INTRODUCTION (continued 3)
Allyre Bureau translation
»Comme je vous l'ai dit, ma troupe s'était dispersée. Découragé, et sentant le danger qu'il y avait pour moi à rester plus longtemps dans le New-Mexico, je quittai cette province et traversai la Jornada pour me rendre à El-Paso. Là, je vécus quelque temps, pleurant mon enfant perdue. Je ne restai pas longtemps inactif. Les fréquentes incursions des Apaches dans les provinces de Sonora et de Chihuahua avaient rendu le gouvernement plus énergique dans la défense de la frontière. Les presidios furent mis en meilleur état de défense et reçurent des garnisons plus fortes; une bande d'aventuriers, de volontaires, fut organisée, dont la paie était proportionnée au nombre de chevelures envoyées aux établissements. On m'offrit le commandement de cette étrange guérilla, et, dans l'espoir de retrouver ma fille, j'acceptai: je devins chasseur de scalp. C'était une terrible mission, et si la vengeance avait été mon seul objet, il y a longtemps que j'aurais pu me retirer satisfait. Nous fîmes plus d'une expédition sanglante, et, plus d'une fois, nous exerçâmes d'épouvantables représailles.
Je savais que ma fille était captive chez les Navajoes. Je l'avais appris, à différentes époques, de la bouche des prisonniers que j'avais faits; mais j'étais toujours arrêté par la faiblesse de ma troupe et des moyens dont je disposais. Des révolutions successives et la guerre civile désolaient et ruinaient les États du Mexique; nous fûmes laissés de côté. Malgré tous mes efforts, je ne pouvais réunir une force suffisante pour pénétrer dans cette contrée déserte qui s'étend au nord du Gilla, et au centre de laquelle se trouvent les huttes des sauvages Navajoes.
—Et vous croyez!…
—Patience, j'aurai bientôt fini. Ma troupe est aujourd'hui plus forte qu'elle n'a jamais été. J'ai reçu d'un homme récemment échappé des mains des Navajoes l'avis formel que les guerriers des deux tribus sont sur le point de partir pour le Sud. Ils réunissent leurs forces dans le but de faire une grande incursion; ils veulent pousser, à ce qu'on dit, jusqu'aux portes de Durango. Mon intention est de pénétrer dans leur pays pendant qu'ils seront absents, et d'aller y chercher ma fille.
—Et vous croyez qu'elle vit encore?
—Je le sais. Le même individu qui m'a donné ces nouvelles, et qui, le pauvre diable, y a laissé sa chevelure et ses oreilles, l'a vue souvent. Elle est devenue, m'a-t-il dit, parmi ces sauvages, une sorte de reine possédant un pouvoir et des privilèges particuliers. Oui, elle vit encore, et si je puis parvenir à la retrouver, à la ramener ici, cette scène tragique sera la dernière à laquelle j'aurai pris part; je m'en irai loin de ce pays.
J'avais écouté avec une profonde attention l'étrange récit de Séguin. L'éloignement que j'éprouvais auparavant pour cet homme, d'après ce qu'on m'avait dit de son caractère, s'effaçait et faisait place à la compassion; que dis-je? à l'admiration. Il avait tant souffert! Une telle infortune expiait ses crimes et les justifiait pleinement à mes yeux. Peut-être étais-je trop indulgent dans mon jugement. Il était naturel que je fusse ainsi. Quand cette révélation fut terminée, j'éprouvai une vive émotion de plaisir. Je sentis une joie profonde de savoir qu'elle n'était pas la fille d'un démon, comme je l'avais cru. Séguin sembla pénétrer ma pensée, car un sourire de satisfaction, de triomphe, je pourrais dire, éclaira sa figure. Il se pencha sur la table pour atteindre la bouteille.
—Monsieur, cette histoire a dû vous fatiguer. Buvez donc.
Il y eut un moment de silence, pendant que nous vidions nos verres.
—Et maintenant, monsieur, vous connaissez, un peu mieux qu'auparavant, le père de celle que vous aimez. Êtes-vous encore disposé à l'épouser?
—Oh! monsieur! plus que jamais elle est un objet sacré pour moi.
—Mais il vous faut la conquérir de moi, comme je vous l'ai dit.
—Alors, monsieur, dites-moi comment; je suis prêt à tous les sacrifices qui ne dépasseront pas mes forces.
—Il faut que vous m'aidiez à retrouver sa soeur.
—Volontiers.
—Il faut venir avec moi au désert.
—J'y consens.
—C'est assez. Nous partons demain.
Il se leva, et se mit à marcher dans la chambre.
—De bonne heure? demandai-je, craignant presque qu'il me refusât une entrevue avec celle que je brûlais plus que jamais d'embrasser.
—Au point du jour, répondit-il, semblant ne pas s'apercevoir de mon inquiétude.
—Il faut que je visite mon cheval et mes armes, dis-je en me levant et en me dirigeant vers la porte, dans l'espoir de la rencontrer dehors.
—Tout est préparé; Godé est là. Revenez mon ami; elle n'est point dans la salle. Restez où vous êtes. Je vais chercher les armes dont vous avez besoin.—Adèle! Zoé!—Ah! Docteur, vous êtes revenu avec votre récolte de simples! C'est bien! Nous partons demain. Adèle, du café, mon amour! Et puis, faites-nous un peu de musique. Votre hôte vous quitte demain.
Zoé s'élança entre nous deux avec un cri.
—Non, non, non, non! s'écria-t-elle, se tournant vers l'un et vers l'autre avec toute l'énergie d'un coeur au désespoir.
—Allons, ma petite colombe! dit le père en lui prenant les deux mains; ne t'effarouche pas ainsi. C'est seulement pour une courte absence. Il reviendra.
—Dans combien de temps, papa? Dans combien de temps, Henri?
—Mais, dans très-peu de temps, et cela me paraîtra plus long qu'à vous, Zoé.
—Oh! non, non! Une heure, ce serait longtemps. Combien d'heures serez-vous absent?
—Oh! cela durera plusieurs jours, je crains.
—Plusieurs jours! Oh! papa! oh! Henri! plusieurs jours!
—Allons, petite fille, ce sera bientôt passé. Va, aide ta mère à faire le café.
—Oh! papa, plusieurs jours, de longs jours… Ils ne passeront pas vite quand je serai seule.
—Mais tu ne seras pas seule. Ta mère sera avec toi.
—Ah!
Soupirant et d'un air tout préoccupé, elle quitta la chambre pour obéir à l'ordre de son père. En passant la porte, elle pousse un second soupir plus profond encore.
Le docteur observait, silencieux et étonné, toute cette scène, et quand la légère figure eut disparu dans la grande salle, je l'entendis qui murmurait:
—Oh! ja! bovre bedite fraulein! je m'en afais pien toudé!
XVI
LE HAUT DEL-NORTE.
Je ne veux pas fatiguer le lecteur par les détails d'une scène de départ. Nous étions en selle avant que les étoiles eussent pâli, et nous suivions la voie sablonneuse. A peu de distance de la maison, la route faisait un coude et s'enfonçait dans un bois épais. Là, j'arrêtai mon cheval, je laissai passer mes compagnons, et, me dressant sur mes étriers, je regardai en arrière. Mes yeux se dirigèrent du côté des vieux murs gris, et se portèrent sur l'azotea.
Sur le bord du parapet, se dessinant à la pâle lueur de l'aurore, était celle que cherchait mon regard. Je ne pouvais distinguer ses traits; mais je reconnaissais le charmant ovale de sa figure, qui se découpait sur le ciel comme un noir médaillon. Elle se tenait auprès d'un des palmiers-yucca qui croissaient sur la terrasse. La main appuyée au tronc, elle se penchait en avant, interrogeant l'ombre de ses yeux. Peut-être aperçut-elle les ondulations d'un mouchoir agité; peut-être entendit-elle son nom, et répondit-elle au tendre adieu qui lui fut porté par la brise du matin. S'il en est ainsi, sa voix fut couverte par le bruit des piaffements de mon cheval qui, tournant brusquement sur lui-même, m'emporta sous l'ombre épaisse de la forêt. Plusieurs fois je me retournai pour tâcher d'apercevoir encore cette silhouette chérie, mais d'aucun point la maison n'était visible. Elle était cachée par les bois sombres et majestueux. Je ne voyais plus que les longues aiguilles des palmillas pittoresques; et, la route descendant entre deux collines, ces palmillas eux-mêmes disparurent bientôt à mes yeux.
Je lâchai la bride, et, laissant mon cheval aller à volonté, je tombai dans une suite de pensées à la fois douces et pénibles. Je sentais que l'amour dont mon coeur était rempli occuperait toute ma vie; que, dorénavant, cet amour serait le pivot de toutes mes espérances, le puissant mobile de toutes mes actions. Je venais d'atteindre l'âge d'homme, et je n'ignorais pas cette vérité, qu'un amour pur comme celui-là était le meilleur préservatif contre les écarts de la jeunesse, la meilleure sauvegarde contre tous les entraînements dangereux. J'avais appris cela de celui qui avait présidé à ma première éducation, et dont l'expérience m'avait été souvent d'un trop puissant secours pour que je ne lui accordasse pas toute confiance. Plus d'une fois j'avais eu l'occasion de reconnaître la justesse de ses avis. La passion que j'avais inspirée à cette jeune fille était, j'en avais conscience, aussi profonde, aussi ardente que celle que j'éprouvais moi-même; peut-être plus vive encore; car mon coeur avait connu d'autres affections, tandis que le sien n'avait jamais battu que sous l'influence des tendres soins qui avaient entouré son enfance. C'était son premier sentiment puissant, sa première passion. Comment n'aurait-il pas envahi tout son coeur, dominé toutes ses pensées? Elle, si bien faite pour l'amour, si semblable à la Vénus mythologique?
Ces réflexions n'avaient rien que d'agréable; mais le tableau s'assombrissait quand je cessais de considérer le passé. Quelque chose, un démon sans doute, me disait tout bas: Tu ne la reverras plus jamais! Cette idée toute hypothétique qu'elle fût, suffisait pour me remplir l'esprit de sombres présages, et je me mis à interroger l'avenir. Je n'étais point en route pour une de ces parties de plaisir de laquelle on revient à jour et à heure fixes. J'allais affronter des dangers, les dangers du désert, dont je connaissais toute la gravité. Dans nos plans de la nuit précédente, Séguin n'avait pas dissimulé les périls de notre expédition. Il me les avait détaillés avant de m'imposer l'engagement de le suivre. Quelques semaines auparavant, je m'en serais préoccupé; ces périls même auraient été pour moi un motif d'excitation de plus. Mais alors mes sentiments étaient bien changés; je savais que la vie d'une autre était attachée à la mienne. Que serait-ce donc si le démon disait vrai? Ne plus la revoir, jamais! jamais!… Affreuse pensée—et je cheminais affaissé sur ma selle, sous l'influence d'une amère tristesse. Mais je me sentais porté par mon cher Moro qui semblait reconnaître son cavalier; son dos élastique se soulevait sous moi; mon âme répondait à la sienne, et les effluves de son ardeur réagissaient sur moi. Un instant après je rassemblais les rênes et je m'élançais au galop pour rejoindre mes compagnons. La route, bordant la rivière, la traversant de temps en temps au moyen de gués peu profonds, serpentait à travers les vallées garnies de bois touffus.
Le chemin était difficile à cause des broussailles épaisses; et quoique les arbres eussent été entaillés pour établir la route, on n'y voyait aucun signe de passage antérieur, à peine quelques pas, de cheval. Le pays paraissait sauvage et complètement inhabité. Nous en voyions la preuve dans les rencontres fréquentes de daims et d'antilopes, qui traversaient le chemin et sortaient des taillis sous le nez de nos chevaux. De temps en temps, la route s'éloignait beaucoup de la rivière pour éviter ses coudes nombreux. Plusieurs fois nous traversâmes de larges espaces où de grands arbres avaient été abattus, et où des défrichements avaient été pratiqués; mais cela devait remonter à une époque très reculée, car la terre qui avait été remuée avec la charrue, était maintenant couverte de fourrés épais et impénétrables. Quelques troncs brisés et tombant en pourriture, quelques lambeaux de murailles, écroulées, en adobé, indiquait la place où le rancho du settler avait été posé. Nous passâmes près d'une église en ruines, dont les vieilles tourelles s'écroulaient pierre à pierre. Tout autour, des monceaux d'adobé couvraient la terre sur une étendue de plusieurs acres. Un village prospère avait existé là. Qu'était-il devenu? Où étaient ses habitants affairés? Un chat sauvage s'élança du milieu des ronces qui recouvraient les ruines, et s'enfonça dans la forêt; un hibou s'envola lourdement du haut d'une coupole croulante, et voleta autour de nos têtes en poussant son plaintif woû-hoû-ah ajoutant ainsi un trait de plus à cette scène de désolation. Pendant que nous traversions ces ruines, un silence de mort nous environnait, troublé seulement par le houloulement De l'oiseau de nuit et par le cronk-cronk des fragments de poteries dont les rues désertes étaient parsemées et qui craquaient sous les pieds de nos chevaux. Mais où donc étaient ceux dont l'écho de ces murs avait autrefois répercuté les voix? qui s'étaient agenouillés sous l'ombre sainte de ces piliers jadis consacrés? Ils étaient partis; pour quel pays? Et pourquoi? Je fis ces questions à Séguin qui me répondit laconiquement:
—Les Indiens!
C'était l'oeuvre du sauvage armé de sa lance redoutable, de son couteau à scalper, de son arc et de sa hache de combat, de ses flèches empoisonnées et de sa torche incendiaire.
—Les Navajoes? demandai-je.
—Les Navajoes et les Apaches.
—Mais ne viennent-ils plus par ici?
Un sentiment d'anxiété m'avait tout à coup traversé l'esprit. Nous étions encore tout près de la maison; je pensais à ses murailles sans défense. J'attendais la réponse avec anxiété.
—Ils n'y viennent plus.
—Et pourquoi?
—Ceci est notre territoire, répondit-il d'un ton significatif. Nous voici, monsieur, dans un pays où vivent d'étranges habitants; vous verrez. Malheur à l'Apache ou au Navajo qui oserait pénétrer dans ces forêts.
A mesure que nous avancions, la contrée devenait plus ouverte, et nous voyions deux chaînes de hautes collines taillées à pic, s'étendant au nord et au sud sur les deux rives du fleuve, ces collines se rapprochaient tellement qu'elles semblaient barrer complètement la rivière. Mais ce n'était qu'une apparence. En avançant plus loin, nous entrâmes dans un de ces terribles passages que l'on désigne dans le pays sous le nom de cañons [1], et que l'on voit indiqués si souvent sur les cartes de l'Amérique intertropicale. La rivière, en traversant ce canon, écumait entre deux immenses rochers taillés à pic, s'élevant à une hauteur de plus de mille pieds, et dont les profils, à mesure que nous nous en approchions, nous figuraient deux géants furieux qui, séparés par une main puissante, continuaient de se menacer l'un l'autre. On ne pouvait regarder sans un sentiment de terreur, les faces lisses de ses énormes rochers et je sentis un frisson dans mes veines quand je me trouvai sur le seuil de cette porte gigantesque.
[Note 1: prononcez kagnonz.]
—Voyez-vous ce point? dit Séguin en indiquant une roche qui surplombait la plus haute cime de cet abîme.
Je fis signe que oui, car la question m'était adressée.
—Eh bien, voilà le saut que vous étiez si désireux de faire. Nous vous avons trouvé vous balançant contre ce rocher là-haut.
—Grand Dieu! m'écriai-je, considérant cette effrayante hauteur. Bien que solidement assis sur ma selle, je me sentis pris de vertige à cet aspect, et je fus forcé de marcher quelques pas.
—Et sans votre noble cheval, continua mon compagnon, le docteur que voici aurait pu se perdre dans toutes sortes d'hypothèses en examinant ce qui serait resté de vos os. Oh! Moro! beau Moro!
—Oh! mein got! ya! ya! dit avec le ton de l'assentiment le botaniste, regardant le précipice, et semblant éprouver le même sentiment de malaise que moi.
Séguin était venu se placer à côté de moi, et flattait de la main le cou de mon cheval avec un air d'admiration.
—Mais pourquoi donc, lui dis-je, me rappelant les circonstances de notre première entrevue; pourquoi donc étiez-vous si désireux de posséder Moro?
—Une fantaisie.
—Ne puis-je savoir pourquoi? Il me semble au fait que vous m'avez dit alors que vous ne pouviez pas me l'apprendre?
—Oh! si fait; je puis facilement vous le dire. Je voulais tenter l'enlèvement de ma fille, et j'avais besoin pour cela du secours de votre cheval.
—Mais, comment?
—C'était avant que j'eusse entendu parler de l'expédition projetée par nos ennemis. Comme je n'avais aucun espoir de la recouvrer autrement, je voulais pénétrer dans le pays, seul ou avec un ami sûr, et recourir à la ruse pour l'enlever. Leurs chevaux sont rapides; mais ils ne peuvent lutter contre un arabe, ainsi que vous aurez l'occasion de vous en assurer. Avec un animal comme celui-ci, j'aurais pu me sauver, à moins d'être entouré; et, même dans ce cas, j'aurais pu m'en tirer au prix de quelques légères blessures. J'avais l'intention de me déguiser et d'entrer dans leur ville sous la figure d'un de leurs guerriers. Depuis longtemps je possède à fond leur langue.
—C'eût été là une périlleuse entreprise.
—Sans aucun doute! mais c'était ma dernière ressource, et je n'y avais recours qu'après avoir épuisé tous les efforts; après tant d'années d'attente, je ne pouvais plus y tenir. Je risquais ma vie. C'était un coup de désespoir, mais, à ce moment, j'y étais pleinement déterminé.
—J'espère que nous réussirons, cette fois.
—J'y compte fermement. Il semble que la Providence veuille enfin se déclarer en ma faveur. D'un côté, l'absence de ceux qui l'ont enlevée; de l'autre, le renfort considérable qu'a reçu ma troupe d'un gros parti de trappeurs des plaines de l'Est. Les peaux d'ours sont tombées, comme ils disent, à ne pas valoir une bourre de fusil, et ils trouvent que les Peaux-Rouges rapportent davantage. Ah! j'espère en venir à bout, cette fois.
Il accompagna ces derniers mots d'un profond soupir.
Nous arrivions en ce moment à l'entrée d'une gorge, et l'ombre d'un bois de cotonniers nous invitait au repos.
—Faisons halte ici, dit Séguin.
Nous mîmes pied à terre, et nos chevaux furent attachés de manière à pouvoir paître. Nous prîmes place sur l'épais gazon, et nous étalâmes les provisions dont nous nous étions munis pour le voyage.
XVII
GÉOGRAPHIE ET GÉOLOGIE.
Nous nous reposâmes environ une heure sous l'ombre fraîche, pendant que nos chevaux se refaisaient aux dépens de l'excellent pâturage qui croissait abondant autour d'eux. Nous causions du pays curieux que nous étions en train de traverser; curieux sous le rapport de sa géographie, de sa géologie, de sa botanique et de son histoire; curieux enfin sous tous les rapports. Je suis, je puis le dire, un voyageur de profession. J'éprouvais un vif intérêt à me renseigner sur les contrées sauvages qui s'étendaient à des centaines de milles autour de nous; et il n'y avait pas d'homme plus capable de m'instruire à cet égard que mon interlocuteur. Mon voyage en aval de la rivière m'avait très-peu initié à la physionomie du pays. J'étais à cette époque, ainsi que je l'ai dit, dévoré par la fièvre; et ce que j'avais pu voir n'avait laissé dans ma mémoire que des souvenirs confus comme ceux d'un songe. Mais j'avais repris possession de toutes mes facultés, et les paysages que nous traversions tantôt charmants et revêtus des richesses méridionales, tantôt sauvages, accidentés, pittoresques, frappaient vivement mon imagination.
L'idée que cette partie du pays avait été occupée autrefois par les compagnons de Cortez, ainsi que le prouvaient de nombreuses ruines; qu'elle avait été reconquise par les sauvages, ses anciens possesseurs; l'évocation des scènes tragiques qui avaient dû accompagner cette reprise de possession, inspiraient une foule de pensées romanesques auxquelles les réalités qui nous environnaient formaient un admirable cadre. Séguin était communicatif, d'une intelligence élevée, et ses vues étaient pleines de largeur. L'espoir d'embrasser bientôt son enfant, si longtemps perdue, soutenait en lui la vie. Depuis bien des années, il ne s'était pas senti aussi heureux.
—C'est vrai, dit-il répondant à une de mes questions, on connaît bien peu de choses de toute cette contrée, au delà des établissements mexicains. Ceux qui auraient pu en dresser la carte géographique n'ont pas accompli cette tâche. Ils étaient trop absorbés dans la recherche de l'or; et leurs misérables descendants, comme vous avez pu le voir, sont trop occupés à se voler les uns les autres, pour s'inquiéter d'autre chose. Ils ne savent rien de leur pays au delà des bornes de leurs domaines, et le désert gagne tous les jours sur eux. Tout ce qu'ils en savent, c'est que c'est de ce côté que viennent leurs ennemis, qu'ils redoutent comme les enfants craignent le loup et Croquemitaine.
—Nous sommes ici, continua Séguin, à peu près au centre du continent: au coeur du Sahara américain. Le Nouveau-Mexique est une oasis, rien de plus. Le désert l'environne d'une ceinture de plusieurs centaines de milles de largeur; dans certaines directions, vous pouvez faire mille milles, à partir du Del-Norte, sans rencontrer un point ferme. L'oasis de New-Mexico doit son existence aux eaux fertilisantes du Del-Norte. C'est le seul point habité par les blancs, entre la rive droite de Mississipi et les bords de l'océan Pacifique, en Californie. Vous y êtes arrivé en traversant un désert, n'est-ce pas?
—Oui. Et, à mesure que nous nous éloignions du Mississipi en nous rapprochant des montagnes Rocheuses, le pays devenait de plus en plus stérile. Pendant les trois cents derniers milles environ, nous pouvions à peine trouver l'eau et l'herbe nécessaires à nos animaux. Mais est-ce qu'il en est ainsi au nord et au sud de la route que nous avons suivie?
Au nord et au sud, pendant plus d'un millier de milles, depuis les plaines du Texas jusqu'aux lacs du Canada, tout le long de la baie des montagnes Rocheuses, et jusqu'à moitié chemin des établissements qui bordent le Mississipi, vous ne trouverez pas un arbre, pas un brin d'herbe.
—Et à l'ouest des montagnes?
—Quinze cents milles de désert en longueur sur à peu près sept ou huit cents de large. Mais la contrée de l'ouest présente un caractère différent. Elle est plus accidentée, plus montagneuse, et, si cela est possible, plus désolée encore dans son aspect. Les feux volcaniques ont eu là une action plus puissante, et, quoique des milliers d'années se soient écoulées depuis que les volcans sont éteints, les roches ignées, à beaucoup d'endroits, semblent appartenir à un soulèvement tout récent. Les couleurs de la lave et des scories qui couvrent les plaines à plusieurs milles d'étendue, dans certains endroits n'ont subi aucune modification sous l'action végétale ou climatérique. Je dis que l'action climatérique n'a eu aucun effet, parce qu'elle n'existe pour ainsi dire pas dans cette région centrale.
—Je ne vous comprends pas.
—Voici ce que je veux dire: les changements atmosphériques sont insensibles ici; rarement il y a pluie ou tempête. Je connais tels districts où pas une goutte d'eau n'est tombée dans le cours de plusieurs années.
—Et pouvez-vous vous rendre compte de ce phénomène?
—J'ai ma théorie; peut-être ne semblerait-elle pas satisfaisante au météorologiste savant; mais je veux vous l'exposer.
Je prêtai l'oreille avec attention, car je savais que mon compagnon était un homme de science, d'expérience et d'observation, et les sujets du genre de ceux qui nous occupaient m'avaient toujours vivement intéressé. Il continua:
—Il ne peut y avoir de pluie s'il n'y a pas de vapeur dans l'air. Il ne peut y avoir de vapeur dans l'air s'il n'y a pas d'eau sur la terre pour la produire. Ici, l'eau est rare, et pour cause.
Cette région du désert est à une grande hauteur; c'est un plateau très-élevé. Le point où nous sommes est à près de 6,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. De là, la rareté des sources qui, d'après les lois de l'hydraulique, doivent être alimentées par des régions encore plus élevées; or, il n'en existe pas sur ce continent. Supposez que je puisse couvrir ce pays d'une vaste mer, entourée comme d'un mur par ces hautes montagnes qui le traversent; et cette mer a existé, j'en suis convaincu, à l'époque de la création de ces bassins. Supposez que je crée une telle mer sans lui laisser aucune voie d'écoulement, sans le moindre ruisseau d'épuisement; avec le temps, elle irait se perdre dans l'Océan, et laisserait la contrée dans l'état de sécheresse où vous la voyez aujourd'hui.
—Mais comment cela! par l'évaporation?
-Au contraire; l'absence d'évaporation serait la cause de leur épuisement. Et je crois que c'est ainsi que les choses se sont passées.
—Je ne saurais comprendre cela.
—C'est très-simple. Cette région, nous l'avons dit, est très-élevée; en conséquence, l'atmosphère est froide, et l'évaporation s'y produit avec moins d'énergie que sur les eaux de l'Océan. Maintenant, il s'établira entre l'Océan et cette mer intérieure, un échange de vapeurs par le moyen des vents et des courants d'air; car c'est ainsi seulement que le peu d'eau qui arrive sur ces plateaux peut parvenir. Cet échange sera nécessairement en faveur des mers intérieures, puisque leur puissance d'évaporation est moindre, et pour d'autres causes encore. Nous n'avons pas le temps de procéder à une démonstration régulière de ce résultat. Admettez-le, quant à présent, vous y réfléchirez plus tard à loisir.
—J'entrevois la vérité; je vois ce qui se passe.
—Que suit-il de là? Ces mers intérieures se rempliront graduellement jusqu'à qu'elles débordent. La première petite rigole qui passera par-dessus le bord sera le signal de leur destruction. L'eau se creusera peu à peu un canal à travers le mur des montagnes; tout petit d'abord, puis devenant de plus en plus large et profond sous l'incessante action du flot, jusqu'à ce que, après nombre d'années,—de siècles,—de centaines de siècles, de milliers, peut-être, une grande ouverture comme celle-ci (et Séguin me montrait le cañon) soit pratiquée; et bientôt la plaine aride que nous voyons derrière sera livrée à l'étude du géologue étonné.
—Et vous pensez que les plaines situées entre les Andes et les montagnes Rocheuses sont des lits desséchés de mers?
—Je n'ai pas le moindre doute à cet égard. Après le soulèvement de ses immenses murailles, les cavités nécessairement remplies par les pluies de l'Océan, formèrent des mers; d'abord très-basses, puis de plus en plus profondes, jusqu'à ce que leur niveau atteignit celui des montagnes qui leur servaient de barrière, et que, comme je vous l'ai expliqué, elles se frayassent un chemin pour retourner à l'Océan.
—Mais est-ce qu'il n'existe pas encore une mer de ce genre?
—Le grand Lac Salé? Oui, c'en est une. Il est situé au nord-ouest de l'endroit où nous sommes. Ce n'est pas seulement une mer, mais tout un système de lacs, de sources, de rivières, les unes salées les autres d'eau douce; et ces eaux n'ont aucun écoulement vers l'Océan. Elles sont barrées par des collines et des montagnes qui constituent dans leur ensemble un système géographique complet.
—Est-ce que cela ne détruit pas votre théorie?
—Non. Le bassin où ce phénomène se produit est beaucoup moins élevé que la plupart des plateaux du désert. La puissance d'évaporation équilibre l'apport de ces sources et de ces rivières, et conséquemment neutralise leur effet, c'est-à-dire que dans l'échange de vapeurs qui se fait avec l'Océan, ce bassin donne autant qu'il reçoit. Cela tient moins encore à son peu d'élévation qu'à l'inclinaison particulière des montagnes qui y versent leurs eaux. Placez-le dans une situation plus froide, coeteris paribus, et avec le temps, l'eau se creusera un canal d'épuisement. Il en est de ce lac comme de la mer Caspienne, de la mer d'Aral, de la mer Morte. Non, mon ami, l'existence du grand Lac Salé ne contrarie pas ma théorie. Autour de ses bords le pays est fertile; fertile à cause des pluies dont il est redevable aux masses d'eau qui l'entourent. Ces pluies ne se produisent que dans un rayon assez restreint, et ne peuvent agir sur toute la région des déserts qui restent secs et stériles à cause de leur grande distance de l'Océan.
—Mais les vapeurs qui s'élèvent de l'Océan ne peuvent-elles venir jusqu'au désert?
—Elles le peuvent, comme je vous l'ai dit, dans une certaine mesure; autrement il n'y pleuvrait jamais. Quelquefois, sous l'influence de quelque cause extraordinaire, telle que des vents violents, les nuages arrivent par masses jusqu'au centre du continent. Alors vous avez des tempêtes, et de terribles tempêtes! Mais, généralement, ce sont seulement les bords des nuages qui arrivent jusque-là, et ces lambeaux de nuages combinés avec les vapeurs, résultant de l'évaporation propre des sources et des rivières du pays, fournissent toute la pluie qui y tombe. Les grandes masses de vapeur qui s'élèvent du Pacifique et se dirigent vers l'est, s'arrêtent d'abord sur les côtes et y déposent leurs eaux; celles qui s'élèvent plus haut et dépassent le sommet des montagnes vont plus loin, mais elles sont arrêtées, à cent milles de là, par les sommets plus élevés de la sierra Nevada, où elles se condensent et retournent en arrière vers l'Océan, par les cours du Sacramento et du San-Joachim. Il n'y a que la bordure de ces nuages qui, s'élevant encore plus haut et échappant à l'attraction de la Nevada, traverse et vient s'abattre sur le désert. Qu'en résulte-t-il? L'eau n'est pas plutôt tombée qu'elle est entraînée vers la mer par le Gila et le Colorado, dont les ondes grossies fertilisent les pentes de la Nevada; pendant ce temps, quelques fragments, échappés d'autres masses de nuages, apportent un faible tribut d'humidité aux plateaux arides et élevés de l'intérieur, et se résolvent en pluie ou en neige sur les pics des montagnes Rocheuses. De là les sources des rivières qui coulent à l'est et à l'ouest; de là les oasis, semblables à des parcs que l'on rencontre au milieu des montagnes. De là les fertile vallées du Del-Norte et des autres cours d'eau qui couvrent ces terres centrales de leurs nombreux méandres. Les nuages qui s'élèvent de l'Atlantique agissent de la même manière en traversant la chaîne des Alleghanis. Après avoir décrit un grand arc de cercle autour de la terre, ils se condensent et tombent dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi. De quelque côté que vous abordiez ce grand continent, à mesure que vous Vous approchez du centre, la fertilité diminue et cela tient uniquement au manque d'eau. En beaucoup d'endroits, partout où l'on peut apercevoir une trace d'herbe, le sol renferme tous les éléments d'une riche végétation. Le docteur vous le dira: il l'a analysé.
—Ya! ya! cela est vrai, se contenta d'affirmer le docteur.
—Il y a beaucoup d'oasis, continua Séguin, et dès qu'on a de l'eau pour pouvoir arroser, une végétation luxuriante apparaît aussitôt. Vous avez dû remarquer cela en suivant le cours inférieur de la rivière, et c'est ainsi que les choses se passaient dans les établissements espagnols sur les rives du Gila.
—Mais pourquoi ces établissements ont-ils été abandonnés? demandai-je, n'ayant jamais entendu assigner aucune cause raisonnable à la dispersion de ces florissantes colonies.
—Pourquoi! répondit Séguin avec une énergie marquée, pourquoi! Tant qu'une race autre que la race ibérienne n'aura pas pris possession de cette terre, l'Apache, le Navajo et le Comanches, les vaincus de Cortez, et quelquefois ses vainqueurs chasseront les descendants de ces premiers conquérants du Mexique. Voyez, les provinces de Sonora, de Chihuahua, à moitié dépeuplées! Voyez le Nouveau-Mexique: ses habitants ne vivent que par tolérance; il semble qu'ils ne cultivent la terre que pour leurs ennemis, qui prélèvent sur eux un tribut annuel!—Mais, allons! le soleil nous dit qu'il est temps de partir; allons! Montez à cheval; nous pouvons suivre la rivière, continua-t-il. Il n'a pas plu depuis quelque temps et l'eau est basse; autrement il nous aurait fallu faire quinze milles à travers la montagne. Tenez-vous près des rochers! Marchez derrière moi!
Cet avertissement donné, il entra dans le canon; je le suivis, ainsi que Godé et le docteur.
XVIII
LES CHASSEURS DE CHEVELURES
Il était presque nuit quand nous arrivâmes au camp, au camp des chasseurs de scalps. Notre arrivée fut à peine remarquée. Les hommes près desquels nous passions se bornaient à jeter un coup d'oeil sur nous. Pas un ne se leva de son siège ou ne se dérangea de son occupation. On nous laissa desseller nos chevaux et les placer où nous le jugeâmes à propos.
J'étais fatigué de la course, après avoir passé si longtemps sans faire usage du cheval. J'étendis ma couverture par terre, et je m'assis, le dos appuyé contre un tronc d'arbre. J'aurais volontiers dormi, mais l'étrangeté de tous les objets qui m'environnaient tenait mon imagination éveillée; je regardais et j'écoutais avec une vive curiosité. Il me faudrait le secours du pinceau pour vous donner une esquisse de la scène, et encore ne pourrais-je vous en donner qu'une faible idée. Jamais ensemble plus sauvage et plus pittoresque ne frappa la vue d'aucun homme. Cela me rappelait les gravures où sont représentés les bivouacs de brigands dans les sombres gorges des Abruzzes. Je décris d'après des souvenirs qui se rapportent à une époque déjà bien éloignée de ma vie aventureuse. Je ne puis donc reproduire que les points les plus saillants du tableau. Les petits détails m'ont échappé; alors cependant les moindres choses me frappaient par leur nouveauté, et leur étrangeté fixait pendant quelque temps mon attention. Peu à peu ces choses me devinrent familières, et dès lors, elles s'effacèrent de ma mémoire comme le font les actes ordinaires de la vie.
Le camp était établi sur la rive du Del-Norte, dans une clairière environnée de cotonniers dont les troncs lisses s'élançaient au-dessus d'un épais fourré de palmiers nains et de baïonnettes espagnoles. Quelques tentes en lambeaux étaient dressées çà et là; on y voyait aussi des huttes en peaux de bêtes, à la manière indienne. Mais le plus grand nombre des chasseurs avaient construit leur abri avec une peau de buffalo supportée par quatre piquets debout. Il y avait, dans le fourré, des sortes de cabanes formées de branchages et couvertes avec des feuilles palmées d'yucca, ou des joncs arrachés au bord de la rivière. Des sentiers frayés à travers le feuillage conduisaient dans toutes les directions. A travers une de ces percées, on apercevait le vert tapis d'une prairie dans laquelle étaient groupés les mules et les mustangs, attachés à des piquets par de longues cordes traînantes. On voyait de tous côtés des ballots, des selles, des brides, celles-là posées sur des troncs d'arbres, celles-ci suspendues aux branches; des sabres rouillés se balançaient devant les tentes et les huttes; des ustensiles de campement de toutes sortes, tels que casseroles, chaudières, haches, etc., jonchaient le sol. Autour de grands feux, où brillaient des arbres entiers, des groupes d'hommes étaient assis. Ils ne cherchaient pas la chaleur, car la température n'était pas froide: ils faisaient griller des tranches de venaison; ou fumaient dans des pipes de toutes formes et de toutes dimensions. Quelques-uns fourbissaient leurs armes ou réparaient leurs vêtements.
Des sons de toutes les langues frappaient mon oreille: lambeaux entremêlés de français, d'espagnol, d'anglais et d'indien. Les exclamations se croisaient, chacune caractérisant la nationalité de ceux qui les proféraient: «Hilloa, Dick! kung it, old hoss, whot ore ye' bout? (Holà, Dick! accroche-moi ça, vieille rosse; qu'est-ce que tu fais donc?)» —«Sacrr…!—Carramba!»—«Pardieu, monsieur!»—«By the eternal airthquake!» (par le tremblement de terre éternel).—«Vaya, hombre, vaya!» «—Carajo!»—«By Gosh!_»—«Santissima, Maria!»—«Sacrr…!» On aurait pu croire que les différentes nations avaient envoyé là des représentants pour établir un concours de jurements.
Trois groupes distincts étaient formés. Dans chacun d'eux un langage particulier dominait, et il y avait une espèce d'homogénéité de costume chez les hommes qui composaient chacun de ces groupes. Le plus voisin de moi parlait espagnol: c'étaient des Mexicains. Voici, autant que je me le rappelle, la description de l'habillement de l'un d'eux:
Des calzoneros de velours vert, taillés à la manière des culottes de marin; courts de la ceinture, serrés sur les hanches, larges du bas, doublés à la partie inférieure de cuir noir ornementé de filets gaufrés et de broderies; fendus à la couture extérieure, depuis la hanche jusqu'à la cuisse; ornés de tresses, et bordés de rangées d'aiguillettes à ferrets d'argent. Les fentes sont ouvertes, car la soirée est chaude, et laissant apercevoir les calzoncillos de mousseline blanche, pendant à larges plis jusqu'autour de la cheville. Les bottes sont en peau de biche tannée, de couleur naturelle. Le cuir en est rougeâtre; le bout est arrondi, les talons sont armés d'éperons, pesant chacun une livre au moins; et garnis de molettes de trois pouces de diamètre! Ces éperons, curieusement travaillés, sont attachés à la botte par des courroies de cuir ouvré. Des petits grelots (campanillas) pendent de chacune des dents de ces molettes colossales, et font entendre leur tintement, à chaque mouvement du pied. Les calzoneros ne sont point soutenus par des bretelles, mais fixés autour de la taille par une ceinture ou une écharpe de soie écarlate. Cette ceinture fait plusieurs fois le tour du corps; elle se noue par derrière, et les bouts frangés pendent gracieusement près de la hanche gauche. Pas de gilet; une jaquette d'étoffe brune brodée, juste au corps, courte par derrière, à la grecque, et laissant voir la chemise elle-même, à large collet, brodée sur le devant, témoigne de l'habileté supérieure de quelque poblana à l'oeil noir. Le sombrero à larges bords projette son ombre sur tout cet ensemble; c'est un lourd chapeau en cuir verni noir, garni d'une large bordure en galon d'argent. Des glands, également en argent, tombent sur le côté et donnent à cette coiffure un aspect tout particulier. Sur une épaule pend le pittoresque sérapé, à moitié roulé. Un baudrier et une gibecière, une escopette sur laquelle la main est appuyée, une ceinture de cuir garnie d'une paire de pistolets de faible calibre, un long couteau espagnol suspendu obliquement sur la hanche gauche, complètent le costume que j'ai pris pour type de ma description. A quelques menus détails près, tous les hommes qui composent le groupe le plus rapproché de moi sont vêtus de cette manière. Quelques-uns portent des calzoneros de peau, avec un spencer ou pourpoint de même matière, fermé par devant et par derrière. D'autres ont, au lieu du sérapé en étoffe peinte, la couverture des Navajoes avec ses larges raies noires. D'autres laissent pendre de leurs épaules la superbe et gracieuse manga. La plupart sont chaussés de mocassins; un petit nombre, les plus pauvres, n'ont que le simple guarache, la sandale des Astèques. La physionomie de ces hommes est sombre et sauvage; leurs cheveux longs et roides sont noirs comme l'aile du corbeau; des barbes et des moustaches incultes couvrent leurs visages; des yeux noirs féroces brillent sous les larges bords de leurs chapeaux. Ils sont généralement petits de taille; mais il y a dans leurs corps une souplesse qui dénote la vigueur et l'activité. Leurs membres, bien découplés, sont endurcis à la fatigue et aux privations. Tous, ou presque tous, sont nés dans les fermes du Mexique; habitant la frontière, ils ont eu souvent à combattre les Indiens. Ce sont des ciboleros, des vaqueros, des rancheros et des monteros, qui, à force de fréquenter les montagnards, les chasseurs de races gauloise et saxonne des plaines de l'est, ont acquis un degré d'audace et de courage dont ceux de leur pays sont rarement doués. C'est la chevalerie de la frontière mexicaine. Ils fument des cigarettes, qu'ils roulent entre leurs doigts, dans des feuilles de maïs. Ils jouent au monte sur leurs couvertures étendues à terre, et leur enjeu est du tabac. On entend les malédictions et les «carajo» de ceux qui perdent; les gagnants adressent de ferventes actions de grâces à la «santissima Virgen.» Ils parlent une sorte de patois espagnol; leurs voix sont rudes et désagréables.
A une courte distance, un second groupe attire mon attention. Ceux qui le composent diffèrent des précédents sous tous les rapports: la voix, l'habillement, le langage et la physionomie. On reconnaît au premier coup d'oeil des Anglo-Américains. Ce sont des trappeurs, des chasseurs de la prairie, des montagnards. Choisissons aussi parmi eux un type qui nous servira pour les dépeindre tous.
Il se tient debout, appuyé sur sa longue carabine, et regarde le feu. Il a six pieds de haut, dans ses mocassins, et sa charpente dénote la force héréditaire du Saxon. Ses bras sont comme des troncs de jeunes chênes; la main qui tient le canon du fusil est large, maigre et musculeuse. Ses joues, larges et fermes, sont en partie cachées sous d'épais favoris qui se réunissent sous le menton et viennent rejoindre la barbe qui entoure les lèvres. Cette barbe n'est ni blonde ni noire; mais d'un brun foncé qui s'éclaircit autour de la bouche, où l'action combinée de l'eau et du soleil lui a donné une teinte d'ambre. L'oeil est gris ou gris-bleu, petit et légèrement plissé vers les coins. Le regard est ferme, et reste généralement fixe. Il semble pénétrer jusqu'à votre intérieur. Les cheveux bruns sont moyennement longs. Ils ont été coupés sans doute lors de la dernière visite à l'entrepôt de commerce, ou aux établissements; le teint, quoique bronzé comme celui d'un mulâtre, n'est devenu ainsi que par l'action du hâle. Il était autrefois clair comme celui des blonds. La physionomie est empreinte d'un caractère assez imposant. On peut dire qu'elle est belle. L'expression générale est celle du courage tempéré par la bonne humeur et la générosité. L'habillement de l'homme dont je viens de tracer le portrait sort des manufactures du pays, c'est-à-dire de son pays à lui, la prairie et les parcs de la montagne déserte. Il s'en est procuré les matériaux avec la balle de son rifle, et l'a façonné de ses propres mains, à moins qu'il ne soit un de ceux qui, dans un de leurs moments de repos, prennent, pour partager leur hutte, quelque fille indienne, des Sioux, des Crows ou des Cheyennes. Ce vêtement consiste en une blouse de peau de daim préparée, rendue souple comme un gant par l'action de la fumée; de grandes jambières montant jusqu'à la ceinture et des mocassins de même matière; ces derniers, garnis d'une semelle de cuir épais de buffalo. La blouse serrée à la taille, mais ouverte sur la poitrine et au cou, se termine par un élégant collet qui retombe en arrière jusque sur les épaules. Par-dessous on voit une autre chemise de matière plus fine, en peau préparée d'antilope, de faon ou de daim fauve. Sur sa tête un bonnet de peau de rackoon [1] ornée, à l'avant, du museau de l'animal, et portant à l'arrière sa queue rayée, qui retombe, comme un panache, sur l'épaule gauche. L'équipement se compose d'un sac à balles, en peau non apprêtée de chat des montagnes, et d'une grande corne en forme de croissant sur laquelle sont ciselés d'intéressants souvenirs. Il a pour armes un long couteau, un bowie (lame recourbée), un lourd pistolet, soigneusement attaché par une courroie qui lui serre la taille. Ajoutez à cela un rifle de cinq pieds de long, du poids de neuf livres, et si droit que la crosse est presque le prolongement de la ligne du canon.
[Note: Sorte de blaireau.]
Dans tout cet habillement, cet équipement et cet armement, on s'est peu préoccupé du luxe et de l'élégance; cependant, la coupe de la blouse en forme de tunique n'est pas dépourvue de grâce. Les franges du collet et des guêtres ne manquent pas de style, et il y a dans le bonnet de peau de rackoon une certaine coquetterie qui prouve que celui qui le porte n'est pas tout à fait indifférent aux avantages de son apparence extérieure. Un petit sac ou sachet gentiment brodé avec des piquants bariolés de porc-épic pend sur sa poitrine. Par moments, il le contemple avec un regard de satisfaction: c'est son porte-pipe, gage d'amour de quelque demoiselle aux yeux noirs, aux cheveux de jais, sans doute, et habitant comme lui ces contrées sauvages. Tel est l'ensemble d'un trappeur de la montagne. Plusieurs hommes, à peu de chose près vêtus et équipés de même, se tiennent autour de celui dont j'ai tracé le portrait. Quelques-uns portent des chapeaux rabattus, de feutre gris; d'autres des bonnets de peau de chat; ceux-ci ont des blouses de chasse de nuances plus claires et brodées des plus vives couleurs; ceux-là, au contraire, en portent d'usées et rapiécées, noircies de fumée; mais le caractère général des costumes les fait aisément reconnaître; il était impossible de se tromper sur leur titre de véritables montagnards.
Le troisième des groupes que j'ai signalés était plus éloigné de la place que j'occupais. Ma curiosité, pour ne pas dire mon étonnement, avait été vivement excitée lorsque j'avais reconnu que ce groupe était composé d'Indiens.
—Sont-ils donc prisonniers? pensai-je. Non; ils ne sont point enchaînés; rien dans leur apparence, dans leur attitude, n'indique qu'ils soient captifs; et cependant ce sont des Indiens. Font-ils donc partie de la bande qui combat contre…?
Pendant que je faisais mes hypothèses, un chasseur passa près de moi.
—Quels sont ces Indiens? demandai-je en indiquant le groupe.
—Des Delawares; quelques Chawnies.
J'avais donc sous les yeux de ces célèbres Delawares, des descendants de cette grande tribu qui, la première, sur les bords de l'Atlantique, avait livré bataille aux visages pâles. C'est une merveilleuse histoire que la leur. La guerre était l'école de leurs enfants, la guerre était leur passion favorite, leur délassement, leur profession. Il n'en reste plus maintenant qu'un petit nombre. Leur histoire arrivera bientôt à son dernier chapitre! Je me levai et m'approchai d'eux avec un vif sentiment d'intérêt. Quelques-uns étaient assis autour du feu, et fumaient dans des pipes d'argile rouge durcie, curieusement ciselées. D'autres se promenaient avec cette gravité majestueuse si remarquable chez l'Indien des forêts. Il régnait au milieu d'eux un silence qui contrastait singulièrement avec le bavardage criard de leurs alliés mexicains. De temps en temps, une question articulée d'une voix basse, mais sonore, recevait une réponse courte et sentencieuse, parfois un simple bruit guttural, un signe de tête plein de dignité, ou un geste de la main; tout en conversant ainsi, ils remplissaient leurs pipes avec du kini-kin-ik et se passaient, de l'un à l'autre, les précieux instruments.
Je considérais ces stoïques enfants des forêts avec une émotion plus forte que celle de la simple curiosité; avec ce sentiment que l'on éprouve, quand on regarde, pour la première fois, une chose dont on a entendu raconter ou dont on a lu d'étranges récits. L'histoire de leurs guerres et de leurs courses errantes était toute fraîche dans ma mémoire. Les acteurs mêmes de ces grandes scènes étaient là devant moi, ou du moins des types de leurs races, dans toute la réalité, dans toute la sauvagerie pittoresque de leur individualité. C'étaient ces hommes qui chassés de leur pays par les pionniers venus de l'Atlantique, n'avaient cédé qu'à la fatalité, victimes de la destinée de leur race. Après avoir traversé les Apaches, ils avaient disputé pied à pied le terrain, de contrée en contrée, le long des Alleghanis, dans des forêts des bords de l'Ohio, jusqu'au coeur de la terre sanglante.[1]
[Note 1: Bloody Ground. Partie du territoire de l'Ohio, nommée à cause des combats sanglants livrés aux Indiens par les premiers colons.]
Et toujours les visages pâles étaient sur leurs traces, les repoussant, les refoulant sans trêve vers le soleil couchant. Les combats meurtriers, la foi punique, les traités rompus, d'année en année, éclaircissaient leurs rangs. Et, toujours refusant de vivre auprès de leurs vainqueurs blancs, ils reculaient, s'ouvrant un chemin, par de nouveaux combats, à travers des tribus d'hommes rouges comme eux, et trois fois supérieurs en nombre! La fourche de la rivière Osage fut leur dernière halte. Là, l'usurpateur s'engagea de respecter à tout jamais leur territoire. Mais cette concession arrivait trop tard. La vie errante et guerrière était devenue pour eux une nécessité de nature; et, avec un méprisant dédain, ils refusèrent les travaux pacifiques de la terre. Le reste de leur tribu se réunit sur les bords de l'Osage; mais, au bout d'une saison, ils avaient disparu. Tous les guerriers et les jeunes gens étaient partis, ne laissant sur les territoires concédés que les vieillards, les femmes et les hommes sans courage. Où étaient-ils allés! Où sont-ils maintenant! Celui qui veut trouver les Delawares doit les chercher dans les grandes prairies, dans les vallées boisées de la montagne, dans les endroits hantés par l'ours, le castor, le bighhorn et le buffalo. Là il les trouvera, par bandes disséminées, seuls ou ligués avec leurs anciens ennemis les visages pâles; trappant et chassant, combattant le Yuta ou le Rapaho, le Crow ou le Cheyenne, le Navajo et l'Apache.
J'étais, je le répète, profondément ému en contemplant ces hommes; j'analysais leurs traits et leur habillement pittoresque. Bien qu'on n'en vit pas deux qui fussent vêtus exactement de même, il y avait une certaine similitude de costume entre eux tous. La plupart portaient des blouses de chasse, non en peau de daim comme celles des blancs, mais en calicot imprimé, couvertes de brillants dessins. Ce vêtement, coquettement arrangé et orné de bordures, faisait un singulier effet avec l'équipement de guerre des Indiens. Mais c'était par la coiffure spécialement que le costume des Delawares et des Chawnies se distinguait de celui de leurs alliés, les blancs. En effet, cette coiffure se composait d'un turban formé avec une écharpe ou avec un mouchoir de couleur éclatante, comme en portent les brunes créoles d'Haïti. Dans le groupe que j'avais sous les yeux on n'aurait pas trouvé deux de ces turbans qui fussent semblables, mais ils avaient tous le même caractère. Les plus beaux étaient faits avec des mouchoirs rayés de madras. Ils étaient surmontés de panaches composés avec les plumes brillantes de l'aigle de guerre, ou les plumes bleues du Gruya.
[Note: Sorte de petite grue bleuâtre.]
Leur costume était complété par des guêtres de peau de daim et des mocassins à peu près semblables à ceux des trappeurs. Les guêtres de quelques-uns étaient ornées de chevelures attachées le long de la couture extérieure, et faisant montre des sombres prouesses de celui qui les portait. Je remarquai que leurs mocassins avaient une forme particulière, et différaient complètement de ceux des Indiens des prairies. Ils étaient cousus sur le dessus, sans broderies ni ornements, et bordés d'un double ourlet.
Ces guerriers étaient armés et équipés comme les chasseurs blancs. Depuis longtemps ils avaient abandonné l'arc, et beaucoup d'entre eux auraient pu rendre des points ou disputer la mouche à leurs associés des montagnes, dans le maniement du fusil. Indépendamment du rifle et du long couteau, la plupart portaient l'ancienne arme traditionnelle de leur race, le terrible tomahawk.
J'ai décrit les trois groupes caractéristiques qui avaient frappé mes yeux dans le camp. Il y avait, en outre, des individus qui n'appartenaient à aucun des trois et qui semblaient participer du caractère de plusieurs. C'étaient des Français, des voyageurs canadiens, des rôdeurs de la compagnie du nord-ouest, portant des capotes blanches, plaisantant, dansant, et chantant leurs chansons de bateliers, avec tout l'esprit de leur race; c'étaient des pueblos, des Indios manzos, couverts de leurs gracieuses tilmas, et considérés plutôt comme des serviteurs que comme des associés par ceux qui les entouraient. C'étaient des mulâtres aussi, des nègres, noirs comme du jais, échappés des plantations de la Louisiane, et qui préféraient cette vie vagabonde aux coups du fouet sifflant du commandeur. On voyait encore là des uniformes en lambeaux qui désignaient les déserteurs de quelque poste de la frontière; des Kanakas des îles Sandwich, qui avaient traversé les déserts de la Californie, etc., etc. On trouvait enfin, rassemblés dans ce camp, des hommes de toutes les couleur, de tous les pays, parlant toutes les langues. Les hasards de l'existence, l'amour des aventures les avaient conduits là. Tous ces hommes plus ou moins étranges formaient la bande la plus extraordinaire qu'il m'ait jamais été donné de voir: la bande des chasseurs de chevelures.
XIX
LUTTE D'ADRESSE.
J'avais regagné ma couverture, et j'étais sur le point de m'y étendre, quand le cri d'un gruya attira mon attention. Je levai les yeux et j'aperçus un de ces oiseaux qui volait vers le camp. Il venait par une des clairières ouvrant sur la rivière, et se tenait à une faible hauteur. Son vol paresseux et ses larges ailes appelaient un coup de fusil. Une détonation se fit entendre. Un des Mexicains avait déchargé son escopette, mais l'oiseau continuait à voler, agitant ses ailes avec plus d'énergie, comme pour se mettre hors de portée.
Les trappeurs se mirent à rire, et une voix cria:
—Fichue bête! est-ce que tu pourrais seulement mettre ta balle dans une couverture étendue, avec cette espèce d'entonnoir? Pish!
Je me retournai pour voir l'auteur de cette brutale apostrophe. Deux hommes épaulaient leurs fusils et visaient l'oiseau. L'un d'eux était le jeune chasseur dont j'ai décrit le costume, l'autre un Indien que je n'avais pas encore aperçu. Les deux détonations n'en firent qu'une, et la grue, abaissant son long cou, tomba en tournant au milieu des arbres, et resta accrochée à une branche. De la position que chacun d'eux occupait, aucun des tireurs n'avait pu voir que l'autre avait fait feu. Ils étaient séparés par une tente, et les deux coups étaient partis ensemble. Un trappeur s'écria:
—Bien tiré, Garey! que Dieu assiste tout ce qui se trouve devant la bouche de ton vieux tueur d'ours, quand ton oeil est au point de mire!
A ce moment, l'Indien faisait le tour de la tente. Il entendit cette phrase, et vit la fumée qui sortait encore du fusil du jeune chasseur; il se dirigea vers lui en disant:
—Est-ce que vous avez tiré, monsieur?
Ces mots furent prononcés avec l'accent anglais le plus pur, le moins mélangé d'indien, et cela seul aurait suffi pour exciter ma surprise si déjà mon attention n'eût été vivement éveillée sur cet homme.
—Quel est cet Indien? demandai-je à un de mes voisins.
—Connais pas; nouvel arrivé, fut toute la réponse.
—Croyez-vous qu'il soit étranger ici?
—Tout juste; venu il y a peu de temps; personne ne le connaît, je crois; si fait pourtant; le capitaine. Je les ai vus se serrer la main.
Je regardai l'Indien avec un intérêt croissant. Il pouvait avoir trente ans environ et n'avait guère moins de sept pieds (anglais) de taille. Ses proportions vraiment apolloniennes le faisaient paraître moins grand. Sa figure avait le type romain. Un front pur, un nez aquilin, de larges mâchoires, accusaient chez lui l'intelligence aussi bien que la fermeté et l'énergie. Il portait une blouse de chasse, de hautes guêtres et des mocassins; mais tous ces vêtements différaient essentiellement de ceux des chasseurs ou des Indiens. Sa blouse était en peau-de daim rouge, préparée autrement que les trappeurs n'ont l'habitude de le faire. Presque aussi blanche que la peau dont on fait les gants, elle était fermée sur la poitrine et magnifiquement brodée avec des piquants de porc-épic; les manches ornées de la même manière; le collet et la jupe rehaussés par une garniture d'hermine douce et blanche comme la neige. Une rangée de peaux entières de cet animal formait, tout autour de la jupe, une bordure à la fois coûteuse et remarquablement belle. Mais ce qui distinguait le plus particulièrement cet homme, c'était sa chevelure. Elle tombait abondante sur ses épaules et flottait presque jusqu'à terre quand il marchait. Elle avait donc près de sept pieds de longueur. Noire, brillante et plantureuse, elle me rappelait la queue de ces grands chevaux flamands que j'avais vus attelés aux chars funèbres à Londres. Son bonnet était garni d'un cercle complet de plumes d'aigles, ce qui, chez les sauvages, constitue la suprême élégance. Cette magnifique coiffure ajoutait à la majesté de son aspect. Une peau blanche de buffalo pendait de ses épaules, et le drapait gracieusement comme une toge. Cette fourrure blanche s'harmonisait avec le ton général de l'habillement et formait repoussoir à sa noire chevelure. Il portait encore d'autres ornements; l'éclat des métaux resplendissait sur ses armes et sur les différentes pièces de son équipement; le bois et la crosse de son fusil étaient richement damasquinés en argent.
Si ma description est aussi minutieuse, cela tient à ce que le premier aspect de cet homme me frappa tellement que jamais il ne sortira de ma mémoire. C'était le beau idéal d'un sauvage romantique et pittoresque; et, de plus, chez lui rien ne rappelait le sauvage, ni son langage, ni ses manières. Au contraire, la question qu'il venait d'adresser au trappeur avait été faite du ton de la plus exquise politesse. La réponse ne fut pas aussi courtoise.
—Si j'ai tiré? N'as-tu pas entendu le coup? N'as-tu pas vu tomber la bête? Regarde là-haut!
Et Garey montrait l'oiseau accroché dans l'arbre.
—Il parait alors que nous avons tiré simultanément.
L'Indien, en disant cela, montrait son fusil, de la bouche duquel la fumée s'échappait encore.
—Voyez-vous, ça, l'Indien! que nous ayons tiré simultanément, ou étrangèrement, ou similairement, je m'en fiche comme de la queue d'un blaireau; mais j'ai vu l'oiseau, je l'ai ajusté, et c'est ma balle qui l'a mis bas.
—Je crois l'avoir touché aussi, répliqua l'Indien modestement.
—J'm'en doute, avec cette espèce de joujou! dit Garey, jetant un regard de dédain sur le fusil de son compétiteur, et ramenant ses yeux avec orgueil sur le canon, bronzé par le service et les intempéries de son rifle qu'il était en train de recharger, après l'avoir essuyé.
—Joujou, si vous voulez, répondit l'Indien, mais il envoie sa balle plus droit et plus loin qu'aucune arme que je connaisse jusqu'à présent. Je garantis que mon coup a porté en plein corps de la grue.
—Voyez-vous ça, môssieu! car je suppose qu'il faut appeler môssieu un gentleman qui parle si bien et qui paraît si bien élevé, quoiqu'il soit Indien. C'est bien aisé à voir qui est-ce qui a touché l'oiseau. Votre machine est du numéro 50 ou à peu près, mon killbair,[1] du 90. C'est pas difficile de dire qui est-ce qui a tué la bête. Nous allons bien voir.
[Note 1: Killbair, pour killbear, tueur d'ours.]
Et, en disant cela, le chasseur se dirigea vers l'arbre ou le gruya était accroché.
—Comment vas-tu faire pour l'atteindre? cria un des chasseurs qui s'était avancé pour être témoin de la curieuse dispute.
Garey ne répondit rien et se mit en devoir d'épauler son fusil. Le coup partit, et la branche, frappée par la balle, s'affaissa sous la charge du gruya. Mais l'oiseau était pris dans une double fourche et resta suspendu sur la branche brisée. Un murmure d'approbation suivit ce coup; et les hommes qui applaudissaient ainsi n'étaient point habitués à s'émouvoir pour peu de chose. L'Indien s'approcha à son tour, ayant rechargé son fusil. Il visa, et sa balle atteignit la branche au point déjà frappé, et la coupa net. L'oiseau tomba à terre, au milieu des applaudissements de tous les spectateurs, mais surtout des Indiens et des chasseurs mexicains. On le prit et on l'examina; deux balles lui avaient traversé le corps; l'une ou l'autre aurait suffi pour le tuer. Un nuage de mécontentement se montra sur la figure du jeune trappeur. Être ainsi égalé, dépassé, dans l'usage de son arme favorite, en présence de tant de chasseurs de tous les pays, et cela par un Indien, bien plus encore, avec un fusil de clinquant! Les montagnards n'ont aucune confiance dans les fusils à crosses ornées et brillantes. Les rifles à paillettes, disent-ils, c'est comme les rasoirs à paillettes: c'est bon pour amuser les jobards. Il était évident cependant que le rifle de l'Indien étranger avait été confectionné pour faire un bon usage. Il fallut tout l'empire que le trappeur avait sur lui-même pour cacher son chagrin. Sans mot dire, il se mit à nettoyer son arme avec ce calme stoïque particulier aux hommes de sa profession. Je remarquai qu'il le chargeait avec un soin extrême. Évidemment, il ne voulait pas en rester là de cette lutte d'adresse, et il tenait à battre l'Indien ou à être battu par lui complètement. Il communiqua cette intention à voix basse à un de ses camarades. Son fusil fut bientôt rechargé, et, le tenant incliné à la manière des chasseurs, il se tourna vers la foule, à laquelle on était venu se joindre de toutes les parties du camp.
—Un coup comme ça, dit-il, ça n'est pas plus difficile que de mettre dans un tronc d'arbre. Il n'y a pas d'homme qui ne puisse en faire autant, pour peu qu'il sache regarder droit dans son point de mire. Mais je connais une autre espèce de coup qui n'est pas si aisé; faut savoir tenir ses nerfs.
Le trappeur s'arrêta et regarda l'Indien qui rechargeait aussi son fusil.
—Dites donc, étranger! reprit-il en s'adressant à lui, avez-vous ici un camarade qui connaisse votre force?
—Oui! répondit l'Indien, après un moment d'hésitation….
—Et ce camarade a-t-il une pleine confiance dans votre adresse?
—Oh! je le crois. Pourquoi me demandez-vous cela?
—Parce que je vas vous montrer un coup que nous avions l'habitude de faire au fort de Bent, pour amuser les enfants. Ça n'a rien de bien extraordinaire comme coup; mais ça remue un peu les nerfs, faut le dire. Hé! oh! Rubé!
—Au diable, qu'est-ce que tu veux?
Ces mots furent prononcés avec une énergie et un ton de mauvaise humeur qui firent tourner tous les yeux vers l'endroit d'où ils étaient sortis. Au premier abord, il semblait qu'il n'y eût personne dans cette direction. Mais, en regardant avec plus de soin à travers les troncs d'arbres et les cépées, on découvrait un individu assis auprès d'un des feux. Il aurait été difficile de reconnaître que c'était un corps humain, n'eût été le mouvement des bras. Le dos était tourné du coté de la foule, et la tête, penchée du côté du feu, n'était pas visible. D'où nous étions, cela ressemblait plutôt à un tronc de cotonnier recouvert d'une peau de Chevreuil terreuse qu'à un corps humain. En s'approchant et en le regardant par devant, on reconnaissait avoir affaire à un homme très extraordinaire il est vrai, tenant à deux mains une longue côte de daim, et la rongeant avec ce qui lui restait de dents. L'aspect général de cet individu avait quelque chose de bizarre et de frappant. Son habillement, si on pouvait appeler cela un habillement, était aussi simple que sauvage. Il se composait d'une chose qui pouvait avoir été autrefois une blouse de chasse, mais qui ressemblait beaucoup plus alors à un sac de peau, dont on aurait ouvert les bouts et aux côtés duquel on aurait cousu des manches. Ce sac était d'une couleur brun sale; les manches, râpées et froncées aux plis des bras étaient attachées autour des poignets; il était graisseux du haut en bas, et émaillé çà et là de plaques de boue! On n'y voyait aucun essai d'ornements ou de franges. Il y avait eu autrefois un collet, mais on l'avait évidemment rogné, de temps en temps, soit pour rapiécer le reste, soit pour tout autre motif, et à peine en restait-il vestige. Les guêtres et les mocassins allaient de pair avec la blouse et semblaient sortir de la même pièce. Ils étaient aussi d'un brun sale, rapiécés, râpés et graisseux. Ces deux parties du vêtement ne se rejoignaient pas, mais laissaient à nu une partie des chevilles qui, elles aussi, étaient d'un brun sale, comme la peau de daim. On ne voyait ni chemise, ni veste, ni aucun autre vêtement, à l'exception d'une étroite casquette qui avait été autrefois un bonnet de peau de chat, mais dont tous les poils étaient partis laissant à découvert une surface de peau graisseuse qui s'harmonisait parfaitement avec les autres parties de l'habillement. Le bonnet, la blouse, les jambards et les mocassins, semblaient n'avoir jamais été ôtés depuis le jour où ils avaient été mis pour la première fois, et cela devait avoir eu lieu nombre d'années auparavant. La blouse ouverte laissait à nu la poitrine et le cou qui, aussi bien que la figure, les mains et les chevilles avaient pris, sous l'action du soleil et de la fumée des bivouacs, la couleur du cuivre brut. L'homme tout entier, l'habillement compris, semblait avoir été enfumé à dessein! Sa figure annonçait environ soixante ans. Ses traits étaient fins et légèrement aquilins; son petit oeil noir vif et perçant. Ses cheveux noirs étaient coupés courts. Son teint avait dù être originairement brun, et nonobstant, il n'y avait rien de français ou d'espagnol dans sa physionomie. Il paraissait plutôt appartenir à la race des Saxons bruns.
Pendant que je regardais aussi cet homme vers lequel la curiosité m'avait attiré, je crus m'apercevoir qu'il y avait en lui quelque chose de particulièrement étrange, en dehors de la bizarrerie de son accoutrement. Il semblait qu'il manquât quelque chose à sa tête. Qu'est-ce que cela pouvait être? Je ne fus pas longtemps à le découvrir. Lorsque je fus en face de lui, je vis que ce qui lui manquait, c'étaient… ses oreilles. Cette découverte me causa une impression voisine de la crainte. Il y a quelque chose de saisissant dans l'aspect d'un homme privé de ses oreilles. Cela éveille l'idée de quelque drame épouvantable, de quelque scène terrible, d'une cruelle vengeance; cela fait penser au châtiment de quelque crime affreux. Mon esprit s'égarait dans diverses hypothèses, lorsque je me rappelai un détail mentionné par Séguin, la nuit précédente. J'avais devant les yeux, sans doute, l'individu dont il m'avait parlé. Je me sentis tranquillisé. Après avoir fait la réponse mentionnée plus haut, cet homme singulier resta assis quelques instants, la tête entre les genoux, ruminant, marmottant et grognant comme un vieux loup maigre dont on troublerait le repas.
—Viens ici, Rubé! j'ai besoin de toi un instant, continua Garey d'un ton presque menaçant.
—T'as beau avoir besoin de moi; l'Enfant ne se dérangera pas qu'il n'ait fini de nettoyer son os; il ne peut pas maintenant.
—Allons, vieux chien, dépêche-toi alors!
Et l'impatient trappeur, posant la crosse de son fusil à terre, attendit silencieux et de mauvaise humeur. Après avoir marronné, rongé et grogné quelques minutes encore, le vieux Rubé, car c'était le nom sous lequel ce fourreau de cuir était connu, se leva lentement et se dirigea vers la foule.
—Qu'est-ce que tu veux, Billye? demanda-t-il au trappeur en allant à lui.
—J'ai besoin que tu me tiennes ça, répondit Garey en lui présentant une petite coquille blanche et ronde à peu près de la dimension d'une montre. La terre à nos pieds était couverte de ces coquillages.
—Est-ce un pari, garçon?
—Non, ce n'est pas un pari.
—Pourquoi donc user ta poudre alors? en as-tu trop?
—J'ai été battu, reprit le trappeur à voix basse, et battu par cet Indien.
Rubé chercha de l'oeil l'Indien, qui se tenait droit et majestueux, dans toute la noblesse de son plumage. Aucune apparence de triomphe ou de fanfaronnade ne se montrait sur sa figure; il s'appuyait sur son rifle dans une attitude à la fois calme et digne. A la manière dont le vieux Rubé le regarda, on pouvait facilement deviner qu'il l'avait déjà vu auparavant, mais ailleurs que dans ce camp. Il le toisa du haut en bas, arrêta un instant les yeux sur ses pieds, et ses lèvres murmurèrent quelques syllabes inintelligibles qui se terminèrent brusquement par le mot: «Coco.»
—Tu crois que c'est un Coco? demanda l'autre avec un intérêt marqué.
—Est-ce que tu es aveugle, Billye? Est-ce que tu ne vois pas ses mocassins?
—Tu as raison; mais j'ai demeuré chez cette nation, il y a deux ans, et je n'ai pas vu d'homme pareil à celui-là.
—Il n'y était pas.
—Où était-il donc?
—Dans un pays où on ne voit guère de peaux-rouges. Il doit bien tirer: autrefois, il couvrait la mouche à tout coup.
—Tu l'as donc connu?
—Oui, oui, à tout coup. Jolie fille, beau garçon!—Où veux-tu que j'aille me mettre?
Je crus voir que Garey n'aurait pas mieux demandé que de continuer la conversation. Il tendit l'oreille avec un intérêt marqué quand l'autre prononça les mots: jolie fille. Ces mots éveillaient sans doute en lui un tendre souvenir; mais, voyant que son camarade se préparait à s'éloigner, il lui montra du doigt un sentier ouvert qui se dirigeait vers l'est, et lui répondit simplement: Soixante.
—Prends garde à mes griffes, entends-tu? Les Indiens m'en ont déjà enlevé une, et l'Enfant a besoin de ménager les autres.
Le vieux trappeur, en disant cela, fit un geste arrondi de la main droite, et je vis que le petit doigt était absent.
—As pas peur, vieille rosse! lui fut-il répondu.
Sans plus d'observations, l'homme enfumé s'éloigna d'un pas lent à la régularité duquel on reconnaissait qu'il mesurait la distance. Quand il eut marqué le soixantième pas, il se retourna et se redressa en joignant les talons; puis il étendit son bras droit de manière que sa main fût au niveau de son épaule; il tenait entre deux doigts la coquille dont il présentait la face au tireur:
—Allons, Billye, cria-t-il alors, tire et tiens-toi bien.
Le coquillage était légèrement concave, et le creux était tourné de notre côté. Le pouce et le doigt indicateur en cachaient une partie du bord sur la moitié de la circonférence, et la surface visible pour le tireur ne dépassait pas la largeur du fond d'une montre ordinaire. C'était un émouvant spectacle; l'on aurait tort de penser, comme quelques voyageurs voudraient le faire croire, que des faits de ce genre fussent très-communs parmi les hommes de la montagne. Un coup pareil prouve doublement l'habileté du tireur, d'abord, en montrant tout l'empire qu'il sait exercer sur lui-même, et, en second lieu, par la confiance éclatante qu'un autre manifeste dans cette adresse, confiance mieux établie par une semblable preuve que par tous les serments du monde. Certes, en pareil cas, il y a au moins autant de mérite à tenir le but qu'à le toucher. Beaucoup de chasseurs consentiraient à risquer le coup, mais bien peu se soucieraient de tenir la coquille. C'était, dis-je, un émouvant spectacle, et je me sentais frémir en le regardant. Plus d'un frémissait comme moi; mais personne ne tenta d'intervenir. Peu l'eussent osé, quand bien même les deux hommes se fussent disposés à tirer l'un sur l'autre. Tous deux étaient considérés parmi leurs camarades, comme d'excellents tireurs, comme des trappeurs de premier ordre. Garey, après avoir aspiré fortement, se planta ferme, le talon de son pied gauche opposé et un peu en avant de son cou-de-pied droit. Puis, armant son fusil, il laissa tomber le canon dans la main gauche, et cria à son camarade:
—Attention, vieux rongeur d'os, garde à toi!
Ces mots à peine prononcés, le chasseur mettait en joue. Il se fit un silence de mort; tous les yeux étaient fixés sur le but. Le coup partit et l'on vit la coquille enlevée, brisée en cinquante morceaux! Il y eut une grande acclamation de la foule. Le vieux Rubé se baissa pour ramasser un des fragments, et, après l'avoir examiné un moment, cria à haute voix:
—Plomb centre! nom d'une pipe.
Le jeune trappeur avait en effet touché au centre même de la coquille, ainsi que le prouvait la marque bleuâtre faite par la balle.
XX
UN COUP A LA TELL.
Tous les regards se portèrent sur l'Indien. Pendant toute la scène que je viens de décrire, il était demeuré spectateur silencieux et calme, et maintenant il avait les yeux baissés vers le sol et semblait chercher quelque chose. Un petit convolvulus, connu sous le nom de gourde de la prairie, était à ses pieds; rond de la grosseur environ d'une orange, et à peu près de la même couleur. Il se baissa et le ramassa. Après l'avoir examiné, il le soupesa comme pour en calculer le poids. Que prétend-il faire de cela? Veut-il le lancer en l'air et le traverser d'une balle pendant qu'il retombera! Quelle peut être son intention? Chacun observe ses mouvements en silence. Presque tous les chasseurs de scalps, cinquante à soixante, sont groupés autour de lui. Séguin seul est occupé, avec le docteur et quelques hommes, à dresser une tente à quelque distance. Garey se tient de côté, quelque peu fier de son triomphe, mais non exempt d'appréhensions. Le vieux Rubé est retourné à son feu, et s'est mis en train de ronger un nouvel os. La petite gourde paraît satisfaire l'Indien. Un long morceau d'os, un fémur d'aigle, curieusement sculpté, et percé de trous comme un instrument de musique, est suspendu à son cou. Il le porte à ses lèvres, en bouche tous les trous avec ses doigts et fait entendre trois notes aiguës et stridentes, formant une succession étrange. Puis il laisse retomber l'instrument, et regarde à l'est dans la profondeur des bois. Les yeux de tous les assistants se portent dans la même direction. Les chasseurs, dont la curiosité est excitée par ce mystère, gardent le silence et ne parlent qu'à voix basse. Les trois notes sont répétées comme par un écho. Il est évident que l'Indien a un compagnon dans le bois, et nul parmi ceux qui sont là ne semble en avoir connaissance, à l'exception d'un seul cependant, le vieux Rubé.
—Attention, enfants! s'écrie celui-ci regardant par-dessus son épaule. Je gagerais cet os contre une grillade de boeuf que vous allez voir la plus jolie fille que vos yeux aient jamais rencontrée.
Personne ne répond: nous sommes tous trop attentifs à ce qui va se passer. Un bruit se fait entendre, comme celui de buissons qu'on écarte; puis les pas d'un pied léger, et le craquement des branches sèches. Une apparition brillante se montre au milieu du feuillage: une femme s'avance à travers les arbres. C'est une jeune fille indienne dans un costume étrange et pittoresque. Elle sort du fourré et marche résolument vers la foule. L'étonnement et l'admiration se peignent dans tous les regards. Nous examinons tous sa taille, sa figure et son singulier costume.
Il y a de l'analogie entre ses vêtements et ceux de l'Indien, auquel elle ressemble d'ailleurs sous tous les autres rapports. Sa tunique est d'une étoffe plus fine, en peau de faon, richement ornée et rehaussée de plumes brillantes de toutes couleurs. Cette tunique descend jusqu'au milieu des cuisses et se termine par une bordure de coquillages qui s'entrechoquent, avec un léger bruit de castagnettes, à chacun de ses mouvements. Ses jambes sont entourées de guêtres de drap rouge, bordées comme la tunique, et descendant jusqu'aux chevilles où elles rencontrent les attaches des mocassins blancs, brodés de plumes de couleur et serrant le pied dont la petitesse est remarquable. Une ceinture de vampum retient la tunique autour de la taille, faisant valoir le développement d'un buste bien formé, et les courbes gracieuses d'un beau corps de femme. Sa coiffure est semblable à celle de son compagnon, mais plus petite et plus légère; ses cheveux, comme ceux de l'Indien, pendent sur ses épaules et descendent presque jusqu'à terre. Plusieurs colliers de différentes couleurs interrompent seuls la nudité de son cou, de sa gorge et d'une partie de sa poitrine. L'expression de sa physionomie est élevée et noble. La ligne des yeux est oblique; les lèvres dessinent une double courbure; le cou est plein et rond. Son teint est celui des Indiens: mais l'incarnat perce à travers la peau brune de ses joues, et donne à ses traits cette expression particulière que l'on remarque chez les quarteronnes des Indes Occidentales. C'est une jeune fille, mais arrivée à son plein développement; c'est un type de santé florissante et de beauté sauvage. Elle s'avance au milieu des murmures d'admiration de tous les hommes. Sous ces blouses de chasse plus d'un coeur bat qui n'est guère habitué d'ordinaire à s'occuper des charmes de la beauté.
L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est décomposée, le sang a quitté ses joues, ses lèvres sont blanches et serrées, et ses yeux s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colère et un autre sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est placé derrière un de ses camarades comme pour éviter d'être vu. Une de ses mains caresse involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son fusil comme s'il voulait l'écraser entre ses doigts.
La jeune fille s'approche. L'Indien lui présente la gourde, lui dit quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde sans faire aucune réponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est donnée, vers la place précédemment occupée par Rubé. Arrivée auprès de l'arbre qui marque le but, elle s'arrête et se retourne, comme avait fait le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si théâtral dans tout ce qui se passait, que jusque-là nous avions tous attendu le dénoûment en silence. Nous crûmes comprendre alors de quoi il s'agissait, et les hommes commencèrent à échanger quelques paroles.
—Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un chasseur.
—Ce n'est pas une grande affaire, après tout, ajouta un autre; et telle était l'opinion intime de la plupart de ceux qui étaient là.
—Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que ça, s'écrie un troisième.
Quelle fut notre stupéfaction lorsque nous vîmes la jeune fille retirer sa coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tête, croiser ses bras sur sa poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si elle eût été incrustée dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule. L'Indien levait son fusil pour viser; tout à coup un homme se précipite vers lui pour l'empêcher d'ajuster. C'est Garey.
—Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baissé. —Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme qui m'a aimé autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil danger. Non! Bill Garey n'est pas homme à assister tranquillement à un semblable spectacle.
—Qu'est-ce que c'est? s'écrie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc ose ainsi se mettre devant moi?
—Moi, je l'ose, répond Garey. Elle vous appartient maintenant, je suppose. Vous pouvez l'emmener où bon vous semblera, et prendre cela aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brodé en le jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que je serai là pour l'empêcher.
—De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte, et….
—Votre soeur!
—Oui, ma soeur.
—C'est votre soeur? demanda Garey avec anxiété. Les manières et la physionomie du chasseur ont entièrement changé d'expression.
—C'est ma soeur; je vous l'ai dit.
—Êtes-vous donc El-Sol?
—C'est mon nom.
—Je vous demande pardon; mais….
—Je vous pardonne. Laissez-moi continuer.
—Oh! monsieur, ne faites pas cela. Non! non! C'est votre soeur, et je reconnais que vous avez tous droits sur elle; mais ce n'est pas nécessaire. J'ai entendu parler de votre adresse; je me reconnais battu. Pour la grâce de Dieu, ne risquez pas cela! Par l'attachement que vous lui portez, ne le faites pas!
—Il n'y a aucun danger. Je veux vous le faire voir
—Non, non! Si vous voulez tirer, eh bien, laissez-moi prendre sa place; je tiendrai la gourde: laissez-moi faire! dit le chasseur d'une voix entrecoupée et suppliante.
—Holà! Billye; de quoi diable t'inquiètes-tu? dit Rubé intervenant. Ote-toi de là! laisse-nous voir le coup. J'en ai déjà entendu parler. Ne t'effarouche pas, nigaud! il va enlever cela comme un coup de vent, tu verras!
Et le vieux trappeur en disant cela, prit son camarade par le bras, et le retira de devant l'Indien.
Pendant tout ce temps, la jeune fille était restée en place, semblant ne pas comprendre la cause de cette interruption. Garey lui avait tourné le dos, et la distance, jointe à deux années de séparation, l'avait sans doute empêchée de le reconnaître. Avant que Garey eût pu essayer de s'interposer de nouveau, le fusil de l'Indien était à l'épaule et abaissé. Son doigt touchait la détente et son oeil fixait le point de mire. Il était tard pour intervenir. Tout essai de ce genre eût pu avoir un résultat mortel. Le chasseur vit cela, en se retournant, et, s'arrêtant soudain par un effort violent, il demeura immobile et silencieux. Il y eut un moment d'attente terrible pour tous; un moment d'émotion profonde. Chacun retenait son souffle; tous les yeux étaient fixés sur le fruit jaune, pas plus gros qu'une orange, ainsi que je l'ai dit.—Mon Dieu! le coup ne partira-t-il donc pas? Il partit. L'éclair, la détonation, la ligne de feu, un hourra effrayant, l'élan de la foule en avant, tout cela fut simultané. La boule traversée était emportée; la jeune fille se tenait debout, saine et sauve. Je courus comme les autres. La fumée pour un instant, m'empêcha de voir. J'entendis les notes stridentes du sifflet de l'Indien. Je regardai devant moi, la jeune fille avait disparu: Nous courûmes vers la place qu'elle avait occupée; nous entendîmes un froissement sous le bois, et le bruit des pas qui s'éloignaient. Mais, retenus par un sentiment délicat de réserve, et craignant de mécontenter son frère, personne de nous ne tenta de la suivre. Les morceaux de la gourde furent trouvés par terre. Ils portaient la marque de la balle qui s'était enfoncée dans le tronc de l'arbre; l'un des chasseurs se mit en devoir de l'en extraire avec la pointe de son couteau.
Quand nous revînmes sur nos pas, l'Indien s'était éloigné et se tenait auprès de Séguin, avec qui il causait familièrement. Comme nous rentrions dans le camp, je vis Garey qui se baissait et ramassait un objet brillant. C'était son gage d'amour qu'il replaçait avec soin autour de son cou à la place accoutumée. A sa physionomie et à la manière dont il le caressait de la main, on pouvait juger que le chasseur considérait ce souvenir avec plus de complaisance et de respect que jamais.
XXI
DE PLUS FORT EN PLUS FORT.
J'étais plongé dans une sorte de rêverie, mon esprit repassait les événements dont je venais d'être témoin, quand une voix, que je reconnus pour être celle du vieux Rubé, me tira de ma préoccupation.
—Attention, vous autres, garçons! Les coups du vieux Rubé ne sont pas à mépriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me couper les oreilles.
Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur, à ses oreilles dont, ainsi que je l'ai dit, il était déjà privé; elles avaient été coupées de si près qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou aux ciseaux.
—Comment vas-tu faire, Rubé? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but sur ta propre tête?
—Attendez un peu, vous allez voir, répliqua Rubé, se dirigeant vers un arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit à essuyer avec soin.
L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit à bâtir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit voulait-il donc éclipser le coup dont on venait d'être témoin? Personne ne pouvait le deviner.
—Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre éclat de rire se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait déjà.
—Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui l'entouraient; je veux être scalpé si je ne fais pas mieux que lui.
A cette dernière boutade, les rires redoublèrent, car, bien que le bonnet de peau de chat lui couvrit entièrement la tête, tous ceux qui étaient là savaient que le vieux Rubé avait depuis longtemps perdu la peau de son crâne.
—Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous ça, vieille rosse.
—Vous voyez bien ça, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit fruit du cactus pitayaya qu'il venait de cueillir et de débarrasser de son enveloppe épineuse.
—Oui, oui, firent plusieurs.
—Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que ça n'est pas moitié aussi gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas?
—Oh! certainement. Un idiot le verrait.
—Bien, supposez que j'enlève ça à soixante pas, plomb centre.
—La belle affaire! s'écrièrent plusieurs voix, sur un ton de désappointement.
—Pose ça sur un bâton, et n'importe qui de nous l'enlèvera, dit le principal orateur de la troupe.—Voilà Barney qui le ferait avec son vieux mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney?
—Certainement, en visant bien, répondit un tout petit homme appuyé sur un mousquet et vêtu d'un uniforme en lambeaux qui avait été autrefois bleu de ciel. J'avais déjà remarqué cet individu, en partie à cause de son costume, mais plus particulièrement encore à cause de la couleur rouge de ses cheveux qui étaient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui, ayant été coupés ras, selon la sévère discipline de la caserne, commençaient à repousser tout autour de sa petite tête ronde, drus, serrés, gros, et de la couleur d'une carotte épluchée. Il était impossible de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs, un idiot pouvait le dire. Qui avait conduit là cet individu? Il ne me fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat, dans un des postes de la frontière. C'était un des bleus-de-ciel de l'oncle Sam. Fatigué de la viande de porc, de la pipe de terre, et des distributions trop généreuses de couenne de lard, il avait déserté. Je ne sais pas quel était son véritable nom, mais il s'était présenté sous celui de O'Corck: Barney O'Corck.
Un éclat de rire accueillit la réponse à la question du chasseur.
—N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette comme ça. Mais ça fait une petite différence quand on voit à travers la mire une jolie fille comme celle de tout à l'heure.
—Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, ça vous fait passer un petit frisson dans les jointures.
—Quelle céleste apparition! que de grâces! que de beauté! s'écria le petit Irlandais, avec une vivacité et une expression qui provoquèrent de nouveaux éclats de rire.
—Pish! fit Rubé, qui avait fini de charger, vous êtes un tas de nigauds; v'là ce que vous êtes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux.
—Une squaw! Toi! une squaw?
—Oui, rosses, j'ai une squaw que je ne changerais pas contre deux des siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une égratignure à la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un peu; vous allez voir.
Ce disant, le vieux goguenard enfumé mit son fusil sur son épaule et s'enfonça dans le bois.
Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rubé, nous crûmes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune femme dans le camp, mais elle pouvait être quelque part dans le bois. Les trappeurs, qui le connaissaient mieux, commençaient à comprendre que le vieux bonhomme se préparait à faire quelque farce; ils y étaient habitués.
Nous ne restâmes pas longtemps en suspens. Quelques minutes après, Rubé revenait côte à côte avec sa vieille squaw, sous la forme d'un mustang long, maigre, décharné, osseux, et que, vu de plus près, on reconnaissait pour une jument. C'était là la squaw de Rubé, et, de fait, elle lui ressemblait quelque peu, excepté par les oreilles, qu'elle portait fort longues, comme tous ceux de sa race; cette race même qui avait fourni le coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins à vent. Ces longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir été autrefois de cette couleur brun jaunâtre que l'on désigne sous le nom de terre de Sienne; couleur très-commune chez les chevaux mexicains. Mais le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu métamorphosée, et le poils gris dominaient sur tout son corps, particulièrement vers la tête et l'encolure. Ces parties étaient d'un gris sale de nuances mélangées. Elle était fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son échine était mince comme un rail, et elle portait sa tête plus basse que ses épaules. Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique (car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle de durer encore longtemps. C'était une bonne bête de selle. Telle était la vieille squaw que Rubé avait promis d'exposer à sa balle. Son entrée fut saluée par de retentissants éclats de rire.
—Maintenant, regardez bien, garçons, dit-il en faisant halte devant la foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de l'Indien;—il le fera,—ou il n'est qu'une mazette.
Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait pas impossible, mais qu'ils désiraient voir comment il s'y prendrait pour cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rubé ne fût, comme il l'était en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi fort peut-être que l'Indien: mais les circonstances et la manière de procéder avaient donné un grand éclat au coup précédent. On ne voyait pas tous les jours une jeune fille comme celle-là placer sa tête devant le canon d'un fusil; et il n'y avait guère de chasseur qui se fût risqué à tirer sur un but ainsi disposé. Comment donc Rubé allait-il s'y prendre pour faire mieux que l'Indien. Telle était la question que chacun adressait à son voisin, et qui fut enfin adressée à Rubé lui-même.
—Taisez vos mâchoires, répondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord, et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moitié aussi gros que celui de l'autre?
—Oui, certainement, répondirent plusieurs voix. C'était une circonstance en sa faveur évidemment.
—Oui! oui!
—Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enlevé le but de dessus la tête. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en ferait-il autant? Eh! garçons?
—Non! non!
—Ça l'enfonce-t-y ou ça ne l'enfonce-t-y pas?
—Ça l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vociférèrent plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne contesta, car les chasseurs, prenant goût à la farce, désiraient la voir aller jusqu'au bout.
Rubé ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait occupée la jeune Indienne. Arrivé là, il s'arrêta. Nous nous attendions tous à le voir tourner l'animal, de manière à présenter le flanc, pour mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vîmes bientôt que ce n'était pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manqué l'effet, et nul doute qu'il ne se fût beaucoup préoccupé de la mise en scène. Choisissant une place où le terrain était un peu en pente, il y conduisit le mustang, et le plaça de manière à ce que ses pieds de devant fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du corps. Après avoir posé l'animal bien carrément, l'arrière tourné vers le camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il plaça le fruit sur la courbe la plus élevée de la croupe, et revint sur ses pas. La jument resterait-elle là sans bouger? Il n'y avait rien à craindre de ce côté. Elle avait été dressée à garder l'immobilité la plus complète pendant des périodes plus longues que celle qui lui était imposée en ce moment. La bête, dont on ne voyait que les jambes de derrière et le croupion, car les mules lui avaient arraché tous les crins de la queue, présentait un aspect tellement risible, que la plupart des spectateurs en était à se pâmer.
—Taisez vos bêtes de rires, entendez-vous! dit Rubé, saisissant son fusil et prenant position.
Les rires cessèrent, nul ne voulant déranger le coup.
—Maintenant, vieux tar-guts, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux trappeur en parlant à son fusil qui, un instant après, était levé, puis abaissé.
Personne ne doutait que Rubé ne dût atteindre l'objet qu'il visait. C'était un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but à soixante yards. Et certainement Rubé l'aurait fait.
Mais juste au moment où il pressait la détente, le dos de la jument fut soulevé par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle était sujette, et le pitahaya tomba à terre. La balle était partie, et, rasant l'épaule de la bête, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction du coup ne put être reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut immédiatement visible. La jument, touchée en un endroit des plus sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en bout, se mit à galoper vers le camp, lançant des ruades à tout ce qui se rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires éclatants des trappeurs, les sauvages exclamations des Indiens, les «vayas» et «vivas» des Mexicains, les jurements terribles du vieux Rubé formèrent un étrange concert dont ma plume est impuissante à reproduire l'effet.
XXII
LE PLAN DE CAMPAGNE.
Peu après cet incident, je me trouvais au milieu de la caballada, cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille. C'était pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur mes pas. En rentrant au camp, je vis Séguin debout près de la tente, et tenant encore le clairon à la main. Les chasseurs se groupaient autour de lui. Ils furent bientôt tous réunis, attendant que le chef parlât.
—Camarades, dit Séguin, demain nous levons le camp pour une expédition contre nos ennemis. Je vous ai convoqués ici pour vous faire connaître mes intentions et vous demander votre avis!
Un murmure approbateur suivit cette annonce. La levée d'un camp est toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut voir qu'il en était de même pour ces bandes mélangées de guerilleros. Le chef continua:
—Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup à combattre. Le désert lui-même est le principal danger que nous aurons à affronter; mais nous prendrons nos précautions en conséquence.
J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment même sur le point de partir pour une grande expédition qui a pour but le pillage des villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas arrêtés par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu'à Durango. Deux tribus ont combiné leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers partiront pour le Sud, laissant derrière eux, leur contrée sans défense. Je me propose donc, aussitôt que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont partis, d'entrer sur leur territoire, et de pénétrer jusqu'à la principale ville des Navajoes.
—Bravo!—Hourra!—Bueno!—Très-bien!—Good as wheat! (c'est pain béni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette déclaration.
—Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expédition. D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de….
—Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'écria un rude gaillard à l'air brutal, interrompant le chef.
—Non, Kirker! répliqua Séguin, jetant sur cet homme un regard mécontent, ce n'est pas cela, nous ne devons trouver là-bas que des femmes. Malheur à celui qui fera tomber un cheveu de la tête d'une femme indienne. Je payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants épargnés.
—Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des prisonniers! Nous aurons assez à faire pour nous tirer tous seuls du désert en revenant.
Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres de la troupe, qui les confirmèrent par un murmure d'assentiment.
—Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront comptés sur le terrain, et chacun sera payé en raison du nombre qu'il en aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte.
—Oh! alors, ça suffit, dirent plusieurs voix.
—Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'après vos lois; mais le sang ne doit pas être répandu. Nous en avons assez aux mains déjà. Vous engagez-vous à cela?
—Yes, yes!
—Si!
—Oui! oui!
—Ya, ya!
—Tous!
—All.
—Todos, todos crièrent une multitude de voix, chacun répondant dans sa langue.
—Que celui à qui cela ne convient pas parle?
Un profond silence suivit cet appel. Tous adhéraient au désir de leur chef.
—Je suis heureux de voir que vous êtes unanimes. Je vais maintenant vous exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le connaissiez.
—Oui, voyons ça, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire, puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps.