INTRODUCTION (continued 4)
Allyre Bureau translation
—Nous allons à la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des années, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles.
Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains, vint attester la vérité de cette allégation.
—Moi-même, continua Séguin, et sa voix tremblait en prononçant ces mots, moi-même, je suis de ce nombre. Bien des années, de longues années se sont écoulées, depuis que mon enfant, ma fille, m'a été volée par les Navajoes. J'ai acquis tout dernièrement la certitude qu'elle est encore vivante, et qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches. Nous allons donc les délivrer, les rendre à leurs amis, à leurs familles.
Un cri d'approbation sortit de la foule:
—Bravo! nous les délivrerons, vive le capitaine, viva el gefe!
Quand le silence fut rétabli, Séguin continua:
—Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire connaître le plan que j'ai conçu pour l'atteindre, et j'écouterai vos avis.
Ici le chef fit une pause; les hommes demeurèrent silencieux et dans l'attente.
—Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons pénétrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la route du Puerco de l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes des Navajoes.
—Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs mexicains; je connais très-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos.
-Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans être vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce côté. Bien plus, continua Séguin, avec une expression qui correspondait à un sentiment caché, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout près de nous.
—Carrai! c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol.
—Qu'ils aient vent de notre arrivée, et, quand bien même leurs guerriers seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expédition serait manquée.
—C'est vrai, c'est vrai, crièrent plusieurs voix.
—Pour la même raison, nous ne pouvons pas prendre la passe de Polvidera. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionnés suffisamment pour une expédition pareille. Il faut que nous trouvions un pays giboyeux avant d'entrer dans le désert.
—C'est juste, capitaine; mais il n'y a guère de gibier à rencontrer en prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre?
—Il y a une autre route meilleure que toutes celles-là, à mon avis. Nous allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest à travers les Llanos [1]de la vieille mission. De là nous remonterons vers le nord, et entrerons dans le pays des Apaches.
[Note 1: lianos.]
—Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine.
—Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos. De plus, nous pourrons choisir notre moment avec sûreté, car en nous tenant cachés dans les montagnes du Pinon, d'où l'on découvre le sentier de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront gagné le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le Prieto. Après avoir atteint le but de notre expédition, nous reviendrons chez nous par le plus court chemin.
—Bravo! Viva!—C'est bien cela, capitaine!—C'est là le meilleur plan!
Tous les chasseurs approuvèrent. Il n'y eut pas une seule objection. Le mot Prieto avait frappé leur oreille comme une musique délicieuse. C'était un mot magique: le nom de la fameuse rivière dans les eaux de laquelle les légendes des trappeurs avaient placé depuis longtemps l'Eldorado, la Montagne-d'Or. Plus d'une histoire sur cette région renommée avait été racontée à la lueur des feux de bivouac des chasseurs; toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait là en rognons à la surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la rivière. Souvent des trappeurs avaient dirigé des expéditions vers cette terre inconnue, très-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un seul qui en fût revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la première fois, la chance de pénétrer dans cette région avec sécurité, et leur imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup d'entre eux s'étaient joints à la troupe de Séguin dans l'espoir qu'un jour ou l'autre cette expédition pourrait être entreprise, et qu'ils parviendraient ainsi à la Montagne-d'Or. Quelle fut donc leur joie lorsque Séguin déclara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce nom, un bourdonnement significatif courut à travers la foule, et les hommes se regardèrent l'un l'autre avec un air de satisfaction.
—Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez maintenant et faites vos préparatifs. Nous partons au point du jour.
Aussitôt que Séguin eut fini de parler, les chasseurs se séparèrent; chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientôt faite, car les rudes gaillards étaient fort peu encombrés d'équipages. Assis sur un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes farouches compagnons, et prêtai l'oreille à leurs babéliens et grossiers dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes, le crépuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent placés sur les feux et lancèrent bientôt de grandes flammes. Les hommes s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant à haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits. L'expression sauvage de ces physionomies était encore rehaussée par la lumière. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus blanches, les yeux semblaient plus enfoncés, les regards plus perçants et plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux espagnols, les plumes, les vêtements mélangés; les escopettes et les Rifles posés contre les arbres; les selles à hauts pommeaux, placées sur des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochées aux branches inférieures; des guirlandes de viande séchée disposées en festons devant les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler leurs gouttes de jus à moitié coagulé; tout cela formait un spectacle des plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit, comme des taches de sang, les couches de vermillon étendues sur les fronts des guerriers indiens. C'était une peinture à la fois sauvage et belliqueuse, mais présentant un aspect de férocité qui soulevait le coeur non accoutumé à un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se rencontrer que dans un bivac de guérilleros, de brigands, de chasseurs d'hommes.
XXIII
EL-SOL ET LA LUNA.
—Venez, dit Séguin en me touchant le bras, notre souper est prêt, je vois le docteur qui nous appelle.
Je me rendis avec empressement à cette invitation, car l'air frais du soir avait aiguisé mon appétit. Nous nous dirigeâmes vers la tente devant laquelle un feu était allumé. Près de ce feu, le docteur, assisté par Godé et un péon pueblo, mettait la dernière main à un savoureux souper, dont une partie avait été déjà transportée sous la tente. Nous suivîmes les plats, et prîmes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui nous servaient de sièges.
—Vraiment, docteur, dit Séguin, vous avez fait preuve ce soir d'un admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus.
—Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Cauté m'a tonné un pon goup te main.
—Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur à vos plats. Attaquons-le.
—Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit Godé arrivant, tout empressé, avec une multitude de viandes.
Le Canadien était dans son élément toutes les fois qu'il y avait beaucoup à cuire et à manger.
Nous fûmes bientôt aux prises avec de tendres filets de vache sauvage, des tranches rôties de venaison, des langues séchées de buffalo, des tortillas et du café. Le café et les tortillas étaient l'ouvrage du Pueblo, qui était le professeur de Godé dans ces sortes de préparations. Mais Godé avait un plat de choix, un petit morceau en réserve, qu'il apporta d'un air tout triomphant.
—Voici, messieurs! s'écria-t-il en le posant devant nous.
—Qu'est-ce que c'est, Godé?
—Une fricassée, monsieur.
—Fricassée de quoi?
—De grenouilles: ce que les Yankees appellent Bou-Frog (grenouilles-boeuf)…
—Une fricassée de Bull-frogs?
—Oui, oui, mon maître. En voulez-vous?
—Non, je vous remercie.
—J'en accepterai, monsieur Godé, dit Séguin.
—Ich, ich! mons Godé; les crénouilles sont très-pons mancher. Et le docteur tendit son assiette pour être servi.
Godé, en suivant le bord de la rivière, était tombé sur une mare pleine de grenouilles énormes, et cette fricassée était le produit de sa récolte. Je n'avais point encore perdu mon antipathie nationale pour les victimes de l'anathème de saint Patrick, et, au grand étonnement du voyageur, je refusai de prendre part au régal.
Pendant la causerie du souper, je recueillis sur l'histoire du docteur quelques détails qui, joints à ce que j'en avais appris déjà, m'inspirèrent pour ce brave naturaliste un grand intérêt. Jusqu'à ce moment, je n'aurais pas cru qu'un homme de ce caractère pût se trouver dans la compagnie de gens comme les chasseurs de scalps. Quelques détails qui me furent donnés alors m'expliquèrent cette anomalie. Il s'appelait Reichter, Friedrich Reichter. Il était de Strasbourg, et avait exercé la médecine avec succès dans cette cité des cloches. L'amour de la science, et particulièrement de la botanique, l'avait entraîné bien loin de sa demeure des bords du Rhin. Il était parti pour les Etats-Unis; de là il s'était dirigé vers les régions les plus reculées de l'Ouest, pour faire la classification de la flore de ces pays perdus. Il avait passé plusieurs années dans la grande vallée du Mississipi; et, se joignant à une des caravanes de Saint-Louis, il était venu à travers les prairies jusqu'à l'oasis du New-Mexico. Dans ses courses scientifiques le long du Del-Norte, il avait rencontré les chasseurs de scalps, et, séduit par l'occasion qui s'offrait à lui de pénétrer dans les régions inexplorées jusqu'alors par les amants de la science, il avait offert de suivre la bande. Cette offre avait été acceptée avec empressement, à cause des services qu'il pouvait rendre comme médecin; et depuis deux ans, il était avec eux; partageant leurs fatigues et leurs dangers. Il avait traversé bien des aventures périlleuses, souffert bien des privations, poussé par l'amour de son étude favorite, et peut-être aussi par les rêves du triomphe que lui vaudrait un jour, parmi les savants de l'Europe, la publication d'une flore inconnue. Pauvre Reichter! pauvre Friedrich Reichter! c'était le rêve d'un rêve; il ne devait pas s'accomplir.
Notre souper se termina enfin, et le dessert fut arrosé par une bouteille de vin d'El-Paso. Le camp en était abondamment pourvu, ainsi que de whisky de Taos; et les éclats joyeux qui nous venaient du dehors prouvaient que les chasseurs faisaient une large consommation de cette dernière liqueur. Le docteur sortit sa grande pipe, Godé remplit un petit fourneau en terre rouge, pendant que Séguin et moi nous allumions nos cigarettes.
—Mais, dites-moi, demandai-je à Séguin, quel est cet Indien? Celui qui a exécuté ce terrible coup d'adresse sur…
—Ah! El-Sol; c'est un Coco.
—Un Coco?
—Oui, de la tribu des Maricopas.
—Mais cela ne m'en apprend pas plus qu'auparavant. Je savais déjà cela.
—Vous saviez cela? qui vous l'a dit?
—J'ai entendu le vieux Rubé le dire à son ami Garey.
—Ah! c'est juste; il doit le connaître.
Et Séguin garda le silence.
—Eh bien? repris-je, désirant en savoir davantage, qu'est-ce que c'est que les Maricopas? Je n'ai jamais entendu parler d'eux.
—C'est une tribu très-peu connue; une nation singulièrement composée. Ils sont ennemis des Apaches et des Navajoes. Leur pays est situé au-dessous du Gila. Ils viennent des bords du Pacifique, des rives de la mer de Californie.
—Mais cet homme a reçu une excellente éducation, à ce qu'il paraît du moins. Il parle anglais et français aussi bien que vous et moi. Il paraît avoir du talent, de l'intelligence, de la politesse. En un mot, c'est un gentleman.
—Il est tout ce que vous avez dit.
—Je ne puis comprendre…
—Je vais vous l'expliquer, mon ami. Cet homme a été élevé dans une des plus célèbres universités de l'Europe. Il a été plus loin encore dans ses voyages, et a parcouru plus de pays différents, peut-être, qu'aucun de nous.
—Mais comment a-t-il fait! Un Indien!
—Avec le secours d'un levier qui a souvent permis à des hommes sans valeur personnelle (et El-Sol n'est pas du nombre de ceux-là) d'accomplir de très-grandes choses, ou tout au moins de se donner l'air de les avoir accomplies, avec le secours de l'or.
—De l'or? et où donc a-t-il pris tout cet or? J'ai toujours entendu dire qu'il y en avait très-peu chez les Indiens. Les blancs les ont dépouillés de tout celui qu'ils pouvaient avoir autrefois.
—Cela est vrai, en général, et vrai pour les Maricopas en particulier… Il fut une époque où ils possédaient l'or en quantités considérables, et des perles aussi, recueillies au fond de la mer Vermeille. Toutes ces richesses ont disparu. Les révérends pères jésuites peuvent dire quel chemin elles ont pris.
—Mais cet homme? El-Sol?
—C'est un chef. Il n'a pas perdu tout son or. Il en a encore assez pour ses besoins; et il n'est pas de ceux que les padres puissent enjôler avec des chapelets ou du vermillon. Non; il a vu le monde, et a appris à connaître toute la valeur de ce brillant métal.
—Mais sa soeur a-t-elle reçu la même éducation que lui?
—Non; la pauvre Luna n'a pas quitté la vie sauvage; mais il lui a appris beaucoup de choses. Il a été absent plusieurs années, et, depuis peu seulement, il a rejoint sa tribu.
—Leurs noms sont étranges: le Soleil! la Lune!
—Ils leur ont été donnés par les Espagnols de Sonora; mais ils ne sont que la traduction de leurs noms indiens. Cela est très-commun sur les frontières.
—Comment sont-ils ici?
Je fis cette question avec un peu d'hésitation, pensant qu'il pouvait y avoir quelque particularité sur laquelle on ne pouvait me répondre.
—En partie, répondit Séguin, par reconnaissance envers moi, je suppose. J'ai sauvé El-Sol des mains des Navajoes quand il était enfant. Peut-être y a-t-il encore une autre raison. Mais attendez, continua-t-il, semblant vouloir détourner la conversation vous ferez connaissance avec mes amis Indiens. Vous allez être compagnons pendant un certain temps. C'est un homme instruit; il vous intéressera. Prenez garde à votre coeur avec la charmante Luna.—Vincent! Allez à la tente du chef Coco, priez-le de venir prendre un verre d'el-paso avec nous. Dites-lui d'amener sa soeur avec lui.
Le serviteur se mit rapidement en marche à travers le camp. Pendant son absence, nous nous entretînmes du merveilleux coup de fusil tiré par l'Indien.
—Je ne l'ai jamais vu tirer, dit Séguin, sans mettre sa balle dans le but. Il y a quelque chose de mystérieux dans une telle adresse. Son coup est infaillible, et il semble que la balle obéisse à sa volonté. Il faut qu'il y ait une sorte de principe dirigeant dans l'esprit, indépendant de la force des nerfs et de la puissance de la vue. Lui et un autre sont les seuls à qui je connaisse cette singulière puissance.
Ces derniers mots furent prononcés par Séguin comme s'il se parlait à lui-même; après les avoir prononcés, il garda quelques moments le silence, et parut rêveur. Avant que la conversation eût repris, El-Sol et sa soeur entrèrent dans la tente, et Séguin nous présenta l'un à l'autre. Peu d'instants après, El-Sol, le docteur, Séguin et moi étions engagés dans une conversation, très-animée.
Nous ne parlions ni de chevaux, ni de fusils, ni de scalps, ni de guerre, ni de sang, ni de rien de ce qui avait rapport à la terrible dénomination du camp. Nous discutions un point de la science essentiellement peu guerrière de la botanique: les rapports de famille des différentes espèces de cactus! J'avais étudié cette science, et je reconnus que j'en savais moins à cet égard que chacun de mes trois interlocuteurs. Je fus frappé de cela sur le moment, et encore plus, lorsque j'y réfléchis plus tard, du simple fait qu'une telle conversation eût pris place entre nous, dans ce lieu, au milieu des circonstances qui nous environnaient. Deux heures durant, nous demeurâmes tranquillement assis, fumant et causant de sujets du même genre. Pendant que nous étions ainsi occupés, j'observais, à travers la toile, l'ombre d'un homme. Je regardai dehors ce que ma position me permettait de faire sans me lever, et je reconnus, à la lumière qui sortait de la tente, une blouse de chasse avec un porte-pipe brodé, pendant sur la poitrine.
La Luna était assise près de son frère, cousant des semelles épaisses à une paire de mocassins. Je remarquai qu'elle avait l'air préoccupé, et de temps en temps jetait un coup d'oeil hors de la tente. Au plus fort de notre discussion, elle se leva silencieusement, quoique sans aucune apparence de dissimulation, et sortit. Un instant après, elle revint, et je vis luire dans ses yeux la flamme de l'amour, quand elle se remit à son ouvrage.
El-Sol et sa soeur nous quittèrent enfin, et peu après, Séguin, le docteur et moi, roulés dans nos sérapés, nous nous laissions aller au sommeil.
XXIV
LE SENTIER DE LA GUERRE.
La troupe était à cheval à l'aube du jour, et, avant que la dernière note du clairon se fût éteinte, nos chevaux étaient dans l'eau, se dirigeant vers l'autre bord de la rivière. Nous débouchâmes bientôt des bois qui couvraient le fond de la vallée, et nous entrâmes dans les plaines sablonneuses qui s'étendent à l'ouest vers les montagnes des Mimbres. Nous coupâmes à travers ces plaines dans la direction du sud, gravissant de longues collines de sable qui s'allongeaient de l'est à l'ouest. La poussière était amoncelée en couches épaisses, et nos chevaux enfonçaient jusqu'au fanon. Nous traversions alors la partie ouest de la jornada. Nous marchions en file indienne. L'habitude a fait prévaloir cette disposition parmi les Indiens et les chasseurs quand ils sont en marche. Les passages resserrés des forêts et les défilés étroits des montagnes n'en permettent pas d'autre. Et même, lorsque nous étions en pays plat, notre cavalcade occupait une longueur de près d'un quart de mille. L'atajo[1] suivait sous la conduite des arrieros.
[Note 1: Convoi des mules de bagages.]
Nous fîmes notre première journée sans nous arrêter. Il n'y avait ni herbe ni eau sur notre route, et une halte sous les rayons ardents du soleil n'aurait pas été de nature à nous rafraîchir. De bonne heure, dans l'après-midi, une ligne noire, traversant la plaine, nous apparut dans le lointain. En nous rapprochant, nous vîmes un mur de verdure devant nous, et nous reconnûmes un bois de cotonniers. Les chasseurs le signalèrent comme étant le bois de Paloma. Peu après, nous nous engagions sous l'ombre de ces voûtes tremblantes, et nous atteignions les bords d'un clair ruisseau où nous établîmes notre halte pour la nuit.
Pour installer notre campement, nous n'avions plus ni tentes ni cabanes; les tentes dont on s'était servi sur le Del-Norte avaient été laissées en arrière et cachées dans le fourré. Une expédition comme la nôtre exigeait que l'on ne fût pas encombré de bagages. Chacun n'avait que sa couverture pour abri, pour lit et pour manteau. On alluma les feux et l'on fit rôtir la viande. Fatigués de notre route (le premier jour de marche à cheval, il en est toujours ainsi), nous fûmes bientôt enveloppés dans nos couvertures et plongés dans un profond sommeil. Le lendemain matin, nous fûmes tirés du repos par les sons du clairon qui sonnait le réveil. La troupe avait une sorte d'organisation militaire, et chacun obéissait aux sonneries, comme dans un régiment de cavalerie légère. Après un déjeuner lestement préparé et plus lestement avalé, nos chevaux furent détachés de leurs piquets, sellés, enfourchés, et, à un nouveau signal, nous nous mettions en route. Les jours suivants ne furent marqués par aucun incident digne d'être remarqué. Le sol stérile était, çà et là, couvert de sauge sauvage et de mesquite. Il y avait aussi des massifs de cactus et d'épais buissons de créosote qui exhalaient leur odeur nauséabonde au choc du sabot de nos montures. Le quatrième soir nous campions près d'une source, l'Ojo de Vaca, située sur la frontière orientale des Llanos. La grande prairie est coupée à l'ouest par le sentier de guerre des Apaches, qui se dirige au sud vers Sonora. Près du sentier, et le commandant, une haute montagne s'élève et domine au loin la plaine. C'est le Pinon. Notre intention était de gagner cette montagne et de nous tenir cachés au milieu des rochers près d'une source bien connue, jusqu'à ce que nos ennemis fussent passés. Mais, pour faire cela, il fallait traverser le sentier de guerre, et nos traces nous auraient dénoncés. C'était une difficulté que Séguin n'avait pas prévue. Le Pinon était le seul point duquel nous puissions être aperçus. Il fallait donc atteindre cette montagne, et comment le faire sans traverser le sentier qui nous en séparait!
Aussitôt notre arrivée à l'Ojo de Vaca, Séguin réunit les hommes en conseil pour délibérer sur cette grave question.
—Déployons-nous sur la prairie, dit un chasseur, et restons très-écartés les uns des autres jusqu'à ce que nous ayons traversé le sentier de guerre des Apaches. Ils ne feront pas attention à quelques traces disséminées çà et là, je le parie.
—Ouais! compte là-dessus, reprit un autre; croyez-vous qu'un Indien soit capable de rencontrer une piste de cheval sans la suivre jusqu'au bout? Cela est impossible.
—Nous pouvons envelopper les sabots de nos chevaux, pour le temps de la traversée, suggéra l'homme qui avait déjà parlé.
—Ah! ouiche; ça serait encore pire. J'ai essayé de ce moyen-là une fois, et j'ai bien failli y perdre ma chevelure. Il n'y a qu'un Indien aveugle qui pourrait être pris à cela. Il ne faut pas nous y risquer.
—Ils ne sont pas si vétilleux quand ils suivent le sentier de la guerre, je vous le garantis. Et je ne vois pas pourquoi nous ne nous contenterions pas de ce moyen.
La plupart des chasseurs parurent être de ravis du second. Les Indiens, pensèrent-ils, ne pourraient manquer de remarquer un si grand nombre de traces de sabots enveloppés, et de flairer quelque chose en l'air. L'idée de tamponner les pieds des chevaux fut donc abandonnée. Mais que faire?
Le trappeur Rubé, qui jusque-là n'avait rien dit, attira sur lui l'attention générale par cette exclamation:
—Pish!
—Eh bien, qu'as-tu à dire, vieille rosse? demanda un des chasseurs.
-Que vous êtes un tas de fichues bêtes, tous tant que vous êtes. Je ferais passer autant de chevaux qu'il en pourrait tenir dans cette prairie à travers le sentier des Apaches sans laisser une trace que l'Indien le plus fin puisse suivre et particulièrement un Indien marchant à la guerre, comme ceux qui vont passer ici.
—Comment? demanda Séguin.
—Je vous dirai comment, capitaine, si vous voulez me dire quel besoin vous avez de traverser le chemin.
—Mais, c'est pour nous cacher dans les gorges du Pinon; voilà tout.
—Et comment rester cachés dans le Pinon sans eau?
—Il y a une source sur le côté, au pied de la montagne.
—C'est vrai comme l'Écriture. Je sais très-bien cela; mais les Indiens viendront remplir leurs outres à cette source quand ils passeront pour se rendre dans le sud. Et comment prétendez-vous aller auprès de cette source avec toute cette cavalerie sans laisser de traces? Voilà ce que l'Enfant ne comprend pas bien clairement.
—Vous avez raison, Rubé. Nous ne pouvons pas approcher de la source du Pinon sans laisser nos traces, et il est évident que l'armée des Indiens fera halte ici.
—Je ne vois rien de mieux à faire pour nous que de traverser la prairie. Nous pourrons chasser des bisons, jusqu'à ce qu'il soient passés. Ainsi, dans l'idée de l'Enfant, il suffit qu'une douzaine de nous se cachent dans le Pinon, et surveille le passage de ces moricauds. Une douzaine peut faire cela avec sûreté, mais pas un régiment tout entier de cavalerie.
—Et les autres: les laisserez-vous ici?
—Non, pas ici. Qu'ils s'en aillent au nord-est, et coupent, a l'ouest, les hauteurs des Mesquites. Il y a là un ravin, à peu près à vingt milles de ce côté du sentier de guerre. Là, ils trouveront de l'eau et de l'herbe, et pourront rester cachés jusqu'à ce qu'on aille les prévenir.
—Mais pourquoi ne pas rester ici auprès de ce ruisseau, où il y a aussi de l'eau et de l'herbe à foison.
—Parce que, capitaine, il pourrait bien arriver qu'un part d'Indiens prit lui-même cette direction. Et je crois que nous ferions bien de faire disparaître toutes les traces de notre passage avant de quitter cette place.
La force des raisonnements de Rubé frappa tout le monde, et principalement Séguin qui résolut de suivre entièrement ses avis. Les hommes qui devaient se mettre en observation furent choisis, et le reste de la bande, avec l'atajo, prit la direction du nord-est, après que l'on eut enlevé toute les traces de notre séjour auprès du ruisseau. La grande troupe se dirigea vers les monts Mesquites, à dix ou douze milles au nord-ouest du ruisseau. Là ils devaient rester cachés près d'un cours d'eau bien connu de la plupart d'entre eux, et attendre jusqu'à ce qu'on vint les chercher pour nous rejoindre. Le détachement d'observation, dont je faisais partie, se dirigea à l'ouest à travers la prairie. Rubé, Garey, El-Sol et sa soeur, plus Sanchez, un ci-devant toréador et une demi-douzaine d'autres composaient ce détachement, placé sous la direction de Séguin lui-même.
Avant de quitter l'Ojo de Vaca, nous avions déferré nos chevaux et rempli les trous des clous avec de la terre, afin que leurs traces pussent être prises pour celles des mustangs sauvages. Cette précaution était nécessaire, car notre vie pouvait dépendre d'une seule empreinte de fer de cheval. En approchant de l'endroit où le sentier de guerre coupait la prairie, nous nous écartâmes à environ un demi-mille les uns des autres. De cette façon, nous nous dirigeâmes vers le Pinon, près duquel nous nous réunîmes de nouveau, puis nous suivîmes le pied de la montagne en inclinant vers le nord. Le soleil baissait quand nous atteignîmes la fontaine après avoir couru toute la journée pour traverser la prairie. La position de la source nous fut révélée par un bouquet de cotonniers et de saules. Nous évitâmes de conduire nos chevaux près de l'eau; mais ayant gagné une gorge dans l'intérieur de la montagne, nous nous y engageâmes et prîmes notre cachette dans un massif de pins-noyers (nut-pine), où nous passâmes la nuit. Aux premières lueurs du jour, nous fîmes une reconnaissance des lieux. Devant nous était une arête peu élevée couverte de rochers épars et de pins-noyers disséminés. Cette arête formait la séparation entre le défilé et la plaine. De son sommet, couronné par un massif de pins, nous découvrions l'eau et le sentier, et notre vue atteignait jusqu'aux Llanos qui s'étendaient au nord, au sud et à l'est. C'était justement l'espèce d'observatoire dont nous avions besoin pour l'occasion. Dès cette matinée, il devint nécessaire de descendre pour faire de l'eau. Dans ce but, nous nous étions munis d'un double baquet mule et d'outres supplémentaires. Nous allâmes à la source, et remplîmes tous nos vases, ayant soin de ne laisser aucune trace de nos pas sur la terre humide. Toute la journée nous fîmes faction, mais pas un Indien ne se montra. Les daims et les antilopes, une petite troupe de buffalos, vinrent boire à une des branches du ruisseau, et retournèrent ensuite aux verts pâturages. Il y avait de quoi tenter des chasseurs, car il nous était facile de les approcher à portée de fusil; mais nous n'osions pas les tirer. Nous savions que les chiens des Indiens seraient mis sur la piste par le sang répandu. Sur le soir, nous retournâmes encore à la provision d'eau, et nous fîmes deux fois le voyage, car nos animaux commençaient à souffrir de la soif. Nous prîmes les mêmes précautions que la première fois.
Le lendemain, nos yeux restèrent anxieusement fixés sur l'horizon, au nord. Séguin avait une petite lunette d'approche, et nous pouvions découvrir la prairie jusqu'à une distance de près de trois milles; mais l'ennemi ne se montra pas plus que la veille. Le troisième jour se passa de même, et nous commencions à craindre que les ennemis n'eussent pris un autre sentier. Une autre circonstance nous inquiétait: nous avions consommé presque toutes nos provisions, et nous nous voyions réduits à manger crues les noix du Pinon. Nous n'osions pas allumer du feu pour les faire griller. Les Indiens reconnaissent une fumée à d'énormes distances. Le quatrième jour arriva, et rien ne troubla encore la tranquillité de l'horizon, au nord. Nos provisions étaient épuisées, et la faim commençait à nous mordre les entrailles. Les noix ne suffisaient point pour l'apaiser. Le gibier abondait à la source et sur la prairie. Quelqu'un proposa de se glisser à travers les saules et de tirer une antilope ou un daim rayé. Ces animaux se montraient par troupeaux tout autour de nous.
—C'est trop dangereux, dit Séguin, leurs chiens sentiraient le sang. Cela nous trahirait.
—Je puis vous en procurer un sans verser une goutte de sang, reprit un chasseur mexicain.
—Comment cela? demandâmes-nous tous ensemble.
L'homme montra son lasso.
—Mais vos traces? Vos pieds feront de profondes empreintes dans la lutte.
—Nous pourrons les effacer, capitaine, répondit le chasseur.
—Essayez donc, dit le chef consentant.
Le Mexicain détacha le lasso de sa selle, et, prenant avec lui un compagnon, se dirigea vers la source. Ils se glissèrent à travers les saules et se mirent en embuscade. Nous les suivions du regard du haut de la crête.
Ils n'étaient pas là depuis un quart d'heure, que nous vîmes un troupeau d'antilopes s'approcher, venant de la plaine. Elles se dirigeaient droit à la source, se suivant à la file, et furent bientôt tout près des saules où les chasseurs s'étaient embusqués. Là, elles s'arrêtèrent tout à coup, levant leurs têtes et reniflant l'air. Elles avaient senti le danger; mais il était trop tard pour celle qui était en avant.
—Voilà le lasso parti, cria l'un de nous.
Nous vîmes le noeud traversant l'air et tombant sur le chef de file. Le troupeau fit volte-face, mais la courroie était enroulée autour du cou du premier de la bande, qui, après deux ou trois bonds, tomba sur le flanc et demeura sans mouvement. Le chasseur sortit du bouquet de saules, et, chargeant l'animal mort sur ses épaules, revint vers l'entrée du défilé. Son compagnon suivait, effaçant les traces du chasseur et les siennes propres. Au bout de quelques instants ils nous avaient rejoints. L'antilope fut dépouillée et mangée crue, toute saignante.
Nos chevaux, affamés et altérés, maigrissaient à vue d'oeil. Nous n'osions pas aller trop souvent à l'eau, bien que notre prudence se relâchât à mesure que le temps se passait. Deux autres antilopes furent prises au lasso par l'habile chasseur. La nuit qui suivit le quatrième jour était éclairée par une lune brillante. Les Indiens marchent souvent au clair de la lune, et particulièrement quand ils suivent le sentier de la guerre. Nous avions des vedettes aussi bien la nuit que le jour, et, cette uit-là, nous exerçâmes une surveillance avec meilleur espoir que précédemment. C'était une si belle nuit! pleine de lune, calme et pure. Notre attente ne fut point trompée. Vers minuit, la sentinelle nous éveilla. On distinguait au nord des formes noires se détachant sur le ciel. Ce pouvaient être des buffalos. Ces objets s'approchaient de nous. Chacun de nous se tient le regard tendu au loin sur le tapis d'herbe argentée, et cherche à percer l'atmosphère. Nous voyons briller quelque chose: ce sont des armes, sans doute,—des chevaux,—des cavaliers,—ce sont les Indiens!
—Oh! Dieu! camarades, nous sommes fous! et nos chevaux, s'ils allaient hennir?….
Nous nous précipitons à la suite de notre chef en bas de la colline, à travers les rochers et les arbres, nous courons au fourré, où nos animaux sont attachés. Peut-être il est trop tard, car les chevaux s'entendent les uns les autres à plusieurs milles de distance, et le plus léger bruit se transmet au loin à travers l'atmosphère tranquille de ces hauts plateaux. Nous arrivons près de la caballada. Que fait Séguin? Il a détaché la couverture qui est à l'arrière de la selle, et il enveloppe la tête de son cheval. Nous suivons son exemple; sans échanger une parole, car nous comprenons qu'il n'y a pas autre chose à faire. Au bout de quelques minutes, nous avons reconquis notre sécurité, et nous remontons à notre poste d'observation.
Nous nous y étions pris à temps, car, en atteignant le sommet, nous entendîmes les exclamations des Indiens, les thoump, thoump des sabots sur le sol résistant de la plaine; de temps en temps un hennissement annonçant que leurs chevaux sentaient l'approche de l'eau. Ceux qui étaient en tête se dirigeaient vers la source; et nous aperçûmes la longue ligne des cavaliers s'étendant jusqu'au point le plus éloigné de l'horizon. Ils approchèrent encore, et nous pûmes distinguer les banderoles et les pointes brillantes de leurs lances. Nous voyons aussi leurs corps demi-nus luire aux rayons de la lune. Au bout de quelques instants, ceux qui étaient en tête atteignaient les buissons, faisaient halte, laissaient boire leurs animaux, puis, faisant demi-tour, gagnaient le milieu de la prairie au trot, et là, sautant à terre, déharnachaient leurs chevaux. Il devenait évident que leur intention était de camper là pour la nuit. Pendant près d'une heure, ils défilèrent ainsi, jusqu'à ce que deux cents guerriers fussent réunis dans la plaine sous nos yeux.
Nous observions tous leurs mouvements. Nous ne craignions pas d'être vus. Nos corps étaient cachés derrière les rochers et nos figures masquées par le feuillage des arbres du Pinon. Nous pouvions facilement voir et entendre tout ce qui se passait, les sauvages n'étant pas à plus de trois cents yards de notre poste. Ils commencent par attacher leurs chevaux à des piquets disposés en un large cercle, au loin dans la plaine. Là, l'herbe est plus longue et plus épaisse que dans le voisinage de la source. Ils détachent et rapportent avec eux les harnais, composés de brides en crin, de couvertures en cuir de buffalo et de peaux d'ours gris. Peu d'entre eux ont des selles. Les Indiens n'ont pas l'habitude de s'en servir dans les expéditions de guerre. Chaque homme plante sa lance dans le sol, et place, auprès de son bouclier, son arc et son carquois. Il étend à son côté une couverture de laine, ou une peau de bête, qui lui sert à la fois de tente et de lit. Les lances, bien alignées sur la prairie, y forment un front de plusieurs centaines de yards, et en un instant leur camp est formé avec une promptitude et une régularité à faire honte aux plus vieilles troupes. Leur camp est divisé en deux parties, correspondant à deux bandes: celle des Apaches et celle des Navajoes. La dernière est, de beaucoup, la moins nombreuse, et se trouve la plus éloignée, par rapport à nous. Nous entendons le bruit de leurs tomahawks attaquant les arbres du fourré au pied de la montagne, et nous les voyons retourner vers la plaine, chargés de fagots qu'ils empilent et qu'ils allument. Un grand nombre de feux brillent bientôt dans la nuit. Les sauvages s'assoient autour et font cuire leur souper. Nous pouvons distinguer les peintures dont sont ornés leurs visages et leurs poitrines nues. Il y en a de toutes les couleurs: les uns sont peints en rouge, comme s'ils étaient barbouillés de sang; d'autres en noir de jais. Ceux-ci ont la moitié de la figure peinte en blanc et l'autre moitié en rouge ou en noir. Ceux-là sont marqués comme des chiens de chasse, d'autres sont rayés et zébrés. Leurs joues et leurs poitrines sont tatouées de figures d'animaux: de loups, de panthères, d'ours, de buffalos et autres hideux hiéroglyphes, vivement éclairés par l'ardente flamme du bois de pin. Quelques-uns portent une main rouge peinte sur le coeur; un grand nombre étalent comme devise des têtes de mort ou des os en croix. Chacun d'eux a adopté un symbole correspondant à son caractère. Ce sont des écussons où la fantaisie joue le même rôle que dans le choix des armoiries que l'on voit sur les portières des voitures, sur les boutons des livrées, ou sur la médaille de cuivre du facteur de magasin. La vanité est de tous les pays, et les sauvages, comme les civilisés, ont aussi leurs hochets.
Mais qu'est-ce donc? des casques brillants, de cuivre et d'acier, avec des plumes d'autruche! Une telle coiffure à des sauvages! Où ont-ils pris cela? Aux cuirassiers de Chihuahua. Pauvres diables, tués dans quelque rencontre avec ces lanciers du désert.
La viande saignante crépite au feu sur des broches de bois de saule, les Indiens placent des noix du Pinon sous les cendres, et les en retirent grillées et fumantes; ils allument leur pipe de terre durcie, et lancent en l'air des nuages de fumée. Ils gesticulent en se racontant les uns aux autres leurs sanglantes aventures. Nous les entendons crier, causer et rire comme de vrais saltimbanques. Combien sont-ils différents des Indiens de la forêt! Pendant deux heures, nous suivons tous leurs mouvements et nous les écoutons. Enfin les hommes qui doivent garder les chevaux sont choisis et se dirigent vers la caballada; des Indiens, l'un après l'autre, étendent leurs peaux de bêtes, s'enroulent dans leurs couvertures et s'endorment. Les flammes cessent de briller, mais, à la lueur de la lune, nous pouvons distinguer les corps couchés des sauvages. Des formes blanches se meuvent au milieu d'eux; ce sont les chiens quêtant après les débris du souper. Ils courent çà et là, grondant l'un après l'autre, et aboyant aux coyotes qui rôdent à la lisière du camp. Plus loin, sur la prairie, les chevaux sont encore éveillés et occupés. Nous entendons le bruit de leurs sabots frappant le sol et le craquement de l'herbe touffue, sous leurs dents. D'espace en espace nous apercevons la forme droite d'un homme debout: ce sont les sentinelles de la caballada.
XXV
TROIS JOURS DANS LA TRAPPE.
Nous dûmes nous préoccuper alors de notre propre situation. Les dangers et les difficultés dont nous étions entourés apparurent à nos yeux.
—Est-ce que les sauvages vont rester ici pour chasser?
Cette pensée sembla nous venir à tous au même instant, et nous échangeâmes des regards inquiets et consternés.
—Cela n'est pas improbable, dit Séguin à voix basse, et d'un ton grave; il est évident qu'ils ne sont pas approvisionnés de viande; et comment pourraient-ils sans cela entreprendre la traversée du désert? Ils chasseront ici ou plus loin. Pourquoi pas ici?
—S'il en est ainsi, nous sommes dans une jolie trappe! Interrompit un chasseur montrant successivement l'entrée de la gorge d'un côté et la montagne de l'autre.—Comment sortirons-nous d'ici? Je serais vraiment curieux de le savoir.
Nos yeux suivirent les gestes de celui qui parlait. En face de l'ouverture de la ravine, à moins de cent yards de distance des rochers qui en obstruaient l'entrée, nous apercevions la ligne du camp des Indiens. Plus près encore, il y avait une sentinelle. On n'aurait pu s'aventurer à sortir, la sentinelle fût-elle endormie, sans s'exposer à rencontrer les chiens qui rôdaient en foule dans le camp. Derrière nous, la montagne se dressait verticalement comme un mur. Elle était inaccessible. Nous étions positivement dans une trappe.
—Carraï! s'écria un des hommes, nous allons crever de faim et de soif s'ils restent ici pour chasser!
—Ça sera encore plus tôt fait de nous, reprit un autre, s'il leur prend fantaisie de pénétrer dans la gorge!
Cette hypothèse pouvait se réaliser, bien qu'il y eût peu d'apparence. Le ravin formait une espèce de cul-de-sac qui entrait de biais dans la montagne et se terminait à un mur de rochers. Rien ne pouvait attirer nos ennemis dans cette direction, à moins, toutefois, qu'ils ne vinssent y chercher des noix du Pinon. Quelques-uns de leurs chiens aussi ne pouvaient-ils pas venir de ce côté, en quête de gibier, ou attirés par l'odeur de nos chevaux? Tout cela était possible, et chacune de ces probabilités nous faisait frissonner.
—S'ils ne nous découvrent pas, dit Séguin, cherchant à nous rassurer, nous pourrons vivre un jour ou deux avec des noix de pin. Quand les noix nous feront défaut, nous tuerons un de nos chevaux. Quelle quantité d'eau avons-nous?
—Nous avons de la chance, capitaine, nos outres sont presque pleines.
—Mais nos pauvres bêtes? Il n'y aura pas de quoi les abreuver.
—Il n'y a pas à craindre la soif tant que nous aurons de cela, dit El-Sol, regardant à terre et indiquant du pied une grosse masse arrondie qui croissait parmi les rochers: c'était un cactus sphéroïdal. Voyez, continua-t-il, il y en a par centaines.
Tout le monde comprit ce qu'El-Sol voulait dire, et les regards se reposèrent avec satisfaction sur les cactus.
—Camarades, reprit Séguin, il ne sert à rien de nous désoler. Que ceux qui peuvent dormir dorment. Il suffit de poser une sentinelle là-bas et une autre ici. Allez, Sanchez! Et le chef indiqua en bas de la ravine un poste d'où on pouvait surveiller l'entrée.
La sentinelle s'éloigna, et prit son poste en silence. Les autres descendirent, et, après avoir visité les muselières des chevaux, retournèrent à la station de la vedette placée sur la crête. Là, nous nous roulâmes dans nos couvertures, et, nous étendant sur les rochers, nous nous endormîmes pour le reste de la nuit.
Avant le jour, nous sommes tous sur pied, et nous guettons à travers le feuillage avec un vif sentiment d'inquiétude. Le camp des Indiens est plongé dans le calme le plus profond. C'est mauvais signe! S'ils avaient dû partir, ils auraient été debout plus tôt. Ils ont l'habitude de se mettre en route avant l'aube. Ces symptômes augmentent nos alarmes. Une lueur grise commence à se répandre sur la prairie. Une bande blanche se montre à l'horizon, du côté de l'Orient. Le camp se réveille. Nous entendons des voix. Des formes noires s'agitent au milieu des lances plantées verticalement dans le sol. Des sauvages gigantesques traversent la plaine. Des peaux de bêtes couvrent leurs épaules et les protègent contre l'air vif du matin. Ils portent des fagots. Ils rallument les feux. Nos hommes causent à voix basse, étendus sur les rochers et suivant de l'oeil tous leurs mouvements.
—Il est évident qu'ils ont l'intention de faire séjour ici.
—Oui, ça y est; c'est sûr et certain! Fichtre! je voudrais bien savoir combien de temps ils vont y rester.
—Trois jours au moins; peut-être cinq ou six.
—B…igre de chien! nous serons flambés avant qu'il n'en soit passé la moitié!
—Que diable auraient-ils à faire ici si longtemps? Je parie, moi, qu'ils vont filer aussitôt qu'ils pourront.
—Sans doute; mais pourront-ils partir plus tôt?
—Ils ont bien assez d'un jour pour ramasser toute la viande dont ils ont besoin. Voyez! il y a là-bas des buffalos en masse. Regardez! là-bas, tout là-bas!
Et celui qui parlait montrait des silhouettes noires qui se détachaient sur le ciel brillant. C'était un troupeau de buffalos.
—C'est juste. En moins d'une demi-journée, ils auront abattu autant de viande qu'ils en veulent. Mais comment la feront-ils sécher en moins de trois jours. C'est là ce que je serais bien aise de savoir.
—Es verdad! dit un des Mexicains, un cibolero; tres dias, al menos!
—Oui, messieurs! Et gare si le soleil nous joue le mauvais tour de ne pas se montrer.
Ces propos sont échangés entre deux ou trois hommes qui parlent à voix basse, mais assez haut cependant pour que nous les entendions. Ils nous révèlent une nouvelle face de la question, que nous n'avions pas encore envisagée. Si les Indiens restent là jusqu'à ce que leurs viandes soient séchées, nous sommes grandement exposés à mourir de soif ou à être découverts dans notre cachette. Nous savons que l'opération du dessèchement de la viande de buffalo demande trois jours, avec un bon soleil, comme un chasseur l'a insinué. Cela, joint à une première journée employée à la chasse, nous fait quatre jours d'emprisonnement dans le ravin! La perspective est redoutable. Nous pressentons les atroces et mortelles tortures de la soif. La famine n'est pas à craindre; nos chevaux sont là et nous avons nos couteaux. Ils nous fourniront de la viande, au besoin, pour plusieurs semaines. Mais les cactus suffiront-ils à calmer la soif des hommes et des bêtes pendant trois ou quatre jours? C'est là une question que personne ne peut résoudre. Le cactus a souvent soulagé un chasseur pendant quelque temps; il lui a rendu les forces nécessaires pour gagner un cours d'eau, mais plusieurs jours! L'épreuve ne tarde pas à commencer. Le jour s'est levé; les Indiens sont sur pied. La moitié d'entre eux détachent les chevaux de leurs piquets et les conduisent à l'eau. Ils ajustent les brides, prennent leurs lances, bandent leurs arcs, mettent le carquois sur leurs épaules et sautent à cheval. Après une courte consultation, ils se dirigent au galop vers l'est. Une demi-heure après, nous les voyons poursuivant les buffalos à travers la prairie, les perçant de leurs flèches et les traversant de leurs longues lances. Ceux qui sont restent au camp mènent leurs chevaux à la source, et les reconduisent dans la prairie. Puis ils abattent de jeunes arbres, pour alimenter les feux. Voyez! les voilà qui enfoncent de longues perches dans la terre, et qui tendent des cordes de l'une à l'autre. Dans quel but? Nous ne le savons que trop.
—Ah! regardez là-bas! murmure un des chasseurs en voyant ces préparatifs; là-bas, les cordes à sécher la viande! Maintenant, il n'y a pas à dire, nous voilà en cage pour tout de bon.
—Por todos los santos, es verdad!
—Caramba! carajo! chingaro! grommelle le cibolero qui voit parfaitement ce que signifient ces perches et ces cordes.
Nous observons avec un intérêt fiévreux tous les mouvements des sauvages. Le doute ne nous est plus permis. Ils se disposent à rester là plusieurs jours. Les perches dressées présentent un développement de plus de cent yards, devant le front du campement. Les sauvages attendent le retour de leurs chasseurs. Quelques-uns montent à cheval et se dirigent au galop vers la battue des buffalos qui fuient au loin dans la plaine. Nous regardons à travers les feuilles en redoublant de précautions, car le jour est éclatant, et les yeux perçants de nos ennemis interrogent tous les objets qui les entourent. Nous parlons à voix basse, bien que la distance rende, à la rigueur, cette précaution superflue; mais, dans notre terreur, il nous semble que l'on peut nous entendre. L'absence des chasseurs indiens a duré environ deux heures. Nous les voyons maintenant revenir à travers la prairie, par groupes séparés. Ils s'avancent lentement. Chacun d'eux porte une charge devant lui, sur le garrot de son cheval. Ce sont de larges masses de chair rouge, fraîchement dépouillée et fumante. Les uns portent les côtes et les quartiers, les autres les bosses, ceux-ci les langues, les coeurs, les foies, les petits morceaux, enveloppés dans les peaux des animaux tués. Ils arrivent au camp et jettent leurs chargements sur le sol. Alors commence une scène de bruit et de confusion. Les sauvages courent çà et là, criant, bavardant, riant et sautant. Avec leurs longs couteaux à scalper, ils coupent de larges tranches et les placent sur les braises ardentes, ils découpent les bosses, et enlèvent la graisse blanche et remplissent des boudins. Ils déploient les foies bruns qu'ils mangent crus. Ils brisent les os avec leurs tomahawks, et avalent la moelle savoureuse. Tout cela est accompagné de cris, d'exclamations, de rires bruyants et de folles gambades. Cette scène se prolonge pendant plus d'une heure. Une troupe fraîche de chasseurs monte à cheval et part. Ceux qui restent découpent la viande en longues bandes qu'ils accrochent aux cordes préparées dans ce but. Ils la laissent ainsi pour être transformée en tasajo par l'action du soleil. Nous savons ce qui nous attend; le péril est extrême; mais des hommes comme ceux qui composent la bande de Séguin ne sont pas gens à abandonner la partie tant qu'il reste une ombre d'espoir. Il faut qu'un cas soit bien désespéré pour qu'ils se sentent à bout de ressources.
—Il n'y a pas besoin de nous tourmenter tant que nous ne sommes pas atteints dans nos oeuvres vives, dit un des chasseurs.
—Si c'est être atteint dans ses oeuvres vives que d'avoir le ventre creux, réplique un autre, je le suis, et ferme. Je mangerais un âne tout cru, sans lui ôter la peau.
—Allons, garçons, réplique un troisième, ramassons des noix de pin et régalons-nous.
Nous suivons cet avis et nous nous mettons à la recherche des noix. A notre grand désappointement, nous découvrons que ce précieux fruit est assez rare. Il n'y a pas sur la terre ou sur les arbres de quoi nous soutenir pendant deux jours.
—Par le diable! s'écrie un des hommes, nous serons forcés de nous en prendre à nos bêtes.
—Soit, mais nous avons encore le temps, nous attendrons que nous nous soyons un peu rongé les poings avant d'en venir là.
On procède à la distribution de l'eau qui se fait dans une petite tasse. Il n'en reste plus guère dans les outres, et nos pauvres chevaux souffrent.
—Occupons-nous d'eux, dit Séguin, se mettant en devoir d'éplucher un cactus avec son couteau.
Chacun de nous en fait autant et enlève soigneusement les côtes et les piquants. Un liquide frais et gommeux coule des tissus ouverts. Nous arrachons, en brisant leurs courtes queues, les boules vertes des cactus, nous les portons dans le fourré et les plaçons devant nos animaux. Ceux-ci s'emparent avidement de ces plantes succulentes, les broient entre les dents et avalent le jus et les fibres. Ils y trouvent à boire et à manger. Dieu merci! nous pouvons espérer de les sauver. Nous renouvelons la provision devant eux jusqu'à ce qu'ils en aient assez. Deux sentinelles sont entretenues en permanence, l'une sur la crête de la colline, l'autre en vue de l'ouverture du défilé. Les autres restent dans le ravin, et cherchent, sur les flancs, les fruits coniques du Pinon. C'est ainsi que se passe notre première journée. Jusqu'à une heure très-avancée de la soirée, nous voyons les chasseurs Indiens rentrer dans le camp apportant leur charge de chair de buffalo. Les feux sont partout allumés, et les sauvages, assis autour, passent presque toute la nuit à faire des grillades et à manger. Le lendemain, ils ne se lèvent que très-tard. C'est un jour de repos et de paresse; la viande pend aux cordes, et ils ne peuvent qu'attendre la fin de l'opération. Ils flânent dans le camp; ils arrangent leurs brides et leurs lassos, ou passent la visite de leurs armes. Ils mènent boire leurs chevaux et les reconduisent au milieu de l'herbe fraîche. Plus de cent d'entre eux sont incessamment occupés à faire griller de larges tranches de viandes, et à les manger. C'est un festin perpétuel. Leurs chiens sont fort affairés aussi, après les os dépouillés. Ils ne quitteront probablement pas cette curée, et nous n'avons pas à craindre qu'ils viennent rôder du côté de la ravine tant qu'ils seront ainsi attablés. Cela nous rassure un peu. Le soleil est chaud pendant toute la seconde journée, et nous rôtit dans notre ravin desséché. Cette chaleur redouble notre soif; mais nous sommes loin de nous en plaindre, car elle hâtera le départ des sauvages. Vers le soir, le tasajo commence à prendre une teinte brune et à se racornir. Encore un jour comme cela, et il sera bon à empaqueter. Notre eau est épuisée; nous suçons les feuilles succulentes du cactus, dont l'humidité trompe notre soif, sans pourtant l'apaiser. La faim se fait sentir de plus en plus vive. Nous avons mangé toutes les noix de pin, et il ne nous reste plus qu'à tuer un de nos chevaux.
—Attendons jusqu'à demain, propose-t-on. Laissons encore une chance aux pauvres bêtes. Qui sait ce qui peut arriver demain matin?
Cette proposition est acceptée. Il n'y a pas un chasseur qui ne regarde la perte de son cheval comme un des plus grands malheurs qui puisse l'atteindre dans la prairie. Dévorés par la faim, nous nous couchons, attendant la venue du troisième jour. Le matin arrive, et nous grimpons comme d'habitude à notre observatoire.
Les sauvages dorment tard comme la veille; mais ils se lèvent enfin, et, après avoir fait boire leurs chevaux, recommencent à faire cuire de la viande. L'aspect des tranches saignantes, des côtes juteuses fumant sur la braise, l'odeur savoureuse que nous apporte la brise surexcitent notre faim jusqu'à la rendre intolérable. Nous ne pouvons pas résister plus longtemps. Il faut qu'un cheval meure! Lequel? La loi de la montagne en décidera. Onze cailloux blancs et un noir sont placés dans un seau vide; l'un après l'autre nous sommes conduits auprès, les yeux bandés. Je tremble, en mettant la main dans le vase autant que s'il s'agissait de ma propre vie.
—Grâce soit rendue au ciel! mon brave Moro est sauvé!…
Un des Mexicains a pris la pierre noire.
—Nous avons de la chance! s'écria un chasseur, un bon mustang bien gras vaut mieux qu'un boeuf maigre.
En effet, le cheval désigné par le sort est très-bien en chair. Les sentinelles sont replacées, et nous nous dirigeons vers le fourré pour exécuter la sentence. On s'approche de la victime avec précaution; on l'attache à un arbre, et on lui met des entraves aux quatre jambes pour qu'elle ne puisse se débattre. On se propose de la saigner à blanc. Le cibolero a dégainé son long couteau; un homme se tient prêt à recevoir dans un seau le précieux liquide, le sang. Quelques-uns, munis de tasses, se préparent à boire aussitôt que le sang coulera. Un bruit inusité nous arrête court. Nous regardons à travers les feuilles. Un gros animal gris, ressemblant à un loup, est sur la lisière du fourré et nous regarde. Est-ce un loup? Non; c'est un chien indien. L'exécution est suspendue, chacun de nous s'arme de son couteau. Nous nous approchons doucement de l'animal; mais il se doute de nos intentions, pousse un sourd grognement, et court vers l'extrémité du défilé. Nous le suivons des yeux. L'homme en faction est précisément le propriétaire du cheval voué à la mort. Le chien ne peut regagner la plaine qu'en passant près de lui, et le Mexicain se tient, la lance en arrêt, prêt à le recevoir. L'animal se voit coupé, il se retourne et court en arrière; puis, prenant un élan désespéré, il essaie de franchir la vedette. Au même moment il pousse un hurlement terrible. Il est empalé sur la lance. Nous nous élançons vers la crête pour voir si le hurlement a attiré l'attention des sauvages. Aucun mouvement inusité ne se manifeste parmi eux; ils n'ont rien entendu. Le chien est dépecé et dévoré avant que la chair palpitante ait eu le temps de se refroidir! Le cheval est préservé. La récolte des cactus rafraîchissants pour nos bêtes nous occupe pendant quelque temps. Quand nous retournons à notre observatoire, un joyeux spectacle s'offre à nos yeux. Les guerriers assis autour des feux renouvellent les peintures de leurs corps. Nous savons ce que cela veut dire. Le tasajo est devenu noir. Grâce au soleil brûlant il sera bientôt bon à empaqueter. Quelques-uns des Indiens s'occupent à empoisonner les pointes de leurs flèches. Ces symptômes raniment notre courage. Ils se mettront bientôt en marche, sinon cette nuit, demain au point du jour. Nous nous félicitons réciproquement, et suivons de l'oeil tous les mouvements du camp. Nos espérances s'accroissent à la chute du jour. Ah! voici un mouvement inaccoutumé. Un ordre a été donné. Voilà!
—Mira! Mira!—See!—Look! look!—Tous les chasseurs s'exclament à la fois, mais à voix basse.
—Par le grand diable vivant! ils vont partir à la brune.
Les sauvages détachent le tasajo et le mettent en rouleaux. Puis, chaque homme se dirige vers son cheval, les piquets sont arrachés: les bêtes menées à l'eau; on les bride, on les harnache et on les sangle. Les guerriers prennent leurs lances, endossent leur carquois, ramassent leurs boucliers et leurs arcs, et sautent légèrement à cheval. Un moment après, leur file est formée avec la rapidité de la pensée, et, reprenant leur sentier, ils se dirigent, un par un, vers le sud. La troupe la plus nombreuse est passée. La plus petite, celle des Navajoes, suit la même route. Non, cependant! cette dernière oblique soudainement vers la gauche et traverse la prairie, se dirigeant à l'est, vers la source de l'Ojo de Vaca.
XXVI
LES DIGGERS.[1]
[Note 1: Diggers, mot à mot: homme qui creuse, fossoyeur. C'est une race particulière de sauvage de ces montagnes.]
Notre premier mouvement fut de nous précipiter au bas de la côte, vers la source, pour y satisfaire notre soif, et vers la plaine pour apaiser notre faim avec les os dépouillés de viandes dont le camp était jonché. Néanmoins, la prudence nous retint.
—Attendez qu'ils aient disparu, dit Garey. Ils seront hors de vue en trois sauts de chèvre.
—Oui, restons ici un instant encore, ajoute un autre; quelques-uns peuvent avoir oublié quelque chose et revenir sur leurs pas.
Cela n'était pas impossible, et, bien qu'il nous en coûtât, nous nous résignâmes à rester quelque temps encore dans le défilé. Nous descendîmes au fourré pour faire nos préparatifs de départ: seller nos chevaux et les débarrasser des couvertures dont leurs têtes étaient emmaillotées. Pauvres bêtes! Elles semblaient comprendre que nous allions les délivrer. Pendant ce temps, notre sentinelle avait gagné le sommet de la colline pour surveiller les deux troupes, et nous avertir aussitôt que les Indiens auraient disparu.
—Je voudrais bien savoir pourquoi les Navajoes vont par l'Ojo de Vaca, dit notre chef d'un air inquiet; il est heureux que nos camarades ne soient pas restés là.
—Ils doivent s'ennuyer de nous attendre où ils sont, ajouta Garey, à moins qu'ils n'aient trouvé dans les mesquites plus de queues noires que je ne me l'imagine..
—Vaya! s'écria Sanchez, ils peuvent rendre grâce à la Santissima de ne pas être restés avec nous. Je suis réduit à l'état de squelette Mira! Carraï!
Nos chevaux étaient sellés et bridés nos lassos accrochés; la sentinelle ne nous avait point encore avertis. Notre patience était à bout.
—Allons! dit l'un de nous, avançons: ils sont assez loin maintenant. Ils ne vont pas s'amuser à revenir en arrière tout le long de la route. Ce qu'ils cherchent est devant eux, je suppose. Par le diable! le butin qui les tente est assez beau!
Nous ne pûmes y tenir plus longtemps. Nous hélâmes la sentinelle. Elle n'apercevait plus que les têtes dans le lointain.
—Cela suffit, dit Séguin, venez; emmenez les chevaux!
Les hommes s'empressèrent d'obéir, et nous courûmes vers le fond de la ravine, avec nos bêtes. Un jeune homme, le pueblo domestique de Séguin, était à quelques pas devant. Il avait hâte d'arriver à la source. Au moment où il atteignit l'ouverture de la gorge, nous le vîmes se jeter à terre avec toutes les apparences de l'effroi, tirant son cheval en arrière et s'écriant:
—Mi amo! mi amo! todavia son! (Monsieur! monsieur! Ils sont encore là!)
—Qui? demande Séguin, se portant rapidement en avant.
—Les Indiens! monsieur! les Indiens!
—Vous êtes fou! Où les voyez-vous?
—Dans le camp, monsieur. Regardez là-bas!
Je suivis Séguin vers les rochers qui masquaient l'entrée du défilé. Nous regardâmes avec précaution par-dessus. Un singulier tableau s'offrit à nos yeux. Le camp était dans l'état où les Indiens l'avaient laissé, les perches encore debout. Les peaux velues de buffalos, les os empilés, couvraient la plaine; des centaines de coyotes rôdaient çà et là, grondant l'un après l'autre, ou s'acharnant à poursuivre tel d'entre eux qui avait trouvé un meilleur morceau que ses compagnons. Les feux continuaient à brûler, et les loups, galopant à travers les cendres, soulevaient des nuages jaunes. Mais il y avait quelque chose de plus extraordinaire que tout cela, quelque chose qui me frappa d'épouvante. Cinq ou six formes quasi humaines s'agitaient auprès des feux, ramassant les débris de peaux et d'os, et les disputant aux loups qui hurlaient en foule tout autour d'eux. Cinq ou six autres figures semblables, assises autour d'un monceau de bois allumé, rongeaient silencieusement des côtes à moitié grillées! Étaient-ce donc des… en vérité, c'étaient bien des êtres humains! Ce ne fut pas sans une profonde stupéfaction que je considérai ces corps rabougris et ridés, ces bras longs comme ceux d'un singe, ces têtes monstrueuses et disproportionnées d'où pendaient des cheveux noirs et sales, tortillés comme des serpents. Un ou deux paraissaient avoir un lambeau de vêtement, quelque vieux haillon déchiré. Les autres étaient aussi nus que les bêtes fauves qui les entouraient; nus de la tête aux pieds. C'était un spectacle hideux que celui de ces espèces de démons noirs accroupis autour des feux, tenant au bout de leurs longs bras ridés des os à moitié décharnés dont ils arrachaient la viande avec leurs dents brillantes. C'était horrible à voir, et il se passa quelques instants avant que l'étonnement me permit de demander, qui ou quoi ils pouvaient être. Je pus enfin articuler ma question.
—Los Yamparicos, répondit le cibolero.
—Les quoi? demandai-je encore.
—Los Indios Yamparicos, señor.
—Les Diggers, les Diggers dit un chasseur croyant mieux expliquer ainsi l'étrange apparition.
—Oui, ce sont des Indiens Diggers, ajouta Séguin. Avançons. Nous n'avons rien à craindre d'eux.
—Mais nous avons quelque chose à gagner avec eux, ajouta un des chasseurs, d'un air significatif. La peau du crâne d'un Digger se paie aussi bien qu'une autre, tout autant que celle d'un chef Pache.
—Que personne ne fasse feu! dit Séguin d'un ton ferme. Il est trop tôt encore: regardez là-bas!
Et il montra au bout de la plaine deux ou trois objets brillants, les casques des guerriers qui s'éloignaient, et qu'on apercevait encore au-dessus de l'herbe.
—Et comment pourrons-nous les prendre, alors, capitaine? demanda le chasseur. Ils nous échapperont dans les rochers; ils vont fuir comme des chiens effrayés.
—Mieux vaut les laisser partir, les pauvres diables! dit Séguin, semblant désirer que le sang ne fût pas ainsi répandu inutilement.
—Non pas, capitaine, reprit le même interlocuteur. Nous ne ferons pas feu; mais nous les attraperons, si nous pouvons, sans cela. Garçons, suivez-moi, par ici!
Et l'homme allait diriger son cheval à travers les roches éparpillées, de manière à passer inaperçu entre les nains et la montagne. Mais il fut trompé dans son attente; car au moment où El-Sol et sa soeur se montrèrent à l'ouverture, leurs vêtements brillants frappèrent les yeux des Diggers. Comme des daims effarouchés, ceux-ci furent aussitôt sur pied et coururent ou plutôt volèrent vers le bas de la montagne. Les chasseurs se lancèrent au galop pour leur couper le passage; mais il était trop tard. Avant qu'ils pussent les joindre, les Diggers avaient disparu dans une crevasse, et on les voyait grimper comme des chamois, le long des rochers à pic, à l'abri de toute atteinte. Un seul des chasseurs, Sanchez, réussit à faire une prise. Sa victime avait atteint une saillie élevée, et rampait tout le long, lorsque le lasso du toréador s'enroula autour de son cou. Un moment après, son corps se brisait sur le roc! Je courus pour le voir: il était mort sur le coup. Son cadavre ne présentait plus qu'une masse informe, d'un aspect hideux et repoussant.
Le chasseur, sans pitié, s'occupa fort peu de tout cela. Il lança une grossière plaisanterie, se pencha vers la tête de sa victime, et, séparant la peau du crâne, il fourra le scalpel tout sanglant et tout fumant dans la poche de ses calzoneros.
XXVII
DACOMA.
Après cet épisode, nous nous précipitâmes vers la source, et, mettant pied à terre, nous laissâmes nos chevaux boire à discrétion. Nous n'avions pas à craindre qu'ils fussent tentés de s'éloigner. Autant qu'eux, nous étions pressés de boire; et, nous glissant parmi les branches, nous nous mimes à puiser de l'eau à pleines tasses. Il semblait que nous ne pourrions jamais venir à bout de nous désaltérer; mais un autre besoin aussi impérieux nous fit quitter la source, et nous courûmes vers le camp, à la recherche des moyens d'apaiser notre faim. Nos cris mirent en fuite les coyotes et les loups blancs, que nous achevâmes de chasser à coups de pierres. Au moment où nous allions ramasser les débris souillés de poussière, une exclamation étrange d'un des chasseurs nous fit brusquement tourner les yeux.
—Malaray, camarados; mira el arco!
Le Mexicain qui proférait ces mots montrait un objet gisant à ses pieds, sur le sol. Nous fûmes bientôt près de lui.
—Caspita! s'écria encore cet homme, c'est un arc blanc!
—Un arc blanc, de par le diable! répéta Garey.
—Un arc blanc! crièrent plusieurs autres, considérant l'objet avec un air d'étonnement et d'effroi.
—C'est l'arc d'un grand guerrier, je le certifie, dit Garey.
—Oui, ajouta un autre, et son propriétaire ne manquera pas de revenir pour le chercher aussitôt que… Sacredié! Regardez là-bas! Le voilà qui vient, par les cinquante mille diables!
Nos yeux se portèrent tous ensemble à l'extrémité de la prairie, à l'est, du côté qu'indiquait celui qui venait de parler. Tout au bout de l'horizon on voyait poindre comme une étoile brillante en mouvement. C'était tout autre chose; un regard nous suffit pour reconnaître un casque qui réfléchissait les rayons du soleil et qui suivait les mouvements réguliers d'un cheval au galop.
—Aux saules! enfants! aux saules! cria Séguin. Laissez l'arc! laissez-le à la place où il était. A vos chevaux! emmenez-les! leste! leste!
En un instant chacun de nous tenait son cheval par la bride et le guidait ou plutôt le traînait vers le fourré de saules. Là nous nous mimes en selle pour être prêts à tout événement, et restâmes immobiles, guettant à travers le feuillage.
—Ferons-nous feu quand il approchera, capitaine? Demanda un des hommes.
—Non.
—Nous pouvons le prendre aisément, quand il se baissera pour prendre son arc.
—Non, sur votre vie!
—Que faut-il faire alors, capitaine?
—Laissez-le prendre son arc et s'en aller! répondit Séguin.
—Pourquoi ça, capitaine? pourquoi donc ça?
—Insensés! vous ne voyez pas que toute la tribu serait sur nos talons avant le milieu de la nuit? Êtes-vous fous? Laissez-le aller. Il peut ne pas reconnaître nos traces, puisque nos chevaux ne sont pas ferrés: s'il ne les voit pas, laissez-le aller comme il sera venu, je vous le dis.
—Mais que ferons-nous, s'il jette les yeux de ce côté?
Garey, en disant cela, montrait les rochers situés au pied de la montagne.
—Malédiction! le Digger! s'écria Séguin en changeant de couleur.
Le cadavre était tout à fait en vue sur le devant des rochers; le crâne sanglant tourné en l'air et vers le dehors de telle sorte qu'il ne pouvait manquer de frapper les yeux d'un homme venant du côté de la plaine. Quelques coyotes avaient déjà grimpé sur la plate-forme où était le cadavre, et flairaient tout autour, semblant hésiter devant cette masse hideuse.
—Il ne peut pas manquer de le voir, capitaine, ajouta le chasseur.
—S'il le voit, il faudra nous en défaire par la lance ou par le lasso, ou le prendre vivant. Que pas un coup de fusil ne soit tiré. Les Indiens pourraient encore l'entendre, et seraient sur notre dos avant que nous eussions fait le tour de la montagne. Non! mettez vos fusils en bandoulière! Que ceux qui ont des lances et des lassos se tiennent prêts.
—Quand devrons-nous charger, capitaine?
—Laissez-moi le soin de choisir le moment. Peut-être mettra-t-il pied à terre pour ramasser son arc, ou bien il viendra à la source pour faire boire son cheval. Dans ce cas, nous l'entourerons. S'il voit le corps du Digger, il s'en approchera, peut-être, pour l'examiner de plus près. Dans ce cas encore, nous pourrons facilement lui couper le chemin. Ayez patience! je vous donnerai le signal..
Pendant ce temps, le Navajo arrivait au grand galop. A la fin du dialogue précédent, il n'était plus qu'à trois cents yards de la source, et avançait sans ralentir son allure. Les yeux fixés sur lui, nous gardions le silence et retenions notre respiration. L'homme et le cheval captivaient tous deux notre attention. C'était un beau spectacle. Le cheval était un mustang à large encolure, noir comme le charbon, aux yeux ardents, aux naseaux rouges et ouverts. Sa bouche était pleine d'écume, et de blancs flocons marbraient son cou, son poitrail et ses épaules. Il était couvert de sueur, et on voyait reluire ses flancs vigoureux à chacun des élans de sa course. Le cavalier était nu jusqu'à la ceinture; son casque et ses plumes, quelques ornements qui brillaient sur son cou, sur sa poitrine et à ses poignets, interrompaient seuls cette nudité. Une sorte de tunique, de couleur voyante, toute brodée, couvrait ses hanches et ses cuisses. Les jambes étaient nues à partir du genou, et les pieds chaussés de mocassins qui emboîtaient étroitement la cheville. Différent en cela des autres Apaches, il n'avait point de peinture sur le corps, et sa peau bronzée resplendissait de tout l'éclat de la santé. Ses traits étaient nobles et belliqueux, son oeil fier et perçant, et sa longue chevelure noire qui pendait derrière lui allait se mêler à la queue de son cheval. Il était bien assis, sur une selle espagnole, sa lance, posée sur l'étrier et reposant légèrement contre son bras droit. Son bras gauche était passé dans les brassards d'un bouclier blanc, et un carquois plein de flèches emplumées se balançait sur son épaule. C'était un magnifique spectacle que de voir ce cheval et ce cavalier se détachant sur le fond vert de la prairie; un tableau qui rappelait plutôt un des héros d'Homère qu'un sauvage de l'Ouest.
—Wagh! s'écria un des chasseurs à voix basse, comme ça brille! regarde cette coiffure, c'est comme une braise.
—Oui, répliqua Garey, nous pouvons remercier ce morceau de métal. Nous serions dans la nasse où il est maintenant, si nous ne l'avions pas aperçu à temps. Mais, continua le trappeur, sa voix prenant un accent d'exclamation, Dacoma! par l'Éternel c'est Dacoma, le second chef des Navajoes!
Je me tournai vers Séguin pour voir l'effet de cette annonce. Le Maricopa était penché vers lui et lui parlait à voix basse, dans une langue inconnue, en gesticulant avec énergie. Je saisis le nom de Dacoma prononcé, avec une expression de haine féroce, par le chef indien qui, au même instant, montrait le cavalier qui avançait toujours.
—Eh bien, alors, repartit Séguin, paraissant céder aux voeux de l'autre, nous ne le laisserons pas échapper, qu'il voie ou non nos traces. Mais ne faites pas usage de votre fusil; les Indiens ne sont pas à plus de dix milles d'ici; ils sont encore là-bas, derrière ce pli de terrain. Nous pourrons aisément l'entourer; si nous le manquons de cette façon, je me charge de l'atteindre avec mon cheval et en voici encore un autre qui le gagnera de vitesse.
Séguin, en disant ces derniers mots, indiquait Moro.
—Silence, continua-t-il, baissant la voix. Ssschht!
Il se fit un silence de mort. Chacun pressait son cheval entre ses genoux comme pour lui commander l'immobilité. Le Navajo avait atteint la limite du camp abandonné et inclinant vers la gauche, il galopait obliquement, écartant les loups sur son passage. Il était penché d'un côté, son regard cherchant à terre. Arrivé en face de notre embuscade, il découvrit l'objet de ses recherches, et dégageant son pied de l'étrier, dirigea son cheval de manière à passer auprès. Puis, sans retenir les rênes, sans ralentir son allure, il se baissa jusqu'à ce que les plumes de son casque balayassent la terre et, ramassant l'arc, se remit immédiatement en selle.
—Superbe! s'écria le toréador.
—Par le diable! c'est dommage de le tuer, murmura un chasseur; et un sourd murmure d'admiration se fit entendre au milieu de tous ces hommes.
Après quelque temps de galop, l'Indien fit brusquement volte-face et il était sur le point de repartir, quand son regard fut attiré par le crâne sanglant du Yamparico. Sous la secousse des rênes, son cheval ploya les jarrets jusqu'à terre, et l'Indien resta immobile, considérant le corps avec surprise.
—Superbe! superbe! s'écria encore Sanchez. Caramba, il est superbe!
C'était en effet un des plus beaux tableaux que l'on pût voir. Le cheval avec sa queue étalée à terre, la crinière hérissée et les naseaux fumants, frémissant de tout son corps sous le geste de son intrépide cavalier; le cavalier lui-même avec son casque brillant, aux plumes ondoyantes, sa peau bronzée, son port ferme et gracieux et l'oeil fixé sur l'objet qui causait son étonnement.
C'était, comme Sanchez l'avait dit, un magnifique tableau, une statue vivante, et nous étions tous frappés d'admiration en le regardant. Pas un de nous, à une exception près cependant, n'aurait voulu tirer le coup destiné à jeter cette statue en bas de son piédestal. Le cheval et l'homme restèrent quelques moments dans cette attitude. Puis la figure du cavalier changea tout à coup d'expression. Il jeta autour de lui un regard inquisiteur et presque effrayé. Ses yeux s'arrêtèrent sur l'eau encore troublée par suite du piétinement de nos chevaux. Un coup d'oeil lui suffit; et, sous une nouvelle secousse de la bride, le cheval se releva et partit au galop à travers la prairie. Au même instant, le signal de charger nous était donné et, nous élançant en avant, nous sortions du fourré tous ensemble. Nous avions à traverser un petit ruisseau. Séguin était à quelques pas devant; je vis son cheval butter, broncher sur la rive et tomber, sur le flanc, dans l'eau! Tous les autres franchirent l'obstacle. Je ne m'arrêtai pas pour regarder en arrière; la prise de l'Indien était une question de vie ou de mort pour nous tous. J'enfonçai l'éperon vigoureusement, continuant la poursuite. Pendant quelque temps, nous galopâmes de front en groupe serré. Quant nous fûmes au milieu de la plaine, nous vîmes l'Indien, à peu près à douze longueurs de cheval de nous, et nous nous aperçûmes avec inquiétude qu'il conservait sa distance, si même il ne gagnait pas un peu. Nous avions oublié l'état de nos animaux: affaiblis par la diète, engourdis par un repos si prolongé dans le ravin, et, pour comble, sortant de boire avec excès.
La vitesse supérieure de Moro me fit bientôt prendre la tête de mes compagnons. Seul, El-Sol était encore devant moi, je le vis préparer son lasso, le lancer et donner la secousse; mais le noeud revint frapper les flancs de son cheval: il avait manqué son coup. Pendant qu'il rassemblait sa courroie, je le dépassai et je pus lire sur sa figure l'expression du chagrin et du désappointement. Mon arabe s'échauffait à la poursuite, et j'eus bientôt pris une grande avance sur mes camarades. Je me rapprochais de plus en plus du Navajo; bientôt nous ne fûmes plus qu'à une douzaine de pas l'un de l'autre. Je ne savais comment faire. Je tenais mon rifle à la main et j'aurais pu facilement tirer sur l'Indien par derrière, mais je me rappelais la recommandation de Séguin et nous étions encore plus près de l'ennemi; je ne savais même pas trop si nous n'étions pas déjà en vue de la bande. Je n'osai donc faire feu. Me servirais-je de mon couteau? essaierais-je de désarçonner mon ennemi avec la crosse de mon fusil? Pendant que je débattais en moi-même cette question, Dacoma, regardant par-dessus son épaule, vit que j'étais seul près de lui. Immédiatement il fit volte-face et mettant sa lance en arrêt, vint sur moi au galop. Son cheval paraissait obéir à la voix et à la pression des genoux sans le secours des rênes. A peine eus-je le temps de parer, avec mon fusil, le coup qui m'arrivait en pleine poitrine. Le fer, détourné, m'atteignit au bras et entama les chairs. Mon rifle, violemment choqué par le bois de la lance, échappa de mes mains. La blessure, la secousse et la perte de mon arme m'avaient dérangé dans le maniement de mon cheval et il se passa quelques instants avant que je pusse saisir la bride pour le faire retourner. Mon antagoniste, lui, avait fait demi-tour aussitôt, et je m'en aperçus au sifflement d'une flèche qui me passa dans les cheveux au-dessus de l'oreille droite. Au moment où je faisais face de nouveau, une autre flèche était posée sur la corde, partait et me traversait le bras droit. L'exaspération me fit perdre toute prudence et, tirant un pistolet de mes fontes, je l'armai et galopai en avant. C'était le seul moyen de préserver ma vie. Au même moment, l'Indien laissant là son arc, se disposa à me charger encore avec sa lance, et se précipita à ma rencontre. J'étais décidé à ne tirer qu'à coup sûr et à bout portant.
Nous arrivions l'un sur l'autre au plein galop. Nos chevaux allaient se toucher; je visai, je pressai la détente… Le chien s'abattit avec un coup sec! Le fer de la lance brilla sous mes yeux: la pointe était sur ma poitrine. Quelque chose me frappa violemment en plein visage. C'était la courroie d'un lasso. Je vis le noeud s'abattre sur les épaules de l'Indien et descendre jusqu'à ses coudes: la courroie se tendit. Il y eut un cri terrible, une secousse dans tout le corps de mon adversaire; la lance tomba de ses mains; et, au même instant, il était précipité de sa selle, et restait étendu, sans mouvement, sur le sol. Son cheval heurta le mien avec une violence qui fit rouler les deux animaux sur le gazon. Renversé avec Moro, je fus presque aussitôt sur pied. Tout cela s'était passé en beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En me relevant, je vis El-Sol qui se tenait, le couteau à la main, près du Navajo garrotté par le noeud du lasso.
—Le cheval! le cheval! Assurez-vous du cheval! cria Séguin.
Et les chasseurs se précipitèrent en foule à la poursuite du mustang, qui, la bride traînante, s'enfuyait à travers la prairie. Au bout de quelques minutes, l'animal était pris au lasso, et ramené à la place qui avait failli être consacrée par ma tombe.
XXVIII
UN DINER A DEUX SERVICES.
El-Sol, ai-je dit, se tenait debout auprès de l'Indien étendu à terre. Sa physionomie trahissait deux sentiments: la haine et le triomphe. Sa soeur arrivait en ce moment, au galop, et sautant en bas de son cheval, elle courut vers lui.
—Regarde, lui dit son frère, en montrant le chef Navajo; regarde le meurtrier de notre mère.
La jeune fille poussa une courte et vive exclamation; puis, tirant son couteau, elle se précipita sur le captif.
—Non, Luna! cria El-Sol, la tirant en arrière, non; nous ne sommes pas des assassins. Ce ne serait pas, d'ailleurs, une vengeance suffisante: il ne doit pas mourir encore. Nous le montrerons vivant aux femmes des Maricopas. Elles danseront la mamanchic autour du grand chef, du fier guerrier capturé sans aucune blessure!
Ces derniers mots, prononcés d'un ton méprisant, produisirent immédiatement leur effet sur le Navajo.
—Chien de Coco! s'écria-t-il en faisant un effort involontaire pour se débarrasser de ses liens. Chien de Coco! ligué avec les voleurs blancs. Chien!
—Ah! tu me reconnais. Dacoma? C'est bien…
—Chien! répéta encore le Navajo, l'interrompant.
Les mots sortaient en sifflant à travers ses dents serrées, tandis que son regard brillait d'une férocité sauvage.
—C'est lui! c'est lui? cria Rubé, accourant au galop. C'est lui! C'est un Indien aussi féroce qu'un couperet. Assommez-le! déchirez-le! écharpez-le à coups de lanières; c'est un échappé de l'enfer: que l'enfer le reprenne!
—Voyons votre blessure, monsieur Haller, dit Séguin descendant de cheval, et s'approchant de moi non sans quelque inquiétude, à ce qu'il me parut. Où est-elle? dans les chairs' Il n'y a rien de grave, pourvu toutefois que la flèche ne soit pas empoisonnée. Je le crains. El-Sol! ici! vite, mon ami! Dites-moi si cette pointe n'a pas été empoisonnée.
—Retirons-la d'abord, répondit le Maricopa, répondant à l'appel. Il ne faut pas perdre de temps pour cela.
La flèche me traversait le bras d'outre en outre. El-Sol prit à deux mains le bout emplumé, cassa le bois près de la plaie, puis, saisissant le dard du côté de la pointe, il le retira doucement de la blessure.
—Laissez saigner, dit-il, pendant que je vais examiner la pointe. Il ne semble pas que ce soit une flèche de guerre. Mais les Navajoes emploient un poison excessivement subtil. Heureusement j'ai le moyen de reconnaître sa présence, et j'en possède l'antidote. En disant cela, il sortit de son sac une touffe de coton. Il essuya soigneusement le sang qui tachait la pointe. Il déboucha ensuite une petite fiole, et, versant quelques gouttes sur le métal, observa le résultat. J'attendais avec une vive anxiété. Séguin aussi paraissait inquiet; et comme je savais que ce dernier avait dû souvent être témoin des effets d'une flèche empoisonnée, j'étais peu rassuré par l'inquiétude qu'il manifestait en suivant l'opération. S'il craignait un danger, c'est que le danger devait être réel.
—Monsieur Haller, dit enfin El-Sol, vous avez une heureuse chance. Je puis appeler cela une heureuse chance, car incontestablement votre antagoniste doit avoir dans son carquois des flèches moins inoffensives que celle-là. Laissez-moi voir, ajouta-t-il.
Et, soulevant le Navajo, il tira une autre flèche du carquois qui était encore attaché derrière le dos de l'Indien. Après avoir renouvelé l'épreuve, il s'écria:
-Je vous le disais bien! Regardez celle-ci: verte comme du planton! Il en a tiré deux; où est l'autre? Camarades, aidez-moi à la trouver. Il ne faut pas laisser un pareil témoin derrière nous.
Quelques hommes descendirent de cheval et cherchèrent la flèche qui avait été tirée la première. J'indiquai, autant que je le pus, la direction et la distance probable où elle devait se trouver; un instant après, elle était ramassée. El-Sol la prit, et versa quelques gouttes de sa liqueur sur la pointe. Elle devint verte comme la précédente.
-Vous pouvez remercier vos patrons, monsieur Haller, dit le Coco, de ce que ce ne soit pas celle-çi qui ait traversé votre bras, car il aurait fallu toute la science du docteur Reichter, et la mienne, pour vous sauver. Mais qu'est-ce que cela? une autre blessure!… Ah! il vous a touché à la première charge. Laissez-moi voir.
—Je pense que ce n'est qu'une simple égratignure.
—Nous sommes ici sous un climat terrible, monsieur Haller. J'ai vu des égratignures de ce genre tourner en blessures mortelles quand on n'en prenait pas un soin suffisant. Luna! un peu de coton, petite soeur! Je vais tâcher de panser la vôtre de telle sorte que vous n'ayez à craindre aucun mauvais résultat. Je vous dois bien cela, car sans vous, monsieur, il m'aurait échappé.
—Mais sans vous, monsieur, il m'aurait tué.
—Ma foi, reprit le Coco en souriant, il est supposable que sans moi vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien. Votre arme vous a trahi… Ce n'est pas chose facile que de parer un coup de lance avec la crosse d'un fusil, et vous avez merveilleusement exécuté cette parade. Je ne m'étonne pas que vous ayez eu recours au pistolet à la deuxième rencontre. J'en aurais fait autant, si je l'avais manqué une seconde fois avec mon lasso. Mais nous avons été favorisés tous les deux. Il vous faudra porter votre bras en écharpe pendant un jour ou deux. Luna! votre écharpe!
—Non! dis-je, en voyant la jeune fille détacher une magnifique ceinture nouée autour de sa taille; non, je vous en prie, je trouverai autre chose.
—Tenez, monsieur, si cela peut convenir? dit le jeune trappeur Garey intervenant, je suis heureux de pouvoir vous l'offrir.
Garey en disant cela, tira un mouchoir de couleur de dessous sa blouse de chasse, et me le présenta.
—Vous êtes bien bon; je vous remercie, répondis-je, bien que je comprisse en faveur de qui le mouchoir m'était offert. Vous voudrez bien accepter ceci en retour?
Et je lui tendis un de mes petits revolvers; c'était une arme qui, dans un pareil moment, et sur un pareil théâtre, valait son poids de perles.
Le montagnard savait bien cela, et accepta avec reconnaissance le cadeau que je lui offrais. Mais quelque valeur qu'il pût y attacher, je vis que le simple sourire qu'il reçut d'un autre côté constituait à ses yeux une récompense plus précieuse encore, et je devinai que l'écharpe, à quelque prix que ce fût, changerait bientôt de propriétaire. J'observais la physionomie d'El-Sol pour savoir s'il avait remarqué et s'il approuvait tout ce petit manège. Aucun signe d'émotion n'apparut sur sa figure. Il était occupé de mes blessures et les pansait avec une adresse qui eût fait la réputation d'un membre de l'Académie de médecine.
—Maintenant, dit-il quand il eut fini, vous serez en état de rentrer en ligne dans une couple de jours au plus tard. Vous avez un mauvais mors, monsieur Haller, mais votre cheval est le meilleur que j'aie jamais vu. Je ne m'étonne pas que vous ayez refusé de le vendre.
Presque toute la conversation avait eu lieu en anglais. Le chef Coco parlait cette langue avec une admirable netteté et un accent des plus agréables. Il parlait français, aussi, comme un Parisien; et c'était ordinairement dans cette langue qu'il causait avec Séguin. J'en étais émerveillé. Les hommes étaient remontés à cheval et avaient hâte de regagner le camp. Nous mourions littéralement de faim; nous retournâmes sur nos pas pour reprendre le repas interrompu d'une façon si intempestive. A peu de distance du camp, nous mimes pied à terre, et, après avoir attaché nos chevaux à des piquets, au milieu de l'herbe, nous procédâmes à la recherche des débris de viande dont nous avions vu des quantités quelque temps auparavant. Un nouveau déboire nous était réservé; pas un lambeau de viande ne restait! Les coyotes avaient profité de notre absence, et nous ne trouvions plus que des os entièrement rongés. Les côtes et les cuisses des buffalos avaient été nettoyées et grattées comme un couteau. La hideuse carcasse du Digger, elle-même, était réduite à l'état de squelette!
—Bigre! s'écria un des chasseurs; du loup maintenant, ou rien.
Et l'homme mit son fusil en joue.
—Arrêtez! cria Séguin voyant cela. Êtes-vous fou, monsieur!
—Je ne crois pas, capitaine, répliqua le chasseur, relevant son fusil d'un air de mauvaise humeur. Il faut pourtant bien que nous mangions, je suppose. Je ne vois plus que des loups par ici; et comment les attraperons-nous sans tirer dessus?
Séguin ne répondit rien, et se contenta de montrer l'arc qu'El-Sol était en train de bander.
—Oh! c'est juste; vous avez raison, capitaine; je vous demande pardon. J'avais oublié ce morceau d'os.
Le Coco prit une flèche dans le carquois, en soumit la pointe à l'épreuve de sa liqueur. C'était une flèche de chasse: il l'ajusta sur la corde, et l'envoya à travers le corps d'un loup blanc qui tomba mort sur le coup. Il retira sa flèche, l'essuya, et abattit un autre loup, puis un autre encore, et ainsi, jusqu'à ce que cinq ou six cadavres fussent étendus sur le sol.
—Tuez un coyote pendant que vous y êtes, cria un des chasseurs. Des gentlemen comme nous doivent avoir au moins deux services à leur dîner.
Tout le monde se mit à rire à cette saillie; El-Sol ne se fit pas prier, et ajouta un coyote aux victimes déjà sacrifiées.
—Je crois que nous en aurons assez maintenant pour un repas, dit El-Sol, retirant la flèche et la replaçant dans le carquois.
—Oui, reprit le farceur. S'il nous en faut d'autres, nous pourrons retourner à l'office. C'est un genre de viande qui gagne beaucoup à être mangée fraîche.
—Tu as raison, camarade, dit un autre; pour ma part, j'ai toujours eu un goût particulier pour le loup blanc; je vas me régaler.
Les chasseurs, tout en riant des plaisanteries de leur camarade, avaient tiré leurs couteaux brillants, et ils eurent bientôt dépouillé les loups. L'adresse avec laquelle cette opération fut exécutée prouvait qu'elle n'avait rien de nouveau pour eux. La viande fut aussitôt dépecée, chacun prit son morceau et le fit rôtir.
—Camarades! comment appellerez-vous cela? Boeuf ou mouton? demanda l'un d'eux qui commençait à manger.
—Du mouton-loup, pardieu! répondit-on.
—C'est ma foi un bon manger, tout de même. La peau une fois ôtée, c'est tendre comme de l'écureuil.
—Ça vous a un petit goût de chèvre; ne trouvez-vous pas?
—Ça me rappelle plutôt le chien.
—Ça n'est pas mauvais du tout; c'est meilleur que du boeuf maigre comme on en mange si souvent.
—Je le trouverais un peu meilleur si j'étais sûr que celui que je mange n'a pas été dépouiller la carcasse qui est là sur le rocher.
Et l'homme montrait le squelette du Digger.
Cette idée était horrible, et dans toute autre circonstance elle eût agi sur nous comme de l'émétique.
—Pouah! s'écria un chasseur, vous m'avez presque soulevé le coeur. J'allais goûter du coyote avant que vous ne parliez. Je ne peux plus maintenant, car je les ai vus flairer autour avant que nous n'allions là-bas.
—Dis donc, vieux gourmand, tu ne t'inquiètes guère de ça toi.
Cette question s'adressait à Rubé, qui était sérieusement occupé après une côte, et qui ne fit aucune réponse.
—Lui? allons donc, dit un autre, répondant à sa place; Rubé a mangé plus d'un bon morceau dans son temps. N'est-ce pas, Rubé?
—Oui, et si vous devez vivre dans la montagne aussi longtemps que l'Enfant, vous serez bien aise de n'avoir jamais à mordre dans une viande plus répugnante que la viande du loup; croyez-moi, mes petits amours.
—De la chair humaine, peut-être?
—Oui, c'est ce que Rubé veut dire.
—Garçons, dit Rubé sans faire attention à la remarque, et paraissant de bonne humeur depuis que son appétit était satisfait, quelle est la chose la plus désagréable, sans parler de la chair humaine, que chacun de vous ait jamais mangée?
-Eh bien, sans parler de la chair humaine, comme vous dites, répondit un des chasseurs, le rat musqué est la plus détestable viande à laquelle j'aie mis la dent.
—J'ai mangé tout cru un lièvre nourri de sauge, dit un autre, et je n'ai jamais rien trouvé d'aussi amer.
—Les hiboux ne valent pas grand-chose, ajouta un troisième.
—J'ai mangé du chince,[1] continua un quatrième, et je dois dire qu'il y a bien des choses qui sont meilleures.
[Note: Chinche, mouffette, sorte de fouine douêe d'une telle puissance d'infection que son simple passage suffit à empoisonner un endroit clos pour un mois]
—Carajo! s'écria un Mexicain, et que dites-vous du singe? J'en ai fait ma nourriture pendant assez longtemps dans le Sud.
—Oh! je crois volontiers que le singe est une nourriture coriace; mais j'ai usé mes dents après du cuir sec de buffalo, et je vous prie de croire que ce n'était pas tendre.
—L'Enfant, reprit Rubé après que chacun eut dit son mot, l'Enfant a mangé de toutes les créatures que vous avez nommées, si ce n'est pourtant du singe. Il n'a pas mangé de singe, parce qu'il n'y en a pas de ce côté-ci. Il ne vous dira pas si c'est coriace, si ça ne l'est pas, si c'est amer ou non; mais, une fois dans sa vie, le vieux nègre a mangé d'une vermine qui ne valait pas mieux, si elle valait autant.
—Qu'est-ce que c'était, Rubé? qu'est-ce que c'était? demandèrent-ils tous à la fois, curieux de savoir ce que le vieux chasseur pouvait avoir mangé de plus répugnant que les viandes déjà mentionnées.
—C'était du vautour noir; voilà ce que c'était.
—Du vautour noir! répétèrent-ils tous.
—Pas autre chose.
—Pouah? Ça ne devait pas sentir bon, si je ne me trompe.
—Ça passe tout ce que vous pouvez dire.
—Et quand avez-vous mangé ce vautour, vieux camarade? demanda un des chasseurs, supposant bien qu'il devait y avoir quelque histoire relative à ce repas.
—Oui, conte-nous ça, Rubé! conte-nous ça.
—Eh bien, commença Rubé, après un moment de silence, il y a à peu près six ans de cela; j'avais été laissé à pied, sur l'Arkansas, par les Rapahoès, à près de deux cents milles au-dessus de la forêt du Big. Les maudits gueux m'avaient pris mon cheval, mes peaux de castor et tout. Hé! hé! continua l'orateur, avec un petit gloussement; hé! hé! ils croyaient bien en avoir fini avec le vieux Rubé, en le laissant ainsi tout seul.
—S'ils l'ont fait, remarqua un chasseur, c'est qu'ils comptaient là-dessus. Eh bien, et le vautour?
—Ainsi donc j'étais dépouillé de tout: il ne me restait juste qu'un pantalon de peau, et j'étais à plus de deux cents milles de tout pays habité! Le fort de Bent était l'endroit le plus proche: je pris cette direction.
Je n'ai jamais vu de ma vie de gibier aussi farouche. Si j'avais eu mes trappes, je lui en aurais fait voir des grises; mais il n'y avait pas une de ces bêtes, depuis les mineurs aquatiques jusqu'aux buffalos de la prairie, qui ne parût comprendre à quoi le pauvre nègre en était réduit. Pendant deux grands jours, je ne pus rien prendre que des lézards, et encore c'est à peine si j'en trouvais.
—Les lézards font un triste plat, remarqua un des auditeurs.
-Vous pouvez le dire. La graisse de ces jointures de cuisse vaut mieux, bien sûr.
Et, en disant cela, Rubé renouvelait ses attaques au mouton-loup.
—Je mangeai les jambes de mes culottes, jusqu'à ce que je fusse aussi nu que la Roche de Chimely.
—Cré nom! était-ce en hiver?
—Non. Le temps était doux et assez chaud pour qu'on pût aller ainsi. Je ne me souciais guère de mes jambes de peau à cet endroit; mais j'aurais voulu en avoir plus longtemps à manger.
Le troisième jour, je tombai sur une ville de rats des sables. Les cheveux du vieux nègre étaient plus longs alors qu'ils ne sont aujourd'hui. J'en fis des collets, et j'attrapai pas mal de rats; mais ils devinrent farouches, eux aussi, les satanés animaux, et je dus renoncer à cette spéculation. C'était le troisième jour depuis que j'avais été planté là, et j'en avais au moins pour toute une grande semaine. Je commençai à croire qu'il était temps pour l'Enfant de dire adieu à ce monde. Le soleil venait de se lever, et j'étais assis sur le bord de la rivière, quand je vis quelque chose de drôle qui flottait sur l'eau. Quand ça s'approcha, je vis que c'était la carcasse d'un petit buffalo qui commençait à se gâter, et, dessus, une couple de vautours qui se régalaient à même. Tout ç'était loin de la rive et l'eau était profonde; mais je me dis que je l'amènerais à bord. Je ne fus pas long à me déshabiller, vous pensez. Un éclat de rire des chasseurs interrompit Rubé.
—Je me mis à l'eau et gagnai le milieu à la nage. Je n'avais pas fait la moitié du chemin que je sentais la chose à plein nez. En me voyant approcher, les oiseaux s'envolèrent. Je fus bientôt près de la carcasse, mais je vis d'un coup d'oeil qu'elle était trop avancée tout de même.
—Quel malheur! s'écria un des chasseurs.
—Je n'étais pas d'humeur à avoir pris un bain pour rien: je saisis la queue entre mes dents et me mis à nager vers le bord. Au bout de trois brasses la queue se détacha! Je poussai la charogne, en nageant derrière jusqu'à un banc de sable découvert. Elle manqua tomber en pièces quand je la tirai de l'eau. Ça n'était vraiment pas mangeable!