INTRODUCTION (continued 8)
Allyre Bureau translation
LI
LA COURSE AUX MASSUES.
Le lendemain arriva. C'était le jour oû nous devions entrer en scène. Nos ennemis procédèrent aux préparatifs. Ils allèrent au bois, en revinrent avec des branches en forme de massues, fraîchement coupées, et s'habillèrent comme pour une course ou une partie de paume. Dès le matin, on nous conduisit devant la façade du temple. En arrivant, mes yeux se portèrent sur la terrasse. Ma bien-aimée était là; elle m'avait reconnu. Mes vêtements en lambeaux étaient souillés de sang et de boue; mes cheveux pleins de terre; mes bras, couverts de cicatrices; ma figure et mon cou, noirs de poudre; malgré tout cela, elle m'avait reconnu. Les yeux de l'amour pénètrent tous les voiles.
Je n'essayerai pas de décrire la scène qui suivit. Y eut-il jamais situation plus terrible, émotions plus poignantes, coeurs plus brisés! Un amour comme le nôtre, tantalisé par la proximité! Nous étions presque à portée de nous embrasser, et cependant le sort élevait entre nous une infranchissable barrière; nous nous sentions séparés pour jamais; nous connaissions mutuellement le sort qui nous était réservé; elle était sûre de ma mort; et moi… Des milliers de pensées, toutes plus affreuses les unes que les autres, nous remplissaient le coeur. Pourrais-je les énumérer ou les dire? Les mots sont impuissants à rendre de pareilles émotions. L'imagination du lecteur y suppléera. Ses cris, son désespoir, ses sanglots déchirants me brisaient le coeur. Pâle et défaite, ses beaux cheveux en désordre, elle se précipitait avec frénésie vers le parapet comme si elle eût voulu le franchir. Elle se débattait entre les bras de ses compagnes qui cherchaient à la retenir; puis l'immobilité succédait aux transports. Elle avait perdu connaissance, on l'entraînait hors de ma vue.
J'avais les pieds et les poings liés. Deux fois pendant cette scène j'avais voulu me dresser, ne pouvant maîtriser mon émotion: deux fois j'étais retombé. Je cessai mes efforts et restai couché sur le sol dans l'agonie de mon impuissance. Tout cela n'avait pas duré dix secondes; mais que de souffrances accumulées dans un seul instant! C'était la condensation des misères de toute une vie.
Pendant près d'une demi-heure je ne vis rien de ce qui se passait autour de moi. Mon esprit n'était point absorbé, mais paralysé, mais tout à fait mort. Je n'avais plus de pensée. Enfin, je sortis de ma stupeur. Les sauvages avaient achevé de tout préparer pour leur jeu cruel. Deux rangées d'hommes se déployaient parallèlement sur une longueur de plusieurs centaines de yards. Ils étaient armés de massues et placés en face les uns des autres à une distance de trois à quatre pas. Nous devions traverser en courant l'espace compris entre les deux lignes, recevant les coups de ceux qui pouvaient nous atteindre au passage. Celui qui aurait réussi à franchir toute la ligne et à atteindre le pied de la montagne avant d'être repris, devait avoir la vie sauve. Telle était du moins la promesse!
—Est-ce vrai, Sanchez! demandai-je tout bas au toréro qui était près de moi.
—Non, me répondit-il sur le même ton. C'est un moyen de vous exciter à mieux courir, afin d'animer le jeu. Vous devez mourir dans tous les cas. Je les ai entendus causer de cela.
En bonne conscience. C'eût été une mince faveur que de nous accorder la vie à de telles conditions; car l'homme le plus vigoureux et le plus agile n'aurait pu les remplir.
—Sanchez, dis-je encore au toréro, Séguin était votre ami. Vous ferez tout ce que vous pourrez pour elle.
Sanchez savait bien de qui je voulais parler.
—Je le ferai, je le ferai! répondit-il paraissant profondément ému.
—Brave Sanchez! Dites-lui tout ce que j'ai souffert pour elle… Non, non; ne lui parlez pas de cela!
Je ne savais vraiment plus ce que je disais.
—Sanchez, ajoutai-je encore, une idée qui m'avait déjà traversé l'esprit me revenant, ne pourriez-vous pas… un couteau, une arme… n'importe quoi… ne pourriez-vous pas me procurer une arme quand on me déliera?
—Cela ne vous servirait à rien. Vous n'échapperiez pas quand vous en auriez cinquante.
—Cela se peut. Mais j'essayerai. Le pire qui puisse m'arriver, c'est de mourir; et j'aime mieux mourir au milieu d'une lutte.
—Ça vaudrait mieux, en effet, murmura le toréro. J'essayerai de vous procurer une arme; mais je pourrai bien le payer de… Il fit une pause. Regardez derrière vous, continua-t-il d'un ton significatif, tout en levant les yeux comme pour examiner le profil des montagnes, vous apercevrez un tomahawk. Je crois qu'il est assez mal gardé, et que vous pourrez facilement vous en emparer.
Je compris et je regardai autour de moi.
Dacoma était à quelques pas, surveillant le départ des coureurs.
Je vis l'arme à sa ceinture: elle pendait négligemment. On pouvait l'arracher.
Je tiens beaucoup à la vie, et je suis capable de déployer une grande énergie pour la défendre. Je n'avais pas encore eu occasion de faire preuve de cette énergie dans les aventures que nous avions traversées. J'étais resté jusque-là spectateur presque passif des scènes qui avaient eu lieu, et généralement, je les avais contemplées avec un certain dégoût. Mais, dans d'autres circonstances, j'ai pu vérifier ce trait distinctif de mon caractère. Sur le champ de bataille, à ma connaissance, il m'est arrivé trois fois de devoir mon salut à ma vive perception du danger et à ma promptitude pour y échapper. Un peu plus on un peu moins brave, j'eusse été perdu: cela peut sembler obscur, énigmatique; mais c'est un fait d'expérience.
Quand j'étais jeune, j'étais renommé pour ma rapidité à la course. Pour sauter et pour courir, je n'avais jamais rencontré mon supérieur; et mes anciens camarades de collège se rappellent encore les prouesses de mes jambes. Ne croyez pas que je cite ces particularités pour m'enorgueillir. La première est un simple détail de mon caractère, les autres sont des facultés physiques dont aujourd'hui, parvenu à l'âge mûr, je me sens trop peu fier. Je les rappelle uniquement pour expliquer ce qui va suivre.
Depuis le moment où j'avais été pris, j'avais constamment ruminé des plans d'évasion. Mais je n'avais pas trouvé la plus petite occasion favorable. Tout le long de la route, nous avions été surveillés avec la plus stricte vigilance. J'avais passé la dernière nuit à combiner un nouveau plan qui m'était venu en tête en voyant Sanchez sur son cheval. Ce plan, je l'avais complètement mûri, et il n'y manquait que la possession d'une arme. J'avais bon espoir d'échapper; je n'avais eu ni le temps, ni l'occasion de parler de mon projet au toréro, et, d'ailleurs, il ne m'eût servi de rien de le lui raconter. Même sans arme, j'entrevoyais la chance de me sauver; mais, j'avais besoin d'en avoir une pour le cas où il se trouverait parmi les sauvages un meilleur coureur que moi. Je pouvais être tué; c'était même assez vraisemblable; mais cette mort était moins affreuse que celle qui m'était réservée pour le lendemain. Avec ou sans arme, j'étais décidé à tenter l'aventure, au risque d'y périr.
On déliait O'Cork. C'était lui qui devait courir le premier. Il y avait un cercle de sauvages autour du point de départ: les vieillards et les infirmes du village qui se tenaient là pour jouir du spectacle. On n'avait pas peur que nous prissions la fuite; on n'y pensait même pas; une vallée fermée avec un poste à chaque issue; des chevaux en quantité tout près de là, et qu'on pouvait monter en un instant. Il était impossible de s'échapper, du moins le pensaient-ils.
O'Cork partit. Pauvre Barnay; c'était un triste coureur! Il n'avait pas fait dix pas dans l'avenue vivante, qu'il recevait un coup de massue, et on l'emportait sanglant et inanimé, au milieu des rires de la foule enchantée. Un second subit le même sort, puis un troisième: c'était mon tour; on me délia. Je me dressai sur mes pieds, j'employai le peu d'instants qui m'étaient accordés à me détirer les membres, à concentrer dans mon âme et dans mon corps toute l'énergie dont j'étais capable pour faire face à une circonstance aussi désespérée. Le signal de se tenir prêt fut donné aux Indiens. Ils reprirent leurs places, brandissant leurs massues, et impatients de me voir partir.
Dacoma était derrière moi. D'un regard de côté, j'avais mesuré l'espace qui me séparait de lui. Je reculai de quelques pas, feignant de vouloir me donner un peu plus d'élan; quand je fus sur le point de le toucher, je fis brusquement volte-face; avec l'agilité d'un chat et la dextérité d'un voleur, je saisis le tomahawk et l'arrachai de sa ceinture. J'essayai de le frapper, mais, dans ma précipitation, je le manquai; je n'avais pas le temps de recommencer; je me retournai et pris ma course. Dacoma était immobile de surprise, et j'étais hors de son atteinte avant qu'il eût fait un mouvement pour me suivre.
Je courais, non vers l'avenue formée par les guerriers, mais vers un côté du cercle des spectateurs qui, je l'ai dit, était formé de vieillards et d'infirmes. Ceux-ci avaient tiré leurs couteaux et leurs rangs serrés me barraient le chemin. Au lieu d'essayer de me frayer une voie au milieu d'eux, ce à quoi j'aurais pu ne pas réussir, je m'élançai d'un bond terrible et sautai par-dessus leurs épaules. Deux ou trois de ceux qui étaient en arrière cherchèrent à m'arrêter au moment où je passai près d'eux; mais je les évitai, et, un instant après, j'étais au milieu de la plaine; le village entier était lancé sur mes traces.
Ma direction était déterminée d'avance dans mon esprit, et sans la ressource que j'avais en vue, je n'aurais pas tenté l'aventure: je courais vers l'endroit où étaient les chevaux. Il s'agissait de ma vie, et je n'avais pas besoin d'être autrement encouragé à faire de mon mieux. J'eus bientôt distancé ceux qui étaient le plus près de moi au départ. Mais les meilleurs coureurs se trouvaient parmi les guerriers qui avaient formé la haie, et ceux-là commençaient à dépasser les autres. Néanmoins, ils ne gagnaient pas sur moi. J'avais encore mes jambes de collégien. Après un mille de chasse, je vis que j'étais à moins de la moitié de cette distance de la caballada, et à plus de trois cents yards de ceux qui me poursuivaient; mais, à ma grande terreur, en jetant un regard en arrière, je vis des hommes à cheval. Ils étaient encore bien loin; mais ils ne tarderaient pas à m'atteindre. Étais-je assez près pour qu'il pût m'entendre? Je criai de toute ma force, et sans ralentir ma course: «Moro, Moro!»
Il se fit un mouvement parmi les chevaux, qui se mirent à secouer leurs têtes, puis, j'en vis un sortir des rangs et se diriger vers moi au galop. Je le reconnus à son large poitrail noir et à son museau roux: c'était Moro, mon brave et fidèle Moro! Les autres suivaient en foule, mais, avant qu'ils fussent arrivés sur moi, j'avais atteint mon cheval, et, tout pantelant, je m'étais élancé sur son dos! Je n'avais pas de bride, mais ma bonne bête était habituée à obéir à la voix, à la main et aux genoux; je la dirigeai à travers le troupeau, vers l'extrémité occidentale de la vallée. J'entendais les hurlements des chasseurs à cheval, pendant que je traversais la caballada; je jetai un regard en arrière; une bande de vingt hommes environ courait après moi au triple galop. Mais je ne les craignais plus maintenant. Je connaissais trop bien Moro. Quand j'eus franchi les douze milles de la vallée et gravi la pente de la Sierra, j'aperçus ceux qui me poursuivaient loin derrière, dans la plaine, à cinq ou six milles pour le moins.
LII
COMBAT AU BORD D'UN PRÉCIPICE.
Un repos de plusieurs jours avait rendu à mon cheval toute son énergie, et il gravit la pente rocailleuse d'un pas rapide. Il me communiquait une partie de sa vigueur, et je sentais mes forces revenir. C'était heureux, car j'allais avoir bientôt à m'en servir. J'approchais de l'endroit où le poste était établi. Au moment où je m'étais échappé de la ville, tout entier au péril immédiat, je ne m'étais plus préoccupé de ce dernier danger. La pensée m'en revint tout à coup, et je commençai à faire provision de courage pour l'affronter. Je savais qu'il y avait un poste sur la montagne: Sanchez me l'avait appris, et il le tenait de la bouche des Indiens.
Combien d'hommes allais-je rencontrer là? Deux étaient bien suffisants, plus que suffisants pour moi, affaibli que j'étais et n'ayant d'autre arme qu'un tomahawk dont j'étais fort peu habile à me servir. Sans aucun doute, ces hommes auraient leurs arcs, leurs lances, leurs tomahawks et leurs couteaux. Toutes les chances étaient contre moi. A quel endroit les trouverais-je? En qualité de vedettes, leur principal devoir était de surveiller le dehors. Ils devaient donc être à une place d'où on pût découvrir cette plaine. Je me rappelais parfaitement bien la route: c'était celle par laquelle nous avions pénétré dans la vallée. Il y avait une plate-forme sur le sommet occidental de la Sierra. Le souvenir m'en était resté parce que nous y avions fait halte pendant que notre guide allait en reconnaissance en avant.
Un rocher surplombait cette plate-forme; je me souvenais aussi de cela; car, pendant l'absence du guide, Séguin et moi nous avions mis pied à terre et nous l'avions gravi. De ce rocher, on découvrait tout le pays extérieur au nord et à l'ouest. Sans aucun doute, les vedettes avaient choisi ce point. Seraient-elles sur le sommet? Dans ce cas, le meilleur parti à prendre était de passer au galop, de manière à ne pas leur donner de temps de descendre, et à courir seulement le risque des flèches et des lances. Passer au galop! Non, cela était impossible; aux deux extrémités de la plate-forme la route se rétrécissait jusqu'à n'avoir pas deux pieds de largeur, bordée d'un côté par un rocher à pic, et de l'autre par le précipice du canon. C'était une simple saillie de rocher qu'il était dangereux de traverser, même à pied et à pas comptés. De plus, mon cheval avait été referré à la Mission. Les fers étaient polis par la marche, et la roche était glissante comme du verre.
Pendant que toutes ces pensées roulaient dans mon esprit, j'approchais du sommet de la Sierra. La perspective était redoutable; le péril que j'allais affronter était extrême, et dans toute autre circonstance, il m'aurait fait reculer. Mais le danger qui était derrière moi ne me permettait pas d'hésiter; et sans savoir au juste comment je m'y prendrais, je poursuivais mon chemin. Je m'avançais avec précaution, dirigeant mon cheval sur les parties les plus molles de la route, pour amortir le bruit de ses pas. A chaque détour, je m'arrêtais et sondais du regard; mais je n'avais pas de temps à perdre, et mes haltes étaient courtes. Le sentier s'élevait à travers un bois épais de cèdres et de pins rabougris. Il décrivait un zigzag sur le penchant de la montagne. Près du sommet, il tournait brusquement vers la droite et entrait dans le canon. Là commençait la saillie de roc qui continuait la route et régnait tout le long du précipice. En atteignant ce point, je découvris le rocher oû je m'attendais à voir la sentinelle.
Je ne m'étais point trompé; elle était là; et je fus agréablement surpris de voir qu'il n'y avait qu'un seul homme. Il était assis sur la cime du rocher le plus élevé, et son corps brun se détachait distinctement sur le bleu pâle du ciel. La distance qui me séparait de lui était de trois cents yards au plus, et il me fallait. Suivre la saillie qui me rapprochait de lui jusqu'au tiers environ de cette distance. Au moment où je l'aperçus, je m'arrêtai pour me reconnaître. Il ne m'avait encore ni vu ni entendu; il me tournait le dos et paraissait observer attentivement la plaine du côté de l'ouest. A côté de la roche sur laquelle il était assis, sa lance était plantée dans le sol; son bouclier, son arc et son carquois, appuyés contre. Je voyais sur lui le manche d'un couteau et un tomahawk.
Mes instants étaient comptés; en un clin d'oeil j'eus je pris ma résolution. C'était d'atteindre le défilé, et de tâcher de le traverser avant que l'Indien eût le temps de descendre pour me couper le chemin. Je pressai les flancs de mon cheval. J'avançai, avec lenteur et prudence, pour deux raisons: d'abord parce que Moro n'osait pas aller plus vite, et puis, parce que j'espérais ainsi passer sans attirer l'attention de la sentinelle. Le torrent mugissait au-dessous; le bruit pouvait étouffer celui des sabots sur le roc. J'allais donc, soutenu par cet espoir. Mon oeil passait du périlleux sentier au sauvage, et du sauvage au sentier que mon cheval suivait, frissonnant de terreur. Quand j'eus marché environ vingt pas le long de la saillie, j'arrivai en vue de la plate-forme; là, j'aperçus un groupe qui me fit saisir en tremblant la crinière de Moro: c'était un signe par lequel je m'arrêtais toujours quand je ne voulais pas me servir du mors. Il demeura immobile, et je considérai ce que j'avais devant moi.
Deux chevaux, deux mustangs, et un homme, un Indien! Les mustangs, sellés et bridés, se tenaient tranquillement sur la plate-forme, et un lasso, attaché à la selle de l'un, était enroulé au poignet de l'Indien. Celui-ci, accroupi, le dos appuyé à un rocher, les bras sur les genoux et la tête sur les bras, paraissait endormi. Près de lui, son arc, ses flèches, sa lance et son bouclier. La situation était terrible. Je ne pouvais plus passer sans être entendu par celui-là, et il fallait absolument passer. Quand même je n'aurais pas été poursuivi, il ne m'était plus possible de reculer, car le passage était trop étroit pour que mon cheval pût se retourner. Je pensai à me laisser glisser à terre, à m'avancer à pas de loup, et d'un coup de tomahawk… Le moyen était cruel; mais je n'avais pas le choix et l'instinct de la conservation parlait plus haut que tous les sentiments. Mais il était écrit que je n'aurais pas recours à cette terrible extrémité. Moro, impatient de sortir d'une position aussi dangereuse, renifla et frappa le roc de son sabot. A ce bruit les chevaux espagnols répondirent par un hennissement. Les sauvages furent aussitôt sur leurs pieds, et leurs cris simultanés m'apprirent que tous deux m'avaient aperçu. La sentinelle du haut rocher saisit sa lance et se précipita en avant; mais je m'occupais exclusivement, pour le moment, de son camarade. Celui-ci, en me voyant, avait saisi son arc, et, machinalement, avait sauté sur son cheval; puis, avec un cri sauvage, il s'était avancé à ma rencontre sur l'étroit sentier. Une flèche siffla à mes oreilles; dans sa précipitation, il avait mal visé.
Les têtes de nos chevaux se rencontrèrent. Ils restèrent ainsi, les yeux dilatés, soufflant de leurs naseaux. Tous les deux semblaient partager la fureur de leurs cavaliers et comprendre qu'il s'agissait d'un combat mortel. Ils s'étaient rencontrés dans l'endroit le plus resserré du passage. Ni l'un ni l'autre ne pouvait retourner sur ses pas; il fallait que l'un des deux fût précipité dans l'abîme: une chute de plus de mille pieds, et le torrent au fond! Je m'arrêtai avec un sentiment profond de désespoir. Pas une arme avec laquelle je pusse atteindre mon ennemi; lui, il avait son arc, et je le voyais ajuster une seconde flèche sur la corde. Au milieu de cette crise, trois idées se croisèrent dans mon cerveau se suivant comme trois éclairs. Mon premier mouvement fut de pousser Moro en avant, comptant sur sa force supérieure pour précipiter l'autre. Si j'avais eu une bride et des éperons, je n'aurais pas hésité; mais je n'avais ni l'une ni les autres; la chance était trop redoutable; puis, je pensai à lancer mon tomahawk à la tête de mon antagoniste. Enfin, je m'arrêtai à ceci: mettre pied à terre et m'attaquer au cheval de l'Indien. C'était évidemment le meilleur parti: en un instant je me laissai glisser du côté du rocher. Au moment où je descendais, une flèche me frôla la joue; j'avais été préservé par la promptitude de mon mouvement.
Je rampai le long des flancs de mon cheval et me plaçai devant le nez du mustang. L'animal, semblant deviner mon intention, se cabra en renâclant; mais il lui fallut bien retomber à la même place. L'Indien préparait une troisième flèche, mais celle-ci ne devait jamais partir. Au moment où les sabots du mustang refrappaient le rocher, mon tomahawk s'abattait entre ses deux yeux. Je sentis le craquement de l'os sous le fer de la hachette. Immédiatement je vis disparaître dans l'abîme cheval et cavalier, celui-ci poussant un cri terrible et cherchant vainement à s'élancer de la selle. Il y eut un moment de silence, un long moment;—ils tombaient, ils tombaient… Enfin, on entendit un bruit sourd,—le choc de leurs corps rencontrant la surface de l'eau! Je n'eus pas la curiosité de regarder au fond, et d'ailleurs je n'en aurais pas eu le temps. Quand je me relevai (car je m'étais mis à genoux pour frapper), je vis l'autre sauvage atteignant la plateforme. Il ne s'arrêta pas un instant, mais vint en courant sur moi et la lance en arrêt. J'allais être traversé d'outre en outre, si je ne réussissais pas à parer le coup. Heureusement la pointe rencontra le fer de ma hache; la lance détournée passa derrière moi, et nos corps se rencontrèrent avec une violence qui nous fit rouler tous deux au bord du précipice.
Aussitôt que j'eus repris mon équilibre, je recommençai l'attaque, serrant mon adversaire de près, afin qu'il ne pût pas se servir de sa lance. Voyant cela, il abandonna cette arme et saisit son tomahawk. Nous combattions corps à corps, hache contre hache! Tour à tour nous avancions ou nous reculions, suivant que nous avions à parer ou à frapper. Plusieurs fois nous nous saisîmes en tâchant de nous précipiter l'un l'autre dans l'abîme; mais la crainte d'être entraînés retenait nos efforts; nous nous lâchions et recommencions la lutte au tomahawk. Pas un mot n'était échangé entre nous. Nous n'avions rien à nous dire; nous ne pouvions d'ailleurs nous comprendre. Notre seule pensée, notre seul but était de nous débarrasser l'un de l'autre, et il fallait absolument, pour cela, que l'un de nous deux fût tué. Dès que nous avions été aux prises, l'Indien avait interrompu ses cris; nous nous battions en silence et avec acharnement. De temps en temps une exclamation sourde, le sifflement de nos respirations, le choc de nos tomahawks, le hennissement de nos chevaux et le mugissement continuel du torrent: tels étaient les seuls bruits de la lutte. Pendant quelques minutes nous combattîmes sur l'étroit sentier; nous nous étions fait plusieurs blessures, mais ni l'un ni l'autre n'était grièvement atteint. Enfin je réussis à faire reculer mon adversaire jusqu'à la plate-forme. Là nous avions du champ, et nous nous attaquâmes avec plus d'énergie que jamais. Après quelques coups échangés, nos tomahawks se rencontrèrent avec une telle violence, qu'ils nous échappèrent des mains à tous deux. Sans chercher à recouvrer nos armes, nous nous précipitâmes l'un sur l'autre, et après une courte lutte corps à corps, nous roulâmes à terre. Je croyais que mon adversaire avait un couteau, mais je m'étais sans doute trompé, car il s'en serait certainement servi. Je reconnus bientôt qu'il était plus vigoureux que moi. Ses bras musculeux me serraient à me faire craquer les côtes. Nous roulions ensemble, tantôt dessus tantôt dessous. Chaque mouvement nous rapprochait du précipice! Je ne pouvais me débarrasser de son étreinte. Ses doigts nerveux étaient serrés autour de mon cou; il m'étranglait… Mes forces m'abandonnèrent; je ne pus résister plus longtemps; je me sentis mourir. J'étais… je… O Dieu! Pardon!—Oh!
Mon évanouissement ne dut pas être long, car, quand la conscience me revint, je sentis encore la sueur de mes efforts précédents, et mes blessures étaient toutes saignantes, la vie reprenait possession de mon être; j'étais toujours sur la plate-forme; mais qu'était donc devenu mon adversaire? Comment ne m'avait-il pas achevé? Pourquoi ne m'avait-il pas jeté dans l'abîme? Je me soulevai sur un bras et regardai autour de moi. Je ne vis d'autre être vivant que mon cheval et celui de l'Indien galopant sur la plate-forme et se livrant un combat à coups de tête et à coups de pieds. Mais j'entendais un bruit, le bruit d'une lutte terrible: les rugissements rauques et entrecoupés d'un chien dévorant un ennemi, mêlés aux cris d'une voix humaine, d'une voix agonisante! Que signifiait cela? Il y avait une crevasse sur la plate-forme, une crevasse assez profonde, et le bruit paraissait sortir de là. Je me dirigeai de ce côté. C'était un affreux spectacle. La ravine avait environ dix pieds de profondeur, et, tout au fond, parmi les épines et les cactus, un chien énorme était en train de déchirer quelque chose qui criait et se débattait. C'était un homme, un Indien. Tout me fut expliqué. Le chien, c'était Alp; l'homme, c'était mon dernier adversaire.
Au moment où j'arrivai sur le bord de la crevasse, le chien tenait son ennemi sous lui et le renversait à chaque nouvel effort que celui-ci faisait pour se relever. Le sauvage criait comme un désespéré. Il me sembla voir l'animal enfonçant ses crocs dans la gorge de l'Indien; mais d'autres préoccupations m'empêchèrent de regarder plus longtemps. J'entendis des voix derrière moi. Les sauvages lancés à ma poursuite atteignaient le canon et pressaient leurs chevaux vers la saillie.
M'élancer sur mon cheval, le diriger vers la sortie, tourner le rocher et descendre la montagne, fut l'affaire d'un moment. En approchant du pied, j'entendis du bruit dans les buissons qui bordaient la route, un animal en sortait à quelques pas derrière moi: c'était mon Saint-Bernard. En venant auprès de moi, il poussa un long hurlement et se mit à remuer la queue. Je ne comprenais pas comment il avait pu s'échapper, car les Indiens avaient dû atteindre la plate-forme avant qu'il eût pu sortir de la ravine; mais le sang frais lui souillait ses babines et le poil de sa poitrine, montrait qu'il en avait mis un, tout au moins, hors d'état de le retenir. En arrivant sur la plaine, je jetai un coup d'oeil en arrière. Les Indiens descendaient la pente de la Sierra. J'avais près d'un demi-mille d'avance, et, prenant la montagne Neigeuse pour guide, je me lançai dans la prairie ouverte devant moi.
LIII
RENCONTRE INESPÉRÉE.
Quand je quittai le pied de la montagne, le pic blanc se montrait devant moi à la distance de trente milles. Jusque-là on ne voyait pas une colline, pas un buisson, sauf quelques arbrisseaux nains l'artemisia. Il n'était pas encore midi. Pourrais-je atteindre la montagne Neigeuse avant le coucher du soleil? Dans ce cas, je me proposais de prendre notre ancienne route vers la mine. De là, je gagnerais le Del-Norte en suivant une branche du Paloma ou quelque autre cours d'eau latéral. Tel était à peu près mon plan.
Je devais m'attendre à être poursuivi jusqu'aux portes d'El Paso; quand j'eus fait un mille environ, un coup d'oeil en arrière me fit voir les Indiens débouchant dans la plaine et galopant après moi.
Ce n'était plus une question de vitesse. Pas un de leurs chevaux ne pouvait lutter avec le mien. Mais Moro aurait-il le même fond que leurs mustangs? Je connaissais la nature nerveuse, infatigable de cette race espagnole; je les savais capables de galoper sans interruption pendant une journée entière, et je n'étais pas sans inquiétude sur le résultat d'une lutte prolongée. Pour l'instant, il m'était facile de garder mon avance sans presser mon cheval, dont je tenais à ménager les forces. Tant qu'il ne serait pas rendu, je ne risquais pas d'être atteint; je galopais donc posément, observant les mouvements des Indiens et me bornant à conserver ma distance. De temps en temps je sautais à terre pour soulager Moro, et je courais côte à côte avec lui.
Mon chien suivait, jetant parfois un regard intelligent sur moi et semblant avoir conscience du motif qui me faisait voyager avec une telle hâte. Pendant tout le jour je restai en vue des Indiens; je pouvais distinguer leurs armes et les compter; ils étaient environ une vingtaine en tout. Les traînards avaient tourné bride, et les hommes bien montés continuaient seuls la poursuite. En approchant du pied de la montagne Neigeuse, je me rappelai qu'il y avait de l'eau à notre ancien campement dans le défilé. Je pressai mon cheval pour gagner le temps de nous rafraîchir tous les deux. J'avais l'intention de faire une courte halte, de laisser le noble animal reprendre haleine et se refaire un peu aux dépens de l'herbe grasse qui entourait le ruisseau. Mon salut dépendait de la conservation de ses forces, et c'était le moyen de les lui conserver.
Le soleil était près de se coucher quand j'atteignis le défilé. Avant de m'engager au milieu des rochers, je jetai un coup d'oeil en arrière. J'avais gagné du terrain pendant la dernière heure. Ils étaient au moins à trois milles derrière, et leurs chevaux paraissaient fatigués. Tout en continuant ma course, je me mis à réfléchir. J'étais maintenant sur une route connue; mon courage se ranimait, mes espérances, si longtemps obscurcies, renaissaient brillantes et vivaces. Toute mon énergie, toute ma fortune, toute ma vie, allaient être consacrées à un seul but. Je lèverais une troupe plus nombreuse que toutes celles qu'avait commandées Séguin. Je trouverais des hommes parmi les employés de la caravane, à son retour; j'irais fouiller tous les postes de trappeurs et de chasseurs dans la montagne; j'invoquerais l'appui du gouvernement mexicain; je lui demanderais des subsides, des troupes. J'en appellerais aux citoyens d'El Paso, de Chihuahua, de Durango, je…
—Par Josaphat! voilà un camarade qui galope sans selle et sans bride!
Cinq ou six hommes armés de rifles sortirent des rochers et m'entourèrent.
—Que je sois mangé par un Indien si ce n'est pas le jeune homme qui m'a pris pour un ours gris! Billye! regarde donc! Le voilà, c'est lui, c'est lui-même! Hi! hi! hi! ho! ho!
—Rubé! Garey!
—Eh quoi! par Jupiter! c'est mon ami Haller! hourrah! Mon vieux camarade! est-ce que vous ne me reconnaissez pas?
—Saint-Vrain!
—Lui-même, parbleu! Est-ce que je suis changé? Quant à vous, il m'eût été difficile de vous reconnaître, si le vieux trappeur ne nous avait pas instruit de tout ce qui vous est arrivé. Mais, dites-moi donc, comment avez-vous pu vous tirer des mains des Philistins?
—D'abord, dites-moi ce que vous êtes ici, et pourquoi vous y êtes?
—Oh! nous sommes un poste d'avant-garde! l'armée est là-bas.
—L'armée?
-Oui; nous l'appelons ainsi. Il y a là six cents hommes: et c'est une véritable armée pour ce pays-ci.
—Mais, qui? Quels sont ces hommes?
—Il y en a de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Il y a des habitants de Chihuahua et d'El Paso, des nègres, des chasseurs, des trappeurs, des voituriers; votre humble serviteur commande la troupe de ces derniers. Et puis, il y a la bande de notre ami Séguin.
—Séguin! est-il…
-Quoi? C'est notre général en chef. Mais venez: le camp est établi près de la fontaine. Allons-y. Vous paraissez affamé, et j'ai dans mes bagages une provision de paso première qualité. Venez!
—Attendez un instant, je suis poursuivi!
-Poursuivi! s'écrièrent les chasseurs levant tous en même temps leurs rifles et regardant vers l'entrée de la ravine. Combien?
-Une vingtaine environ.
—Sont-ils sur vos talons?
—Non.
—Dans combien de temps pourront-ils arriver?
—Ils sont à trois milles, avec des chevaux fatigués, comme vous pouvez l'imaginer.
—Trois quarts d'heure, une demi-heure, tout au moins. Venez! nous avons le temps d'aller là-bas et de tout préparer pour les bien recevoir. Rubé! restez-là avec les autres; nous serons revenus avant qu'ils arrivent, Venez, Haller! venez!
Je suivis mon excellent ami, qui me conduisit à la source. Là, je trouvai l'armée; elle en avait bien la physionomie, car deux ou trois cents hommes étaient en uniforme; c'étaient les volontaires de Chihuahua et d'El Paso. La dernière incursion des Indiens avait porté au comble l'exaspération des habitants, et cet armement inaccoutumé en était la conséquence. Séguin, avec le reste de sa bande, avait rencontré les volontaires à El Paso, et les avait conduits en toute hâte sur les traces des Navajoès. C'est par lui que Saint-Vrain avait su que j'étais prisonnier, et celui-ci, dans l'espoir de me délivrer, s'était joint à l'expédition avec environ quarante ou cinquante des employés de la caravane. La plupart des hommes de la bande de Séguin avaient échappé au combat de la barranca; j'appris avec plaisir qu'El Sol et la Luna étaient du nombre. Ils accompagnaient Séguin, et je les trouvai dans sa tente.
Séguin m'accueillit comme on accueille le porteur d'heureuses nouvelles. Elles étaient sauves encore. Ce fut tout ce que je pus lui dire, et tout ce qu'il voulait savoir. Nous n'avions pas de temps à perdre en vaines paroles.
Cent hommes montèrent immédiatement à cheval et se dirigèrent vers la ravine. En arrivant à l'avant-poste, ils conduisirent leurs chevaux derrière les rochers et se mirent en embuscade.
L'ordre était de prendre tous les Indiens, morts ou vifs. On avait pour instructions de laisser l'ennemi s'engager dans la ravine jusqu'au delà de l'embuscade, de le suivre jusqu'en vue du corps d'armée et de le prendre ainsi entre deux feux.
Au-dessus du cours d'eau, la ravine, était rocheuse et les chevaux n'y laissaient pas de traces. De plus, les Indiens, acharnés à ma poursuite, ne s'inquiéteraient pas de chercher des traces jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés près de l'eau. Du moment qu'ils auraient eu dépassé l'embuscade, pas un ne pourrait s'échapper, car le défilé était bordé de chaque côté par des rochers à pic. Quand les cent hommes furent partis, cent autres montèrent à cheval et se placèrent en observation devant le passage. L'attente ne fut pas longue. Nos arrangements étaient à peine terminés, qu'un Indien se montra à l'angle du rocher, à peu près à deux cents yards de la source. C'était le premier de la bande des Indiens. Ceux-ci avaient déjà dépassé l'embuscade, immobile et silencieuse. Le sauvage, voyant des hommes armés, s'arrêta brusquement; puis il poussa un cri, et courut en arrière vers ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple, firent volte-face; mais avant qu'ils eussent regagner la ravine, les cavaliers cachés, sortant du milieu des rochers, arrivaient sur eux au galop. Les Indiens se voyant pris et reconnaissant la supériorité du nombre, jetèrent leurs lances et demandèrent merci. Un instant après, ils étaient tous prisonniers. Tout cela n'avait pas pris une demi-heure, et nous retournâmes vers la source avec nos captifs solidement garrottés.
Les chefs se réunirent autour de Séguin pour délibérer sur un plan d'attaque contre la ville. Devions-nous partir cette nuit même? On me demanda mon avis; je répondis naturellement que le plus tôt serait le mieux pour le salut des captifs. Mes sentiments, partagés par Séguin, étaient opposés à tout délai. Nos camarades prisonniers devaient mourir le lendemain; nous pouvions encore arriver à temps pour les sauver. Comment nous y prendrions-nous pour aborder la vallée? C'était là la première question à discuter. Incontestablement, l'ennemi avait placé des postes aux deux extrémités.
Un corps aussi important que le nôtre ne pouvait s'approcher par la plaine sans être immédiatement signalé. C'était une grave difficulté.
—Divisons-nous, dit un des nommes de la vieille bande de Séguin; attaquons par les deux bouts, nous les prendrons dans la trappe.
—Wagh! répondit un autre, ça ne se peut pas. Il y a dix milles de forts là-dedans. Si nous nous montrons ainsi à ces moricauds, ils gagneront les bois avec les femmes et tout le reste, et nous aurons toutes les peines du monde à les retrouver.
Celui-ci avait évidemment raison. Nous ne devions pas attaquer ouvertement. Il fallait user de stratagème. On appela au conseil un homme qui devait bientôt lever la difficulté: c'était le vieux trappeur sans oreilles et sans chevelure, Rubé.
—Cap'n, dit-il après un moment de réflexion, nous n'avons pas besoin de nous montrer avant de nous être rendus maîtres du canon.
—Comment nous en rendrons-nous maîtres? demanda Séguin.
—Déshabillez ces vingt moricauds, répondit Rubé, montrant les prisonniers; que vingt de nous mettent leurs habits. Nous conduirons avec nous le jeune camarade, celui qui m'a pris pour un ours gris! Hi! hi! hi! Le vieux Rubé pris pour un ours gris! Nous le conduirons comme prisonnier. Maintenant, cap'n, vous comprenez?
—Ces vingt hommes iront en avant, prendront le poste et attendront le corps d'armée.
—Voilà la chose, c'est justement mon idée.
—C'est ce qu'il y a de mieux, c'est la seule chose à faire; nous agirons ainsi.
Séguin donna immédiatement l'ordre de dépouiller les Indiens de leurs vêtements. La plupart étaient revêtus d'habits pillés sur les Mexicains. Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs.
—Je vous engage, cap'n, dit Rubé voyant. Séguin se préparer à choisir les hommes de cette avant-garde, je vous engage à prendre principalement des Delawares. Ces Navaghs sont très-rusés, et on ne les attrape pas facilement. Ils pourraient reconnaître une peau blanche au clair de la lune. Ceux de nous qui iront avec eux devront se peindre en Indien, autrement nous serons éventés; nous le serons sûrement.
Séguin, suivant cet avis, choisit le plus de Delawares et de Chawnies qu'il put, et leur fit revêtir les costumes des Navajoès. Lui-même. Rubé, Garey et quelques autres, complétèrent le nombre. Quant à moi, je devais naturellement jouer le rôle de prisonnier. Les blancs changèrent d'habits et se peignirent en Indiens, genre de toilette fort usité dans la prairie, et auquel ils étaient tous habitués. Pour Rubé, la chose ne fut pas difficile. Sa couleur naturelle suffisait presque pour ce déguisement. Il ne se donna pas la peine d'ôter sa blouse et son pantalon. Il aurait fallu les couper, et il ne se souciait pas de sacrifier ainsi son vêtement favori. Il passa les autres habits par dessus, et, peu d'instants après, se montra revêtu de calzoneros tailladés, ornés de boutons brillants depuis la hanche jusqu'à la cheville; d'une jaquette justaucorps, qui lui était échue en partage. Un élégant sombrero posé coquettement sur sa tête acheva de le transformer en un dandy des plus grotesques. Tous ses camarades accueillirent cette métamorphose par de bruyants éclats de rire, et Rubé lui-même éprouvait un singulier plaisir à se sentir aussi gracieusement harnaché. Avant que le soleil eût disparu, tout était prêt, et l'avant-garde se mettait en route. Le corps d'armée, sous la conduite de Saint-Vrain, devait suivre à une heure de distance. Quelques hommes seulement, des Mexicains, restaient à la source, pour garder les prisonniers navajoès.
LIV
LA DÉLIVRANCE.
Nous coupâmes la plaine droit dans la direction de l'entrée orientale de la vallée. Nous atteignîmes le canon à peu près deux heures avant le jour. Tout se passa comme nous le désirions. Il y avait un poste de cinq Indiens à l'extrémité du défilé; ils se laissèrent approcher sans défiance et nous les prîmes sans coup férir. Le corps d'armée arriva bientôt après, et toujours précédé de l'avant-garde, traversa le canon. Arrivés à la lisière des bois situés près de la ville, nous fîmes halte et nous nous couchâmes au milieu des arbres.
La ville était éclairée par la lune, un profond silence régnait dans la vallée. Rien ne remuait à une heure aussi matinale; mais nous apercevions deux ou trois formes noires, debout près de la rivière. C'étaient les sentinelles qui gardaient nos camarades prisonniers. Cela nous rassura; ils étaient donc encore vivants. En ce moment ils ne se doutaient guère, les pauvres diables, que l'heure de la délivrance fût si près d'eux. Pour les mêmes raisons que la première fois, nous retardions l'attaque jusqu'à ce qu'il fit jour; nous attendions comme alors, mais la perspective n'était plus la même. La ville était défendue maintenant par six cents guerriers, nombre à peu près égal au nôtre; et nous devions compter sur un combat à outrance. Nous ne redoutions pas le résultat, mais nous avions à craindre que les sauvages, par esprit de vengeance, ne missent à mort les prisonniers pendant la bataille. Ils savaient que notre principal but était de les délivrer, et, s'ils étaient vaincus, ils pouvaient se donner l'horrible satisfaction de ce massacre. Tout cela n'était que trop probable, et nous dûmes prendre toutes les mesures possibles pour empêcher un pareil résultat. Nous étions satisfaits de penser que les femmes captives étaient toujours dans le temple. Rubé nous assura que c'était leur habitude constante d'y tenir renfermées les nouvelles prisonnières pendant plusieurs jours, avant de les distribuer entre les guerriers. La reine, aussi, demeurait dans ce bâtiment.
Il fut donc décidé que la troupe travestie se porterait en avant, me conduisant comme prisonnier, aux premières lueurs du jour, et irait entourer le temple; par ce coup hardi, on mettait les captives blanches en sûreté. A un signal du clairon ou au premier coup de feu, l'armée entière devait s'élancer au galop. C'était le meilleur plan et après en avoir arrêté tous les détails, nous attendîmes l'aube. Elle arriva bientôt. Les rayons de l'aurore se mêlèrent à la lumière de la lune. Les objets devinrent plus distincts. Au moment où le quartz laiteux des rochers revêtit ses nuances matinales, nous sortîmes de notre couvert et nous nous dirigeâmes vers la ville. J'étais en apparence lié sur mon cheval, et gardé entre deux Delawares.
En approchant des maisons, nous vîmes plusieurs hommes sur les toits. Ils se mirent à courir çà et là, appelant les autres; des groupes nombreux garnirent les terrasses, et nous fûmes accueillis par des cris de félicitations. Évitant les rues, nous prîmes, au grand trot, la direction du temple. Dès que nous eûmes atteint la base des murs, nous sautâmes en bas de nos chevaux et grimpâmes aux échelles. Les parapets des terrasses étaient garnis d'un certain nombre de femmes. Parmi elles, Séguin reconnut sa fille, la reine. En un clin d'oeil elle fut emmenée et mise en sûreté dans l'intérieur. Un instant après je retrouvais ma bien-aimée auprès de sa mère et je la serrais dans mes bras. Les autres captives étaient là; sans perdre de temps en explications, nous les fîmes rentrer dans les chambres et nous gardâmes les portes, le pistolet au poing. Tout cela s'était fait en moins de deux minutes; mais avant que nous eussions fini, un cri sauvage annonçait que la ruse était découverte. Des hurlements de rage éclatèrent dans toute la ville, et les guerriers, s'élançant de leurs maisons, accoururent; vers le temple. Les flèches commencèrent à siffler autour de nous; mais à travers tous les bruits, les sons du clairon, qui donnaient le signal de l'attaque, se firent entendre.
Nos camarades sortirent du bois et; accoururent au galop. A deux cents yards de la ville, les cavaliers se divisèrent en deux colonnes, qui décrivirent, chacune, un quart de cercle pour attaquer par les deux bouts à la fois. Les Indiens se portèrent à la défense des abords du village; mais, en dépit d'une grêle de flèches qui abattit plusieurs hommes, les cavaliers pénétrèrent dans les rues, et, mettant pied à terre, combattirent les Indiens corps à corps, dans leurs murailles. Les cris, les coups de fusil, les détonations sourdes des escopettes, annoncèrent bientôt que la bataille était engagée partout. Une forte troupe, commandée par El Sol et Saint-Vrain, était venue au galop jusqu'au temple. Voyant que nous avions mis les captives en sûreté, ces hommes mirent pied à terre à leur tour et attaquèrent la ville de ce côté, pénétrant dans les maisons et forçant à sortir les guerriers qui les défendaient. Le combat devint général. L'air était ébranlé par les cris et les coups de feu. Chaque terrasse était une arène où se livraient des luttes mortelles. Des femmes en foule, poussant des cris d'épouvante, couraient le long des parapets, ou gagnaient le dehors, s'enfuyant vers les bois. Des chevaux effrayés, soufflant, hennissant, galopaient à travers les rues et se sauvaient dans la prairie, la bride traînante; d'autres, enfermés dans des parcs, se précipitaient sur les barrières et les brisaient. C'était une scène d'effroyable confusion, un terrible spectacle.
Au milieu de tout cela, j'étais simple spectateur. Je gardais la porte d'une chambre où étaient enfermées celles qui nous étaient chères. De mon poste élevé, je découvrais tout le village, et je pouvais suivre les progrès de la bataille sur tous les points. Beaucoup tombaient de part et d'autre, car les sauvages combattaient avec le courage du désespoir. Je ne redoutais pas l'issue de la lutte; les blancs avaient trop d'injures à laver, et le souvenir de tous les maux qu'ils avaient soufferts doublait leur force et leur ardeur. Ils avaient l'avantage des armes pour ce genre de combat, les sauvages étant principalement redoutables en plaine, avec leurs longues lances. Au moment où mes yeux se portaient sur les terrasses supérieures, une scène terrible attira mon attention et me fit oublier toutes les autres. Sur un toit élevé, deux hommes étaient engagés dans un combat terrible et mortel. A leurs brillants vêtements, je reconnus les combattants. C'étaient Dacoma et le Maricopa! Le Navajo avait une lance; l'autre tenait un rifle dont il se servait en guise de massue. Quand mes yeux tombèrent sur eux, ce dernier venait de parer et portait un coup que son antagoniste évita. Dacoma, se retournant subitement, revint à la charge avec sa lance, et avant qu'El Sol pût se retirer, le coup était porté et la lance lui traversait le corps. Involontairement je poussai un cri; je m'attendais à voir le noble Indien tomber. Quel fut mon étonnement en le voyant brandir son tomahawk au-dessus de sa tête, se porter en avant sur la lance, et abattre le Navajo à ses pieds! Attiré lui-même par l'arme qui le perçait d'outre en outre, il tomba sur son ennemi; mais, se relevant bientôt, il retira la lance de son corps, et, se penchant au-dessus du parapet, il s'écria:
—Viens, Luna! viens ici! Notre mère est vengée.
Je vis la jeune fille s'élancer vers le toit, suivie de Garey, et un moment après, le Maricopa tombait, sans connaissance, entre les bras du trappeur. Rubé, Saint-Vrain et quelques autres arrivèrent à leur tour et examinèrent la blessure. Je les observais avec une anxiété profonde, car le caractère de cet homme singulier m'avait inspiré une vive affection. Quelques instants après, Saint-Vrain venait me rejoindre, et j'apprenais que la blessure n'était pas mortelle. On pouvait répondre de la vie d'El Sol.
* * * * *
La bataille était finie. Les guerriers survivants avaient fui vers la forêt. On entendait encore par-ci, par-là, un coup de feu isolé et le cri d'un sauvage qu'on découvrait caché dans quelque coin. Beaucoup de captives blanches avaient été trouvées dans la ville, et on les amenait devant la façade du temple, gardée par un poste de Mexicains. Les femmes indiennes s'étaient réfugiées dans les bois. C'était heureux; car les chasseurs et beaucoup de volontaires, exaspérés par leurs blessures, échauffés par le combat, couraient partout comme des furieux. La fumée s'échappait de plus d'une maison, les flammes suivaient, et la plus grande partie de la ville ne montra bientôt plus que des monceaux de ruines fumantes. Nous passâmes la journée entière à la ville des Navajoès pour refaire nos chevaux et nous préparer à la traversée du désert. Les troupeaux pillés furent rassemblés. On tua la quantité de bestiaux nécessaire pour les besoins immédiats. Le reste fut remis en garde aux vaqueros pour être emmené. La plupart des chevaux des Indiens furent pris au lasso; les uns servirent aux captives délivrées, les autres furent emmenés comme butin. Mais il n'aurait pas été prudent de rester longtemps dans la vallée. Il y avait d'autres tribus de Navajoès vers le nord, qui pouvaient bientôt être sur notre dos. Il y avait aussi leurs alliés: la grande nation des Apaches au sud, et celle des Nijoras à l'ouest.
Nous savions que tous ces Indiens s'uniraient pour se mettre à notre poursuite. Le but de notre expédition était atteint: l'intention du chef au moins était entièrement remplie; un grand nombre de captives que leurs proches avaient crues perdues pour toujours étaient délivrées. Il se passerait quelque temps avant que les Indiens tentassent de renouveler les excursions par lesquelles ils avaient coutume de porter chaque année la désolation dans les pueblos de la frontière. Le lendemain, au lever du soleil, nous avions repassé le canon et nous nous dirigions vers la montagne Neigeuse.
LV
EL PASO DEL-NORTE.
Je ne décrirai pas notre traversée du désert, et je n'entrerai pas dans le détail des incidents de notre voyage au retour. Toutes les fatigues, toutes les difficultés étaient pour moi des sources de plaisir. J'avais du bonheur à veiller sur elle, et, tout le long de la route, ce fut ma principale occupation. Les sourires que je recevais me payaient, et au delà, de mes peines. Mais étaient-ce donc des peines? était-ce un travail pour moi que de remplir ses gourdes d'eau fraîche à chaque nouveau ruisseau, d'arranger la couverture sur sa selle, de manière à lui faire un siège commode; de lui fabriquer un parasol avec les larges feuilles du palmier; de l'aider à monter à cheval et à en descendre? Non, ce n'était pas un travail. Nous étions heureux pendant ce voyage. Moi, du moins, j'étais heureux, car j'avais accompli l'épreuve qui m'avait été imposée, et j'avais gagné ma fiancée.
Le souvenir des périls auxquels nous venions d'échapper donnait plus de prix encore à notre félicité. Une seule chose assombrissait parfois le ciel de nos pensées: la reine—Adèle!—Elle revenait au berceau de son enfance, et ce n'était pas volontairement; elle y revenait en prisonnière, prisonnière de ses propres parents, de son père et de sa mère! Pendant tout le voyage, ceux-ci veillaient sur elle avec la plus tendre sollicitude, et ne recevaient, en échange de leurs soins, que des regards froids et silencieux. Leur coeur était rempli de douleur.
Nous n'étions pas poursuivis, ou du moins l'ennemi ne se montra pas. Peut-être ne fûmes-nous pas suivis du tout. Le châtiment avait été terrible, et il devait se passer quelque temps avant que les Indiens rassemblassent les forces suffisantes pour revenir à la charge. Nous ne perdions pas un moment, d'ailleurs, et voyagions aussi vite que le permettait la composition de notre caravane. En cinq jours, nous atteignîmes la Barranca del Oro, et nous traversâmes la vieille mine, théâtre de notre lutte sanglante. Pendant notre halte au milieu des cabanes ruinées, je cherchai si je ne trouverais pas quelques vestiges de mon pauvre compagnon et du malheureux docteur. À la place où j'avais vu leurs corps, je trouvai deux squelettes dépouillés par les loups aussi complètement que s'ils avaient été préparés pour un cabinet d'anatomie. C'était tout ce qui restait des deux infortunés.
En quittant la Barranca del Oro, nous fîmes route vers les sources du rio des Mimbres et suivîmes ce cours d'eau jusqu'au Del-Norte. Le jour suivant, nous entrions dans le pueblo d'El-Paso. Notre arrivée provoqua une scène des plus intéressantes. À notre approche de la ville, la population entière se porta à notre rencontre. Quelques-uns venaient par curiosité, d'autres pour nous faire accueil et prendre part à la joie de notre retour triomphant; beaucoup étaient poussés par d'autres sentiments. Nous avions ramené avec nous un grand nombre de captives délivrées, environ cinquante, et elles furent immédiatement entourées d'une foule de citadins. Parmi cette foule, il y avait des mères, des soeurs, des amants, des maris, dont la douleur n'avait encore pu s'apaiser, et dont notre victoire terminait le deuil.
Les questions se croisaient, les regards cherchaient, l'anxiété était peinte sur toutes les figures. Les reconnaissances provoquaient des cris de joie. Mais il y avait aussi des cris de désespoir; car parmi ceux qui étaient partis quelques jours auparavant pleins de santé et d'ardeur, beaucoup n'étaient pas revenus. Un épisode entre tous, un épisode bien triste, me frappa. Deux femmes du peuple avaient jeté les yeux sur une captive, une jeune fille qui me parut avoir dix ans environ. Chacune se disait la mère de cette enfant; chacune l'avait saisie par le bras, sans violence, mais avec l'intention de la disputer à l'autre. La foule les entourait, et ces deux femmes faisaient retentir l'air de leurs cris et de leurs réclamations plaintives. L'une établissait l'âge de l'enfant, racontait précisément l'histoire de sa capture par les sauvages, signalait certaines marques sur son corps, et déclarait qu'elle était prête à faire le serment que c'était sa fille. L'autre en appelait aux spectateurs leur faisait remarquer que l'enfant n'avait pas les cheveux et les yeux de la même couleur que l'autre femme; elle montrait la ressemblance de la jeune captive avec son autre fille qui était là, et qu'elle disait être la soeur aînée. Toutes les deux parlaient en même temps et embrassaient la pauvre enfant, chacune de son côté, tout en parlant. La petite captive, tout interdite, se tenait entre les deux, recevant leurs caresses d'un air étonné. C'était une enfant charmante, costumée à l'indienne, brunie par le soleil du désert. Il était évident qu'elle n'avait nul souvenir d'aucune des deux femmes; pour elle, il n'y avait pas de mère! Tout enfant, elle avait été emmenée au désert, et, comme la fille de Séguin, elle avait oublié les impressions de ses premières années. Elle avait oublié son père, sa mère, elle avait tout oublié. C'était, comme je l'ai dit, une scène pénible à voir. L'angoisse des deux femmes, leurs appels passionnés, leurs caresses extravagantes mais pleines d'amour, leurs cris plaintifs, mêlés de sanglots et de pleurs, remplissaient le coeur de tristesse. Le débat fut terminé, à ce que je pus voir, par l'intervention de l'alcade qui, arrivé sur les lieux, confia l'enfant à la police pour être gardée jusqu'à ce que la mère véritable eût pu établir les preuves de sa maternité. Je n'ai jamais su la fin de ce petit drame.
Le retour de l'expédition à El Paso fut célébré par une ovation triomphale. Salves de canon, carillons de toutes les cloches, feux d'artifice, messes solennelles, musique en plein air dans toute la ville, rien n'y manqua. Les banquets et les réjouissances suivirent, la nuit fut éclairée par une brillante illumination de bougies, et un gran funcion de baile—un fandago—compléta la manifestation de l'allégresse générale.
Le lendemain matin, Séguin se prépara à retourner à sa vieille habitation de Del Norte, avec sa femme et ses filles. La maison était encore debout, à ce que nous avions appris. Elle n'avait pas été pillée. Les sauvages, lorsqu'ils s'en étaient emparés, s'étaient trouvés serrés de près par un gros de Paisanos, et avaient dû partir en toute hâte, avec leurs prisonnières, laissant les choses dans l'état où ils les avaient trouvées. Saint-Vrain et moi nous suivions la famille. Le chef avait pour l'avenir des projets dans lesquels tous deux nous étions intéressés. Nous devions les examiner mûrement à la maison.
Ma spéculation de commerce m'avait rapporté plus que Saint-Vrain ne l'avait présumé. Mes dix mille dollars avaient été triplés. Saint-Vrain aussi était à la tête d'un joli capital, et nous pûmes reconnaître largement les services que nos derniers compagnons nous avaient rendus. Mais la plupart d'entre eux avaient déjà reçu un autre salaire. En sortant d'El Paso, je retournai par hasard la tête, et je vis une longue rangée d'objets noirs suspendus au-dessus des portes. Il n'y avait pas à se tromper sur la nature de ces objets, à nuls autres semblables: c'étaient des scalps.
LVI
UNE VIBRATION DES CORDES DE LA MÉMOIRE.
Le deuxième soir après notre arrivée à la vieille maison du Del Norte, nous étions réunis, Séguin, Saint-Vrain et moi, sur l'azotéa. J'ignore dans quel but notre hôte nous avait conduits là. Peut-être voulait-il contempler une fois encore cette terre sauvage, théâtre de tant de scènes de sa vie aventureuse. Nos plans étaient arrêtés. Nous devions partir le lendemain, traverser les grandes plaines et regagner le Mississipi. Elles partaient avec nous.
C'était une belle et chaude soirée. L'atmosphère était légère et élastique comme elle l'est toujours sur les hauts plateaux du monde occidental. Son influence semblait s'étendre sur toute la nature animée; il y avait de la joie dans le chant des oiseaux, dans le bourdonnement des abeilles domestiques. La forêt lointaine nous envoyait la mélodie de son doux murmure; on n'entendait pas les rugissements habituels de ses hôtes sauvages et cruels: tout semblait respirer la paix et l'amour. Les arrieros chantaient gaiement, en s'occupant en bas des préparatifs de départ. Moi aussi, je me sentais joyeux; depuis plusieurs jours le bonheur était dans mon âme, mais cet air pur, le plus brillant avenir qui s'ouvrait devant moi, ajoutaient encore â ma félicité.
Il n'en était pas ainsi de mes compagnons. Tous deux semblaient tristes. Séguin gardait le silence. Je croyais qu'il était monté là pour regarder une dernière fois la belle vallée. Sa pensée était ailleurs. Il marchait de long en large, les bras croisés, les yeux baissés et fixés sur le ciment de la terrasse. Il ne regardait rien; il ne voyait rien. L'oeil de son esprit seul était éveillé. Ses sourcils froncés accusaient de pénibles préoccupations. Je n'en savais que trop la cause. Elle persistait à ne pas le reconnaître. Mais Saint-Vrain,—le spirituel, le brillant, le bouillonnant Saint-Vrain,—quelle infortune l'avait donc frappé? quel nuage était venu assombrir le ciel rose de sa destinée? quel serpent s'était glissé dans son coeur? à quel chagrin si vif pouvait-il être en proie, que le pétillant Paso lui-même était impuissant à dissiper? Saint-Vrain ne parlait plus; Saint-Vrain soupirait; Saint-Vrain était triste! J'en devinais à moitié la cause: Saint-Vrain était….
On entend sur l'escalier des pas légers et un frôlement de robes. Des femmes montent. Nous voyons paraître madame Séguin, Adèle et Zoé. Je regarde la mère;—sa figure aussi est voilée de tristesse. Pourquoi n'est-elle pas heureuse? pourquoi n'est-elle pas joyeuse d'avoir retrouvé son enfant si longtemps perdue! Ah! C'est qu'elle ne l'a pas encore retrouvée!
Mes yeux se portent sur la fille—l'aînée—la reine. L'expression de ses traits est des plus étranges. Avez-vous vu l'ocelot captif? Avez-vous vu l'oiseau sauvage qui refuse de s'apprivoiser, et frappe, de ses ailes saignantes, les barreaux de la cage qui lui sert de prison. Vous pouvez alors vous imaginer cette expression. Je ne saurais la dépeindre. Elle ne porte plus le costume indien. On l'a remplacé par les vêtements de la vie civilisée, qu'elle supporte impatiemment. On s'en aperçoit aux déchirures de la jupe, au corsage béant, découvrant à moitié son sein qui se soulève, agité par des pensées cruelles. Elle suit sa mère et sa soeur, mais non comme une compagne. Elle semble prisonnière; elle est comme un aigle à qui on a coupé les ailes. Elle ne regarde personne. Les tendres attentions dont on l'a entourée ne l'ont point touchée. Dès que sa mère, qui l'a conduite sur l'azotéa, lui lâche la main, elle s'éloigne, va s'accroupir à l'écart, et change plusieurs fois de place, sous l'influence d'émotions profondes. Accoudée sur le parapet, à l'extrémité occidentale de l'azotéa, elle regarde au loin—du côté des Mimbres. Elle connaît bien ces montagnes, ces pics de sélénite brillante, ces sentinelles immobiles du désert; elle les connaît bien: son coeur suit ses yeux.
Tous nous l'observons, elle est l'objet de notre commune sollicitude. C'est à elle que se rapportent toutes les douleurs. Son père, sa mère, sa soeur, l'observent avec une profonde tristesse; Saint-Vrain aussi. Cependant, chez ce dernier l'expression n'est pas la même. Son regard trahit l'….
Elle s'est retournée subitement; et s'apercevant que tous nos yeux sont fixés sur elle, nous regarde l'un après l'autre… Ses yeux rencontrent ceux de Saint-Vrain! Sa physionomie change tout à coup; elle s'illumine, comme le soleil se dégageant des nuages. Ses yeux s'allument. Je connais cette flamme: je l'ai vue déjà, non dans ses yeux, mais dans des yeux qui ressemblaient aux siens, dans ceux de sa soeur; je connais cette flamme: c'est celle de l'amour. Saint-Vrain, lui aussi, est en proie à la même émotion. Heureux Saint-Vrain! heureux, car son amour est partagé. Il l'ignore encore, mais je le sais, moi. Je pourrais d'un seul mot combler son coeur de joie.
Quelques moments se passent ainsi. Ils se regardent: leurs yeux échangent des éclairs. Ni l'un ni l'autre ne peut les détourner. Ils obéissent à la puissance suprême de l'amour. L'énergique et fière attitude de la jeune fille s'affaisse peu à peu; ses traits se détendent; son regard devient plus doux; tout son extérieur s'est transfiguré. Elle se laisse aller sur un banc et s'appuie contre le parapet. Elle ne se tourne plus vers l'est; ses regards ne cherchent plus les Mimbres. Son coeur n'est plus au désert! il a suivi ses yeux qui restent continuellement fixés sur Saint-Vrain. De temps en temps, ils s'abaissent sur les dalles de l'azoléa; mais sa pensée les ramène au même objet; elle le regarde tendrement, plus tendrement chaque fois qu'elle y revient. L'angoisse de la captivité est oubliée. Elle ne désire plus s'enfuir. L'endroit où il est n'est plus pour elle une prison; c'est un paradis. On peut maintenant laisser les portes ouvertes. L'oiseau ne fera plus d'efforts pour sortir de sa cage: il est apprivoisé. Ce que la mémoire, l'amitié, les caresses, n'ont pu faire, est accompli par l'amour en un instant; la puissance mystérieuse de l'amour a transformé ce coeur sauvage; le temps d'une pulsation a suffi pour cela: les souvenirs du désert sont effacés. Je crus voir que Séguin avait tout remarqué, car il observait avec attention les moindres mouvements de sa fille. Il me sembla que cette découverte lui faisait plaisir; il Paraissait moins triste qu'auparavant. Mais je ne continuai pas à suivre cette scène. Un intérêt plus vif m'attira d'un autre côté, et, obéissant à une douce attraction, je me dirigeai vers l'angle méridional de l'azoléa. Je n'étais pas seul. Ma bien-aimée était avec moi, et nos mains étaient jointes, comme nos coeurs. Notre amour n'avait point à se cacher; avec Zoé, il n'avait jamais été question de secrets sous ce rapport. Notre passion s'abandonnait aux impulsions de la nature. Zoé ne savait rien des usages conventionnels du monde, de la société, des cercles soi-disant raffinés. Elle ignorait que l'amour fût un sentiment dont on pût avoir à rougir. Jusque-là, nuls témoins ne l'avaient gênée. La présence même de ses parents, si redoutable aux amoureux moins purs que nous ne l'étions, n'avait jamais mis le moindre obstacle à l'expression de ses sentiments. Seule ou devant eux, sa conduite était la même. Elle ignorait les hypocrisies de la nature conventionnelle; les scrupules, les intrigues, les luttes simulées. Elle ignorait les terreurs des âmes coupables. Elle suivait naïvement les impulsions placées en elle par le Créateur. Il n'en était pas tout à fait de même chez moi. J'avais vécu dans la société; peu, il est vrai, mais assez pour ne pas croire autant à l'innocente pureté de l'amour; assez pour être devenu quelque peu sceptique sur sa sincérité. Grâce à elle, je me débarrassais de ce misérable scepticisme; mon âme s'ouvrait à l'influence divine: je comprenais toute la noblesse de la passion. Notre attachement était sanctionné par ceux-là mêmes qui seuls avaient le droit de le sanctionner. Il était sanctifié par sa propre pureté. Nous contemplons le paysage, rendu plus beau par le coucher du soleil, dont les rayons ne frappent plus la rivière, mais dorent encore le feuillage des cotonniers qui la couvrent, et envoient, çà et là, une traînée lumineuse sur les flots. La forêt est diaprée des riches nuances de l'automne. Les feuilles vertes sont entremêlées de feuilles rouges; ici elles revêtent le jaune d'or, là le marron foncé. Sous cette brillante mosaïque, le fleuve déploie ses courbes sinueuses, comme un serpent gigantesque dont la tête va se perdre dans les bois sombres qui environnent El Paso. Tout cela se déroule à nos yeux, car la place que nous occupons domine le paysage. Nous voyons les maisons brunes du village, le clocher brillant de son église.
Combien de fois, dans nos heures d'ivresse, nous avons regardé ce clocher! Jamais avec autant de bonheur que dans ce moment. Nous sentons que nos coeurs débordent. Nous parlons du passé comme du présent; car Zoé compte maintenant des événements dans sa vie. Sombres tableaux, il est vrai; mais souvent ce sont ceux-là dont un aime le plus à évoquer le souvenir. Les scènes du désert ont ouvert à son intelligence tout un horizon de pensées nouvelles qui provoquent de sa part des questions sans nombre. Nous parlons de l'avenir. Il est tout lumière, quoique un long et périlleux voyage nous en sépare encore. Nous n'y pensons pas. Nous regardons au delà; nous pensons à l'époque où je lui enseignerai, où elle apprendra de moi ce que c'est que le mariage.
Les vibrations d'une mandoline se font entendre. Nous nous retournons. Madame Séguin est assise sur un banc; elle tient l'instrument dans ses mains; elle l'accorde. Jusqu'à ce moment, elle n'y avait pas touché. Il n'y avait pas eu de musique depuis notre retour. C'est à la demande de Séguin que l'instrument a été apporté, il veut, par la musique, chasser les sombres souvenirs; ou peut-être espère-t-il adoucir les pensées cruelles qui tourmentent encore son enfant. Madame Séguin se dispose à jouer; nous nous rapprochons pour entendre. Séguin et Saint-Vrain causent à part. Adèle est encore assise où nous l'avons laissée, silencieuse, absorbée.
La musique commence; c'est un air joyeux, un fandango; un de ces airs dont les Andalouses aiment à suivre la cadence avec leurs pieds. Séguin et Saint-Vrain se sont retournés; nous regardons tous la figure d'Adèle. Nous tâchons de lire dans ses traits. Les premières notes l'ont fait tressaillir; ses yeux vont de l'un à l'autre, de l'instrument à celle qui le tient; elle semble étonnée, curieuse. La musique continue. La jeune fille s'est levée, et par un mouvement machinal, elle se rapproche du banc où sa mère est assise. Elle s'accroupit à ses pieds, place son oreille tout près de la boite vibrante, et prête une oreille attentive. Sa figure revêt une expression singulière.
Je regarde Séguin; sa physionomie n'est pas moins étrange; ses yeux sont fixés sur ceux de sa fille; il la dévore du regard; ses lèvres sont entrouvertes; il semble ne pas respirer. Ses bras pendent sans mouvement, et il se penche vers elle comme pour lire sur son visage les pensées qui agitent son âme. Il se relève, comme frappé d'une idée soudaine.
—Oh! Adèle! Adèle! s'écrie-t-il d'une voix oppressée! En s'adressant à sa femme, oh! chante cette chanson, cette romance si douce, tu te rappelles? cette chanson que tu avais l'habitude de lui répéter si souvent. Tu te la rappelles? Adèle! Regarde-la! vite! vite! Oh! mon Dieu! peut-être elle pourra…
La musique l'interrompt. La mère l'a compris, et, avec l'habileté d'une virtuose, elle amène par une modulation savante un chant d'un caractère tout différent: je reconnais la douce cantilène espagnole: «La madre a su hija» (La mère à son enfant).
Elle chante en s'accompagnant de la mandoline. Elle y met toute son âme; l'amour maternel l'inspire. Elle donne aux paroles l'accent le plus passionné, le plus tendre:
Tu duermes, cara niña. Tu duermes en la paz. Los angeles del cielo Los angeles guardan, guardan Niña mia! Cara ni—
* * * * *
Le chant est interrompu par un cri,—un cri dont l'expression est impossible à rendre. Les premiers mots de la romance avaient fait tressaillir la jeune fille, et son attention avait redoublé, s'il était possible. Pendant que le chant continuait, l'expression singulière que nous avons remarquée sur sa figure devenait de plus en plus visible et marquée. Quand la voix arriva au refrain de la mélodie, une exclamation étrange sortit de ses lèvres. Elle se dressa sur ses pieds, regarda avec égarement celle qui chantait.
Ce fut un éclair! L'instant d'après, elle criait d'un accent profond et passionné: «Maman! maman!» et tombait dans les bras de sa mère.
Séguin avait dit vrai lorsqu'il s'était écrié: «Peut-être un jour Dieu permettra qu'elle se rappelle!» Elle se rappelait non seulement sa mère, mais, bientôt après, elle le reconnaissait lui aussi. Les cordes de la mémoire avaient vibré, les portes du souvenir s'étaient ouvertes. Elle retrouvait les impressions de son enfance. Elle se rappelait tout!
Je ne veux point tenter de décrire la scène qui suivit. Je n'essayerai pas de peindre les sentiments des acteurs de cette scène, les cris de joie céleste mêlés de sanglots et de larmes, larmes de bonheur!
Nous étions tous heureux, ivres de joie; mais pour Séguin, cette heure était l'heure de sa vie.