DE BOIS-DORÉ (continued 6)
Reading edition
C'était la Morisque, à qui l'on avait confié de belles étoffes d'Orient, et qui s'en était arrangée avec beaucoup de goût et de poésie.
Elle était fort belle ainsi et fut saluée de grands applaudissements.
Pauvre Morisque! élevée dans l'esclavage et brisée dans la persécution, heureuse ensuite d'un toit de paille et du plus humble travail sous la protection d'un pauvre prêtre, c'était la première fois de sa vie qu'elle se voyait richement vêtue, accueillie avec affection par des gens riches, et applaudie pour sa grâce et sa beauté, sans arrière-pensée outrageante.
Elle ne comprit pas d'abord; elle eut peur, elle voulut s'enfuir. Mais Adamas se servit à propos des cinq ou six mots d'espagnol qu'il savait, pour la rassurer tout bas et lui faire comprendre qu'elle plaisait.
Mercédès chercha des yeux la personne qui l'intéressait le plus dans l'auditoire, et vit près d'elle dans la coulisse, le directeur Lucilio qui l'applaudissait aussi.
Une flamme jaillit de ses yeux noirs; puis, effrayée de cet éclair de bonheur, dont elle ne se rendait pas compte, elle abaissa ses longues paupières, qui dessinèrent leurs ombres veloutées sur ses joues brûlantes. Elle parut encore plus belle sans que l'on sût pourquoi, et on l'applaudit de nouveau.
Quand elle eut repris courage, elle chanta en arabe; après quoi, elle fit, aux questions du vieillard Adamas, des réponses dont il eut l'air de ne se point payer.
Après un débat en pantomime accompagnée de musique, elle lui promit l'enfant qu'il cherchait, à la condition qu'il subirait encore l'épreuve de combattre une affreuse tarasque de papier doré, qui arriva sur le théâtre en rampant et en vomissant des flammes.
L'intrépide Adamas, résolu à tout pour ramener au bercail l'enfant de son maître, s'élança au-devant du dragon, et il allait le percer de son glaive invincible, lorsque la tarasque se déchira comme un vieux gant, et le beau Mario sortit de ses flancs, habillé en Cupidon, c'est-à-dire en satin rose et or brodé de fleurs, la tête couronnée de roses et de plumes, l'arc en main et le carquois sur l'épaule.
La transformation d'un enfant en Cupidon dans le ventre d'un dragon ne nous est pas facile à saisir, dans le scenario manuscrit d'Adamas; mais il paraît qu'elle fut acceptée comme fort agréable, car cette apparition eut le plus grand succès.
Mario récita un compliment à la louange de son oncle et de ses amis, et la sybille lui prédit les plus hautes destinées. Elle fit sortir du buisson diverses merveilles, une corne d'abondance pleine de fleurs et de bonbons que l'enfant jeta aux spectateurs, puis le portrait du marquis que l'enfant baisa pieusement, puis enfin deux écussons coloriés en transparent, l'un aux armes des Bouron du Noyer, l'autre à celles de Bois-Doré, accolés sous une couronne d'où jaillit un petit feu d'artifice en forme de soleil rayonnant.
Disons, en passant, un mot de ces armoiries du marquis. Elles étaient fort curieuses, vu qu'elles avaient été inventées par Henri IV en personne.
En style de blason, on les décrivait ainsi: «De gueules, au dextrochère d'or, mouvant d'une nuée, tenant une épée la pointe en l'air; accompagnée, en chef, de trois gelines diadémées d'argent;» c'est-à-dire «un écusson fond rouge, au milieu duquel un bras droit, sortant d'une nuée d'or, tenait une épée la pointe en l'air, dirigée vers trois poules couronnées d'argent, placées au-dessus.»
Autour de l'écusson, on lisait cette devise: Tous sont tels devant moi!
Si l'on se rappelle comment notre bon Sylvain fut fait marquis, on comprendra aisément cet emblème qu'on eût pu regarder comme dérisoire, sans le correctif de la devise, que l'on pourrait traduire ainsi: «Devant ce bras, il n'est point d'ennemi qui ne montre un cœur de poule.»
Le divertissement fut applaudi avec acclamation.
Le marquis pleura d'aise de voir la gentillesse de son fils et le zèle d'Adamas.
On mangea des friandises, on se disputa les caresses de Mario, et l'on se sépara à onze heures, ce qui était fort tard dans les habitudes campagnardes de ce temps-là.
Le lendemain, il y eut chasse à l'oiseau. Lauriane voulut absolument que Mario fût de la partie; elle lui prêta son cheval blanc, qui était doux et sage, et monta bravement Rosidor. Le marquis ne manquait pas de palefrois de rechange.
La chasse fut anodine, comme il convenait aux personnages qui en étaient les héros.
Mario y prit tant de plaisir que Lucilio craignait que ce ne fût trop d'enivrement subit pour cette jeune tête, et qu'on ne le rendit malade ou insensé. Mais l'enfant montra qu'il avait une excellente organisation: il s'amusait vivement de toutes ces choses nouvelles, et cependant il ne s'en grisait pas trop; au moindre appel à sa raison, il reprenait ses esprits et obéissait avec une douceur d'ange. Ses nerfs ne furent point surexcités, et il entra dans le bonheur comme dans un paradis d'amour et de liberté dont il se sentait digne.
Le souper de ce second jour de fête rassembla encore à Briantes d'autres amis; le lendemain, ce fut la fête offerte aux vassaux, un repas pantagruélique et des danses sous les vieux noyers de l'enclos.
On organisa même, sous la direction de Guillaume d'Ars, un tir à l'arquebuse.
Mario proposa aux gamins du bourg un concours à la course et à la fronde, et obtint la permission de reprendre, pour cette lutte, ses habits montagnards, où il se sentait beaucoup plus à l'aise.
Il montra une agilité et une adresse qui remplirent ses concurrents d'admiration. Aucun ne put songer un instant à lui disputer le prix; aussi se retira-t-il modestement du concours, afin de donner équitablement le prix aux autres.
Une cérémonie à la fois ingénue et prétentieuse, assez touchante au fond, termina les fêtes.
Au centre du labyrinthe du jardin, s'élevait une petite fabrique couverte en paille et simulant une chaumière.
Le marquis appelait cette fabrique le palais d'Astrée.
On y porta les pauvres habits grossiers et rapiécés que Mario avait sur le corps lorsqu'il fit sa première entrée dans le manoir de ses pères. On en composa une sorte de trophée rustique avec l'humble guitare qui lui avait servi de gagne-pain en voyage, et l'on suspendit le tout dans l'intérieur de la cabane, avec des guirlandes de feuillage et un cartel où on lisait, sous la date de ce mémorable jour, ces simples paroles, choisies et calligraphiées par Lucilio: Souviens-toi d'avoir été pauvre.
En même temps on présenta à Mario une grande corbeille contenant douze habillements neufs qu'il eut le plaisir de distribuer à douze pauvres groupés sur le petit perron de la chaumière.
Enfin le marquis commanda, pour être placé dans la chapelle de l'église paroissiale, un petit mausolée en marbre, dédié à la mémoire du bon et saint abbé Anjorrant. Lucilio en présenta le plan et en composa l'inscription.
On se sépara des conviés, et le calme se fit au manoir de Briantes.
Le marquis se mit alors à songer sérieusement à l'éducation de son fils. Mais, s'il eût été livré à lui-même, au milieu des préoccupations d'habillement qui prenaient tant de place dans sa vie, son héritier eût fort bien pu oublier ce que l'abbé Anjorrant lui avait appris, pour n'acquérir que des notions ès-sciences de tailleur, de bottier, d'armurier et de tapissier. Heureusement Lucilio était là, et il sut arracher chaque jour quelques heures à ces frivoles influences.
Lui aussi, ce tendre cœur, il se mit à chérir ardemment l'enfant de son ami, et non-seulement à cause de l'ami, mais aussi à cause de l'enfant lui-même, qui, par sa tendre docilité et la clarté de son intelligence, rendait attrayante la tâche, d'ordinaire si fâcheuse et si maussade, de l'instituteur.
Cette tâche de Lucilio n'était cependant pas facile. Il sentait qu'il avait charge d'âme, et précisément celle d'une âme infiniment précieuse et pure. Il voulait, avant tout, faire à cette jeune conscience une forteresse de croyances et de convictions contre les orages de l'avenir. On vivait dans un temps si troublé!
Certes on ne manquait ni de lumières acquises ni d'excellentes notions de progrès. C'était l'époque des nouveautés, disait-on: nouveautés détestables selon les uns, providentielles selon les autres. La discussion était partout et chez tous, et alors comme aujourd'hui, comme hier, comme toujours, le vulgaire des intelligences croyait tenir des vérités infaillibles.
Mais le monde de l'intelligence avait perdu son unité. Les esprits calmes et désintéressés cherchaient désormais la justice, tantôt dans un camp, tantôt dans l'autre; et, comme dans les deux camps il y avait souvent intolérance, erreur et cruauté, le scepticisme trouvait bien son compte à se croiser les bras et à décréter l'aveuglement et la faiblesse incurables du genre humain.
On était alors au lendemain des luttes sanglantes entre les gomaristes et les arminiens, Arminius n'était plus; mais Barnevelt venait de monter sur l'échafaud. Hugo Grotius avait été condamné à la prison perpétuelle, où il rêvait à son bel ouvrage, sa fameuse Théorie du droit des gens. La Réforme était profondément divisée sur la question de la prédestination. Le calvinisme, avec son effroyable doctrine fataliste, était condamné dans la conscience des hommes justes. Les luthériens de France, imitant le retour de Mélanchthon à la vérité, et abandonnant les funestes maximes de Luther sur le self-arbitre, défendaient maintenant la justice divine et la liberté humaine.
Mais en tout temps les hommes justes sont clairsemés. Le peuple calviniste et ses ardents ministres protestaient dans une grande partie de la France, contre ce qu'ils appelaient un retour à l'hérésie de Rome.
Ce qui se passait dans nos provinces du Midi, les fougueuses assemblées s'acharnant à une résistance devenue antifrançaise, l'esprit républicain mal entendu, secondant par entêtement et par ignorance, les funestes projets de la politique austro-espagnole, qui voulait la guerre civile en France; la résistance glorieuse, mais fâcheuse, de Montauban; tant de sang versé, tant d'héroïsme dépensé pour éterniser la lutte où Rome et l'Autriche trouvaient leur compte, prouvaient bien que la lumière était derrière un nuage, et qu'aucune conscience généreuse ne pouvait se dire: «J'irai dans cette Église, j'irai dans cette armée, et j'y trouverai pure la meilleure vérité sociale de mon temps.»
Il fallait donc ne pas trop se préoccuper des faits, et, quand on était instruit et intelligent, croire à une vérité quand même, au-dessus de toutes celles qui se prêchaient par le monde, puisque le glaive, la corde, le bûcher, le meurtre, le viol et le pillage étaient les moyens de conversion des partis vis-à-vis les uns des autres.
Lucilio Giovellino réfléchit à toutes ces choses et résolut d'aller selon l'Évangile, commenté par son propre cœur; car il voyait trop bien que ce divin livre, entre les mains de certains catholiques et de certains protestants, pouvaient devenir et devenait chaque jour un code de fatalisme, une doctrine d'abrutissement et de fureur.
Il se mit donc à enseigner à Mario la philosophie, l'histoire, les langues et les sciences naturelles tout ensemble, tâchant de faire ressortir de toutes choses la logique et la bonté de Dieu. Sa méthode fut claire et ses explications concises.
Jadis éloquent, le pauvre Lucilio avait eu d'abord bien du dégoût pour la parole écrite, et même encore parfois il souffrait d'être obligé de resserrer en peu de mots sa pensée; mais à quelque chose malheur est toujours bon pour les esprits d'élite. Il lui arriva que la paresse d'écrire longtemps et l'impatience de se révéler le forcèrent et l'habituèrent à se résumer avec une clarté et une énergie transcendantes, et que l'enfant fut nourri des choses, sans détails inutiles et sans redites fatigantes.
Les leçons furent d'une étonnante brièveté, et portèrent avec elles dans ce jeune esprit la certitude, si rare en ce temps-là, et pour cause.
De son côté, Bois-Doré, tout en occupant son fils de puérilités et de fadaises, le conserva pur et bon, grâce à cette mystérieuse insufflation qui d'une bonne nature se communique à une autre, sans y songer et sans le savoir.
Tous les enfants sont portés à réagir contre l'enseignement trop formulé; ils suivent plus volontiers un instinct qui les mène, sans savoir lui-même où il va.
Lorsque, au milieu de ses futiles préoccupations, le marquis était dérangé pour service à rendre ou secours à donner, il n'en témoignait jamais ni dépit ni lassitude. Il se levait, écoutait, questionnait, consolait et agissait.
Naturellement flâneur et débonnaire, il ne s'ennuyait d'aucune plainte et ne s'impatientait contre aucun bavardage de pauvre commère. Ainsi, tout en ayant l'air de consacrer sa vie à des riens, il ne passait guère de moments dans cette vie facile et bénévole sans qu'il fît du plaisir ou du bien à quelqu'un.
Aussi sa journée, toujours commencée avec de beaux projets de travail pour son fils (il appelait travail le soin de la toilette et l'enseignement des belles manières), se passait à ne se décider sur rien, à ne rien entreprendre, et à laisser toutes choses aux sages conclusions d'Adamas et aux aimables caprices de l'enfant.
XXXVIII
Cependant, au bout de quelques semaines, grâce à l'activité d'Adamas et à l'intelligence de la Morisque, on avait réussi à équiper Mario en gentilhomme de qualité, et même le marquis était venu à bout de lui donner quelques notions de manége et d'escrime.
Il y avait, en outre, tous les matins, de plaisantes séances entre le vieillard et l'enfant pour la leçon de grâces.
Le marquis faisait entrer et sortir dix fois de suite son élève, pour lui apprendre la façon de s'introduire avec élégance et courtoisie dans un salon, et celle de se retirer avec modestie et politesse.
—Voyez-vous, mon cher comte, lui disait-il (c'était l'heure où il fallait se parler avec de gracieuses cérémonies), lorsqu'un gentilhomme a passé le seuil de la porte et fait trois pas dans un appartement, il est déjà jugé par les personnes de mérite ou de qualité qui s'y trouvent. Il faut donc que tout son mérite à lui et toute sa qualité s'annoncent dans l'attitude de son corps et dans l'air de son visage. Jusqu'à ce jour, on vous a accueilli avec des caresses et de tendres familiarités, vous dispensant des convenances que vous ne pouviez point savoir; mais cette indulgence cessera vite, et, si l'on vous voyait garder des manières rustiques sous les habits que voilà, on s'en prendrait à votre naturel ou à mon indifférence. Travaillons donc, mon cher comte; travaillons sérieusement: recommençons cette révérence qui manque de brillant, et refaisons cette entrée qui a été molle et sans noblesse.
Mario s'amusait de cet enseignement, qui était une occasion de se carrer dans ses plus beaux habits, de se voir dans les glaces et de se remuer énergiquement par la chambre. Il était si adroit et si souple, qu'il ne lui en coûtait presque rien d'étudier cette sorte de ballet majestueux auquel on l'initiait minutieusement; et son vieux père, beaucoup plus enfant que lui, savait rendre la leçon divertissante.
C'était un cours complet de pantomime, où le marquis, malgré son âge, était encore excellent comédien.
—Voyez, mon fils, disait-il en se coiffant et en se drapant d'une certaine façon, voici les manières d'un matamore, regardez bien ce que je vais faire pour ne le faire jamais, sinon par jeu, et vous en abstenir en bonne compagnie.
Alors il représentait un capitan bravache au naturel, et Mario riait à se rouler par terre.
On lui permettait, pour s'amuser, de faire le capitan à son tour, et c'était le tour du marquis de rire à tomber dans son fauteuil: tant le lutin était un singe adroit et gentil!
Mais il fallait revenir à la leçon.
Le marquis lui montrait alors le personnage d'un rustre lourd, tranchant et importun, ou celui d'un pédant amer et désagréable, ou celui d'un niais décontenancé; et, comme il fallait des acteurs pour rendre la scène parlante, on faisait venir les gens de la maison. Heureux quand on pouvait retenir Adamas et Mercédès, qui s'y prêtaient avec beaucoup de gaieté ou d'esprit. Mais Adamas était actif et la Morisque laborieuse: ils demandaient toujours à s'en aller travailler pour Mario.
On se rabattait sur Clindor, qui était de bonne volonté, mais bâti comme un pantin, et sur la Bellinde, qui aimait bien à représenter une dame de qualité, mais qui faisait ce rôle de la manière la plus ridicule et la plus absurde. Le marquis l'en reprenait gaiement, et relevait ses balourdises au profit de l'enseignement de Mario, qui était passablement moqueur, et qui s'en réjouissait de manière à mortifier singulièrement la gouvernante.
Elle se piquait en s'en allant, et Mario, dans ses grands rires, oubliant que c'était l'heure de la tenue, sautait sur les genoux du marquis et l'embrassait en le tutoyant, ce que le vieillard n'avait pas le courage d'empêcher; car lui aussi s'amusait pour son compte, et ne trouvait rien de plus doux que de voir son enfant s'amuser avec lui comme un bon camarade.
Après le dîner, on montait à cheval. Le marquis s'était procuré, pour son héritier, les plus jolis genets du monde, et il était un excellent professeur. Ainsi de l'escrime; mais ces exercices fatiguaient beaucoup le vieillard, et il avait des suppléants qu'il se bornait à diriger.
Il y avait aussi un maître de blason, qui venait deux fois par semaine. Ce dernier ennuyait considérablement Mario; mais il prenait sur lui-même, avec un courage bien rare chez un enfant, pour ne rien repousser de ce que son père lui imposait avec tant de douceur.
Il se consolait de la science héraldique avec ses bons petits chevaux, ses belles petites arquebuses et les leçons de Lucilio, qui l'attachaient et l'émouvaient vivement.
Il avait pour ce muet un respect dont il ne se rendait pas compte, soit que sa belle âme sentit la supériorité d'une grande âme, soit que la vénération enthousiaste de Mercédès pour Lucilio exerçât sur lui son magnétisme; car il restait dans son cœur le fils de la Morisque, et, sentant qu'il y avait entre elle et le marquis une tendre jalousie à cause de lui, il avait l'adroite délicatesse d'être tout à l'un et à l'autre, sans éveiller l'inquiétude de ces deux cœurs d'enfants, à la fois généreux et susceptibles.
Il avait déjà fait cet apprentissage de délicatesse avec sa mère adoptive, lorsqu'ils vivaient auprès de l'abbé Anjorrant; il ne lui était pas difficile de continuer.
L'étude qui lui plaisait le plus était celle de la musique.
Lucilio, en cela encore, était un admirable maître. Son délicieux talent charmait l'enfant et le jetait dans des rêveries extatiques. Mais ce goût, qui eût absorbé tous les autres, était un peu contrarié par le marquis, lequel trouvait qu'un gentilhomme ne devait point étudier un art au point de devenir un artiste, mais savoir à fond d'abord ce que l'on appelait le métier des armes, ensuite un peu de tout, «le mieux possible, disait-il, mais rien de trop; car un homme très-savant en une chose dédaigne les autres, et n'est plus aimable dans le monde.»
Au milieu de toutes ces préoccupations et amusements, Mario devenait le plus joli garçon de la terre. Sa peau, naturellement blanche, prenait, sous le tiède soleil d'automne de nos provinces, un ton fin comme celui d'une fleur. Ses petites mains, rudes et couvertes d'égratignures, maintenant gantées et soignées, devenaient aussi douces que celles de Lauriane. Sa magnifique chevelure châtain faisait l'admiration et l'orgueil de l'ex-perruquier Adamas.
Le marquis avait eu beau lui démontrer la grâce par principes, il avait conservé sa grâce naturelle, et, quant à celle du gentilhomme, il l'avait rencontrée dès le premier jour, en endossant le justaucorps de satin.
Les savantes études chorégraphiques qu'on lui faisait faire ne servaient donc qu'à le développer dans le sens de son organisation, qui était de celles que l'on ne fausse pas.
Dès qu'il fut nippé, le marquis le mena rendre des visites à dix lieues à la ronde.
Ce fut l'événement du pays que l'apparition de cet enfant, dont les jaloux et les commères s'étaient moqués d'abord comme d'une chimère et d'un fantôme, mais qui, chaque jour, prenait consistance et réalité.
Quand on le vit passer lestement sur son petit cheval, escorté de Clindor et d'Aristandre, à travers les rues de La Châtre, on commença à écarquiller les yeux et à se dire:
—C'était donc vrai?
On demanda comment il s'appelait et comment il s'appellerait. Le marquis, homme de qualité, se résignerait-il à avoir pour héritier un simple petit gentillâtre? Mais avait-il le droit de léguer son titre et ses trois gelines diadémées d'argent à un Bouron? Le roi actuel permettrait-il cela? N'était-ce pas contraire aux lois et aux usages de la noblesse?
Grave question!
On en parla quinze jours durant, et puis on n'en parla plus; car on se lasse vite des choses ardues, et, quand on voyait le vieux marquis et son petit comte aller dîner chez quelque voisin, tous deux habillés identiquement de même, soit en blanc à la paysanne, soit en bleu de ciel cannetillé d'argent, ou en satin abricot avec les plumes blanches, ou en vert gai, ou en rose de pêche, avec des rubans tissus d'argent et d'or, et tous deux gracieusement étendus sur les coussins cramoisis de la belle carroche, traînés par leurs beaux grands chevaux aussi empanachés qu'eux-mêmes, et, suivis d'une escorte de laquais qu'on eût pris pour des seigneurs, tant ils étaient bien montés, bien armés et reluisants de dorures, il n'était, soit dans la ville, soit dans les villages, soit dans les châteaux, noble, bourgeois ou vilain qui ne se levât en disant:
—Sus! sus! j'entends venir la grande carroche au marquis! Courons vitement voir passer les beaux messieurs de Bois-Doré!
Pendant que ces choses se passaient dans l'heureux pays de Berry, le midi de la France croissait en effervescence.
Vers le 15 novembre, on avait appris d'une manière certaine, à Bourges, que le roi avait été forcé de lever le siége de Montauban.
Le jeune roi était brave; il avait pleuré en se retirant.
Luynes, qui avait prétendu réduire le parti par la corruption des chefs, avait échoué auprès de Rohan, général de la province et défenseur de la ville. Il était malheureusement prouvé que ce noble seigneur était au nombre des rares exceptions, et que le système de Luynes était efficace avec la plupart des nobles révoltés; mais ce système d'achètement ruinait la France et dégradait la royauté.
Louis XIII le sentait par moments et voyait ses efforts paralysés par l'incapacité et l'indignité de son favori.
L'armée était mal tenue et mal payée. Le désordre était scandaleux; le roi soldait trente mille combattants, et n'en avait pas douze mille effectifs pour tenir la campagne. Les officiers étaient découragés. Mayenne venait d'être tué. Le carme espagnol Domingo de Jesu-Maria, à la sainteté et à l'enthousiasme duquel les dévots allemands attribuaient la victoire de Prague, avait prophétisé en vain sous les murs de Montauban.
Les faux miracles sont plus difficiles en France qu'ailleurs. Les calvinistes relevaient donc la tête, et, dans les premiers jours de décembre, M. de Bois-Doré vit arriver chez lui M. de Beuvre, très-animé, lequel lui dit en confidence:
—Mon voisin, je viens vous consulter sur une affaire d'importance. Vous savez qu'allié de près au duc de Thouars, chef de la maison de la Trémouille, dont j'ai l'honneur d'être, j'ai songé, le printemps dernier, à me joindre aux gens de La Rochelle. Vous m'avez retenu, m'assurant que le duc fondrait comme neige devant le roi, ce qui est arrivé comme vous me l'annonciez. Mais de ce que le duc mon parent a fait une faute, il ne résulte point que j'aie eu raison de la faire aussi, et je me reproche d'abandonner ma cause, surtout au moment où elle reprend vigueur.
—Sans doute que la langue vous fourche, mon voisin, répondit Bois-Doré naïvement: vous voulez dire que la cause a grand besoin de vous; car, si vous courez à son secours parce qu'elle a le dessus, je ne vois pas où est le mérite.
—Mon cher marquis, reprit de Beuvre, vous vous êtes toujours piqué de chevalerie, je le sais; mais, moi, je suis un homme positif, et je dis les choses comme elles sont. Vous êtes riche; votre fortune est faite, votre carrière est finie, vous pouvez philosopher. Moi, sans être pauvre, j'ai perdu beaucoup du mien pour avoir mal joué ma partie dans ces derniers temps. Je me sens encore dispos, et l'inaction m'ennuie. Et puis je ne peux souffrir les airs de supériorité que prennent, en notre pays, les vieux ligueurs. Les tracasseries des jésuites m'enragent. Si je veux vivre en paix comme vous, il faut donc que j'abjure?
—Comme moi? dit le marquis en souriant.
—Je sais bien que votre abjuration n'a pas fait sonner grand'cloches, reprit de Beuvre; mais, si peu que ce soit, c'est encore trop tôt pour moi: j'aime mieux me battre, et j'ai encore cinq ou six ans d'activité et de santé pour le faire.
—Eh! vous êtes bien gros, mon voisin!
—Vous croyez me voir grossir, parce que vous ne vous voyez point mandrer, mon voisin! C'est vous qui devenez plus creux, et non moi qui deviens plus rebondi.
—Soit! J'entends bien vos raisons pour faire encore cette campagne. Vous croyez qu'elle sera bonne; mais vous vous trompez. Les chefs et les soldats, les bourgeois et les pasteurs, tout cela combat bravement à un jour donné; mais, le lendemain, on se divise; on se déteste, on s'injurie, et chacun tire de son côté. La partie est perdue depuis la Saint-Barthélemy, et le roi des huguenots ne l'a regagnée qu'en abandonnant la cause. Il voulut être Français avant tout; et ce que vous voulez faire ne profitera ni à la France, ni à vous-même.
De Beuvre ne souffrait pas la contradiction. Il s'obstina et querella le marquis sur son absence de principes religieux, lui, le plus sceptique des hommes.
En le laissant causer, Bois-Doré vit bien qu'il était alléché par les bonnes conditions que la royauté était forcée de faire aux seigneurs calvinistes chaque fois qu'elle éprouvait un échec. De Beuvre n'était pas homme à se vendre, comme tant d'autres, mais à se bien battre, et à profiter, sans scrupule, de la victoire, pour se montrer très-exigeant pour son compte.
—Puisque vous êtes décidé, lui dit le marquis avec douceur, il fallait donc me le dire toute suite, et ne pas me demander mon avis. Je n'ai plus qu'une chose à vous représenter. Vous aller vous équiper et emmener les meilleurs de vos gens pour cette campagne. Songez-vous au mauvais parti que l'on peut faire à votre fille, s'il passe par la tête des jésuites de signaler votre absence à M. de Condé? Et croyez qu'ils n'y manqueront point, que le château de la Motte-Seuilly sera exposé à quelque occupation au nom du roi, exécutée, comme il arriva toujours, par de mauvaises gens; votre fille en danger de recevoir quelque insulte...
—Je ne crains point cela, dit de Beuvre. Je serai censé à Orléans, où l'on sait que j'ai un procès. Je me dirigerai de là, sans bruit, vers la Guyenne, où je prendrai quelque vieux nom de guerre, comme c'est l'usage, pour couvrir mes biens et ma famille en mon absence; je serai le capitaine Chandelle, ou le capitaine La Paille, ou le capitaine... n'importe quoi.
—Tout cela se fait, je le sais, reprit Bois-Doré, mais ne réussit point toujours: je vous promets de défendre votre manoir autant qu'il dépendra de moi et de mon monde; mais, si je ne craignais de vous proposer une chose inconvenante, je vous offrirais de prendre en mon logis votre Lauriane pendant cette absence.
—Offrez, offrez, mon voisin; car j'accepte et ne vois point où serait l'inconvenance. Il n'y a inconvenance pour une femme que là où il y a danger pour sa vertu ou pour sa renommée, et je ne vois nullement qu'entre vous qui seriez son grand-père, votre petit qui n'est qu'un écolier, votre philosophe à qui la langue ne saurait repousser, et votre page qui a la mine d'un singe, ma fille risque de perdre son cœur ou sa raison. Donc je vous l'amène dès demain et vous la laisse jusqu'à mon retour, certain qu'elle sera heureuse et en sûreté chez vous, et que vous serez pour elle, comme pour moi, le meilleur des amis et des voisins.
—Vous y pouvez compter, répondit Bois-Doré. J'irai la chercher moi-même. Ma carroche est assez grande; elle y pourra mettre ses effets les plus précieux, sans que l'on sache trop vite au pays qu'elle fait autre chose qu'une de ses promenades accoutumées.
XXXIX
En effet, dès le lendemain, Lauriane était installée à Briantes, dans la salle des Verdures, que l'ingénieux Adamas convertit rapidement en appartement luxueux et confortable.
La Morisque demanda à servir la jeune dame, qui lui inspirait confiance et sympathie, et Lauriane, qui avait aussi beaucoup d'estime et d'attrait pour elle, la pria de coucher dans le cabinet auprès de sa vaste chambre.
Lauriane se sépara de son père avec beaucoup de courage.
La généreuse enfant ne soupçonnait en lui aucun calcul, elle qui vivait de foi et d'enthousiasme. Elle eût difficilement compris ce que c'était que raisonner, douter et conclure en vue d'un intérêt personnel. Elle savait son père brave comme un lion, et le voyait franc par vivacité d'humeur et fierté de gentilhomme: c'en était assez pour qu'elle se fît de lui un héros.
Il sentait, lui, la candeur et la grandeur des instincts de cette jeune tête, et n'eût osé se diminuer devant elle, en montrant combien il était, plus qu'elle ne le pensait, l'honnête homme de son temps, c'est-à-dire celui qui faisait le moins de mal possible, tout en songeant bien à tirer son épingle du jeu.
Ce n'était plus le temps de l'idéal: on était entré «dans les ronces de cet affreux xviie siècle; grandiose désert où la subsistance morale et matérielle va tarissant, où la nature finit par ne plus nourrir l'homme, où la terre épuisée manque sous lui[17].» Ce n'étaient pas les hommes vieillis dans les luttes du siècle précédent qui pouvaient rajeunir le siècle nouveau; mais les enfants avaient du cœur; ils en ont toujours quand on les laisse faire!
Lauriane, enthousiasmée de la belle conduite des Rohan et des La Force à Montauban, poussait donc son père au départ, croyant qu'il ne songeait qu'à relever l'honneur de la cause, et qu'il ne voyait dans tout cela, comme elle, que la dignité et la liberté de la conscience, octroyées par Henri IV, à conserver au prix de la fortune, de la vie, s'il le fallait.
Elle ne versa pas une larme en lui donnant le dernier baiser; elle le suivit des yeux sur le chemin, tant qu'elle put le voir; et, quand, elle ne le vit plus, elle rentra dans sa chambre et se mit à sangloter.
Mercédès, qui travaillait dans le cabinet, l'entendit, vint sur le seuil, et n'osa approcher. Elle regrettait de ne pas savoir sa langue pour essayer de la consoler.
Cette fille aux instincts maternels ne pouvait voir souffrir un jeune cœur sans souffrir elle-même et sans avoir besoin de le secourir. Elle imagina d'aller chercher Mario: il lui semblait qu'aucune douleur ne pouvait résister à la vue et aux caresses de son bien-aimé.
Mario vint doucement sur la pointe du pied, et se trouva tout près de Lauriane, sans qu'elle l'eût entendu venir. Lauriane était déjà sa sœur chérie. Elle était si bonne pour lui, si enjouée à l'ordinaire, si soigneuse de le faire amuser, quand il passait la journée chez elle!
En la voyant pleurer, il fut intimidé: il croyait, comme tout le monde, que M. de Beuvre n'était absent que pour quelques jours.
Il restait à genoux sur le bord du coussin où elle avait posé ses pieds, et il la regardait, tout interdit; enfin il sa hasarda à lui prendre les mains.
Elle tressaillit et vit devant elle cette figure d'ange, qui lui souriait à travers des yeux humides. Touchée de la sensibilité de cet enfant, elle le pressa avec effusion sur son cœur en baisant ses beaux cheveux.
—Qu'est-ce que vous avez donc, ma Lauriane? lui demanda-t-il enhardi par cette effusion.
—Eh! mon pauvre mignon, lui répondit-elle, ta Lauriane a du chagrin comme tu en aurais si tu voyais partir ton bon père le marquis.
—Mais il reviendra bientôt, votre papa; il vous l'a dit en s'en allant.
—Hélas! mon Mario, qui sait s'il reviendra? Tu sais bien que quand on voyage...
—Est-ce qu'il va bien loin?
—Non, mais... Allons, allons, je ne veux pas te faire de peine. Je veux aller prendre l'air. Veux-tu venir retrouver avec moi ton bon père?
—Oui, dit Mario, il est dans le jardin. Allons-y. Voulez-vous que j'aille chercher ma chèvre blanche pour vous amuser de ses gambades?
—Nous irons la chercher ensemble; viens!
Elle sortit en lui donnant le bras, non pas comme une dame s'appuyant sur celui d'un cavalier, mais, tout au contraire, comme une petite maman, passant celui du garçonnet sous le sien.
En descendant l'escalier, ils trouvèrent Mercédès, dont les beaux yeux doux les caressaient en passant. Lauriane, qui se faisait entendre d'elle par signes, n'avait besoin que de la regarder pour la comprendre. Elle devina sa tendre sollicitude, et lui tendit sa main, que Mercédès voulut baiser. Mais Lauriane ne le souffrit pas et l'embrassa sur les deux joues.
Jamais une chrétienne n'avait embrassé la Morisque, toute chrétienne qu'elle était elle-même. Bellinde se fût crue déshonorée de lui faire la moindre caresse, et, la tenant pour païenne, elle répugnait même à manger en sa compagnie.
L'effusion toute charmante de la noble petite dame fut donc une des grandes joies de la vie de cette pauvre fille, et, dès ce moment, elle partagea presque son amour entre elle et Mario.
Elle s'était toujours refusée à essayer d'apprendre un mot de français, s'efforçant même d'oublier le peu d'espagnol qu'elle savait, dans la crainte exagérée d'oublier la langue de ses pères, comme elle l'avait vue se perdre dans les habitudes et dans la mémoire de quelques Morisques isolés à l'étranger, dont elle n'avait pu se faire comprendre. Il lui avait suffi, jusqu'à ce jour, de pouvoir parler avec le savant abbé Anjorrant, avec Mario, et maintenant avec Lucilio. Mais le désir de parler avec Lauriane et le bon marquis lui fit surmonter sa répugnance. Elle sentit même qu'elle devait accepter la langue de ces êtres affectueux, qui la traitaient comme un membre de leur race et de leur famille.
Lauriane se chargea d'être son institutrice, et, en peu de temps, elles purent se faire entendre l'une de l'autre.
Lauriane ne tarda pas à se trouver fort heureuse à Briantes, et, si ce n'eût été l'absence de son père, dont, au reste, elle reçut vite de bonnes nouvelles, elle, s'y fût même sentie plus heureuse qu'elle ne l'avait été de sa vie.
Elle était presque toujours seule à la Motte-Seuilly, le robuste de Beuvre chassant par tous les temps, aimant à se fatiguer, et n'ayant pas, malgré son affection pour elle, les mille petits soins, les délicates prévenances, les gâteries ingénieuses que le marquis savait mettre au service des femmes et des enfants.
Élevée avec un peu de rudesse, elle avait dû s'efforcer d'être un peu rude à elle-même, surtout depuis que la pensée d'un long veuvage s'était présentée à elle comme une éventualité du milieu et des circonstances où elle se trouvait. Il y avait eu des moments où, sans désirer encore de s'appuyer sur un cœur assorti à l'âge du sien, elle avait senti que son propre courage la froissait, comme une armure trop lourde pour ses membres délicats. Elle s'était endurcie par des élans de piété et de volonté; elle s'était déjà presque imposé l'habitude de rire quand elle se sentait envie de pleurer; mais la nature reprenait ses droits.
Seule, elle pleurait souvent malgré elle, appelant malgré elle une société, une affection, une mère, une sœur, un frère, quelque sourire, quelque condescendance qui l'aidât à respirer et à s'épanouir dans un air plus suave que l'ombre froide de son vieux manoir, le lugubre souvenir des Borgia et les récriminations politiques de son père moqueur et froissé.
Il se fit donc un rapide changement en elle à Briantes. Elle y redevint ce qu'elle avait besoin d'être, ce qu'elle ne pouvait cesser d'être que par une tension pénible de sa volonté, ce que la nature voulait encore qu'elle fût: une enfant.
Le marquis, débarrassé avec joie de la pensée d'en faire sa femme, en fit résolûment sa fille, se plaisant même à l'idée qu'elle était si jeune, qu'il pouvait bien, sans se trop vieillir, la regarder comme la sœur aînée de Mario.
D'ailleurs sa bizarre coquetterie arriva à s'accommoder de deux enfants encore mieux que d'un seul. Ces jeunes compagnons, dont il aimait à porter les couleurs tendres et à partager les amusements naïfs, le rajeunirent dans son estime, au point qu'il se persuadait parfois être lui-même un adolescent.
—Tu vois, disait-il à Adamas, il y a des gens qui vieillissent; moi, je ne saurais leur ressembler, puisque je ne me plais qu'avec la jeunesse innocente. Je te jure, mon ami, que je suis revenu à mon âge d'or, et que j'ai les idées aussi pures et aussi riantes que cette mignonne et ce chérubin.
Lauriane, Mario et le marquis devinrent donc inséparables, et leur vie s'écoulait dans une continuité d'amusements entremêlés de bonnes études et de bonnes actions.
Lauriane n'avait pas été élevée du tout. Elle ne savait rien. Elle voulut assister aux leçons que Jovelin donnait à Mario dans le grand salon. Elle écoutait, en brodant un siége de tapisserie aux armes du marquis, et, quand Mario avait lu ou récité sa leçon, il mettait sur ses genoux les démonstrations écrites de Lucilio pour les lire avec elle. Lauriane s'étonnait de comprendre aisément des choses qu'elle avait cru être au-dessus de l'intelligence d'une femme.
Elle se plaisait beaucoup à la leçon de musique et faisait quelquefois sa partie de téorbe avec agrément, tandis que la Morisque chantait ses douces complaintes.
Le marquis, étendu sur sa grande chaise, regardait, pendant ces petits concerts, les personnages de la tapisserie d'Astrée, et croyant les voir agir ou les entendre chanter eux-mêmes, il s'assoupissait dans une béatitude délicieuse.
Lucilio prenait aussi sa part de ce bonheur de famille, qui lui faisait oublier un peu la solitude de son cœur et l'effroi de son avenir.
L'austère et naïf philosophe était encore en âge d'aimer; mais il croyait ne devoir plus aspirer à l'amour, et, après en avoir connu plus d'une fois les nobles flammes, il redoutait de tomber dans quelque liaison sensuelle, où son âme ne serait point comprise. Il se résignait donc à vivre de dévouement aux autres et d'oubli définitif et absolu de toute illusion.
Lui qui avait supporté la prison, l'exil, la misère et subi le martyre, il s'exhortait à vaincre le désir du bonheur comme il avait vaincu tout le reste, et sortait toujours de ces méditations apaisé et triomphant, mais triomphant comme on l'est après la question; un mélange de fièvre et d'anéantissement, l'âme d'un côté, le corps de l'autre, une vie dont l'équilibre est rompu et où l'esprit ne sait plus bien dans quel monde il se trouve.
Lucilio s'exagérait pourtant son malheur. Il était aimé, non par une intelligence,—c'est là ce qu'il lui eût fallu, du moins il le croyait, pour se réconcilier avec sa tragique destinée,—mais par un cœur.
Mercédès était, devant sa science et son génie, comme une rose devant le soleil. Elle en buvait les rayons sans les comprendre; mais elle était éprise de sa douceur, de son courage et de sa vertu, et son âme tendre était prosternée devant lui. Elle ne s'en défendait pas, car elle s'en faisait une religion et un devoir; seulement, elle ne disait rien, parce qu'elle avait plus de crainte que d'espérance.
Nous ne devons pas oublier de mentionner en son lieu une petite révolution domestique qui arriva au château de Briantes, quelques jours après le départ de M. de Beuvre; car l'importance de ce mince événement de famille se fit sentir gravement plus tard aux trop heureux habitants du manoir.
Bien que, des beaux messieurs de Bois-Doré, le plus jeune ne fût pas toujours le plus enfant, Mario avait bien quelquefois ses accès d'espièglerie, surtout quand, selon l'expression d'Adamas, «il se montait la tête avec la mignonne madame.» Il était trop bon et trop aimant pour molester jamais bêtes ni gens; jamais il n'eut à se reprocher d'avoir tiré l'oreille à Fleurial, ni adressé un mot désagréable à Clindor; mais les choses inanimées ne lui inspiraient pas toujours le respect que certaines d'entre elles inspiraient au marquis. De ce nombre étaient les petites statues du roman d'Astrée, qui décoraient les jardins d'Isaure et le fameux labyrinthe, et l'antre de la vieille Mandrague, dont il s'était beaucoup amusé dans les premiers jours, mais qui, peu à peu, l'ennuyèrent comme des jouets trop immobiles.
Un jour qu'il essayait un assez grand sabre de bois qu'Aristandre avait taillé pour lui, il fit mine d'en menacer un personnage de stuc, qui représentait le dissimulé Filandre, c'est-à-dire le feint Filandre, parce que, ressemblant à s'y méprendre à sa sœur Callirée, il prit, comme l'on sait, ses habits de femme pour s'introduire dans l'intimité de la nymphe qu'il aimait.
Le berger était représenté sous ce déguisement féminin, et l'artiste chargé de la création des personnages, se fiant à la ressemblance bien avérée du frère et de la sœur, s'était permis une petite épargne d'imagination, en faisant servir un même modèle aux deux exemplaires placés en face l'un de l'autre, avec ceux d'Amidor, de Daphnis, etc., dans la rotonde de verdure, dite bosquet des méprises d'amour.
Aussi, pour distinguer le frère de la sœur, le marquis avait-il écrit au crayon, sur le piédestal du frère, un fragment de ce long monologue qui commence ainsi: «Ô outrecuidé Filandre, qui pourra jamais excuser ta faute? etc.»
La figure de ce malin personnage était si stupide, que Mario, sans le haïr précisément, aimait à le railler et à le menacer. Il lui avait bien appliqué déjà quelques soufflets inoffensifs; mais, ce jour-là, voyant que le défi qu'il lui portait faisait rire Lauriane, il lui lança un coup de sabre plus fort qu'il ne l'avait prévu, et fit voler dans les gazons le nez du pauvre Filandre.
À peine cet exploit fut-il accompli, que l'enfant en eut regret. Son père aimait Filandre tout autant que les autres bergers.
Lauriane, après beaucoup de recherches, retrouva ce malheureux nez dans l'herbe, et Mario, grimpant sur le piédestal, le recolla de son mieux avec de la terre glaise. Mais on était aux premières gelées, et, dès le lendemain, le nez était par terre! On le recolla encore; mais le dissimulé Filandre était si bête, qu'il ne put jamais garder son nez, et que le marquis vint enfin à passer dans un moment où il ne l'avait pas.
Mario s'accusa; le bon Sylvain vit ses remords et ne gronda point. Mais, le lendemain, ce ne fut pas seulement Filandre qui manquait de nez, c'était sa sœur Callirée, et, le surlendemain ce fut Filidas et l'incomparable Diane elle-même!
Cette fois, Bois-Doré fut sérieusement ému et adressa de douloureux reproches à son enfant, qui se mit à pleurer a grosses larmes, jurant avec sincérité qu'il n'avait de sa vie, cassé d'autre nez que celui de l'outrecuidé Filandre. Lauriane aussi protestait de l'innocence de son jeune ami.
—Je vous crois, mes enfants, je vous crois, dit le marquis, tout bouleversé des pleurs de Mario. Mais pourquoi ce chagrin, mon fils, puisque vous n'êtes point coupable? Là! voyons, ne pleurez plus; je vous ai blâmé trop vite: ne m'en punissez point par vos larmes.
On s'embrassa avec effusion, mais on s'étonna de ce massacre de nez, et Lauriane observa au marquis que quelque méchante et sournoise personne avait dû le faire à dessein d'en rendre Mario coupable à ses yeux.
—Cela est certain, répondit le marquis tout pensif. L'action est des plus noires, et j'en voudrais bien tenir l'auteur pour le condamner à perdre son propre nez! Je lui en ferais la peur, sur ma parole!
Cependant on essaya encore de ne voir là qu'un enfantillage, et les soupçons tombèrent sur le plus jeune commensal du manoir après Mario. Mais Clindor montra une si vertueuse indignation, que le marquis dut le consoler aussi.
Le jour suivant, il manqua encore deux ou trois nez, et Adamas, indigné, fit monter la garde jour et nuit dans les jardins.
Le dommage cessa, et le bon Lucilio, touché du souci de Bois-Doré, composa une pâte italienne au moyen de laquelle il récolla patiemment et proprement tous ces nez.
Mais qui pouvait être l'auteur du crime? Adamas le soupçonnait; mais le marquis, se refusant à croire que quelqu'un de sa maison fût capable d'une pareille infamie, la rejetait sur quelque suppôt de M. Poulain.
—Ce cagot, disait-il, puisqu'il nous tient pour païens et idolâtres, se sera imaginé que nous rendions un culte à ces statues! Et pourtant, Adamas, elles sont toutes pudiques et décemment vêtues, comme il convient qu'elles soient en un lieu où se promènent nos enfants!
—Je dirais avec vous que c'est quelque bigot qui a bien plus clairement l'envie scélérate de faire gronder M. le comte. Or, tout le monde ici se ferait tuer pour lui, tant on l'aime, hormis une personne détestable...
—Non, non, Adamas! reprenait le généreux marquis. C'est impossible! Ce serait trop odieux de la part d'une personne du sexe.
On commençait à oublier cette grosse affaire, lorsqu'il en arriva une pire.
FIN DU TOME PREMIER