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Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

LA FIN DES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS (continued 2)

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Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil, la poche, la clef, la serrure. Je trouvai ma bonne amie qui me reçut dans son lit pour causer, ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta dans mes bras et me serra de tout son corps. L'aimable enfant!

Vous, cependant, déesse de mon histoire et de toutes les histoires du monde, vous qui n'avez pas dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu décemment raconter les croustilleux débats de la nièce et de la tante, les questions délicates multipliées par celle-ci, les amoureuses instructions à celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez! venez peindre aujourd'hui l'étonnement de la cousine, ses premières inquiétudes et ses douces erreurs. Venez peindre encore autre chose! venez! le récit qui me reste à faire est peut-être plus surprenant et plus difficile qu'aucun de ceux dont je n'ai pu jusqu'à présent me dispenser d'entretenir la curiosité publique.

Depuis quelques minutes nous causions fort amicalement et je commençois à me réchauffer. Un tiers qui vint se mêler de la conversation la troubla. Sa brusque arrivée fit faire à Mlle de Mésanges un haut-le-corps en arrière. «Ma bonne amie, qu'avez-vous donc qui vous effraye?—Eh mais, vos deux mains sont là sur mon col,… et pourtant j'ai senti… j'ai senti comme si vous me touchiez encore quelque part!—Cela vous étonne? c'est que je suis… bonne à marier—…—…—…—Ma bonne amie, que voulez-vous que je vous dise?… vous a manqué jusqu'à présent parce que vous étiez encore trop petite fille.—Ah!—…—…—…—… Puisque cela doit être ainsi, répliqua notre Agnès, madame la marquise n'a pas besoin de m'avertir: un si grand changement ne m'arrivera pas sans que je m'en aperçoive… Oui, je ris. Je pense qu'on attrape bien ma bonne amie Des Rieux…—Une bonne amie de votre couvent?—Oui…—Avec qui vous allez causer la nuit?—Quand on oublie de m'enfermer.—On l'attrape, cette demoiselle?—Certainement! tous les jours on lui dit qu'elle est formée, je vois bien que cela n'est pas vrai, et que c'est parce que l'on attend encore quelque chose que l'on ne cesse de différer son mariage sous différens prétextes.—Probablement. Quel âge a-t-elle?—Seize ans.—Oh! trop jeune encore… Moi, j'en ai bientôt dix-huit…—Et il y a longtemps que vous êtes bonne à marier?—Un an,… à peu près un an… Ah çà, vous ne dites à personne que vous causez avec cette demoiselle?—Je ne suis pas si bête! on s'arrangeroit de manière que nous ne pourrions plus.—Ainsi vous ne vous aviserez pas de conter que je suis venu cette nuit vous entretenir?—N'ayez pas peur… A propos, il y a quelque chose qui nous tourmente beaucoup, Des Rieux et moi. Vous me direz sûrement cela, vous, ma bonne amie. Qu'est-ce que c'est qu'un homme?—Un homme? Je donnerois tout au monde pour le savoir, ma bonne amie.—Oui! eh bien, soyez de l'accord que nous avons fait, Des Rieux et moi.—Voyons.—C'est que la première des deux qui se marieroit viendroit dès le lendemain tout conter à l'autre.—Va, j'en suis!…—Ma bonne amie, vous m'embrassez presque tout comme Des Rieux m'embrasse, et je ne sais pas, il me semble que cela me fait encore plus de plaisir.—Cela vient de ce qu'apparemment je vous aime davantage que vous ne lui plaisez.—Ma bonne amie…—Eh bien?»

Que vouloit-elle faire de ma main dont elle s'empara tout d'un coup, en disant: «Embrasse-moi donc tout à fait comme Des Rieux m'embrasse, ma bonne amie?—Ma bonne amie, pas tout à fait comme, mais peut-être un peu mieux.»

Quoique je ne cessasse de l'assurer que tout seroit bientôt fini, que le plus difficile étoit déjà fait, la jeune personne, après quelques foibles cris à grand'peine étouffés, ne put retenir un dernier cri plus perçant. Je ne vous dirai pas ce qui causoit alors ses souffrances; mais je crois vous avoir prévenu que Mlle de Mésanges avoit le pied très petit.

N'étoit-ce pas une chose bien cruelle que d'être obligé de quitter le champ de bataille au moment où la victoire se déclaroit? Il le fallut pourtant! La marquise, tout à coup tirée de son premier sommeil, s'agitoit en murmurant ces mots: «Mon Dieu!… mon Dieu!… c'est un songe!… ah! ce n'est qu'un songe!» Aussitôt je pris mon parti, je quittai le lit de l'ex-pucelle, et me traînai sur les genoux, en m'aidant de mes mains, jusqu'au lit de la douairière. Alors celle-ci, tout à fait réveillée, s'inquiétoit vraiment beaucoup de ce qui avoit causé le bruit qu'elle venoit d'entendre: «Hélas! c'est moi, Madame.—Vous, Mademoiselle? et où êtes-vous donc?—Par terre dans la ruelle, je viens de me laisser tomber.—Aussi, vous voulez rester sur le bord!—Au contraire, Madame la marquise!—Comment, au contraire?—Je me suis trop approchée.—Eh bien?—Eh bien! madame, en dormant, se remue; madame a avancé sa jambe; sa jambe m'a touchée.—Je ne l'ai pas fait exprès, ma chère enfant… Là! bien! remettez-vous,… et restez à quelque distance.—Oh! oui.—Ma petite, vous m'avez réveillée en sursaut…—Ne me grondez pas, Madame la marquise: j'en suis au désespoir.—Je ne vous gronde point, il n'y a pas grand mal; nous allons causer un moment.—Je vous prie de m'en dispenser. Je me sens déjà toute malade d'avoir si peu dormi…—Écoutez du moins le rêve que je faisois…—Bonsoir, Madame la marquise.—Ah! je veux vous conter mon rêve!—Mais, Madame, vous ne pourrez plus ensuite vous rendormir!—Oh! que si! tant que je veux, moi! Mon cœur, où va-t-on prendre ce qu'on voit dans les songes? La scène étoit ici: je rêvois qu'un insolent m'épousoit de force…—Ah!… ah! Madame la marquise! quel homme pouvoit donc avoir cette audace?—Devinez.—Ce n'étoit pas moi, toujours.—Non, ce ne pouvoit pas être vous; mais c'est apparemment votre frère…—Je n'ai pas de frère.—Je ne dis pas que vous en ayez, ma mignonne. Tous les jours on rêve ce qui n'est point… Dans mon songe, c'étoit votre frère: car il vous ressembloit à s'y méprendre!…—Pardonnez-moi donc ce nouveau tort…—Vous badinez, mon ange, ce n'est pas votre faute, d'abord, et puis il n'y a point de mal!… Mais écoutez, ce n'est pas tout…—Quoi! l'impertinent!… il a peut-être eu le courage de recommencer?—Non. Je l'ai vu bientôt me quitter pour aller dans ce cabinet…—Dans ce cabinet?—Sans ma permission, entendez-vous!—Sans votre permission?—Se marier avec la petite de Mésanges…—La petite de Mésanges!—Qui le laissoit faire.—Qui le laissoit faire!—Attendez donc. Voici le plus singulier: l'enfant n'étant pas comme moi rompue à cet exercice…—Eh bien?—La douleur…—La douleur!—Lui a fait pousser un cri…—Un cri!—Qui m'a réveillée.»

Qu'on se figure, s'il est possible, la mortelle frayeur dont j'étois agité. Ce rêve si convenable à la circonstance, la marquise l'avoit-elle eu réellement? Étoit-ce un avertissement tardif que l'hymen, ennemi né de tous les succès de l'amour, venoit d'envoyer à la trop peu vigilante duègne, afin d'empêcher du moins que mon triomphe ne s'accomplît? ou, par un malheur plus grand, la vieille maudite avoit-elle, à l'instant même, avec une admirable présence d'esprit, inventé ce prétendu songe tout exprès pour me donner clairement à comprendre que mon crime étoit découvert, qu'un entier dévouement pouvoit seul l'expier, qu'il falloit tout à l'heure m'avancer au supplice qui dans ses bras m'attendoit? A cette dernière idée, tous mes sens à la fois se soulevèrent. Je rappelai pourtant mon courage, afin de m'assurer par quelques questions adroites des vraies dispositions de Mme d'Armincour.

«Est-ce donc sérieusement?…—Sérieusement, mon petit cœur.—Quoi! Madame, vous entendiez?…—Vraiment, oui! j'entendois.—Vous m'avez dit aussi que vous aviez vu! comment pouviez-vous voir sans lumière?—Ah! dans mon rêve il faisoit jour.»

Cette réponse faite du ton le plus simple me rendit ma tranquillité. «Bonsoir, Madame la marquise.—Allons, mon enfant, puisque absolument vous le voulez, bonsoir!»

Ma compagne, à ces mots, se rendormit; et son ronflement nasillard, qui tout à l'heure déchiroit mon oreille, maintenant la caressoit comme l'auroit pu faire la voix la plus enchanteresse, la voix de Baletti! Ne vous en étonnez pas: il m'annonçoit que l'heure du berger m'étoit rendue! c'étoit l'heureux signal auquel je devois me hâter d'aller reprendre un charmant ouvrage très avancé, mais enfin malheureusement interrompu comme il s'achevoit. Pressé d'y mettre la dernière main, je soulevai la couverture avec infiniment de précaution, et déjà mes pieds touchoient le carreau, quand j'entendis tout à coup cesser le ronflement propice. Une main pote et ridée, qui me parut celle de Proserpine, me saisit par la nuque et me tint là quelque temps en arrêt. «Un instant! me dit enfin l'infernale vieille, j'y vais avec vous.» Elle y vint en effet, mais pour refermer soigneusement la porte. «Dormez! Mademoiselle, dormez! cria-t-elle à la petite de Mésanges; et prenez patience! Nous vous marierons bientôt.—Ah! mais, Madame la marquise, répondit ma bonne amie d'une voix traînante, je ne suis pas encore bonne à marier, moi!—Oui, oui! répondit l'autre en la contrefaisant, petite sucrée! vous avez l'air de n'y pas toucher! cela n'empêchera pas qu'on n'y mette ordre, et cela le plus tôt possible. Allons, vous, la demoiselle aux habitudes, ajouta-t-elle en me reconduisant à son lit par la main, voyons, voyons si vous ne pouvez en effet veiller que pour les jeunes!»

A ces terribles paroles qui m'annonçoient des tourmens tout prêts, je sentis un frisson mortel glacer mon sang, mon sang qui, rappelé de toutes les extrémités, reflua vers le cœur avec une prodigieuse vitesse. Tremblant de tous mes membres, je me laissai traîner vers l'échafaud. Je tombai sur ce lit où déjà m'attendoit une furie pour m'étreindre de ses bras vengeurs; j'y tombai sans force, sans mouvement, presque sans vie.

Il y eut un moment de silence; après quoi, de sa voix cassée qu'elle s'efforçoit d'adoucir, l'impatiente marquise me demanda si j'avois oublié son rêve, si je comptois ne l'accomplir qu'en un point seulement. Hélas! j'y songeois à son rêve! je songeois qu'il paroissoit indispensable de prévenir par mon dévouement généreux de plus grands malheurs. Devois-je, en faisant à Mme d'Armincour une insulte qu'aucune femme ne pardonne, exposer à sa facile vengeance Mlle de Mésanges, prise pour ainsi dire sur le fait, et ma chère de Lignolle, sans doute aussi compromise? devois-je risquer de me mettre ainsi sur les bras toute la cohue des trois familles réunies? Il n'y avoit donc plus qu'un magnanime effort qui pût sauver mes deux maîtresses et me sauver moi-même.

Jamais, plus qu'alors, je n'éprouvai combien un résolu jeune homme, dont le grand courage est d'ailleurs commandé par la nécessité qui presse, peut en toute occasion compter sur lui-même. Après de courtes indécisions, après quelques premiers momens d'abattement et de terreur inséparables de l'épouvantable entreprise à laquelle j'étois appelé, je me sentis moins incapable de la tenter et peut-être de la mettre à fin. Malheureux! ton heure est donc enfin venue!… Allons, Faublas! allons, du cœur! immole-toi. Ainsi j'encourageois tout bas ma vertu qui chanceloit encore, et pour l'affermir j'eus besoin d'un effort nouveau. Mais enfin la victime, ne désirant plus rien que de s'épargner au moins de cruels apprêts, que d'accomplir le douloureux sacrifice en un seul instant, s'il étoit possible, la victime résignée se précipita tout d'un coup sur son bourreau.

«Quelle vivacité! s'écria la maligne vieille en ricanant. Doucement, Monsieur, doucement donc! mon rêve a dit que vous m'épousiez de force! de force, comprenez-vous? Or, je vous le demande, êtes-vous disposé à de grandes témérités? Avez-vous l'intention bien déterminée de violer la douairière d'Armincour?—Non, Madame, en vérité, j'ai trop d'honneur pour me permettre une aussi indigne action.—Eh bien! tenez-vous donc tranquille à mes côtés. J'ai pu vous faire une malice, la gaieté est de tous les âges, et pour moi de tous les instans, quand il n'est pas question de mon Éléonore. Mais ce seroit pousser un peu trop loin la plaisanterie que d'accepter ce que vous avez la générosité de m'offrir. Gardez, gardez pour les jeunes femmes: si la tante vous prenoit au mot, la nièce pourroit n'être pas contente.—La nièce! vous pensez que Mme de Lignolle…—Assurément, je le pense, mais pour le moment laissons la comtesse, il nous convient de traiter un objet plus pressant. Monsieur, vous parliez tout à l'heure d'une indigne action; mais ne sentez-vous pas que celle dont vous vous êtes rendu coupable pendant mon sommeil est horrible?—Madame,… quel autre à ma place…?—Et pourquoi vous trouver à cette place où vous ne deviez jamais être? Pourquoi venir chercher des tentations auxquelles personne ne résisteroit? Pourquoi surprendre la confiance des parens par un déguisement perfide? Monsieur, je ne vois rien qui vous puisse excuser;… mais vous avez, du moins, je l'espère, quelques moyens de réparer l'injure que vous venez de faire, dans la personne de Mlle de Mésanges, à tous ses parens ici rassemblés?—Madame…—Sans doute, vous épouserez cette enfant?—Madame…—Répondez net: ne le voulez-vous pas?—De tout mon cœur…—Oh! oui! il épouseroit toute la famille, lui!… toute la famille! et moi-même!… je n'avois qu'à le laisser faire!—De tout mon cœur, comme je vous dis; mais…—Voyons votre mais.—Je ne le peux pas.—Vous êtes marié, n'est-il pas vrai?—Oui, Madame.—C'est cela! voilà qui devient certain.—Qu'est-ce qui devient certain?—Laissez, Monsieur, laissez! je me parle, à moi… Vous voyez bien que c'est une chose épouvantable de… séduire ainsi des jeunes personnes qu'il ne vous est même pas possible de prendre en mariage. Car elle est séduite, n'est-ce pas? c'est une affaire finie?—Madame…—Parlez, Monsieur. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus de remède; mais, au moins, vous voudrez bien me dire en quel état précisément vous avez laissé la jeune personne… Je me suis sûrement réveillée trop tard pour elle?… Mais c'est qu'aussi, puisque j'avois des soupçons, je n'aurois pas dû me laisser aller au sommeil!… Cependant, le moyen de croire qu'ils auront, avec la volonté de faire… une sottise, l'adresse, l'audace et le temps nécessaires, quand moi, qui dois être bien tranquille sur mon propre compte, je tiens le mauvais sujet dans mon lit, et la petite fille sous la clef, et la clef dans ma poche! Il faut être un vrai diable! un diable enragé!… Allons, Monsieur, convenez-en, la jeune personne a…, la jeune personne est…, la jeune personne a tout à fait subi la métamorphose?—Madame, à ne vous rien cacher, je crois mon triomphe complet…—Le beau triomphe! bien difficile, en vérité!—Très difficile: car la charmante enfant…—Bon! le voilà qui, dans son enthousiasme, va me faire des détails.—Ah! pardon, Madame, difficile ou non, j'en ai si peu joui que je n'imagine pas qu'il en puisse résulter pour mademoiselle votre cousine des suites bien sérieuses.—Comment l'entendez-vous? expliquez-moi cela.—J'entends qu'on ne doit guère présumer la grossesse.—Voyez donc! s'écria-t-elle avec feu: la belle grâce que vous nous faites là! Mais, en attendant, Monsieur, la virginité est à tous les diables! comptez-vous cela pour rien, vous? auriez-vous été content si l'on vous eût donné en mariage une fille déjà tout instruite?…—Instruite? elle ne l'est pas.—Que dit-il?—Elle l'est si peu qu'elle me croit demoiselle.—Mais vous-même, me croyez-vous faite d'hier pour me fabriquer de pareilles…—Madame la marquise, ne vous fâchez pas, je vais tout vous conter.»

La bonne parente, qui ne m'entendit pas sans m'interrompre par de fréquentes exclamations, s'écria quand je n'eus plus rien à dire: «Voilà qui est fort extraordinaire et qui diminue un peu le mal,… un peu. Monsieur, je vous demande le plus profond secret, et je compte assez sur un reste d'honnêteté…—Comptez-y, Madame.—Vous sentez qu'à présent je ne puis trop tôt marier cette enfant-là: ce ne sera pas une chose difficile, elle a de la figure et du bien. Il ne lui manque rien,… rien que ce que vous venez de lui ôter. Mais cela ne paroît pas sur le visage d'une fille, et fort heureusement, voyez-vous! car, entre nous soit dit, il y a beaucoup de belles demoiselles qui ne s'établiroient jamais. Celle-là sera donc pourvue le plus tôt possible; et, comme le hasard pourroit faire que bientôt vous entendissiez dans le monde parler du nigaud qui se disposeroit à l'épouser, ne vous avisez pas alors de…—Soyez parfaitement tranquille. Il faut, je le sens bien, que cette aventure reste absolument entre vous et moi.—Bien, Monsieur. Je ne dirai rien à la jeune personne: car que lui dirois-je? c'est une petite sotte qui, sans le savoir, s'est avisée de faire la grande fille. Voilà tout. Laissons-lui son erreur ridicule, mais utile. Seulement, pour qu'elle ne puisse ni la communiquer ni l'apercevoir, j'aurai soin de la recommander à son couvent, elle et la bonne amie qui l'embrasse. Cependant, si vous jugez que cela puisse être convenable, nous pourrons mettre sa cousine dans le secret.—Sa cousine?—Oui.—Mlle de Lignolle? oh! non, non.—Vous ne vous en souciez pas? il est vrai qu'elle est bien vive pour être bien discrète.—Sans doute.—D'ailleurs votre conduite l'intéresse peut-être assez…—Point du tout!—Point du tout? Ah! Monsieur, maintenant je sais que la jeune personne qui lui a tout expliqué est un cavalier charmant, et vous voulez que je sois encore votre dupe?—Madame…—Laissons cela: c'est un article très délicat auquel nous reviendrons quand il en sera temps. Monsieur, je vous souhaite à mon tour une bonne nuit. Reposez-vous, si bon vous semble, mais croyez que je ne m'endormirai plus.»

J'usai de la permission, car, après les diverses agitations de cette nuit heureuse et fatale, le sommeil me devenoit bien nécessaire. Cependant on ne m'en laissa pas longtemps goûter les douceurs: les premiers rayons du jour amenèrent dans notre chambre Mme de Lignolle, qui se servit de son passe-partout pour entrer. Je fus réveillé par les baisers qu'elle me donnoit: «Te voilà, ma petite Brumont! quel bonheur! je ne t'attendois pas! tout à l'heure, par hasard, on vient de me dire…»

Elle courut au cabinet avec une inquiétude marquée; et, regardant à travers les vitres: «Ma tante, vous avez mis là ma petite cousine toute seule? Vous avez bien fait.—Pas trop, ma nièce.—Pourquoi?—Parce que j'ai passé une assez mauvaise nuit.—Et vous l'avez enfermée, ma cousine? ah! c'est encore mieux, cela!—Mieux! d'où vient?—Ai-je dit mieux, ma tante?—Oui, ma nièce.—C'est que je parle sans réflexion: car… quel danger?—Sans doute. Dans un appartement où il n'y a que des femmes.—Que des femmes, oui, ma tante; et des hommes dans les appartemens voisins, pour les défendre en cas de…—Oui! voilà ce que c'est!—Pourquoi donc n'êtes-vous venue qu'à deux heures du matin, ma tante?—Parce que j'ai voulu vous amener cette chère enfant, ma nièce.—Que vous êtes bonne!—Bien bonne, n'est-ce pas?—Brumont, pourquoi donc ne m'avez-vous pas fait éveiller?—C'est moi, ne la grondez pas; c'est moi qui n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.—Vous avez eu bien tort, ma tante… Tu ne dis mot, ma petite Brumont, tu es triste? va, je suis aussi bien fâchée.—De quoi, ma nièce?—Mais, de ce que vous avez toutes deux été fort mal couchées.—Tu avois donc un lit pour cette enfant?—Elle auroit partagé le mien, ma tante.—Voilà justement ce que je n'ai pas voulu, ma nièce.—Vous auriez pourtant passé une meilleure nuit.—Oui, mais toi?—Bon! nous nous arrangeons bien ensemble.—C'est pourtant une très mauvaise coucheuse.—Trouvez-vous, ma tante?—Elle remue toute la nuit! sans cesse elle étoit sur moi!—Sur vous?—A peu près!—A peu près! bon!—Je ne cessois de la repousser. Elle m'échauffoit! elle m'étouffoit! elle…—Mon Dieu! mais…—Eh bien! ma nièce, qu'est-ce qui vous inquiète?—Mais… vous… vous en avez donc été prodigieusement incommodée?—Vraiment! si cela m'arrivoit toutes les nuits!… à mon âge!… mais pour une fois!»

Mme de Lignolle fut pleinement rassurée par le ton de bonhomie dont sa maligne tante prononça ces dernières paroles. L'étourdie nièce n'en vit que le côté plaisant. «Ah! mais toi, Brumont, s'écria-t-elle en m'embrassant, tu as dû passer une bonne petite nuit. Ma tante ne t'aura pas empêchée de dormir?… Tiens, tu as du chagrin; et moi aussi, je t'assure. Je suis désolée, désolée qu'on ne t'ait pas indiqué ma chambre. Cependant,… tiens,… conviens que c'est bien drôle… de te voir ainsi… là… près,… tiens, pardonne, mais je ne peux plus y tenir…»

En effet, les éclats de rire, quelque temps retenus, s'échappèrent. L'explosion fut si forte et dura si longtemps qu'enfin la comtesse tomba sur le lit, où elle en pâma. «Cette écervelée rit de si bon cœur qu'elle vous donne envie d'en faire autant», dit la tante; et elle imita sa nièce de manière que je vis le moment qu'elle la surpasseroit. Comment alors me défendre de partager leur gaieté? Notre joyeux trio fit tant de bruit que Mlle de Mésanges en fut réveillée.

La prisonnière vint frapper à ses carreaux. «Madame de Lignolle, dit la marquise, ouvre à cette enfant; prends la clef dans ma poche.» La comtesse, pour avoir plus tôt fait, se servit de son passe-partout; sans entrer dans le cabinet, cria bonjour à sa cousine, et revint de mon côté s'asseoir sur le bord du lit; la petite de Mésanges, volant sur ses pas, arriva comme elle, et me dit en m'embrassant: «Bonjour, ma bonne amie.—Qu'est-ce que c'est donc? s'écria la comtesse, surprise et fâchée; qu'est-ce que c'est donc que ces familiarités-là, et ce nom que vous lui donnez? Apprenez que je ne veux pas qu'on embrasse Mlle de Brumont, et qu'elle n'est la bonne amie de personne.—Bien, ma nièce, s'écria la marquise, bien! morigénez un peu cette effrontée: cela vient tout de suite manger dans la main!—La bonne amie de personne! répondit cependant notre Agnès, devenue plus hardie: ah! celui-là est drôle! je ne sais peut-être pas que c'est ma bonne amie, à moi!—Mais, Mademoiselle, reprit Mme de Lignolle, allez donc, s'il vous plaît, mettre un mouchoir, vous êtes toute nue!—Qu'est-ce que ça fait ça? répliqua l'autre; il n'y a pas des hommes ici.» La marquise la contrefit: «Non, il n'y a pas des hommes»; et d'un ton brusque elle ajouta: «Mais il y a des femmes, des femmes, entendez-vous, petite sotte?… Allez… Un moment, un moment, comme vous avez les yeux battus! quel métier avez-vous donc fait cette nuit?—Qu'est-ce que j'ai fait?… rien, puisque je n'ai pas seulement dormi.—Et pourquoi n'avez-vous pas dormi?—Pourquoi?… ah, dame! parce que j'écoutois toujours pour voir si je ne vous entendrois pas ronfler…—Ronfler! cette expression!… Vous aimez donc bien à entendre ronfler?—Ce n'est pas ça, mais c'est que, quand on est toute seule dans un lit à s'ennuyer, il faut bien qu'on s'amuse de quelque chose.»

En parlant, elle jouoit avec une boucle de mes cheveux. Tout à coup l'impatiente comtesse l'apostropha d'une bonne tape sur la main, et, la prenant par les épaules, elle la reconduisit à son cabinet, en lui répétant d'aller mettre un fichu. La marquise l'applaudit: «Oui, mon enfant, donne-lui des leçons de décence; va, donne-lui des leçons de décence… Tiens, Madame de Lignolle, rends-moi le service de l'aider à s'habiller, afin qu'elle ait fait plus vite et que nous puissions la renvoyer, car il faut que je te parle.»

Je vous réponds que la comtesse, assez contrariée d'être un instant ailleurs qu'à mes côtés, eut bientôt fini avec la cousine. Je vous réponds que, pour l'habiller de la tête aux pieds, il lui fallut moins de temps qu'ordinairement elle n'en mettoit à me passer un seul jupon. Aussi toutes deux rentrèrent bientôt dans la chambre à coucher. La marquise complimenta l'une sur sa promptitude, et pria l'autre d'aller se promener dans le parc. «Ah! mais c'est qu'il est de bonne heure pour se promener!—Tant mieux! l'air du matin vous rafraîchira.—Ah! mais c'est que pour se promener… il faut marcher.—Eh bien?—Eh bien! j'ai de la peine à marcher.—Bon! Mademoiselle la douillette! ses souliers la blessent!—Non, ce ne sont pas mes souliers. Ce n'est pas au pied que j'ai mal.—En voilà assez de dit. Partez, partez.—C'est apparemment que ça me gêne quelque part, parce que…—Oh! mon Dieu! celle manière de parler si lente me fait mourir, interrompit la comtesse. Est-ce votre corset qui vous gêne?—Oh! que non! oh! que non! ce n'est pas non plus mon corset.—Eh, pour Dieu! quoi donc?—Dame! c'est qu'apparemment je commence…, apparemment je vais devenir aussi bonne à marier, moi!—Tiens! s'écria la marquise, quelle sottise elle vient nous… Madame de Lignolle, fais-moi donc, je t'en prie, partir cette impertinente; tu ne vois pas qu'elle ne sait que dire et qu'elle ne veut que tuer le temps?—Oh! que si, je sais ce que je dis… Toujours, malgré que ce ne soit pas bien nécessaire, souvenez-vous que vous m'avez promis de m'avertir.»

Nous n'entendîmes pas le reste, parce que la comtesse, voyant enfin sa cousine dans le corridor, lui ferma doucement la porte au nez.

«Fort bien, ma nièce, et mets les verrous, que personne ne vienne nous interrompre!… Oui, assieds-toi là sur le bord du lit. Mais regarde-moi donc aussi quelquefois. Tu n'as des yeux que pour Mlle de Brumont.—Ah! c'est pour la consoler. Elle a du chagrin, voyez-vous.—Il est sûr qu'on ne l'entend pas souffler, et elle ne paroît point dans son assiette ordinaire.—Oh! non, dit Mme de Lignolle en m'embrassant: elle est désolée qu'on ne l'ait point amenée chez moi… Elle a sûrement beaucoup d'amitié pour vous, ma tante; mais, comme elle me connoît davantage, elle eût mieux aimé passer la nuit à mes côtés, je le gagerois.—Là! là! Madame, ne vous en faites pas tant accroire! Si je l'avois souffert…—Plaît-il, ma tante?—Oui, ma nièce. Vous imaginez que parce qu'on n'est pas tout à fait si jeune et si gentille que vous…—Comment?—Eh! mon Dieu, il ne tenoit qu'à moi.—Ce que vous dites là, ma tante, est…—La vérité.—De toutes les manières incompréhensible.—Je vais donc m'expliquer, ma nièce.—Ah! vite! vite! je suis sur des charbons brûlans.

—Madame de Lignolle, il me paroîtroit en effet très étonnant, mais pourtant très désirable, que vous ne connussiez pas tout à fait si bien la prétendue demoiselle ici couchée près de moi.—La prétendue demoiselle?—Ma nièce, je vous déclare, et puissé-je vous apprendre quelque chose qui vous surprenne, je vous déclare que cette jeune fille est un homme.—Un homme! Êtes-vous… êtes-vous sûre, ma tante?—Sûre… Et lui-même,… il est là pour me démentir, si je ne dis pas l'exacte vérité; lui-même vouloit, il n'y a pas deux heures, m'en donner des preuves.—Vouloit vous en donner…? Cela ne se peut pas.—Ne vous en étonnez pas trop, ma nièce, il s'y croyoit obligé.—Obligé! pourquoi?—Ah! demandez-lui.—Dites pourquoi, s'écria-t-elle en m'adressant la parole avec une extrême vivacité; parlez, parlez enfin, parlez donc.—Vous me voyez, lui répondis-je, si stupéfait de tout ce qui m'arrive que je n'ai pas la force, pas la force de dire un mot.—Il veut me forcer à faire moi-même ce pénible aveu, reprit la marquise: ma nièce, il s'y croyoit obligé parce que je l'exigeois.—Vous l'exigiez, ma tante?—Rassurez-vous, je n'en avois que l'air!—Que l'air?—Oui, je vous dis, j'ai fait grâce au généreux jeune homme, quand je l'ai vu prêt à s'immoler.—Cependant il le pouvoit! s'écria la comtesse, aussi surprise que désolée.—Il le pouvoit, oui, ma nièce. C'est, j'en conviens, un compliment qu'il faut lui faire.—Il le pouvoit! répéta Mme de Lignolle d'un ton qui n'annonçoit pas moins d'étonnement et marquoit une affliction plus profonde.—Voilà de suite, lui répondit la marquise, deux exclamations qui ne sont pas très polies.—Il le pouvoit!—Enfin, ma nièce, tu veux donc que je me fâche?… Vous voudriez donc, Madame, qu'il ne trouvât jamais ces choses-là possibles que pour vous?—Pour moi!» Mme d'Armincour l'interrompit d'un air très sérieux: «Éléonore, je vous ai toujours connue extrêmement franche, avec moi surtout. Avant de vous faire violence pour sortir de votre caractère, avant de vous décider à soutenir un mensonge trop invraisemblable, écoutez-moi.

«Cette demoiselle est un homme: j'ai malheureusement plusieurs raisons de n'en point douter; il y a plus, je sais maintenant son véritable nom, et tout me dit que depuis longtemps vous ne l'ignorez pas, ma nièce. Hier, j'allai sur les cinq heures à Longchamps, où je fus étonnée de vous voir, de si bonne heure surtout, vous qui, le matin même, aviez, sous prétexte de quelques affaires, refusé d'y venir le soir avec moi. Vous ne m'avez seulement pas aperçue, Madame, parce que vous n'aviez des yeux que pour un cavalier qui, de son côté, vous regardoit continuellement. Voilà ce qui me le fit remarquer. C'étoit Mlle de Brumont sous des habits d'homme, ou pour le moins un frère à elle, un frère dont la figure absolument pareille excitoit votre attention comme la mienne. Je m'arrêtai naturellement à cette idée; et, dans ma parfaite sécurité, je ne songeai même pas à pousser plus loin les conjectures. Cependant, immédiatement après votre voiture, venoit, dans une voiture beaucoup plus belle, une espèce de fille fort élégante, qui lorgnoit aussi ce jeune homme dont elle étoit quelquefois lorgnée. Apparemment que cette femme ne vous aime guère, et que vous ne l'aimez pas davantage: car elle s'est permis de vous faire une impertinence dont vous l'avez bien punie. Je vous en fais mon compliment; j'en ai ri de tout mon cœur. Comme j'en riois pourtant, il s'élève tout à coup une grande rumeur. Tout le monde court, chacun se précipite sur le ou la Brumont, que je suivois toujours des yeux, dans l'intention de l'appeler, afin de causer un instant avec lui ou avec elle. Moi, tout ébahie d'un si prodigieux concours, pauvre provinciale, je demande si l'usage des dames de Paris est de courir ainsi comme des folles, pêle-mêle avec les hommes, après le premier joli garçon qu'elles rencontrent. Tous ceux qui m'entourent me crient: «Non pas, non pas! mais celui-ci mérite l'attention générale; c'est un charmant cavalier, déjà fameux par une aventure extraordinaire: c'est Mlle Duportail, c'est l'amant de la marquise de B…» Vous pouvez juger de mon étonnement. Aussitôt j'ouvre les yeux, je me rappelle mille circonstances inquiétantes; et, sans trop de malignité, je suis obligée de me dire qu'il devient très probable que l'amant de la marquise est aussi l'amant de la comtesse. Cependant il ne faut pas me hâter de juger légèrement une nièce que j'estime. Je verrai, je l'observerai, je la questionnerai demain, puisque je vais la joindre au Gâtinois. Point du tout! au jour désiré, l'obligeante Mme de Fonrose arrive chez moi, qui me propose tout doucement l'honnête commission de vous mener l'ami du cœur. Charmée d'un hasard favorable à mes secrets desseins, j'accepte, bien résolue à examiner de près la demoiselle, et à faire en sorte que vous ne puissiez pas me réduire à jouer chez vous le rôle d'une complaisante. J'arrive avec l'heureux mortel. Peut-être croyoit-il, vous voyant couchée, qu'il partageroit du moins le lit de la petite de Mésanges. Tout au contraire, je le confisque à mon profit. Au commencement de la nuit, je le tourmente; une heure après, je… je le prends, pour ainsi dire, sur le fait. Il ne m'avoue pas son nom que je ne demande point; mais il ne peut nier son sexe. Enfin le matin vient; et, pour qu'il ne me reste aucune incertitude à cet égard, je découvre en plein le chevalier de Faublas.»

A ces mots, elle me découvrit en effet: car, d'un coup de main rapide, elle enleva la couverture, qu'elle jeta presque sur mes pieds, et du même temps elle me la ramena sur les épaules. Le moment fut court, mais décisif. Le hasard, qui se déclaroit contre moi, voulut qu'alors je me trouvasse arrangé dans le lit de manière que la pièce du procès la plus essentielle ne pût échapper au prompt regard de l'accusé, de sa complice et de leur juge. «Maintenant, ma nièce, s'écria la marquise, j'espère qu'il ne vous reste aucun doute. Là! je dis, en supposant qu'il fût possible de croire qu'avant ceci vous en eussiez. Mais convenez, poursuivit-elle, en m'appliquant un vigoureux soufflet de la même main qui venoit de m'exposer presque nu aux regards confus de Mme de Lignolle, convenez qu'il faut que ce M. de Faublas soit un effronté petit coquin pour être aujourd'hui venu coucher avec la tante, par la seule raison qu'il ne pouvoit plus coucher avec la nièce!

—Ma tante, s'écria la comtesse avec un peu d'humeur, pourquoi donc frapper si fort? Vous lui ferez mal!—Oui, mal! Il est trop heureux. C'est une faveur… Madame de Lignolle, à présent que vous ne pouvez plus, sous prétexte d'ignorance, vous en défendre, il faut tout à l'heure prier monsieur de se lever, le mettre sans esclandre à votre porte, et l'y consigner pour jamais.—Le mettre à ma porte, ma tante! eh bien, je vous le dis: c'est mon amant, c'est l'amant que j'adore.—Et votre mari, Madame!—Mon mari? C'est aussi lui, je n'en ai pas d'autre que lui.—Quoi! ma nièce, il n'y a pas déjà près de cinq mois que M. de Lignolle vous a vraiment épousée!—Épousée! jamais… C'est lui, ma tante.—Comment! c'est lui qui, même la première fois…!—Oui, ma tante, c'est lui.—Ah! l'heureux petit drôle! Quel épouseur que ce monsieur-là!… Mais vous êtes grosse, ma nièce!—Eh bien! ma tante, c'est encore lui…—Mais…—Il n'y a plus de mais, ma tante! ç'a toujours été lui, ce sera toujours lui, ce ne sera jamais que lui.—Jamais que lui! Et comment ferez-vous?…—Comme j'ai déjà fait, ma tante, avec lui.—Mais quel flux de paroles! Voyez un peu!—Je ne vois que lui!—Mais au moins entendez…—Je n'entends que lui!—Mais écoutez donc.—Je n'écoute que lui!—Allons, ma nièce, quand vous voudrez…—Je ne veux que lui!—Vous ne voulez pas que je vous parle un moment?—Je ne parle qu'à lui!—Éléonore, vous ne m'aimez donc pas?—Je n'aime… Ah! si fait; je vous aime aussi.—Eh bien, laisse-moi donc m'expliquer; dis-moi, malheureuse! comment feras-tu pour cacher ta grossesse?—Je ne la cacherai pas.—Mais votre mari vous demandera qui a fait cet enfant?—Je lui répondrai que c'est lui.—Et, s'il n'a jamais couché avec toi, comment veux-tu qu'il te croie?—Eh! mais c'est à cause de cela qu'il me croira.—Comment! c'est à cause de cela?—Sûrement, à cause de cela.—Allons, ma nièce, voilà que nous faisons ensemble des quiproquos. Vous êtes si vive qu'il est impossible de s'expliquer avec vous!—Je suis vive! Vous ne l'êtes pas peut-être?—Eh! le moyen de ne pas l'être avec une écervelée… Voyons; faites-moi la grâce de m'expliquer de quelle manière on peut s'y prendre pour persuader à un homme qui n'a jamais épousé sa femme que pourtant il lui a fait un enfant?—Regardez si ce n'est pas désespérant!… Mais, ma tante, faites-moi vous-même la grâce de m'expliquer pourquoi vous imaginez que j'irai faire à M. de Lignolle un raisonnement aussi bête que celui-là?—Ma nièce, c'est vous qui me le dites.—Tout au contraire: je me tue de vous crier que je lui déclarerai que c'est lui qui m'a fait cet enfant.—Ah! je comprends enfin; lui, c'est monsieur?—Eh! oui. Quand je dis lui, c'est lui.—Ma foi, je ne l'aurois pas deviné, ma nièce. Quoi! vous irez vous-même annoncer bonnement à votre mari que vous l'avez fait…—Ce qu'il mérite d'être.—Dans un sens, je ne dis pas non, ma nièce.—Dans tous les sens possibles, ma tante.—Ah! cela est autre chose. Je ne puis, Madame, approuver vos désordres.—Mes désordres!—Revenons, revenons à l'article important. Si ton mari se fâche?—Je m'en moquerai.—S'il te veut faire enfermer?—Il ne pourra pas.—Qui l'en empêchera?—Ma famille, vous et lui.—Ta famille sera contre toi. Moi, je te chéris trop pour te faire jamais le moindre mal; mais, dans une affaire aussi malheureuse, je serai du moins forcée de rester neutre. Il ne te restera donc que monsieur.—S'il me reste, je n'en demande pas davantage!—Oui, il te restera… pour te défendre. Mais le pourra-t-il? Et si l'on t'enferme?…—Non, non. Tenez, ma tante, j'y pensois cette nuit. J'ai dans ma tête un projet…—Un beau projet, je crois! Dis pourtant, dis.—Je ne peux pas, il n'est pas temps.—Eh bien, ma nièce, je vais vous enseigner, moi, le seul parti qui vous reste à prendre.—Voyons.—Il faut, le plus tôt possible, Madame, vous faire épouser par M. de Lignolle, et…—Ça d'abord, ça ne se peut pas.—La raison?—La raison est que ça ne se peut pas. Mais, quand cela se pourroit, je ne le voudrois pas. A présent, ma tante, je sais ce que c'est; jamais votre nièce ne sera dans les bras d'un homme.—Jamais dans les bras d'un homme! Cependant lui?…—Lui, ma tante, s'écria-t-elle avec passion, ce n'est pas un homme, c'est mon amant!—Votre amant! Ne voilà-t-il pas une bonne raison à donner à votre mari?—Supposons que la raison soit mauvaise; au moins est-il certain qu'elle vaut encore mieux qu'une mauvaise action. N'en est-ce pas une indigne, n'est-ce pas une horrible perfidie que d'aller froidement se partager entre deux hommes pour trahir l'un plus à son aise, et retenir l'autre en le désespérant?… Car, j'en suis sûre, s'écria-t-elle en m'embrassant, il en seroit désespéré.—Si pourtant vous vouliez m'écouter, Madame, vous verriez que votre tante ne vous conseille ni le libertinage ni la perfidie. Vous m'avez interrompue, comme j'allois vous dire qu'en vous faisant épouser par M. de Lignolle, il falloit tout d'un coup changer de conduite et rompre cette intrigue…—Une intrigue! Fi donc, ma tante! Dites une passion qui fera le destin de ma vie!—Qui en fera le malheur, si vous n'y prenez garde.—Point de malheur avec lui, ma tante.—Toujours du malheur où il y a du crime, ma nièce… Écoute, ma petite, je suis bonne femme, j'aime à rire; mais ceci passe la raillerie. Vois d'abord combien de dangers t'environnent…—Je ne connois point de dangers, quand il s'agit de lui.—Et ta conscience, Éléonore?—Ma conscience est tranquille.—Tranquille! cela ne se peut pas. Vous qui ne mentiez jamais, vous mentez… Écoute, Éléonore, je te chéris comme mon enfant. Je t'ai toujours idolâtrée! trop, peut-être! Je t'ai peut-être gâtée, mais tâche de te souvenir comme, dans les choses essentielles, je me suis toujours attachée à te donner les meilleurs principes. Tiens, ma fille, tu vas aujourd'hui couronner la rosière.

—Oh! ne m'en parlez pas! s'écria-t-elle en se précipitant dans les bras de sa tante et saisissant ses mains, dont elle se couvrit le visage; oh! ne m'en parlez pas!» Et moi, pénétré du ton dont ces paroles furent prononcées: «Madame la marquise, c'est à moi, c'est à moi seul que vous devez tous vos reproches. Excusez-la, plaignez-la, ne l'accablez pas.—O mes enfans! répondit-elle, si vous ne voulez que m'attendrir, cela ne vous sera pas difficile. On me fait pleurer comme on me fait rire, tout de suite… Soit, j'y consens, pleurons tous trois… Écoutez cependant, écoutez, ma nièce: vous souvenez-vous de l'année passée? A la même époque, au même jour, je vous disois: «Éléonore, je suis fort contente de toi. Mais bientôt, ma fille, d'autres temps amèneront d'autres obligations. On n'a pas toujours dans la vie des devoirs aussi doux à remplir que celui de secourir l'indigence. Le temps approche où tu t'en imposeras peut-être qui te séduiront d'abord et te deviendront ensuite pénibles…»

La comtesse, à ces mots, quitta brusquement son attitude humiliée, et du ton le plus animé: «Qui te séduiront d'abord! répéta-t-elle. Eh! comment m'auroient-ils séduite? on ne me les fit point connoître. On conduisit gaiement au sacrifice une innocente victime qui promit ce qu'elle ne comprenoit pas. Vous, Madame la marquise, vous qui me parlez ici de devoir, oseriez-vous affirmer qu'alors vous avez fait le vôtre? Quand mes parens, engoués des prétendus avantages de ce mariage fatal, vinrent vous présenter M. de Lignolle, vous me défendîtes par vos représentations, je le sais; je sais que votre consentement vous fut, pour ainsi dire, arraché; mais qu'importoit votre trop foible résistance? Ne deviez-vous pas la fortifier de la mienne? Ne deviez-vous pas me tirer à l'écart et me dire: «Ma pauvre enfant, je t'avertis qu'ils vont te sacrifier; je t'avertis qu'ils trompent ton inexpérience par d'éblouissantes promesses. Veux-tu, pour le frivole avantage d'être présentée à la cour quelques mois plus tôt, d'aller dès demain aux assemblées, aux bals, aux spectacles de la capitale, veux-tu faire à jamais le sacrifice de ta liberté la plus précieuse, de la seule vraie liberté, celle de ta personne et celle de ton cœur? Te trouves-tu si mal avec moi? Es-tu donc pressée de me quitter? Tiens, il n'est plus temps de fonder ta sagesse sur ton ignorance; et, puisqu'ils veulent t'abuser, il faut que je t'éclaire. Quand une fille naturellement vive se montre au printemps émue du spectacle de la nature, est surprise dans de fréquentes rêveries, avoue des inquiétudes secrètes, se plaint d'un mal qu'elle ignore, on dit communément qu'il lui faut un mari. Mais moi qui te connois, moi qui t'ai vue toujours caressée de ceux qui t'entouroient, répondre à leur attachement par un attachement égal, payer mes soins de reconnoissance et me chérir autant que je t'aimois, pleurer les malheurs d'un vassal, et même les peines d'un étranger; je crois que la nature, avec la vivacité bouillante, t'a donné la tendre sensibilité; je crois que ce n'est pas seulement un mari qu'il te faut, je crois qu'il te faut un amant. Néanmoins on s'obstine à te faire épouser M. de Lignolle. Tu n'as pas encore seize ans, il a cinquante ans passés: ta jeunesse à peine commencera, que son automne sera fini. Comme tous les vieux libertins, il deviendra valétudinaire, infirme, dur, grondeur, jaloux; et, pour comble de malheur, six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens…» Car ma tante ne pouvoit pas deviner qu'il me resteroit du moins dans mon infortune cette consolation que mon prétendu mari ne seroit jamais capable de l'être…—Jamais capable, ma nièce! s'écria-t-elle en pleurant.—Jamais, ma tante.—Fi! le vilain homme!…

—Vous ne pouviez pas le deviner, ainsi vous deviez me dire: «Six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens; et pourtant, s'il se rencontre un jeune homme joli, spirituel, sensible, épris de tes charmes, digne de toi, tu seras encore obligée, obligée de repousser ses hommages qui t'outrageront, et son image qui te poursuivra. Pour rester vertueuse, il faudra que tu contraries continuellement le plus doux penchant de ton cœur et la plus sacrée des lois de la nature. Ou bien on viendra sans relâche crier à ton oreille ces mots terribles: «Sermens! devoirs! crimes! malheurs!» Ainsi tu pourras languir pendant trente ans et plus, réduite aux cruelles privations d'un célibat forcé, et condamnée aux devoirs plus cruels d'un tyrannique hymen; et, si tu succombes aux séductions d'un amour invincible, tu pourras être enterrée toute jeune dans la solitude d'un couvent, pour y périr bientôt chargée du mépris public et de la haine de tes parens.» Que si vous m'eussiez ainsi parlé, Madame la marquise, je me serois écriée: «Je ne veux pas de votre M. de Lignolle; je n'en veux pas! j'aime mieux mourir fille!» et ils ne m'auroient pas mariée malgré moi! et ils m'auroient tuée peut-être, mais ils ne m'auroient pas conduite à l'autel.—Jamais capable! répéta la marquise en pleurant. Ah! le vilain homme! ah! ma pauvre petite, comment vas-tu faire? Pauvre petite! il n'y a donc pas de remède! Jamais capable!… Voilà qui est bien différent! Cela change beaucoup… Mais non, cela ne change rien. Ma chère enfant, tu n'en es seulement qu'un peu plus à plaindre… Éléonore, vous n'en devez pas moins tout à l'heure et pour toujours renoncer au chevalier.—Renoncer à lui? Plutôt mourir!

—Dame! je ne peux pas frapper plus fort, cria la petite de Mésanges que nous n'avions pas entendue.—Allez vous promener, lui répondit l'impatiente comtesse.—Ah! mais c'est que j'en viens.—Retournez-y.—Ah! mais c'est que je suis lasse.—Asseyez-vous sur le gazon.—Ah! dame! mais c'est que je m'ennuie toute seule.—Sommes-nous faites pour t'amuser? lui demanda la marquise.—Pas vous, si vous voulez, ma cousine; mais ma bonne amie…—Votre bonne amie?… Laissez-nous.—C'est qu'il me semble qu'il y a déjà bien longtemps que je n'ai causé avec elle.—Allez, Mademoiselle, allez m'attendre au salon.—Ah! oui, car j'entends bien du monde qui se lève.—Allez.

—Bien du monde qui se lève! reprit Mme d'Armincour. Il est temps aussi que nous nous levions, et que cette demoiselle s'habille et s'en aille.—S'en aille! ma tante.—Eh! oui, ma nièce. Croyez-vous qu'il soit possible qu'elle paroisse à cette fête?—Qui peut donc l'en empêcher?—Comment! n'y a-t-il pas ici cinquante personnes qui étoient hier à Longchamps, et qui la reconnoîtroient comme je vous reconnois?—Oh! que non!—Ne dites pas non! c'est une chose certaine, et vous seriez perdue.—Qu'importe? pourvu qu'il ne s'en aille pas.—Quand je l'entends raisonner ainsi, les cheveux me dressent sur la tête.—Quoi! ma tante, ne suis-je pas la maîtresse?…—D'ailleurs, Madame, vous êtes obligée de le renvoyer, c'est votre devoir.—Mon devoir! le voilà revenu ce mot…—Allons, interrompit la marquise en me jetant le drap sur le nez, il faut prendre un parti: car, avec elle, les disputes ne finissent pas.»

Mme d'Armincour, en se hâtant de passer une camisole et un jupon, s'écria: «Bon Dieu! voilà que j'y songe; chacun se demanderoit où cette demoiselle a couché. Chacun sauroit que c'est… là! Ne diroit-on pas que j'ai aussi quelque chose de commun avec ce morveux, moi? Je serois pour aujourd'hui l'héroïne de l'aventure,… d'une aventure galante, à soixante ans passés! c'est s'y prendre un peu tard. Allons, Madame, vous sentez bien qu'il s'agit moins de m'épargner un ridicule que de sauver votre réputation, que de vous sauver vous-même. Il faut qu'il parte… Non, ma nièce, je ne souffrirai pas que devant moi vous soyez sa femme de chambre. Je l'habillerai pour le moins aussi vite, aussi décemment que vous le pourriez faire. N'ayez aucune espèce de crainte, je ne suis ici que le chien du jardinier.»

Il y eut, tout le temps que dura ma toilette, une contestation fort vive entre la tante, qui vouloit toujours que je partisse, et la nièce, qui ne le vouloit toujours pas.

Cependant on vint avertir Mme de Lignolle qu'il étoit nécessaire qu'elle descendît pour ordonner quelques derniers arrangemens relatifs à la fête. «Je suis à toi tout à l'heure», me dit-elle. Un moment après, la tante aussi me quitta, et revint avant la nièce, qui pourtant ne tarda pas. Un bon quart d'heure à peu près s'écoula, et je n'ai pas besoin de dire que la dispute recommencée alloit toujours s'échauffant, quand on vint de nouveau déranger la comtesse. Obligée de me quitter encore, elle m'assura du moins que ce seroit l'affaire d'une minute. Mais elle étoit à peine descendue, lorsque sa tante me dit: «Monsieur, je vous crois un peu moins déraisonnable qu'elle; vous devez sentir combien votre séjour ici peut la compromettre. Cédez à la nécessité, cédez à mes sollicitations, et, s'il le faut, à mes prières.» Elle m'entraîna, elle me conduisit, par des détours qui m'étoient inconnus, dans une espèce de basse-cour, où sa voiture m'attendoit. Comme j'y montois, le hasard amena près de nous Mlle de Mésanges: «Ma bonne amie, vous vous en allez?—Hélas! oui, ma bonne amie; faites, je vous en prie, mes complimens à Mlle Des Rieux.—Je n'y manquerai pas…—Ah çà! mais toujours vous m'assurez bien qu'elle ne tardera pas à devenir bonne à mari…—Taisez-vous, Mademoiselle, interrompit brusquement la marquise; et, si jamais vous répétez de pareils…»

Illustration from Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

LA FIOLE

Je n'entendis plus rien, parce que le cocher, qui avoit ses ordres, partit plus prompt que l'éclair. Il me reconduisit jusqu'à Fontainebleau, où je pris la poste. A peine étoit-il quatre heures du soir, quand je rentrai dans Paris. Mme de Fonrose me tenoit parole: mon père n'avoit pas encore paru chez lui; et moi, profitant de quelques momens de liberté, je quittai mes habits de femme, et j'allai chez Rosambert. Je le trouvai beaucoup mieux; il pouvoit déjà, sans le secours de personne, se promener dans son appartement, et même faire plusieurs fois le tour de son jardin. Le comte commença par m'accabler de reproches. Je lui représentai que tous les matins régulièrement on étoit venu chez lui, de ma part, savoir de ses nouvelles. «Mais vous aviez promis de venir vous-même.—Mon père ne m'a pas quitté.—Cela ne vous a point empêché d'aller ailleurs. Au reste, je conviens que la petite comtesse mérite la préférence.—La petite comtesse?—Mme de Lignolle, oui. Ne vous l'ai-je pas dit que désormais toute femme qui vous auroit seroit une femme affichée?… Je suis vraiment charmé que la marquise ait une rivale digne d'elle:… car on dit la comtesse adorable… Malheureusement, c'est encore une enfant sans usage, sans art, sans méchanceté. La marquise l'écrasera dès que… A propos, je vous fais mon compliment, vous êtes infiniment bien avec M. de B… D'abord tout Paris l'a vu riant à vos côtés le jour de votre apothéose, et puis l'excellent mari ne cache à personne que vous êtes un charmant garçon; et, de peur que la chose ne paroisse pas encore assez comique, il dit à quiconque veut l'entendre que c'est moi qui suis un indigne homme. Il m'en veut! on assure qu'il m'en veut beaucoup! C'est peut-être encore un duel qui me revient. Mais vous en savez quelque chose, Chevalier? Le marquis vous a longtemps parlé.—Oh! le marquis m'en a tant dit de toutes les manières!…—Mais encore? Allons, Faublas, contez-moi cela, du moins. J'ai besoin de rire, et vous devez tout essayer pour amuser un ami convalescent.—Ma foi, non. Je vous avoue que je suis très éloigné de vouloir vous amuser aux dépens de la marquise; et même, je vous le répète, Rosambert, c'est toujours avec peine que je vous entends me parler d'elle.—Vous avez tort. Je suis, dans ce moment-ci surtout, son plus enthousiaste admirateur. Vraiment, je me le disois tout à l'heure: il faut qu'à toutes ses qualités déjà si nombreuses cette femme-là réunisse maintenant la prudence. N'êtes-vous pas étonné, comme moi, de la profondeur du calcul qu'elle avoit fait que, si je lui échappois, il ne falloit pas que je pusse échapper à son mari? Chevalier, vous serez témoin.—Témoin?—Oui, très incessamment.—Très incessamment! vous m'aviez dit que vous ne retourneriez point à Compiègne?—Témoin de mon combat avec le marquis. Chevalier, soyez tranquille! nous sommes convenus que je ne me battrois point avec la marquise. Comment pouvez-vous me soupçonner encore d'être assez fou pour me prêter à la bizarre fantaisie de cette femme, qui s'est mis en tête qu'elle devoit attaquer de braves jeunes gens avec leurs armes? C'est que, voyez-vous, plus j'y pense, plus je reconnois qu'il convient, pour la sûreté publique, d'arrêter le mal dans son principe. Ceci deviendroit d'un trop dangereux exemple. Comment! chacune n'auroit qu'à vouloir se mettre à la mode, toutes les bonnes fortunes finiroient donc par des coups de pistolet? Et jugez quel tapage on entendroit chaque jour aux quatre coins de Paris!»

Rosambert, qui me vit sourire, me fit, sur celles qu'il appeloit mes maîtresses, cent plaisanteries et cent questions. Je finis par me prêter de bonne grâce à sa gaieté; mais sa curiosité n'eut pas lieu d'être satisfaite.

Mon père ne revint à l'hôtel que deux heures après moi; mon père me fit entendre qu'il étoit fâché de m'avoir laissé seul toute la journée: je lui représentai respectueusement qu'il seroit trop bon de se gêner pour son fils. Il me demanda comment j'avois passé la nuit. Afin de ne pas mentir, je répondis: «Mal et bien, mon père.—Le sommeil n'a pas été profond? reprit-il.—Profond! pardonnez-moi, mais souvent interrompu.—Vous avez éprouvé de grandes agitations?—De grandes agitations! oui, mon père.—Les rêves ont été bien fâcheux?—Oh! bien fâcheux! Il y en a eu un surtout qui, vers le milieu de la nuit, m'a singulièrement tourmenté.—Mais le matin, du moins, vous avez tranquillement reposé?—Le matin,… non. J'étois inquiet le matin.—La fatigue, apparemment?—Un peu de fatigue peut-être, et encore les suites de ce rêve.—Racontez-le-moi donc.—Mon père,… c'étoit… c'étoit une femme…—Toujours des femmes! Eh! mon fils, songez à la vôtre.—Ah! depuis sept heures du matin (c'étoit l'heure à laquelle je m'étois mis en route), depuis sept heures je vous assure que je me suis presque continuellement occupé de son souvenir. Mon père, quand donc recevrai-je de ses nouvelles?—Vous savez combien j'ai mis de monde en campagne; et sous quinzaine je compte moi-même partir avec vous.—Pourquoi pas plus tôt?—Mais, répliqua-t-il d'un air embarrassé, je ne suis pas prêt. Il faut d'ailleurs attendre… que vous vous portiez mieux,… que les beaux jours soient tout à fait venus.—Les beaux jours! Ah! loin de Sophie, viendront-ils jamais!»

Quand je parlois ainsi, j'espérois pourtant quelque bonheur pour le lendemain; le lendemain étoit ce lundi vivement désiré, qui devoit, pendant quelques instans, nous voir, mon Éléonore et moi, réunis. Hélas! notre douce attente fut trompée. Mme de Fonrose, qui vint le soir faire à mon père une courte visite, trouva le moment de me dire: «Il n'y a pas eu moyen; sa tante est arrivée le matin chez elle, où elle est encore.»

Le mardi ce fut tout de même, et le mercredi j'eus du moins la consolation de recevoir un billet de Justine. Il me disoit qu'avec le passe-partout qui m'étoit envoyé j'ouvrirois la porte cochère et toutes les portes d'une petite maison neuve située à l'entrée de la rue du Bac, du côté du pont Royal. Monsieur le vicomte me prioit d'être là sur les sept heures du soir.

Bon! Mme de B… n'est donc pas fâchée contre moi! Depuis vendredi je n'avois pas entendu parler d'elle. Ce long silence, après notre aventure, commençoit à m'inquiéter. Faublas, elle n'est pas fâchée! elle n'est pas fâchée, Faublas! Heureux jeune homme, applaudis-toi!… Et je baisai le billet de Justine, et je fis un saut de joie.

«Quelle bonne nouvelle? demanda mon père en entrant.—Ah! c'est que… c'est que je vois le beau temps. Je pense que je pourrai cette après-dînée aller faire un tour.—Avec moi, oui.—Encore avec vous, mon père?—Monsieur…—Pardon… Cependant voulez-vous me rendre absolument esclave? m'empêcher de voir même un ami?—Ce n'est pas un ami que vous iriez voir.—Le vicomte, mon père.—M. de Valbrun, à la bonne heure; mais de là?—Je vous promets de ne pas mettre le pied chez la comtesse.—Vous m'en donnez votre parole?—Ma parole d'honneur.—Eh bien, soit, j'y compte.» Et je baisai les mains de mon père, et je fis encore un saut de joie.

J'étois si impatient de savoir ce que la marquise m'alloit dire qu'avant l'heure indiquée je fus au rendez-vous. J'eus tout le temps d'examiner la maison, que je trouvai jolie, commode et bien meublée. J'y remarquai surtout deux petites chambres à coucher qui se touchoient; deux chambres à coucher qu'aujourd'hui même je crois voir, et que dans cent ans, si j'étois au monde, je croirois, hélas! voir encore aussi bien qu'aujourd'hui.

M. de Florville arriva sur la brune; il vint me joindre dans l'une des deux petites chambres. Aussitôt j'embrassai ses genoux. «Oui, dit la marquise, demandez grâce à votre amie que vous avez outragée, que vous avez réduite à risquer une témérité qui pouvoit la perdre et vous compromettre.—Mais aussi, ma belle maman, pourquoi… pourquoi m'avez-vous…?—Je crois, interrompit-elle, je crois vraiment qu'il va me demander pourquoi j'ai résisté! Laissez, Monsieur, laissez… Songez qu'au lieu de renouveler vos offenses, vous devez solliciter votre pardon. Chevalier, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi nous nous voyons ici: vous concevez qu'après la cruelle scène de vendredi dernier je ne pouvois, sans une extrême imprudence, retourner chez Justine.—Sans doute. Cette scène…—Chevalier, vous ne me parlez plus de Sophie?—Depuis son dernier malheur, j'ai si rarement obtenu le bonheur de vous voir! j'en ai joui pendant si peu de temps! nous avons eu tant de…—Sans doute, mais dites vrai: n'aimez-vous pas un peu moins votre charmante épouse?—Moins?—Parlez, ne me cachez aucun de vos sentimens, vous m'en avez promis la confidence.—Moins? davantage. Madame la marquise, chaque jour davantage! je l'adore! il semble que l'absence…—Cependant Mme de Lignolle?—Ah! oui, m'est infiniment chère! Eh! ne le mérite-t-elle pas? Je vous le demande à vous-même. Vous l'avez vue. Vous la connoissez mieux.—Il est vrai qu'elle est assez gentille, cette enfant, et d'un bon petit caractère. On m'avoit un peu trompée sur son compte. Au reste, je suis déjà bien revenue des fâcheuses préventions… Vous, Chevalier, je trouve pourtant bien singulier que vous ayez… de la tendresse, de l'amour même pour deux femmes…—Dites pour trois, ma belle maman.—Non, s'écria-t-elle vivement, impossible cela, par exemple, impossible!—Je vous assure…—N'assurez pas. Tous les jours on distingue une épouse charmante. Quand elle est éloignée, on la regrette. Alors même il peut arriver qu'on se sente un goût décidé, un attachement très vif pour une femme… aimable; mais pour deux! voilà ce qui me paroîtra toujours inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai que l'amant de la comtesse puisse être en même temps le mien. Jamais je n'entendrai cela, jamais!»

Je la regardois attentivement; elle m'observoit: apparemment que l'air d'embarras et d'irrésolution qu'elle dut remarquer dans toute ma personne lui fit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir, et sa voix s'altéra. «Cet entretien paroît vous mettre à la gêne, reprit-elle aussitôt. Parlons d'autre chose… La campagne est-elle déjà belle?—La campagne!—Oui, vous y avez été samedi soir,… et vous êtes revenu dimanche… Un très court voyage!… Dites-moi, je vous prie, ce que c'est qu'une demoiselle de Mésanges…—De Mésanges!—Cette enfant-là ne vous est-elle pas aussi devenue… infiniment chère?—Infiniment! à quel titre?—C'est une femme d'abord: voilà pour Faublas le meilleur des titres! et puis ne seroit-il pas trop étonnant que, vous étant trouvé par occasion le maître de passer une nuit avec la douairière d'Armincour et la demoiselle de Mésanges, vous n'eussiez pas donné la préférence à celle-ci? En supposant même que le choix ne vous ait pas été laissé, je vous connois très capable d'avoir, si vous étiez couché dans le même appartement, tout doucement quitté la grande chambre de la vieille pour vous glisser dans le cabinet[4] de la jeune… Vous rougissez? Vous ne dites mot?—Madame,… quand ces détails seroient vrais, qui pourroit vous les avoir donnés?—Quand ces détails seroient vrais! j'aime beaucoup la supposition. Faublas, n'essayez pas de mentir: votre air et votre maintien, votre silence et vos discours, tout en vous décèle un coupable. Faublas, un hasard fort singulier ne m'a donné qu'une partie de ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes les fois qu'il me sera permis d'apercevoir seulement un coin du tableau, je serai femme à deviner le reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer toute votre nuit à la jeune personne, ou ne lui donner qu'une heure: quoi qu'il en soit, je m'en rapporte à vous sur le bon emploi du temps. Je ne m'étonne plus qu'il soit déjà question de la marier, la petite. Je conçois que cela peut être aujourd'hui pressant de plus d'une manière. Au reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je suis loin de vous reprocher le mystère que vous me faisiez de cette aventure; dans ce cas-ci, l'indiscrétion seroit vraiment une perfidie. Je vous en crois incapable. Je suis sûre que vous garderez un profond silence sur tout cela; je suis sûre que vous n'en avez rien dit à M. de Rosambert.—A M. de…?—Ne le connoissez-vous pas?—Trop bien!—Je le crois; vous l'avez encore vu dimanche.—Dimanche!—Comment! est-ce que je me trompe de jour? est-ce que ce n'est pas…»

Je me précipitai aux genoux de la marquise. «O ma généreuse amie! pardonnez-moi.—Au moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me relever, songez que vous êtes engagé d'honneur à venir me voir combattre encore mon ennemi.—Votre ennemi ne veut pas…—Tenir sa parole? Je saurai bien l'y contraindre. Faublas, seroit-il possible que son châtiment vous parût aujourd'hui moins juste et moins désirable? Ah! parlez: vos vœux décideront l'événement du combat. J'aime mieux, n'en doutez pas, j'aime mieux mourir de la main du cruel, si vous me donnez une larme, que de l'immoler, s'il obtient un regret. Vous ne savez donc pas comme je le hais, le barbare! C'est de lui que me sont venus tous les maux que je ne puis supporter,… que je ne puis supporter! ajouta-t-elle en pleurant. Avant son lâche attentat dans ce village d'Holriss, je n'étois pas encore tout à fait malheureuse; je n'avois perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant, Faublas, est-il donc vrai que le perfide ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable perte, quelque chagrin inconsolable? Ingrat! poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, ne dois-tu pas le détester autant que je t'aime?»

Mme de B… s'enfuit épouvantée de ce qu'elle venoit de dire: je volai sur ses pas, j'allois l'atteindre, j'allois… Elle se retourna vers moi. «Monsieur, me dit-elle, si vous m'osez retenir, vous ne me verrez de la vie.» Il y avoit sur sa figure un effroi si véritable, et dans son attitude quelque chose de si décidé, que je n'osai lui désobéir. Elle m'échappa.

A mon retour à l'hôtel, j'y trouvai Mme de Fonrose, qui me demanda malignement comment se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m'apportoit d'ailleurs que des nouvelles malheureuses. Mme de Lignolle, depuis quelques jours assaillie de la foule des petites indispositions qui toutes annonçoient sa grossesse, se sentoit aujourd'hui sérieusement incommodée. Il lui étoit impossible de quitter la chambre, et je ne pouvois l'aller voir, parce que Mme d'Armincour, apparemment déterminée à ne rien négliger pour guérir sa nièce d'une passion dangereuse, venoit d'annoncer qu'elle ne retourneroit dans sa Franche-Comté qu'à la Saint-Jean. Elle venoit aussi de demander à Mme de Lignolle, dans son hôtel même, un appartement que sa nièce n'avoit pu lui refuser. Ainsi, près de quinze jours s'écoulèrent, pendant lesquels nous n'eûmes, mon Éléonore et moi, d'autre consolation que d'envoyer souvent Jasmin chez La Fleur et La Fleur chez Jasmin.

Pendant cette quinzaine fatale, je n'entendis point parler de Mme de B… Il ne me vint de province aucun renseignement qui pût me donner l'espérance que la nouvelle prison de Sophie seroit bientôt découverte. Ainsi délaissé de tous les grands intérêts de ma vie, je n'avois plus que de tristes jours et de longues nuits.

Enfin Mme de Fonrose invita le père et le fils à venir ensemble dîner chez elle. A sept heures précises du soir, je quittai, sous quelque prétexte, le salon de la baronne, et m'en allai, par des détours qui m'étoient connus, gagner son boudoir, dont la comtesse m'ouvrit la porte. Hélas! après de grands débats, il avoit été décidé la veille que je resterois seulement vingt minutes avec mon amie. Je ne passai la permission que d'un quart d'heure. Aussi je n'eus qu'à peine le temps de l'admirer, de l'embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que chaque jour elle me devenoit plus chère, qu'elle me paroissoit chaque jour plus jolie. Aussi elle eut à peine le temps de me jurer que dans mon absence elle ne vivoit pas, que sa tendresse étoit encore augmentée, que son amour iroit ainsi toujours croissant jusqu'au dernier jour de sa vie.

On disputoit au salon quand j'y rentrai: la contestation cessa dès que je parus. Apparemment que la baronne, cherchant quelque moyen d'occuper M. de Belcour, assez pour qu'il ne s'aperçût point de ma trop longue absence, n'en avoit pas trouvé de meilleur que de lui faire une bonne querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe le plus foible pour l'aider à tromper le plus fort; et tu assurerois constamment le bonheur de nos femmes, si tu pouvois longtemps durer entre elles.

L'heureux tête-à-tête que je venois d'obtenir ne fit que m'inspirer le désir plus vif de m'en procurer un moins court, malgré la tante d'Éléonore et mon père ensemble conjurés. Au milieu de la nuit suivante, rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui, le lendemain matin, fut approuvé de la baronne, et reçut à la fin du même jour son entière exécution. En m'éveillant je m'étois, par précaution, muni d'une forte migraine; à dîner, je m'en plaignis encore beaucoup; et le soir, enfin, elle me causa des douleurs si fortes que M. de Belcour lui-même me conseilla de me coucher. Mon père, dès qu'il me vit endormi, s'en alla; et, dès qu'il fut parti, je ne dormis plus. Un coiffeur adroit fut aussitôt, grâce à mon intelligent domestique, mystérieusement introduit jusque dans ma chambre. Grâce à mon adresse et grâce encore à Jasmin, ma femme de chambre, j'habillai fort passablement, de la tête aux pieds, Mlle de Brumont, qu'un suisse très inattentif ou très discret ne vit pas sortir, et qu'un malhonnête fiacre conduisit aussitôt chez Mme de Fonrose. Peu s'en falloit qu'il ne fût minuit. Nous avions jugé convenable de ne point aller plus tôt chez la comtesse, de peur que la marquise ne fût pas encore retirée dans son appartement. Aussi Mme de Fonrose, arrivant avec moi chez M. de Lignolle, eut-elle l'attention de ne point souffrir que son carrosse entrât dans la cour de l'hôtel, parce qu'il ne falloit troubler le sommeil de personne. Il n'y avoit plus chez la comtesse que ses femmes et son mari; sa tante étoit allée coucher, comme nous l'espérions. «Comment! si tard? dit le comte.—Nous voulions, répondit la baronne, venir vous demander à souper, nous avons été forcément retenues ailleurs. Mademoiselle, ne pouvant plus, à l'heure qu'il est, rentrer dans son couvent, n'a point accepté le lit que je lui offrois. Elle a mieux aimé venir vous redemander, pour cette nuit, la petite chambre qu'elle occupoit ici dans des temps plus heureux.—Elle a bien fait, répliqua-t-il.—Très bien! s'écria mon Éléonore; et qu'elle vienne le plus souvent possible me surprendre aussi agréablement.—Monsieur votre père vous a donc mise au couvent? reprit M. de Lignolle.—Oui, Monsieur.—Où cela?—Pardon, il ne m'est permis de recevoir personne.—J'entends, poursuivit-il tout bas et d'un ton mystérieux: c'est à cause du vicomte.—Le moyen de vous rien cacher?—Oh! j'en étois sûr, parce que les affections de l'âme me sont familières. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que j'ai vainement cherché ce jeune homme à Versailles; personne ne l'y connoît.—Je vous ai déjà dit, interrompit Mme de Fonrose qui prêtoit l'oreille, qu'il avoit en effet du crédit chez le ministre, mais qu'il se montroit rarement à la cour.—Et moi, j'ai prié qu'on ne me parlât jamais de lui, s'écria la comtesse.—A propos, reprit le comte, je vous en veux.—De quoi?—Il y a quinze jours, vous venez au Gâtinois pour cette fête, et dès le matin vous partez sans…—On vous aura sûrement dit que des ordres pressans m'avoient forcée de revenir à Paris.—Et les charades, poursuivit-il, comment vont-elles?—Assez mal depuis quelques semaines. Hier pourtant j'ai recommencé; mais si peu, si peu!—Tant pis. Allons, Mademoiselle, il faut réparer le temps perdu.—Très incessamment, Monsieur.—Tenez! voilà votre écolière que vous négligez, prenez-y garde: on prendra de l'humeur, on vous renverra, et c'est moi qu'on choisira pour vous remplacer.—Non, Monsieur, répondit vivement Mme de Lignolle, n'y comptez pas. Il n'y a pas longtemps que cela m'a été proposé; mais je me suis déclarée, cela ne sera point.—Comment donc! est-ce mademoiselle qui vous a fait cette étrange proposition?—Non, Dieu merci!—Là! là! Madame, elle y viendra peut-être. Vous verrez, ajouta-t-il en me frappant sur l'épaule, vous verrez que c'est à la longue un métier fatigant.—Pour vous, répliqua sa femme; quant à Mlle de Brumont, je suis bien sûre qu'elle ne s'en lasse pas.—Assurément, Madame la comtesse, et tous ces jours-ci j'ai bien souffert de ne pouvoir pas venir vous donner leçon.—Eh bien! interrompit Mme de Fonrose, donnez-lui leçon; moi, je m'en vais.—Je ne vous retiens pas, répliqua son amie, car je me sens envie de dormir.—En ce cas, dit M. de Lignolle, je vais reconduire madame la baronne jusqu'à sa voiture, et de là me retirer chez moi. Une bonne nuit, Mesdames.»

La comtesse aussitôt renvoya ses femmes, et, dès que nous fûmes seuls, elle se jeta dans mes bras, elle paya de cent caresses mon heureux stratagème.

O vous, à qui parfois il fut donné d'entrer au lit d'une maîtresse adorée et d'y veiller toute une nuit pour elle, vous avez, si vous étiez vraiment digne d'une faveur si grande, vous avez goûté plus d'une espèce de ravissans plaisirs! Le vulgaire des amans ne connoît que l'heure de la jouissance; les amans plus favorisés n'ignorent pas l'heure qui la suit. C'est celle d'une intimité plus douce, des éloges mieux sentis, des protestations plus persuasives, des aveux enchanteurs, et des épanchemens tendres, et des larmes délicieuses, et de toutes les voluptés du cœur. C'est alors qu'avec un intérêt égal le couple fortuné se rappelle sa première entrevue, ses premiers désirs; c'est alors que, ramenant sa pensée sur le présent qui le charme, il s'applaudit de tant de bonheur obtenu malgré tant d'obstacles; c'est alors que, n'apercevant plus dans l'avenir qu'une longue suite de beaux jours, il s'abandonne avec une confiance entière aux rêveries de l'espérance.

«Oui, dit-elle, j'ai formé le meilleur, le plus charmant des projets; nous pourrons vivre et mourir ensemble. Je ne ferai qu'une malle de mes hardes les plus nécessaires, j'emporterai mes bijoux seulement; je ne veux pas que ce M. de Lignolle ait à se plaindre d'avoir souffert de nous le moindre tort. Nous sortirons de France, nous nous arrêterons où tu voudras; tout pays me semblera beau, puisque tu seras avec moi. Mes diamans valent bien trente mille écus, nous les vendrons; nous achèterons, dans une jolie campagne,… non pas un château, ni même une maison,… une cabane, Faublas! une cabane petite et gentille. Qu'il y ait seulement de quoi loger une personne, car nous ne serons qu'un.—Comme tu dis, ma charmante amie, nous ne serons qu'un.—Il ne nous faut pas deux pièces pour coucher. Est-ce que nous ferons deux lits, Faublas?—Oh! non, pas deux lits.—Par exemple, le jardin sera grand, nous le ferons cultiver… Tiens, nous marierons à quelque jolie paysanne un paysan bien pauvre, mais qui l'aimera; nous leur donnerons notre jardin, ils le cultiveront pour eux, et ils nous laisseront bien prendre ce qu'il faudra pour notre nourriture: nous n'aurons pas besoin de grand'chose; toi et moi ne mangeons que pour vivre. A propos, je ne compte point avoir de femme de chambre. Quelqu'un seroit là quand je voudrois te dire: Je t'aime, cela me gêneroit beaucoup. Quant à ma parure, ai-je donc besoin du secours de quelqu'un? Ne verrai-je pas bien comment il faudra m'arranger pour te plaire?—Ah! de toutes les manières tu me plairas.—Bon! voilà donc qui est décidé: pas de femme de chambre…—Mais une cuisinière…—Est-ce que nous aurons une cuisinière?—Le moyen de faire autrement?—Le moyen? Tu crois que je ne saurois pas préparer notre dîner,… nos quatre repas? car nous aurons toujours faim… Cela sera sitôt prêt! du beurre, du lait, des œufs, des fruits, une volaille. J'ai appris la pâtisserie, je te ferai des brioches, des galettes, et de temps en temps de bonnes petites crèmes… Oh! je te régalerai bien, tu verras! Est-ce que cela ne vous paroîtra pas meilleur, Monsieur, quand ce sera moi qui…—Meilleur! cent fois meilleur!—Ainsi, dit-elle en m'embrassant, nous ne serons donc qu'un dans la cabane!… Écoute, notre argent que tu auras placé nous rapportera plus de cent louis. Voilà-t-il pas que nous serons immensément riches! tu le vois: notre nourriture ne nous coûtera presque rien, et notre entretien se bornera à si peu de chose! Un taffetas léger pour l'été, et pour l'hiver une indienne propre; c'est tout ce que je veux, moi. Il ne t'en faudra pas davantage non plus à toi, mon ami: tu n'as pas besoin de beaux habits pour paroître charmant. Nous dépenserons donc à peine la moitié de notre revenu. Nous pourrons, du reste, obliger encore quelques pauvres gens… La moitié pour nous, c'est beaucoup! Cinquante louis pour les malheureux, ce n'est guère! Nous verrons; nous aurons d'abord retranché tout le superflu, nous économiserons ensuite sur le nécessaire.—Adorable enfant!—Enfant! pas plus que vous… Il te plaît donc, mon projet, Faublas?—Il m'enchante!—Que je suis heureuse d'avoir de l'invention! vous n'auriez pas trouvé cela, vous… Je ne t'ai pas encore tout dit. Reste l'article le plus important.—Voyons.—J'accoucherai, je nourrirai notre enfant.—Tu le nourriras, mon Éléonore?—Je le nourrirai et lui apprendrai… à t'aimer de tout son cœur d'abord! sois tranquille,… je lui apprendrai à broder, à jouer du piano…—Et encore à faire de bonnes petites crèmes, mon Éléonore: il ne sauroit avoir trop de talens… Eh bien! qu'est-ce donc, ma chère amie? Tu pleures!—Sûrement je pleure! Vous riez, quand je parle sérieusement! quand je m'attendris, vous êtes gai!—Cette gaieté-là, je t'assure qu'elle est dans mon cœur… Éléonore, et moi aussi je veux l'élever, notre enfant: je lui apprendrai à lire…—Dans nos yeux tout l'amour que nous aurons pour lui, interrompit-elle.—A écrire…—Tous les jours! tous les jours il t'écrira dès le matin que sa mère t'aime mieux que la veille.—A danser…—A danser sur mes genoux, s'écria-t-elle en riant à son tour.—A faire des armes…—Ah! pourquoi? Dans cette campagne où nous ne serons environnés que de bonnes gens qui nous voudront du bien, qu'a-t-il besoin de savoir tuer quelqu'un?—Tu as raison, mon Éléonore. Quand sa mère lui aura montré comment on se rend cher à quelqu'un, il sera, comme sa mère, défendu par l'amour de tout le monde.—Voilà mes desseins, Faublas, reprit-elle, j'étois sûre qu'ils auroient ton approbation. Nous allons donc passer ensemble le reste de notre vie! nous allons sans obstacles nous adorer jusqu'à notre dernier soupir! Mme d'Armincour ne viendra plus me tourmenter de ses inutiles représentations. Ton père ne pourra plus t'arracher à ma tendresse.—Mon père, je l'abandonnerois!—Eh! pourquoi non? j'abandonnerai bien ma tante.—Mon père qui m'idolâtre!—Ma tante ne me chérit pas moins. Au reste, s'ils ont en effet pour nous toute l'amitié qu'ils nous montrent, rien ne les empêchera de nous venir joindre. J'ai pensé que du lieu de notre retraite nous pourrions leur mander nos résolutions invariables. S'ils arrivent, ce sera pour nous un surcroît de bonheur; nous leur ferons bâtir une cabane à côté de la nôtre. S'ils résistent à nos prières plusieurs fois renouvelées, ce seront eux qui nous auront abandonnés: nous oublierons au sein de l'amour nos ingrates familles, et mutuellement nous nous tiendrons lieu de l'univers entier.—J'abandonnerois mon père et ma… ma sœur!»

O Sophie! je ne te nommois pas, mais déjà mes larmes te vengeoient.

«Ta sœur pourra venir aussi; nous la marierons à quelque bon laboureur, à quelque honnête homme, qui n'épousera pas son bien, mais sa personne, et qui la rendra plus heureuse… Pourquoi ce silence, Faublas? pourquoi ces larmes?—Mon amie, tu me vois pénétré de reconnoissance. Tant de preuves de ton amour si tendre augmenteroient le mien, s'il pouvoit augmenter; mais, en y réfléchissant davantage, je suis obligé de me l'avouer, et de t'en avertir: il est impossible de l'exécuter, ce projet…—Impossible! la raison?—Il y en a malheureusement plusieurs.—J'en connois une, ingrat! votre amour pour Sophie!—Je ne parle point de ma femme… Tu ne songes donc pas à la foule des malheureux que ta bienfaisance soutient, dont ta fortune est maintenant le patrimoine?—Ma fortune leur restera-t-elle, quand je serai morte de désespoir?—Tu ne songes pas à l'éclat que feroit ta fuite? Tous crieroient à la trahison, tous appelleroient tes sacrifices une folie, ta passion un dérèglement. Veux-tu laisser ta mémoire détestée dans ta famille et déshonorée dans ta patrie?—Que m'importe, puisque je ne suis pas tout à fait inexcusable? Que m'importent les vains jugemens d'un monde qui ne me connoît pas, et l'injuste haine de mes parens qui m'ont sacrifiée?—Espères-tu que Mme d'Armincour consente jamais à suivre, dans une terre étrangère, sa nièce condamnée par la voix publique?—Eh! que m'importe encore, que m'importe ma tante, quand il s'agit de mon amant? Cruel! voulez-vous donc me faire regretter le temps où je n'aimois que ma tante?—Enfin, puisqu'il faut te le dire, considère que, tous deux enfans, sujets et mariés, nous ne pouvons, ni l'un ni l'autre, échapper à la triple autorité de nos familles, du prince et de la loi. Contre ces forces réunies, mon Éléonore, il n'y a pas sur la terre, pas un seul asile pour deux amans.—Pas un asile! J'en trouverai, moi. Partons toujours, déguisons-nous bien, changeons de nom, cachons-nous dans le plus misérable village, on ne viendra pas nous y chercher; et, si l'on y vient, nous aurons contre nos persécuteurs une dernière ressource: nous nous tuerons.—Nous nous tuerons!—Oui, vivre ensemble ou mourir! et je veux que vous m'enleviez! et vous m'enlèverez!—Nous nous tuerons! Éléonore, et notre enfant?—Notre enfant? notre enfant?… Il a raison, s'écria-t-elle avec désespoir: il a raison! quel parti prendre?—Un parti… cruel autant que nécessaire… Mon amie, ma trop malheureuse amie,… te souviens-tu de ce que ta tante… te proposoit l'autre jour?—Et vous aussi, Faublas! vous me donnez cet horrible conseil! C'est mon amant qui m'invite à me jeter dans les bras d'un homme!—Éléonore, il ne me paroît pas moins pénible qu'à toi, ce sacrifice! il est affreux!…—Affreux! plus affreux que la mort!—Éléonore, et notre enfant?»

Suffoquée par ses sanglots, elle ne put me répondre. Il me parut que le moment étoit venu de lui détailler avec force la foule des raisons qui devoient la convaincre et la déterminer. «Tout cela peut être, me dit-elle enfin; mais comment ferez-vous que M. de Lignolle puisse jamais…—Mon amie, tu ne lui as laissé qu'un instant pour cette épreuve; peut-être qu'en lui donnant une nuit tout entière…—Une nuit entière! Un siècle de tourmens!… Et, comme la première fois, il me faudra donc aller lui dire que je le veux?—Gardons-nous-en bien. Tes fréquentes migraines, tes maux de cœur, et beaucoup d'autres indispositions doivent causer déjà quelques inquiétudes à M. de Lignolle. Si tu t'avisois de lui donner de pareils ordres après six mois de silence, ton mari pourroit concevoir de terribles soupçons. Nous n'avons d'autre moyen que d'avertir un médecin discret, adroit, complaisant, un médecin qui vienne examiner ta prétendue maladie, et qui t'ordonne… le mariage.—Où trouver l'homme dont vous me parlez?—Partout. Nos docteurs sont gens d'honneur, accoutumés à garder le secret des familles, à maintenir dans les ménages la paix et…—C'est-à-dire que j'irai confier à un étranger…—A un étranger!… En effet, je n'en vois pas la nécessité… Un ami peut… Tiens, je me charge d'amener le médecin… Tes pleurs recommencent, mon Éléonore! Ah! comme le tien, mon cœur est déchiré…—Je vais m'immoler, dit-elle en sanglotant, et je lui deviendrai moins chère. Je ne serai plus sa femme, je serai seulement sa maîtresse.»

Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis de vains efforts pour la consoler du malheur qui la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu'à quatre heures du matin. Alors, comme il falloit que je la quittasse, nous convînmes que, dans la journée du surlendemain, je lui amènerois le médecin, et que la nuit d'après verroit le sacrifice douloureux s'accomplir.

Cependant, tout préoccupé la veille du désir de la voir, j'avois, en songeant aux moyens de pénétrer jusqu'à son appartement, oublié les moyens d'en sortir. «Mon amie, j'y pense un peu tard: comment vais-je faire pour rentrer chez moi?—Hélas! tu vas t'en aller, mon ami!—Oui, je n'ai que des habits de femme. Une jeune fille très parée, courant les rues toute seule à quatre heures du matin, paroîtra bien suspecte. La garde m'arrêtera, et je ne me soucie pas du tout de retourner à Saint-Martin.—Bon! n'est-ce que cela? répondit-elle. Attends. Je vais me lever aussi; nous éveillerons La Fleur: sans faire de bruit, il mettra le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique, je te reconduirai moi-même jusqu'à ta porte: nous serons ensemble plus longtemps. Ce matin, je dirai à M. de Lignolle qu'il étoit indispensable que tu rentrasses à ton couvent à la pointe du jour.»

Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit entièrement dévoué, mit beaucoup de zèle à nous servir. Mme de Lignolle ne me quitta qu'au moment où mon fidèle Jasmin accourut au signal convenu m'ouvrir la porte de l'hôtel. J'allai me jeter dans mon lit: dix heures sonnoient, quand M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma nuit avoit été bonne. «Parfaitement bonne, mon père.—Et la migraine?—La migraine… Ah! la migraine… me cause encore quelques douleurs sourdes; mais n'importe. Puissé-je, au prix de plusieurs jours de souffrance, obtenir quelquefois des nuits pareilles à celle que je viens de passer!»

Comme je parlois encore, mon bonheur amena chez moi M. de Rosambert. Mon père, qui n'avoit pas vu le comte depuis son malheureux combat de la porte Maillot, le combla d'honnêtetés. Cependant le baron finit par descendre chez lui. Resté seul avec moi, Rosambert recommença ses plaintes: «C'étoit bien votre parole d'honneur que vous m'aviez donnée, et pourtant quinze jours encore se sont écoulés…—Vous le voyez, mon père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous, mais avec lui.—Cela me procureroit du moins le plaisir de vous voir.—Tenez, Rosambert, trêve de politesse, et convenez que la visite du baron ne vous amuseroit pas autrement. M. de Belcour est très aimable; mais il est mon père. C'est la société des jeunes gens que vous aimez.—C'est celle que je préfère… Chevalier, savez-vous une grande nouvelle? Vous vous rappellerez peut-être certaine comtesse très obligeante qui, la première fois que je vous conduisis au bal, s'empara de moi pour vous livrer à Mme de B…?—Sans doute, je me la rappelle, elle est assez jolie.—Ne me le dites pas: personne ne le sait mieux que moi. Cette comtesse étoit depuis longtemps l'intime amie de la marquise: on assure que ces deux femmes avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont brouillées néanmoins. Leur rupture fait grand bruit dans le monde; on en parle très diversement. Un de ces jours, allant rendre à la marquise de Rosambert[5] ma première visite, je trouvai chez elle l'aimable comtesse, qui me fit infiniment d'amitié: il ne m'a pas été difficile de voir qu'elle vouloit se fortifier de mon alliance.—Ah! laissons cela… Rosambert, vous êtes arrivé bien à propos: j'allois vous écrire, vous prier de me rendre un important service.»

Je ne lui cachai de mes aventures avec Mme de Lignolle que celles où Mme de B… se trouvoit mêlée: je lui parlai beaucoup de la tante et de la nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de la cousine. Mes récits, ainsi tronqués, lui fournirent encore un inépuisable sujet de plaisanteries, et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée: «Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour aller visiter de jolies malades; il est d'ailleurs impossible de refuser une aussi joyeuse commission que celle dont Mlle de Brumont m'honore. Demain elle me trouvera chez la comtesse, prêt à répondre à sa confiance; demain elle me rendra cette justice de convenir que le plus habile docteur n'eût pas pris de meilleures mesures que moi pour assurer à l'important M. de Lignolle les honneurs de la paternité.»

Un moment après le départ de Rosambert, la baronne vint nous voir. Je fus d'abord surpris de l'entendre ainsi parler à M. de Belcour: «M. de Lignolle n'a point épousé sa femme, c'est un fait que personne n'ignore. Cependant sa femme est enceinte, vous le savez, Monsieur le baron: car cet aveu, dont elle vous a tout à coup étonné, elle en eût incessamment, avec la même franchise, réjoui son mari, si Mme d'Armincour ne s'y fût opposée. Il est maintenant question de sauver l'étourdie, qu'on doit plaindre. Il n'y a pour cela qu'un moyen, c'est de faire en sorte que l'indigne époux consomme son mariage, ce qui n'est pas une chose facile; mais quelque chose de plus difficile peut-être, c'est de déterminer Mme de Lignolle à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier que le père de son enfant qui puisse amener la malheureuse mère à cette résolution, pour laquelle quiconque connoîtra l'amant et le mari sentira qu'il faut du courage. Un médecin doit être averti, qui rendra l'arrêt conjugal: le mari se l'entendra prononcer, la tante en pressera l'exécution. Tout est prêt pour demain; tout va manquer, si Mlle de Brumont ne vient pas. Permettez donc, Monsieur le baron, que, dès le matin, je vienne prendre ici votre fils déguisé pour le conduire chez Mme de Lignolle. Mlle de Brumont y passera la journée; je vous la ramènerai le soir. Le lendemain, cependant, il faudra qu'elle y retourne encore un moment. La petite femme désolée aura besoin qu'un regard de son amie la console. Le lendemain, votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra dîner avec vous.»

M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions, garda quelque temps le silence. «Madame, dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas quitter ce jeune homme un instant?» Elle le promit; il m'adressa la parole: «Mettez deux fois encore les habits de Mlle de Brumont; mais songez qu'il vous faudra les quitter ensuite, pour ne les reprendre jamais.»

Il n'y avoit pas un quart d'heure que Mme de Fonrose avoit pris congé de nous, lorsqu'il vint à M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa lecture, le baron prit un air sombre, il donna même quelques signes d'impatience, et s'écria plusieurs fois: «En effet,… cela paroît très vraisemblable…—Une nouvelle fâcheuse, mon père?—Fâcheuse! oui, mon fils.—Il n'est pas question de Sophie?—De Sophie!… point du tout.—Ni de ma sœur?—Ni de votre sœur… Adieu, Monsieur. Monsieur, dormez bien cette nuit, quoique la dernière ait été bonne… Monsieur, reprenez demain votre déguisement perfide, et même après-demain matin, je l'ai permis;… mais que ce soit pour la dernière fois!… pour la dernière fois, comprenez-moi bien.»

Le lendemain, avant midi, la baronne et moi étions chez Mme de Lignolle; mon médecin ne se fit pas longtemps attendre. Personne n'eût reconnu, dans son nouveau costume, l'ami du chevalier de Faublas. Ce n'étoit plus cet élégant jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de grâces et d'amabilité. C'étoit pourtant un joli docteur, galant, mielleux, presque léger, presque charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à mon Éléonore.

«Voilà la malade, il n'y a pas besoin de me la montrer! Ce que c'est que cette maladie pourtant! où va-t-elle se nicher? sur une figure et dans des yeux comme ça! je vous demande si ce n'est pas une folie? Il faut bien connoître la malicieuse pour l'aller chercher là. Mais patience! nous la ferons déguerpir…—Monsieur le docteur connoît la pièce nouvelle?—Elle ne vaut rien… Je ne l'ai pas vue, je n'ai pas un moment de répit! la foule des malades se jette sur moi! Au reste, c'est assez naturel: on est las de se faire enterrer par d'autres… Belle dame, voyons le pouls… Ah! la jolie main! la charmante main!» Il la baisa. «Que faites-vous? lui dit la comtesse en riant.—Oui, répondit-il, je sais bien que les autres le tâtent; moi, je l'écoute: à travers cette peau si fine, je pourrois même l'apercevoir.»

La marquise d'Armincour.

Il est gai, le docteur!… (Bas à Faublas.) Recevez mes remerciemens: c'est vous sans doute qui déterminez ma nièce à prendre le seul parti qui la puisse sauver? Ajoutez à ce bienfait celui de ne la jamais revoir: je dirai, malgré vos torts, que vous êtes un honnête homme.

Rosambert.

Il court un bruit de guerre. L'empereur a des projets de conquêtes. Si j'étois à la place du Grand Seigneur, je rassemblerois cinq cent mille hommes, je passerois le Danube… Il est agité, belle dame.

La Comtesse, en riant.

Qui? le Grand Seigneur ou le Danube?

Rosambert.

Bien! bien! nous vous guérirons, vous aimez à rire… Votre pouls, ma belle dame; il y a je ne sais quoi qui le fait aller trop vite… Et j'irois assiéger Vienne… Madame se plaint de maux de cœur, je crois?

La Comtesse.

Vous vous trompez, Docteur; j'en ai, mais je ne m'en plains pas.

Rosambert.

Cependant il faut prendre garde: on ne badine point avec le cœur! c'est la partie noble… Vous sentez bien que, si je l'assiégeois, ce ne seroit pas pour ne le pas prendre; et, quand je l'aurois pris, j'enfilerois tout droit la grande route de Saint-Pétersbourg pour aller faire une visite à cette ambitieuse impératrice… A-t-elle un bon sommeil?

Mademoiselle de Brumont.

Docteur, les ambitieux ne dorment guère.

Rosambert.

Oh! c'est de madame que je parle.

La Comtesse, riant toujours.

Moi, c'est autre chose; depuis quelque temps je dors mal… (Elle prit un air sérieux et tendre; puis, me lançant un regard prompt, mais significatif, elle ajouta:) Je n'ai pourtant jamais eu qu'une ambition, celle de me passer des ordonnances du médecin.

Rosambert.

Vraiment, belle dame, je conviens que le meilleur seroit de pouvoir s'en passer; mais il faut céder à la nécessité quand elle presse… A la fin de la campagne, je reviendrois me délasser dans mon sérail… Mais je voudrois avoir des Françoises dans mon sérail! et vous, Monsieur le comte?

M. de Lignolle.

Moi aussi.

Rosambert.

Ah! c'est qu'il en faut convenir, il n'y a rien de si aimable que les Françoises! J'en vois ici plusieurs qui sont charmantes; et, pour votre part, Monsieur, vous en possédez une qui en vaut mille; mais jugez quels délices ce seroit si vous en aviez encore deux ou trois cents comme celle-là, sans compter beaucoup d'autres que vous feriez venir d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, de Golconde, de Cachemire, de l'Afrique, de l'Amérique, et de toutes les parties du monde enfin!

La Baronne, en riant.

Doucement, Docteur. Quel sultan vous seriez!

La Comtesse, à son mari.

Je crois que tant de monde ne vous donneroit que de l'embarras.

Rosambert, à la comtesse.

Oui! un petit mouvement d'humeur jalouse! N'allez pas vous fâcher contre moi: ce n'est pas sérieusement que je conseille à monsieur le comte… (A M. de Lignolle.) Lui donnez-vous beaucoup d'exercice?

M. de Lignolle.

De l'exercice? Elle en prend trop, elle se tue.

Rosambert.

Les jeunes femmes aiment cela, et elles ont raison. Il est rare qu'elles s'en trouvent mal. Madame a de l'appétit?

La Comtesse.

J'en avois, je le perds.

Rosambert.

Vous le perdez… Vous ne dormez pas… Belle dame, votre âme est affectée de quelque peine secrète.

M. de Lignolle.

Docteur, vous vous connoissez aux affections de l'âme.

Rosambert.

Mieux que personne.

M. de Lignolle.

Mieux? c'est bientôt dit. Mais voyons, souffrez que je mette votre profond savoir à l'épreuve: mon âme à moi, est-elle dans son assiette ordinaire?

Rosambert.

Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien qu'il y a dans ce moment-ci quelque chose qui la gêne?

M. de Lignolle.

Eh quoi?

Rosambert, avec humeur.

Vous me poussez! je vais tout dire: ce qui met votre âme à la gêne, c'est d'abord l'état de madame, parce que, si la maladie devenoit sérieuse et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé de rendre la dot.

M. de Lignolle, avec hauteur.

Monsieur le docteur, vous me manquez!

Rosambert, avec vivacité.

C'est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi ne traitez-vous pas les savans avec la considération et les ménagemens qu'ils méritent?… Ce qui tourmente encore votre âme, c'est la composition de quelque ouvrage d'esprit qui ne va pas aussi bien que vous le voudriez. Car moi, je ne m'arrête pas à votre habit, qui me dit que vous êtes homme d'épée: c'est votre âme que je regarde; elle est peinte… dans votre maintien,… dans vos yeux. J'y vois que vous cultivez les lettres avec succès.

M. de Lignolle, avec joie.

Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile homme… Il est vrai que je suis maintenant très tourmenté d'une charade…

Rosambert.

Quoi! j'aurois le bonheur de parler à ce monsieur de Lignolle qui remplit les papiers publics de ces quatrains, qui alimente le Mercure de ces petits chefs-d'œuvre…?

M. de Lignolle, transporté.

Chefs-d'œuvre? Vous êtes trop bon. Au reste, je suis le monsieur de Lignolle dont vous parlez.

Rosambert.

Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de respect…

M. de Lignolle.

Vous vous moquez! pardonnez vous-même: car j'avoue qu'en effet il est difficile de pousser plus loin la science de l'âme…

Rosambert.

J'ai entendu dire que madame la comtesse se mêloit aussi de charades.

La Comtesse.

Oui, j'en ai fait une.

Rosambert.

Très bien, belle dame; et continuez, cela vous dissipera. N'allez pas vous inquiéter de votre maladie: votre maladie ne sera rien. Il y a seulement dans tout cela un peu de plénitude… Oui, il y a de la plénitude. Mais d'où vient?

Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps réfléchir; puis il regarda la comtesse avec la plus grande attention. «D'honneur, s'écria-t-il ensuite, je n'y conçois plus rien! car, enfin, c'est une maladie de fille! et pourtant cette jolie personne est madame la comtesse. (A M. de Lignolle, très bas, mais très distinctement, de manière que nous ne perdîmes pas un mot:) Dites-moi: vous négligez donc beaucoup votre charmante femme?» Nous ne pûmes entendre la réponse du mari; mais Rosambert reprit: «Il faut bien que cela soit, car il y a plénitude, engorgement, pléthore complète; et, si vous n'y mettez ordre, la jaunisse infailliblement viendra; et après la jaunisse,… ma foi! vous rendriez la dot, prenez-y garde.»

M. de Lignolle, d'une voix altérée.

Je vous assure que ce n'est pas la dot…

Rosambert, à Mme de Lignolle.

Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée?

La Comtesse.

Bientôt huit mois, Docteur.

Rosambert.

Huit mois! mais vous devriez être sur le point d'accoucher… Monsieur le comte, vite un enfant à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne réponds plus des événemens.

M. de Lignolle.

Docteur, observez…

La marquise d'Armincour, durement.

Point d'observations. Un enfant!

La Baronne, d'un ton caressant.

Un enfant à cette petite. Qu'est-ce que cela vous coûte!

M. de Lignolle.

Mais…

Rosambert, d'un ton amical.

Ah! pas de mais! Un enfant!

La marquise d'Armincour, en pleurant.

Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez peut-être l'impossible.

Rosambert, en montrant la comtesse.

Comment! l'impossible? est-ce que madame ne le voudroit pas?

La Comtesse, les larmes aux yeux.

Je… je…

Mademoiselle de Brumont, se jetant aux genoux de Mme de Lignolle, très bas.

Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant… (Haut.) Madame la comtesse, si vous payez de quelque retour le tendre attachement de votre tante et celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez.

La comtesse leva les yeux au ciel, puis les ramena sur moi; puis, laissant tomber sa main dans la mienne, elle fit entendre avec un profond soupir le fatal: Je le veux.

Rosambert, à M. de Lignolle.

Elle le veut, qu'avez-vous à dire?

Madame d'Armincour, avec des sanglots.

Qu'il ne le peut pas, le traître!

Rosambert.

Qu'il ne le peut pas! voilà ce qu'on ne me fera jamais entendre. La répugnance n'est pas probable. Cette femme est charmante!… Ce n'est pas non plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore. Quel âge à peu près? Soixante ans?

M. de Lignolle, un peu fâché.

Guère plus de cinquante, Monsieur.

Rosambert.

Vous voyez bien; mais, en eussiez-vous le double, voilà des appas capables de ressusciter un centenaire.

La Baronne.

Oui, Docteur; mais permettez une citation:

On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois, Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables, Ont trop peu de talent pour former leurs semblables.

(Destouches, Philosophe marié.)

Rosambert.

Messieurs les gens d'esprit, soit. Mais un homme de génie! un homme comme monsieur est en tout point supérieur aux autres hommes… Attendez cependant, il est très possible que nous ayons tous raison, et je vais vous le démontrer: les gens qui composent forcent, par de perpétuelles méditations, le sang et les humeurs à se porter continuellement vers la tête. C'est donc au cerveau que tous les esprits affluent. Malheureusement le cerveau, sans cesse exercé, ne se fortifie qu'aux dépens des autres parties qui languissent. Tenez, par exemple: le bras gauche, dont vous vous servez bien moins que du bras droit, n'est-il pas aussi le plus foible, et de beaucoup? Eh bien! voilà précisément ce que c'est. La tête d'un homme de lettres est son bras droit; chez lui tout le reste est gauche. C'est tant mieux pour la gloire; mais c'est tant pis pour l'amour.

Madame d'Armincour.

Je me soucie bien de la gloire, moi! ai-je marié ma nièce pour qu'on lui fît de la gloire?

Rosambert.

Vraiment! voilà ce que disent toutes les dames; mais consolez-vous, il y a du remède à cela. Moi, qui vous parle, j'ai fait, en pareil cas, une cure miraculeuse. C'étoit pour une académie de province. Oui, toute une académie étoit attaquée du mal dont monsieur paroît considérablement affligé. On ne voyoit dans cette petite ville que des visages de femmes allongés et jaunes. Les épouses de province, qui n'entendent point raillerie sur l'article, ne mourroient pas sans se plaindre. Elles crioient contre la littérature; elles crioient! C'étoit un tapage d'enfer. Leur bonne étoile voulut que je passasse dans le pays; on me reconnut, je fus appelé. Je vis d'abord qu'en rétablissant l'équilibre des humeurs et le cours du sang, chaque chose reviendroit d'elle-même à son état naturel. Je fis pour mes littérateurs, qui vouloient bien redevenir des hommes, une potion excellente, merveilleuse; une potion! une potion enfin! Le succès fut prodigieux. Dès le lendemain, chacune des crieuses avoit le teint sensiblement nettoyé. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette aventure, c'est qu'à neuf mois de là, le même jour, presqu'à la même heure, toutes mes académiciennes accouchèrent chacune d'un garçon bien fort, bien constitué; d'un garçon, voyez-vous! parce que les pères y avoient mis une ardeur incroyable… Ce qui me fait rire, c'est une plaisante circonstance que je me rappelle. Imaginez que ce jour d'accouchement, pour lequel ces dames sembloient s'être donné le mot, étoit justement un jour d'assemblée. Chaque mari perdit son jeton. Ce fut un grand sujet de chagrin pour les chefs de la littérature; ce fut un grand sujet d'amusement pour toute la ville. Monsieur le comte, je vais rentrer chez moi, afin de vous composer une potion pareille. Seulement j'estime qu'ayant plus de génie que ces messieurs, vous devez être plus malade qu'ils ne l'étoient: en conséquence, je doublerai les doses. Ce soir, je vous enverrai le paternel breuvage, avalez-le-moi d'un trait, et je vous réponds que cette nuit madame en aura des nouvelles. Demain matin, Mlle de Brumont et moi, nous viendrons admirer l'effet du remède. (Il ajouta d'un ton plus bas:) N'y manquez pas, au moins, cela presse. Ce seroit vraiment dommage d'enterrer cette jeune femme,… et de rendre sa dot. Je vous quitte, tout Paris m'attend. Bonjour, Monsieur; votre serviteur, Mesdames.

Notes in this chapter

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