu'il était comme privé de sentiment, il lui secoua rudement le bras.

A cette étreinte, Norbert se releva d'un bond en poussant un cri.

Il lui avait semblé ressentir comme une brûlure atroce là ou il avait été touché, et que cette main qui s'abattait sur lui était celle de la justice, humaine ou divine, prenant possession de sa personne.

Jean devina, plutôt qu'il ne vit, ce mouvement d'un indicible effroi.

—C'est moi!... monsieur, prononça-t-il.

—Ah! oui, en effet... Que veux-tu?

—Je vous cherchais, monsieur; pour vous conjurer de rentrer à Champdoce.

Norbert recula d'un pas.

—Rentrer au château!... fit-il d'une voix rauque, non!... Pas maintenant.

—Il le faut cependant, monsieur, votre absence paraîtrait inconcevable, elle ferait réfléchir, chercher... et qui sait!... Votre place est près du lit de votre père.

—Jamais!... non... jamais!...

Il disait cela, mais il ne bougeait pas. Jean, alors, passa son bras sous le sien, et l'entraîna.

Il se laissait conduire, n'opposant nulle résistance à cette sorte de violence qui lui était faite. Il trébuchait comme un homme ivre, buttant à tous les cailloux; il serait tombé s'il n'eût été soutenu. Après une scène qui avait exalté ses nerfs jusqu'à un degré insoutenable, la réaction était venue, et tous les ressorts se brisaient en lui.

Toujours au bras de Jean, il traversa la cour du château et gravit l'escalier.

Mais arrivé à la porte de la chambre du duc de Champdoce, il s'arrêta brusquement et, s'arc-boutant sur ses jarrets, il essaya de se dégager.

—Je ne veux pas!... balbutiait-il en se débattant, je ne peux pas!...

Mais le fidèle domestique lui serrait les poignets à les broyer.

—Vous entrerez, lui dit-il, je le veux! Quoi qu'il y ait, vous sauverez l'honneur du nom!

Ces quelques mots lui communiquèrent juste assez d'énergie pour traverser la chambre et aller s'abattre près du lit.

Une fois à genoux, le front appuyé sur la main glacée de son père, les larmes qui l'étouffaient jaillirent.

Il pleura, et en entendant ces sanglots, les assistants respirèrent.

Ce n'étaient que des paysans grossiers, mais en voyant Norbert plus pâle que si on lui eût tiré la dernière goutte de sang, les lèvres tremblantes, les yeux secs et brillants de l'éclat de la fièvre, ils s'étaient demandé s'il n'était pas devenu fou.

Il avait touché, en effet, les limites de la folie; mais à cette heure, la lumière peu à peu se faisait dans son cerveau, et avec la faculté de penser, la faculté de souffrir lui revenait.

Il était assez maître de lui pour ne pas paraître plus qu'un fils désolé, quand arriva le médecin de Bivron.

C'était un brave et honnête homme, fort savant, point prétentieux, et qui eût été parfait sans une déplorable affectation de brutalité.

Quand on lui eût expliqué quels secours on avait administrés en l'attendant, il examina longuement le malade, et écrivit une ordonnance qu'il remit à Norbert.

—Votre père est perdu, monsieur, lui dit-il, sans s'inquiéter du coup qu'il portait. Il se peut que nous sauvions la vie, nous ne sauverons pas la raison... On doit la vérité aux parents je vous la dis. Vous m'excuserez... je reviendrai demain dans la matinée.

Norbert n'alla pas reconduire le docteur. Il était tombé comme assommé sur une chaise, et il serrait entre ses mains sa tête qui lui semblait près d'éclater.

Il était ainsi immobile depuis plus d'une demi-heure, lorsque tout à coup il se dressa en étouffant un cri.

Une pensée venait de lui venir plus terrible que les autres.

Il se souvenait de cette bouteille où il avait glissé le poison et qui était restée sur la table... Qu'en avait-on fait? Si quelqu'un la vidait, cependant... qu'arriverait-il?... Est-ce que tout ne serait pas découvert?

L'intensité de l'angoisse lui donna la force de descendre jusqu'à la salle commune.

La bouteille n'était plus sur la table; elle n'était pas non plus à sa place habituelle, sur la planche.

Le malheureux avait entrepris d'explorer tous les dressoirs et tous les recoins de la salle quand une porte s'ouvrit, et Jean parut sur le seuil.

A la vue de son jeune maître, le fidèle serviteur éprouva un tel saisissement que la lumière qu'il tenait faillit lui échapper.

—Pourquoi êtes-vous ici, monsieur? demanda-t-il d'une voix tremblante.

—Je voulais... balbutia Norbert, je cherchais...

Les soupçons du vieux domestique se changeaient en une épouvantable certitude.

Il s'avança vers le jeune homme, et se penchant à son oreille:

—Vous cherchez la bouteille, n'est-ce pas?... murmura-t-il. Rassurez-vous... C'est moi qui l'ai prise, elle est dans ma chambre. Demain, nous en jetterons ensemble le contenu... La preuve n'existera plus.

Jean parlait bien bas, articulant à peine les syllabes; si bas, qu'il fallait presque deviner ses paroles au mouvement de ses lèvres.

Et cependant, il semblait à Norbert que cette voix, qui lui rappelait son abominable action, avait le fracas du tonnerre et remplissait le château de ses éclats.

—Tais-toi!... ordonna-t-il en promenant autour de lui des regards effarés, tais-toi!...

Quel aveu explicite eût eu la signification de ce mouvement d'effroi!

—Oh! nous sommes bien seuls, monsieur, murmura Jean. Ne craignez rien. Il est, je le sais, des mots qu'on ne doit pas prononcer... Si j'ai osé vous dire quelque chose de ce que j'ai surpris involontairement, c'est qu'il était de mon devoir de vous rassurer, de vous épargner une imprudence...

Norbert comprit que le vieux domestique le supposait plus coupable encore qu'il ne l'était réellement.

—Malheureux!... interrompit-il, qu'oses-tu croire!... Mon père n'a pas goûté à ce vin, je lui ai arraché le verre avant qu'il n'y eut trempé ses lèvres, et je l'ai lancé dans la cour où tu retrouveras les débris...

—Je ne suis pas votre juge, monsieur, et vous n'avez pas d'explications à me donner. Ce que vous voudrez que je croie, je le croirai...

—Ah!... il doute!... s'écria Norbert, il ne veut pas me croire!... Jean, au nom de tout ce que j'ai de sacré, je te le jure, je suis innocent!

Le vieux valet hocha tristement la tête.

—Il faut que vous le soyez, en effet, monsieur, répondit-il; oui, il le faut. Ne devons-nous pas sauver l'honneur de la maison! Même, écoutez-moi bien: si on arrivait à découvrir quelque chose, à soupçonner... Eh bien!... rejetez tout sur moi... hardiment. Je me défendrai, mais si mal, qu'on me croira coupable. Et, tenez, au lieu de jeter la bouteille, je veux la garder, je la casserai maladroitement dans ma chambre, et si on fait une perquisition, on la trouvera... Ce sera une preuve, cela!... Qu'importe qu'un pauvre homme comme moi passe en jugement et même soit condamné!... Tandis que vous,... un Champdoce!...

Norbert se tordait les bras de désespoir. L'expression de ce dévouement sublime lui prouvait que la conviction de Jean était arrêtée, et que, quoi qu'il pût faire ou dire, il ne l'ébranlerait pas.

Il allait le tenter, pourtant, expliquer ce qui s'était passé, quand, au premier étage, retentit le bruit d'une porte qu'on fermait.

—Silence! fit précipitamment Jean, on va venir. Il ne faut pas qu'on nous trouve en conciliabule, cela éveillerait certainement des doutes... Grand Dieu! on en a déjà peut-être... Je ne puis m'ôter de l'idée qu'on lit le secret sur ma figure, dans vos yeux... Vite, monsieur, remontez, soyez prudent, prenez sur vous d'être calme, c'est l'honneur du nom qui est en jeu!...

Norbert obéit, il remonta.

La chambre du duc, lorsqu'il y rentra, était déserte. Un à un, les domestiques s'étaient retirés, et il ne restait plus que Méchinet, le berger vétérinaire, qui, établi dans l'embrasure d'une fenêtre luttait contre le sommeil et faisait des efforts inouïs pour tenir ses yeux ouverts.

Quand parut le «jeune maître,» il se leva.

—Monsieur, dit-il, on vient d'apporter le remède ordonné par le docteur. J'en ai fait prendre une cuillerée à M. le duc, et il me semble qu'elle produit un certain effet. Voyez plutôt...

Il n'y avait ni à dire: non, ni même à hésiter, il fallait regarder. Norbert regarda.

Il lui parut que la face du moribond était moins tuméfiée. Une des paupières était à demi relevée et laissait apercevoir le globe de l'œil terne, sans vie ni chaleur, et comme noyé dans un liquide blanchâtre.

—Le docteur, ajouta Méchinet, a bien recommandé de donner une cuillerée de la potion de demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que la fiole soit vide.

—C'est bien.

—C'est que... si monsieur le permettait, je suis terriblement las... Jean va venir, il me l'a promis. Si j'allais me coucher à présent, je serais levé plus tôt demain pour relever monsieur...

Du geste, Norbert lui montra la porte, et roulant un fauteuil, il s'assit en face du lit.

Une irrésistible fascination, plus forte que sa volonté et que sa raison, l'attirait près du corps inanimé de son père, il n'en pouvait détacher ses regards.

En quelques heures, Norbert avait enduré tout ce que l'organisation peut supporter de douleurs, et, à tant de chocs successifs, sa sensibilité s'était évanouie. C'est que les facultés humaines sont bornées, et certaines limites une fois dépassées, l'âme et le corps perdent jusqu'à la perception de la souffrance.

Enseveli dans une sorte d'engourdissement, Norbert s'efforçait de se rappeler quelle succession rapide d'événements l'avait conduit à l'abîme.

Le bandeau si fortement noué sur ses yeux tombait; il voyait et il jugeait.

Il lui semblait encore entendre la voix rude de son père, lui disant:

—Cette fille n'est qu'une intrigante, elle ne vous aime pas, elle veut votre nom et votre fortune...

—Pourquoi n'allez-vous pas, pendant que vous y êtes, demander...

—Pourquoi n'allez-vous pas, pendant que vous y êtes, demander...
—Pourquoi n'allez-vous pas, pendant que vous y êtes, demander...

Il s'était révolté alors, il avait cru ouïr un blasphème. Hélas! le duc n'avait que trop raison, il fallait bien le reconnaître.

La certitude d'avoir été pris pour dupe enflammait son ressentiment. Il était bien niais, bien sot, qu'il ne s'était aperçu de rien!...

Mille circonstances lui revenaient, qui eussent dû l'éclairer.

Comment n'avait-il pas vu que cette jeune fille se jetait à sa tête, qu'elle mettait en œuvre des séductions indignes d'une honnête femme, que tout en elle était combiné, son abandon ou sa réserve; qu'elle s'emparait de son inexpérience; qu'elle le poussait peu à peu dans cette voie fatale au bout de laquelle il avait rencontré l'abîme!

Le sens monstrueux de la comédie jouée chez Dauman éclatait à ses yeux.

Celle qu'il croyait une noble et pure jeune fille était la complice du «Président.» Ils s'étaient entendus pour exalter sa haine jusqu'à la folie, et au dernier moment, ils lui avaient remis le poison qu'il devait verser à son père.

Il frémissait en reconnaissant tout cela, et cette Diane de Sauvebourg qu'il avait aimée jusqu'au crime, il la haïssait maintenant avec une violence égale...

Le jour venait, cependant; il était brisé, il s'endormit d'un mauvais sommeil, plus pénible encore que la veille, sommeil peuplé de fantômes...

Il était près de midi quand il s'éveilla. Le soleil inondait la chambre, le docteur était debout près du lit.

Après un court examen, il s'approcha de Norbert.

—Nous sauverons le corps, lui dit-il.

Le médecin de Bivron ne se trompait pas.

Le soir même, le duc de Champdoce put se soulever sur son lit. Le lendemain, il balbutia quelques paroles inintelligibles. Le jour suivant, il fît comprendre qu'il avait faim.

Il était sauvé. Mieux eût valu la mort.

La puissante volonté qui animait ce corps d'athlète avait été anéantie. L'œil avait perdu sa flamme, la physionomie son intelligence; la lèvre inférieure retombait avec une navrante expression d'idiotisme.

Et nul espoir de guérison. Le duc resterait toujours ainsi... toujours!

Après avoir reconnu l'énormité du crime, Norbert pouvait mesurer l'immensité du châtiment...

C'est à ce moment seulement que Jean osa parler de la visite de M. de Puymandour, et telle était la disposition d'esprit de Norbert, qu'il pensa que c'était un avertissement du ciel même.

—Du moins, dit-il, la volonté de mon père sera faite.

Et en effet, sans perdre une minute, il écrivit à M. de Puymandour qu'il l'attendait, et qu'il espérait bien que le malheur qui le frappait ne changerait rien aux projets arrêtés... C'était sa destinée qu'il fixait.

X

Pareille au mineur qui, sa mine chargée et sa mèche allumée, se retire à l'écart en attendant l'explosion, Mlle Diane de Sauvebourg, en quittant Dauman, s'était hâtée de regagner la maison paternelle.

Les heures, ainsi qu'elle l'avait prévu, se traînèrent mortellement longues et douloureuses.

Si robuste que fût son énergie, si grande que fût sa puissance sur elle-même, elle ne put entièrement dissimuler l'angoisse qui l'étreignait et qui devenait plus poignante à mesure que s'avançait la soirée.

Pendant le souper, qui au château de Sauvebourg avait lieu vers neuf heures, il lui fut presque impossible de parler, et il lui fallut des efforts inouïs pour avaler quelques bouchées.

Elle se disait qu'en ce moment même on soupait pareillement à Champdoce, et son imagination lui représentait avec une vivacité et une netteté effrayantes, le duc vidant le verre où Norbert avait mis le poison.

Par bonheur, ni le marquis ni la marquise de Sauvebourg ne faisaient attention à elle.

Ils avaient reçu, dans la journée, une lettre qui leur annonçait que leur fils, le frère aîné auquel on sacrifiait Mlle Diane, et qui vivait magnifiquement à Paris, était assez sérieusement indisposé. Ils étaient inquiets et soucieux, ils parlaient d'entreprendre le voyage.

Ils ne firent donc aucune objection, quand en sortant de table, Mlle Diane annonça qu'elle avait une migraine affreuse et demanda la permission de se retirer chez elle.

Seule dans sa chambre de jeune fille, sa soubrette congédiée, elle eut un soupir d'ineffable soulagement.

Enfin, elle n'avait plus besoin de se contraindre, de composer sa physionomie, de surveiller ses regards.

Elle était libre d'être inquiète à son aise, et elle l'était horriblement, torturée par l'incertitude de l'événement.

La pensée de se coucher ne pouvait lui venir; à quoi bon? Elle s'enveloppa d'un grand peignoir de mousseline, et, ouvrant une fenêtre, elle s'accouda au balcon sculpté.

Que n'eût-elle pas donné pour posséder, ne fût-ce qu'une seconde, ce merveilleux pouvoir qui permet de voir et de savoir ce qui se passe au loin!

Elle se penchait, le cou tendu, la pupille dilatée, dans la direction de Champdoce, comme si elle eût espéré une révélation d'une lueur dans les ténèbres, ou d'un bruit troublant le silence de la campagne.

Il lui paraissait impossible que Norbert ne cherchât pas et ne trouvât pas un expédient pour lui faire savoir qu'ils avaient réussi... ou échoué.

A deux ou trois reprises, des pas rapides qui sonnaient sur un chemin longeant le parc lui causèrent d'atroces palpitations. Si c'était lui!...

Mais non; c'était quelque gars de Bivron venant de visiter sa bonne amie, et qui rentrait en hâte.

Le jour allait venir, cependant; le ciel, au levant, se nuançait de teintes oranges, la cime des arbres frissonnait à la brise matinale.

Mlle Diane se sentait glacée jusqu'à la moelle des os. Elle referma la fenêtre, et, toute grelottante, se blottit sous ses couvertures, n'osant appeler le sommeil.

Norbert, se disait-elle, aura jugé imprudent de s'éloigner; il est impossible que j'aie de ses nouvelles avant l'heure du déjeuner.

Mais tous les calculs qu'elle faisait ne la rassuraient pas; elle fut sur pied la première et alla se poster à un endroit du jardin d'où on découvrait la route.

Rien ne venait. La cloche sonna le déjeuner, et elle dut aller s'asseoir à table, entre ses parents. C'était le supplice de la veille, mille fois plus douloureux.

Enfin, vers trois heures, n'y pouvant tenir davantage, elle s'échappa et courut chez Dauman.

Il devait, pensait-elle, savoir quelque chose, et, au pis-aller, il trouverait des raisons qui calmeraient son intolérable inquiétude. Elle se trompait.

Le «Président» n'avait guère passé de meilleurs instants qu'elle, et toute la nuit il avait sué entre ses draps, l'agonie de la peur.

Toute la matinée il était resté claquemuré dans son cabinet, tremblant au moindre bruit, et c'est au tantôt seulement qu'il s'était hasardé à sortir, espérant recueillir quelques informations.

Son espoir ne fut pas tout à fait déçu. Le minotier de Bivron, qu'il rencontra, lui apprit que la veille, sur le tard, on était venu chercher le médecin pour M. de Champdoce, lequel était à toute extrémité.

Dauman rentrait avec ce seul renseignement, sensiblement menaçant, quand arriva Mlle de Sauvebourg.

En la reconnaissant, sa joue blême s'empourpra, ses yeux flamboyèrent, et sans souci de la civilité, il lâcha le plus grossier juron de son répertoire.

—C'est vous, fit-il brusquement; que voulez-vous? Il faut que vous soyez folle pour venir ici!... Vous tenez, paraît-il, à apprendre à tout Bivron que nous sommes les complices de Norbert...

—Grand Dieu!... qu'y a-t-il?

—Il y a que ce duc de malheur n'est pas mort, et que, s'il se remet, nous sommes flambés! Quand je dis: nous, je veux dire: moi. Vous, on vous tirera toujours de là; vous êtes la fille d'un noble, et les gros ne se mangent pas entre eux. C'est moi qui payerai pour tous!

—Vous disiez que c'était... foudroyant.

—J'ai dit cela, moi!... c'est faux. Ah! si j'avais su. Mais je nierai tout. Vous m'avez trompé et volé. C'est que je me défendrai, oui! Vous, les nobles et toute la clique, je vous mettrai plus bas que la boue. Je suis un honnête homme, moi!... Il fallait faire le coup vous-même, vous êtes une gaillarde, vous n'auriez pas perdu la tête, tandis que cet imbécile qui est votre amant aura caponné!...

Être ainsi outragée, et par un tel misérable! Mlle Diane essaya de se révolter.

Mais il lui coupa la parole. La frayeur d'un lâche est impitoyable.

—Ah! je n'ai pas le temps de mettre des gants pour vous parler, reprit-il, quand je sens ma tête branler sur mes épaules. Ainsi, faites-moi un plaisir: décampez et ne remettez plus les pieds ici.

—Soit!... je vais envoyer quelqu'un à Champdoce.

—Sacré tonnerre! s'écria Dauman, avec un geste menaçant, si vous faisiez cela!... Pourquoi, pendant que vous y êtes, n'allez-vous pas demander au duc de Champdoce si le poison était de son goût?...

Mais Mlle de Sauvebourg voulait savoir. Tout lui paraissait préférable à l'horreur de l'incertitude. Elle tint ferme; après avoir prié, elle menaça, et à la fin elle obtint de Dauman qu'il irait à la découverte, et que, si le lendemain ils n'apprenaient rien de précis, ils enverraient, le jour suivant, la fille de la mère Rouleau à Champdoce.

Ils convinrent encore, avant de se séparer, de l'endroit où ils se rencontreraient pour échanger leurs informations...

Les promesses, d'ordinaire, ne coûtaient rien au sieur Dauman, et si elles le gênaient ensuite, il s'en affranchissait le plus délibérément du monde.

Cependant, il ne lui vint pas à l'esprit d'essayer même de se soustraire aux conventions arrêtées avec Mlle de Sauvebourg.

Pour dire vrai, l'énergie de cette jeune fille lui imposait extraordinairement, elle lui faisait peur.

Pris entre le risque de se compromettre et les menaces qu'il la croyait fort capable de tenir, il jugea que le moindre danger était encore de lui obéir.

Démarches perdues, imprudences inutiles! Il n'apprit rien de plus que le peu qui lui avait été conté du premier coup par le minotier.

C'est que personne, dans le pays, n'en savait plus long.

Grâce aux précautions de Jean, rien de ce qui se passait à Champdoce ne transpirait au dehors, et il avait usé et abusé de son influence sur tous les gens du château pour les empêcher de rien rapporter de l'état du duc.

Force fut donc à Dauman de recourir à la fille de la mère Rouleau.

Il avait, pour lui ouvrir les portes du château, un prétexte admirable: de l'argent à réclamer à Méchinet, le berger vétérinaire, qui lui devait une soixantaine d'écus.

Il fit donc venir Françoise, laquelle, hélas! n'avait plus de raisons de le craindre, et l'endoctrina assez habilement pour qu'il lui fut possible de prendre les informations essentielles, sans se douter le moindrement du but réel de sa mission.

Même, pour plus de sûreté et aussi parce que l'impatience le dévorait, il l'accompagna jusqu'au bas de la côte de Champdoce, et lui dit qu'il allait s'asseoir et l'attendre.

C'était à cet endroit qu'il devait rencontrer Mlle de Sauvebourg.

Il n'attendit pas longtemps.

Vingt minutes s'étaient à peine écoulées lorsqu'il aperçut en haut de là côte sa commissionnaire qui revenait grand train. Il se leva tout palpitant.

—Eh bien!... lui cria-t-il d'abord, ce mauvais payeur de Méchinet t'a-t-il remis mon dû?

—Ma fine!... non, Président, et je n'ai seulement pas pu lui parler.

—Il était absent?

—Je crois bien que non, mais depuis que le maître est malade on tient les portes du château verrouillées et on ne laisse entrer personne. Il paraît qu'il est bien bas, ce pauvre monsieur, bien bas...

—On t'a dit sa maladie, au moins?

—Non, ce que je vous en conte, je le tiens du fils de la Jubon, que j'ai trouvé dans la cour; il m'en aurait débité plus long, mais M. Jean est arrivé...

—Le vieux domestique du duc?

Françoise cligna malicieusement de l'œil.

—Précisément, répondit-elle. M. Jean était comme un furieux. Toi, a-t-il crié à Jubon, va-t-en voir à l'étable si j'y suis! Alors il s'est retourné vers moi. Et toi, la fille, m'a-t-il demandé, que veux-tu? Naturellement je lui ai expliqué que je venais pour Méchinet. Mais il m'a coupé la parole, en me disant: C'est bon, il n'est pas ici; tourne-moi les talons, tu repasseras le mois qui vient...

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