LA FIN DES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS
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(SUITE)
Cependant le souvenir de Sophie me poursuivoit sans cesse, et mille regrets, dès que j'étois seul, venoient m'assaillir: j'avouerai néanmoins que le doux espoir d'embrasser bientôt mon Éléonore, et peut-être aussi, car le moyen de cacher à mes confians lecteurs la moitié de mes sentimens, peut-être aussi le vif désir de revoir la marquise, adoucissoient un peu mon infortune et contribuoient à me rendre des forces. Les fréquens messages de La Fleur et de Justine m'annonçoient assez que j'étois des deux côtés attendu avec une impatience presque égale; mais, hélas! si jamais vous avez senti combien les passions contrariées deviennent plus ardentes, plaignez l'amant de Mme de Lignolle et l'ami de Mme de B… M. de Belcour, touché des maux qu'il m'étoit permis d'avouer, mais insensible à mes peines secrètes, déploroit avec moi la perte de Sophie et fermoit l'oreille aux plaintes mal étouffées que m'arrachoit l'absence d'Éléonore. Malgré mes sollicitations indirectes, malgré les représentations de la baronne, mon père, cette fois inexorable, s'obstinoit à ne me laisser aucun moment de liberté. Il venoit le matin s'établir dans mon appartement, et m'accompagnoit le soir à la promenade. Ce fut ainsi que ma lente convalescence fut prolongée de huit mortels jours.
Le neuvième étoit le vendredi d'avant Pâques; une superbe matinée promettoit que le dernier jour de Longchamps seroit magnifique. Mme de Fonrose, qui vint dîner avec nous, proposa la promenade au bois de Boulogne. «Nous emmènerons le chevalier», dit-elle à mon père. Trop malheureux pour rechercher les plaisirs bruyans, j'allois m'en défendre; un regard de la baronne m'avertit qu'il falloit accepter, et, M. de Belcour nous ayant un instant quittés, Mme de Fonrose me fit cette confidence d'autant plus agréable qu'elle étoit moins prévue: «Elle y va parce qu'elle espère que vous y viendrez.—La comtesse?—Eh! qui donc? vous aimeriez peut-être mieux que ce fût la marquise?—Non, non. La comtesse! j'aurai le bonheur de la voir!—De la voir, c'est là tout ce que vous demandez?—Tout ce que je demande,… oui,… puisqu'il est impossible de…—De…! interrompit-elle en me contrefaisant; et s'il n'étoit pas impossible de…?—Je serois dans les cieux!…—Dans les cieux! répéta-t-elle encore en affectant le même ton que moi; eh bien, vous irez dans les cieux!… Mais, pour cela, convenons auparavant de ce que vous avez à faire sur la terre. D'abord, ne vous avisez pas de vous enfermer dans une sombre berline avec cette ennuyeuse Mme de Fonrose et cet importun baron de… Vous n'écoutez point?—Si fait, de toutes mes oreilles!—Je le crois: il tremble d'impatience. Il a l'air de vouloir dévorer mes paroles… Vous arriverez sur votre alezan. Quand vous aurez fait une centaine de caracoles à quelque distance du cabriolet où sera votre amie, quand la comtesse aura pu s'enivrer tout à son aise du plaisir de vous voir, avec une grâce infinie, manier votre joli cheval, le sien, qu'elle gouvernera plus mal, ou mieux, prendra tout à coup le mors aux dents. D'abord, sans vous ébranler, vous suivrez de l'œil la fugitive voiture; mais, un moment après, votre cheval aussi vous emportera,… d'un autre côté cependant, Monsieur.—D'un autre côté?—Oui. Mais rassurez-vous. Après de longs détours, au bout d'une heure,… d'une heure entière! au bout d'un siècle! l'animal, qui n'est pas du tout bête, apportera justement Faublas où l'attendra son Éléonore: devinez?—Chez elle, peut-être?—Quelle idée! est-ce bien vous qui me répondez ainsi?… Chez moi, jeune homme. Vous n'y trouverez que le suisse et mon Agathe, deux braves gens qui ne voient, ne disent et n'entendent que ce qu'il me plaît, des gens dont je vous réponds.—Chez vous! que de reconnoissance!…—Vraiment! dit-elle d'un ton presque sérieux, j'espère que vous vous comporterez comme des gens raisonnables. Si je croyois que vous fissiez seulement des enfantillages, je ne vous permettrois que l'entrée de mon salon. (Elle se mit à rire.) Mais je vous connois tous deux, vous emploierez votre temps… à des choses importantes… Vous ferez une, ou deux, ou trois charades… Que sais-je, moi, tout ce dont Faublas est capable! Tenez, voilà la clef de mon boudoir… Ah çà! mais, pourtant, n'allez pas déplacer tous les meubles. Mes femmes, que je n'ai point accoutumées à des déménagemens, ne sauroient que penser. Ma réputation… Je tiens beaucoup à ma réputation…»
M. de Belcour rentra; nous parlâmes encore de Longchamps: je témoignai la plus grande envie d'y paroître à cheval. Mon père observa que trop d'exercice pourroit m'être nuisible; mais il ne fit plus d'objection quand je lui représentai que la plus grande fatigue me seroit épargnée, s'il vouloit bien me donner une place dans sa voiture jusqu'au-dessus de la grille de Chaillot. Ce fut encore plus loin, ce fut à l'entrée du bois même que Jasmin alla m'attendre avec mon cheval. Le baron, à l'instant où je quittois son carrosse, reconnut la Porte-Maillot, et, comme s'il eût pressenti la rencontre hasardeuse que j'allois faire: «Voilà, dit-il avec un profond soupir, un endroit qui sera toujours présent à ma mémoire: j'y ai passé un des momens les plus pénibles et les plus doux de ma vie.»
Aussitôt je cherchai Mme de Lignolle, et je ne tardai pas à la rencontrer; et bientôt elle vit, avec une joie difficile à rendre, elle vit son amant passer auprès de sa voiture. Vous, jeunes gens, qui jouissez des triomphes de Faublas, préparez-lui vos plus grandes félicitations. Lui, qu'enivroit déjà le plaisir d'admirer la comtesse et d'être admiré d'elle, eut encore le bonheur d'entendre plusieurs personnes, en la regardant, s'écrier: «O la charmante petite femme!» S'ils m'avoient donné quelque attention, ceux qui lui faisoient ce compliment si doux à mon oreille, ils auroient pu remarquer que je les remerciois par un sourire, par un sourire orgueilleux qui sembloit leur répondre: «C'est mon Éléonore cependant! elle est à moi, cette femme que vous trouvez charmante!» et, sans m'en apercevoir, je répétois: «Charmante petite femme!… charmante!…» Il est bien pour elle, cet éloge! pour elle seule! Ses habits, sa voiture, ses gens, ne le partagent pas… Ses gens? Elle n'a qu'un domestique, le confident de nos amours, le discret La Fleur. Sa voiture? c'est tout uniment le petit cabriolet qui me l'amena dans la forêt de Compiègne. Ses habits? ils ne sont jamais ni recherchés ni riches, mais toujours frais et jolis. Elle est venue ici comme elle reste chez elle, parée surtout de ses attraits. Comme elle lui va bien, cette robe de linon, moins blanche que sa peau! que j'aime à lui voir, au lieu de diamans, ces fleurs, touchans symboles de son adolescence à peine commencée; ces violettes printanières et ce précoce bouton de rose qu'on diroit sans aucun art jetés dans sa chevelure! Ah! jusqu'au milieu des pompes du monde, que j'aime à reconnoître, dans les plus simples atours et dans le plus modeste équipage, la bienfaitrice de mille vassaux!
Mais, dans la longue et double file des voitures, où le hasard persécuteur lui avoit-il fait prendre une place? le superbe whisky dont elle est précédée, quelle déesse porte-t-il? quelle nymphe occupe le brillant phaéton qui vient immédiatement après la comtesse?
Je vais d'abord au magnifique char: une femme superbe y paroît dans tout le faste de sa parure, dans tout l'éclat de sa beauté. Sa première vue impose à tous le silence de l'admiration; les courtes exclamations de l'enthousiasme s'élèvent ensuite; puis succède un léger murmure, puis on entend chacun se répéter: «Oui, la voilà, c'est elle, c'est la marquise de B…!
Qui lui disputoit cependant les honneurs de Longchamps? la jolie femme du phaéton. Négligemment assise dans une conque lilas plaquée d'argent, elle manie avec abandon des guides si riches qu'on ne croit point que ses mains délicates puissent longtemps en soutenir le poids. Elle paroît, en se jouant, retenir quatre chevaux isabelles, à tous crins, superbement enharnachés, couverts de rubans et de fleurs, quatre fringans chevaux qui, relevant fièrement leurs têtes, de leurs pieds frappant la terre, et couvrant leurs mors d'écume, semblent s'indigner qu'une femme et un enfant[1] aient la témérité de les conduire. Tout le monde voit bien que la nymphe a moins de contenance que de manières, et moins de fraîcheur que d'éclat; mais personne ne sauroit dire s'il y a plus d'indécence dans son maintien que de friponnerie sur sa figure; s'il y a plus de richesse que d'élégance dans le luxe effréné de son équipage et de ses habits. Cependant, ô Madame de B…! cette femme maintenant chargée de panaches, de diamans et de broderies, promenée sur un char triomphal, environnée de jeunes seigneurs et poursuivie des joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous deviner que c'est la petite fille qui fut pendant un an votre servante? M. de Valbrun s'est donc ruiné?
Je passai plusieurs fois devant le whisky de Mme de B…: elle eut l'air de ne me pas voir, j'eus la discrétion de ne la pas saluer; mais, curieuse apparemment de savoir si j'étois là pour elle, la marquise promena de toutes parts ses regards inquiets. En se retournant, elle reconnut, dans son cabriolet modeste, Mme de Lignolle, qu'elle honora d'un gracieux sourire, et sur son char de triomphe Mme de Montdésir, qu'elle humilia d'un coup d'œil protecteur. Il y a tout lieu de penser que Mme de B…, si près de la comtesse dont elle connoissoit les jalouses vivacités, et non loin de Justine qui pouvoit se permettre quelques familiarités imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est du moins certain, c'est qu'à l'instant même elle sortit des rangs pour aller prendre la file un peu plus haut. Peut-être aussi fut-elle déterminée à cette espèce de fuite parce qu'elle aperçut de loin son mari qui sembloit piquer droit vers moi.
Mon premier mouvement fut de rebrousser chemin pour éviter le malencontreux cavalier; mais, par réflexion, craignant, sans doute assez mal à propos, qu'il ne me soupçonnât d'une lâcheté, je pris le parti de continuer ma route. Je crus même devoir ne plus aller qu'au petit pas et regarder fièrement l'ennemi qui s'approchoit. J'étois pourtant bien résolu, comme on le devine, à laisser passer M. de B…, s'il ne m'abordoit pas.
Il m'aborda. Je suis, Monsieur le chevalier, charmé du hasard…—N'achevez pas, Monsieur le marquis, je vous entends; mais que signifie ce mot hasard, je vous en prie? Il n'est pas, ce me semble, tout à fait impossible de me rencontrer dans le monde, et quiconque d'ailleurs a quelque chose de pressant à me dire est toujours sûr de me trouver chez moi.—Vraiment! je voulois y aller chez vous!—Qui a pu vous en empêcher?—Qui? ma femme.—Eh bien! Monsieur, vous croyez donc que madame la marquise a mal fait?—Pas trop mal, dans un sens. Elle avoit ses raisons…—Ses raisons?—Pour m'engager à ne pas vous faire ma visite; moi, j'avois les miennes pour désirer du moins de vous joindre quelque part, Monsieur le chevalier.—La rencontre est donc, comme vous disiez tout à l'heure, fort heureuse.—Oui, parce que je vais avoir avec vous une explication…—Ah! tout à l'heure si vous le voulez, Monsieur le marquis!—De tout mon cœur.—Sortons de la foule.—Sortons… Mais je vous demande bien pardon.—Et de quoi?»
En m'en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser de saluer Mme de Lignolle, et de tâcher de lui faire comprendre par mes signes que j'allois bientôt revenir.
«Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit M. de B…; c'est apparemment cette jolie femme du phaéton qui vous occupe? Je vous dérange.—Ah! laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.—Je ne plaisante point!… Arrêtons-nous ici.—Ici! nous serons mal.—Pourquoi? personne ne nous entendra.—Mais tout le monde pourra nous voir!—Qu'importe?—Qu'importe!… Enfin, comme il vous plaira, Monsieur… Vous avez donc vos pistolets?—Mes pistolets?—Sans doute. Ni vous ni moi n'avons d'épée.—Eh! pourquoi donc faire des pistolets et des épées, Monsieur le chevalier?—Comment, pourquoi faire? Est-ce qu'il n'est pas question de nous battre?—Nous battre! au contraire, Monsieur. C'est que je me repens de m'être déjà battu avec vous.—Bon!—Je me repens de vous avoir fait une mauvaise querelle.—Ah!—D'avoir causé votre exil.—Ah! ah!—Et, par suite, votre emprisonnement.—Monsieur le marquis!… vous conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela!—Voilà pourquoi je vous cherche depuis que vous êtes sorti de la Bastille.—En vérité, vous êtes trop bon!—Et, comme je vous l'ai dit, j'aurois même été chez vous, si ma femme…—Madame la marquise a très bien fait de vous le déconseiller; c'eût été pousser trop loin…—Je ne sais pas! Un galant homme ne sauroit trop vite et trop bien réparer une offense. Voilà mon avis, à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience: je suis vif, je m'emporte sur un mot, je me fâche avant de m'expliquer; mais l'instant d'après je reviens et je conviens franchement de mes torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je gagne à être connu, je suis dans le fond un bon diable.—Vous m'en voyez convaincu.—Bien! mais dites que vous me pardonnez.—Vous vous moquez!—Dites-le, je vous en prie.—Jamais! jamais je ne pourrai…—Vous ne me pardonnerez jamais?—Ce n'est pas cela que…—Écoutez-moi. Je vous ai avoué mes torts, je ne dois pas non plus vous dissimuler mes services: c'est moi qui vous ai fait sortir de la Bastille.—Vous, Monsieur le marquis?—Moi-même. Je me suis mis aux genoux de ma femme pour obtenir d'elle qu'elle sollicitât votre liberté.—Et vous avez pu l'y résoudre?—Vraiment ce n'a pas été sans peine! mais il faut lui rendre justice: ensuite, elle a pris cette affaire à cœur autant que moi. Elle a pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont vous n'avez pas d'idée!—On dit qu'elle est bien avec le nouveau ministre?—Au mieux! ils s'enferment ensemble pendant des heures entières… C'est une femme de mérite que ma femme… Je la connoissois bien quand je l'ai épousée; sa figure promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout ce que promettoit sa figure… A propos, si vous désirez quelque emploi, quelque pension, quelque lettre de cachet…—Sensiblement obligé.—Vous n'avez qu'à parler! Mme de B… aura une conversation particulière avec…—Je vous rends mille grâces!—Pour en revenir à nous… Mais vous ne m'écoutez point?—Je regarde là-bas cette vieille dame!… N'est-ce pas la marquise d'Armincourt?—Je ne la connois pas.—Oui, c'est elle… Monsieur le marquis, ne tournons plus les yeux de ce côté-là.—J'entends, vous ne vous souciez pas d'être obligé d'aller faire votre cour à cette douairière?—Pas infiniment.—Pour en revenir à nous, je vous ai donc fait sortir de la Bastille; et puis n'avois-je pas eu déjà ce que je méritois? ne m'aviez-vous pas donné ce fier coup d'épée…?—Je ne me consolois pas d'y avoir été forcé, je vous assure.—Oh! c'étoit un maître coup d'épée, celui-là! savez-vous bien que j'en ai pensé mourir?—C'eût été pour moi, je vous en donne ma parole d'honneur, un éternel sujet de chagrin.—Vous ne m'en vouliez donc pas?—Pas du tout.—Comment, en ce cas-là, refusez-vous aujourd'hui de me pardonner?—Moi, je ne demande pas mieux.—Monsieur le chevalier, j'en suis ravi d'aise!—Et vous, Monsieur le marquis, vous me pardonnez donc aussi?—Si je vous pardonne! mais, de l'aveu de ma femme elle-même, vous n'avez eu dans toute cette affaire que de très légers torts avec moi… et avec elle,… mais très légers.»
Cette conversation, qui d'abord ne m'avoit paru que fâcheuse, m'amusoit maintenant et piquoit ma curiosité; mais je sentois que Mme de Lignolle, déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre mon retour avec une mortelle impatience, et pourroit, s'il tardoit longtemps, faire une étourderie. «Monsieur le marquis, nous voilà d'accord, rentrons dans la foule.—Nous causerions ici plus à notre aise.—Nous serons tout aussi bien là-bas.—Je le disois bien que la jolie fille lui tenoit au cœur!» s'écria M. de B…
En effet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton que je le reconduisis; mais ce fut la dame du cabriolet qui s'attira tous mes regards, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle parut enchantée de me revoir; cependant il m'étoit aisé de m'apercevoir que cet étranger dont elle me voyoit suivi l'inquiétoit. Mme de Montdésir aussi parut excessivement flattée du nouvel hommage que j'avois l'air de lui rendre en revenant une seconde fois grossir le nombre de ses adorateurs; mais, aussitôt qu'elle eut reconnu son ancien maître dans le cavalier qui m'accompagnoit, elle étouffa quelques éclats de rire, pour lui lancer, comme à moi, des coups d'œil très significatifs. Cependant le marquis, revenant à sa première idée, me disoit:
«Vous n'avez eu, par rapport à la marquise et par rapport à moi, que des torts très légers, de ces torts que tout autre jeune homme…—N'est-il pas vrai, Monsieur, qu'à ma place tout autre eût fait de même que moi?—Sans doute. Mais c'est M. de Rosambert qui, dans tout cela, s'est conduit on ne peut pas plus mal; aussi nous resterons brouillés jusqu'à la mort. M. Duportail a bien, de son côté, quelques petits reproches à se faire.—Vraiment! oui…—Vous en convenez donc?—Assurément.—Ce fatal jour que je vous rencontrai tous aux Tuileries, M. Duportail devoit conserver plus de présence d'esprit, me tirer à part, m'avertir que l'honneur et le repos de toute une famille l'obligeoient à ce mensonge… Pouvois-je deviner, moi?—Certainement non.—Mademoiselle votre sœur aussi n'auroit pas mal fait d'essayer de me glisser un mot à l'oreille; mais la jeune personne avoit peur, son père étoit là! Vous, Monsieur le chevalier…—Ah! moi…—Voyons! que voulez-vous dire?—Non, non, parlez.—Après vous.—Point du tout; Monsieur le marquis, je vous ai interrompu.—Cela ne fait rien! dites.—Dites vous-même.—Je vous en prie!—Je vous le demande en grâce.—Eh bien! vous, Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune confidence. D'abord il ne vous convenoit pas de m'accuser les petits écarts de mademoiselle votre sœur… Ceci vous fait de la peine?… Oh! ne me croyez pas capable de causer! J'ai donné ma parole d'honneur… Et gardez-vous d'en vouloir à la marquise: je ne lui ai point surpris vos secrets d'abord! Ce n'est pas non plus pour le plaisir de parler qu'elle me les a confiés.—Je le crois, je crois madame la marquise incapable d'une maladresse ou d'une indiscrétion.—Incapable! c'est le mot… Les étourderies de mademoiselle votre sœur, une dangereuse plaisanterie que vous avoit conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge de M. Duportail, avoient à mes yeux étrangement compromis la marquise. J'accusois ma femme… Oh! je lui en ai demandé cent fois pardon, et je me le reproche encore tous les jours… J'accusois ma femme,… la femme la plus sage! Si c'étoit seulement par principes, on pourroit s'en défier;… mais chez elle, ajouta-t-il très bas, la sagesse est solide; elle tient à un tempérament de glace: car, le croiriez-vous? c'est par pure complaisance que Mme de B… me donne de temps en temps une nuit, à moi qui suis son mari et qu'elle adore!… Je l'accusois cependant! Il a donc fallu que, pour se justifier, elle me contât vos petits chagrins de famille,… que je savois à peu près.—Enfin, Monsieur le marquis, ce qui me fait grand plaisir, c'est de vous entendre convenir que je ne devois pas vous avouer les écarts de Mlle Duportail.—Ne dites donc plus Duportail! vous voyez que je suis au fait!—De Mlle de Faublas, puisque vous le voulez.—Bon!… D'abord, vous ne le deviez pas; et puis, si vous aviez eu l'air de solliciter une explication, moi qui, dans ma colère, brûlois d'en venir aux mains, j'aurois été peut-être assez injuste pour vous soupçonner de manquer de courage. Or, un jeune homme ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa première affaire; et, dans celle-ci, je l'ai dit à la marquise, qui s'est vue forcée de le reconnoître, vous vous êtes en tout point montré comme le plus brave des hommes… Oui, vous êtes plein de cœur! et quiconque s'y connoît le voit dans votre physionomie… Oh! j'ai pour vous beaucoup d'estime, et ma femme aussi… Tenez, je vous engagerois à nous venir voir; mais le public est si bête! quand une fois il lui a plu de donner à telle femme tel amant, il n'en revient pas. Je trouve quantité de gens qui ne mettent que de la complaisance à ne me point contredire quand je leur affirme que je ne suis pas… Vous le leur protesteriez vous-même, qu'ils ne vous croiroient pas davantage! et cependant personne, excepté la marquise, ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez un peu l'extrême différence: à présent que je suis tranquille sur votre aventure, vous et cent mille autres jeunes gens plus aimables, s'il y en a, pourroient à la file se donner à tous les diables avant de me persuader qu'ils ont obtenu les faveurs de la marquise. Je vous ai déjà dit combien de raisons me font croire à la sagesse de Mme de B…; il y en a encore une qui me paroît, seule, aussi forte que toutes les autres ensemble: je m'avise quelquefois de me regarder au miroir, et je ne trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul trait qui annonce que je puisse être… Que diable! M. de B… ne voit pas du tout qu'il ait la figure d'un sot! et M. de B… s'y connoît!… Ah çà! mais donnez-moi donc un peu d'attention. Depuis une heure il ne m'écoute que d'une oreille! Il a toujours les yeux tournés sur la jolie fille!… Il me semble aussi que, de temps en temps, elle vous regarde? En vérité, elle vous lorgne!—Point du tout, Monsieur le marquis, c'est vous qu'elle agace.—Oh! que non! vous êtes plus joli garçon que moi. Ce n'est pas qu'à votre âge je n'aie été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant l'avantage de la première jeunesse… Pourtant, je crois que vous ne vous trompiez pas! je crois que j'ai ma part des œillades que lance la princesse!… Je vous avouerai franchement qu'elle commence à me tourmenter un peu. C'est pour moi du tout neuf au moins; il faut que cela soit très nouvellement sur le trottoir! Dites-moi son nom.—Son nom?… je l'ignore.—Et sa demeure?—Je ne la sais pas.—Mais pourtant vous la connoissez?—Ah! comme on connoît ces filles-là! de réminiscence!… Oui, je crois me rappeler que j'allois assez fréquemment souper dans une maison tierce où quelquefois, la trouvant sous ma main, je lui faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le même temps que j'avois cette fantaisie pour une certaine Justine, vous savez?—Oui! oui! une des femmes de la marquise, cette petite dévergondée, que vous veniez commodément caresser jusque dans mon hôtel. Oh! Monsieur le libertin, j'ai été trop bon chez ce commissaire!—Monsieur le marquis, vous direz tout ce qu'il vous plaira, je ne puis me persuader que cette beauté-là vous soit tout à fait inconnue. Faites-moi donc le plaisir de vous en approcher davantage et de la regarder comme il faut.—Ma foi, vous avez raison; j'ai vu quelque part ce visage chiffonné. Tout à l'heure nous parlions de Justine; cette petite fille en a un faux air.—Il me semble que la ressemblance est grande.—Grande? non.—Moi, je le trouve.—Oh! mais, vous, s'écria-t-il avec feu, vous n'êtes pas physionomiste!… Puisqu'il est question de ressemblance, savez-vous deux individus entre lesquels il y en a une frappante? Mademoiselle votre sœur et vous. Ah! parlez-moi de cela, par exemple! Le plus habile en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier du royaume pour la science physionomique, je m'y suis mépris!… plusieurs fois!… plusieurs fois mépris! Il paroît que mademoiselle votre sœur aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée, pâle, exténuée, on s'aperçoit bien que ce n'est pas vous; mais, lorsqu'elle est dans ses jours de santé, le diable vous verroit l'un à côté de l'autre qu'il ne sauroit dire quelle est la fille et quel est le garçon! A propos, parlerez-vous à mademoiselle votre sœur de notre rencontre?—Si cela peut vous être agréable…—Oui, faites-moi le plaisir de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos auxquels son premier déguisement a donné lieu, je l'aime toujours de tout mon cœur; et, quoique monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de toute mon estime. Dites même à M. Duportail que je ne lui en veux pas beaucoup, pas…—Monsieur le connoisseur, voyez dans ce cabriolet qui précède le phaéton, voyez un peu cette jeune femme; voilà ce que c'est qu'une figure! voilà ce qu'on peut appeler une charmante petite personne! bien moins parée que l'autre, et bien plus jolie! et ça n'a pas l'air d'une fille…—Une femme comme il faut, parbleu! Je connois cette livrée. Au reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien aise de vous avertir que depuis longtemps aussi cette dame nous regarde; et beaucoup, et souvent!… Tenez! ne diroit-on pas qu'elle veut nous parler?»
Il est vrai que Mme de Lignolle perdoit patience, et tâchoit de me faire entendre par ses signes qu'il falloit enfin, à quelque prix que ce fût, me débarrasser de cet importun cavalier, pour la venir joindre incessamment au lieu du rendez-vous où, lassée d'attendre, elle alloit courir. Plusieurs fois, emportée par son impétuosité naturelle, la comtesse se montra tout entière hors de sa voiture. Cependant Mme de Montdésir, du haut de la sienne, put remarquer les impatiences d'une rivale; je ne crois pas qu'alors il lui fût possible de voir que c'étoit Mme de Lignolle qui lui enlevoit mon attention; mais sans doute elle le soupçonna. Ce fut pour s'en assurer qu'elle fit sur-le-champ donner à son jockey l'ordre un peu trop hardi de quitter son rang et d'essayer de couper le cabriolet. Il ne put le couper; mais durant quelques secondes il marcha tout auprès, sur la même ligne, et puis le devança de quelques pas. Justine, qui reconnut alors Mme de Lignolle, se permit de la saluer d'un air insolemment familier; elle osa même, en la regardant avec affectation, pousser d'impertinens éclats de rire. Je fus indigné! j'allois… Je ne sais pas tout ce que j'allois faire! La comtesse ne me laissa pas le temps de la compromettre en la vengeant. Trop vive pour endurer tranquillement un affront pareil, la comtesse aussitôt cria gare, poussa son cheval, d'un coup de fouet coupa le visage de Mme de Montdésir, et, du même temps, accrocha le léger phaéton si bien et si ferme qu'elle mit en pièces l'une de ses roues. Le char versa, l'idole fut culbutée; je craignis un moment qu'elle ne se brisât la face contre terre. Heureusement que, dans sa chute, Justine, par un mouvement machinal, jeta ses bras en avant, de sorte qu'aux dépens de plusieurs meurtrissures ses mains sauvèrent quelques contusions à son visage, déjà bien maltraité. Mais, par un accident qui devint comique, il arriva que les pieds de la nymphe restèrent, je ne sais comment, retenus en haut de son char: or, dans cette posture, rien ne put empêcher les jupes de retomber sur les épaules en découvrant une autre partie, et, le malin zéphyr ayant à propos soulevé la fine toile qui seule restoit alors sur la blanche peau, Mme de Montdésir fit voir… Respectons les bizarreries de la langue: il seroit grossier de nommer par son nom ce que Mme de Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce qu'il m'est permis de dire: c'est que toute l'assemblée, trouvant ce nouvel Antinoüs[2] fort joli, applaudit à son apparition par de grands claquemens de mains.
Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la désolée personne; et moi-même, aussitôt calmé par le touchant spectacle de son infortune, je mis pied à terre pour l'aller secourir. «Attendez, me dit M. de B…, j'y vais avec vous: car je la plains, et, je vous le répète, j'ai vu cette figure-là quelque part.—Oh! pour celui-là, Monsieur le marquis, je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes aussi trop bon d'appeler cela une figure! Au reste, que vous vous obstiniez ou non à soutenir que c'en est une, je vous déclare qu'elle est un peu de ma connoissance; et, quant à vous, je doute que vous l'ayez jamais vue.»
Lorsque je me trouvai près de Justine, on l'avoit déjà remise sur ses pieds. «Ah! s'écria-t-elle en me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme elle vient de m'équiper!» Je l'interrompis, je lui dis bien bas: «Ma chère enfant, tu n'as que ce que tu mérites, mais ne t'avise pas de nommer la comtesse, car, sur mon honneur, tu n'en serois pas quitte à si bon marché.—Ah! Monsieur de Faublas, vous croyez qu'elle a bien fait?» reprit Justine au désespoir.
Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom, plusieurs voix le répétèrent: aussitôt il circula dans l'assemblée, et vola de bouche en bouche. La foule qui environnoit Mme de Montdésir me pressa tout à coup, de manière qu'à peine le marquis et moi nous eûmes la liberté de remonter à cheval, et qu'il fallut aller au petit pas. Le nombre des curieux ne fit à chaque instant que s'accroître. Jeunes gens et vieillards, hommes et femmes, piétons et cavaliers, tout accourut, tout vint se jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s'arrêtèrent. Aucun des héros de la patrie, d'Estaing, La Fayette et Suffren, et mille autres, au retour des plus glorieuses expéditions, ne virent autour d'eux, dans les promenades publiques, une affluence plus prodigieuse. Et pourtant ce n'est, ô de toutes les nations la plus légère, ce n'est qu'à Mlle Duportail que vous prodiguez tant d'honneurs!
Quel jeune homme assez maître de lui, quel jeune homme cependant eût repoussé le charme de ce triomphe? un moment j'en fus enivré; un moment je sentis quelque orgueil à la vue de tant de jeunes gens qui, renommés dans l'art de plaire et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les femmes! Ce fut avec transport que je me vis l'objet de leur attention! Le vif désir d'en être plus digne dut prêter à mon maintien plus de grâces, à ma figure plus d'expression. Et d'un regard plus doux je dus répondre à leurs caressans regards, qui sembloient me promettre à jamais d'heureux engagemens! Et, d'une oreille plus avide, je dus recueillir leurs enchanteurs éloges qui me décernoient sur tous le prix de la beauté!
Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une erreur: le vain prestige ne dura guère. Faublas pouvoit-il s'arrêter à Longchamps, pouvoit-il y rester longtemps, retenu par les illusions doublement trompeuses de l'amour-propre et de la coquetterie, quand l'amour, l'impatient amour, l'attendoit à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et de plus solides jouissances?
«Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous débarrasser de la foule?—J'y consens, me répondit-il; mais dites-moi donc comment il se fait que vous soyez connu de tant de monde?—Vous savez ce que c'est que ce pays-ci! Tout ce qui n'est pas absolument ordinaire y fait du bruit, et vous donne pendant vingt-quatre heures une espèce de réputation: notre combat, mon exil, ma prison.» Il m'interrompit: «Me suis-je trompé? n'est-ce pas mon nom…?—Oui, c'est votre nom qui vient de retentir à mes oreilles; et, tenez, voilà que deux cents personnes le crient.—Deux mille! répondit-il avec une grande joie; mais, pour moi, cela ne m'étonne pas, je suis très répandu.—Le bruit va toujours croissant. Bon Dieu! quel tintamarre!—C'est que tous ces gens-là sont bien aises de nous voir ensemble! Oui, je vois sur leurs physionomies qu'ils sont bien aises. C'est une chose charmante pour eux d'être sûrs que nous voilà réconciliés. En effet, c'étoit bien dommage que les deux hommes de France les plus…—Monsieur le marquis, je crois, comme vous le dites, qu'ils sont bien aises; mais dépêchons-nous d'échapper à leurs applaudissemens.»
Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes leurs forces; et c'étoit visiblement à M. de B… que s'adressoient leurs applaudissemens maintenant dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus joyeux de leurs gaietés que je n'avois été fier de leurs hommages. Ce fut bien malgré moi, mais au grand contentement de mon compagnon illustre, qu'il fallut suivre les flots de cette multitude jusqu'à l'extrémité de la file. Là, je parvins, non sans beaucoup de peine, à m'ouvrir un passage dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs. Là, je fis mes adieux à M. de B…, qui, ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon cheval de toute la vitesse du sien. D'autres cavaliers aussi se mirent à galoper sur ses traces; mais ce n'étoit point à lui qu'ils en vouloient, puisque, l'ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité de leur course. Je conservai quelque temps l'espérance de leur échapper par la fuite; mais, comme, après de longs et inutiles détours, je me vis sur le point d'être atteint, il me parut nécessaire d'essayer des moyens peut-être plus puissans pour écarter ces indiscrets persécuteurs.
Je me retournai sur eux, c'étoient des pages, j'en comptai huit: «Messieurs, que puis-je faire pour votre service?—Nous permettre de vous voir et de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu.—Messieurs, vous êtes bien jeunes, mais pourtant vous devez être raisonnables. Pourquoi donc, je vous prie, hasarder avec un galant homme une mauvaise plaisanterie qui peut avoir des suites fâcheuses?—Ce n'est point une plaisanterie, répliqua l'étourdi qui s'étoit chargé de porter la parole, nous serions désolés de vous offenser; mais, en vérité, nous mourons d'envie d'embrasser Mlle Duportail.—Non, dit un autre plus avisé, pas Mlle Duportail, mais le généreux vainqueur du marquis de B…»
Tandis qu'ils me parloient, je promenois sur la campagne des regards inquiets; je l'entrevoyois déjà ce fâcheux marquis! il s'approchoit à vue d'œil, et je tremblois pour mon rendez-vous. «Messieurs, je ne connois pas Mlle Duportail; mais, tenez, le temps me presse, finissons: s'il faut absolument que Faublas soit à la ronde embrassé, j'y consens, à condition cependant que vous allez attendre, arrêter et retenir sous quelque prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier que vous pouvez apercevoir d'ici. Vous me rendriez même un plus grand service si, pour plus de sûreté, vous vouliez l'engager à reprendre avec vous le chemin de Longchamps.»
Comme je parlois encore, un homme assez mal vêtu, que d'abord j'avois pris pour le laquais de l'un de ces jeunes gens, s'approcha de moi d'un air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu qu'il tenoit enfoncé sur ses yeux, je reconnus M. Després, le cher docteur de Luxembourg. Il me dit bien bas: «Je ne veux pas vous embrasser, moi; mais j'accours pour vous annoncer que Mme de Montdésir vous prie instamment de passer un instant chez elle.—Mme de Montdésir!… oui, oui, je comprends!… Mon cher, dites que j'en suis au désespoir, mais qu'il m'est absolument impossible de me rendre à son invitation avant deux bonnes heures.»
Cependant mes écervelés de pages tous ensemble me promirent d'arrêter et de remmener avec eux l'importun cavalier, qui n'étoit plus qu'à très peu de distance. Ils me le promirent, ils m'embrassèrent, ils me virent avec regret m'éloigner le plus vite possible.
Il étoit temps que j'arrivasse, Mme de Lignolle trouvoit les momens bien longs. Dès qu'elle me vit, elle m'accabla de reproches. «Mon amie, que vous êtes injuste! est-ce ma faute si cette femme a l'audace…?—Oui! c'est votre faute. Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures? Pourquoi m'avez-vous fait pour cette Mme de Montdésir une infidélité?—Bon! vous allez rappeler une querelle oubliée!—Oubliée? jamais! De ma vie je n'oublierai que j'ai sottement baisé la main de cette impertinente,… qui ose aujourd'hui se prévaloir…—Vous venez de l'en punir. Vous l'avez défigurée.—J'aurois dû la tuer!—Peu s'en est fallu. Elle est tombée du haut en bas de sa voiture brisée…—Du haut en bas! s'écria la comtesse avec beaucoup d'inquiétude. Mon Dieu! je l'ai peut-être dangereusement blessée?—Non; mais…»
Ici, pour calmer tout à fait Mme de Lignolle, je me hâtai de lui raconter la déconvenue de Justine; et je vous laisse à penser combien mon récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive dans ses gaietés comme dans ses fureurs. Je craignois qu'à force de rire elle ne suffoquât. Je la serrai dans mes bras, croyant que l'heure du raccommodement étoit venue. Je me trompois: la cruelle Éléonore repoussa son amant. «Vous serez toujours, me dit-elle en reprenant sa colère, toujours le plus ingrat des hommes!… Depuis un siècle je péris d'amour et d'impatience; cependant c'est à moi qu'il laisse le soin d'inventer quelque moyen de nous réunir!—Mon amie, c'est inutilement que j'en ai tenté plusieurs.—Enfin je trouve un expédient favorable, je vole à ce Longchamps qui m'ennuie, j'y vole pour voir Faublas, uniquement pour le voir! il y vient en effet, mais afin d'avoir l'occasion de faire en même temps sa cour à mes deux rivales!—Éléonore, je te jure que non.—Et, pour comble de perfidie, le barbare! il arrange tout cela de manière que moi, dont la jalousie déchire le cœur, je me trouve justement placée entre mes deux mortelles ennemies!—Quoi! vous prétendez que c'est encore ma faute?—Oui, tâchez, menteur que vous êtes, tâchez de me persuader que c'est le hasard qui a voulu que la voiture de Mme de B… précédât la mienne.—Éléonore, je t'en donne ma parole d'honneur.—Elle a bien fait de s'en aller cette Mme de B…! vous avez bien fait de ne la pas suivre! je venois de l'entrevoir! Un moment plus tard je vous donnois à tous deux une leçon dont vous vous seriez souvenus!—Mon amie, si pourtant j'y étois venu pour elle, ne l'aurois-je pas suivie?»
Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle m'embrassa; mais tout d'un coup: «Non, non! s'écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue! C'est donc parce qu'il vous a fallu nécessairement secourir Mme de Montdésir que vous me faites attendre ici depuis près d'une demi-heure?—Non, mon amie; j'ai été longtemps retenu par cet importun cavalier…—Qui vous parloit avec tant de feu, et que vous paroissiez entendre avec tant de plaisir?—De plaisir? non.—Que vous disoit-il donc de si beau, ce monsieur?—Il m'entretenoit de ma sœur.—Il la connoît?—Oui, c'est un parent…—Un parent?… mais cette fois je vous crois… parce que je l'ai bien examiné pour m'assurer si ce n'étoit pas encore quelque femme déguisée. Oh! vous ne m'attraperez plus, j'y prendrai garde, allez!—A propos, mon amie, dis-moi, n'as-tu pas vu ta tante à Longchamps?—Non, je ne voyois que toi; mais vous, Monsieur, vous avez pu faire attention à tous ceux qui vous entouroient.—J'ai fait attention à la marquise, parce qu'il m'a semblé qu'elle me regardoit.—Heureusement pour nous, dit la comtesse, elle n'a pas ses yeux de quinze ans.—Éléonore, si pourtant elle m'avoit reconnu?—Oh! que non, s'écria-t-elle… Faublas, ce seroit un grand malheur;… mais… mais il faut espérer que non.»
Déjà la comtesse me parloit d'un ton plus doux, et je l'eus bientôt persuadée de toute mon innocence. Alors elle parut avec transport m'entendre lui répéter cent fois les protestations d'un fidèle amour; mais je fus non moins affligé que surpris quand je vis qu'elle en refusoit les preuves. «Non! non! disoit-elle d'un ton absolu… Tu pleures, mon ami! Pourquoi donc?—Parce que vous ne m'aimez plus comme autrefois!—Davantage, Monsieur!—Autrefois jamais un refus…—Oui, lorsque vous n'étiez pas malade!… Tu pleures?… voyez donc, qu'il est enfant!»
Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à ses genoux pour essuyer et baiser mes larmes.
«Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de la peine… Écoutez donc, mon ami; je me souviens du jour que dans mes bras vous avez perdu connoissance; votre maladie vous a encore bien fatigué depuis, ta convalescence ne fait que commencer: veux-tu mourir? Dame! vois, je mourrois aussi… Là, vraiment, ne seroit-ce pas dommage? tous deux si jeunes et nous aimant si bien! Ah! je t'en prie, Faublas, ne mourons que le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer le plus longtemps possible. Vous riez, Monsieur? est-ce que j'ai l'air risible, quand je parle raison?… Eh bien! voilà que déjà vous recommencez! tout ce que je dis et rien, c'est donc la même chose?… Finis, Faublas; finis, mon ami… Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me fâcherai!… Dame! écoutez donc! mettez-y de votre côté un peu de courage!… Faublas, mon cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après m'avoir donné le baiser le plus tendre, ce n'est déjà pas pour moi une chose si facile que de résister à mes désirs: s'il faut en même temps triompher des tiens, je ne réponds pas d'en avoir la force.»
C'étoit avec raison qu'elle se défioit d'elle-même, mon adorable Éléonore, puisque, après quelques momens d'un voluptueux silence, elle me dit avec des soupirs entrecoupés et d'une voix tremblante: «Tu vois bien, mon ami, tu vois bien ce qui vient d'arriver? eh bien, en venant ici j'avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de suite elle jura que du moins cela ne seroit plus. Or, comme je publie sa défaite, il faut avouer ses victoires: malgré mes efforts à chaque instant renouvelés, je ne pus une seconde fois obtenir de ma délicate maîtresse qu'elle oubliât ses chastes résolutions.
«Ma charmante amie, les heures fortunées s'écoulent bien vite! il faut déjà nous séparer.—Déjà!—Si j'arrivois trop tard, il me deviendroit impossible de faire à M. de Belcour une fable un peu vraisemblable; mon esclavage…—Un moment! s'écria-t-elle, les larmes aux yeux; un moment encore! Faublas, nous nous quittons pour trois jours!—Pour trois jours?—Demain je vais au Gâtinois…—Au Gâtinois sans moi, pourquoi donc faire?—Hélas! sans toi. C'est ton père… Ton père me fera mourir de chagrin!… Cette fête, qu'elle sera triste! et, quand il m'étoit permis de croire que mon amant l'embelliroit de sa présence, je m'en faisois une idée si charmante!—Éléonore, tes pleurs me font un plaisir trop douloureux. Sèche tes pleurs, attends… que ma bouche…! Dis-moi, ma belle amie, dis, quelle est cette fête?—Être au milieu de mille gens indifférens, et ne pas rencontrer ce qu'on aime! se voir environnée de monde, quand on voudroit gémir dans un désert!—Dis-moi donc quelle est cette fête.—Tous les ans, au jour de Pâques,… tous les ans, depuis que j'existe,… la rosière a reçu de mes mains… L'année dernière j'ignorois encore ce que je faisois: je le sais maintenant! je le sais!… Du moins je flattois ma foiblesse de cette espérance que mon amant seroit là pour me consoler, pour me soutenir, si je venois à songer avec quelque frayeur que moi, qui couronne la sagesse, je ne suis pas sage… Hélas! je le dirai toujours: ce n'est point ma faute! je ne cesserai de le répéter: pourquoi m'ont-ils donné ce M. de Lignolle?… Ce que je dis là te fait de la peine, Faublas?… Va, rassure-toi: je n'ai pas de remords! pas même de regrets… Quelquefois seulement, depuis que ton père m'a fait de grands discours,… je me surprends réfléchissant sur les dangers sans nombre… Va, rassure-toi: tant que tu m'aimeras, ne crains pas que je t'abandonne! et, quand tu ne m'aimeras plus,… quand tu ne m'aimeras plus, je trouverai dans mon désespoir ma dernière ressource. Rassure-toi… Tu pleures! Tiens, mon ami, viens, viens m'embrasser; viens, que nos larmes se confondent! Demain je pars, dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très bonne heure, tout le monde revient. Je ramène, avec ma tante, Mme de Fonrose qui nous aime tant; Mme de Fonrose et moi nous concertons quelque heureux stratagème qui puisse te rendre à ton Éléonore dans la soirée même du lundi.»
Quoiqu'il fût déjà tard, quoique la marquise m'attendît, quoique mon père dût s'impatienter de ma longue absence, je répétai cent fois mes adieux à Mme de Lignolle avant de la pouvoir quitter.
Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force pour nous séparer, et je courus chez Justine joindre Mme de B…
La marquise avoit les yeux rouges, la respiration difficile, la figure très altérée; elle me vit pourtant avec quelque plaisir m'emparer de sa main, qui fut aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, que vous me fissiez un peu moins attendre?» Puis, sans me donner le temps de lui répondre, affectant de la joie et me regardant avec complaisance: «Le voilà tout à fait bien, poursuivit-elle. Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, ces femmes qui tout à l'heure, à Longchamps, s'émerveilloient de lui voir ce teint de lis et de rose, ne se lassoient point d'admirer son éclat, sa beauté, sa fraîcheur, sa…» Mme de B… parut se faire violence pour n'en pas dire davantage. Son regard, qui s'étoit animé, redevint triste, incertain, pensif. D'une voix foible et traînante elle reprit: «Je ne me serois point avisée d'aller là, si j'avois pensé que vous y dussiez venir! Le moyen de deviner, le moyen d'imaginer que vous étiez en état de paroître en public, quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir attendoit vainement l'annonce de votre visite particulière…—Ah! ne m'accusez point! je n'ai pu me rendre à votre invitation. Mon père m'a suivi partout, aujourd'hui même il étoit à Longchamps avec moi…—Ne m'y avez-vous pas vue, à Longchamps? me demanda-t-elle avec une espèce d'inquiétude.—Oui, je ne vous ai point saluée, de peur…» Elle m'interrompit avec un cri de joie. «J'osois m'en flatter qu'il m'avoit bien reconnue, et que c'étoit seulement par discrétion… Recevez mes remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; à ce procédé généreusement délicat, je reconnois… l'ami de mon choix.—Ma chère maman, pourquoi donc n'avez-vous fait que paroître à cette promenade magnifique dont vous étiez le principal ornement?—Le principal?… non,… non, je ne le crois pas… Au reste, je ne suis partie qu'à l'instant où j'ai vu la foule se porter autour de vous.—C'est-à-dire que vous avez pu voir aussi l'accident de Justine?» Un sourire vint effleurer les lèvres de la marquise. «Oui, je l'ai pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d'un ton très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l'a-t-il assez punie? Je suis bien aise que vous me disiez devant elle ce que vous en pensez; c'est pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop ici, nous l'attendrons.»
Nous ne l'attendîmes pas longtemps, car à l'instant même on lui ouvrit son antichambre. Un galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes gens m'ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne sais pas résister à des manières obligeantes, aux prévenances des gens qui m'aiment! Cependant l'autre gagnoit sur moi beaucoup d'avance. Quand j'ai vu cela, je suis revenu à Longchamps, tout exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie m'avoit frappé.—Est-ce que je me trompe? me dit Mme de B… Est-ce que ce n'est point…?—Vous ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses discours je crois aussi le reconnoître.—Oh! c'est lui! c'est lui! sauvons-nous.» Il n'y avoit pas un moment à perdre; nous courûmes à la porte qui communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu! s'écria la marquise, qu'ai-je fait de la clef?» Une armoire très haute, mais très étroite, et fort heureusement assez profonde, pratiquée dans une encoignure, à côté de la cheminée, nous offrit un dernier asile. Mme de B… s'y jeta la première. «Vite, Faublas!» Je n'eus que le temps de me précipiter après elle et de fermer la porte sur nous.
Ils entrèrent dans l'appartement que nous venions de leur abandonner. «Oui, continua-t-il, ta physionomie m'avoit frappé. Je mourois d'envie de te parler.—Vous m'avez donc bien reconnue?—Tout de suite! mais peux-tu me faire une question pareille, à moi qui sais toutes les figures par cœur?—Ah! c'est que ce superbe attelage, cette brillante voiture, la grande parure où j'étois, tout cela pouvoit bien me rendre méconnoissable.—Aux yeux de tout autre, oui; mais aux miens! tu as donc oublié comme je suis physionomiste?… A propos de ton équipage, quel est, je t'en prie, le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le chevalier de Faublas peut-être?—Eh bien, oui! un plaisant freluquet!
—Entendez-vous l'impertinente?—Taisez-vous, me répondit la marquise.—Pourtant, reprit M. de B…, il me semble que tantôt tu le lorgnois à Longchamps?—Lui! ce morveux! c'étoit vous que je regardois.—Je te plais donc?—A qui ne plaisez-vous pas?—Il est vrai que j'ai la physionomie du monde la plus heureuse, je ne rencontre que des gens qui m'aiment! Encore aujourd'hui, tu as pu voir à Longchamps la joie que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout le monde paroissoit content.—Personne ne l'étoit plus que moi, je vous assure.—Cependant, ma pauvre petite, il venoit de t'arriver une aventure assez désagréable. Quelle est cette femme qui t'a si maltraitée?—Une petite catin!
—Mais voyez donc cette…—Taisez-vous», me dit encore Mme de B… Son mari continua: «Elle avoit un domestique à livrée!—Bon! une livrée d'emprunt.—Ton joli phaéton est bien endommagé.—J'en suis d'autant plus fâchée que c'est le présent d'une dame de mes amies…»
A cet endroit de l'intéressant dialogue, la marquise ne put s'empêcher de se récrier tout bas: «Une dame de ses amies! l'insolente!—Ma belle maman, est-ce que c'est vous?…—Oui.—Eh bien! permettez qu'à mon tour je vous dise: «Paix donc!»
Cependant, pour avoir causé, nous perdîmes quelques-unes des paroles de Justine… «Venir tout exprès d'Angleterre! poursuivit-elle.—Une dame de tes amies! s'écria le marquis, diantre! il faut que tu aies de grandes complaisances pour cette dame-là?—Je vous en réponds.—Mais, mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois pas d'une maîtresse qui aimeroit les femmes.—Quoi! vous imaginez… Ce n'est pas cela! ce n'est pas cela! Tenez, je vais vous dire: c'est une dame… comme il faut,… du haut parage… Elle est gênée chez elle…—J'entends! j'entends! c'est encore un benêt de mari qu'on attrape!…—Ou qu'on attrapera, Monsieur le marquis.—Mon Dieu! que ces maris sont bons!… De sorte que tu lui prêtes cette chambre à coucher pour…—Non, oh! non, il ne se passe entre eux rien de malhonnête, j'en suis sûre.—L'intrigue ne fait donc que commencer?—Au contraire, elle est ancienne… C'est une histoire que cela, Monsieur le marquis!—Conte, conte, le récit des tours que ces imbéciles maris se laissent faire m'amuse toujours infiniment. Conte.—La dame a eu le jeune homme autrefois; mais il l'a quittée pour une autre: elle ne se soucie point de le partager et veut le revoir.»
Ici la marquise murmura: «L'effrontée menteuse!—O ma belle maman, taisez-vous donc!» Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser qu'elle ne put s'empêcher de recevoir. Cependant nous avions encore perdu quelques mots.
«Justement, disoit Mme de Montdésir, elle ne lui permet rien encore; mais le moment approche où elle lui permettra tout.—Tu es donc entièrement dans la confidence?—Non: c'est une femme trop méfiante et trop adroite! elle ne me dit presque rien; mais je vois bien par sa conduite… De quoi riez-vous?—De la mine que ces amoureux-là doivent faire quand ils sont ensemble. Moi, qui suis physionomiste, je donnerois… cent louis! pour étudier alors le jeu de leurs figures… Parbleu! tu devrois quelque jour me procurer ce plaisir-là.—A vous?—A moi.—Impossible, Monsieur le marquis!—Pourquoi? je me cacherois quelque part.—Impossible! vous dis-je.—Tiens! quand je devrois me tapir sous ton lit.—Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir que leurs jambes.—Tu as raison. Eh bien! dans une armoire. Tu as des armoires ici?—Vous le voyez que j'en ai.»
La conversation prenoit un tour vraiment effrayant; il s'en falloit bien que je fusse à mon aise, et je sentois la marquise trembler.
«Attends!…» s'écria le marquis.
Il alla très heureusement à celle qui étoit de l'autre côté de la cheminée, et, quand il en eut ouvert la porte: «Voilà précisément ce qu'il me faut, dit-il; un homme un peu puissant n'y tiendroit point; moi, je n'y serai pas trop mal. Et, vois-tu, par le petit trou de la serrure je contemplerois les acteurs tout à mon aise. Allons, Justine, laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance, et je garderai le secret.—D'honneur, si la chose n'étoit pas entièrement impraticable, je le voudrois pour la rareté du fait.—La dame est-elle jolie?—Bon! comme ça, pas trop mal; mais elle se croit… superbe!—C'est l'usage. Et le galant?—Oh! charmant, lui! charmant!—Mieux que le chevalier de Faublas?—Mieux, non, mais tout aussi bien, en vérité!—Sais-tu que je suis jaloux du chevalier?—Comment, jaloux? vous croyez encore que madame la marquise…?—Non, non. Mais toi, mon enfant…—Moi! ah! vous avez tort.—Autrefois, cependant…—Autrefois, je n'avois pas des goûts solides. Pourtant je me suis toujours senti de l'inclination pour vous, Monsieur le marquis.—Ah! je le crois bien. Je te dis, ma figure… Elle produit cet effet-là sur toutes les femmes.—Oui, la vôtre, par exemple, vous adore.—M'adore! tu as dit le mot… Sais-tu bien une chose? c'est qu'à la longue rien ne devient plus fatigant que ces adorations-là! Mme de B… peut passer pour belle, à la bonne heure! mais toujours la même femme! toujours! D'ailleurs, avec toute sa tendresse, la marquise est froide sur l'article! et moi je ne connois que cela de bon en amour. Ma foi! je suis jeune, j'ai besoin d'amusement, de distractions… Mon enfant, je soupe avec toi.—Vous soupez?—Oui, je soupe. Toujours je soupe, tu dois t'en souvenir,… et je couche, ma reine…—Ici, Monsieur le marquis?—Pas ailleurs, je t'assure.»
Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée. «Tout à l'heure nous passerons dans la salle à manger, dit Justine.—Pourquoi donc la salle à manger? restons ici, nous sommes si bien! fais apporter une volaille. Va, mon ange, avant et même pendant le souper nous pourrons avoir mille choses intéressantes à nous communiquer.»
Mme de Montdésir sonna son jockey: «Vite, qu'on apporte deux couverts, et qu'on ne laisse entrer personne.
—Et nous, ma belle maman, nous allons donc, de notre côté, souper et coucher dans cette armoire?—Ah! mon ami, me répondit-elle, mon ami! je suis encore tremblante de la peur qu'il m'a faite!»
Maintenant que j'y réfléchis, je me demande pourquoi je craignois de passer toute la nuit dans cette armoire où je devois me trouver si bien. Je vous ai dit qu'en largeur elle ne nous eût pas contenus, et, puisqu'il falloit que nous nous tinssions, la marquise et moi, l'un sur l'autre serrés dans sa profondeur, n'eût-il pas été trop extraordinaire que je tournasse impoliment le dos à Mme de B…? Je m'étois donc placé dans le sens contraire. Aussi, dans cette posture infiniment douce, mes lèvres sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine reposoit sur son sein, je pouvois compter les battemens de son cœur, nous nous touchions de la tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les antres froids de la Sibérie, des embrassemens d'un couple glacé; l'eût-on, sous un froc chastement absurde, élevé dans la haine de l'amour et dans la terreur des femmes; l'eût-on constamment nourri de végétaux sans chaleur et sans sucs, constamment abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions; quel homme, aux attraits tout-puissans d'une tentation pressante autant que celle qui m'agitoit, n'eût pas senti son cœur s'émouvoir, et tous ses esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien brûloit mes veines! et vous-même, ô Madame de B…, vous-même… Ah! quelle vertu n'eût pas succombé!»
Mes premières caresses pourtant lui causèrent une surprise mêlée d'effroi: «Faublas, est-il possible! y songez-vous?… Monsieur, Monsieur!»
Le marquis, plus promptement heureux que moi dans ses amours, me força par le succès rapide de ses entreprises à suspendre la vivacité des miennes. Il se faisoit alors dans l'appartement un silence qui nous eût trahis, si j'avois osé me permettre le moindre mouvement. «Ma belle maman, il me semble que votre mari vous fait une infidélité?—Que m'importe? dit-elle. Ah! pourvu que mon ami conserve pour moi quelque respect, pourvu qu'il n'abuse pas de ma situation vraiment chagrinante, que m'importe le reste?»
Leurs exercices et nos confidences furent à la fois interrompus par le retour du petit domestique: il apportoit la table; nous entendîmes qu'elle fut placée assez près de notre armoire. Dès que le souper fut servi, Mme de Montdésir renvoya son jockey. «Nous voilà libres, dit-elle à M. de B…, causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée de vous appartenir. C'est une bonne fortune que je désirois trop pour qu'elle ne m'arrivât pas; mais pourquoi m'est-elle arrivée si tard? par quel hasard n'avez-vous fait aucune attention à moi pendant que je demeurois chez vous?—Ah! dans la maison de ma femme!—Bon!… Tenez, soyez vrai, tous les hommes sont comme cela: vous m'aimez maintenant parce que je suis quelque chose.—Tu badines! est-ce que je ne le voyois pas bien dans ta physionomie, que tu serois quelque chose?… car elle est heureuse ta physionomie,… un peu gâtée, ce soir! ce coup de fouet t'a marquée; mais, pour un connoisseur, c'est une bagatelle: le fond des traits reste toujours… Justine, je t'assure que de tout temps j'ai vu sur ta mine que tu ferois fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te regardant: «Je remarque dans l'air de cette fille-là je ne sais quoi qui finira par me plaire quelque jour.»—Cependant, quand, il y a six mois, vous m'avez chassée?—J'étois en colère, on me vouloit faire croire que ma femme…—A propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle manière vous avez découvert son innocence: car elle est innocente.—N'est-il pas vrai qu'elle l'est?—Moi, j'en suis sûre, et je vous l'ai toujours soutenu, souvenez-vous-en.—Oui.—Mais je voudrois savoir de vous-même comment vous en avez acquis les preuves.—Vraiment! il a bien fallu que Mme de B… me donnât les éclaircissemens nécessaires. Tiens, écoute.»
Ce que le marquis alloit dire devoit à tous égards exciter ma vive curiosité: je redoublai d'attention.
«Écoute. D'abord M. Duportail n'a pas d'enfant, c'est la vérité. Son nom? Mlle de Faublas, qui est une petite personne fort éveillée, l'avoit pris pour aller au bal avec cet habit d'amazone. C'est bien avec Mlle de Faublas que la marquise a fait connoissance. C'est bien Mlle de Faublas qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d'abord, comme tu me l'as cent fois répété dans le temps, tu en sais quelque chose…
—Certainement! je l'ai déshabillée!—Bon! d'ailleurs il étoit horrible à moi de supposer que la marquise eût pu tout d'un coup se jeter à la tête d'un jeune homme qu'elle ne connoissoit pas. Mais, tiens! que je t'apprenne une circonstance que je me suis rappelée depuis, et dont je me garderai bien d'instruire Mme de B… Ma figure avoit produit sur la jeune personne son effet ordinaire; la vive demoiselle m'avoit à peu près permis de venir pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je suis entré dans l'appartement de ma femme; à tâtons j'ai promené librement ma main sur la gorge de la jeune fille… Et que diable! un garçon n'a pas la poitrine faite comme ça!… Tu ris!—Oui, je ris parce que… parce que je pense que madame… dans ce moment-là pouvoit sentir votre main:… car elle étoit couchée là tout auprès, madame?—Oh! madame étoit endormie: malheureusement le bruit l'a trop tôt réveillée…—Ah! ah! de sorte que, tout au contraire, c'est à côté de l'enfant, qui dormoit peut-être encore…—Qui dormoit, oui.—C'est à côté d'elle que vous avez… embrassé votre femme?—Justement, ma reine. Il n'étoit pas à présumer que je fusse venu là pour rien: c'eût été d'ailleurs faire une espèce d'insulte à la marquise, que de m'en aller sans avoir rempli le devoir conjugal!—Je suis pourtant bien étonnée que madame vous ait permis cela dans un moment pareil. Vous conviendrez que la décence…—La marquise, cette nuit-là, ne demandoit pas mieux, parce que…
—Ma belle amie, je suis témoin qu'il ment.—Faublas! Faublas! plaignez-moi!
—… La jalouse marquise, disoit M. de B…, quand je lui rendis mon attention.—Il est vrai qu'elle est jalouse, cela fait trembler!… Monsieur le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que c'étoit Mlle de Faublas! Mais n'en auriez-vous pas encore quelque autre?—Assurément. Celle-là, je ne m'en souvenois plus, c'est Mme de B… qui me l'a rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes la prétendue Mlle Duportail; elle fut obligée de nous mener chez son père supposé; mais nous y trouvâmes son véritable père qui la traita comme on traite une demoiselle,… une demoiselle dont la conduite n'est pas tout à fait bonne. Or, je le connois maintenant, ce baron de Faublas; j'ai eu deux fois l'occasion d'examiner son caractère et sa physionomie: c'est un homme vif, emporté, quelquefois brutal, un homme incapable de ménagement! Si c'eût été le jeune homme que nous eussions ramené déguisé de la sorte, il se fût écrié comme chez ce commissaire: «C'est mon fils!»—Ainsi donc ce fut Mlle Duportail qui vint le soir en habit d'amazone, et le lendemain…—Le lendemain? non; ce fut son frère.—Son frère,… je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?—Parce que M. de Rosambert le pressa de faire cette mauvaise plaisanterie, M. de Rosambert avoit ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et, furieux de n'essuyer que des mépris, il voulut se venger. Il envoya donc chez la marquise le chevalier revêtu des habits de sa sœur, et, profitant de la circonstance, il vint le soir faire une scène à ma femme, une scène affreuse qui la pouvoit étrangement compromettre, une scène… Je ne me souviens pas des détails, car, moi, je n'ai de la mémoire que pour les physionomies. Mais la marquise m'a beaucoup aidé, et je me rappelois en général que la scène étoit horrible… Ce procédé de Rosambert me paroît infâme; aussi je ne verrai monsieur le comte de ma vie, ou si je le vois… Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me couper la gorge avec lui.—Ne vous en avisez pas! vous feriez mourir votre amante d'inquiétude!—Mon amante, c'est…?—C'est moi.—Bien! ma petite. Fort bien, ce que tu dis là.—Monsieur le marquis, apprenez-moi donc aussi… Pardon si je vous fais tant de questions. Vous devez sentir que je suis enchantée de vous voir entièrement revenu sur le compte de madame, et surtout sur le mien: car vous imaginiez que je vous faisois une foule de mensonges!… Mlle de Faublas, que devint-elle?—Mlle de Faublas? elle commença par se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis avec d'autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci, des rendez-vous à celui-là, j'en suis sûr: j'ai trouvé une lettre qu'elle avoit laissée dans un endroit fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je l'ai rencontrée en partie fine aux environs du bois de Boulogne. Il est arrivé de tout cela ce qui arrive: un enfant.—Un enfant?—Un enfant, j'en suis sûr encore. Je l'ai vue… grosse,… je l'ai vue grosse. La taille déjà rondelette, et la physionomie d'une femme. Que diable! je m'y connois! Elle se cachoit alors, sous le nom de Mme Ducange, dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré ces précautions, le père n'a pu ignorer plus longtemps les dérangemens de sa fille; il a assemblé les parens. Les parens, pour sauver du moins l'honneur de la famille, ont décidé qu'il falloit que le frère, de temps en temps, parût en public avec des habits de femme, et qu'ils en prendroient occasion de répandre partout que c'étoit le chevalier de Faublas, et non pas sa sœur, qui avoit couru les bals sous divers travestissemens. M. Duportail a bien voulu se prêter à cet arrangement. De cette manière, on a dépaysé les médisans, excepté Rosambert et deux ou trois jeunes gens de par le monde, à qui l'on ne persuadera jamais que la demoiselle étoit garçon. Mais ce qu'il y a de vraiment affreux dans cette affaire, ajouta-t-il d'un ton mystérieux, c'est qu'ils ont fait, je crois, avorter la jeune personne, ou bien ce seroit donc quelque accident qui l'auroit fait accoucher avant le terme. Au moins je sais qu'ils se sont hâtés de la faire voir dans toutes les promenades. Le jour que je la rencontrai aux Tuileries, elle étoit maigre, pâle, fatiguée!… Regarde pourtant combien d'accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là mes connoissances physionomiques en défaut! Je trouve la demoiselle fort changée; je lui fais tout bas mon compliment de condoléance. Le père, qui est derrière moi, m'entend; désespéré de ce que je suis dans le secret, il entre en fureur. Le jeune homme arrive; et, comme je vois pour la première fois le frère à côté de la sœur, je suis frappé de leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier appelle le baron son père. Le père crie que M. Duportail n'a pas d'enfans. M. Duportail me fait le mensonge auquel il s'est engagé, il m'affirme que c'est le chevalier qui a toujours mis le maudit habit d'amazone. Moi, tout étourdi de tant de quiproquos, très chatouilleux sur l'honneur, je perds la tête, je m'emporte, j'en crois leurs discours plus que mes yeux, j'accuse ma femme, et, qui plus est, la science physionomique, de m'avoir à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier le chevalier, qui n'a pas eu la marquise, puisqu'il la connoît à peine; qui ne l'a point eue, qui ne l'aura jamais, ni lui, ni d'autres! Cependant le jeune homme, intéressé à soutenir la querelle, qui devient celle de toute la famille, ne s'explique point. Il accepte fièrement, et le lendemain…»
Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant appris de lui ce que j'étois si curieux de savoir, je cessai de l'écouter. Un intérêt plus pressant me commandoit une occupation plus douce: Mme de B…, dans une posture assez peu favorable à l'attaque, mais du moins incommode pour la défense, retenue d'ailleurs par la crainte d'être entendue, n'osoit risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit opposer à mes efforts rapidement multipliés qu'une bien courte résistance. Aussi, lorsque, après quelques minutes, son mari, transporté d'aise, répéta: «Le chevalier ne l'a jamais eue, et il ne l'aura jamais! ni lui, ni d'autres!» quand il le répéta, peu s'en falloit que je ne l'eusse. La marquise elle-même parut s'avouer ma prochaine victoire, puisqu'elle prit le ton doucement suppliant d'une femme qui ne veut que retarder sa défaite: «Un moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande qu'un moment!… Faublas, je vous avois jugé capable de plus de générosité!—Ma belle maman, c'est de l'héroïsme qu'il faudroit!—… Cruel! me refuserez-vous un moment?… Faublas! mon ami! que je sache du moins si le danger n'est point extrême… Voudriez-vous m'exposer?… Que je sache s'ils ne peuvent pas au moindre bruit venir à nous… Où sont-ils?—Ils soupent.—Assurez-vous-en.—Le moyen?—Regardez.—Par où?—Mais par le trou de la serrure.—Cela n'est pas facile! je ne puis me baisser.—Tâchez.—Ils sont à table.—Comment placés?—Justine en face.—De cette armoire?—Oui.—Et le marquis?—Nous tourne le dos.»
A peine ai-je dit que, prompte comme l'éclair, la marquise, en se dégageant de mes bras, pousse notre porte avec violence, se précipite hors de l'armoire, s'élance vers la table, la renverse et… Je ne vois plus rien, la porte a été rejetée sur moi, les bougies viennent de s'éteindre; mais, tout stupéfait que je suis, comme il me reste encore des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou six soufflets très lestement donnés. Je puis entendre Mme de B…, d'un ton ferme, parler ainsi: «Il vous sied bien, petite créature que j'ai tirée de la lie du peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez encore les troupeaux de votre village, et que je puis d'un mot renvoyer sur votre fumier; il vous sied bien d'oublier le profond respect que vous devez à votre bienfaitrice, et de faire de sa conduite privée l'objet de vos secrets entretiens, de votre impertinente curiosité, de vos insolentes remarques. Je vous trouve surtout bien osée d'entraîner mon mari dans de libertines orgies… Et vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous payez mon attachement sans bornes! Je me doutois bien que quelque projet de conquête vous conduisoit à Longchamps! je vous ai fait suivre, on vous a vu… Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir le honteux cortège d'une courtisane, et dans la foule de ses amans briguer l'honneur du mouchoir! on vous a vu longtemps entretenir un jeune homme à qui, par ménagement pour moi, vous ne deviez jamais parler en public ni même en particulier! on vous a vu revenir consoler cette nymphe du trop petit malheur que son impudence venoit de lui attirer, puis enfin vous disposer à la ramener en triomphe chez elle!… Mademoiselle, quiconque fait métier de se vendre au premier venu doit s'attendre à n'avoir que des valets que le premier venu peut corrompre; j'ai fait généreusement payer les vôtres; ils n'ont pas refusé d'indiquer votre demeure, et c'est l'un d'eux qui m'a cachée dans cette chambre où je tremblois,… Monsieur, de vous voir arriver bientôt avec votre amante. Mais, quoi qu'il dût m'en coûter, j'avois cette fois bien résolu d'acquérir enfin la preuve certaine de vos infidélités journalières; je m'étois même promis de ne sortir de ma prison que pour surprendre au lit mon indigne rivale et mon perfide époux. Je n'ai pas eu la patience d'attendre si longtemps; vous m'en avez d'ailleurs épargné la peine; je ne dois pas m'en étonner. Cette jolie personne est si digne de tous vos empressemens!… Cependant rassurez-vous: je ne m'emporterai plus ni contre vous, ni contre elle; déjà même je me repens des violences dont un premier mouvement m'a tout à l'heure rendue coupable envers cette fille. A l'avenir je saurai conserver en de pareilles rencontres plus de tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous le promets, sera la dernière que se permettra la jalouse marquise; et, pour continuer à me servir de vos expressions tout à fait obligeantes, mes adorations ne vous fatigueront plus. Au reste, puisqu'à présent je n'ignore pas que c'étoit le seul désir de ne point m'insulter qui vous déterminoit à m'honorer quelquefois de ce qu'il vous plaît nommer le devoir conjugal, je ne suis plus obligée de vous répéter complaisamment ce que je vous ai dit mille fois avec trop de modération, que c'étoit la chose du monde qui m'étoit la plus indifférente. Il est bon de vous déclarer que je me suis vraiment immolée, chaque fois qu'il m'a fallu le remplir, ce devoir; il est bon de vous déclarer qu'à compter de ce moment-ci je m'en crois entièrement dispensée. Peu m'importe qu'un tyrannique usage interdise au sexe le plus foible cette malheureuse et dernière ressource contre les crimes du plus fort. Je ne reconnois de lois que celles qui sont justes, et de lois justes que celles qui comportent l'égalité. Il est trop affreux que les perfidies nombreuses de l'époux soient applaudies, lorsqu'une seule foiblesse de l'épouse la déshonore! Il est trop affreux que moi, qu'on eût condamnée à périr de douleur au fond de quelque retraite ignominieuse, parce que j'aurois idolâtré l'amant le plus digne de mon choix, on m'oblige à recevoir dans mes bras mon indigne mari sortant des bras d'une prostituée! Je jure qu'il n'en sera rien! Monsieur le marquis, souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs et vos odieux soupçons m'accusoient. Si je ne m'étois justifiée mal ou bien; mal ou bien, répéta-t-elle avec beaucoup de force, si je ne m'étois justifiée, si je n'étois parvenue à vous convaincre de mon innocence, vous alliez user de vos droits, des droits du plus fort. Déjà vous m'annonciez que nos nœuds étoient rompus, qu'une éternelle prison m'alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors comme aujourd'hui, vous prononciez contre vous-même non pas l'arrêt de votre captivité, il n'y a pas de couvens pour les hommes en pareil cas; mais l'arrêt de notre séparation. Vous venez de le signer ici, tout à l'heure, sur le sofa de Justine. Mme de B… vous le proteste, et Mme de B…, vous devez le savoir, n'est pas femme à varier dans ses résolutions. Je vivrai célibataire, mais je vivrai libre; je ne serai plus le bien, l'esclave, le meuble de personne; je n'appartiendrai qu'à moi. Vous, cependant, Monsieur le marquis, encore un peu plus heureux qu'auparavant, vous aurez sans aucune contrainte cent maîtresses, si bon vous semble: toutes les femmes à qui vous plairez! toutes les filles qui vous plairont!… Excepté celle-ci pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de vos largesses, et c'est là mon unique vengeance. Je l'avertis que, s'il lui arrive seulement une fois de vous recevoir chez elle, je la fais impitoyablement enlever… Mademoiselle, je vous cause un tort que vous croyez irréparable, n'est-ce pas? Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d'un ton qui dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet équivoque discours, soyez toujours charmante,… adroite,… fidèle,… d'autres personnes plus riches ou plus généreuses vous dédommageront,… quant à la fortune,… de la perte de monsieur le marquis. D'autres, croyez-moi, vous récompenseront amplement de cet indispensable sacrifice… Monsieur, je me flatte que vous voulez bien me donner la main pour descendre et rentrer à l'hôtel avec moi.
—Oui, je vous comprends, Madame la marquise, s'écria Justine, qui, revenant de conduire jusque dans son antichambre le marquis et sa femme, se croyoit seule; je vous comprends, vous me dédommagerez de ce sacrifice, à la bonne heure. Mes affaires n'en iront que mieux, parce que je pourrai conserver M. de Valbrun.»
Pendant que Mme de Montdésir se parloit, je restois toujours dans cette armoire, j'y restois confondu de tout ce qui venoit de se passer, de tout ce que je venois d'entendre. Justine cependant se mit à rire de toutes ses forces. «Ils sont loin, s'écria-t-elle, ne nous gênons plus… J'étouffois… Ah! la bonne scène!… Quand verrai-je le chevalier, pour lui raconter… Ah! la bonne scène!… Comment diable aurois-je deviné que cette femme étoit ici,… dans cette armoire!…»
Elle l'ouvrit, et m'y trouva.
«Tiens! et l'autre aussi!… Mon Dieu! mon Dieu!… j'en suffoquerai!… Elle me paroissoit bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!… Quoi! Monsieur le chevalier, vous en étiez?… quoi! nous faisions la partie carrée? Le marquis ne m'aimoit que par représailles? En effet, depuis une heure que vous êtes dans cette armoire, côte à côte, face à face!… Monsieur le chevalier, vous l'avez eue? vous n'avez pas laissé échapper une si belle occasion de reprendre vos droits?—Justine, ne m'en parle pas: tu me vois encore étonné de sa présence d'esprit, de son heureuse hardiesse! c'est par une ruse diabolique, une ruse de femme, qu'elle m'a arraché la victoire, la victoire que je croyois sûre!—J'en suis vraiment fâchée, c'eût été plus drôle. Pourtant ça ne l'est pas mal! moi qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût été à mille lieues de nous! comme si j'avois deviné que vous, Monsieur de Faublas, vous en étiez tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d'excellentes choses! et ce n'est pas non plus trop mauvais, ce que je lui ai fait faire,… là,… presque sous les yeux de sa femme,… une vengeance du Ciel! car c'est aussi sous les yeux de son mari que la vertueuse dame vous a jadis… idolâtré, comme tout à l'heure elle le donnoit si plaisamment à comprendre au marquis! Ah! c'est une maîtresse femme! elle lui a fait là de furieuses déclarations! il a entendu des vérités dures! Le pauvre homme! elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. Je voudrois que vous eussiez vu comme moi la figure qu'il faisoit: les sourcils en l'air, la bouche béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu'il arrivera chez lui avant d'avoir retrouvé la force de répondre un mot… Ce qui me fait dans tout ceci un sensible plaisir, ajouta Mme de Montdésir en pesant dans chacune de ses mains une bourse pleine d'or, c'est que je vais m'enrichir, si cela continue. Le mari me paye pour me caresser, et la femme pour me battre.—Comment?—Oui! celle-là, je l'ai gagnée sur mon sofa; celle-ci, c'est madame la marquise qui, tout à l'heure, avant que les bougies fussent rallumées, me l'a donnée très adroitement d'une main, tandis que, de l'autre, elle m'appliquoit sur la joue ces petits soufflets qui m'ont fait plus de peur que de mal. Monsieur le chevalier, si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups qu'elle donne!—Justine, ne me parlez jamais de la comtesse, et tâchez plutôt, si vous voulez que nous soyons amis…—Je ferai pour cela tout ce qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant à mon col. Tenez! en voulez-vous des preuves? restez ici. Aussi bien je ne devois pas coucher seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, avoir gagné beaucoup au change.—Justine, je pense qu'ils sont maintenant assez loin pour que je puisse descendre sans danger. Bonsoir.—Quoi! vraiment? qu'est devenu l'amour que vous aviez pour moi?—Il y a plusieurs jours qu'il est parti, cet amour-là, ma petite!—Ah! tâchez donc que ça revienne quelque matin, dit-elle négligemment, en se regardant au miroir; et, si cela revient, revenez avec, vous serez toujours bien reçu… Mais, avant de partir, mangez du moins un morceau.—Un morceau? il est vrai que je meurs de faim… Mais non, il est déjà trop tard: mon père doit être dans l'inquiétude. Adieu, Madame de Montdésir.»
Dès que je parus à la porte de l'hôtel, le suisse cria: «Le voilà!—Le voilà! cria Jasmin sur l'escalier.—N'est-il pas blessé? demanda le baron, qui accourut vers moi.—Non, mon père. Vous m'avez donc vu dans la foule avec le marquis de B…?—Eh! oui, je vous ai vu, j'ai fait de vains efforts pour m'ouvrir un passage jusqu'à vous. Depuis trois grandes heures que je suis revenu, je meurs d'inquiétude. Que vous est-il donc arrivé? comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps retenu?—Le voici: quand nous avons pu nous dérober au brouhaha de la multitude, nous étions tous deux fort échauffés…—Vous l'avez tué?—Non, mon père; mais il m'a forcé…—Encore une fâcheuse affaire! encore un duel!—Mais point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il m'a forcé de le suivre jusqu'à Saint-Cloud, chez un ami qu'il a dans cet endroit-là, et d'y prendre des rafraîchissemens…—Des rafraîchissemens?—Oui, mon père, M. de B… n'a qu'un chagrin, c'est de m'avoir fait une mauvaise querelle, il ne s'en console pas; il m'en a demandé vingt fois pardon; il m'aime, il vous honore; je suis chargé de vous assurer de toute son estime.»
Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux; mais, n'y pouvant réussir, il me tourna le dos. Mme de Fonrose, qui n'avoit pas les mêmes raisons de se contraindre, s'en donna de tout son cœur. Ses coups d'œil pourtant m'annoncèrent qu'elle comprenoit où j'avois été prendre des rafraîchissemens. La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé de nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous dit-elle, parce qu'il faut demain me lever de grand matin pour aller au château de la petite comtesse.»
Je ne sais pas si Mme de Fonrose fut plus matinale que Mme de B…; mais avant sept heures un billet de Justine m'éveilla.
Monsieur le chevalier,
M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l'aient empêché de me dire hier, en votre présence même, ce qu'il pense de ma conduite envers madame la comtesse. Il faut qu'une fille de mon espèce ait vraiment perdu la tête, pour avoir eu l'insolente audace de faire un outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu compromettre aussi M. de Florville, parce que, si vous le connoissiez moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l'auriez peut-être soupçonné d'avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il doute que vous soyez disposé à la même indulgence pour moi, et il m'annonce que, si vous ne me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d'autres considérations, pourtant plus puissantes, ne m'empêcheront point d'aller coucher ce soir à… M. de Florville veut bien permettre que je n'aie pas l'humiliation d'écrire ce mot-là.
Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc.
De Montdésir.
Je fis la réponse suivante:
Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il s'inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l'esprit qu'il fût capable d'employer des moyens comme ceux d'hier, et une fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne manqueras pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d'hier. Et, sur tout cela, porte-toi bien, ma petite.
Cependant, au milieu des événemens extraordinaires qui sembloient tout exprès se précipiter afin d'assurer ma convalescence en m'étourdissant sur ma situation, un moment de repos me fut donné pour me recueillir, et ce moment, ma Sophie l'occupa tout entier. Libre et tranquille, j'appelai ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie et toujours plus regrettée, quand viendras-tu par ta présence diminuer et détruire les vives impressions que produisent sur l'esprit et dans le cœur de ton jeune mari, trop foible contre tant d'épreuves, la tendresse et les charmes de tes rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, tu n'en as vraiment qu'une. Celle-là, je ne puis faire autrement que de l'adorer! et du moins, du moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.»
Mais que peut un mortel contre la destinée? Mon génie persécuteur, à l'instant même où je formois les plus belles résolutions, se préparoit à m'imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles, de plusieurs infidélités dont on verra qu'il seroit trop injuste de m'imputer tout le crime.
Mme de Fonrose, que je croyois déjà bien loin, vint à midi nous annoncer qu'une indisposition légère l'ayant retenue à la ville, elle venoit dîner avec nous; et tout de suite on fit la partie d'aller, en sortant de table, se promener aux Tuileries; je refusai d'en être. Avant le dîner, Mme de Fonrose, que mon père laissa quelques instans seule avec moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas vouloir venir avec nous. Sautez de joie: ce soir, vous verrez Mme de Lignolle.—Il n'est pas possible!—Écoutez, et remerciez votre amie. Ce matin, comme j'étois à ma toilette, il m'est venu dans la tête une idée lumineuse. J'ai couru chez la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours trop prompte, elle étoit déjà partie. Je me suis tout à coup rejetée sur la vieille tante; j'ai dit à Mme d'Armincour que Mlle de Brumont, venant d'obtenir seulement tout à l'heure l'inattendue permission d'aller au Gâtinois, m'envoyoit prier madame la marquise de vouloir bien retarder son départ de quelques heures, pour lui donner une place dans sa voiture.—Dans la sienne! et pourquoi pas dans la vôtre?—Belle demande! parce que je me sacrifie, moi; pour que vous puissiez aller à la campagne, il ne faut pas que j'y aille. Après le concert, j'emmène votre père chez moi, et j'ai, pour l'y retenir toute la nuit, un moyen que je vous laisserai deviner, jeune homme! Le baron fera d'autant moins de difficulté qu'étant instruit de l'éloignement de Mme de Lignolle, il ne pourra m'alléguer le danger de vous laisser maître de vos actions. M. de Belcour restera, je vous le promets; je m'engage même à le garder toute la journée de demain. Demain, je ferai si bien qu'il ne rentrera qu'à minuit. Arrangez-vous pour être, à tout hasard, de retour avant neuf heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner, que j'ai déjà demandé qu'on voulût bien faire avancer, dès que votre père et moi serons partis, Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout de suite, dans une voiture de place, vous vous rendrez chez Mme d'Armincour… Ne perdez pas son adresse…—Eh! ne craignez rien!—Il sera peut-être six heures quand vous partirez. Vous arriverez encore assez tôt pour passer une bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez à cette fête à côté de Mme de Lignolle,… qui aura sans doute les yeux un peu battus, et plus envie de dormir que de faire les honneurs de chez elle… Mais, enfin, il n'y a pas de plaisir sans inconvénient; je vois d'ici que sa petite figure pâlie, fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, car un amant comme Faublas a toujours faim. Monsieur, il faudra cependant laisser le grand dîner. J'en suis au désespoir! A deux heures précises, en chaise de poste… Chevalier, n'y manquez pas au moins! n'allez pas céder aux sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, me désobliger, et vous enlever à jamais les seules ressources qui vous restent dans la compassion d'une amie telle que moi, d'une amie…»
Mon père, qui rentroit, força la baronne à changer de conversation. Tout se passa d'abord aussi heureusement que Mme de Fonrose me l'avoit annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; à cinq heures précises, Mlle de Brumont posoit à peine le bout de ses lèvres sur le menton pointu de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu baiser avec une lenteur vraiment désespérante, et en la poursuivant d'un regard qu'une tendre curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, Mlle de Brumont donnoit une bonne et franche embrassade à certaine fille svelte, mince, élancée, grandelette, et qui n'avoit sur ses joues de quinze ans que les couleurs brillantes de la nature et de la pudeur.
«Madame la marquise, voilà une jolie personne!—C'est une cousine de votre amie, Mlle de Mésanges. Je viens de l'aller prendre à son couvent pour la mener à cette fête… A propos de fête, vous n'étiez donc pas hier à Longchamps avec la comtesse?—Non, Madame… Mademoiselle est des nôtres? tant mieux!…—Vous n'y avez pas été à Longchamps?—Non, Madame… Je suis bien aise que mademoiselle vienne avec nous!—J'y ai vu quelqu'un qui vous ressembloit beaucoup, reprit l'éternelle bavarde.—Où cela, Madame?—A Longchamps.—Cela se peut bien… Voilà une personne vraiment charmante… Mais c'est déjà une fille à marier!—Nous y songeons, répliqua la douairière.—Et vous, Mademoiselle? lui demandai-je.—Moi, répondit l'Agnès en baissant les yeux et croisant, d'un air embarrassé, ses mains beaucoup plus bas que sa poitrine, moi!… dame! ça ne me regarde pas. On m'a dit pourtant qu'on me le diroit; et c'est que j'ai bien prié qu'on m'avertît quand il seroit temps.—Oui, oui, s'écria la marquise, nous vous avertirons. Tenez! c'est Mlle de Brumont qui vous parlera… La veille vous lui parlerez, n'est-ce pas? Je ne veux point qu'il lui arrive le même malheur qu'à ma pauvre petite nièce… Il pourroit bien lui arriver! En vérité,… ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle tout bas, rien! mais c'est vous que je charge de la mettre au fait.—Avec bien du plaisir.—Pas à présent, pourtant… Mais, quand le moment sera venu, je vous supplie d'y mettre tout votre talent.—Madame la marquise peut compter sur moi.—Oui, je me doute bien que je vous trouverai toujours disposée à me rendre de pareils services… Je ne connois pas de fille plus obligeante que vous.»
Nous partîmes, et, comme nous montions en voiture, je ne pus m'empêcher de faire cette remarque que Mlle de Mésanges avoit la jambe fine et le pied très petit.
Et, comme nous faisions route, je ne pus m'empêcher d'entrevoir quelquefois, à travers une gaze infidèle, quelque chose de fort joli; je ne pus m'empêcher de me dire tout bas que celui-là seroit un fortuné mortel, qui, le premier, verroit ce sein naissant palpiter de plaisir. Mais ce fut avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre découverte: c'est qu'il y avoit sur la figure de la jeune personne je ne sais quoi de moins piquant que la pudeur aimable, de plus niais que la simple ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m'avertir que l'amour, ordinairement si prompt à former les filles, donneroit difficilement de l'esprit à celle-là.
Au reste, soit instinct, soit sympathie, Mlle de Mésanges paroissoit avoir déjà beaucoup d'amitié pour moi quand nous arrivâmes au château. Tout le monde y dormoit; une seule femme de chambre veilloit encore pour madame la marquise et sa jeune parente. La comtesse avoit eu soin de réserver à ses plus chers convives son propre appartement. Sa tante devoit occuper son lit; elle en avoit fait dresser un autre pour sa petite cousine dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où le lecteur se souviendra que j'ai promis de le ramener plus d'une fois. Quant à Mlle de Brumont, comme elle n'étoit pas attendue, il n'y avoit point au château de quoi la loger. Pas une chambre, pas un lit, ne restoient vides. Tous les ans, à l'époque de cette fête ordinairement brillante, la marquise recevoit chez elle sa famille entière; et cette fois, comme il arrive trop souvent à la campagne, beaucoup d'amis qu'on n'avoit pas priés étoient venus le soir, amenant encore avec eux leurs amis.
Mon premier mot fut qu'on éveillât la comtesse. La vieille marquise se fâcha presque: il n'étoit pas délicat de demander qu'on troublât le repos de son enfant; des jeunesses pouvoient bien coucher ensemble, et ne mourroient pas pour une mauvaise nuit! La jeune fille me regarda d'un air boudeur: j'étois une méchante de vouloir qu'on éveillât sa cousine; ne seroit-il pas plus divertissant de causer ensemble toute la nuit que d'aller chacune de son côté dormir dans un lit?
O mon Éléonore! je te donne ma parole d'honneur que, malgré la mauvaise nuit dont la tante me menaçoit, malgré l'intéressante conversation que me faisoit espérer ta cousine, j'insistai pour aller à toi. Mais la marquise, alors prenant de l'humeur, défendit absolument à la femme de chambre de m'indiquer ton appartement, et lui donna tout d'un coup l'ordre effrayant de nous déshabiller toutes trois.
Pouvois-je, je te le demande, aller dans les nombreux corridors de ce vaste château, cherchant de porte en porte la maîtresse du lieu, réveiller à deux heures du matin toute la compagnie? Remarque d'ailleurs que la trop habile domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de tous les attirails de sa toilette, et ne pouvoit tarder de venir à moi. Sous quel prétexte cependant refuser bientôt ses très dangereux services? Conviens donc, mon Éléonore, conviens de bonne grâce qu'il me fallut sur-le-champ prendre le parti de la résignation.
Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet, et j'avois déjà le pied dans le très petit lit où les demoiselles de Mésanges et de Brumont auroient sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir toute la nuit l'une à côté de l'autre.
Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m'atterrer! la maudite vieille s'est ravisée. Apparemment qu'en se rappelant le talent qu'elle me connoît de tout expliquer, elle a craint que je n'en fisse avec son Agnès un usage prématuré. «Non, non, me crie-t-elle de sa voix cassée, qui me paroît en ce moment vingt fois plus rauque, réflexion faite, c'est avec moi que vous coucherez.» Chacun devine comme à cette proposition je me récriai; mais je ne dois cacher à personne que la jeune fille en fut autant que moi révoltée. «Quoi! ma bonne cousine, de peur que nous ne soyons un peu gênées, vous vous exposeriez à passer une mauvaise nuit?—Ne crains pas cela, ma petite Mésanges, tu sais que j'ai le sommeil excellent, rien ne m'empêche de dormir.—Quoi! Madame la marquise, vous auriez pour moi cette excessive bonté de permettre que je vous… incommode?—Point du tout, mon ange! vous ne m'incommoderez point du tout!… je remarque que ce lit est fort grand. Nous y serons à merveille, vous verrez!» C'étoit là justement ce que je ne me souciois pas de voir; je tentai de recommencer mes représentations caressantes: un je le veux très absolu me ferma la bouche.
Et maintenant, plus vite encore et plus cruellement que tout à l'heure, il fallut m'immoler. J'étois en chemise! Si pourtant vous n'apercevez pas du premier coup d'œil ce qui me gênoit beaucoup, si je suis obligé de vous montrer dans toute son étendue l'embarras extrême où je me trouvois, comment ferai-je pour ne pas violer un peu l'austère pudeur? Lecteurs qui manquez de pénétration, ayez du moins de l'indulgence. Qui de vous, étant à ma place, auroit pu suffisamment couvrir avec ses deux mains seulement, en étendant l'une sur sa poitrine et jetant l'autre ailleurs, auroit pu suffisamment couvrir la partie foible où il y avoit quelque chose de moins, la partie forte où il se trouvoit quelque chose de trop; quelque chose que, dans le voisinage de Mlle de Mésanges, il m'étoit impossible de contenir, et qui de momens en momens devenoit plus difficile à cacher[3]? Mlle de Brumont, pour dérober Faublas à tous les yeux, n'eut donc, en sa mésaventure, pas de parti moins mauvais à prendre que celui d'une prompte obéissance. Il fallut que, sans délibérer, elle quittât l'étroite couche d'une fille novice pour se précipiter dans le grand lit, où vint bientôt à ses côtés voluptueusement s'étendre un tendron de près de soixante ans!
Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais situation ne fut pour lui plus chagrinante. Oui, dans ce même lit, il n'y a pas quinze jours, je souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de deux amantes, je me sentois, sous les yeux de mon Éléonore et de la marquise, prêt à mourir de ma foiblesse extrême. Et c'est aujourd'hui l'excès de ma force qui cause mes craintes et fait mon supplice! Quoi donc! une sexagénaire, par la seule raison qu'elle est femme, peut-elle allumer dans mon sein ces feux dévorans?… Mais n'est-ce pas plutôt, n'est-ce pas qu'à travers une cloison trop mince les nubiles attraits de cette enfant me font éprouver encore leur brûlante influence?
«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous, me disoit tendrement ma compagne.—Non, Madame la marquise, non, je vous gênerois.—Vous ne me gênerez pas, mon cœur, je n'ai jamais trop chaud dans mon lit.—Moi, Madame, la chaleur m'incommode.—Cela, par exemple, je le crois très possible! à votre âge j'étois tout de même…—Oui, sans doute. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—J'étois tout de même; et, lorsque M. d'Armincour vouloit faire lit à part, il me rendoit service.—Fort bien. Madame la marquise, je vous souhaite une bonne nuit.—Il me rendoit service de s'en aller;… quand il avoit fait son devoir, bien entendu;… et je lui rends justice, dans sa jeunesse il ne se faisoit pas tirer l'oreille. Oh! ce n'étoit pas un M. de Lignolle!—Je vous en fais mon compliment… Je crois qu'il est tard, Madame la marquise?—Pas trop… Approchez donc, ma petite, je ne vous entends pas… Est-ce que vous me tournez le dos?—Oui, parce que… parce que je ne peux dormir que sur le côté gauche.—Le côté du cœur! voilà qui est singulier! cela doit gêner la circulation.—Vraiment oui; mais l'habitude.—L'habitude, mon ange? vous avez raison! Tenez, moi, depuis que je suis mariée… Il y a déjà longtemps…—Oui.—J'ai contracté celle de m'étendre toujours ainsi,… sur le dos,… et je n'ai pas pu la perdre.—C'est peut-être tant mieux pour vous, car la posture est bonne… Madame la marquise, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.—Vous avez donc bien envie de dormir?—Je vous en réponds!—Eh bien! allons, mon cœur,… ne vous gênez pas, il y a de la place… Mais où est-elle donc? tout à fait sur le bord du lit?»
Elle fit un grand mouvement: si ma main n'avoit pas arrêté la sienne, bon Dieu! qu'auroit-elle senti!
«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me feriez sauter au ciel!—Là! là! mon poulet, ne sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où vous étiez… Remettez-vous, remettez-vous donc!… mais à votre aise… Vous êtes donc bien chatouilleuse, mon petit cœur?—Prodigieusement!… Une bonne nuit, Madame la marquise.—Et moi aussi. Je ne sais pas si c'est encore une habitude,… dites.—Je ne crois pas.—Mais, ma petite, ne restez donc pas tout à fait sur le bord,… vous tomberez!—Non.—D'où vient cet entêtement? pourquoi ne pas s'approcher? il y a plus d'espace qu'il n'en faut.—C'est que… je… ne puis rien toucher! si par hasard je rencontrois seulement le bout de votre doigt,… je me trouverois mal.—Diable! c'est une maladie, ça! comment ferez-vous donc quand vous serez mariée?—Je ne me marierai pas. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—Et comment auriez-vous pu rester sur ce lit de sangle, à côté de la petite Mésanges?—Vous avez raison, il m'eût été impossible d'y tenir! Madame la marquise, je vous souhaite une bonne nuit.—Quelle heure peut-il être?—Je ne sais pas. Madame, mais je vous souhaite une bonne nuit.»
Enfin la bavarde voulut bien se décider à me faire entendre à son tour le bonsoir si vivement sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi, Faublas! ce bonsoir, tu n'étois pas le seul qui le désirasses.
Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il y avoit encore dans la compagnie de ma charmante coucheuse ce petit agrément qu'on l'entendoit ronfler comme un homme; quand donc elle se fut mise à ronfler, il me sembla qu'à voix basse on m'envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!» Je crus que c'étoit un jeu de mon imagination frappée, cependant je levai la tête et me tins à l'affût du moindre bruit; un second Ma bonne amie vint le moment d'après caresser mon oreille. «Ma bonne amie, vous-même! de quoi s'agit-il?—Est-ce que vous pouvez dormir, vous?—Non, en vérité! je ne le peux pas.—Ni moi non plus, ma bonne amie; pourquoi cela?—Pourquoi?… parce que, ma bonne amie, comme vous le disiez si bien tout à l'heure, il seroit plus divertissant de causer ensemble.—Puisque vous le croyez ainsi, venez donc.—De tout mon cœur; mais la marquise?…—Ma cousine? oh! quand elle ronfle, c'est signe qu'elle dort.—Je vous crois.—Et elle dort tout de bon, lorsqu'elle dort. Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien. Venez.—Ah! comme je vous le dis: de tout mon cœur, ma bonne amie… Mais vous êtes enfermée!—Certainement! toujours on m'enferme, moi! sans cela j'aurois peur!—Et comment voulez-vous donc que j'entre?—Dame! ce n'est pas moi qui me suis enfermée.—Je ne dis pas que ce soit vous.—Ce n'est pas moi, parce que je ne m'aperçois pas du tout que vous me fassiez peur, vous, ma bonne amie.—Ma bonne amie, vous êtes bien bonne. Cependant je suis à votre porte, un peu légèrement vêtue pour faire la conversation.—Ah! mais c'est madame la marquise qui m'a enfermée.—Cela n'empêche pas que je ne commence à me refroidir beaucoup.—Ah! mais c'est qu'elle a mis la clef dans sa poche, madame la marquise.—Après? je ne l'ai pas, moi, sa poche.—Ma bonne amie, vous pouvez la trouver à tâtons.—A tâtons! ma bonne amie, je vais la chercher.—Oui, ma bonne amie, presque au pied de son lit, sur le second fauteuil à gauche, c'est là que je l'ai vue poser sa poche.—Eh! que ne disiez-vous cela tout de suite, ma bonne amie?»