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Les beaux messieurs de Bois-Doré

DE BOIS-DORÉ (continued 3)

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Il est bien vrai que Sanche avait promis d'envoyer un exprès à Étalié, où il avait marqué la dernière étape des reîtres. Mais cet exprès, qui était un bohémien comme les autres, et qui espérait la prise et le pillage du château de Briantes sans le secours des Allemands, se garda bien de faire la commission, et alla marauder dans le bourg abandonné, en attendant l'heure de l'assaut du manoir par ses camarades.

L'hôtesse, appelée si poliment par Macabre, monta et fit bravement tête.

—De quoi servent les gros mots, capitaine Macabre? dit-elle en mettant le poing sur sa hanche. Nous nous connaissons de vieille date, et je sais fort bien que vous payerez votre écot et celui de vos démons de lansquenets[25] en jurons et casserie. Ce n'est point pour mon plaisir que je vous reçois, et je n'ignore point que c'est plutôt pour ma ruine. Mais je suis une femme raisonnable et pas plus sotte qu'une autre. Je fais donc contre fortune bon cœur et vous sers de mon mieux, afin d'éviter les mauvais traitements et d'être plus vite débarrassée de vos visages... Si vous avez un peu de raisonnement vous-même, capitaine, vous vous direz qu'il ne me faut molester inutilement, mais bien me laisser faire et vous souvenir que je sais frire et rôtir aussi bien qu'une autre.

—Et qui es-tu donc, la vieille raisonneuse? dit le capitaine en essayant de tourner son cou ankylosé dans son hausse-col de fer, pour regarder madame Pignoux.

—Je suis de mon nom de fille, Marie Mouton, que vous avez eue pour cantinière durant le siége de Sancerre, à telles enseignes qu'un jour, je vous fricassai un vieux chapeau dont vous vous léchâtes la barbe.

—C'est possible; je me souviens du chapeau, qui était bon, et non de toi, qui est laide... Mais, si tu as servi la bonne cause, je te pardonne ton caquet.

—Et qu'est-ce que vous appelez la bonne cause, à présent? Car vous en avez changé tant de fois, vous et les vôtres!

—Taisez-vous, ma mie Bonbec. Je ne parle pas religion avec les gens de votre espèce.

—Sachez, d'ailleurs, dit Saccage en ricanant, que la bonne cause est toujours celle que nous servons!

—Mais est-ce l'heure de babiller, reprit Macabre, quand ma Proserpine s'avance et que je vous commande de vous hâter?

—Je ne peux pas aller plus vite, répondit la Pignoux; pourquoi m'avez-vous fait monter?

—Parce que j'entends que ton mari, que l'on dit être un queux recommandable, se lève, crevé ou non, et mette la main à la pâte.

—Ça ne se peut point; mon homme est perclus de douleurs et ne cuisine plus depuis longtemps.

—Vous mentez, ma mie; votre homme est un suppôt du vieux... Suffit! je sais de vos nouvelles; mon épouse m'a dit...

—De quel vieux voulez-vous parler?

—Je crois que vous me questionnez, valetaille? dit le capitaine avec une dignité burlesque qu'il affectait de bonne foi.

—Pourquoi non? reprit l'hôtesse. Et votre épouse, comme vous dites, qui donc est-elle, pour vous avoir si bien renseigné?

—Retenez votre langue, et quand viendra ma déesse, servez-la à genoux, dit Macabre avec un sourire de fatuité qui fit remonter sa bouche de guingois jusqu'à son œil gauche.

Puis, revenant à son idée fixe, qui était de bien manger et de bien régaler sa déesse, il insista pour faire lever l'hôtelier.

—Par l'enfer! dit Saccage en tirant son épée, ça n'est pas difficile; j'ai toujours ouï dire qu'il fallait larder les côtés malades pour leur donner du jeu, et je saurai bien dénicher ce prétendu moribond en quelque trou qu'il se terre! Venez avec moi, les estradiots! et piquez partout, que ce soit chair ou moellon.

—C'est inutile, dit Mario en se jetant au devant de la rapière dégaînée, je vais le chercher; je sais où il est maître Pignoux!... Je le connais, et quand je lui dirai qu'il a l'honneur de recevoir le capitaine Macabre en personne, il viendra tout de suite.

—Ce petit-là est gentil! dit Macabre en regardant sortir Mario. Il faut que je le donne à mon épouse pour la servir. Elle me demande tous les jours un page bien tourné.

—Vous ne ferez rien d'un bohème, dit Saccage. Celui-ci a l'air insolent et moqueur.

—Vous vous trompez! je le trouve gentil, moi! reprit le capitaine, qui n'aimait pas à être contredit trop longtemps, et avec qui le lieutenant avait un peu trop son franc parler depuis quelques jours, pour des causes que nous saurons bientôt et dont Macabre commençait à se douter.

Le marquis, inquiet de Mario, se tenait dans un petit couloir près de la salle d'honneur et s'efforçait de tout entendre; mais son oreille ne saisissait que des bribes de conversation, et Mario, en courant le chercher, se hâta de le mettre au fait en aussi peu de mots que possible.

Il n'eut pas le temps, et, d'ailleurs, il n'eut pas la volonté de lui dire ce qui se passait à Briantes, il sentait que le marquis en avait bien assez de se tirer d'affaire pour son compte, et qu'il ne fallait pas le troubler par de trop nombreuses appréhensions.

Les reîtres ignorant, aussi bien que lui, l'attaque précipitée des bohémiens, il n'y avait pas de risque que le marquis l'apprît d'une autre bouche que la sienne quand le moment serait venu.

Mais ce moment viendrait-il? La situation présente eût semblé désespérée à une personne expérimentée, et le marquis, qui n'en savait qu'une partie, la jugeait très-grave. Mais Mario avait l'heureuse foi de l'enfance: il ne voyait pas la moitié du danger.

Si nous sortons d'ici, comme j'espère, pensait-il, nous rirons bien, mon père et moi, de la figure que nous faisons en ce moment!

LIII

En effet, le pauvre marquis travesti en maître-queux, était fort risible.

Il avait fait les choses en conscience. Il avait ôté sa perruque et caché son crâne dénudé sous un bonnet de toile goudronnée en forme de moule à pâtisserie.

Sa figure, ainsi privée de boucles d'ébène et barbouillée de suie, n'était guère reconnaissable, non plus que ses grandes mains blanches, convenablement teintées à l'avenant de son visage.

Il avait trouvé moyen de bien dissimuler sa fine chemise sous un sarrau de campagne, et s'était chaussé de mauvaises pantoufles de feutre; un tablier gras, brochant sur le tout, dissimulait ses chausses de drap, qui n'étaient pas très-voyantes; car il s'était habillé fort simplement pour l'expédition nocturne projetée à Brilbault, et cette circonstance tournait à bien dans la circonstance nouvelle.

Averti par Mario que Macabre paraissait être un butor bête et vaniteux, il sentit qu'il devait lui inspirer de la confiance, et, dès les premiers mots, il reconnut qu'aucune hyperbole ne serait trop rude à lui faire avaler.

—Illustre et vaillant capitaine, lui dit-il en le saluant jusqu'à terre, je vous prie d'excuser ma pauvre sotte de femme qui ne m'a pas fait connaître à quel grand homme de guerre et d'esprit nous avions affaire. Il est bien vrai que je suis malade de la goutte; mais votre air avenant et martial ferait revenir un mort, et je me souviens trop bien d'avoir servi sous vos drapeaux pour ne point vouloir, dussé-je laisser ma vie au feu de mes fourneaux, vous servir encore selon les petits talents que le ciel m'a donnés.

—Bon! bon! dit Saccage au capitaine, il n'est rien de tel que de menacer! À présent, les voilà tous qui veulent avoir servi sous vos ordres.

—Ça vaut fait, répliqua Macabre, pourvu qu'il me serve bien à cette heure. Et, après tout, monsieur le lieutenant, il n'est rien d'impossible que ce vieux homme m'ait connu au temps jadis, dans les guerres du pays. J'y ai assez donné de ma personne pour qu'un chacun s'en souvienne. Maître-queux! tu me raconteras tes campagnes au dessert; car je vois bien, à ton air et à ton pas, que la goutte ne t'a point ôté l'allure d'un soldat. Tu as une drôle de senteur, ajouta-t-il, frappé du parfum dont, en dépit de son déguisement, toute la personne du marquis était imprégnée; c'est comme une senteur de confitures! N'importe! je gage que tu as été un peu lansquenet?

—Je le fus une année durant, répondit Bois-Doré, qui savait par cœur toute l'existence aventureuse de maître Pignoux et la damnable jeunesse de Macabre. Voire! je vous vis bien harceler les huguenots de Bourges durant le massacre des prisons, en compagnie de ce terrible vigneron que l'on appelait le Grand Vinaigrier...

—Hein! s'écria l'Italien en regardant son capitaine d'un air moqueur, quand je vous le disais que vous fûtes grand papiste, mon capitaine!

—Chaque chose a son temps, répliqua Macabre avec un calme philosophique; mon père, qui lors était capitaine de la grosse tour de Bourges avec feu M. de Pisseloup, protégea les pauvres parpaillots du pays tant qu'il put... Moi, je tirai de côté quand il n'y eut pas moyen de mieux faire. Mais j'ai repris le droit chemin, et j'y suis plus franc du collier que vous, monsieur l'Italien, qui cachez des reliques sous votre corselet d'Allemagne.

L'Italien répondit avec aigreur, et Macabre, mécontent de lui voir élever le ton en présence de ses pages et de ses estradiots, bien qu'ils entendissent peu le français, lui imposa silence et demanda au marquis le menu du repas qu'il pouvait lui servir.

Bois-Doré, qui n'avait soulevé l'incident des massacres catholiques que pour voir dans quelles eaux naviguait désormais le jeune Macabre devenu vieux, se sentit plus tranquille.

Ce chef de bande ne pouvait agir sous la protection du prince de Condé. Il eut la liberté d'esprit de parler cuisine en homme qui s'y entendait bien, et comme, durant son séjour de deux heures dans l'auberge, il avait, par manière de passe-temps, traité cette grave question avec madame Pignoux, il savait fort bien le contenu du garde-manger et les ressources de la cave.

—Nous aurons l'honneur de vous offrir, dit-il, un quartier de sanglier relevé d'épices, dont vous me direz des nouvelles; un fort buisson d'écrevisses d'Issoudun, cuites dans la bière...

—Et bien poivrées, j'espère! dit le capitaine. Mon épouse aime les mets du haut goût.

—On y mettra du piment d'Espagne!

Et, après avoir énuméré tous les plats, le marquis ajouta:

—Mais votre illustre dame ne serait-elle pas sensible à quelques mets sucrés, après le rôt?

—Diable! oui. J'allais oublier qu'elle m'a recommandé certaine omelette au musc...

—Votre Seigneurie veut dire peut-être aux pistaches? C'est de mon invention.

—Ouais! Elle m'a dit que c'était de l'invention du vieux...

—Du vieux? Qui donc ose se vanter d'avoir découvert avant moi l'omelette au riz et aux pistaches?

—Ma foi, le vieux Bois-Doré, puisqu'il faut nommer ce maître sot en bonne compagnie!

Bois-Doré se mordit la moustache.

—Qui donc, dit-il, fait l'honneur au marquis de répéter ses forfanteries de gueule? Madame votre épouse daigne-t-elle le connaître?

—Il paraît! répondit Macabre, et je sais en plus, mon vieux drôle, que tu es l'humble serviteur de cette triple canaille de faux marquis, ton maître d'école en cuisinerie; mais je m'en gausse! Tu es gardé à vue, et tes oreilles me répondent de tes fricots.

Le marquis vit qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de dire du mal de lui-même, et il ne s'y épargna pas, faisant bon marché de sa qualité et de son caractère, et même en termes assez comiques, mais sans pouvoir se décider à accoler à son nom maudit et calomnié l'épithète de vieux, dont se servait contre lui avec orgueil son contemporain Macabre.

Celui-ci insista d'une manière désagréable.

—Ce cacochyme doit être fort cassé, dit-il; car, lorsque je le vis pour la dernière fois, c'était une longue flamberge, sans barbe au menton, et je faillis le rompre en deux par mégarde.

—Vrai? dit Bois-Doré se rappelant l'aventure de sa jeunesse racontée récemment à Adamas; vous lui fîtes l'honneur de vous mesurer avec lui?

—Non, mon brave homme, je ne descendis point jusque-là. Il était à cheval, portant des munitions de guerre à nos ennemis. Je le pris par une jambe, et, l'étendant sous mes pieds, je le laissai pour mort et m'emparai de son chargement.

—Qui était de poudre et de balles? répondit Bois-Doré ne pouvant se défendre de rire en lui-même des hâbleries de l'homme qu'il avait renversé d'un coup de pied, et de ce fameux chargement de munitions, qui ne consistait qu'en jouets d'enfants.

—C'était de bonne prise! répondit le capitaine; mais c'est assez causer, vieux babillard! Allez en bas tout surveiller.

Bois-Doré, renvoyé à ses fourneaux, fut forcé de quitter Mario, que le capitaine retint près de lui.

Il échangea, en sortant, un regard avec son fils, un regard plein d'angoisse, que l'enfant lui renvoya plein de confiance. Il sentait que Macabre n'était pas mal disposé en sa faveur.

—Çà, petit, dit le capitaine, avance ici à l'ordre, et dis-moi, si tu peux, qui tu es!

—Je n'en sais, ma foi, rien, mon capitaine, répondit Mario, qui n'avait pas encore eu le temps d'oublier la manière de parler de la bohème; je suis enfant volé ou trouvé sur quelque chemin par les estradiots noirs que l'on nomme égyptiens.

—Que sais-tu faire?

—Trois grandes choses, dit Mario, qui se rappela à propos les belles maximes de La Flèche: jeûner, veiller, courir; avec ça, on va loin et l'on se tire de tout.

—Il a de l'esprit, dit Macabre en regardant son lieutenant, qui, pour lui témoigner sa mauvaise humeur, lui tourna le dos en s'asseyant à cheval sur sa chaise, la tête et les mains appuyées sur le dossier, les reins au feu.

Macabre trouva la posture indécente et lui en fit l'observation en termes cyniques. Saccage se leva sans rien dire et sortit.

Mario observait toutes choses, et la mésintelligence des deux chefs lui parut de bon augure. Il se promit d'en tirer parti, s'il était possible, et si l'occasion s'en présentait.

Macabre reprit la conversation avec lui.

—D'où vient, lui dit-il, que je ne t'ai point vu à Brilbault, la nuit dernière?

Mario ne fut pas longtemps embarrassé de cette question.

—Je n'y étais pas, dit-il; je récoltais des poules aux alentours, seulement pour les préserver du renard et de la pépie.

—Tu sais voler les poules? Eh bien, c'est un don de nature qui peut être mis à profit. Mais dis-moi si l'Espagnol a parachevé sa crevaison.

—M. d'Alvimar? demanda Mario, qui commençait à comprendre le récit de Pilar et à ne plus le regarder comme un rêve.

—Oui, oui, dit Macabre, ce chien de papiste qui m'a fait tourner le cœur avec ses patenôtres!

—Il est mort ce matin.

—Il a bien fait, l'imbécile! Et Sanche? Celui-là vaut mieux; quoique bigot, il entend les affaires. Où est-il, à cette heure?

—Il se cache.

—Que n'est-il venu me trouver ici?

—Je vous l'ai dit, il y a du danger ici pour vous, et il le savait.

—Quel danger? Le vieux Pignoux nous trahira?

—Non, le pauvre homme ne sait rien de rien; et que pourrait-il contre vous?

—Mais qui nous menace?

—Des seigneurs qui vous cherchent à Brilbault en ce moment, et qui, avec une grosse suite, vont repasser ici pour aller coucher à Briantes.

—Tu les as vus?

—Oui.

—Combien sont-ils de monde?

—Peut-être deux cents cavaliers! dit Mario espérant épouvanter son homme.

—La mèche est donc éventée? reprit celui-ci un peu ébranlé.

—Il paraîtrait!

Le capitaine parut réfléchir, autant que sa figure de pierre, ou plutôt de corne, pouvait indiquer une préoccupation morale.

Le cœur de Mario battait sous sa souquenille. Un instant il espéra que sa ruse allait aboutir et que Macabre se déciderait à rebrousser chemin. Mais le capitaine se mit à parler allemand avec ses estradiots, qui sortirent aussitôt, et Macabre reprit sa pose gracieuse, une jambe sur la tête du landier, l'autre sur la chaise que le lieutenant avait quittée.

Mario se hasarda à l'interroger.

—Eh bien, mon capitaine, lui dit-il, vous allez reprendre le chemin?...

—De Linières? Non pas, ma foi, mon petit singe! Mes chevaux sont las et mes gens aussi. Moi, j'ai si mal dormi à Brilbault, la nuit dernière, que je veux me refaire ici. Malheur à qui viendra m'y déranger!

Ces projets de sommeil firent encore renaître l'espoir chez Mario.

—Si ces gens sont bien las, pensa-t-il, il y aura un moment où nous pourrons nous échapper.

Il ne comptait pas, comme le marquis, sur l'arrivée de ses amis et de son monde. Pilar, en les avertissant de la prise de la basse-cour de Briantes, devait être cause qu'ils y courraient tous à l'instant même, comptant rencontrer le marquis dans la même direction; car la petite bohémienne, qui avait l'esprit plus net que son âge ne le comportait, ne manquerait pas de leur dire que Mario était parti de son côté pour avertir son père.

Comme il faisait ces réflexions en lui-même, le lieutenant Saccage rentra, et, s'adressant à Macabre, qui s'assoupissait devant le feu:

—Capitaine, dit-il d'un ton moitié humble, moitié arrogant, permettez-moi de vous dire que, grâce à votre idée de nous faire marcher par petites bandes, nous perdons le temps; votre femme et son monde n'arrivent point, et, si vous restez longtemps à table, comme de coutume, tout peut échouer. Il s'agirait de ne point banqueter, de manger vite, de dormir deux heures et d'aller de l'avant sans donner le temps aux passants de porter devant nous la nouvelle de notre arrivée.

—Supprimez les passants! répondit tranquillement Macabre. N'est-ce point chose convenue? Vous n'aurez pas grand'besogne, car nous n'avons pas rencontré un chat depuis Linières, et ce pays est vide comme une église en 62. Mais ce sont là paroles inutiles. J'entends la voix de ma Proserpine. Elle arrive! allons au devant d'elle!

En parlant ainsi, Macabre se leva avec effort et descendit à la cuisine.

—Le capitaine vieillit! dit en italien Saccage à un des maréchaux-ferrants qui étaient restés devant la porte, plantés comme des statues.

—Non, répondit le reître, il a pris femme, et c'est pire! On ne songe plus qu'à faire la noce, et on ne sait plus marcher quand il faudrait.

Mario, qui apprenait l'italien avec Lucilio, comprit à peu près ces paroles, et suivit le lieutenant et les deux reîtres à la cuisine.

Dès qu'il y fut, sans s'occuper du renfort d'arrivants qui encombrait la porte, il se glissa auprès de Bois-Doré, qui fricassait de son mieux avec madame Pignoux, se disant que plus tôt l'ennemi serait à table, plus tôt s'offrirait quelque chance d'évasion.

—Te voilà, mon enfant? dit le marquis à voix basse; ils ne t'ont pas maltraité?

—Non, non, répondit Mario, nous sommes au mieux, le capitaine et moi. Laisse-moi t'aider, mon père. Nous pourrons causer pendant qu'ils ne songent pas à nous.

—Très-bien, mais ne nous regardons pas; vois comme je fais pour parler à l'hôtesse.—Madame Pignoux, cria-t-il, passez-moi le beurre!

Et il ajouta tout bas:

—Qu'est-ce qui arrive encore sur la porte, ma bonne femme?

—Une dame qui descend de cheval. Ne vous retournez pas, si par hasard elle vous connaît.

—Petit, de la muscade! reprit le marquis en frappant sur l'épaule de Mario.

Et il lui dit dans l'oreille:

—Ne te retourne pas non plus.—Madame Pignoux, ajouta-t-il en se penchant vers l'hôtesse, tâchez de voir sa figure.

—Je ne la reconnais pas, répondit la Pignoux; elle a un tas de cheveux et de panaches... C'est une forte femme!

LIV

Nos trois personnages étaient placés dans le fond de la cuisine, le long du fourneau, le dos tourné à la porte et la figure vers une fenêtre du rez-de-chaussée, devant laquelle ils voyaient passer et repasser au dehors la silhouette des reîtres montant la garde l'arme au bras.

Il y en avait deux sur chaque face de la maison, luxe inutile, car cette maison n'avait que deux portes: celle qui donnait sur la route et celle du garde-manger, qui donnait sur un petit jardin clos de haies.

Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étaient solidement grillées. Il ne fallait donc pas espérer sortir de vive force.

Et pourtant, le marquis soupirait d'impatience.

—Ah! mon fils! disait-il à Mario, pourquoi es-tu ici? Avec ce bon grand couteau de cuisine, je saurais bien me débarrasser des deux sentinelles qui se croisent là devant la porte de l'office. Mais avec toi... je n'oserais, je suis lâche.

—Et, si mon homme était là, ajoutait madame Pignoux, tout vieux qu'il est, il ferait bien l'affaire des deux autres, avec Jacques! Mais j'ai bien peur qu'ils ne l'aient tué, mon bon valet!... Ah! Dieu! le voilà! voyez comme ces démons l'ont arrangé! Il est tout en sang!

Jacques le Bréchaud, ainsi nommé parce qu'il était brèche-dents, était laid, sournois et rageur, mais courageux et dévoué.

—Ne faites pas attention, dit-il, et donnez-moi un torchon pour que je m'essuie la figure.

—Mais ils t'ont fendu la tête, mon pauvre ami! dit le marquis en lui passant son mouchoir à dentelle, qui était resté dans la poche de ses chausses.

Mario s'empara du mouchoir, qui les eût fait reconnaître pour des seigneurs, et le jeta dans le fourneau ardent, où il disparut comme une allumette.

Jacques essuyait son sang et bandait sa blessure avec une serviette.

—Ne vous inquiétez pas, dit-il à madame Pignoux; ils m'ont laissé revenir ici pour les servir; donnez-moi le tranche-lard, et la nuit ne se passera pas sans que j'en aie étripé quelques-uns.

—Tu te feras tuer, dit l'hôtesse.

—Ça ne fait rien, répondit Jacques.

—Mais tu nous feras tuer aussi!

—Jacques, dit le marquis, vois cet enfant et ne dis mot. Fais-le sortir si tu peux, mais sois prudent si tu nous aimes.

Jacques regarda Mario en dessous, et, sans répondre, il alla à plusieurs reprises dans le garde-manger, comme pour son service, mais en effet pour examiner les reîtres qui montaient leur garde avec la régularité de deux automates.

—Ces chiens d'Allemands! dit-il au marquis, ça ne dort pas, ça ne boit ni ne mange, tant que ça n'a pas tué tout le monde.

—Et ça connaît la discipline! répondit le marquis avec un soupir. Ah! il ne faut pas se le dissimuler, les reîtres sont de rudes soldats! Si le bon Henri en avait eu dix mille, il eût été roi dix ans plus tôt!

—Cuisine, mon père, cuisine! dit Mario, le lieutenant te regarde!

—Il peut me regarder, mon fils! je sais manier la queue d'une casserole aussi bien que maître Pignoux lui-même.

—C'est la vérité, dit l'hôtesse; on jurerait que vous avez étudié!

—J'ai étudié en campagne, madame Pignoux; j'ai fricassé, l'épée au flanc et le casque en tête, pour mon Henri! Qui m'eût dit que je fricasserais pour un Macabre et pour sa moitié? Quelque gaupe, j'imagine!

En ce moment, la voix de madame Proserpine s'éleva au-dessus des autres, qui l'avaient couverte jusque-là.

—Pouah! comme ça sent le graillon brûlé! criait-elle; c'est une infection ici! Montons, montons vite! Allons donc, lieutenant, donnez-moi la main, sacrebleu!

M. de Bois-Doré et son fils se regardèrent et baissèrent aussitôt le nez sur leurs casseroles.

Cette amazone, qui, après avoir causé et discuté confidentiellement avec le capitaine et le lieutenant sur le seuil de l'auberge, traversait maintenant la cuisine en se carrant dans son riche costume de guerrière, et en agitant, sous son feutre à plumes bariolées, sa volumineuse crinière d'un blond ardent, cette madame Proserpine, épouse plus ou moins légitime du capitaine Macabre, c'était l'ancienne gouvernante du marquis, c'était l'ennemie personnelle de Mario, c'était la Guillette Carcat de La Châtre, c'était la Bellinde de Briantes.

—Nous sommes perdus, pensa le marquis; elle va nous reconnaître!

—Nous sommes sauvés, pensa Mario; elle ne nous reconnaît pas!

Et, pour mieux se déguiser, il s'enveloppa aussi d'un tablier à pièce qui lui montait jusqu'au menton, et passa, sur ses joues roses, ses petites mains frottées de charbon.

Bellinde passa sans se retourner. Mais il n'y avait pas moyen de songer à la fuite. Madame voulait être servie à l'instant.

L'ex-gouvernante, prude et sucrée, avait subi une rapide métamorphose. En devenant la compagne d'un vieux routier, elle avait pris les manières soldatesques et le ton impérieux et violent, qui, en somme, était l'expression de sa véritable nature, comprimée et fardée depuis longtemps à Briantes. Sa personne s'était développée avec la même exubérance. N'étant plus forcée de savourer en secret les liqueurs et les friandises dérobées, elle s'était livrée avidement à sa gourmandise. Abondamment pourvue d'argent, de vivres et de boissons par les soins de Macabre, qui prenait la part du lion dans le pillage, elle noyait chaque jour, dans la fumée des festins, le remords et le dégoût d'appartenir à une espèce de monstre.

Le plaisir de ne rien faire que chevaucher et commander était aussi pour elle une compensation. Les intempéries et les intempérances de sa nouvelle vie d'aventurière avaient donc altéré ses traits et presque subitement doublé son embonpoint. Sa figure, naturellement colorée, avait déjà pris les tons marbrés de la débauche et le violacé de la pléthore. Fière de sa riche crinière rousse, elle l'étalait sur ses épaules avec une affectation ridicule, et se couvrait sans discernement de tous les objets conquis par maître Macabre, en trahison bien plus souvent qu'en franche guerre.

Madame était donc fort pressée de manger et de boire après une assez longue chevauchée, et se faisait fête de connaître, enfin, la bonne cuisine de M. Pignoux, qu'elle avait entendu vanter si souvent à Briantes.

Peu lui importait que vingt-cinq bons soldats (très-méchants drôles, d'ailleurs, il ne faudrait pas s'y tromper) attendissent à la porte, le ventre creux. Le mécontentement que ses façons d'agir leur causaient ne la préoccupait nullement; elle ne doutait de rien, son amant imbécile lui ayant donné le grade de lieutenant et le commandement d'une partie de sa bande, qu'elle associait à ses profits quand elle était de bonne humeur, et qui, en somme, lui était dévouée par intérêt.

Les quinze nouveaux bandits qu'elle avait amenés, et qui prirent possession de la cuisine, tandis que les autres étaient relégués à l'écurie ou commandés pour le guet et la garde montante, se montrèrent tout d'abord très-pressés de la faire servir; ils comptaient sur ses restes, et, tandis que les uns dressaient la table en bousculant et injuriant les valets, les autres talonnaient le chef Bois-Doré, sa prétendue femme et Mario, le marmiton improvisé, pour qu'ils eussent à satisfaire la lieutenante au plus vite.

Voilà pourquoi il ne fallut plus songer à échanger des observations, ni à regarder la porte. Il fallait cuisiner, et l'on cuisinait à tour de bras.

Ce fut une des aventures de la vie du marquis où il se montra à la hauteur des événements.

Il fit des ragoûts dignes d'un meilleur sort, saupoudra et dressa les mets, graissa la poêle et fit sauter l'omelette avec des allures d'une maestria qui finit par imposer le respect à ces mécréants, en dépit de leur impatience.

Au moment de servir la soupe, le marquis vit Jacques Bréchaud allonger le bras comme pour saler sur nouveaux frais. Il repoussa machinalement cet inutile concours; mais l'insistance du brèche-dents l'étonna, et, lui saisissant la main, il trouva à son sel un aspect singulier.

—Laissez donc faire, dit Jacques, ils aiment ça, la soupe salée!

Et il avait un sourire étrange qui frappa tout à fait le marquis.

—Jacques! lui dit-il tout bas, pas de poison: c'est lâche, et la lâcheté porte malheur! Dieu seul peut nous sauver. Ne fâchons pas Dieu!

Jacques laissa tomber la mort-aux-rats dont il s'était promis d'assaisonner la soupe des aimables hôtes du Geault-Rouge. L'élan généreux et romanesque du marquis lui parut inexplicable; mais il en subit l'ascendant avec une sorte de terreur superstitieuse.

Bois-Doré venait de remettre le potage et tout le premier service aux pages barbus de madame Proserpine; il respirait un peu; on semblait disposé à lui laisser un peu plus de liberté.

Mario même allait de temps en temps jusqu'au seuil, et il eût pu fuir en cet instant, en ayant l'air d'aller chercher du bois sous le hangar; mais il se garda bien de dire le fait à son père. Celui-ci eût exigé qu'il en profitât, et, pour rien au monde, l'enfant n'eût voulu se séparer de lui.

—Si l'on doit tuer mon père, pensait-il, je veux mourir avec lui; mais, jusqu'à la fin, je garderai l'espoir de le sauver.

Madame Pignoux commençait aussi à espérer. Les hommes de la lieutenante paraissaient encore plus effrontés, mais un peu moins sinistres que ceux qui les avaient précédés dans la cuisine.

Ils étaient presque tous Français et jeunes. Ils commandaient avec autant de cynisme que les autres; mais il y avait dans leurs manières une sorte de gaieté qui pouvait faire croire à un fonds de bonhomie, ou, tout au moins, à un moment d'oubli.

Mais un ordre venu du haut de l'escalier tomba comme la foudre sur les captifs: madame Proserpine mandait maître Pignoux et sa femme en sa présence.

—J'irai, j'y vais, j'y cours! s'écria l'hôtesse en montant l'escalier.

Et, se présentant à la lieutenante, elle lui demanda respectueusement ses ordres, en ayant soin de ne pas avoir l'air de la reconnaître, ou de l'accepter d'emblée pour une personne autrement importante que l'ex-promeneuse des petits chiens du marquis.

—Mes ordres sont que votre mari comparaisse aussi, répondit la Bellinde flattée de la soumission de madame Pignoux. Allez le chercher, ma bonne femme.

—Excusez-moi, dit la Pignoux, mon homme est dans son coup de feu, et trop enfumé pour se montrer en tablier et en bonnet sales devant une dame comme vous.

—Te crois-tu donc plus ragoûtante, vieille pendarde? cria le capitaine. Va, on ne m'en donne point à garder. Je veux voir la figure de ton bélître de mari, et il n'y a point d'excuse qui serve. Et vous autres, mes drôles, dit-il aux servants de la Proserpine, d'où vient que, quand votre lieutenante commande quelque chose, vous vous le faites dire deux fois? Mort de ma vie! faudra-t-il que j'aille quérir moi-même ce double traître?

Au même instant, Bois-Doré, à qui déjà l'on avait fait monter de force l'escalier, fut poussé dans la salle, et si rudement, qu'il faillit aller tomber aux genoux de la Proserpine.

Le pauvre Mario le suivait, tremblant de crainte pour lui et de colère contre les méchants reîtres. Si son vieux père fût tombé, l'enfant eût perdu patience et se fût fait mettre en pièces pour le défendre.

Heureusement pour tous deux, le marquis ne perdit pas la tête et se résolut à tout braver, remettant son destin au succès de son déguisement.

Le hasard voulut que Proserpine ne fît nulle attention à ses traits. Elle connaissait fort bien le véritable Pignoux; elle ne daigna pas lever les yeux sur lui tout de suite, distraite qu'elle était par les hommages archi-familiers que lui adressait le lieutenant Saccage, lequel, placé à côté d'elle, profitait de tous les instants où Macabre ne les observait pas de trop près.

Le marquis put donc se placer derrière la Proserpine, dans l'attitude d'un respectueux serviteur qui attend des ordres, et, d'un mouvement adroit, il fit passer Mario derrière lui.

—Ah! te voilà enfin, gibier d'estrapade! s'écria le capitaine en frappant du poing sur la table. Ta crainte me vend ta traîtrise, et je vois clair dans tes mauvais desseins!

Bois-Doré, se croyant dévoilé, faillit envoyer le déguisement au diable et jouer du couteau de cuisine pour mourir au moins sans insulte; mais Mario était là, qui glaçait son courage. Incertain du sens des paroles qui lui étaient adressées, il se garda de répondra et de faire entendre sa voix aux oreilles de la Proserpine.

Il se contenta de regarder fixement le Macabre d'un air assuré. C'était, à son insu, la meilleure attitude qu'il pût prendre.

—Voyons, parleras-tu? hurla de nouveau le capitaine, qui paraissait inquiet et qui se sentait rassuré par son air de candeur. Tu fais le simple, mauvais drôle! cependant, tu n'ignores point qu'en ne te présentant pas ici toi-même, et en te faisant tirer l'oreille pour te rendre à ton devoir, tu as manqué à toutes les règles et à toutes les bienséances de ton chien de métier.

Bois-Doré, décidé à ne point parler, fit une pantomime équivalant à un point d'interrogation, avec un mouvement de tête qui signifiait: «De quoi s'agit-il?»

—As-tu perdu la parole, toi qui bavardais si bien tantôt? reprit le Macabre; ou ignores-tu, triple sot, que l'hôtelier doit, le premier, goûter largement aux plats et aux boissons qu'il présente? Penses-tu que je suis si sûr de toi que je veuille m'exposer au poison?... Allons, vite, détestable bête, avale-moi ce que tu vois sur cette assiette et dans ce gobelet, ou, mordieu! je te fais avaler ma rapière.

En même temps, il montrait au marquis une assiette sur laquelle on avait placé un échantillon de tous les mets servis sur la table, et un gobelet rempli de vin pris dans tous les pots.

Le marquis fut grandement soulagé de voir de quoi il s'agissait, d'autant plus que la Proserpine ne le regardait pas au moment où il fut obligé de se pencher sur la table pour prendre l'assiette et le verre.

La coutume de faire goûter les mets par l'aubergiste était tombée en désuétude depuis la fin des grandes guerres civiles, du moins dans les provinces du centre; les voyageurs n'exerçaient plus ce droit, non plus que les aubergistes ne revendiquaient celui de les désarmer à leur entrée dans la maison.

Mais Macabre agissait comme en pays conquis, et il n'y avait pas à discuter avec le droit du plus fort. Le marquis s'exécuta bravement, avec un sourire de dédain pour l'outrage infligé à sa loyauté. Il avala en silence le contenu de l'assiette et du verre, tout en lançant à Jacques Bréchaud un regard qui lui disait éloquemment:

«Jacques, tu vois que la générosité porte bonheur!»

Et Jacques, qui adorait le marquis, se signa en retournant à la cuisine.

LV

Tout allait bien.

Macabre et ses acolytes, vaincus par le fier regard et le fier silence du majestueux cuisinier, étaient charmés, d'ailleurs, de pouvoir faire honneur à ses plats, et peut-être n'eût-il pas été forcé de se montrer de nouveau; mais une malheureuse distraction de sa part vint tout gâter.

La Proserpine laissa tomber l'éventail de plumes qu'elle portait à sa ceinture en compagnie d'une daguette et de deux pistolets; et, par une fatale habitude de galanterie dont il ne s'était jamais départi, même envers sa gouvernante, le marquis se baissa pour ramasser l'objet, qu'il présenta avec émotion, s'apercevant trop tard de sa bévue.

Il y eut un moment de surprise et d'incertitude dans les yeux de la Proserpine, un moment long comme un siècle; enfin, la dame s'écria en portant la main à ses pistolets:

—Je veux mourir de la grand'mort, si c'est là maître Pignoux!

—Quoi? qu'est-ce à dire? s'écria à son tour le Macabre. Arrive ici, vieux fricotier, et montre ton sale museau à la compagnie. Par la mort-diable! s'il y a ici quelque supercherie et qu'un vil gâte-sauce ait usurpé les fonctions de maître-queux, je prétends faire de son cuir une écumoire.

Le marquis n'écouta pas les menaces du brigand; il sentit que le moment de la crise était venu, et poussa Mario hors de la salle, en lui disant:

—Va donc en bas, toi! ma femme t'appelle!

Puis il se présenta résolûment en face de la Proserpine et la regarda avec cette suprême dignité que l'homme de cœur est seul capable d'invoquer contre de lâches adversaires.

Malgré le grotesque accoutrement de son maître, la servante Bellinde ne put se défendre d'un sentiment de respect et de remords. Elle tenait dans ses mains la vie de celui qu'elle voulait humilier et piller, mais non pas faire tourmenter et égorger. Elle hésita encore un instant, et dit:

—Ma foi, maître Pignoux, je vous reconnais à cette heure! mais par la mordi! vous êtes bien changé! Vous avez donc fait une grosse maladie?

—Oui, madame, répondit Bois-Doré touché de ce bon mouvement: j'ai eu beaucoup de fatigue dans ma maison depuis que j'ai été forcé de me séparer d'une personne qui me servait fort bien.

—Je sais de qui vous parlez, reprit la Bellinde. C'était un trésor que vous avez méconnu et jeté à la porte comme un chien. Oui, oui, je sais comment la chose s'est passée. Tout le tort est de votre côté, et, à présent, vous en êtes aux regrets! Mais il est trop tard, ma foi! elle ne vous servira plus!

—Elle fera bien de ne plus servir personne, si elle peut s'en dispenser; mais je me flatte que, en quelque situation qu'elle soit, elle n'a point oublié ma générosité envers elle. Je la quittai sans reproche et sans lésinerie, elle pourra vous le dire.

—Il suffit; nous parlerons de ça plus tard. Servez-nous bien, et, pour ce, retournez à votre ouvrage, mon vieux. Allez!

En sortant, Bois-Doré la vit parler bas à un de ses hommes.

—Nous sommes sauvés! dit-il à Mario dans l'escalier. Elle ne m'a pas trahi, et elle vient de donner l'ordre de nous laisser sortir!

Et, dans sa candeur, le marquis se dirigeait avec Mario vers la porte de la cuisine; mais il s'était bien trompé: la Proserpine avait, au contraire, renouvelé l'ordre du blocus.

Il fallait donc feindre encore et s'occuper de la confection de la fameuse omelette aux pistaches.

Une heure environ s'écoula sans apporter de changement à cette burlesque et tragique situation.

On faisait grand bruit dans la salle. Macabre criait, jurait et chantait. C'était tantôt de la gaieté brutale et tantôt de la colère.

Voici ce qui se passait:

Le lieutenant Saccage était un homme positif et net comme son nom. Il trouvait absurde que l'on se préparât à un coup de main qui exigeait une marche rapide et silencieuse, par un souper qu'il savait bien devoir dégénérer en orgie.

Macabre était un bandit adonné à tous les excès qui étaient le véritable but de ses courses. Il n'avait pas, comme son lieutenant, les qualités du spéculateur, et, si je ne craignais de profaner les mots, je dirais que, dans sa vie d'aventures, il portait une sorte d'ivresse qui en était la poésie sombre et brutale. Il était aussi bohémien que larron, mangeant tout et n'étant riche que par crises.

L'autre amassait froidement et plaçait à mesure. Il entendait les affaires, ne donnait rien au plaisir et s'amassait une fortune. De nos jours, il eût été un fripon mieux posé: il eût filouté en habit noir et vécu dans le monde, au lieu de courir les routes et de détrousser les passants.

Chaque siècle a son trafic, et, dans les guerres civiles du xvie et du xviie siècle, le brigandage s'était organisé en industrie régulière et en calculs positifs.

Saccage aspirait à se débarrasser du Macabre. Il n'eût osé l'attaquer de front; mais il faisait comme M. le Prince avec le roi de France. Il poussait son maître dans le danger, comptant qu'une arquebusade l'emporterait et lui ferait la place nette.

Dans cette prévision, il tâchait de plaire à la Proserpine, gardienne de la caisse et des bijoux, et la dame, tout en ménageant l'époux de rencontre, ne décourageait pas l'époux en herbe que les hasards de la guerre pouvaient lui rendre utile à un moment donné.

Ce système de coquetterie commençait à être visible pour Macabre, et il se sentait partagé entre le besoin de se laisser mener par le nez et celui d'administrer une solide correction à sa déesse.

Il eût voulu aussi, à chaque instant, casser les brocs sur la tête de son rival, et cependant il sentait combien l'activité et la constante lucidité de ce lieutenant lui étaient nécessaires, à lui qui ne pouvait se résigner à être sobre et à vivre sur le qui-vive.

Si bien que, fatigué de cette alternative de colères et de réconciliations qui se renouvelait à chaque repue, le capitaine prit le parti de noyer ses soucis dans le vin clairet des coteaux de La Châtre, et commença, après avoir beaucoup déraisonné, à éprouver l'invincible besoin de faire un somme, le nez sur son assiette, dans un reste de pâté.

Alors, seulement, Saccage put parler raison à la Proserpine.

—Vous voyez, ma Bradamante, lui dit-il, que cet ivrogne n'est bon à rien, et, si vous m'en croyez, nous le laisserons dormir ici tout son soûl et courrons piller le susdit manoir. Au retour, demain, nous reprendrons ici ce beau capitaine, qui ne servirait maintenant qu'à gêner notre expédition.

Proserpine nourrissait une idée toute fraîche éclose, idée hardie et bizarre, dont elle n'avait garde de faire part au lieutenant.

Elle feignit d'acquiescer à son désir de tout préparer pour le départ.

—Allez faire manger la troupe, répondit-elle; je vais veiller ce dormeur, et, s'il s'éveille, je le ferai boire pour qu'il reprenne son somme.

Saccage descendit à l'office, se fit livrer toutes les provisions en porc salé et conserves de gros gibier, puis passa à l'écurie, où ses hommes et ceux du capitaine s'étaient installés.

La distribution des vivres et surtout du vin fut faite sous ses yeux avec une prudente parcimonie; il veilla lui-même à ce que la garde fût bien montée. Les hommes de Proserpine étaient attablés dans la cuisine et soupaient joyeusement de la copieuse desserte des officiers.

Pendant ce temps, la lieutenante fit monter le maître-queux, qui la trouva chauffant ses grosses jambes bottées, dans une attitude masculine.

Ils étaient seuls, car le capitaine ronflait dans son pâté.

—Asseyez-vous là, marquis, et causons, dit-elle d'un air affable assez risible. Il faut que vous connaissiez votre situation et la mienne, et je vous ferai voir bien des choses en peu de mots, car le temps presse.

Le marquis s'assit en silence.

—Il faut vous dire, reprit la dame-brigand, que, lorsque vous me renvoyâtes incivilement de votre gentilhommière, j'entrai au service de madame de Gartempe, qui s'en allait dans le pays Messin de Lorraine, où elle a des biens de conséquence.

—Je le sais, dit le marquis; vous étiez là chez une dame fort qualifiée, et ce n'était point déroger. Comment se fait-il!...

—Que je l'aie si tôt quittée? Je m'étais mis la dévotion en tête chez vous, parce qu'on aime à faire le contraire de ce que font les gens qui nous commandent; et c'est pour cela que, trouvant ma grande dame trop exigeante pour ma conscience, je me tournai du côté des réformés, ce qui me servit à me faire chasser par elle, beaucoup plus durement que par vous, je le confesse!

»Sur ces entrefaites, il arriva au pays Messin un corps d'aventuriers de tous les pays, qui avaient servi ce brave capitaine que l'on appelle là-bas le bâtard de Mansfeld, et qui, battus sur l'autre rive du Rhin par les troupes catholiques de l'empereur cherchaient fortune en Alsace et en Lorraine.

»On avait grand'peur de ces gens-là, moi tout comme les autres; mais le hasard me fit rencontrer parmi eux quelqu'un que vous voyez ici, et qui, ayant sauvé une bonne somme, venait de congédier ses soldats et songeait à revenir à Bourges pour s'établir et vieillir en paix.

»Il se rappelait si bien le Berry, que la connaissance fut bientôt faite et qu'il m'offrit son cœur et sa main.

»Je ne sais pourquoi j'hésitai à me lier; mais en ce qui est très-assuré, mon cher marquis, c'est que votre château sera pris cette nuit et brûlé demain matin.

—C'est donc là véritablement le but de votre expédition? dit le marquis affectant un grand calme. Est-ce vous qui avez suggéré cette idée au capitaine Macabre? Je ne puis croire que vous soyez une personne vindicative et perverse à ce point.

—L'idée n'est pas venue de moi; mais, sans le vouloir, je l'ai suggérée à cet animal rapace, pour lui avoir imprudemment parlé de votre trésor. À peine sut-il le fait, qu'il m'accabla de questions, et moi, sans savoir où il voulait en venir, je lui donnai assez de détails pour le convaincre qu'il serait facile de s'en emparer.

»À mes paroles imprudentes se joignirent des lettres que j'eus aussi l'imprudence de lui montrer. L'une venait de M. Poulain; l'autre de Sanche. Tous deux me donnaient des nouvelles de M. d'Alvimar; tous deux me croyaient encore dans ce qu'ils appellent les bons principes, et, comme il est utile d'avoir des amis partout, je me gardais de leur faire savoir en quelle compagnie je me trouvais.

»Si bien, mon cher marquis, qu'un beau jour Macabre s'en alla en Alsace et y retrouva plusieurs de ses anciens reîtres; il en enrôla d'autres qui ne demandaient qu'à rentrer en campagne, et s'adjoignit le lieutenant Saccage, qui est un homme habile et infatigable, et, tout cela fait, il vint à Linières, d'où, avec quelques-uns des siens, il s'en alla, la nuit dernière, à Brilbault, donnant rendez-vous aux autres pour cette nuit à l'auberge isolée où nous voici.»

Bois-Doré écoutait avec grande attention, mais en cachant la surprise et l'inquiétude que lui causaient toutes ces découvertes.

En se rappelant les apparitions de Brilbault, il jeta machinalement les yeux sur la muraille de la salle où il se trouvait et vit se répéter la figure à gros nez crochu, à longue moustache et à morion empanaché du capitaine Macabre.

C'était bien là le profil qu'il avait vu à Brilbault, et nul doute que le recteur Poulain, qu'il avait cru y reconnaître, ne fût aussi de la partie. D'ailleurs, le marquis ne venait-il pas d'entendre de la bouche de Proserpine que d'Alvimar avait survécu au terrible duel de la Rochaille?

Il s'abstint de toute réflexion, et se contenta d'interroger la dame, qui le confirma dans toutes ses appréhensions.

D'Alvimar avait vu avec horreur le huguenot Macabre à son lit de mort.

Mais Sanche avait fait serment de se joindre aux reîtres, avec ceux des bandits bohémiens qui voudraient le suivre, aussitôt que d'Alvimar aurait rendu le dernier soupir.

—Dès ce matin, ajouta Proserpine, Macabre est retourné à Thevet, où nous l'attendions, Saccage et moi, avec nos gens, et où nous étions campés hors la ville sans vouloir effrayer ni maltraiter personne. C'est ainsi que, grâce à la prudence et à la bonne discipline de nos aventuriers, nous avons pu faire plus de cent lieues à travers la France, sans être forcés de livrer bataille. Nous nous faisions passer pour des volontaires vendus au roi, et nous montrions un faux brevet. De cette manière, ceux de nos gens qui voudront aller chercher fortune dans le camp huguenot ou ailleurs pourront gagner le Poitou. Macabre compte leur donner carrière, sauf à tirer de son côté avec vos dépouilles, s'il voit nos cavaliers s'aventurer dans de trop mauvaises affaires. Donc, mon cher marquis, nous voici en mesure de vous ruiner, et, pour votre malheur, vous êtes venu vous jeter ici dans les mains de gens bien décidés à vous ôter la vie.

—C'est-à-dire que mon sort est dans les vôtres, répondit le marquis, et vous me le dites pour me faire comprendre la reconnaissance que je vous dois. Comptez, Bellinde, qu'elle ne se bornera point à des paroles, et que, si vous renoncez également à faire marcher sur Briantes, vous y trouverez plus de profit qu'à partager mes dépouilles avec cette bande de larrons.

—Pour cela, je vous l'ai dit, marquis, ce n'est pas moi qui dirige; mais je puis vous aider à vous débarrasser du capitaine, et faire entendre raison au lieutenant, qui aime mieux l'argent que les coups.

—Donc, c'est ma rançon et celle de mon château que vous voulez. Évaluez d'abord celle de ma personne, laquelle est, je le confesse, sans défense, en votre pouvoir. Quant au château...

—Quant au château, vous pensez qu'une fois libre, vous le défendrez! Aussi ne serez-vous point libre avant que nous en soyons sortis, à moins que...

—À moins que je ne paye?

—À moins que vous ne signiez, monsieur le marquis! car votre seing est sacré pour qui, comme votre fidèle Bellinde, connaît l'honneur d'un gentilhomme tel que vous.

—Que voulez-vous donc que je signe? dit le marquis, facilement résigné toutes les fois qu'il s'agissait d'argent.

La Proserpine garda un instant le silence. Son visage prit une expression de malice diabolique, et cependant il s'y peignit, en même temps, une anxiété singulière, comme si elle eût rougi quelque peu de ses exigences.

—Allons, allons, lui dit le marquis, parlez et finissons vite, avant que votre compagnon s'éveille.

—Mon compagnon n'est pas mon époux, vous le savez, monsieur le marquis, reprit la lieutenante en minaudant. Il est fort laid et fort bête... et, bien que vous ne soyez pas plus jeune que lui, vous avez encore des agréments... auxquels je n'ai pas toujours été aussi insensible que je le paraissais.

—Quelles folies me contez-vous là, ma pauvre Bellinde?... Allons, trêve de plaisanteries... Concluons!

—Je ne plaisante pas, marquis! J'ai toujours eu la passion d'être une femme de qualité, et, s'il faut conclure, voici mon unique et dernier mot: Soyez libre! pas de rançon! Partez, courez défendre votre manoir, si je ne puis empêcher qu'on l'attaque, et, quel que soit le résultat de l'affaire, vous tiendrez la parole que vous allez m'écrire de me prendre pour votre femme légitime et légataire universelle.

—Ma femme, vous! s'écria le marquis en reculant de stupeur; y songez-vous? ma légatrice! quand Mario...

—Ah! nous y voilà! c'est le beau petit qui est l'achoppement. Mais soyez tranquille, j'aurai des bontés pour lui, s'il se conduit avec moi comme il le doit, et, à ma mort, votre bien pourra lui revenir, pourvu que je sois contente de lui.

—Bellinde, vous êtes folle! dit le marquis en se levant; à moins que tout ceci ne soit un jeu...

—Ce n'est point un jeu, et, mort de ma vie! dit-elle en se levant aussi, si vous n'écrivez tout de suite ce que j'exige, j'éveille le capitaine et je fais monter mes gens!

—Faites-moi donc massacrer, si bon vous semble, répondit Bois-Doré: je ne me prêterai jamais à votre fantaisie! Mais sachez que je ne me laisserai point égorger comme un mouton et que...

Le marquis, dégainant son couteau, s'était élancé vers la porte pour recevoir les assassins, que Bellinde, étranglée de dépit, s'efforçait en vain d'appeler, lorsque le Macabre se leva tout à coup en trébuchant, et lança à la tête de son épouse un broc qui l'eût tuée, s'il eût eu la main plus assurée.

—Détestable carogne! s'écria-t-il en la poursuivant par la chambre; ah! tu veux épouser ton vieux marquis? Tu me crois sourd peut-être, et tu ne sais pas que le capitaine Macabre ne dort que d'un œil et d'une oreille! Reste-là, toi, marquis! Je ne t'en veux point, car tu as refusé les offres de cette damnée Putiphar. Reste, dis-je! Aide-moi à attraper la diablesse! Je lui veux tordre le cou en bonne forme et faire un tambour de sa peau!

Malgré ces séduisantes invitations, le marquis, laissant les deux amants aux prises, s'était élancé dans l'escalier, et Mario, effrayé du bruit qui se faisait dans la salle haute, s'était aussi élancé vers lui. Mais ils ne purent ni remonter ni descendre.

D'un côté, Proserpine, poursuivie par le Macabre, qui l'assommait à coups de bâton de chaise, roulait sur eux dans l'escalier, de l'autre, les reîtres de la lieutenante accouraient pour apaiser cette scène conjugale.

Ce fut bientôt fait.

La Proserpine, échevelée, se releva et se jeta au milieu d'eux, qui, sans respect pour le capitaine, le saisirent assez brutalement, l'emportèrent dans la salle et l'y enfermèrent en se moquant de ses cris et de ses menaces.

La lieutenante, habituée à ces orages, ne fut pas longtemps non plus à se remettre.

À peine eut-elle avalé un verre de genièvre de Marche, que lui présenta un de ses pages, qu'elle chercha d'un œil d'oiseau de proie sa victime, réfugiée dans un coin.

—Le cuisinier, le cuisinier! s'écria-t-elle. Amenez devant moi le cuisinier.

LVI

On amena le marquis et Mario, qui s'attachait à lui avec désespoir.

Bellinde reconnut l'enfant du premier coup d'œil, et sa figure, blêmie par la peur, s'empourpra d'une joie féroce.

—Mes amis, s'écria-t-elle, nous tenons le sanglier et le marcassin, et il s'agit ici d'une belle rançon pour nous, mais pour nous seuls, entendez-vous? et sans partager avec les Allemands (elle appelait ainsi les reîtres du capitaine), ni avec M. Saccage et ses Italiens! À nous, à nous seuls le Bois-Doré et son petit, et vive la France, tudieu! Une plume, du papier, de l'encre; vite! il faut que le marquis signe sa rançon! Je connais son avoir et je vous réponds qu'il ne m'en cachera rien! Mille écus d'or pour chacun de ces braves, entends-tu, marquis? et pour moi, la parole que je t'ai demandée.

—Pour toi, méchante femme, toute ma fortune, s'écria le marquis, pourvu que mon fils ait la vie sauve. Donnez, donnez la plume!

—Non pas, reprit la Proserpine. Ce n'est pas seulement ton bien que je veux, c'est ton nom, et tu vas signer la promesse de mariage.

Le marquis n'eut pas cru que cette diablesse oserait déclarer ses prétentions devant témoins.

Mais, bien loin d'en être scandalisés, les reîtres applaudirent comme à un très-bon tour, et le sang monta au visage de Bois-Doré, révolté du rôle abject et ridicule qui lui était assigné.

—Vous en demandez trop, madame, dit-il en levant les épaules; prenez mon or et mes terres, mais mon honneur...

—C'est ton dernier mot, vieux fou? Alors, ici, camarades! une corde, et donnez-moi l'estrapade à ce marmot!

En parlant ainsi, l'odieuse fille montrait un grand croc de fer planté à la voûte de la cuisine et qui servait à suspendre les poids du tournebroche.

En un clin d'œil, on se saisit de Mario, qui cria au marquis:

—Refuse! refuse, mon père! je supporterai tout!

Mais le marquis était incapable de supporter, une seconde, la pensée de voir torturer son enfant.

—Donnez-moi la plume, cria-t-il, je consens! je signe tout ce que vous voudrez!

—Donnons-lui toujours un ou deux sauts d'estrapade, dit l'un des bandits en commençant à attacher Mario; ça rendra l'écriture du vieux plus coulante.

—Oui, faites! répondit la Proserpine. Ce méchant enfant a bien mérité...

Le marquis devint furieux; mais il s'apaisa aussitôt en regardant son pauvre enfant, qui pâlissait de terreur, malgré son courage.

Il n'y avait pas à faire résistance. Mario était tenu en joue.

Bois-Doré tomba aux pieds de la Proserpine.

—Ne faites pas souffrir mon enfant! s'écria-t-il; je cède, je me soumets, je vous épouse; que voulez-vous donc de plus que ma parole?

—Je veux ton seing et ton scel, répondit la Proserpine.

Le marquis prit la plume d'une main tremblante, et, sous la dictée de cette furie, il écrivit:

«Moi, Sylvain-Jean-Pierre-Louis Bouron du Noyer, marquis de Bois-Doré, je promets et jure à demoiselle Guillette Carcat, dite Bellinde et dite Proserpine...»

En ce moment, une effroyable rumeur se fit entendre, et les reîtres de Proserpine s'élancèrent vers la porte.

C'étaient les Allemands du capitaine qui, appelés par lui de la fenêtre, accouraient pour le délivrer. La garde était montée par les Italiens de Saccage, qui avaient ordre de ne laisser entrer ni sortir personne.

Ces trois corps étant toujours en querelle comme leurs chefs, ceux-ci les maintenaient en les séparant. Mais, cette fois, ce fut impossible; Saccage, que les cris de Macabre avaient attiré aussi, et qui pensait que la Proserpine voulait en finir avec son tyran, s'efforçait d'empêcher que les Allemands ne lui portassent secours. Quant aux Français de la lieutenante, ils ne voulaient ni des uns ni des autres, et ils commencèrent tous à se colleter, sans faire encore usage de leurs armes, mais en s'injuriant avec fureur et se gourmant des pieds et des poings.

Ce vacarme était accompagné au bris des meubles dans la salle haute, où Macabre se débattait comme un diable pour se délivrer, et des cris aigus de la Proserpine, qui encourageait ses gens et commençait à craindre pour sa vie, s'ils avaient le dessous.

On pense bien que le marquis n'attendit pas l'issue de la lutte pour songer à la fuite. Il ne fit qu'un saut vers son fils pour le délier; mais la corde était si artistement nouée, que dans son trouble, il ne pouvait parvenir à la défaire.

—Coupez! coupez! disait madame Pignoux.

Mais la main du vieillard était agitée d'un mouvement convulsif. Il craignait de blesser l'enfant avec le couteau.

—Laissez-moi donc faire! dit Mario en les repoussant.

Et, avec adresse et sang-froid, il défit le nœud.

Le marquis le prit dans ses bras et suivit l'hôtesse et sa servante, qu'il vit courir vers l'office.

En s'élançant au dehors, il faillit tomber sur le seuil: un corps était étendu en travers; c'était celui du Bréchaud. Il était mort; mais près de lui gisaient deux reîtres, l'un transpercé d'une broche à rôtir, l'autre à moitié décapité par le tranche-lard. Jacques s'était vengé, et il avait dégagé le passage. Sa laide mais énergique figure avait une expression effrayante: elle semblait contractée par un rire de triomphe, et montrait ses crocs espacés comme si elle eût voulu mordre.

Le marquis vit rapidement qu'il n'y avait plus rien à faire pour le pauvre brèche-dents. Il tenait Mario serré contre sa poitrine et courait comme il pouvait.

—Mets-moi à terre, lui disait l'enfant, nous courrons mieux. Je t'en prie, mets-moi à terre!

Mais la marquis croyait entendre armer derrière lui les terribles pistolets à pierre, et il voulait faire de son corps un rempart à son fils.

Il se décida à le laisser courir aussi quand il se vit hors de portée; et tous deux se hâtèrent vers le taillis où se cachait le toit demi-écroulé de l'ancienne hôtellerie.

Chemin faisant, ils virent courir aussi madame Pignoux et sa servante. Ces deux vieilles leur firent peine. Mais les appeler, c'était les perdre et se perdre avec elles. Elles coupèrent à travers champs, se dirigeant vers quelque cachette apparemment connue d'elles comme un bon refuge.

Les beaux messieurs de Bois-Doré sautèrent sur leurs chevaux et se gardèrent bien de descendre le Terrier par la route. Ils enfilèrent un de ces chemins étroits et bordés de hauts buissons de prunelliers qui serpentent entre les enclos.

La bataille des reîtres pouvait cesser brusquement. Ils étaient bien montés et capables de serrer de près leur proie; mais le galop léger de Rosidor et de Coquet faisait peu de bruit sur la terre détrempée, et le chemin qu'ils suivaient se croisant avec les autres, les poursuivants devaient se séparer en plusieurs groupes pour chercher à les atteindre.

Il s'agissait avant tout, de gagner du terrain; aussi les Bois-Doré ne songèrent-ils d'abord qu'à dérouter l'ennemi en s'enfonçant au hasard dans ce dédale de traînes boueuses qui s'encaissaient de plus en plus, à mesure qu'elles touchaient au fond de la vallée.

Au bout de dix minutes de triple galop, le marquis arrêta son cheval et celui de Mario.

—Halte! lui dit-il, et ouvre ta fine oreille. Sommes-nous poursuivis?

Mario écouta, mais le bruit des naseaux de son cheval essoufflé l'empêchait de bien entendre.

Il sauta à terre, s'éloigna de quelques pas et revint.

—Je n'entends rien, dit-il.

—Tant pis! répondit le marquis; ils ont fini de se battre, et ils doivent penser à nous. Vite à cheval, mon enfant, et courons encore. Il faut gagner Brilbault, où sont nos amis et notre monde.

—Non, mon père, non, reprit Mario, qui était déjà en selle. Il n'y a plus personne à cette heure à Brilbault. C'est à Briantes qu'il faut courir par la traverse. Oh! je vous en prie, mon père, n'hésitez pas et ne doutez pas que je n'aie raison. Je suis bien assuré de ce que je vous dis.

Bois-Doré céda sans comprendre. Ce n'était pas le moment de discuter.

Ils gagnèrent en droite ligne le hameau de Lacs, à travers la grande plaine fromentale qui, appartenant tout entière à la seigneurie de Montlevy, n'était pas, à cette époque, divisée en plusieurs lots garnis de haies.

C'était marcher à la grâce de Dieu, en pays découvert et sans pouvoir aller vite; car, en beaucoup d'endroits, les chevaux entraient jusqu'aux genoux dans la terre labourée.

Nos fugitifs firent cependant la moitié du trajet sans entendre aucune bande de cavaliers sur le chemin, qu'ils suivaient à peu près parallèlement, à une distance de deux ou trois portées d'arquebuse.

C'était, dans la pensée du marquis, un assez mauvais signe. La querelle des reîtres n'avait pas dû se prolonger jusque-là. Du moment que les Allemands auraient vérifié que Macabre n'était pas assassiné, mais seulement enfermé pour cause d'ivresse, tout devait s'apaiser, et la Proserpine n'était pas femme à oublier les captifs, dont elle espérait tout au moins une bonne rançon.

—Si l'on ne descend pas sur nous par la route frayée, pensait le marquis, c'est que l'on nous a vus traverser la plaine, c'est que l'on nous attend aux abords de la taille de Veille, par les chemins creux que la Bellinde peut fort bien connaître. Peut-être ces coquins sont-ils plus près de nous que nous ne pensons; car le brouillard s'épaissit, et je commence à ne plus savoir si ces ombres que je vois là-bas sont des têteaux de chêne ou des cavaliers au repos qui nous attendent.

Il arrêta encore Mario pour lui faire part de ses appréhensions.

Mario regarda les arbres, et dit:

—Marchons! marchons! il n'y a point là de cavaliers.

Les fugitifs reprirent leur course. Mais, comme ils passaient le long de la taille qui, à cette époque, s'étendait jusqu'à la métairie d'Aubiers, ils se trouvèrent subitement pressés par un groupe de cavaliers qui débouchaient à leur droite et qui leur criaient: «Halte!» d'une voix retentissante.

C'étaient bien des voix françaises, mais les aventuriers de la Bellinde étaient Français.

Le marquis hésita un instant. Ces gens, encore couverts par l'obscurité du bois, n'étaient pas faciles à reconnaître, tandis que les Bois-Doré étaient assez loin de la lisière pour ne devoir pas échapper à leurs regards.

—Marchons toujours! lui dit Mario. Si ce ne sont point des ennemis, nous le verrons bien!

—Vive Dieu! répondit le marquis, ce sont les reîtres, car ils nous suivent! Courons, courons, mon cher enfant.

Et il pensa en lui-même:

—Que Dieu donne des jambes à mes pauvres chevaux!

Mais les chevaux avaient trop couru dans la terre grasse pour n'avoir pas perdu leur première ardeur, et ceux qui les poursuivaient le serrèrent bientôt de si près, qu'à tout moment le marquis croyait entendre siffler les balles à ses oreilles. Il perdait du temps à vouloir, en dépit de Mario, se tenir derrière lui pour recevoir la première décharge.

Un cavalier mieux monté que les autres l'atteignit presque et lui cria:

—T'arrêteras-tu, larron, et faudra-t-il que je te tue?

—Dieu soit loué, c'est Guillaume! s'écria Mario; je reconnais sa voix!

Ils tournèrent bride, et ne furent pas peu surpris de voir Guillaume s'élancer sur eux et faire mine de jeter le marquis à bas de son cheval.

—Hé! mon cousin! dit Bois-Doré, ne me reconnaissez-vous point?

--- Ah! qui diable vous reconnaîtrait dans cet équipage? répondit Guillaume. Qu'est-ce que vous avez donc là de blanc sur la tête, mon cousin, et quelle sorte de jupon portez-vous flottant sur la cuisse? Je voulais avoir de vos nouvelles; puis, vous voyant de près, je croyais bien reconnaître votre cheval et celui de Mario. Mais je m'imaginais voir en vous des voleurs qui emmenaient vos montures, peut-être après vous avoir assassinés! Est-ce donc là Mario? Vraiment, vous êtes accoutrés d'une étrange façon tous les deux!

—Il est vrai, dit le marquis en se rappelant son tablier de cuisine et son bonnet de toile, dont il n'avait encore eu ni le loisir ni la pensée de se débarrasser; je ne suis point équipé en homme de guerre, et vous m'obligerez, mon cousin, de me faire donner un chapeau et des armes, car je n'ai au flanc qu'un couteau de cuisine, et nous pouvons avoir bataille d'un moment à l'autre.

—Tenez, tenez, dit Guillaume en lui passant son propre chapeau et les armes de son meilleur domestique, faites vite, et ne nous arrêtons point; car il paraît que votre château est en danger.

Bois-Doré crut que Guillaume était mal renseigné.

—Point! dit-il; les reîtres étaient encore à Étalié, il y a une demi-heure.

—Les reîtres à Étalié? s'écria Guillaume. En ce cas, nous ne risquons rien de courir, si nous ne voulons être pris entre deux feux!

Il n'y avait pas d'explications à échanger; on reprit, en grande hâte, la plaine jusqu'à Briantes.

Le long du chemin, la troupe de Guillaume se grossissait des gens de Bois-Doré, lesquels, après de vaines recherches à Brilbault, avaient reçu les avis de la petite bohémienne, et revenaient à tout hasard, n'ajoutant pas beaucoup de foi à son message, et pensant que c'était quelque ruse de ses camarades pour dérouter les investigations.

Ils ne s'étaient décidés que parce que Pilar leur avait dit que leur maître était averti et allait revenir sur ses pas; ne l'ayant pas vu au rendez-vous général de Brilbault, ils avaient pensé que, vrai ou faux, l'avis avait été donné au marquis, et qu'il était inutile de l'aller chercher à Étalié.

LVII

M. Robin n'avait pas cru un mot du récit de Pilar. Il s'était néanmoins mis en route, avec son escorte, mais sans se presser beaucoup, et on pouvait craindre qu'il n'eût rencontré les reîtres, car on arriva en vue de Briantes sans qu'il eût rejoint.

On s'inquiétait aussi de maître Jovelin, qui était parti le premier de Brilbault avec cinq ou six hommes de Briantes, et que l'on s'étonnait de ne pas rattraper, bien que l'on marchât très-vite: si vite, que ces réflexions furent faites par chacun sans que l'on prît le temps de se les communiquer.

J'ai lu, dans bien des romans, de longues conversations entre les personnages, pendant que les chevaux fendent le vent et dévorent l'espace; mais je n'ai jamais vu, dans la réalité, que la chose fût possible.

Bien qu'il ne fût guère qu'une heure du matin, on vit clair comme en plein jour en traversant le village. Les bâtiments de la ferme du château étaient la proie des flammes.

À cette vue, personne ne douta plus, et l'on s'élança à l'assaut de l'huis, qui était fermé et défendu par Sanche et quelques bohémiens rassemblés par lui à la hâte, dès qu'il avait entendu le galop des arrivants.

—Que faisons-nous là, mon cousin? dit Guillaume au marquis. Nos gens s'emportent par trop de courage et n'attendent le commandement de personne. Nous allons y perdre nos meilleurs valets, peut-être sans profit! Avisons à faire de l'ouvrage qui serve.

—Oui, certes, répondit Bois-Doré, occupez-vous de les retenir. Ce n'est pas un moment de plus ou de moins qui empêchera ma grange de brûler; j'aime mieux la vie de ces bons chrétiens que toute ma récolte. Rappelez-les, et les apaisez! Je me veux d'abord occuper de cet enfant qui m'inquiète.

En parlant ainsi, le marquis emmenait Mario un peu à l'écart.

—Mon fils, lui dit-il, donnez-moi votre parole de gentilhomme de ne point avancer que je ne vous appelle.

—Eh quoi! mon père, s'écria Mario consterné, vous me parlez comme faisait tantôt Aristandre, et vous me traitez comme un tout petit enfant! Sont-ce là les leçons d'honneur et de vaillance que vous me donnez aujourd'hui, vous qui...?

—Silence, monsieur! obéissez! dit le marquis parlant pour la première fois avec autorité à son bien-aimé. Vous n'êtes point encore en âge de vous battre, et je vous le défends!

De grosses larmes vinrent aux yeux de l'enfant. Le marquis détourna les siens pour ne pas les voir, et, laissant Mario au milieu d'une petite réserve de ses bons serviteurs, il courut rejoindre Guillaume d'Ars, qui avait réussi à ramener l'ordre et l'obéissance dans sa troupe.

—Il est très-inutile, lui dit le marquis, d'essayer de forcer l'huis: avec deux hommes, il peut être défendu une heure, à moins que nous ne voulions sacrifier une vingtaine des nôtres. Ah! mon cousin, c'est fort bien fait de fortifier ses entrances, mais c'est fort mal commode lorsqu'il s'agit de rentrer chez soi. En cet endroit, le fossé a quinze pieds de profondeur, et vous voyez que les talus ne permettraient pas aux nageurs d'aborder sans être foudroyés par le moucharabi. Savez-vous ce qu'il faut faire? Regardez! La grange est écroulée. Eh bien, elle a dû tomber dans le fossé et le combler en partie. C'est par là qu'il faut entrer. J'y vais avec mon monde. Restez ici comme si vous cherchiez des planches et des engins pour remplacer le pont levé, et ce, pour tromper l'ennemi, que vous empêcherez de fuir quand nous tomberons sur lui. Nous autres, mes amis, dit-il à ses gens, nous filerons sans bruit derrière le mur, dont l'ombre nous cachera, malgré le grand feu qui consume nos gerbes.

Le plan du marquis était fort sage, et ce qu'il prévoyait avait eu lieu. Le fossé était comblé en partie et le mur écroulé par la chute de la grange. Mais il fallait passer sur les décombres en feu et à travers des vagues de flamme et de fumée. Les chevaux, effrayés, reculèrent.

—À pied, mes amis, à pied! cria le marquis en s'avançant au galop dans cet enfer.

Le seul Rosidor s'y jeta avec intrépidité, franchit tous les obstacles avec une adresse miraculeuse, et, sans s'inquiéter d'y griller sa belle crinière et les rubans dont elle était tressée, il porta vaillamment son maître au milieu de l'enceinte.

Le marquis ne risquait rien pour sa riche chevelure. Elle était restée sous les fagots, à l'auberge du Geault-Rouge.

Ses valets, déjà fort animés par le désir de retrouver et de délivrer ou de venger leurs familles, furent électrisés par le courage de leur maître, et plusieurs le suivirent d'assez près pour l'empêcher de tomber aux mains de l'ennemi.

Mais, au moment où le gros de la troupe s'engageait dans les décombres embrasés, un cri d'alarme, poussé par un des paysans qui la composaient, arrêta tous les autres et les fit reculer avec terreur.

Le grand pignon, encore debout, de la grange, subissant l'action d'une chaleur intense, venait de craquer et, se courbant, menaçait d'écraser quiconque essaierait de passer. Une seconde d'attente, et on allait le voir tomber; alors on passerait, quelque difficile que fût l'escalade. Voilà ce que chacun pensa, et tout le monde attendit. Mais les secondes, les minutes même se succédaient, et le pignon ne tombait pas. Or, ces secondes et ces minutes-là étaient des siècles, dans la situation où se trouvait, en cet instant, le marquis.

Seul avec une dizaine des siens, il tenait tête à toute la bande des bohémiens, encore composée d'une trentaine de combattants.

Quatre heures s'étaient écoulées depuis l'évasion de Mario sous la sarrasine, et, depuis ces quatre heures, les bandits n'avaient pas songé seulement à se repaître.

À la première ivresse de leur victoire et à la première satisfaction de leur appétit avait bientôt succédé l'espoir opiniâtre de s'emparer du château. Ils avaient essayé tous les moyens de s'y introduire par surprise. Plusieurs y avaient péri, grâce à la vigilance d'Adamas et d'Aristandre, secondés par la présence d'esprit, les bons conseils et l'activité de Lauriane et de la Morisque. Voyant leurs efforts inutiles, ils avaient mis le feu à la grange, dans l'espérance d'engager les assiégés à faire une sortie pour sauver les bâtiments et les récoltes. Ce ne fut pas sans y dépenser des trésors d'éloquence que le sage Adamas réussit à retenir Aristandre, qui voulait se jeter dans le piége tête baissée. Il avait même fallu que Lauriane employât son autorité, et lui démontrât que, s'il succombait dans son entreprise, tous les malheureux renfermés dans le château, à commencer par elle, étaient perdus sans retour.

Depuis une heure que la grange brûlait, Aristandre, exaspéré, avait épuisé tous les jurements et toutes les imprécations de son vocabulaire. Condamné au repos, il rongeait son frein et maudissait même Adamas et Lauriane, et Mercédès par-dessus le marché, et Clindor, qui prêchait aussi la patience, enfin tous ceux qui l'empêchaient d'agir, lorsque Adamas, grimpé au faîte de la tour-escalier, lui cria de la lanterne:

—Monsieur est là! monsieur est là! Je ne le vois pas; mais il est là, j'en réponds! car on se cogne, et je suis sûr d'avoir reconnu sa voix par-dessus toutes les autres.

—Oui! oui! s'écria Mercédès d'une des fenêtres du préau; Mario est là, car le petit chien Fleurial est comme un fou; il l'a senti. Voyez! Je ne peux pas le tenir!

—Aristandre! s'écria Lauriane, sortez! Sortons tous, il est temps!

Aristandre était déjà sorti. Sans s'inquiéter d'être suivi ou non, il s'élançait aux côtés du marquis et le débarrassait de La Flèche, qui, souple comme un serpent, avait sauté en croupe derrière lui et l'étouffait dans ses bras maigres et nerveux, sans réussir toutefois à le désarçonner.

Aristandre saisit le bohémien par une jambe, au risque d'entraîner le marquis avec lui; il le jeta à terre, le foula sous ses pieds, en ayant bien soin de lui enfoncer les côtes; puis, le laissant là, évanoui ou mort, il se jeta sur les autres.

Les domestiques du château étaient sortis aussi, même Clindor, et même le pauvre petit Fleurial, qui avait échappé aux bras de la Morisque éperdue, et qui se jeta dans les jambes du marquis, bien empêché de s'en apercevoir, puis, enfin, disparut dans le tumulte pour aller chercher Mario.

Lauriane, armé et exaltée, voulait sortir aussi.

—Au nom du ciel, dit Adamas en se jetant au devant d'elle, ne faites pas cela! si monsieur voit sa chère fille dans le danger, il en perdra l'esprit, et vous serez cause qu'il se fera tuer. Et d'ailleurs, voyez, madame! me voilà seul pour fermer la porte, ce qui peut sauver les nôtres. Sait-on ce qui peut arriver? Rester pour m'aider au besoin!

—Mais la Morisque est sortie! s'écria Lauriane. Vois, Adamas, vois! cette brave fille cherche Mario. Elle suit le petit chien! Mon Dieu! mon Dieu! Mercédès, revenez! vous allez vous faire tuer!

Mercédès n'entendait rien au milieu de la bataille. D'ailleurs, elle n'eût rien voulu entendre: elle ne songeait qu'à son enfant. Elle traversait littéralement le fer et le feu; elle eût traversé le granit.

Le marquis et Aristandre, vaillamment secondés, furent bientôt maîtres du terrain, et commencèrent à refouler les bandits, partie du côté des ruines de la grange, partie du côté de l'huis. Ceux qui passèrent sous le grand pignon, sans s'inquiéter de sa chute imminente, furent reçus à coups de pique et de pieu par les vassaux de Bois-Doré, qui avaient commencé à franchir ce passage redouté.

On en tua et l'on en prit plusieurs. Les autres rebroussèrent chemin, et, longeant les murailles, toute la bande, qui ne comptait plus qu'une vingtaine d'hommes valides, se trouva engouffrée sous la voûte de l'huis.

—Éteignez le feu! cria Bois-Doré, qui voyait l'incendie gagner les autres bâtiments de la ferme, et laissez-nous achever la vau-de-route de cette canaille!

En parlant ainsi, il s'adressait aux paysans et aux femmes et enfants qui s'étaient décidés à sortir du château, et il courait avec ses domestiques à la voûte de l'huis, où un étrange conflit venait de s'engager entre les bandits en fuite et Sanche, resté seul gardien de la sortie.

Sanche avait une seule idée, une idée implacable. Il avait vu Mario hors de portée, placé par le marquis derrière une maison du bourg avec une escorte. L'enfant était bien abrité et bien gardé. Mais il était impossible qu'à un moment donné, il ne sortît pas de cette retraite et ne s'engageât pas à la portée de l'arquebuse.

Sanche était là en arrêt, le canon de son arme appuyé sur un créneau du moucharabi, le corps bien caché, l'œil fixé sur le coin du mur d'où sa proie devait sortir tôt ou tard. Le sombre Espagnol avait pour lui le formidable avantage qu'aucune préoccupation pour sa propre vie ne le détournait de son but. Il n'avait en tête aucun souci du lendemain, ni même de l'heure qui s'écoulait, grosse de périls. Il ne demandait au ciel qu'une minute pour savourer et accomplir sa vengeance.

Aussi, lorsque les bohémiens en déroute vinrent se heurter en hurlant, l'épée dans les reins, contre les pieux massifs de la sarrasine, Sanche ne bougea non plus que les pierres de la voûte. Ce fut en vain que des voix furieuses et désespérées lui crièrent:

—Le pont! La herse! Le pont!

Il fut sourd; que lui importaient ses complices!

Les bohémiens furent forcés de s'élancer dans la manœuvre pour essayer de se délivrer. Leurs femmes et leurs enfants poussaient des cris lamentables.

C'était la contre-partie de la scène de terreur et de confusion qui avait eu lieu en ce même endroit, quelques heures auparavant, parmi les vassaux éperdus de la seigneurie.

Bois-Doré, toujours à cheval et entouré des siens, tenait désormais en cage tous les débris de cette horde d'assassins et de voleurs. Leurs femmes, devenues furieuses pour défendre leurs enfants, se retournaient contre lui avec la rage du désespoir.

—Rendez-vous! rendez-vous tous! s'écria le marquis pris de pitié; je fais grâce à cause des enfants!

Mais personne ne se rendait: ces malheureux ne croyaient pas à la générosité du vainqueur; ils ne comprenaient pas la bonté,—chose rare chez les seigneurs de cette époque, il faut en convenir.

Le marquis fut forcé d'arrêter ses gens pour empêcher, comme il l'a dit depuis, un massacre des innocents, si tant est qu'il y eût des innocents parmi ces petits sauvages, déjà dressés à toute la perversité dont ils étaient capables.

Enfin, la sarrasine fut levée et le pont s'abaissa.

Guillaume, aussi généreux que le marquis, eût fait grâce aux faibles; mais à la grande surprise de Bois-Doré, les fuyards passèrent sans obstacle. Guillaume et son monde n'étaient pas là.

—Mille noms du diable! s'écria Aristandre, ces démons se sauveront. Sus! sus! courons-leur sus! Ah! monsieur, il fallait, pendant que nous les tenions là, les hacher comme de la paille!...

Et il s'élança à leur poursuite, laissant le marquis seul sous la voûte ouverte et dégagée, mais très inquiet de Mario, et ne pouvant lancer son cheval sur le pont dans la crainte d'écraser ses propres gens, qui étaient à pied et qui se jetaient en foule sur ce passage étroit pour atteindre les fuyards.

Enfin, le pont fut dégagé. Vainqueurs et vaincus s'élancèrent en avant. Le marquis put passer et vit venir à lui, sur sa droite, Mario, qui pensait pouvoir quitter sa retraite, maintenant que l'affaire semblait finie.

Quant aux bandits, tout danger paraissait dissipé en effet; les fuyards ne songeaient qu'à s'échapper comme ils pouvaient dans toutes les directions; quelques-uns se cachaient çà et là avec beaucoup d'adresse, tandis que les poursuivants passaient outre.

Un seul des vaincus n'avait pas bougé, et nul ne pensait à lui: c'était Sanche, toujours caché et agenouillé dans l'angle du moucharabi. De ce petit balcon à mâchecoulis, il eût pu faire tomber des pierres sur les Briantais, car il y avait toujours, dans la galerie de manœuvre, une provision de moellons bien mesurés à l'ouverture des mâchecoulis. Mais Sanche ne voulait pas trahir sa présence. Il voulait vivre encore quelques instants; il regardait venir Mario et le visait à loisir, lorsqu'il vit, beaucoup plus près de lui et beaucoup plus à portée, le marquis à trois pas en avant du pont.

Il se fit alors en lui un violent combat. Quelle victime choisirait-il? Il n'y avait pas alors de fusils à deux coups. Entre le père et l'enfant, la distance était trop courte pour permettre de recharger l'arme.

Dans sa lutte avec Aristandre, Sanche avait brisé un de ses pistolets et s'était vu arracher l'autre par ce vigoureux antagoniste.

Par un raffinement de vengeance, Sanche se décida pour Mario. Le voir mourir devait être plus cruel pour le marquis que de mourir lui-même.

Mais ce moment d'hésitation avait troublé l'équilibre de cette tranquille férocité.

Le coup partit et alla frapper, à un pied plus bas que la poitrine de Mario, monté sur son petit cheval, la Morisque, qui l'avait rejoint et qui marchait près de lui.

Mercédès tomba sans pousser un cri.

—À moi, à moi, mes amis! s'écria Bois-Doré, qui se voyait seul avec son fils exposé aux coups d'ennemis invisibles.

Derrière lui accouraient seulement Lauriane et Adamas, qui, en voyant fuir les bandits, avaient abandonné la garde de l'huisset pour venir les rejoindre.

Tandis qu'avec Mario éperdu, ils relevaient de terre la pauvre Morisque, le marquis leva les yeux sur le moucharabi et vit s'y dresser la haute taille de Sanche, qui, reconnaissant la Morisque, cause première de la mort de son maître, se consolait un peu de n'avoir atteint qu'elle. Sans songer à fuir, il rechargeait son arme à la hâte.

Bois-Doré le reconnut aussitôt, bien que l'incendie n'éclairât que faiblement cette face de l'huis. Mais le marquis n'avait plus aucune arme chargée, et il se jeta à bas de son cheval pour rentrer sous la voûte et monter au moucharabi, jugeant avec raison que, de tous les ennemis auxquels il avait eu affaire jusque-là, le vengeur de d'Alvimar était le plus redoutable.

Sanche le vit accourir, devina sa pensée, et, sans s'occuper de lui envoyer des projectiles qui eussent pu tomber à côté de lui, il s'élança dans l'escalier de la manœuvre, résolu à le poignarder, son couteau étant la seule de ses armes qui ne fût pas, pour le moment, hors de service.

Bois-Doré allait franchir l'escalier, la pointe de l'épée levée, lorsqu'il sembla pressentir la conduite que devait tenir un aussi traître adversaire.

Il baissa la pointe en interrogeant chaque degré dans l'obscurité, devinant que Sanche se tenait courbé là et aux aguets pour se jeter sur lui en le faisant rouler en arrière. Il se prit donc d'une main à la rampe, mais sans assurer assez son corps.

Sanche, averti par le fer d'épée qui rencontra une marche, se releva, en franchit plusieurs d'un bond vigoureux, et vint tomber sur Bois-Doré, qu'il renversa et saisit à la gorge; puis, lui mettant les deux genoux sur la poitrine:

—Je te tiens, maudit huguenot! s'écria-t-il, et n'espère pas de merci, toi qui n'en as pas eu pour...

Avant d'achever sa phrase, il chercha la place du cœur, et, de l'autre main, il leva le couteau en disant:

—Pour l'âme de mon fils!

Le marquis, étourdi de sa chute, ne se défendait que faiblement, et c'était fait de lui, lorsque Sanche sentit sur sa figure deux petites mains hésitantes qui, tout à coup, le déchirèrent si cruellement, qu'il dut faire un mouvement pour s'en débarrasser.

D'ailleurs, une pensée rapide lui fit abandonner le marquis:

—L'enfant d'abord! s'écria-t-il.

Mais cette parole fut tout à coup ravalée dans sa gorge, et cette pensée tout à coup brisée dans sa tête par une commotion effroyable.

Mario avait suivi le marquis. Il avait entendu sa chute. Il avait saisi à tâtons la face de Sanche. Il avait reconnu, au toucher, que ce n'était pas celle de Bois-Doré. Il avait posé le canon d'un pistolet arraché par lui, en passant, aux mains de Clindor, sur ce crâne poilu et rude, et avait tiré à bout portant.

Il avait vengé la mort de son père et sauvé la vie de son oncle.

LVIII

Le marquis ne sut pas tout de suite quel ange libérateur était venu à son secours.

Il se dégagea du corps de Sanche, dont les genoux pliés pesaient encore sur lui. Il étendit les bras au hasard, croyant être aux prises avec un nouvel ennemi qui l'avait manqué.

Ses bras rencontrèrent Mario, qui s'efforçait de le relever, en lui disant avec angoisse:

—Mon père, mon pauvre père, es-tu mort?... Non, tu m'embrasses. Es-tu blessé?

—Non, rien! un peu foulé seulement, répondit le marquis. Mais que s'est-il donc passé? Où est cet infâme?...

—Je crois bien que je l'ai tué, dit Mario; car il ne remue plus.

—Méfie-toi, méfie-toi! s'écria Bois-Doré en se levant avec effort et en entraînant son bien-aimé au bas des degrés. Tant que le serpent a un souffle de vie, il veut mordre!

En ce moment, Clindor arrivait avec une torche, et l'on vit Sanche inerte et défiguré.

Il respirait encore, et un de ses grands yeux fauves, qui voyait confusément à travers son sang, semblait dire: «Je meurs deux fois, puisque vous me survivez!»

—Quoi! mon pauvre David, tu as tué ce Goliath! s'écria le marquis dès qu'il commença à se ravoir.

—Ah! mon père! je l'ai tué deux minutes trop tard, répondit Mario, qui était comme ivre et qui recouvra aussitôt la mémoire avec la douleur: je crois que ma Mercédès est morte!

—Pauvre Morisque! Espérons que non! dit le marquis en soupirant.

Et ils repassèrent le pont pour aller la trouver, tandis que Clindor, qui, contre toute vraisemblance, craignait de voir Sanche se relever, traversait d'un fer de pertuisane la gorge de ce misérable cadavre.

La Morisque était debout. Elle ne voulait pas que l'on s'occupât d'elle, bien qu'elle eût de la peine à se soutenir.

Elle était douloureusement blessée: la balle avait traversé son bras droit, étendu sur le flanc de Mario au moment où le coup était parti; mais elle ne songeait qu'à Mario, qu'elle ne voyait plus à ses côtés, et, quand elle l'y retrouva, elle sourit et perdit connaissance.

On la transporta au château, où Mario et Lauriane la suivirent en se tenant par la main et en pleurant amèrement, car ils la jugeaient perdue.

Le marquis resta dehors.

L'absence de Guillaume lui paraissait de mauvais augure, et il se porta en avant, croyant entendre, sur la hauteur, des bruits plus sérieux que ceux qui pouvaient provenir de la capture ou de la résistance de quelques fuyards.

À mesure qu'il avançait, les bruits devenaient plus alarmants, et, comme il atteignait le sommet du ravin, il vit revenir à lui une troupe en désordre, composée de vassaux d'Ars et de Briantes.

—Halte, mes amis! leur cria-t-il. Que se passe-t-il donc, et d'où vient que de braves gens comme vous semblent tourner les talons?

—Ah! c'est vous, monsieur le marquis! répondit un de ces hommes effarés. Il faut rentrer chez vous, et nous battre derrière les murailles; car voici les reîtres. M. d'Ars, averti de leur approche par M. Mario, s'est porté à leur rencontre, et il est aux prises avec eux. Mais que voulez-vous faire contre ces gens-là? On dit qu'un reître est plus fort et plus méchant que dix chrétiens, et, d'ailleurs, ils ont du canon; ils s'en seraient déjà servis contre nous s'ils n'avaient pas craint de tirer sur les leurs, dans le pêle-mêle où les a mis M. d'Ars.

—M. d'Ars s'est conduit sagement et bravement, mes enfants! dit le marquis; et, si la peur des reîtres vous a fait tourner bride, vous n'êtes dignes ni de son service ni du mien. Allez donc vous cacher derrière les murs; mais, moi, je vous avertis que, si je suis forcé de reculer et de me renfermer chez moi, je vous en ferai déguerpir comme gens qui mangent trop et ne se battent point assez.

Ces reproches en ramenèrent plusieurs; les autres prirent la fuite: ces derniers appartenaient presque tous à Guillaume.

C'étaient pourtant d'assez braves gens; mais les reîtres avaient laissé dans le pays de si terribles souvenirs, et la légende y avait ajouté tant d'effroyables merveilles, qu'il fallait être deux fois brave pour les affronter.

Le marquis, accompagné des meilleurs, qui déjà rougissaient de leur panique, eut bientôt rejoint Guillaume, qui chargeait héroïquement le capitaine Macabre.

La nuit, qui était devenue très-claire, avait permis à Guillaume de s'embusquer pour leur tomber sus et les empêcher d'aller canonner le château; car ils avaient effectivement une petite pièce de campagne dont Bois-Doré, prisonnier à Étalié, n'avait pas soupçonné l'existence.

Tout le monde sait qu'il suffisait d'un méchant canon pour battre ces petites forteresses, habilement disposées pour soutenir les assauts du moyen-âge, mais très-impuissantes devant les ressources de la nouvelle artillerie de siége. Les plus redoutables châteaux de la féodalité, en Berry, se sont écroulés comme des jeux de carte sous Richelieu et sous Louis XIV, dès que le pouvoir central a voulu en finir avec la noblesse armée; et l'on s'étonne du peu de soldats et de boulets qui ont suffi à cette grande exécution.

Le marquis ne devait donc, à aucun prix, laisser envahir les abords du manoir, et il courut soutenir Guillaume, qui se conduisait en homme de cœur, malgré la désertion de la plus grande partie de son monde.

Mais il fallut bientôt plier sous l'effort des reîtres, qui avaient l'avantage du terrain aussi bien que du nombre, sur le revers du talus, et la partie semblait perdue, lorsqu'on entendit, sur les derrières de la troupe ennemie, les rumeurs d'un combat, comme si elle se trouvait prise en queue et en tête simultanément.

C'était M. Robin de Coulogne qui arrivait avec son monde au bon moment. Sa lenteur était un fait providentiel. S'il eût suivi les reîtres de plus près, il les eût rejoints plus tôt et n'en eût probablement pas eu bon marché.

Ainsi pris entre deux feux, les reîtres se battirent pourtant avec un grand acharnement, surtout les solides Allemands de Macabre et les bouillants Français de la lieutenante.

Les Italiens de Saccage lâchèrent pied les premiers, en hommes qui détestaient Macabre et Proserpine, et ne voulaient point du tout mourir pour eux.

Ils essayèrent de se détacher pour se porter vers le château par un détour; mais ils furent reçus en chemin par Aristandre, qui, s'étant emporté à la poursuite des bohémiens, ignorait l'attaque des reîtres, et tomba sur eux sans savoir de quoi il s'agissait.

Comme il avait avec lui une bonne petite troupe, et que, du premier coup, il abattit le lieutenant, la déroute des autres fut bientôt effectuée, et, dans la crainte d'une nouvelle générosité de Bois-Doré, le carrosseux se hâta d'expédier ceux qui furent pris, le lieutenant Saccage en tête.

La ceinture de celui-ci fut de bonne prise; mais Aristandre ne voulut pas se l'approprier et la réserva pour la masse.

Un instant après, comme il courait pour rejoindre le marquis, il rencontra un des hommes qui avaient accompagné Lucilio à Brilbault.

—Hé! Denison! lui cria-t-il, qu'as tu fait de notre sourdelinier?

—Demande-moi plutôt, répondit Denison, ce qu'en ont fait ces brigands de reîtres. Dieu le sait! Nous avions marché sur Étalié avec lui pour rejoindre M. le marquis; mais, au bas de la montée, nous avons été enveloppés par ces bandits, qui nous ont désarçonnés et emmenés.

Ils voulaient d'abord arquebuser maître Jovelin sur place. Ils étaient furieux de ce qu'il ne leur répondait point, et prenaient son empêchement pour du mépris. Mais il s'est trouvé là une dame qui l'a reconnu et qui a dit que M. le marquis le rachèterait fort cher. On l'a donc lié comme nous, et, à cette heure, il doit être, avec quatre autres de nos camarades, délivré comme moi, ou mort dans la bataille.

Quant à cette dame, qui est harnachée en manière d'officier, je ne sais point qui elle est; mais le ciel me confonde si on ne dirait point de la demoiselle Bellinde!

—Ah bien, Denison, allons-y voir! répondit Aristandre, et sauvons tous nos amis, si faire se peut!

Le bon carrosseux rassembla en courant tout ce qu'il put, et se porta sur le flanc des reîtres avec assez d'intelligence et d'à-propos.

Pris alors sur trois côtés et réduit de moitié, car Bois-Doré, Guillaume et M. Robin leur avaient déjà tué autant de monde que Saccage leur en avait enlevé par sa défection, les reîtres réunirent l'effort de leur petit bataillon serré pour faire retraite en bon ordre par leur flanc gauche.

Mais une si petite troupe était trop facile à envelopper; leur canon, marchant à l'arrière-garde, était déjà tombé aux mains de M. Robin. Ils ne purent même pas se débander. Il leur fallut se rendre à discrétion, sauf quelques-uns que la rage aveuglait et qui se firent encore tuer, non sans avoir endommagé leurs adversaires à pied.

Il fallut du temps pour désarmer et lier les prisonniers; car on ne pouvait guère se fier à des paroles de reîtres, et le jour paraissait quand on se trouva tous réunis, vainqueurs et vaincus, dans la cour du manoir.

On était maître de l'incendie des bâtiments de la ferme. Le dommage était grand, sans doute; mais le marquis n'y songeait guère: il essuyait la sueur et la poudre qui voilaient ses regards, et cherchait avec émotion autour de lui tous les objets de son affection: Mario, d'abord, qui n'était pas là pour le féliciter, ce qui lui fit craindre que la Morisque ne fût plus mal; puis Lauriane, qui accourut pour le tranquilliser un peu sur l'état de Mercédès; puis Adamas, qui lui embrassait les pieds avec transport; puis Jovelin et Aristandre, qui ne paraissaient point encore, et son bon fermier, dont on lui cachait la perte; enfin, tous ses fidèles serviteurs et vassaux, dont le nombre avait diminué dans cette fatale nuit.

Mais, tout en les demandant, il s'interrompait pour redemander Mario avec une subite anxiété.

Deux ou trois fois, durant son combat acharné avec les reîtres, il lui avait semblé voir dans le crépuscule la figure de son enfant passer autour de lui comme une vision flottante.

—Ah! enfin, Aristandre! s'écria-t-il en voyant tout à coup le carrosseux à cheval près de lui; as-tu vu mon fils, toi? Parle donc vite!

Aristandre bégaya quelques mots inintelligibles. Sa grosse figure était altérée par la fatigue et déconfite par un embarras inexplicable.

Le marquis devint pâle comme la mort.

Adamas, qui le contemplait avec ivresse, s'aperçut bien vite de son angoisse.

—Eh non! eh non! monsieur, dit-il en recevant dans ses bras Mario, qui s'élançait de la croupe de Squilindre, où il s'était tenu caché derrière le large buste du carrosseux. Le voici sain et frais comme une rose du Lignon!

—Que faisiez-vous donc en croupe derrière le cocher, monsieur le comte? dit le marquis après avoir embrassé son héritier.

—Hélas! mon doux maître, pardonnez-moi, dit Aristandre, qui venait de mettre aussi pied à terre. Tout en venant de chercher Squilindre à l'écurie pour l'opposer à ces diables de chevaux allemands, j'avais vitement enfermé Coquet pour que M. le comte ne pût le monter, car je l'avais vu rôder par là, votre démon... faites excuse! votre mignon de fils, et je me doutais bien qu'il voulait courir au danger.

»Mais, comme j'étais au mitan des coups, voilà-t-il pas quelque chose qui me saute le long des reins! Je n'y ai pas fait grande attention d'abord, c'était si léger! Mais voilà qu'il m'était poussé quatre bras: deux grands et deux petits! Des deux grands, je poussais ma bête et défaisais les ennemis; des deux petits, je rechargeais mes armes et maniais la pique si lestement, que je travaillais comme deux.

»Que voulez-vous! j'étais dans une bagarre où il n'eût point fait bon de mettre à terre mon petit double, si bien que j'en suis sorti au complet, grâce à Dieu, après avoir joliment battu en grange sur l'ennemi et abattu sous les pieds de ce vaillant cheval de carrosse, qui est au besoin un fameux cheval de guerre, monsieur! plus d'un réprouvé qui en voulait à vos jours, que Dieu conserve monsieur le marquis! Si j'ai mal fait, punissez-moi, mais ne reprenez pas M. le comte; car, vrai, par le nom de... c'est un bon petit... qui vous... des coups de maître à ces... d'Allemands, et qui sera bientôt, je vous le dis, un... comme vous, mon maître!

—Assez, assez d'éloges, mon ami, reprit Bois-Doré en serrant la main de son carrosseux. Si tu apprends à ton jeune maître à désobéir, ne lui apprends pas, du moins, à jurer comme un païen.

—Ai-je donc désobéi, mon père? dit Mario; vous m'aviez défendu de courir sus aux bohémiens; mais vous ne m'aviez rien dit quant aux reîtres.

Le marquis prit son enfant dans ses bras et ne put s'empêcher de le montrer avec orgueil à ses amis, en leur racontant comment il avait tiré son oncle des mains du terrible Sanche.

—Allons, mon jeune héros, ajouta-t-il en l'embrassant encore, j'aurais beau vouloir vous tenir en laisse, vous voilà hors de page. Vous avez vengé de votre propre main, à onze ans, la mort de votre père, et gagné vos éperons de chevalier. Allez mettre un genou en terre devant votre dame; car vous avez conquis l'espoir de lui plaire un jour.

Notes in this chapter

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