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Les beaux messieurs de Bois-Doré

DE BOIS-DORÉ (continued 4)

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Lauriane embrassa Mario fraternellement sans hésiter, et Mario lui rendit ses caresses sans rougir.

Le moment n'était pas encore venu où leur sainte amitié pouvait se changer en un saint amour.

Tous deux retournèrent vers Mercédès après avoir rassuré le marquis sur le compte de Lucilio, qui était bon chirurgien et qui s'était déjà rendu auprès d'elle. Mario n'avait pas voulu se vanter d'avoir contribué à la délivrance de son ami, qui, à son tour, s'était fort bien battu à ses côtés.

La Morisque était si heureuse des soins du précepteur et du retour de Mario, qu'elle ne sentait point son mal.

Après ce pansement, Lucilio procéda à celui des blessés, et même à celui des prisonniers, que l'on se disposait à faire partir, sous bonne escorte, pour la prison forte de La Châtre.

Assis dans la basse-cour, autour d'un reste d'incendie, les reîtres avaient l'oreille bien basse; le capitaine Macabre, qui s'était battu ivre-mort et qui était fort blessé, ne songeait qu'à implorer du brandevin pour s'étourdir de sa déconfiture; la Bellinde avait eu si grand'peur dans la bataille, qu'elle en était comme hébétée: ce qui la préservait de sentir l'humiliation de se voir exposée aux mépris et aux reproches des domestiques et vassaux qu'elle avait si longtemps dédaignés et tancés.

Elle fut pourtant l'objet de quelques égards de la part des villageoises, à cause de son riche costume, dont elles étaient éblouies instinctivement.

Mais, quand Adamas sut la prétention qu'elle avait eue d'épouser le marquis et le projet qu'elle avait manifesté de torturer Mario, il la voua si bien à l'exécration générale, que le marquis dut se hâter de la faire partir pour la prison de ville. Il eut même l'humanité, en dépit d'Adamas, de lui laisser ses bijoux, sa bourse et un cheval pour la transporter.

Tous les autres chevaux des reîtres, qui étaient fort bons, et leurs équipages, ainsi que leurs armes et l'argent des officiers, furent distribués aux braves gens qui les avaient pris, sans que le marquis voulût rien garder pour lui-même de la dépouille de l'ennemi. Il s'occupa, en outre, de secourir au plus vite ses pauvres vassaux, pillés et houspillés par les bohémiens.

LIX

Chacun rentra chez soi dès qu'on eut vu partir les prisonniers, que M. Robin accompagna avec un grand renfort de gens des environs, attirés par le bruit de la bataille, un peu tardivement, mais du moins en temps utile pour permettre aux combattants d'aller prendre le repos dont ils avaient grand besoin.

Jean le Clope, arrivé des derniers et déjà entre deux vins, se fit joie et honneur de s'adjoindre à l'escorte. Il avait une vieille haine contre le capitaine Macabre, et avait perdu sa jambe dans une rencontre avec des reîtres.

Aussi entra-t-il dans la ville de La Châtre la tête haute, prenant des airs de capitaine Fracasse, et racontant à qui voulait l'entendre, que, de sa claire épée, il en tuait quatorze, comme dans la complainte.

Il montrait les plus grands prisonniers en disant de chacun en particulier:

—C'est moi qui ai pris celui-là.

Quand la place fut déblayée, il y eut encore bien du désordre dans le préau de Briantes.

Les bâtiments du rez-de-chaussée étaient toujours à l'état d'ambulance pour les hommes et pour les animaux. La salle à manger et la cuisine étaient ouvertes à quiconque voulait se chauffer, boire ou manger, et le marquis ne voulut pas seulement s'asseoir avant d'avoir pourvu aux besoins de tout le monde. Lucilio et Lauriane pansaient et remégeaient de leur mieux.

Ce tableau agité présentait des épisodes variés.

Ici, l'on criait et gémissait pendant l'extraction d'une balle; là, on riait et trinquait en se remémorant les exploits de la nuit; ailleurs, on pleurait les morts.

On vit de vieilles femmes insupportables faire beaucoup de bruit pour une chèvre qui ne se retrouvait pas, d'autres, qui avaient perdu leurs enfants et qui couraient, l'œil hagard, la poitrine trop oppressée pour avoir la force de les appeler.

Mario, alerte et compatissant, se mettait à la recherche, pendant qu'Adamas, toujours prévoyant, faisait creuser dans un champ voisin un grand trou pour enterrer les morts faits à l'ennemi. Ceux du pays furent traités avec plus d'honneur, et on se mit en quête de M. Poulain pour leur dire des prières en attendant l'inhumation.

On fêta les plus courageux. Presque tout le monde l'avait été à la dernière heure; cependant on retrouva tout le long du jour de pauvres hébétés, blottis encore sous des fagote ou dans des coins de hangar, où ils se fussent laissé brûler ou enfumer sans rien dire, tant la peur les avait saisis.

Au milieu de toutes ces scènes tragiques ou burlesques, Bois-Doré se multipliait avec le bon Guillaume pour veiller à tout.

En dépit des choses horribles ou navrantes qui se présentaient devant eux à chaque pas, ils avaient cet entrain un peu enivré qui suit toujours la fin heureuse d'une grande crise.

Ce que l'on avait à déplorer et à regretter était encore peu de chose au prix de tout ce qui eût pu arriver.

Le marquis était remonté à cheval pour vaquer plus vite à ses devoirs charitables, dans un équipage incompréhensible pour la plupart de ceux qui le voyaient passer.

Il avait encore son tablier de cuisine devenu haillon, il est vrai, et taché du sang de ses ennemis; si bien que plusieurs de ses vassaux crurent qu'il s'était ceint d'un lambeau d'étendard pour témoigner de sa victoire. Ses grandes moustaches avaient grillé dans l'incendie, et le mortier de toile de maître Pignoux, écrasé par le chapeau que Bois-Doré avait mis dessus à la hâte, lui descendait jusqu'aux yeux; on le croyait blessé à la tête, et chacun lui demandait avec sollicitude s'il avait beaucoup de mal.

Au moment où l'on jetait les premières pelletées de terre sur les cadavres, il y en eut un qui réclama.

C'était La Flèche, qui prétendait n'être pas tout à fait mort.

Les fossoyeurs improvisés n'étaient guère disposés à l'écouter, lorsque Mario passa non loin et entendit la discussion. Il accourut et donna l'ordre d'exhumer le misérable, à quoi l'on obéit avec répugnance; mais, malgré toute son autorité seigneuriale, le généreux enfant ne put décider personne à le transporter à l'ambulance.

Chacun s'enfuit sous divers prétextes, et Mario fut forcé d'aller chercher Aristandre, qui obéit sans murmurer, et retourna avec lui au lieu où, sur la terre humide et souillée, gisait le bohémien brisé.

Mais il n'était plus temps. La Flèche était perdu sans ressource; il ne râlait même plus; son œil dilaté et hagard annonçait qu'il touchait à sa dernière heure.

—Il est trop tard, monsieur, dit Aristandre à son jeune maître. Que voulez-vous! c'est bien moi qui l'ai aplati, et je conviens que je ne m'y suis point fait léger; mais ce n'est pas moi qui lui ai mis comme ça de la terre et des cailloux dans la bouche pour l'étouffer. Je n'aurais jamais songé à ça.

—De la terre et des cailloux? répondit Mario en regardant avec horreur et surprise le bohémien, qui étouffait. Il parlait tout à l'heure! il aura donc mordu la boue en se débattant contre la mort?

Et, comme il se penchait vers le misérable pour essayer de le soulager, La Flèche, qui avait déjà la pâleur des trépassés, fit un effort du bras comme pour lui dire: «C'est inutile; laisse-moi mourir en paix.»

Puis son bras s'étendit avec l'index ouvert, comme s'il indiquait son meurtrier, et resta ainsi roidi par la mort, qui avait déjà éteint son regard.

Les yeux de Mario suivirent instinctivement la direction que désignait ce geste effrayant, et ne vit personne.

Sans doute, le bohémien avait eu en expirant une hallucination en rapport avec sa triste et méchante vie.

Mais Aristandre fut frappé des traces d'un petit pied, toutes fraîches, sur la terre argileuse.

Ces traces entouraient le cadavre et présentaient comme un piétinement auprès de sa tête, puis elles s'éloignaient dans la direction que son bras montrait encore.

—Il y a des enfants bien terribles? dit le bon carrosseux en faisant remarquer ces traces à Mario. Je sais bien que ces bohémiens ne valent pas des chiens, et c'est peut-être le petit à ce pauvre Charasson qui, voyant que vous vouliez sauver ce mal mort, aura voulu, lui, l'achever comme cela pour venger la mort de son père. C'est égal, c'est une invention du diable, et l'on a bien raison de dire que le mal fait pousser le mal.

—Oui, oui, mon bon ami, répondit Mario épouvanté. Tu comprends, toi, qu'un mourant n'est plus un ennemi. Mais regarde donc là-bas dans le buisson: n'est-ce pas la petite Pilar qui se cache?

—Je ne sais pas, dit Aristandre, ce que c'est que la petite Pilar; mais je connais cette petite drôlesse pour celle que j'ai fait sauver cette nuit. Tenez, la voilà qui se sauve plus loin. Elle court comme un vrai chat maigre; la reconnaissez-vous, à présent?

—Oui, dit Mario, je la connais trop, et je vois bien que le démon est en elle. Laissons-la fuir, carrosseux, et puisse-t-elle s'en aller bien loin d'ici!

—Allons, monsieur, ne restez pas dans ce vilain endroit, reprit Aristandre; je vas remettre en terre la guenille de ce mécréant: car, de vrai, les chiens et les corbeaux le flairent déjà, et M. le marquis n'aimerait pas à voir traîner ça sur ses terres.

Mario, brisé de fatigue, alla prendre un peu de repos.

Quand il eut dormi une heure sur un fauteuil, à côté de sa chère Morisque, qui feignit de reposer aussi pour le tranquilliser, il se remit à donner des soins, des secours et des consolations dans le château et dans le village, avec l'aimable et dévouée Lauriane.

Le marquis, après avoir fait à la hâte un peu de toilette, recevait la visite du lieutenant de la prévôté.

En compagnie de MM. d'Ars et de Coulogne, il exposait les faits aux magistrats chargés d'en faire bonne et prompte justice.

LX

La journée s'avançait.

La fatigue avait ramené le calme dans le village et dans le manoir. Mario et Lauriane, en revenant de leur tournée, éprouvèrent le besoin de respirer un peu dans le jardin, le seul endroit de l'enclos qui n'eût pas été profané par des scènes de violence et de désolation.

Tout en racontant avec détail à sa jeune amie ses aventures particulières, qu'elle n'avait pas encore eu le loisir de bien comprendre, Mario arriva avec elle au palais d'Astrée, dans ce labyrinthe où il avait passé une heure si agitée, la nuit précédente.

Le temps était doux. Les deux enfants s'assirent sur les marches de la petite chaumière.

Mario, sans être malade, avait un peu de fièvre dans la tête. De si violentes émotions l'avaient comme mûri soudainement, et Lauriane, en le regardant, fut frappée de l'expression de fermeté mélancolique qui avait changé son doux et limpide regard.

—Mon Mario, lui dit-elle, je crains que tu n'aies mal. Tu as eu peur et courage, fatigue et force, joie et chagrin tout ensemble dans cette abominable nuit; mais tout cela est passé. Maître Jovelin répond de Mercédès, et elle jure qu'elle ne souffre guère. Tu as sauvé la vie de notre cher papa Sylvain, et vengé la mort de ton pauvre père. Tout cela te fait grand et brave garçon, à cette heure; mais il faut ne pas rester soucieux, et plutôt songer à remercier Dieu du bon secours qu'il t'a donné en cette affaire.

—J'y songe bien, ma Lauriane, répondit Mario; mais je songe aussi à une chose que mon père m'a dite ce matin, après quoi tu m'as embrassé en disant: «Oui, oui;» et cette chose me revient à présent. Je ne l'ai pas comprise, et il faut que tu me l'expliques. Mon père a dit que j'avais conquis l'espoir de te plaire. Est-ce donc que, jusqu'à ce jour, je ne te plaisais point?

—Si fait, Mario; tu me plais grandement, puisque je t'aime beaucoup.

—À la bonne heure! Mais, quand mon père dit quelquefois en riant que je serai ton mari, est-ce que tu crois que cela pourrait arriver?

—Vraiment je n'en sais rien, Mario, et ne le crois guère. Je suis plus vieille que toi de deux ou trois ans, et, quand tu seras un jeune homme, je serai quasiment une vieille demoiselle.

—Et cependant, Lauriane, Adamas m'a dit que tu avais déjà été mariée à ton cousin Hélyon, qui avait trois ou quatre ans de plus que toi. Est-ce qu'il te reprochait d'être trop jeune pour lui?

—Mais oui, quelquefois, avant notre mariage, quand nous nous querellions en jouant.

—Eh bien, moi, je trouve qu'il avait tort; je trouve que tu n'es ni jeune ni vieille, et je te trouverai toujours bien, parce que je t'aimerai toujours comme je t'aime à présent.

—Tu n'en sais rien, Mario; on dit qu'on change de cœur en changeant d'âge.

—Cela n'est point vrai pour moi. Je trouve toujours ma Mercédès jeune et aimable, et, depuis que je suis au monde, je me plais toujours avec elle. Tiens, mon père est vieux, à ce qu'on dit; moi, je m'amuse plus avec lui qu'avec Clindor, et je ne trouve point d'âge non plus entre maître Lucilio et nous. Est-ce que tu t'ennuies de moi, parce que je suis le plus jeune de nous deux?

—Non pas, Mario; tu es bien plus raisonnable et plus gentil que les autres enfants de ton âge, et tu es déjà plus savant que moi, dans les leçons que nous prenons ensemble.

—Dis-moi, Lauriane, est-ce que tu me trouves plus gentil que ton autre mari?

—Je ne dois pas dire cela, Mario. Il était mon mari, et tu ne l'es pas.

—C'est donc que tu l'aimais, parce qu'il était ton mari?

—Je ne sais pas: je ne l'aimais pas beaucoup quand il n'était que mon cousin; je le trouvais trop fol et trop meneur de vacarmes. Mais, quand on nous eut conduit ensemble à l'église réformée et qu'on nous eut dit: «Vous voilà mariés, vous ne vous verrez plus que dans sept ou huit ans, mais votre devoir est de vous aimer;» j'ai répondu: «C'est bien;» et j'ai prié pour mon mari tous les jours, en demandant à Dieu de me faire la grâce de l'aimer quand je le reverrais.

—Et tu ne l'as jamais revu! Est-ce que tu as eu du chagrin quand il est mort?

—Oui, Mario. C'était mon cousin, j'ai pleuré beaucoup.

—Et, si je mourais, moi qui ne te suis ni cousin ni mari, tu ne pleurerais donc pas?

—Mario, dit Lauriane, il ne faut pas parler de mourir: on dit que cela porte malheur quand on est jeune. Je ne veux point que tu meures, et je te dis encore que je t'aime beaucoup.

—Mais tu ne veux pas me promettre que je serai ton mari?

—Eh! qu'est-ce que cela te fait, Mario, que je sois ta femme? Tu ne sais pas seulement si tu voudras te marier quand tu seras en âge.

—Ça me fait, Lauriane! Je ne veux pas d'autre femme que toi, parce que tu es bonne et que tu aimes tous ceux que j'aime. Et, comme tu dis qu'on doit aimer son mari, je vois que tu m'aimeras toujours si nous sommes mariés: au lieu que, si tu es mariée avec un autre, tu ne penseras plus à m'aimer. Alors, moi, j'aurai un grand chagrin, et j'ai envie de pleurer rien que d'y songer.

—Et voilà que tu pleures tout de bon! dit Lauriane en lui essuyant les yeux avec son mouchoir. Allons, allons, Mario, je te dis que tu as mal, ce soir, et qu'il te faut souper et bien dormir; car tu te fais des peines pour ce qui n'est point encore, au lieu de te réjouir de celles que tu as surmontées cette nuit.

—Ce qui est passé est passé, dit Mario; ce qui est à venir... Je ne sais pas pourquoi j'y pense aujourd'hui; mais j'y pense, et c'est malgré moi.

—Tu as été trop secoué!

—Peut-être bien! Pourtant, je ne me sens point las; et je ne sais pas non plus pourquoi j'ai pensé à toi toute la nuit, dans tous les moments où je me suis trouvé en grand péril, ainsi que mon père. «Si nous périssons tous les deux, me disais-je, qui donc sauvera ma Lauriane?» Vrai, je songeais à toi autant et peut-être plus qu'à ma Mercédès et à tous les autres. Tiens, c'est surtout quand j'ai rencontré Pilar que j'ai pensé à toi.

—Et pourquoi cette méchante fille te faisait-elle penser à ta Lauriane?

Mario réfléchit un instant et répondit:

—C'est que, vois-tu, quand j'étais en voyage avec les bohémiens, je jouais et causais souvent avec cette petite, qui sait l'espagnol et un peu l'arabe, et qui me faisait peine, parce qu'elle avait l'air malade et malheureux. Mercédès et moi, nous étions bons pour elle tant que nous pouvions, et elle nous aimait. Elle appelait Mercédès ma mère, et moi mon petit mari. Et, quand je disais: «Non, je ne veux pas,» elle pleurait et boudait, et, pour la consoler, j'étais obligé de lui dire: «Oui, oui, c'est bon!»

»Cette nuit, elle nous a rendu service, j'en conviens; elle a couru très-diligemment avertir MM. Robin et Guillaume, comme je le lui avais commandé; mais elle ne m'en a pas moins fait horreur; car j'ai connu qu'elle était cruelle et sans aucune religion.

»Alors, ce nom de mari, qu'elle m'avait souvent donné malgré moi, me soulevait le cœur, et je me souvenais d'avoir accordé avec toi en riant, et je voyais, d'un côté de moi, le diable sous sa figure, et, de l'autre, le bon ange gardien sous la tienne.»

Comme Mario parlait ainsi, une pierre détachée de la petite chaumière tomba si près de Lauriane, qu'un peu plus elle l'eût blessée.

Les deux enfants se hâtèrent de s'éloigner, pensant que la chaumière se dégradait d'elle-même; et il s'en allèrent rejoindre le marquis, lequel les attendait pour dîner.

LXI

Cependant on avait vainement appelé et cherché M. Poulain pour assister les mourants de sa paroisse; on ne le trouva point.

Son logis avait été pillé par les bohémiens, de préférence à tout autre. Sa servante avait été fort maltraitée et gardait le lit, demandant au ciel le retour de M. le recteur, dont elle ne pouvait donner aucune nouvelle. Depuis deux jours et deux nuits, il avait disparu.

Enfin, dans la soirée, comme M. Robin allait se retirer avec Guillaume d'Ars et son monde, laissant tous deux leurs blessés aux bons soins du marquis, on vit arriver Jean Faraudet, le métayer de Brilbault, qui demandait à faire à son maître une communication importante.

Voici ce qu'il raconta, et, en même temps, nous dirons ce qui s'était passé la veille à Brilbault, où nous n'avons point eu le loisir de suivre les nombreux personnages réunis là de concert, pour cerner et envahir le vieux manoir.

Les dispositions avaient été si bien prises, que personne n'avait manqué au rendez-vous, si ce n'est M. de Bois-Doré, dont l'absence ne fut point remarquée d'abord, tous les conjurés pour cette expédition étant disséminés par petits groupes, lesquels ne communiquèrent entre eux que dans l'obscurité, aux abords de la mystérieuse masure.

Ladite masure, explorée de fond en comble, fut trouvée silencieuse et déserte. Mais on y vit des traces d'occupation récente dans la partie du rez-de-chaussée où le marquis n'avait osé pénétrer seul: les cheminées, avec un reste de braise; des haillons par terre et des débris de repas.

On avait découvert aussi un passage souterrain qui aboutissait à une assez longue distance en dehors de l'enceinte. Ces passages existaient dans tous les manoirs féodaux. Ils étaient déjà presque tous comblés à l'époque de notre récit; mais les bohémiens avaient su déblayer celui-ci et en masquer la sortie assez adroitement.

On n'avait pas poussé plus loin les recherches, non-seulement parce qu'on les jugea inutiles, l'ennemi étant déjà déguerpi, mais encore parce que l'on commença à s'inquiéter de M. de Bois-Doré et à le chercher aux alentours. On s'alarmait sérieusement, lorsque la petite bohémienne arriva et rendit compte des faits.

Il y eut encore du temps de perdu en incertitudes graves. M. Robin pensait que le marquis était tombé dans quelque embûche, et il s'obstina à le chercher, tandis que M. d'Ars, trouvant les assertions de l'enfant assez vraisemblables, se décidait à partir pour Briantes avec son monde. Une heure plus tard, M. Robin, prenait le parti d'en faire autant.

Quand ils furent tous éloignés, le métayer du Brilbault, qui avait reçu l'ordre de continuer à explorer le château, cédant à la fatigue, disait-il, et probablement encore plus à un reste de frayeur, avait remis l'ouvrage au lendemain.

—Quand le jour fut grand, je m'en y fus (c'est Jean Faraudet qui parle), et, après avoir bien tourné et viré, de bout en bout, les vieux bois et gravois, j'avisis une logette que je n'avais pas encore vue, et j'y trouvis un homme mieux lié qu'une gerbe; car il avait les mains et les pieds attachés, et encore la bouche morte dans un bouchon de paille qui lui faisait corde bien subtilement tordue à l'entour de la tête. Aussi bien l'homme paraissait tout mort de la tête aux pieds. Je l'aveignis et le portis en mon logis, où, étant délié et soulagé, un peu de brandevin le fit revenir.

—Et quel était cet homme? demanda le marquis, croyant qu'il s'agissait de d'Alvimar; vous ne le connaissiez point?

—Si fait bien, monsieur Sylvain, répondit le métayer; je l'avais bien déjà vu! C'était M. Poulain, le recteur de votre paroisse. Il a été plus de quatre heures sans pouvoir souffler le mot, à cause qu'il s'était estraminé à se vouloir débattre dans ses liens. Ça n'a été qu'au petit jour qu'il nous a dit:

«—Je ne veux rien dire qu'à la justice. Je ne suis point fautif de ce qui a pu arriver, j'en jure mon chrême et mon baptême!»

Il a eu la fièvre tout le jour durant, et battait la campagne. Enfin, à ce soir, il s'est senti mieux et a souhaité revenir chez lui, où je l'ai ramené en croupe derrière moi, sur ma jument poulinière, en parlant sauf respect.

—Allons l'interroger, dit Guillaume en se levant.

—Non, répondit le marquis, laissons-le dormir. Il en a aussi grand besoin que nous-mêmes. Et que nous révélerait-il que nous ne sachions trop maintenant? Et de quoi le pourrions-nous accuser? Il a été assister M. d'Alvimar mourant, c'était son devoir. En apprenant ce qui se complotait là-bas contre moi, s'il n'a pas menacé de le trahir, tout au moins il a refusé de s'y associer. Et voilà pourquoi les bohémiens l'ont garrotté et bâillonné.

Guillaume objecta que M. Poulain était un dangereux recteur pour la seigneurie de Briantes, et qu'il fallait tout au moins menacer de le compromettre dans l'affaire des reîtres pour le tenir soumis ou éloigné.

Le marquis refusa absolument de tourmenter un homme qui lui semblait assez puni par le traitement brutal dont il avait souffert et le risque qu'il avait couru de périr oublié et réduit au silence dans une geôle.

Eh quoi! dit-il, nous sommes venus à bout, par la grâce de Dieu, de quarante reîtres bien équipés et munis d'un canon; d'une bande d'adroits et agiles larrons; d'un terrible incendie et du plus infâme guet-apens, et nous songerions à tirer vengeance d'un pauvre prêtre qui ne peut plus rien contre nous!

Le marquis oubliait qu'il n'était pas encore quitte de tout danger.

M. le Prince, parti en toute hâte pour rejoindre la cour, pouvait n'y être pas bien reçu, revenir soudainement et passer sa mauvaise humeur sur les seigneurs de sa province.

Il fallait donc s'occuper, au moins, de ne pas laisser, entre soi et lui, un avocat dangereux de la cause d'Alvimar.

C'est de quoi Lucilio, fit, dès le lendemain, aviser le marquis, lequel courut aussitôt chez M. Poulain comme pour s'informer de sa santé.

Le recteur, qui ne pouvait encore quitter son fauteuil, tant il avait souffert du froid, de la gêne et de la peur, essaya de lui dire qu'une chute de cheval l'avait accommodé de la sorte et retenu vingt-quatre heures chez un de ses confrères.

Mais Bois-Doré alla droit au fait et lui parla avec une fermeté douce et généreuse, sans manquer à lui montrer les notes du journal de d'Alvimar et la manière dont ce défunt ami y parlait de lui et de M. le Prince.

M. Poulain ne lutta pas contre ces révélations. Son orgueil était fort abattu par les anxiétés atroces où il s'était trouvé plongé.

—Monsieur de Bois-Doré, dit-il en soupirant et en essuyant la sueur froide qui baignait encore son front au souvenir de ces angoisses, j'ai vu la mort de près, et je croyais ne pas la craindre; mais elle m'est apparue sous une si laide et si cruelle forme, que j'ai fait le vœu de me retirer dans un cloître si je sortais de ce mur glacé où l'on m'avait enterré vivant. M'en voilà sorti, et je me sens bien pressé de ne plus prendre parti pour ou contre aucune personne et aucun intérêt de ce monde. Je vais donc songer uniquement à mon salut dans une profonde retraite, et, s'il vous plaisait m'allouer une cellule dans l'abbaye de Varennes, dont vous êtes possesseur fiduciaire, je ne souhaiterais rien de plus.

—Soit, répondit Bois-Doré, à la condition que vous me donnerez, sur ce qui s'est passé à Brilbault, de sincères éclaircissements. Je ne vous fatiguerai point de questions inutiles: je sais les trois quarts de ce que vous savez vous-même. Je ne souhaite connaître qu'une chose: c'est si M. d'Alvimar vous a confessé l'assassinat de mon frère.

—Vous me demandez là de trahir le secret de la confession, répondit M. Poulain, et je m'y refuserais, comme c'est mon devoir, si M. d'Alvimar, sincèrement repentant à sa dernière heure, ne m'eût chargé de tout révéler après sa mort et celle de Sanche, laquelle il ne croyait pas si proche qu'elle l'a été. Sachez donc que M. d'Alvimar, issu par sa mère d'une noble famille, et autorisé par le secret de sa naissance à porter le nom de l'époux de sa mère, était, en réalité, le fruit d'une coupable intrigue avec Sanche ancien chef de brigands devenu cultivateur.

—En vérité! s'écria le marquis. Vous m'expliquez là, monsieur le recteur, les dernières paroles de Sanche. Il prétendait me sacrifier à la mémoire de son fils! Mais comment ceci entrait-il dans la confession de M. d'Alvimar, à moins qu'il ne se crût obligé à faire celle des autres?

—M. d'Alvimar dut m'avouer sa situation vis-à-vis de Sanche pour m'arracher le serment de ne point livrer au bras séculier celui qu'avec honte et douleur il appelait l'auteur de ses jours. Il l'appelait aussi l'auteur de son crime et de ses infortunes.

»C'était cet homme cruel et pervers qui l'avait rendu complice de la mort de votre frère, qui en avait eu la première pensée, et qui l'avait frappé au cœur pendant que d'Alvimar se résignait à l'aider et à profiter du crime.

»Il n'est que trop vrai que l'unique but de cet assassinat, dont les auteurs ne connaissaient pas la victime, fut le désir de s'emparer d'une somme et d'une cassette de bijoux que votre frère avait imprudemment laissé voir, la veille, dans une hôtellerie.

»À cette époque de sa vie, M. d'Alvimar était fort jeune, et si pauvre, qu'il doutait de pouvoir faire les frais de son voyage jusqu'à Paris, où il espérait trouver des protections. Il était ambitieux: c'est là un grand péché, je le reconnais, monsieur le marquis; c'est la pire tentation de Satan.

»Sanche nourrissait et excitait chez son fils cette ambition maudite. Il eut à vaincre sa répugnance; mais il triompha en lui montrant que ce meurtre se présentait comme une occasion sûre qui ne se retrouverait point, et le mettrait à l'abri de la nécessité de s'avilir en implorant la pitié d'autrui.

»Lorsque M. d'Alvimar me fit cette confession, Sanche était présent et baissa la tête sans chercher à s'excuser. Tout au contraire, quand j'hésitai à donner l'absolution à un forfait qui ne me paraissait pas suffisamment expié, Sanche s'accusa avec énergie, et je dois vous avouer qu'il y avait comme de la grandeur dans la passion de cette âme farouche pour le salut de son fils.

»Je pensais dès lors avoir affaire à deux chrétiens, coupables tous deux, mais tous deux repentants; mais Sanche me remplit d'horreur et d'épouvante aussitôt que son fils eut rendu l'âme.

»C'était une scène affreuse, monsieur, et que je n'oublierai de ma vie!

»La salle basse où nous étions, dans ce château délabré, n'avait qu'une cheminée, et, bien que le local fût vaste, nous étions à l'étroit dans l'espace où l'on pouvait se retrancher contre le froid qui tombait de la voûte effondrée.

»M. d'Alvimar n'avait pour lit que de la paille, et pour couverture que son manteau et celui de Sanche. Il était si épuisé par deux mois d'agonie, qu'il ressemblait à un spectre.

»Cependant, Sanche l'avait habillé de son mieux pour lui faire recevoir les derniers secours de la religion, et ce gentilhomme distingué et résigné, au milieu d'une horde de bohèmes, païens et infâmes, contristait le cœur et la vue.

»Ces mécréants, mécontents d'assister à une cérémonie chrétienne, hurlaient, juraient et vociféraient d'une façon dérisoire, pour ne point entendre les prières de la sainte Église, qui leur sont exécrables. Il paraît qu'il en a toujours été ainsi durant les derniers temps de là déplorable existence de M. d'Alvimar en ce lieu.

»Chaque nuit, Sanche essayait de profiter de leur sommeil pour réciter à son fils les prières que celui-ci réclamait; mais, aussitôt que l'un des bohémiens s'en apercevait, tous, hommes, femmes et enfants, s'adonnaient au vacarme pour étouffer sa voix et ne laisser pénétrer dans leurs propres oreilles aucune des paroles saintes de nos rites.

»Ce fut donc au milieu de cette bacchanale effrayante, où Sanche, par son autorité (fondée sur ce qu'il avait quelque argent caché dont il leur faisait part peu à peu), venait quelquefois à bout de rétablir un instant de silence, que j'administrai le malheureux jeune homme.

»Il mourut réconcilié avec Dieu, je l'espère; car il marqua beaucoup de regret de son crime, et me pria de rétablir la vérité auprès de M. le Prince, si celui-ci, abusé autant que je l'avais été moi-même sur les circonstances et les causes de votre duel, venait à vous inquiéter pour ce fait.

—Et vous êtes résolu à le faire, monsieur le recteur? dit Bois-Doré en examinant la figure altérée de M. Poulain.

—Oui, monsieur, répondit le recteur, à la condition que vous rentrerez sérieusement et sincèrement dans le chemin du devoir.

—Et, à présent, vous me marchandez encore, au nom de la suprême vérité, le témoignage de la vérité?

—Non, monsieur; car ce qui s'est passé après la mort de d'Alvimar m'a ôté l'espoir de vous convertir par l'exemple du repentir de vos ennemis. Sanche se pencha sur le visage blême de son fils et resta un instant sans rien dire et sans verser une larme; puis il se releva, fit à haute voix l'exécrable serment de le venger par tous les moyens, et mit sa main dans celle d'un sale et brutal huguenot qui se trouvait là.

—Le capitaine Macabre?

—Oui, monsieur, c'était le nom sinistre qu'on lui donnait.

«—Je vous ai appelé, lui dit Sanche, pour vous livrer les trésors de Bois-Doré; je me joins à vous, et je vous assure l'aide de cette bande d'éclaireurs et d'estradiots volontaires que vous voyez ici. Je vous ai promis par l'intermédiaire de Bellinde, un bon coup de main à faire, et le recteur ici présent, qui hait le Bois-Doré et qui est bien avec M. le Prince, vous garantira l'impunité.

»C'est alors, monsieur, que je réclamai.

—Sans doute! dit Bois-Doré en souriant. Vous saviez fort bien que M. le Prince voulait pour lui seul mon prétendu trésor, et qu'il n'était point homme à le laisser passer par les mains de pareils dépositaires.

M. Poulain supporta le reproche et baissa la tête avec une expression feinte ou sincère de repentir et d'humilité.

Pressé de poursuivre son récit, il raconta comme quoi le capitaine Macabre avait ouvert la motion de lui faire sauter la tête sans autre cérémonie, pour l'empêcher de parler, et comme quoi les bohémiens s'étaient jetés sur lui pour lui prendre ses habits avant que son sang les eût gâtés.

—Ce débat, ajouta M. Poulain, me sauva la vie; car Sanche eut le temps d'ouvrir un autre conseil. C'est lui qui me garrotta, et ensuite m'emprisonna comme vous savez. Mais quel moyen de salut! Il me sembla pire qu'une mort soudaine et violente, lorsque, sans me donner ni espoir ni secours, l'infâme quitta Brilbault avec ses bohémiens pour se porter à l'attaque de votre château.

—Et que fit-on, je vous prie, dit le marquis, du corps de d'Avilmar?

—Je comprends, répondit le recteur avec un pâle sourire où perçait malgré lui un reste d'aversion, que vous ayez intérêt à le retrouver en cas de procès criminel. Mais songez que ce ne serait pas là une preuve que l'on ne pût retourner contre vous. Si l'on voulait mentir, on serait libre de dire que vous avez enseveli là votre victime avec l'aide de votre ami, M. Robin. Il ne vous faut donc, monsieur le marquis, chercher votre sécurité future que dans ma loyauté, dont je vous offre le concours.

—À quelles conditions, monsieur le recteur?

—Des conditions! je n'en fais plus, mon frère! De ce jour, je suis reclus et retiré du monde. J'ai imploré de votre bonté l'abbaye de Varennes.

—Ah! ah! dit Bois-Doré, l'abbaye? C'était une simple cellule qu'il vous y fallait tout à l'heure?

—Laisserez-vous tomber en ruine une abbaye si vénérable, et confierez-vous à des rustres la direction d'une communauté appelée à donner de bons exemples au monde?

--- Allons, j'entends! Nous verrons, monsieur le recteur, comment vous vous conduirez à mon égard, et vous serez satisfait amplement, si j'ai lieu de l'être. Jusque-là, vous ne me direz sans doute point où est enseveli l'assassin de mon frère?

—Pardonnez-moi, monsieur, répondit le recteur, qui avait trop d'esprit pour vouloir paraître marchander, et qui, d'ailleurs, s'efforçait réellement de s'arracher aux passions et aux orages du siècle, pourvu que ce ne fût pas dans des conditions trop dures: je vous dirai ce que j'ai vu. Sanche parut fort pressé de soustraire le cadavre à quelque profanation de la part des bohémiens. Il leva une dalle dans le milieu de la salle où nous étions, et c'est là que certainement il a donné la sépulture à son fils. Pour moi, je n'ai rien vu de plus: on m'a entraîné à mon horrible cachot, où j'ai langui dans des alternatives de désespoir et de défaillance durant dix-huit heures.

Le marquis et le recteur se séparèrent en bons termes, et le dernier fit un effort pour se lever et procéder à l'enterrement des morts de sa paroisse. Mais, après la cérémonie, il se trouva si mal, qu'il fit demander maître Jovelin, dont on lui vantait les baumes et les élixirs, comme faisant miracle dans la circonstance.

Il eut d'abord une grande crainte de livrer sa vie à celui qu'il regardait comme un ennemi naturel. Mais les soins de l'Italien le soulagèrent si énergiquement, qu'il sentit entrer dans son cœur une sorte de gratitude, surtout quand Lucilio refusa obstinément toute rémunération.

Le recteur fut forcé aussi de remercier sincèrement les beaux messieurs de Bois-Doré, qui l'avaient, durant son mal, secouru et fait secourir avec une sollicitude égale à celle qu'ils témoignaient à leurs amis.

LXII

Lauriane s'était endormie, le jour de son explication matrimoniale avec Mario, un peu inquiète de la surexcitation de cœur et des préoccupations d'avenir de cet aimable enfant.

Si peu expérimentée qu'elle fût, elle devinait un peu mieux la vie, et prévoyait que, lorsque Mario serait en âge de distinguer l'amour de l'amitié, il serait encore trop jeune relativement à elle pour lui inspirer autre chose qu'un sentiment de fraternelle protection.

Elle souriait mélancoliquement à l'idée d'une combinaison de circonstances qui lui prescrirait d'épouser un enfant, après avoir été déjà mariée enfant elle-même, et elle se disait que sa destinée serait alors un problème étrange, peut-être douloureux et fatal.

Elle était donc triste et s'armait de résolution pour résister aux influences qui menaçaient de la circonvenir, car le marquis prenait son projet au sérieux, et M. de Beuvre, dans ses lettres, semblait cacher, sous des plaisanteries, un grand désir de le voir se réaliser un jour.

Lauriane n'appelait pas résolûment l'amour dans ses rêves de bonheur et de mariage; mais elle sentait vaguement que ce serait trop de se marier deux fois sans le connaître.

Elle voyait donc un nuage encore léger, mais peut-être inquiétant, passer sur sa tranquillité présente et sur la douceur de ses relations avec les beaux messieurs de Bois-Doré.

Cependant elle se rassura dès le lendemain.

Mario avait dormi profondément; les roses de l'enfance avaient refleuri sur ses joues satinées; ses beaux yeux avaient repris leur limpidité angélique, et le sourire du bonheur confiant voltigeait sur ses lèvres. Il était redevenu enfant.

À peine eut-il vu son père reposé, sa Mercédès calme, et tout son monde sur pied, qu'il courut à l'écurie embrasser son petit cheval, au village s'informer de la santé de tous, puis au jardin faire voler sa toupie, et dans la basse-cour s'exercer à escalader les débris incendiés.

Il revint donner de tendres soins à sa Morisque, et il lui tint fidèle compagnie tant qu'elle fut forcée de garder la chambre.

Mais, dès que toute appréhension fut dissipée, il redevint complétement l'heureux Mario, tour à tour assidu au travail et ardent au plaisir, que Lauriane pouvait encore chérir et caresser saintement sans appréhension du lendemain.

C'était un bienfait de la nature envers l'organisation privilégiée de cet aimable enfant. S'il fût resté sous le coup des violentes commotions qui s'étaient pressées dans cette crise, il n'eût pu vivre qu'égaré ou brisé.

Mais il faut dire aussi que, dans ce temps, les mœurs plus rudes faisaient des natures plus souples, et par là, plus résistantes. On connaissait avec plus d'âpreté, mais d'une manière moins générale et moins soutenue, l'excitation nerveuse à laquelle succombent aujourd'hui tant d'âmes précoces. On ne se faisait pas non plus un si grand besoin de repos et de sécurité.

La sensibilité, plus souvent éveillée par les agitations de la vie extérieure, s'émoussait plus vite, et les vives émotions faisaient place à ce besoin de vivre, n'importe comment, qui sauve l'homme dans les temps de trouble et de malheur.

L'hiver se passa donc dans une douce gaieté au manoir de Briantes.

On travaillait à la charpente des granges incendiées, en attendant que la saison permit le travail des maçons. On avait déblayé le fossé, relevé provisoirement en pierres sèches le pan écroulé du mur d'enceinte; enfin, Adamas avait fini de rétablir la communication souterraine avec la campagne, et l'on avait racheté la paix à venir avec les gens de cour et d'Église de la province, en restituant à certaines chapelles du pays, sous forme de dons volontaires, divers objets précieux. On pria madame la princesse de Condé d'accepter quelques bijoux pour son compte, et Adamas cacha savamment ceux qui, dans sa pensée, devaient parer la future épouse de Mario.

Ce que le marquis avait d'or et d'argent monnayé en réserve passa, en grande partie, à faire réparer ses bâtiments et à racheter du blé pour sa maison et ses vassaux pauvres.

Il y eut aussi à leur procurer le bétail qu'ils avaient perdu; car les beaux messieurs de Bois-Doré ne voulaient point souffrir de misère autour d'eux.

Enfin, le fameux trésor dont on avait tellement exagéré l'importance, et qui avait failli attirer de si grands désastres et de si fâcheuses persécutions, cessa de faire scandale en cessant de faire magasin. Au vu et au su de tout le monde, les portes de la chambre mystérieuse furent et demeurèrent ouvertes.

On essaya bien de s'assurer de M. Poulain en lui offrant une part de la curée; mais il eut l'esprit de refuser; ce n'était d'ailleurs pas de richesse matérielle qu'il était avide, mais de pouvoir et d'influence.

Il voulait, disait-il, non posséder, mais être. C'est pourquoi il insistait pour avoir l'abbaye de Varennes, retraite assez pauvre, située dans un véritable trou de ruisseau et de verdure, sur la petite rivière du Gourdon.

Il la voulait sans plus de terre qu'il ne lui en fallait pour vivre avec deux ou trois religieux de l'ordre. Ce qu'il convoitait, c'était le titre d'abbé et une apparence de retraite qui ne l'enchaînât point aux devoirs journaliers du rectorat.

Il était déjà fort bien guéri, au bout d'un mois, du désir de renoncer au monde, et il caressait le rêve d'avoir seulement du pain et un titre assurés, afin de pouvoir se glisser auprès des grands et mettre la main aux affaires diplomatiques, comme tant d'autres, moins capables et moins patients que lui.

Bois-Doré comprit son genre d'ambition et la satisfit de bonne grâce. Il sentait bien que, tôt ou tard, M. le Prince, grand sécularisateur d'abbayes à son profit, lui reprendrait celle-ci à de mauvaises conditions, et il ne pouvait pas trouver une plus sûre occasion de mettre aux prises l'autocratie princière et les intérêts personnels de M. Poulain.

Celui-ci fut donc mis en possession de l'abbaye moyennant une très-modique redevance, et il partit pour se faire autoriser par l'official à quitter sa cure.

M. Poulain voyait donc se réaliser la première phase de son rêve d'avenir. Ce qu'il avait annoncé à d'Alvimar commençait à arriver.

C'était en exploitant à propos autour de lui la question de dissidence en matière de religion qu'il faisait et devait faire son chemin. D'Alvimar, affamé d'argent et de haine, avait succombé sans profit et sans honneur; M. Poulain, guetteur de crédit et de mouvement, exempt d'autres passions et prompt à sacrifier ses rancunes à ses intérêts, entrait dans la voie par ce qu'il appelait la bonne porte. C'était, du moins, la plus sûre.

On s'était étonné de ne pas voir reparaître la petite Pilar. Le marquis, informé du message important qu'elle avait mené à bien, eût souhaité la récompenser, et Lauriane disait qu'elle eût voulu arracher au mal cette misérable créature. Mais on ne sut point ce qu'elle était devenue: on présuma qu'elle avait été rejoindre les bohémiens échappés à l'affaire de la basse-cour.

Les reîtres prisonniers avaient été transférés à Bourges. On instruisit rapidement leur procès.

Le capitaine Macabre fut condamné à être pendu haut et court, comme bandit, rebelle et traître.

Le marquis eut pitié de la Bellinde, que les misères de la prison rendaient folle: il refusa de témoigner contre elle, en ce sens qu'il la représenta comme une cervelle malade. Elle fut chassée de la ville et du pays, avec défense, sous peine de mort, d'y jamais reparaître.

La Morisque était guérie, et Lucilio, témoin de sa vertu dans les souffrances, qu'elle avait supportées avec une sorte de joie exaltée, commençait à s'attacher à elle très-particulièrement. Mais il eût craint de paraître insensé en le lui disant, et leur affection, soigneusement cachée de part et d'autre, se reportait sur les enfants, Lauriane et Mario, avec une sorte d'émulation.

Madame Pignoux fut amicalement récompensée, ainsi que sa fidèle servante. Elles avaient échappé aux mauvais traitements par la fuite. L'auberge du Geault-Rouge avait échappé à l'incendie, grâce à l'empressement de l'ennemi à poursuivre l'expédition.

On recevait de loin en loin des nouvelles de M. de Beuvre. Il y eut des intervalles bien douloureux pour sa fille. Ce fut lorsque les Rochelois et les seigneurs qui s'étaient joints à eux se firent corsaires sur l'Océan, et conçurent le hardi projet d'occuper les embouchures de la Loire et de la Gironde, afin de rançonner tout le commerce des deux fleuves. De Beuvre avait fait entrevoir le projet de suivre Soubise dans ces expéditions périlleuses.

Dans ses moments de douleur, Lauriane était entourée de tendres consolations; mais nulles n'étaient aussi ingénieuses et aussi merveilleusement assidues que celles de Mario. Son cœur aimant et son esprit délicat trouvaient des paroles d'encouragement dont la naïveté suave forçait Lauriane à sourire au milieu de ses larmes; elle ne pouvait s'empêcher d'appeler Mario quand les autres ne parvenaient pas à la distraire de ses idées sombres.

Elle disait alors à Mercédès:

—Je ne sais quel esprit de lumière Dieu a mis dans cet enfant; mais un petit mot de lui me fait plus de bien que toutes les bonnes paroles des personnes mûres. C'est pourtant un enfant, ajoutait-elle intérieurement, et je ne suis pas d'âge à l'aimer à la façon d'une mère. Eh bien, je ne sais comment il se fait que je ne puis souffrir l'idée de ne plus vivre auprès de lui.

Au commencement d'avril (1622), on reçut de meilleures nouvelles.

De Beuvre avait eu l'heureuse idée de ne point accompagner Soubise, qui avait eu grand mauvais sort, à l'île de Rié, contre le roi en personne. De Beuvre s'était contenté de pirater sur les côtes de Gascogne,—avec profit et santé, disait-il.

Mais cette même affaire de l'île de Rié n'en devait pas moins amener un douloureux résultat pour Lauriane et ses amis de Briantes.

Le prince de Condé avait espéré que le roi, d'après ses conseils, chercherait follement le danger.

Le roi n'y manqua pas; la bravoure était la seule vertu qu'il eût héritée de son père. Mais Condé eut du malheur: aucune balle ennemie n'atteignit le roi; son cheval franchit les gués en marée basse, sans rencontrer de sables mouvants, et Sa Majesté s'escrima vaillamment contre les huguenote sans ressentir ni maladie ni fatigue.

De plus, tout en guerroyant avec ardeur, Louis XIII, alors bien conseillé par sa mère, qui était bien conseillée, de son côté, par Richelieu, ouvrait l'oreille aux idées de conciliation et aux négociations tendantes à faire cesser la guerre civile.

Aussi M. le Prince, qui ne souhaitait que brouiller les cartes, avait bien de l'ennui et du déplaisir, et il répondait aux lettres qu'il recevait de son gouvernement de Berry par des lettres mielleuses toutes remplies de fiel.

Il ordonna, entre autres actes de répression contre les huguenots de sa province, lesquels pourtant se tenaient, en général, fort tranquilles, de mettre sous le séquestre les biens de M. de Beuvre, si, trois jours après la publication du monitoire, celui-ci ne reparaissait point en Berry.

Il était difficile qu'en trois jours, M. de Beuvre, alors à Montpellier, fût de retour dans sa châtellenie.

À cette époque, il fallait au moins le double de temps pour qu'il fût averti de la mesure prise contre lui.

Le lieutenant-général et maire de Bourges, M. Pierre Biet, qui eut coutume, toute sa vie, d'être pour le plus fort, et qui, dans sa jeunesse, avait été grand ligueur, voulut faire du zèle et décréta, de son chef, que M. de Beuvre n'ayant pas comparu dans le temps donné pour rendre compte de son absence, mademoiselle sa fille, dame de Beuvre, de la Motte-Seuilly et autres lieux, serait enlevée de son manoir et conduite en un couvent de Bourges pour y être instruite dans la religion de l'État.

LXIII

Ce fut par une délicieuse soirée de printemps que Mario, courant dans la prairie de l'enclos avec Lauriane, tous deux riant d'une voix aussi harmonieuse que le chant des rossignols, vit accourir Mercédès effrayée.

—Venez, venez, ma bien-aimée dame, dit la Morisque en entourant de ses bras sa jeune amie; tâchons de fuir, on ne vous prendra qu'après m'avoir tuée.

—Et moi donc! s'écria Mario en ramassant sa petite rapière, dont il s'était débarrassé pour jouer. Mais qu'est-ce donc, Mercédès?

Mercédès n'avait pas le temps de s'expliquer. Elle savait que l'huis était gardé par les soldats de la prévôté; elle voulait essayer de rentrer au château en cachant Lauriane sous sa mante, et de la faire évader par le passage secret.

Mais l'entreprise était impossible, et Mario s'y opposa en voyant que l'huisset était également gardé.

Pendant qu'ils délibéraient, le marquis était fort en peine: il avait déclaré aux agents de la prévôté, qui lui exhibaient leurs pouvoirs en bonne forme, que madame de Beuvre était sortie à cheval avec son fils. Mais, comme on exigeait sa parole d'honneur et qu'il feignait d'être offensé du soupçon, afin de se dispenser de faire un faux serment, le soupçon grossissait, et, tout en lui demandant humblement pardon, on gardait les huis au nom du roi, et on procédait à de minutieuses perquisitions dans la maison.

La garde prévôtale de La Châtre n'était pas si nombreuse et si bien équipée qu'elle eût pu envoyer une grosse troupe à Briantes.

En outre, officiers et soldats obéissaient à contrecœur, et eussent fort souhaité de ne point fâcher le bon M. de Bois-Doré. Mais ils craignaient d'être dénoncés à M. le Prince, qui était fort redouté dans la ville et dans le pays.

Ils faisaient donc consciencieusement leur office, espérant que M. de Bois-Doré ferait menace et résistance, auquel cas, n'étant peut-être pas les plus forts, ils étaient tout prêts et tout disposés à déguerpir, comme c'était assez la coutume dans les différends entre la force provinciale exécutive et les seigneurs de campagne récalcitrants.

Le marquis voyait bien la situation, et Aristandre se mangeait les poings d'impatience, attendant le signal de tomber sur le dos de MM. les gardes. Mais Bois-Doré sentait que le cas était grave, et qu'il ne s'agissait pas seulement de rosser le guet dans une affaire de clocher.

M. de Beuvre était trop compromis pour que la défense de sa cause ne fût pas un acte de rébellion contre l'autorité royale, et ces portes gardées au nom du roi l'étaient mieux en cette circonstance que par une armée, aux yeux de tout châtelain patriote.

Bois-Doré, malgré son antique bataillerie de caractère et son vieux fonds de protestantisme incorrigible, avait toujours, depuis la fin des Valois, personnifié la France dans le roi, et, à cette époque, où les derniers efforts de la Réforme allaient, involontairement sans doute, mais fatalement, à nous livrer aux ennemis de l'extérieur, Bois-Doré était dans le vrai sentiment de la nationalité.

Cependant il ne voulait à aucun prix abandonner la fille de son ami.

Il savait quelles persécutions on exerçait dans les couvents contre les enfants des familles protestantes, et par quelle résistance énergique Lauriane aggraverait peut-être contre elle-même la rigueur de ces persécutions.

Il fallait échapper à cette nouvelle crise par adresse, et il implorait du regard, à la dérobée, le génie fécond d'Adamas.

Adamas allait et venait, faisant l'agréable avec les archers, se grattant la tête avec désespoir quand on ne le voyait pas.

Il songea bien à inonder le préau en levant, de ce côté-là, les pelles de l'étang, ou à mettre le feu à la maison au moyen de quelques fagots entassés dans le hangar, sauf à se griller un peu la barbe pour l'éteindre quand on aurait réussi à éloigner l'ennemi; mais, au milieu de ses perplexités, il vit arriver Lauriane calme et fière, donnant le bras à Mario pâle et pensif.

La Morisque les suivait en pleurant.

Quatre gardes de la prévôté les accompagnaient assez respectueusement.

Voici ce qui s'était passé.

Lauriane s'était fait expliquer de quoi il s'agissait. Elle avait compris que toute résistance pour la sauver attirerait sur ses amis l'accusation de haute trahison. Elle savait bien que son père avait joué sa tête, et, en le voyant partir, elle avait bien prévu que sa propre liberté serait menacée un jour ou l'autre. Elle n'en avait jamais dit un mot; mais elle était prête à tout subir plutôt que de renier ses opinions.

Ce fut en vain que Mario et Mercédès la supplièrent avec passion de se taire et de se tenir tranquille: elle éleva la voix en déclarant et jurant qu'elle voulait se livrer; et, lorsque les gardes qui la cherchaient approchèrent de la prairie, elle en était déjà sortie et marchait droit à eux.

Ils hésitaient à s'emparer d'elle, doutant, à son assurance, que ce fût elle, en effet.

Mais elle se nomma, en leur disant:

—Ne portez pas la main sur moi, messieurs; je me rends de bonne grâce. Permettez-moi seulement d'aller saluer mon hôte, et veuillez m'accompagner.

Le marquis fut douloureusement ému de cette apparition; mais il ne put qu'admirer le grand cœur de cette généreuse enfant.

—Monsieur, dit-il au lieutenant de la garde prévôtale, vous me voyez résigné à obéir à votre mandat, puisque telle est la volonté de madame; mais vous ne voudrez point demeurer en reste d'honneur avec elle. Vous souffrirez qu'avec mon fils et sa gouvernante, je la conduise à Bourges en ma carroche. Je n'emmènerai que deux ou trois valets, et nous seront escortés et surveillés par vous avec autant de rigueur qu'il vous conviendra.

Une si juste requête fut écoutée, et la famille eut une heure pour faire ses préparatifs de départ.

Lauriane s'en occupait avec un admirable sang-froid.

Mario, consterné et comme hébété, laissait Adamas l'habiller sans songer à rien.

Il était assis pendant qu'on le bottait, et semblait n'avoir pas la force de soulever ses petites jambes.

Lucilio s'approcha et lui mit sous les yeux ces paroles, écrites en italien:

«Ayez du cœur à l'exemple de ce brave cœur.»

—Oui, s'écria Mario en jetant ses bras autour du cou de son ami, j'y fais mon possible, et je comprends bien ce qu'elle fait. Mais ne pensez-vous point que mon père songera à la délivrer?

—Si faire se peut, dit Adamas, n'en doutez point monsieur. Adamas ne vous quittera point, Dieu merci, et avisera à toute heure. Si monsieur se résigne, c'est qu'il y a bien de l'espérance à garder.

Le marquis emmenait effectivement, dans sa grand'carroche, Adamas et Mercédès. Clindor monta sur le siége avec Aristandre.

Il fut convenu que Lucilio, sur le compte duquel le marquis n'était pas très-rassuré, se rendrait secrètement à Bourges de son côté.

—Monsieur, dit Adamas au marquis, lorsqu'ils eurent dépassé La Châtre, je la tiens!

—Quoi, mon ami? que tiens-tu?

—Mon idée! Quand nous serons à Étalié, nous demanderons à prendre un instant de repos chez madame Pignoux. Elle a une filleule de l'âge de madame Lauriane, avec laquelle nous la ferons changer d'habits et que nous emmènerons à la place de madame.

—Mais cette filleule se trouvera-t-elle là à point nommé?

—Si elle ne s'y trouve point, dit Mario, que ranimaient les projets d'Adamas, c'est moi qui prendrai la jupe, l'écharpe de tête et le chaperon de Lauriane, et je serai censé rester chez madame Pignoux, tandis qu'elle restera en ma place dans l'auberge, d'où il lui sera aisé de se sauver chez Guillaume ou chez M. Robin, quand nous serons un peu loin.

—Mes enfants, dit le marquis, faites tout pour le mieux, mais ne me dites rien; car on est bien gêné de ne pouvoir nier sur sa parole, et on me le demandera certainement quand la feinte sera découverte. Tentez donc quelque autre chose et parlez bas. Je ne vous écoute point du tout.

—Vous oubliez, dit Lauriane, que je ne me prêterai à aucune chose pour me mettre en liberté. Ne cherchez point, Adamas; et toi, Mario, prends-en ton parti. J'ai juré à Dieu d'accepter mon sort.

En effet, Lauriane refusa de mettre pied à terre à l'auberge du Geault-Rouge, où l'échange projeté aurait pu avoir quelque chance de succès.

Mario espéra qu'un peu plus loin, sur la route, elle se raviserait et accepterait quelque autre combinaison; mais on eut beau lui remontrer que les choses pouvaient s'arranger sans compromettre le marquis, elle fut inflexible.

—Non, non, disait-elle, personne ne croira que le marquis n'a pas fermé les yeux volontairement. Qui sait, mon pauvre Mario, si on ne te garderait pas en otage jusqu'à ce que l'on m'eût retrouvée? Et quant à Adamas, il irait en prison certainement. C'est ce que je ne veux point, et, de gré ni de force, je ne consentirai à m'échapper; car, si vous y tentez, je crierai et mènerai du bruit pour me faire reprendre.

Lauriane fut inébranlable dans sa résolution. Il fallut perdre l'espoir de la soustraire à la captivité, et l'on arriva à Bourges beaucoup plus abattu et découragé que l'on n'était parti de Briantes.

Le résultat de cette soumission fut assez favorable.

Le lieutenant-général, M. Biet, qui avait compté sur la rébellion du marquis pour gâter ses affaires, fut fort surpris de le voir se présenter devant lui avec Lauriane, et réclamer pour elle une retraite honorable et les égards auxquels la dignité de sa conduite lui donnait droit.

M. Biet dut se radoucir, feindre un grand regret de la mesure de rigueur qu'il attribuait aux ordres secrets du Prince, et consentir à ce que Lauriane fût conduite au couvent des religieuses de l'Annonciade, dont Jeanne de France, tante de son illustre aïeule Charlotte d'Albret, avait été la fondatrice. Lauriane avait là quelques amies, et il lui fut permis de garder Mercédès pour la servir.

Ce couvent était de ceux où l'ardente propagande jésuitique n'avait pas encore pénétré. Les religieuses cloîtrées, vouées à la vie contemplative, ne menaçaient pas Lauriane d'un prosélytisme trop rigoureux.

Le marquis eut avec la supérieure une conférence dans laquelle il sut la bien disposer en faveur de la jeune recluse, et il obtint la permission de la voir tous les jours avec Mario, au parloir, en présence de la sœur écoute.

Malgré cette espérance, le cœur de Mario se brisa lorsqu'il entendit retomber, entre lui et sa chère compagne, la lourde porte du couvent.

Il lui semblait qu'elle n'en sortirait plus jamais, et il n'était pas non plus sans inquiétude pour Mercédès, qui s'efforçait de sourire en le quittant, mais qui devint un instant comme folle quand elle ne le vit plus et qu'elle se sentit condamnée, pour la première fois de sa vie, à dormir sous un autre toit.

Aussi ne dormit-elle guère, non plus que Lauriane. Elles causèrent presque toute la nuit, et pleurèrent ensemble, ne craignant plus d'affliger Mario de leur douleur.

—Ma Mercédès, disait Lauriane en embrassant la Morisque, je sais quel sacrifice tu me fais en te séparant de ton enfant pour me consoler.

—Ma fille, lui répondit la Morisque, je te confesse que c'est encore Mario que je console en toi, puisque Mario t'aime peut-être encore plus qu'il ne m'aime. Ne dis pas que non: je l'ai bien vu; mais je ne suis point jalouse de toi, car je sens que tu feras le bonheur de sa vie.

Il n'y avait pas moyen d'ôter à la Morisque la persuasion de ce mariage invraisemblable, et Lauriane n'osait la contredire, en ce moment-là surtout.

Bois-Doré avait quelques doutes sur les ordres donnés par le Prince à l'égard de Lauriane.

Le Prince était une perfide, avare et ingrate nature; mais il n'était pas cruel, et son aversion pour les femmes n'allait pas jusqu'à la persécution.

D'ailleurs, le marquis avait cru voir quelque trouble chez le lieutenant-général lorsqu'il l'avait questionné sur les prétendus ordres secrets du Prince. Il espéra l'amener, par douceur et persuasion, à révoquer son arrêt.

Il envoya un exprès en Poitou pour tâcher de retrouver M. de Beuvre et l'engager à revenir au plus vite, et il s'établit à Bourges, autant pour suivre son plan auprès de M. Biet que pour ne pas perdre de vue sa chère pupille.

L'exprès ne put rejoindre M. de Beuvre: celui-ci était retombé en mer, on ne savait vers quels rivages.

Au bout de deux mois on n'avait pas reçu de ses nouvelles.

Lauriane le pleurait. Elle n'était pas dupe des contes que lui faisait le marquis pour lui persuader que certaines gens l'avaient aperçu et qu'il se portait bien. Il feignait d'être gêné par la présence de la sœur écoute, qui dormait tout le temps, et de n'oser communiquer les lettres à l'appui de ses assertions.

Lauriane prit le parti de paraître tranquille pour tranquilliser Mario, qui avait toujours les yeux fixés sur elle avec anxiété.

LXIV

L'été de 1622 se passa ainsi sans que le marquis, par prières ou menaces, pût obtenir l'élargissement sous caution de la prisonnière.

M. Biet, craignant d'avoir fait une sottise, s'était fait autoriser, après coup, à cloîtrer madame de Beuvre.

L'absence prolongée et le silence absolu du père empiraient beaucoup la situation. Il devenait fort inutile d'en nier les motifs. Personne ne pouvait plus en douter; aux instances et reproches du marquis, M. Biet répondit, avec un sourire amer:

—Mais que ce gentilhomme vienne donc chercher sa fille? Elle lui sera rendue à l'instant, ainsi que l'administration de ses biens.

Lucilio était établi à Bourges, sous un faux nom, dans le faubourg de Saint-Ambroise.

Il ne voyait personne que Mario, qui venait sans équipage, sans parure et sans bruit, prendre ses leçons.

Mercédès, qui avait la liberté de sortir, venait lui servir ses repas, auxquels le philosophe, absorbé par son travail, n'eût probablement pas assez songé.

On sentit, en cette circonstance, que M. Poulain s'était fort amendé.

Il était encore à Bourges, occupé d'obtenir l'autorisation d'être abbé, lorsqu'un jour Lucilio se trouva face à face avec lui dans le petit jardin qui tenait à son humble appartement.

Le futur abbé et lui découvrirent, en s'accostant, qu'ils demeuraient sous le même toit.

Lucilio s'attendait à être dénoncé et tracassé. Il n'en fut rien.

M. Poulain se plut dans sa société, et témoigna beaucoup d'intérêt à Mario lorsqu'il le vit arriver pour prendre ses leçons.

M. Poulain était trop intelligent pour n'avoir pas fait un retour sur lui-même, et il sentait combien peu il devait compter sur le prince de Condé; car l'archevêque de Bourges refusait de le faire abbé avant que M. le Prince l'y eût autorisé; M. le Prince ne paraissait pas fort pressé de consentir.

L'existence de nos personnages fut donc assez paisible durant cette sorte d'exil à Bourges. Ils y goûtèrent même plus de sécurité qu'ils ne l'avaient fait à Briantes dans ces derniers temps.

Mais le marquis s'ennuyait bien d'avoir rompu avec toutes ses habitudes de luxe, de bien-être et d'activité. Il se faisait simple et petit pour ne pas attirer l'attention sur Lauriane dans une ville où l'esprit de la Ligue était mal éteint, et où le règne court et violent de la Réforme avait laissé de fâcheux souvenirs.

Mario s'efforçait d'être gai pour le distraire; mais le pauvre enfant ne l'était plus lui-même, et, en lui lisant l'Astrée à la veillée, il pensait à autre chose, ou soupirait à ces peintures des ruisseaux, des jardins et des bosquets qui lui faisaient sentir l'ennui et la dépendance de sa situation présente.

Aussi Mario était pâle et devenait rêveur; il travaillait à s'instruire avec un grand acharnement, et son plaisir était de tenir Lauriane au courant de ses études, en lui faisant part de ses petites connaissances fraîchement acquises.

C'était une manière de tuer la temps dans leurs entrevues de chaque jour; car il n'y a pas de pire contrainte que l'impossibilité de s'épancher, devant témoins, avec les gens que l'on aime.

Les jésuites, qui déjà pénétraient tout en se glissant partout, tâchèrent de persuader au marquis de leur confier l'éducation de son charmant enfant. Il s'arrangea pour la leur laisser espérer, voyant bien qu'il ne faisait pas bon de rompre en visière avec eux.

Ils ne furent pas dupes de sa finesse et s'inquiétèrent des courses mystérieuses de Mario au faubourg. Ils le suivirent et s'inquiétèrent alors de maître Jovelin.

Mais M. Poulain arrangea tout, en déclarant qu'il connaissait Jovelin pour orthodoxe et que, d'ailleurs, il assistait aux leçons du petit gentilhomme.

M. Poulain les craignait plus qu'il ne les aimait; mais il était de force à les jouer.

Enfin, les événements de la guerre se pressèrent; la nouvelle de la paix de Montpellier arriva et donna lieu à de grands projets de réjouissance en l'honneur de M. le Prince, de la part de sa bonne ville de Bourges. Mais on dut y renoncer; le Prince arriva inopinément, de fort méchante humeur, sentant que son rôle était fini.

Le roi l'avait joué: d'abord, il n'avait pas voulu mourir; ensuite, il avait négocié la paix à son insu. Et puis la reine-mère avait repris quelque crédit. Richelieu avait obtenu le chapeau de cardinal, et, malgré tous les soins de M. le Prince, approchait insensiblement du pouvoir.

Condé ne fit que traverser la province et la ville. Il ne croyait plus à l'astrologie, il devenait dévot par désappointement. Il avait fait un vœu à Notre-Dame-de-Lorette.

Il partit pour l'Italie sans s'occuper en aucune façon des affaires de sa province. M. Biet, sentant que les huguenots allaient rentrer en possession de leur liberté de conscience, et qu'il aurait mauvaise grâce à se faire arracher la liberté de Lauriane, alla lui-même, avec le marquis, la chercher au couvent.

Les religieuses la quittèrent avec regret, témoignant de sa douceur et de sa politesse.

Lauriane avait beaucoup souffert durant ces cinq mois de contrainte morale; elle aussi avait pâli et maigri; elle avait suivi, sans se plaindre, tous les exercices religieux avec une contenance ferme et respectueuse, priant Dieu de toute son âme devant les autels catholiques, et s'abstenant, d'ailleurs, de toute réflexion qui eût pu blesser les saintes filles de l'Annonciade. Mais, lorsqu'on l'engagea à faire acte de renonciation, elle salua comme pour dire: J'entends, et garda un silence opiniâtre à toutes les questions qui lui furent faites. Ce n'est pas lorsque son père était peut-être sous la hache du bourreau qu'elle pouvait proclamer sa liberté de conscience. Elle se tut et endura les obsessions avec le stoïcisme d'un patient qui aurait les mains liées et entendrait bourdonner les mouches autour de sa tête sans les pouvoir écarter, mais sans vouloir seulement cligner l'œil.

En toute autre occasion, elle témoignait du respect aux sœurs, et les apaisait par d'exquises obligeances. Un esprit vraiment chrétien régnait heureusement parmi elles. On fit des vœux pour sa conversion, on pria pour elle, et on la laissa tranquille. Ce fut miracle: ailleurs, Lauriane eût pu, en désespoir de cause, être accusée de magie et condamnée aux flammes temporelles: c'était la dernière ressource, quand les persécutés venaient à bout de ne pas se laisser convaincre d'hérésie par leurs aveux.

Enfin, le 30 novembre, nos personnages, pleins d'espoir et de joie, rentrèrent au manoir de Briantes.

On avait reçu de bonnes nouvelles de M. de Beuvre. Il avait écrit bien des fois; mais ses courriers avaient été interceptés ou infidèles. Il allait arriver; il arriva, en effet. On lui fit de grandes fêtes; après quoi, on parla de se séparer.

Il était convenable que Lauriane retournât dans son château, et le gros de Beuvre se trouvait à l'étroit dans le petit manoir de Briantes. Lauriane ne devait pas montrer à son père qu'elle eût la moindre répugnance à reprendre la vie avec lui. Elle n'en éprouvait certainement pas, tant elle était heureuse de le retrouver! Cependant elle ressentit une sorte de mélancolie soudaine et involontaire, dès qu'elle rentra dans le triste château de la Motte.

Les beaux messieurs de Bois-Doré lui avaient fait la conduite et devaient, à la prière de son père, rester deux ou trois jours auprès d'elle. Mercédès et Jovelin étaient de la partie. Ce n'était donc pas la sensation de l'isolement qui déjà s'emparait d'elle; ne pouvait-on pas d'ailleurs, et ne devait-on pas se revoir presque tous les jours?

Ce vague effroi qui troublait Lauriane, c'était une sorte de désenchantement dont elle ne se rendait pas compte. Elle avait toujours voulu prendre son père pour un héros; ses inquiétudes au couvent, à l'idée des dangers qu'il avait courus pour sa cause, avaient porté jusqu'à l'enthousiasme l'idée qu'elle se faisait de lui. Il fallait en rabattre depuis qu'il était là. D'abord, de Beuvre, qui s'était plaint de l'embonpoint dans l'inaction, et que l'on s'attendait à voir reparaître maigre et fatigué, arrivait plus rouge et plus gras qu'auparavant. Son esprit semblait s'être épaissi à l'avenant. Sa gaieté brusque était devenue un peu brutale. Il se posait en marin, fumait du tabac, jurait plus que de raison, oubliait d'envelopper son scepticisme dans les ingénieux aphorismes de Montaigne, et, par moments, prenait des airs de satisfaction mystérieuse et narquoise qui n'avaient rien d'obligeant pour ses amis.

Le mot de cette dernière énigme fut lâché par lui le lendemain de son retour à la Motte, dans une conférence que nous devons rapporter.

LXV

On avait chassé, puis soupé, et l'on veillait autour de l'âtre du grand salon, quand Guillaume d'Ars, qui, depuis la nouvelle de la paix, s'était montré très-assidu auprès de Lauriane, demanda avec un peu d'émotion enjouée à prononcer un discours.

On quitta les jeux et les causeries, et Guillaume, après avoir demandé à Lauriane un encouragement particulier, qu'elle lui accorda sans deviner de quoi il s'agissait, parla ainsi:

—Mesdames (Mercédès était présente), messieurs, amis, parents et voisins, tous honorés, respectés et chéris, je vous prie d'écouter une histoire qui est la mienne. Vous voyez en moi un garçon qui n'est ni mieux ni plus mal fait que bien d'autres; assez ignorant, maître Jovelin ne dira pas le contraire; assez riche et assez bien né, ce ne sont pas des vertus; assez brave, ce n'est pas une vanterie; enfin... J'attends quelqu'un qui veuille bien faire mon éloge; car je ne m'entends guère, comme vous voyez, à me louer moi-même.

—Certes! s'écria le marquis avec sa bienveillance accoutumée, vous êtes, mon cousin, plus que vous ne dites: la fleur des gentilshommes du pays, le miroir de la chevalerie, et, comme Alcidon, «tant estimé de ceux qui vous cognoissent, qu'il n'y a rien à quoi votre mérite ne puisse vous faire atteindre.»

—Laissons là vos fadaiseries de l'Astrée! dit M. de Beuvre. Où voulez-vous en venir, Guillaume? et d'où vient que vous quêtez nos louanges, quand personne céans ne songe à se plaindre de vous?

—C'est qu'ayant à vous présenter une bien grosse requête, messire, j'aurais voulu avoir pour avocats auprès de vous tous ceux en qui vous avez le plus de confiance.

—Nous vous donnons tous témoignage de loyauté, bravoure, politesse et bonne amitié, dit Lauriane. À présent, parlez; car nous sommes deux femmes ici, c'est-à-dire deux curieuses.

Lauriane n'eut pas plutôt parlé ainsi, qu'elle rougit et regretta ses paroles; car le regard enthousiasmé et un peu fat du bon Guillaume lui fit tout à coup pressentir de quoi il s'agissait.

En effet, c'était une demande en mariage que Guillaume, encouragé par elle plus qu'elle ne l'eût souhaité, présenta à son père et à elle, invoquant toujours l'appui des personnes présentes, et mêlant l'hyperbole, la plaisanterie et le sentiment d'une manière qui pouvait être regardée comme agréable et convenable dans l'esprit du temps.

Cette déclaration fut assez longuette et embrouillée, comme l'exigeait le savoir-vivre, bien qu'elle fût, au demeurant, hardie et franche, et cordiale envers tous les assistants.

Quand la chose fut devenue claire, les émotions diverses se peignirent sur le visage des auditeurs. M. de Bois-Doré marqua beaucoup d'embarras et un profond déplaisir, contenus le mieux possible. Lauriane baissa les yeux d'un air plus mélancolique que troublé. Mercédès chercha avec anxiété à lire dans les grands yeux de Mario. Mario s'était tourné vers la muraille; personne ne vit sa figure. Lucilio regarda attentivement Lauriane.

M. de Beuvre resta seul impassible et sans expression autre que celle de la réflexion; on eût dit qu'il faisait des lèvres un calcul imperceptible, mais absorbant.

Tout le monde garda le silence, et Guillaume se trouva un peu confus.

Mais ce silence pouvait être considéré comme un encouragement aussi bien que comme une désapprobation, et il mit un genou en terre devant Lauriane, comme pour attendre sa réponse dans l'attitude d'une soumission absolue.

—Relevez-vous, messire Guillaume, lui dit la jeune dame en se levant elle-même pour l'y décider plus vite. Vous nous surprenez par une idée que nous n'avions point et à laquelle nous ne pouvons pas répondre aussi vite qu'elle nous est venue.

—Elle ne m'est pas venue vite, répondit Guillaume. Il y a deux ou trois ans qu'elle est en moi. Mais votre jeune âge et votre deuil me faisaient craindre de parler trop tôt.

—Permettez-moi d'en douter, dit Lauriane, qui savait par la voix publique que Guillaume avait toujours mené joyeuse vie et soupiré récemment pour plusieurs dames plus ou moins à marier.

—Madame ma fille, dit enfin M. de Beuvre, permettez-moi de dire que Guillaume ne ment point. Il y a longtemps, je le sais, qu'il pense à vous quand l'idée du mariage lui vient. Mais il se décide un peu tard, selon moi, à vous en faire part.

—Un peu tard? s'écria Guillaume désappointé; auriez-vous disposé?...

—Non, non, point! répliqua de Beuvre en riant; ma fille n'est promise ni fiancée à personne, à moins que ce ne soit à notre jeune voisin, le marquis de Bois-Doré, ou à ce grave personnage, l'autre M. de Bois-Doré, qui dort là-bas, pendant qu'on demande la main de sa future!

Mario, confus et blessé, ne se retourna pas. On crut qu'il dormait; la Morisque seule vit qu'il pleurait; mais le marquis se leva et répondit avec plus du vivacité qu'il n'en montrait d'habitude:

—Mon voisin, je gage que votre moquerie est un reproche de notre silence, et nous allons le rompre. Vous me le pardonnerez, Guillaume; car, aussi vrai que le ciel est au-dessus de nous, je vous tiens pour le meilleur et le plus loyal homme qui soit, digne en tout d'être l'heureux époux de notre Lauriane. Mais, sans vouloir vous nuire auprès d'elle, je déclare ici que ma demande a devancé la vôtre, et que j'ai été encouragé par elle et par son père à être écouté le premier.

—Vous, mon cousin? s'écria Guillaume stupéfait.

—Oui, moi, répondit Bois-Doré, comme oncle, tuteur et père adoptif de Mario de Bois-Doré ici présent.

—Ici présent! Non, dit M. de Beuvre toujours en riant, puisqu'il dort du sommeil de l'innocence.

—Comme il convient à l'enfance! ajouta Guillaume avec douceur.

—Je ne dors pas! s'écria Mario en s'élançant dans les bras de son père, et en montrant sa figure marbrée de sanglots étouffés dans ses mains.

—Oui-dà, dit M. de Beuvre, il nous dit cela avec des yeux bouffis de sommeil!

—Non pas! reprit le marquis en examinant son enfant: avec des yeux brûlés de pleurs!

Lauriane tressaillit: la douleur de Mario lui rappelait la scène du labyrinthe et lui remettait devant l'esprit les appréhensions qu'elle avait oubliées. Les larmes de cet enfant lui firent mal, et le regard de Mercédès l'inquiéta comme un reproche.

Lucilio paraissait partager cette anxiété. Lauriane sentit qu'elle tenait dans ses mains, pour longtemps, pour toujours peut-être, le bonheur de cette famille, qui lui avait donné tant de bonheur à elle-même. Elle devint tout à fait triste, et, voyant que le marquis pleurait aussi, elle alla donner au vieillard et à l'enfant un baiser d'égale tendresse, en les suppliant d'être raisonnables et de ne point s'affecter d'un avenir qu'elle n'avait pas encore envisagé.

De Beuvre haussa les épaules.

—Vous voilà tous très-ridicules, dit-il; et vous, Bois-Doré, je vous trouve trois fois fou d'avoir nourri de vos romans imbéciles la cervelle de ce pauvre écolier. Vous voyez où mènent les gâteries. Il se croit un homme et veut se marier, à l'âge où il n'aurait besoin que du fouet.

Ces dures paroles achevèrent de désoler Mario; elles fâchèrent sérieusement le marquis.

—Mon voisin, dit-il à de Beuvre, je vous trouve en veine de duretés superflues. Le fouet n'entre pas dans ma méthode avec un enfant qui a marqué le cœur d'un vaillant homme. Je n'ignore point qu'il ne se doit marier que dans plusieurs années; mais je croyais me rappeler que notre Lauriane ne se voulait point marier elle-même avant sept ans, à partir du jour où, en cette même chambre, l'an passé, elle me donna un gage...

—Ah! ne parlons plus de cet affreux gage! s'écria Lauriane.

—Parlons-en, au contraire, avec grâces rendues à Dieu, répliqua le marquis, puisque ce poignard me fit retrouver l'enfant de mon frère. C'est donc par vos mains bénies, ma chère Lauriane, que ce bonheur est entré dans ma maison; et, si j'ai été fol d'espérer que vous y entreriez aussi, pardonnez-le moi. Plus on est content, plus on est gourmand de félicité. Quant à vous, ami de Beuvre, vous ne nierez pas les encouragements donnés par vous à mon idée. Vos lettres en font foi; vous y avez dit: «Si Lauriane veut patienter à ne se point affoler de mariage avant que Mario ait dix-neuf ou vingt ans, je vous jure que j'en serai bien aise.»

—Je ne le nie point! répliqua de Beuvre; mais je serais un sot de ne pas voir la question du mariage de ma fille sous ses deux faces: l'avenir et le présent. Or, l'avenir est le moins sûr; qui me répond que nous serons de ce monde dans six ans d'ici? Et puis, quand je vous parlais comme vous dites, mon voisin, ma position n'était pas bien bonne, et je vous dis, sans détours maintenant, qu'elle est meilleure que vous ne pensez.

»Par ainsi, monsieur d'Ars, écoutez-moi, et vous aussi, marquis, et surtout vous, madame ma fille. Je compte sur le secret de ce que je vais confier ici à tous gens d'honneur et de prudence. J'ai doublé ma fortune dans cette dernière campagne. C'était là mon but principal et je l'ai touché bel et bien, tout en servant ma cause à mes risques et périls.

»J'ai battu de mon mieux les mauvaises gens et contribué, tout comme un autre, à la paix honorable que le roi nous accorde. Donc, monsieur d'Ars, si vous me faites honneur en me demandant mon alliance, c'est seulement par votre nom et votre mérite; car je suis peut-être aussi riche que vous.

»Et vous, mon ami Sylvain, si vous me marquez votre amitié par la même recherche, sachez que ce n'est point votre trésor qui me peut éblouir; car j'ai aussi le mien, trois vaisseaux sur la mer, et tout pleins d'or, argent et marchandises, comme dit la chanson du pays.

»Donc, mes beaux et chers seigneurs, vous me donnerez le temps de la réflexion pour vous répondre, et ma fille, sachant à cette heure qu'elle n'est point trop malaisée à établir, se consultera et décidera en dernier ressort.»

Sur cette conclusion, on n'avait plus qu'à se donner le bonsoir.

Guillaume, en homme du monde, tourna en plaisanterie les prétentions de Mario, mais sans aigreur ni malice; car l'enfant était monté à lui en demander raison, et Guillaume l'aimait trop pour vouloir l'irriter à ce point.

Il s'en alla avec l'espoir assez vraisemblable de l'emporter sur un rival qui ne lui venait pas à l'épaule.

Mario dormit mal et n'eut point d'appétit le lendemain. Son père l'emmena, craignant qu'il ne tombât malade, et commençant à convenir en lui-même qu'il ne faut pas jouer avec l'avenir des enfants en leur présence. Mais ce remords tardif ne le corrigea pas. Sa cervelle romanesque et bizarre, qui était, restée elle-même celle d'un enfant, ne pouvait admettre la notion saine du temps. De même qu'il se croyait toujours jeune, il se figurait que Mario était mûr pour le genre d'amour, froid et bavard, chaste et maniéré, que l'Astrée lui avait mis en tête.

Mario ne connaissait rien aux subtiles distinctions des mots. Il ne ressentait que les tourments du cœur, les seuls profonds et durables.

Il disait: «J'aime Lauriane;» et, si on lui eût demandé de quel genre d'amour, il eût répondu de bonne foi qu'il n'y en avait pas deux. Pur comme les anges, il était dans le vrai idéal de la vie, qui est d'aimer pour aimer.

Dès que de Beuvre et sa fille se retrouvèrent ensemble, il l'engagea fort à se prononcer pour Guillaume d'Ars.

—Je n'ai pas voulu mécontenter le marquis en me prononçant, lui dit-il; mais son rêve est une lubie, et j'imagine bien que vous ne voulez pas garder encore six ans le chaperon noir, pour attendre que son bambin ait perdu toutes ses dents de lait.

—Je n'ai pas pris cet engagement vis-à-vis de moi-même, répondit Lauriane, qui était fort triste; mais je crains que vous n'ayez, à votre insu, pris l'engagement pour moi vis-à-vis du marquis.

—Je m'en rirais bien, reprit de Beuvre; mais cela n'est point. Tant pis pour ce vieux fou et pour son marmot s'ils prennent au sérieux des paroles en l'air: l'un se consolera avec un cheval de bois, l'autre avec un pourpoint neuf; car ils sont aussi enfants l'un que l'autre.

—Mon cher père, dit Lauriane, il ne m'est plus possible de plaisanter sur le marquis. Il a été pour moi plus qu'un père, quelque chose comme un père, une mère et un frère tout ensemble: tant il a mis de protection, de tendresse et d'aimable gaieté dans ses façons avec moi! Si Mario n'est qu'un enfant, ce n'est toujours pas un enfant comme les autres. C'est une fille pour la douceur et la finesse des attentions; et c'est un homme pour le courage, car vous savez ce qu'il a fait et comme, en plus, il est savant pour son âge. Il nous en remontrerait à tous deux!

Oui-dà, ma fille! s'écria de Beuvre en frappant sur son ventre, vous voilà trop coiffée des beaux messieurs de Bois-Doré, et il me semble que je ne suis plus grand'chose à vos yeux. Vous paraissez compter leur chagrin pour beaucoup et mon consentement pour rien, puisque vous me faites la sourde oreille quand je vous parle de Guillaume d'Ars.

—Guillaume d'Ars est un bon ami, répondit Lauriane; mais c'est un trop vieux mari pour moi. Il a trente ans bientôt, connaît trop le monde et me trouverait trop niaise ou trop sauvage. Sa recherche m'eût peut-être flattée avant la paix; il aurait eu quelque mérite à nous offrir l'appui de son nom quand nous étions persécutés. Il en a peu aujourd'hui que nos droits sont reconnus et notre tranquillité assurée. Il en aura encore moins en persistant dans sa demande, à présent qu'il nous sait plus riches que nous ne l'étions.

De Beuvre essaya vainement de faire changer d'avis à sa fille. Il en fut fort contrarié; car, au fond, à âge égal, il eût beaucoup préféré Guillaume à Mario. Un gendre tout adonné à la vie physique et tout porté aux joies faciles et insouciantes lui convenait beaucoup mieux qu'un esprit cultivé et un caractère d'élite.

Lauriane se défendait, tout en se servant à chaque mot de la formule: «Votre volonté sera la mienne.» Mais elle comptait, en parlant ainsi, sur la promesse que son père lui avait faite, depuis son veuvage, de ne jamais forcer son inclination.

De Beuvre, devenu plus âpre aussitôt qu'il était devenu plus riche (cette transformation s'opère tout à coup dans l'âge mûr), avait grande envie de la prendre au mot et de dire: Je veux. Mais il n'était pas méchant homme, et sa fille était à peu près sa seule affection.

Il se contenta de l'ennuyer et de l'attrister beaucoup en lui parlant sans cesse de ces intérêts matériels dont elle l'avait cru si bien détaché lorsqu'il avait entrepris sa dernière croisade huguenote.

Elle ne céda pas, mais consentit, pour ne pas le blesser, à ne point éconduire Guillaume sans de grands ménagements, et à recevoir ses visites jusqu'à nouvel ordre.

LXVI

Les beaux messieurs demeurèrent huit jours sans revenir. Mario avait un peu de fièvre. Lauriane fut inquiète et pleura. Son père ne voulait pas la conduire à Briantes, disant qu'il n'était pas utile de laisser vivre les illusions. Il y eut entre eux un peu de dispute.

—Vous me ferez passer pour une ingrate, disait-elle. Après tant de soins que l'on a eus pour moi là-bas, c'est moi qui devrais aller soigner Mario. Vous y devriez au moins aller tous les jours, mon père. Ils diront que vous les oubliez, à présent que nous n'avons plus besoin d'eux! Ah! que ne suis-je un garçon! j'y courrais à cheval à toute heure; je serais le camarade et l'ami de ce pauvre enfant, et je lui pourrais témoigner mon amitié sans avoir un lien suspendu sur ma tête ou un reproche à encourir!

Elle décida enfin son père à la conduire à Briantes.

Elle trouva Mario assez revenu de son chagrin et guéri de sa fièvre. Il paraissait avoir pris encore une fois son parti d'être enfant. Le marquis était un peu blessé de la conduite de M. de Beuvre. Mais on ne pouvait se garder rancune. Les parents se mirent peu à peu à causer comme si de rien n'était; Lauriane se mit à rire et à folâtrer avec son innocent amoureux.

—Voisin, dit alors de Beuvre à Bois-Doré, il ne me faut point bouder. Votre idée pour ces enfants était pure rêvasserie. Voyez comme ils s'entendent bien ensemble pour les jeux innocents! C'est signe qu'aux jeux d'amour ils seraient en guerre. Songez qu'un trop jeune mari ne se contente pas longtemps d'une seule femme, et qu'une femme délaissée est jalouse et acariâtre. Il y a, d'ailleurs, entre ces enfants, un empêchement auquel nous eussions dû songer: l'un est catholique, l'autre est protestant.

—Ce n'est point là un empêchement, dit le marquis. On se marie à la même Église, sauf à retourner chacun à celle qu'on préfère.

—Oui, oui, c'est fort bon pour vous, vieux incrédule, qui êtes des deux Églises, c'est-à-dire d'aucune; mais pour nous...

—Pour vous, mon voisin? Je ne sais quelle communion vous faites; mais je crois fort en Dieu, et vous n'y croyez guère.

—Peut-être! Qui sait? a dit Montaigne; mais ma fille croit, et vous ne la feriez point céder.

—Elle n'aurait point à céder. Ici, elle a été libre de prier comme elle l'entendait. Mario et elle ont fait leur prière du soir ensemble, et ils n'ont point songé à se disputer. D'ailleurs, Mario serait tout prêt à faire comme moi...

—Oui, à dire comme vous, au temps du bon roi: «Vive Sully et vive le pape!»

—Lauriane ne serait pas plus entêtée de calvinisme, soyez-en bien assuré!

Bois-Doré se trompait. Plus M. de Beuvre s'avouait sceptique, plus Lauriane avait à cœur de se rattacher à la Réforme avec désintéressement. De Beuvre, qui le savait bien et qui cherchait l'occasion de susciter des obstacles, souleva la question pendant le dîner. Lauriane se prononça avec douceur, mais avec une fermeté remarquable.

Le marquis n'avait jamais parlé religion avec elle ni devant elle. Le fait est qu'il n'en parlait avec personne, et trouvait les dieux mi-partie gaulois et païens de l'Astrée très-conciliables avec ses notions vagues sur la Divinité. Il fut chagrin de voir Lauriane se gendarmer de la sorte, et ne put s'empêcher de lui dire:

—Ah! méchante enfant, vous ne seriez pas si entêtée de controverse, si vous nous aimiez un peu plus!

Lauriane n'avait pas vu où son père voulait en venir. Le reproche du marquis le lui fit comprendre. C'était le premier reproche qu'il lui adressât, et elle en fut vivement peinée. Mais la crainte d'irriter son père l'empêcha de répondre comme son cœur l'y portait. Elle baissa les yeux sur son assiette et retint une larme au bord de sa paupière.

Mario qui ne semblait occupé qu'à préparer le dîner délicat du petit chien Fleurial, vit cette larme et dit tout à coup d'un air sérieux, presque viril, qui contrastait avec la puérile occupation de ses mains:

—Mon père, nous faisons de la peine à Lauriane, ne parlons plus de rien. Elle a une tête, et elle a raison. Pour moi, je ferais comme elle à sa place, et je n'abandonnerais pas mon parti dans le malheur.

—C'est bien parlé, mon petit homme! dit de Beuvre, frappé de l'air sage de Mario.

—Et c'est-à-dire aussi, ajouta le marquis, que nous sommes au-dessus de ces vaines discussions. Mon fils a déjà le libre esprit des bons esprits, et ce n'est pas lui qui contrarierait les opinions de Lauriane.

—Les contrarier, non certes, reprit Mario; mais...

—Mais quoi? dit Lauriane vivement; tu ne viendrais pas à les partager, Mario, même par amitié pour moi?

—Ah! ah! si cela était, s'écria de Beuvre, encore frappé d'une idée subite, si l'enfant, avec son nom et ses biens, voulait entrer résolûment dans notre cause, je ne dis pas que je ne conseillerais pas à Lauriane de garder encore quelque temps son bonnet noir.

—Qu'à cela ne tienne! dit le marquis; quand le temps sera venu...

—Non pas! non, mon père! dit Mario avec une fermeté extraordinaire; ce temps-là ne viendra point pour moi. J'ai été baptisé catholique par l'abbé Anjorrant; j'ai été instruit par lui dans l'idée que je devais ne pas changer; et, bien qu'il ne m'ait rien fait jurer à son lit de mort, il me semblerait lui désobéir en ne restant pas dans l'Église où il m'a mis. Lauriane m'a donné l'exemple, je le suivrai; nous resterons comme nous voilà, et ce sera bien. Ça ne m'empêchera pas de l'aimer, et, si elle ne m'aime plus, alors elle aura tort et sera mauvaise.

—Que dites-vous de cela, ma fille? dit de Beuvre à Lauriane; ne vous semble-t-il pas que voilà un petit mari qui, vous voyant brûler, dirait: «J'en suis peiné; mais je n'y peux rien, puisque c'est la volonté du pape?»

Lauriane et Mario discutèrent en enfants qu'ils étaient, c'est-à-dire qu'ils se fâchèrent tout rouge. Lauriane bouda, Mario n'en démordit pas et finit par s'écrier avec feu:

—Tu dis, Lauriane, que tu te ravalerais si tu changeais. Tu me mépriserais donc si je changeais aussi?

Lauriane sentit la justesse de cette réplique et ne dit plus rien; mais elle était piquée comme une petite femme avec qui son amant fait des réserves, et son regard disait à Mario: «Je croyais être plus aimée que je ne le suis.»

Quand elle revint à cheval avec son père, celui-ci ne manqua pas de lui dire:

—Eh bien, à présent, ma fille, ne voyez-vous pas que Mario, ce charmant enfant, est un papiste de la bonne roche, comme feu monsieur son père, qui servait l'Espagne contre nous? Et quelque jour, honteux de la nullité de son vieux oncle, il nous fera bel et bien la guerre! Que direz-vous alors de voir votre mari dans un camp et votre père dans l'autre, s'envoyant des balles ou s'allongeant des horions?

—Vraiment, mon père, dit Lauriane, vous me parlez comme si j'avais marqué le désir de rester veuve, et je n'ai jamais résolu cela. Mais je ne vois pas en quoi M. d'Ars échappera au mauvais destin dont vous faites prédiction! N'est-il pas catholique et grand partisan de la royauté?

—M. d'Ars n'a point de volonté, reprit de Beuvre, et je réponds que nous l'amènerions à toutes nos fins, en toute rencontre. De plus malins que lui ont changé quand la Réforme a eu bonne chance.

—Si M. d'Ars n'a point de volonté, reprit Lauriane, tant pis pour lui, ce n'est donc pas un homme; et si, il a âge d'homme, lui!

Lauriane ne se trompait pas. Guillaume était nul de caractère; mais il était beau garçon, aimable voisin, brave comme un lion, et d'un cœur très-généreux avec ses amis.

Doux et facile au paysan, il se laissait piller sans y regarder; mais aussi il faisait comme les seigneurs de son temps: il les laissait croupir dans l'ignorance et dans la misère. Il trouvait fort beau que les vassaux de Lauriane fussent propres et bien nourris, très-divertissant que ceux de Bois-Doré fussent gros; mais, quand on lui disait qu'à Saint-Denis-de-Touhet, les paysans mouraient comme des mouches dans les épidémies; qu'à Chassignoles et au Magny, ils ne savaient pas le goût du vin ni de la viande, à peine celui du pain; enfin que, dans les pays de Brenne, ils mangeaient de l'herbe, tandis qu'en d'autres provinces, plus malheureuses encore, ils se mangeaient les uns les autres, il disait:

—Que voulez-vous y faire? Tout le monde ne peut pas être heureux!

Et il ne se foulait pas l'esprit plus qu'il ne pouvait pour trouver un remède. Il ne lui fût pas venu en tête de vivre dans ses terres comme Bois-Doré, et d'associer à son bien-être tous ceux qui dépendaient de lui. Il courait à Bourges et à Paris tant qu'il pouvait, et aspirait à un bon mariage pour mener une plus belle vie encore, avec une femme qu'il devait rendre parfaitement heureuse, à la condition qu'elle n'eût pas plus d'entrailles et de cervelle que lui.

Il était l'homme de sa caste et de son temps, et nul ne songeait à le blâmer.

Tout au contraire, Lauriane passait pour une exaltée parpaillote et Bois-Doré pour un vieux fou. Lauriane elle-même ne jugeait pas Guillaume aussi sévèrement que nous; mais elle sentait en lui un manque de fond et de consistance, et, auprès de lui, un ennui insurmontable. Alors le souvenir des jours passés à Briantes lui revenait comme un rêve délicieux. Elle eût volontiers dit: Et in Arcadia ego!

Pourtant elle n'admettait pas l'idée d'être la femme de Mario. Dans ses pensées les plus intimes, elle demeura sa sœur aimée, fière de lui et pleine d'émulation; mais elle ne trouva aucun prétendant à son gré, bien qu'il s'en présentât beaucoup dès qu'on vit son père acheter de nouvelles terres. En comparant involontairement son père, si positif et si calculateur, qui la critiquait souvent dans ses charités, avec le bon M. Sylvain, qui vivait toujours et faisait vivre tout le monde comme dans un conte de fées, elle prit la raison en grippe et devint en secret la fille du monde la plus rêveuse et la plus romanesque, au dire de M. de Beuvre et de ses autres parents des deux religions. On se moquait en famille d'elle et de son ridicule amour, disait-on, pour un enfant en sevrage.

À force de s'entendre dire qu'elle était éprise de Mario, Lauriane, un peu persécutée chez elle, était comme conduite malgré elle à regarder cet amour comme possible. Aussi en admit-elle l'idée lorsque Mario eut quinze ans.

Mais elle repoussa bientôt cette idée, car Mario, à quinze ans, semblait ne pas distinguer encore l'amour de l'amitié. Il était respectueux avec elle dans ses manières, en même temps que familier dans ses paroles à la façon d'un frère bien élevé. Il ne disait pas un mot qui pût faire penser que la passion se fût révélée à lui. Quelquefois seulement, il rougissait beaucoup quand Lauriane arrivait inopinément dans un lieu où il ne l'attendait pas, et il pâlissait quand on parlait devant lui de quelque nouveau projet de mariage pour elle. Du moins, Adamas confiait ces remarques à son maître, et Mercédès à Lucilio. Mais ils se trompaient peut-être. Le jeune garçon grandissait et lisait beaucoup: il éprouvait peut-être certains malaises de la tête et des jambes.

Nous ne dirons qu'un mot sur cette époque où Mario eut quinze ans et Lauriane dix-neuf. Leur existence sédentaire et leurs tranquilles relations offraient sans doute un caractère d'heureuse monotonie qui ne nous permet pas d'en retrouver la trace dans nos archives sur Briantes et la Motte-Seuilly.

Nous y trouvons seulement le mariage de Guillaume d'Ars avec une riche héritière du Dauphiné. Les noces se firent en Berry, et il ne paraît pas que le refus de Lauriane eût mécontenté le bon Guillaume, car elle fut de la fête, ainsi que les Bois-Doré.

C'est une année plus tard, en 1626, que nous voyons la vie de nos personnages se dessiner plus clairement. Ce fut l'époque du baptême de monseigneur le duc d'Enghien (le futur grand Condé) qui hâta pour eux le cours des événements.

Ce baptême eut lieu le 5 mai à Bourges. Le jeune prince avait alors environ cinq ans. Les grandes fêtes qui se firent attirèrent toute la noblesse et toute la bourgeoisie de la province.

Le marquis de Bois-Doré, qui avait enfin gagné, sinon les dangereuses bonnes grâces, du moins la salutaire indifférence de Condé et du parti jésuitique, céda aux désirs de Mario, qui était curieux de voir un peu le monde, aux siens propres, qui étaient de montrer son héritier avec plus d'avantages qu'en 1622, sous le poids d'une situation inquiétante et douloureuse.

LXVII

Une fois décidé, Bois-Doré, qui ne savait rien faire à demi, employa, un mois durant, le génie et l'activité d'Adamas à faire préparer les beaux habits et les riches équipages qu'il voulait exhiber devant la cour et la ville.

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